Les Bijoux indiscrets/4

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CHAPITRE IV


évocation du génie.


Le génie Cucufa est un vieil hypocondriaque, qui, craignant que les embarras du monde et le commerce des autres génies ne fissent obstacle à son salut, s’est réfugié dans le vide, pour s’occuper tout à son aise des perfections infinies de la grande Pagode, se pincer, s’égratigner, se faire des niches, s’ennuyer, enrager et crever de faim. Là, il est couché sur une natte, le corps cousu dans un sac, les flancs serrés d’une corde, les bras croisés sur la poitrine, et la tête enfoncée dans un capuchon, qui ne laisse sortir que l’extrémité de sa barbe. Il dort ; mais on croirait qu’il contemple. Il n’a pour toute compagnie qu’un hibou qui sommeille à ses pieds, quelques rats qui rongent sa natte, et des chauves-souris qui voltigent autour de sa tête : on l’évoque en récitant au son d’une cloche le premier verset de l’office nocturne des bramines ; alors il relève son capuce, frotte ses yeux, chausse ses sandales, et part. Figurez-vous un vieux camaldule[1] porté dans les airs par deux gros chats-huants qu’il tiendrait par les pattes : ce fut dans cet équipage que Cucufa apparut au sultan !

« Que la bénédiction de Brama soit céans, dit-il en s’abattant.

Amen, répondit le prince.

— Que voulez-vous, mon fils ?

— Une chose fort simple, dit Mangogul ; me procurer quelques plaisirs aux dépens des femmes de ma cour.

— Eh ! mon fils, répliqua Cucufa, vous avez à vous seul plus d’appétit que tout un couvent de bramines. Que prétendez-vous faire de ce troupeau de folles ?

— Savoir d’elles les aventures qu’elles ont et qu’elles ont eues ; et puis c’est tout.

— Mais cela est impossible, dit le génie ; vouloir que des femmes confessent leurs aventures, cela n’a jamais été et ne sera jamais.

— Il faut pourtant que cela soit, » ajouta le sultan.

À ces mots, le génie se grattant l’oreille et peignant par distraction sa longue barbe avec ses doigts, se mit à rêver : sa méditation fut courte.

« Mon fils, dit-il à Mangogul, je vous aime ; vous serez satisfait. »

À l’instant il plongea sa main droite dans une poche profonde, pratiquée sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et en tira avec des images, des grains bénits, de petites pagodes de plomb, des bonbons moisis, un anneau d’argent, que Mangogul prit d’abord pour une bague de saint Hubert[2].

« Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan ; mettez-le à votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en tournerez le chaton, raconteront leurs intrigues à voix haute, claire et intelligible : mais n’allez pas croire au moins que c’est par la bouche qu’elles parleront.

— Et par où donc, ventre-saint-gris ! s’écria Mangogul, parleront-elles donc ?

— Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa ; par leurs bijoux.

— Par leurs bijoux, reprit le sultan, en s’éclatant de rire : en voilà bien d’une autre. Des bijoux parlants ! cela est d’une extravagance inouïe.

— Mon fils, dit le génie, j’ai bien fait d’autres prodiges en faveur de votre grand-père ; comptez donc sur ma parole. Allez, et que Brahma vous bénisse. Faites un bon usage de votre secret, et songez qu’il est des curiosités mal placées. »

Cela dit, le cafard hochant de la tête, se raffubla de son capuchon, reprit ses chats-huants par les pattes, et disparut dans les airs.



  1. Religieux qui suivent la règle de saint Benoît. (Br.)
  2. On sait que la bague et la clef de saint Hubert ont la vertu de guérir de la rage (Br.). — Les bagues qui avaient touché les reliques du saint, son tombeau ou son étole, avaient une vertu préservatrice. On les faisait généralement en argent. Peut-être en fait-on encore.