Les Bijoux indiscrets/41

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
◄  XL
XLII  ►



CHAPITRE XLI.


vingt-unième et vingt-deuxième essais de l’anneau.


fricamone et callipiga.


L’auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu’il sortit, qu’il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu’il en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce chapitre.

« Victoire ! victoire ! s’écria-t-il. Vous triomphez, madame ; et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.

— C’est Églé, sans doute ? reprit la favorite…

— Non, madame, non, ce n’est point Églé, interrompit le sultan. C’est une autre.

— Ah ! prince, dit la favorite, ne m’enviez pas plus longtemps l’avantage de connaître ce phénix…

— Eh bien ! c’est… : qui l’aurait jamais cru ?

— C’est ?… dit la favorite.

— Fricamone, répondit Mangogul.

— Fricamone ! reprit Mirzoza : je ne vois rien d’impossible à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie de sa jeunesse ; et depuis qu’elle en est sortie, elle a mené la vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n’a mis le pied chez elle ; et elle s’est rendue comme l’abbesse d’un troupeau de jeunes dévotes qu’elle forme à la perfection, et dont sa maison ne désemplit pas. Il n’y avait rien à faire là pour vous autres, ajouta la favorite on souriant et secouant la tête.

— Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J’ai questionné son bijou : point de réponse. J’ai redoublé la vertu de ma bague en la frottant et refrottant : rien n’est venu. Il faut, me disais-je à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à laisser Fricamone sur le lit de repos où je l’avais trouvée, lorsqu’elle s’est mise à parler, par la bouche, s’entend.

« Chère Acaris, s’écriait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que je dérobe à tout ce qui m’obsède, pour me livrer à toi ! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie… Rien ne me distrait ; autour de moi tout est dans le silence ; mes rideaux entrouverts n’admettent de jour que ce qu’il en faut pour m’incliner à la tendresse et te voir. Je commande à mon imagination : elle t’évoque, et d’abord je te vois… Chère Acaris ! que tu me parais belle !… Oui, ce sont là tes yeux, c’est ton souris, c’est ta bouche… Ne me cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise… Je ne l’ai point assez vue… Que je la baise encore !… Ah ! laisse-moi mourir sur elle… Quelle fureur me saisit ! Acaris ! chère Acaris, où es-tu ?… Viens donc, chère Acaris… Ah ! chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est étonnée, elle n’y suffit pas… Coulez, larmes délicieuses ; coulez, et soulagez l’ardeur qui me dévore… Non, chère Acaris, non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t’aime point comme moi… Mais j’entends quelque bruit… Ah ! c’est Acaris, sans doute… Viens, chère âme, viens… »

— Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul : c’était Acaris, en effet. Je les ai laissées s’entretenir ensemble, et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait d’être discret, je suis accouru vous apprendre que j’ai perdu.

— Mais, reprit la sultane, je n’entends rien à cette Fricamone. Il faut qu’elle soit folle, ou qu’elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince, non ; j’ai plus de conscience que vous ne m’en supposez. Je n’ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens là quelque chose qui me défend de m’en prévaloir. Et je ne m’en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à meilleurs titres.

— Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. Vous êtes d’une difficulté qui passe. Il faut que vous n’ayez pas bien regardé le petit sapajou.

— Prince, je l’ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu’il est charmant. Mais je soupçonne cette Fricamone de n’être pas mon fait. Si c’est votre envie qu’il m’appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.

— Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.

— Ah ! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne connais point votre Mirolo ; mais quel qu’il soit, puisqu’il a une maîtresse, ce n’est pas pour rien.

— Vraiment vous avez raison, dit Mangogul ; cependant je gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.

— Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l’une : ou le bijou de Callipiga… Mais j’allais m’embarquer dans un raisonnement ridicule… Faites, prince, tout ce qu’il vous plaira : consultez le bijou de Callipiga ; s’il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour moi. »

Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu’il entendit une voix sourde qui murmurait le discours suivant : « Que me demandez-vous ? je ne comprends rien à vos questions. Je ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant que j’en vaux bien un autre. Mirolo passe souvent à ma porte, il est vrai, mais. . . . . . . . . . . . .


(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une omission volontaire de l’auteur, mécontent de ce qu’il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)

« . . . . . . . On dit que mon rival aurait des autels au-delà des Alpes. Hélas ! sans Mirolo, l’univers entiers m’en élèverait. »

Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot ; car il avait la mémoire merveilleuse.

« Il n’y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagné ; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez à propos.

— Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c’est à la vertu la mieux confirmée que je veux devoir mon avantage, et non pas…

— Mais, madame, reprit le sultan, je n’en connais pas de mieux confirmée que celle qui a vu l’ennemi de si près.

— Et moi, prince, répliqua la favorite, je m’entends bien ; et voici Sélim et Bloculocus qui nous jugeront. »

Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt ; Mangogul les mit au fait, et ils décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.