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Les Braves Gens/10

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CHAPITRE X

Accès de goutte de M. Aubry. — La montre antédiluvienne. — Visite d’un lézard qui est une des victimes de Mlle Marguerite Defert.


Vers ce temps-là, Mme Aubry cacha la bouteille au vermout dans une armoire mystérieuse, dont elle mit la clef, en compagnie de bien d’autres, dans sa poche profonde. Quelques instances que pût faire le maître d’armes, elle lui déclara que jusqu’à nouvel ordre le vermout était en interdit, et qu’il n’en aurait pas seulement de quoi tourner la tête à une mouche.

« De quoi tourner la tête à une mouche ! ce n’est pourtant pas beaucoup, dit le brave homme d’un ton insinuant.

— C’est encore trop pour le moment : voilà que tu traînes la jambe droite, et ton accès de goutte n’est pas loin.

— Tu crois ? ma chère, répondit M. Aubry, en regardant d’un air assez penaud la jambe inculpée.

— Je ne crois pas ; je suis sûre !

— Cependant…

— Il n’y a pas de cependant, lorsque je dis que je suis sûre d’une chose. Allons, mon pauvre cher vieux, il faut être raisonnable. »

M. Aubry, sans répondre, essaya de faire quelques pas un peu vivement, pour démontrer à sa bonne ménagère que jamais l’accès de goutte n’avait été moins menaçant. Mais l’épreuve ne réussit pas ; et il se rassit en faisant une grimace. Il prit alors son parti très-raisonnablement, et dit à sa femme :

« Écoute, ma vieille, c’est encore toi qui a raison, comme toujours. »

Encouragée par un premier succès, Mme Aubry, aux repas, mit de l’eau dans le vin du goutteux, et lui supprima le café noir.

Malgré toutes ces précautions, l’accès de goutte vint, et l’on peut même ajouter que ce fut un bon accès, si l’on peut dire que la goutte a quelque chose de bon.

Alors Mme Aubry installa son mari dans un bon fauteuil à roulettes, lui enveloppa le bas de la jambe d’une bonne flanelle bien chaude, et la lui étendit sur un bon tabouret bien confortable. Je ne crois pas qu’il y eût dans toute la ville de Châtillon, ni même à bien des kilomètres alentour, un goutteux aussi bien soigné que le maître d’armes. Il maugréait bien un peu entre ses dents lorsque les élancements étaient trop forts, mais au fond il était gai ; et comment n’aurait-il pas été gai avec une aussi brave femme que la sienne, et des distractions aussi nombreuses et aussi variées ?

Le matin, pendant que sa femme faisait le ménage, il était bien à son aise, comme un bon petit ermite, dans la solitude du salon triangulaire, où il lisait son Glaneur, sans être dérangé par les bruits de la rue. Le ménage fait, sa femme le roulait dans la salle à manger, à côté de la fenêtre où il comptait les allants et les venants, ce qui, comme chacun sait, est une opération bien agréable pour une personne oisive. Quand le temps était beau, la fenêtre demeurait ouverte, et bien des gens s’accoudaient sur le rebord extérieur pour faire un petit brin de causette.

Mme Aubry, quand elle revenait de la messe ou du marché, rapportait les nouvelles les plus fraîches ; et c’était un délicieux passe-temps que de les repasser et de les commenter à deux. Et puis, il y avait les lézards !

C’étaient ses anciens élèves que le maître d’armes appelait ainsi. Pourquoi ? Je ne sache pas que jamais aucun membre de l’intéressante classe des sauriens ait été renommé pour son adresse à l’escrime. Mais M. Aubry employait ce terme depuis plus de trente ans, et personne n’avait jamais hésité sur le sens qu’il y fallait attacher. Il était donc bien libre, l’usage ayant sanctionné ce mot, et personne ne réclamant, d’appeler ses élèves des lézards.

Quoique beaucoup de ces lézards appartinssent à l’aristocratie châtillonnaise, et que M. Aubry fût pour eux une connaissance peu aristocratique, il était si brave homme qu’on le revoyait toujours avec plaisir. On faisait la partie, à deux ou trois lézards, de venir s’informer de sa santé, et lui conter les nouvelles du monde, dont il raffolait.

« Il est venu trois lézards ! ou bien, il n’est pas venu de lézards du tout, » disait le goutteux à sa femme, en échange des commérages qu’elle lui apportait du marché.

Il ne faudrait pas croire que la salle d’armes fût fermée parce que le maître était cloué sur son fauteuil. Dans ces occasions, les leçons étaient continuées par le meilleur élève que M. Aubry eût jamais formé, par Camille Loret, le propre fils aîné de l’huissier réjoui.

Après divers essais malheureux à l’entrée de diverses carrières (la nouveauté, l’imprimerie, la chapellerie, et en dernier lieu l’épicerie), ce pauvre garçon, qui avait beaucoup de bonne volonté et peu de cervelle, était retombé à la charge de son père, qui en avait fait son copiste. Il semble que la nature se fût complu à lui accorder avec profusion tout ce qui ne lui était pas utile, et à lui refuser ce qui lui était le plus nécessaire. Bel homme, joli garçon, d’un appétit formidable, mais d’une maladresse proverbiale, et d’une étourderie sans exemple, il n’y avait qu’une seule chose au monde où il réussît : l’escrime. Par pure amitié pour son brave homme de père, M. Aubry lui avait montré les éléments de son art. Il avait été si frappé de son aptitude à l’escrime qu’il l’avait poussé : c’était le premier tireur de Châtillon. Mais, par exemple, il était incapable de ficeler proprement un paquet de poivre ou de cannelle.

Toutes les fois que M. Aubry sentait poindre un accès de goutte, il faisait signe à son grand élève, qui accourait avec empressement : d’abord parce qu’il aimait mieux ferrailler que de griffonner, ensuite parce qu’il était heureux de rendre service. Comme le disait Mme Loret avec un de ses bons sourires : « Nous n’en ferons jamais rien, c’est une affaire réglée ; mais du moins le cœur est bon, c’est déjà quelque chose. »

Aux heures de leçons, on roulait M. Aubry dans la salle d’armes, et il jugeait des coups. Il avait encore une autre distraction : c’était de constater, à l’aide de sa montre, de combien les pendules de la maison étaient en avance ou en retard. La pendule à sujet biblique du salon triangulaire retardait toujours, le cartel de la salle à manger était toujours en avance. Quant au coucou de la salle d’armes, contre toutes les règles de l’horlogerie, tantôt il avançait, tantôt il retardait : les lézards devaient bien être pour quelque chose dans cette marche illogique. Pour constater officiellement ces faits, M. Aubry tirait de son gousset une sorte de montre antédiluvienne, si grosse, qu’elle rappelait par son volume et sa figure les fromages de chèvre du pays, si dure à ouvrir, que l’on était tenté d’aller chercher une écaillère pour accomplir ce travail de force et d’adresse, mais d’un mouvement si bien réglé et d’une marche si sûre que l’horloger de l’Hôtel-de-Ville venait la consulter dans les cas graves. Ce bijou colossal n’avait jamais su ce que c’était qu’une chaîne, ou même un simple cordon ; encore moins ce que c’était que des breloques. « Une chaîne ! des breloques ! disait M. Aubry, c’est fait tout simplement pour montrer aux voleurs qu’il y a là une montre à prendre ! » Telle qu’elle était, M. Aubry tirait cette montre de son gousset et l’y replongeait avec dextérité, sans le secours d’aucune chaîne. Il arrivait cependant quelquefois, lorsqu’il avait un gilet neuf, dont le gousset n’était pas à la même place que le précédent, que M. Aubry, absorbé dans quelque discussion, faisait un faux mouvement. Alors la montre, comme un navire qui a manqué la passe, venait échouer avec fracas sur le pavé. Vous l’eussiez crue brisée en mille pièces, ou tout au moins déconcertée dans ses allures. Elle n’en allait que mieux, comme M. Aubry le faisait remarquer, non sans orgueil.

Cependant l’accès de goutte se prolonge cette fois-ci au delà des limites ordinaires : et malgré toutes les ressources que le malade trouve en lui-même et dans les autres, il lui semble qu’il commence à s’ennuyer un peu. Il a lu le Glaneur, le plus lentement possible, afin de faire durer le plaisir ; il a constaté que l’horloge de Saint-Lubin retarde de cinq minutes et demie ; il a regardé jusqu’à en être ébloui les aiguilles à tricoter de Mme Aubry ; il a constaté que les passants sont rares, quoique le temps soit au beau ; et le voilà regardant avec mélancolie une douzaine de moineaux qui piaillent et se chamaillent sur le pavé de la rue déserte. Tout à coup il fait entendre une exclamation de surprise.

« Regarde donc, ma vieille, ce pauvre M. Jacquin, est-il changé ! le voilà tout grisonnant. A-t-il l’air triste ! Ce pauvre homme-là ne fera pas de vieux os, si cela continue.

— Pardine, reprend Mme Aubry, ce qui le tue, c’est d’avoir un mauvais fils. Depuis le temps qu’il fait son droit à Paris, il devrait bien l’avoir fini trois fois. On dit qu’on le rencontre souvent où il ne devrait pas être, et qu’il joue à la Bourse, et toutes sortes d’histoires qui ne sont guère agréables pour les parents.

— Je n’ai jamais eu bonne opinion de ce paroissien-là, reprit le maître d’armes. Il avait quelquefois, c’est vrai, de si drôles d’idées que l’on ne pouvait pas s’empêcher de rire. Mais il était sournois. J’ose à peine dire que c’est un de mes lézards. Ce n’est pas qu’il soit maladroit de ses mains ; mais il m’a demandé un jour si je n’avais pas à lui montrer quelque botte secrète, avec laquelle on soit sur d’embrocher son homme. Je n’ai jamais aimé ces questions-là, ni ceux qui les font ; et il avait une mauvaise figure en me demandant cela. »

En ce moment une ombre timide passa le long de la fenêtre, en frôlant le mur.

« Un lézard ! » cria M. Aubry, dont la figure s’illumina comme par enchantement.

Un coup de sonnette ; Mme Aubry se lève et va ouvrir. C’est le jouvenceau timide en personne. Ou plutôt, ce n’est plus le jouvenceau timide ; les neuf années qui viennent de s’écouler l’ont transformé en un jeune homme indécis. Il a essayé de tout, ou plutôt il a cru essayer de tout, et il n’a trouvé aucune profession qui lui convînt, ou à laquelle il fût propre. Dès les premiers pas, il s’apercevait subitement qu’il n’était pas dans sa voie, et il revenait en arrière. Comme il est riche, il a pris le parti de ne rien faire ; encore n’est-il pas bien sûr que ce soit là sa vocation.

« J’espère que je ne vous dérange pas, dit le jeune homme indécis en saluant poliment.

— Pas du tout ; posez donc votre chapeau.

— Et votre pied ?

— Toujours de même ; débarrassez-vous donc de votre canne. »

Le jeune homme indécis fait un geste de dénégation. Jamais il ne se sépare de sa canne, qui lui sert de maintien ; c’est à force de la lisser avec la paume de son gant qu’il parvint à rassembler quelques bribes d’idées et à leur donner une forme présentable.

« Vous prendrez bien un rafraîchissement. Ma vieille, donne donc le vermout. »

Le jeune homme indécis affirme qu’il ne prend jamais rien entre ses repas. Mais le goutteux, qui a son idée, lui fait des signes d’intelligence, et roule ses yeux d’une manière expressive, pour lui faire comprendre qu’il doit accepter.

L’autre, qui crut que sa goutte lui remontait au cerveau et qu’il devenait fou, regardait du côté de la porte, lorsque Mme Aubry se leva et apporta le vermout. Le prétendu fou se frottait les mains en voyant le succès de sa ruse ; mais sa mine s’allongea quand il s’aperçut qu’il n’y avait qu’un verre.

« Tu me le laisseras toujours bien sentir ! dit-il d’un ton suppliant, au moment où sa femme allait remettre le bouchon. Que vous êtes heureux ! (Ceci s’adressait à son hôte, qui regardait le vermout d’un air indécis.)

— Heureux ! oh ! — et il poussa un soupir lamentable.

— Vous n’avez cependant pas la goutte, dit le mari.

— Des peines de cœur ? » demanda la femme. Le jeune homme indécis gémit faiblement ; et il porta lentement le verre à ses lèvres, comme s’il allait boire la ciguë, pour en finir avec une vie de misères.

« Il faut faire des armes ! dit M. Aubry d’un ton doctoral.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr !

— Ah ! » — et il se remit à boire. Pendant qu’il buvait, ses yeux, par-dessus le bord du verre, regardaient le pavé de la rue avec une expression farouche. Tout à coup, il remit brusquement le verre sur la table, et s’enfonça la pomme de sa canne dans la bouche pour s’empêcher de crier. Mme Defert passait avec Mlle Marguerite.

M. Aubry regarda sa femme en clignant un œil. Mme Aubry regarda son mari avec une mine expressive ; et tous deux regardèrent le jeune homme indécis qui regardait sa montre sans savoir pourquoi.

Le maître d’armes considéra cela comme une provocation ; et tirant de son gousset son fromage de chèvre, il attendit, l’œil sur le cadran, que le jeune homme indécis eût fini de regarder l’heure.

« Vous dites ? lui demanda-t-il du ton d’un professeur sévère qui est sûr d’avance de prendre un mauvais élève en faute.

— Je dis !… ah ! je dis trois heures et demie.

— Trente-cinq ! cria M. Aubry d’un ton triomphant. Vous retardez de cinq minutes.

— Cependant, hasarda le lézard d’un ton découragé, c’est un chronomètre Bréguet.

— Eh bien ! vous direz de ma part à M. Bréguet que son… Comment dites-vous cela ?

— Chronomètre, soupira le lézard.

— Que son chronomètre retarde de cinq minutes.

— Je n’y manquerai pas, dit l’homme au chronomètre ; et il reprit d’une voix étranglée : Est-ce vrai que Mlle Defert épouse M. Nay ?

— Mon Dieu, dit le maître d’armes, M. Nay ne tient pas bien son fleuret, et cela ne fait pas honneur à l’École polytechnique ; mais c’est un homme qui a de l’étoffe, à ce qu’on dit, et un rude travailleur, et Mme Defert ne pouvait pas mieux choisir pour sa fille. Quant à Mlle Marguerite…

— Bonjour, dit le lézard en se levant avec précipitation, je crois qu’il faut que je m’en aille… oui, c’est bien cela… je crois qu’il faut que je m’en aille. Portez-vous bien, M. Aubry. Merci, madame, ne vous dérangez pas pour moi ! »

Madame se dérangea cependant, et reconduisit le visiteur ; et elle fit bien de le reconduire, car il cherchait avec obstination le bouton de la porte du côté des gonds. « Au plaisir de vous revoir ! » lui dit-elle tout haut ; et mentalement elle ajouta : « Il faut que tu aies bien peu de cervelle, mon bel ami, pour avoir cru un instant que Mme Defert aurait jamais accepté un gendre tel que toi, quand tu aurais trois millions au lieu d’un. »

Pendant son absence, qui ne dura pas plus d’une minute, il se passa un fait étrange. Le goutteux se leva vivement, saisit la bouteille, la déboucha, porta le goulot à ses lèvres en renversant la tête en arrière, remit la bouteille en place, et retomba sur son fauteuil. Il pouffait de rire en pensant au bon tour qu’il venait de jouer à sa garde-malade. Quand celle-ci rentra, il y eut un moment de silence embarrassant. Le malade, la figure écarlate d’avoir bu si vite, et d’avoir ri de si bon cœur, tâchait de prendre un air innocent. À la fin, il se décida à parler.


Il saisit la bouteille, la déboucha, porta le goulot à ses lèvres.

« Que penses-tu de tout cela ? dit-il d’un air dégagé.

— Je pense que j’aurais mieux fait de serrer la bouteille avant de quitter la salle.

— Quelle femme étonnante ! » murmura entre ses dents le coupable, avec une admiration si sincère que la dame ne put s’empêcher de sourire.