Les Bijoux indiscrets/43

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (p. 306-315).
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CHAPITRE XLIII.


vingt-troisième essai de l’anneau.


fanni.


Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation finit, ce qui détermina Mangogul à faire un essai de son anneau avant que de se retirer dans son appartement, ne fût-ce que pour s’endormir sur des idées plus gaies que celles qui l’avaient occupé jusqu’alors : il se rendit aussitôt chez Fanni ; mais il ne la trouva point ; il y revint après souper ; elle était encore absente : il remit donc son épreuve au lendemain matin.

Mangogul était aujourd’hui, dit l’auteur africain dont nous traduisons le journal, à neuf heures et demie chez Fanni. On venait de la mettre au lit. Le sultan s’approcha de son oreiller, la contempla quelque temps, et ne put concevoir comment, avec si peu de charmes, elle avait couru tant d’aventures.

Fanni est si blonde qu’elle en est fade ; grande, dégingandée, elle a la démarche indécente ; point de traits, peu d’agréments, un air d’intrépidité qui n’est passable qu’à la cour ; pour de l’esprit, on lui en reconnaît tout ce que la galanterie en peut communiquer, et il faut qu’une femme soit née bien imbécile pour n’avoir pas au moins du jargon, après une vingtaine d’intrigues ; car Fanni en était là.

Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son caractère. Il ne s’effarouchait guère de ses infidélités, sans être toutefois aussi bien informé que le public, jusqu’où elles étaient poussées. Il avait pris Fanni par caprice, et il la gardait par habitude ; c’était comme un ménage arrangé. Ils avaient passé la nuit au bal, s’étaient couchés sur les neuf heures, et s’étaient endormis sans façon. La nonchalance d’Alonzo aurait moins accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur. Nos gens dormaient donc profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna sa bague sur le bijou de Fanni. À l’instant il se mit à parler, sa maîtresse à ronfler, et Alonzo à s’éveiller.

Après avoir bâillé à plusieurs reprises : « Ce n’est pas Alonzo : quelle heure est-il ? que me veut-on ? dit-il, il me semble qu’il n’y a pas si longtemps que je repose ; qu’on me laisse un moment. »

Monsieur allait se rendormir ; mais ce n’était pas l’avis du sultan. « Quelle persécution ! reprit le bijou. Encore un coup, que me veut-on ? Malheur à qui a des aïeux illustres ! La sotte condition que celle d’un bijou titré ! Si quelque chose pouvait me consoler des fatigues de mon état, ce serait la bonté du seigneur à qui j’appartiens. Oh ! pour cela, c’est bien le meilleur homme du monde. Il ne nous a jamais fait la moindre tracasserie. En revanche aussi, nous avons bien usé de la liberté qu’il nous a laissée. Où en étais-je, de par Brama, si je fusse devenu le partage d’un de ces maussades qui vont sans cesse épiant ? La belle vie que nous aurions menée ! »

Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n’entendit pas, et se mit tout de suite à esquisser, avec une rapidité surprenante, une foule d’événements héroïques, comiques, burlesques, tragi-comiques, et il en était tout essoufflé lorsqu’il continua en ces termes : « J’ai quelque mémoire, comme vous voyez ; mais je rassemble à tous les autres ; je n’ai retenu que la plus petite partie de ce que l’on m’a confié. Contentez-vous donc de ce que je viens de vous raconter ; il ne m’en revient pas davantage.

— Cela est honnête, disait Mangogul en soi-même ; cependant il insistait.

— Mais que vous êtes impatientant ! reprit le bijou ; ne dirait-on pas que l’on n’ait rien de mieux à faire que de jaser ! Allons, jasons donc, puisqu’il le faut : peut-être que quand j’aurai tout dit, il me sera permis de faire autre chose.

« Fanni ma maîtresse, continua le bijou, par un esprit de retraite qui ne se conçoit pas, quitta la cour pour s’enfermer dans son hôtel de Banza On était pour lors au commencement de l’automne, et il n’y avait personne à la ville. Et qu’y faisait-elle donc ? me demanderez-vous. Ma foi, je n’en sais rien ; mais Fanni n’a jamais fait qu’une chose ; et si elle s’en fût occupée, j’en serais instruit. Elle était apparemment désœuvrée : oui, je m’en souviens, nous passâmes un jour et demi à ne rien faire et à crever d’ennui.

« Je me chagrinais à périr de ce genre de vie lorsque Amisadar s’avisa de nous en tirer.

« Ah ! vous voilà, mon pauvre Amisadar ; vraiment j’en suis charmée. Vous me venez fort à propos.

« — Et qui vous savait à Banza ?… lui répondit Amisadar. »

« — Oh ! pour cela, personne : ni toi ni d’autres ne l’imagineront jamais. Tu ne devines donc pas ce qui m’a réduite ici ?

« — Non ; au vrai, je n’y entends rien.

« — Rien du tout ?

« — Non, rien.

« — Eh bien ! apprends, mon cher, que je voulais me convertir.

« — Vous convertir ?

« — Eh ! oui.

« — Regardez-moi un peu ; mais vous êtes aussi charmante que jamais et je ne vois rien là qui tourne à la conversion. C’est une plaisanterie.

« — Non, ma foi, c’est tout de bon. J’ai résolu de renoncer au monde ; il m’ennuie.

« — C’est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si vous êtes jamais dévote.

« — Je le serai, te dis-je ; les hommes n’ont plus de bonne foi.

« — Est-ce que Mazul vous aurait manqué ?

« — Non ; il y a un siècle que je ne le vois plus.

« — C’est donc Zupholo ?

« — Encore moins ; j’ai cessé de le voir, je ne sais comment, sans y penser.

« — Ah ! j’y suis ; c’est le jeune Imola ?

« — Bon ! est-ce qu’on garde ces colifichets-là ?

« — Qu’est-ce donc ?

« — Je ne sais ; j’en veux à toute la terre.

« — Ah ! madame, vous n’avez pas raison ; et cette terre, à qui vous en voulez, vous fournirait encore de quoi réparer vos pertes.

« — Amisadar, en vérité, tu crois donc qu’il y a encore de bonnes âmes échappées à la corruption du siècle, et qui savent aimer ?

« — Comment, aimer ! Est-ce que vous donneriez dans ces misères-là ? Vous voulez être aimée, vous ?

« — Eh ! pourquoi non ?

« — Mais songez donc, madame, qu’un homme qui aime prétend l’être, et l’être tout seul. Vous avez trop de jugement pour vous assujettir aux jalousies, aux caprices d’un amant tendre et fidèle. Rien n’est si fatigant que ces gens-là. Ne voir qu’eux, n’aimer qu’eux, ne rêver qu’eux ; n’avoir de l’esprit, de l’enjouement, des charmes que pour eux ; cela ne vous convient certainement pas. Il ferait beau voir que vous vous enfournassiez dans une belle passion, et que vous allassiez vous donner tous les travers d’une petite bourgeoise !

« — Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois qu’en effet il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons donc, puisqu’il faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces femmes tendres qu’on nous propose pour modèles soient plus heureuses que les autres ?

« — Qui vous a dit cela, madame ?

« — Personne ; mais cela se pressent.

« — Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre fait son bonheur, fait le bonheur de son amant ; mais ce rôle-là ne va pas à toutes les femmes.

« — Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s’en trouvent mal. Quel avantage y aurait-il à s’attacher ?

« — Mille. Une femme qui s’attache conservera sa réputation, sera souverainement estimée de celui qu’elle aime ; et vous ne sauriez croire combien l’amour doit à l’estime.

« — Je n’entends rien à ces propos : tu brouilles tout, la réputation, l’amour, l’estime, et je ne sais quoi encore. Ne dirait-on pas que l’inconstance doive déshonorer ! Comment ! je prends un homme ; je m’en trouve mal : j’en prends un autre qui ne me convient pas : je change celui-ci pour un troisième qui ne me convient pas davantage ; et pour avoir eu le guignon de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de me plaindre, tu veux…

« — Je veux, madame, qu’une femme qui s’est trompée dans un premier choix n’en fasse pas un second, de peur de se tromper encore, et d’aller d’erreur en erreur.

« — Ah ! quelle morale ! Il me semble, mon cher, que tu m’en prêchais une autre tout à l’heure. Pourrait-on savoir comment il faudrait, à votre goût, qu’une femme fût faite ?

« — Très volontiers, madame ; mais il est tard, et cela nous mènera loin…

« — Tant mieux : je n’ai personne, et tu me feras compagnie. Voilà qui est décidé, n’est-ce pas ? Place-toi donc sur cette duchesse, et continue ; je t’entendrai plus à mon aise. »

« Amisadar obéit, et s’assit auprès de Fanni.

« — Vous avez là, madame, lui dit-il, on se penchant vers elle, et lui découvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe étrangement.

« — Tu as raison.

« — Eh ! pourquoi donc cacher de si belles choses ? ajouta-t-il en les baisant.

« — Allons, finissez. Savez-vous bien que vous êtes fou ? Vous devenez d’une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste, reprends un peu la conversation que tu m’as commencée.

« — Je souhaiterais donc dans ma maîtresse, reprit Amisadar, de la figure, de l’esprit, des sentiments, de la décence surtout. Je voudrais qu’elle approuvât mes soins, qu’elle ne m’éconduisît pas par des mines ; qu’elle m’apprît une bonne fois si je lui plais ; qu’elle m’instruisît elle-même des moyens de lui plaire davantage ; qu’elle ne me célât point les progrès que je ferais dans son cœur ; qu’elle n’écoutât que moi, n’eût des yeux que pour moi, ne pensât, ne rêvât que moi, n’aimât que moi, ne fût occupée que de moi, ne fît rien qui ne tendît à m’en convaincre ; et que, cédant un jour à mes transports, je visse clairement que je dois tout à mon amour et au sien. Quel triomphe, madame ! et qu’un homme est heureux de posséder une telle femme !

« — Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n’est plus vrai. Voilà le portrait d’une femme comme il n’y en a point.

« — Je vous fais excuse, madame, il s’en trouve. J’avoue qu’elles sont rares ; j’ai cependant eu le bonheur d’en rencontrer une. Hélas ! si la mort ne me l’eût ravie, car ce n’est jamais que la mort qui vous enlève ces femmes-là, peut-être à présent serais-je entre ses bras.

« — Mais comment te conduisais-tu donc avec elle ?

« — J’aimais éperdument ; je ne manquais aucune occasion de donner des preuves de ma tendresse. J’avais la douce satisfaction de voir qu’elles étaient bien reçues. J’étais fidèle jusqu’au scrupule, on me l’était de même. Le plus ou le moins d’amour était le seul sujet de nos différends. C’est dans ces petits démêlés que nous nous développions. Nous n’étions jamais si tendres qu’après l’examen de nos cœurs. Nos caresses succédaient toujours plus vives à nos explications. Qu’il y avait alors d’amour et de vérité dans nos regards ! Je lisais dans ses yeux, elle lisait dans les miens, que nous brûlions d’une ardeur égale et mutuelle !

« — Et où cela vous menait-il ?

« — À des plaisirs inconnus à tous les mortels moins amoureux et moins vrais que nous.

« — Vous jouissiez ?

« — Oui, je jouissais, mais d’un bien dont je faisais un cas infini. Si l’estime n’enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup à l’ivresse. Nous nous montrions à cœur ouvert ; et vous ne sauriez croire combien la passion y gagnait. Plus j’examinais, plus j’apercevais de qualités, plus j’étais transporté. Je passais à ses genoux la moitié de ma vie ; je regrettais le reste. Je faisais son bonheur, elle comblait le mien. Je la voyais toujours avec plaisir, et je la quittais toujours avec peine. C’est ainsi que nous vivions ; jugez à présent, madame, si les femmes tendres sont si fort à plaindre.

« — Non, elle ne le sont pas, si ce que vous me dites est vrai ; mais j’ai peine à le croire. on n’aime point comme cela. Je conçois même qu’une passion telle que vous l’avez éprouvée, doit faire payer les plaisirs qu’elle donne, par de grandes inquiétudes.

« — J’en avais, madame, mais je les chérissais. Je ressentais des mouvements de jalousie. La moindre altération, que je remarquais sur le visage de ma maîtresse, portait l’alarme au fond de mon âme.

« — Quelle extravagance ! Tout bien calculé, je conclus qu’il vaut encore mieux aimer comme on aime à présent ; en prendre à son aise ; tenir tant qu’on s’amuse ; quitter dès qu’on s’ennuie, ou que la fantaisie parle pour un autre. L’inconstance offre une variété de plaisirs inconnus à vous autres transis.

« — J’avoue que cette façon convient assez à des petites-maîtresses, à des libertines ; mais un homme tendre et délicat ne s’en accommode point. Elle peut tout au plus l’amuser, quand il a le cœur libre, et qu’il veut faire des comparaisons. En un mot, une femme galante ne serait pas du tout mon fait.

« — Tu as raison, mon cher Amisadar ; tu penses à ravir. Mais aimes-tu quelque chose à présent ?

« — Non, madame, si ce n’est vous ; mais je n’ose vous le dire…

« — Ah ! mon cher, ose : tu veux dire, » lui répliqua Fanni en le regardant fixement.

« Amisadar entendit cette réponse à merveille, s’avança sur le canapé, se mit à badiner avec un ruban qui descendait sur la gorge de Fanni ; et on le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait aucun obstacle, se glissait. On continuait de le charger de regards, qu’il ne mésinterprétait point. Je m’apercevais bien, moi, dit le bijou, qu’il avait raison. Il prit un baiser sur cette gorge qu’il avait tant louée, on le pressait de finir, mais d’un ton à s’offenser s’il obéissait. Aussi n’en fit-il rien. Il baisait les mains, revenait à la gorge, passait à la bouche ; rien ne lui résistait. Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses d’Amisadar. Il y porta la main : elle était fine. Amisadar ne manqua pas de le remarquer. On écouta son éloge d’un air distrait. À la faveur de cette inattention, la main d’Amisadar fit des progrès : elle parvint assez rapidement aux genoux. L’inattention dura, et Amisadar travaillait à s’arranger, lorsque Fanni revint à elle. Elle accusa le petit philosophe de manquer de respect ; mais il fut à son tour si distrait, qu’il n’entendit rien, ou qu’il ne répondit aux reproches qu’on lui faisait, qu’en achevant son bonheur.

« Qu’il me parut charmant ! dans la multitude de ceux qui l’ont précédé et suivi, aucun ne fut tant à mon gré. Je ne puis en parler sans tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine : il me semble qu’il y a bien assez longtemps que je parle, pour quelqu’un qui s’en acquitte pour la première fois. »

Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni ; et il n’était pas moins pressé que Mangogul d’apprendre le reste de l’aventure : ils n’eurent le temps ni l’un ni l’autre de s’impatienter, et le bijou historien reprit en ces termes :

« Autant que j’ai pu comprendre à force de réflexions, c’est qu’Amisadar partit au bout de quelques jours pour la campagne, qu’on lui demanda raison de son séjour à la ville, et qu’il raconta son aventure avec ma maîtresse. Car quelqu’un de sa connaissance et de celle d’Amisadar, passant devant notre hôtel, demanda, par hasard ou par soupçon, si madame y était, se fit annoncer, et monta.

« Ah ! madame, qui vous croirait à Banza ? Et depuis quand y êtes-vous ?

« — Depuis un siècle, mon cher ; depuis quinze jours que j’ai renoncé à la société.

« — Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison ?

« — Hélas ! c’est qu’elle me fatiguait. Les femmes sont dans le monde d’un libertinage si étrange, qu’il n’y a plus moyen d’y tenir. Il faudrait ou faire comme elles, ou passer pour une bégueule ; et franchement, l’un et l’autre me paraît fort.

« — Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce que les discours de bramine Brelibibi vous auraient convertie ?

« — Non ; c’est une bouffée de philosophie, une quinte de dévotion. Cela m’a surprise subitement ; et il n’a pas tenu à ce pauvre Amisadar que je ne sois à présent dans la haute réforme.

« — Madame l’a donc vu depuis peu ?

« — Oui, une fois ou deux…

« — Et vous n’avez vu que lui ?

« — Ah ! Pour cela non. C’est le seul être pensant, raisonnant, agissant, qui soit entré ici depuis l’éternité de ma retraite.

« — Cela est singulier.

« — Et qu’y a-t-il donc de singulier là dedans ?…

« — Rien qu’une aventure qu’il a eue ces jours passés avec une dame de Banza, seule comme vous, dévote comme vous, retirée du monde comme vous. Mais je vais vous en faire le conte : cela vous amusera peut-être ?

« — Sans doute, reprit Fanni ; » et tout de suite l’ami d’Amisadar se mit a lui raconter son aventure, mot pour mot, comme moi, dit le bijou ; et quand il en fut où j’en suis…

« — Eh bien ! madame, qu’en pensez-vous ? lui dit-il ; Amisadar n’est-il pas fortuné ?

« — Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur ; croyez-vous qu’il y ait des femmes assez osées pour s’abandonner sans pudeur ?…

« — Mais considérez, madame, lui répliqua Marzupha, qu’Amisadar n’a nommé personne, et qu’il n’est pas vraisemblable qu’il nous en ait imposé.

« — J’entrevois ce que c’est, reprit Fanni : Amisadar a de l’esprit ; il est bien fait : il aura donné à cette pauvre recluse des idées de volupté qui l’auront entraînée. Oui, c’est cela. Ces gens-là sont dangereux pour qui les écoute ; et entre eux Amisadar est unique…

« — Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar serait-il le seul homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous point justice à d’autres qui méritent autant que lui un peu de part dans votre estime ?

« — Et de qui parlez-vous, s’il vous plaît ?

« — De moi, madame, qui vous trouve charmante, et…

« — C’est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. Je n’ai ni rouge ni mouches. Le battant-l’œil ne me va point. Je suis à faire peur…

« — Vous vous trompez, madame : ce déshabillé vous sied à ravir. Il vous donne un air si touchant, si tendre !… »

« À ces propos galants Marsupha en ajouta d’autres. Je me mis insensiblement de la conversation ; et quand Marsupha eut fini avec moi, il reprit avec ma maîtresse :

« Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion ? c’est un homme admirable pour les conversions ! Pourriez-vous me communiquer un échantillon de sa morale ? Je gagerais bien qu’elle diffère peu de la mienne.

« — Nous avons traité certains points de galanterie à fond. Nous avons analysé la différence de la femme tendre et de la femme galante. Il en est, lui, pour les femmes tendres.

« — Et vous aussi sans doute ?…

« — Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer que nous étions toutes les unes comme les autres, et que nous agissions par les mêmes principes. Il n’est pas de cet avis. Il établit des distinctions à l’infini, mais qui n’existent, je crois, que dans son imagination. Il s’est fait je ne sais quelle créature idéale, une chimère de femme, un être de raison coiffé.

« — Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar. C’est un garçon qui a du sens et qui a fréquenté les femmes. S’il vous a dit qu’il y en avait…

« — Oh ! qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, je ne m’accommoderais point de leurs façons, interrompit Fanni.

« — Je le crois, lui répondit Marsupha : aussi vous avez pris une sorte de conduite plus conforme à votre naissance et à votre mérite. Il faut abandonner ces bégueules à des philosophes ; elles sécheraient sur pied à la cour… »

Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités principales de ces orateurs, c’était de s’arrêter à propos. Ils parlaient, comme s’ils n’eussent fait autre chose de leur vie ; d’où quelques auteurs avaient conclu que c’étaient de pures machines. Et voici comment ils raisonnaient. Ici l’auteur africain rapporte tout au long l’argument métaphysique des Cartésiens contre l’âme des bêtes, qu’il applique avec toute la sagacité possible au caquet des bijoux. En un mot, son avis est que les bijoux parlaient comme les oiseaux chantent ; c’est-à-dire, si parfaitement sans avoir appris, qu’ils étaient sifflés sans doute par quelque intelligence supérieure.

Et de son prince, qu’en fait-il ? me demandez-vous. Il l’envoie dîner chez la favorite, du moins c’est là que nous le trouverons dans le chapitre suivant.