Les Caprices de Marianne/Acte I

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Charpentier (Œuvres complètes d’Alfred de Musset, tome III. Comédies, ip. 143-167).
Acte II  ►


ACTE PREMIER



Scène première

Une rue devant la maison de Claudio.
[MARIANNE, sortant de chez elle un livre de messe à la main ; CIUTA, l’abordant.


Ciuta.

Ma belle dame, puis-je vous dire un mot ?


Marianne.

Que me voulez-vous ?


Ciuta.

Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous ; depuis un mois entier, il cherche vainement l’occasion de vous l’apprendre ; son nom est Cœlio ; il est d’une noble famille et d’une figure distinguée.


Marianne.

En voilà assez. Dites à celui qui vous envoie qu’il perd son temps et sa peine, et que, s’il a l’audace de me faire entendre une seconde fois un pareil langage, j’en instruirai mon mari.]

Elle sort.

Cœlio, entrant1.

Eh bien ! Ciuta, qu’a-t-elle dit ?


Ciuta.

Plus dévote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari, dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.


Cœlio.

Ah ! malheureux que je suis, je n’ai plus qu’à mourir. Ah ! la plus cruelle de toutes les femmes ! Et que me conseilles-tu, Ciuta ? Quelle ressource puis-je encore trouver ?


Ciuta.

Je vous conseille d’abord de sortir d’ici, car voici son mari [qui la suit.]

Ils sortent. — Entrent Claudio et Tibia.

Claudio.

Es-tu mon fidèle serviteur, mon valet de chambre dévoué ? Apprends que j’ai à me venger d’un outrage.


Tibia.

Vous, monsieur ?


Claudio.

Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous les fenêtres de ma femme. Mais, patience ! tout n’est pas fini. — Écoute un peu de ce côté-ci : voilà du monde qui pourrait nous entendre. Tu m’iras chercher ce soir le spadassin que je t’ai dit.


Tibia.

Pour quoi faire ?


Claudio.

Je crois que Marianne a des amants.


Tibia.

Vous croyez, monsieur ?


Claudio.

Oui ; il y a autour de ma maison une odeur d’amants ; personne ne passe naturellement devant ma porte ; il y pleut des guitares et des entremetteuses.


Tibia.

Est-ce que vous pouvez empêcher qu’on donne des sérénades à votre femme ?


Claudio.

Non ; mais je puis poster un homme derrière la poterne, et me débarrasser du premier qui entrera.


Tibia.

Fi ! votre femme n’a pas d’amants. — C’est comme si vous disiez que j’ai des maîtresses.


Claudio.

Pourquoi n’en aurais-tu pas, Tibia ? Tu es fort laid, mais tu as beaucoup d’esprit.


Tibia.

J’en conviens, j’en conviens.


Claudio.

Regarde, Tibia, tu en conviens toi-même ; il n’en faut plus douter, et mon déshonneur est public.


Tibia.

Pourquoi public ?


Claudio.

Je te dis qu’il est public.


Tibia.

Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu dans toute la ville ; elle ne voit personne ; elle ne sort de chez elle que pour aller à la messe.


Claudio.

Laisse-moi faire. — Je ne me sens pas de colère, après tous les cadeaux qu’elle a reçus de moi. — Oui, Tibia, je machine en ce moment une épouvantable trame, et me sens prêt à mourir de douleur.


Tibia.

Oh ! que non.


Claudio.

Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.

Ils sortent.

Cœlio, rentrant.

Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s’abandonne à un amour sans espoir ! Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, avant de savoir où sa chimère le mène, et s’il peut être payé de retour ! Mollement couché dans une barque, il s’éloigne peu à peu de la rive ; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado. Les vents l’entraînent en silence, et quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté ; il ne peut ni poursuivre sa route ni revenir sur ses pas.

On entend un bruit d’instruments.

Quelle est cette mascarade ? N’est-ce pas Octave que j’aperçois ?

Entre Octave.

Octave.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie ?


Cœlio.

Octave ! ô fou que tu es ! tu as un pied de rouge sur les joues ! — D’où te vient cet accoutrement ? N’as-tu pas de honte, en plein jour ?


Octave.

Ô Cœlio ! fou que tu es ! tu as un pied de blanc sur les joues ! — D’où te vient ce large habit noir ? N’as-tu pas de honte, en plein carnaval ?


[Cœlio.

Quelle vie que la tienne ! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.


Octave.

Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.


Cœlio.

Plus que jamais de la belle Marianne.


Octave.

Plus que jamais de vin de Chypre.]


Cœlio.

J’allais chez toi [quand je t’ai rencontré].


Octave.

Et moi aussi j’allais chez moi. Comment se porte ma maison ? Il y a huit jours que je ne l’ai vue.


Cœlio.

J’ai un service à te demander.


Octave.

Parle, Cœlio, mon cher enfant. Veux-tu de l’argent ? je n’en ai plus. [Veux-tu des conseils ? je suis ivre.] Veux-tu mon épée ? voilà une batte d’arlequin. Parle, parle, dispose de moi.


Cœlio.

Combien de temps cela durera-t-il ? Huit jours hors de chez toi ! Tu te tueras, Octave.


Octave.

Jamais de ma propre main, mon ami, jamais ; j’aimerais mieux mourir que d’attenter à mes jours.


Cœlio.

Et n’est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu mènes ?


Octave.

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d’argent, le balancier au poing, suspendu entre le ciel et la terre ; à droite et à gauche, de vieilles petites figures racornies, de maigres et pâles fantômes, des créanciers agiles, des parents et des courtisanes ; toute une légion de monstres se suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour lui faire perdre l’équilibre ; des phrases redondantes, de grands mots enchâssés cavalcadent autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l’aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l’orient à l’occident. S’il regarde en bas, la tête lui tourne ; s’il regarde en haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu’il porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami ; c’est ma fidèle image que tu vois.


Cœlio.

Que tu es heureux d’être fou !


Octave.

Que tu es fou de ne pas être heureux ! Dis moi un peu, toi, qu’est-ce qui te manque ?


Cœlio.

Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L’amour, dont vous autres vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce que c’est qu’aimer comme moi ! Mon cabinet d’étude est désert ; depuis un mois j’erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j’éprouve au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chœur modeste de musiciens, à marquer moi-même la mesure, à les entendre chanter la beauté de Marianne ! Jamais elle n’a paru à sa fenêtre ; jamais elle n’est venue appuyer son front charmant sur sa jalousie.


Octave.

Qui est cette Marianne ? est-ce que c’est ma cousine ?


Cœlio.

C’est elle-même, la femme du vieux Claudio.


Octave.

Je ne l’ai jamais vue ; mais à coup sûr elle est ma cousine. Claudio est fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Cœlio.


Cœlio.

Tous les moyens que j’ai tentés pour lui faire connaître mon amour ont été inutiles. Elle sort du couvent ; elle aime son mari et respecte ses devoirs. Sa porte est fermée à tous les jeunes gens de la ville, et personne ne peut l’approcher.


Octave.

Ouais ! est-elle jolie ? — Sot que je suis ! tu l’aimes, cela n’importe guère. Que pourrions-nous imaginer ?


Cœlio.

Faut-il te parler franchement ? ne te riras-tu pas de moi ?


Octave.

Laisse-moi rire de toi, et parle franchement.


Cœlio.

En ta qualité de parent, tu dois être reçu dans la maison.


Octave.

Suis-je reçu ? je n’en sais rien. Admettons que je suis reçu. À te dire vrai, il y a une grande différence entre mon auguste famille et une botte d’asperges. Nous ne formons pas un faisceau bien serré, et nous ne tenons guère les uns aux autres que par écrit. Cependant Marianne connaît mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur ?


Cœlio.

Vingt fois j’ai tenté de l’aborder ; vingt fois j’ai senti mes genoux fléchir en approchant d’elle. [J’ai été forcé de lui envoyer la vieille Ciuta.] Quand je la vois, ma gorge se serre et j’étouffe, comme si mon cœur se soulevait jusqu’à mes lèvres.


Octave.

J’ai éprouvé cela. C’est ainsi qu’au fond des forêts, lorsqu’une biche avance à petits pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur entend les bruyères glisser sur ses flancs inquiets, comme le frôlement d’une robe légère, les battements de cœur le prennent malgré lui ; il soulève son arme en silence, sans faire un pas, sans respirer.


Cœlio.

Pourquoi donc suis-je ainsi ? [n’est-ce pas une vieille maxime parmi les libertins, que toutes les femmes se ressemblent ?] Pourquoi donc y a-t-il si peu d’amours qui se ressemblent ? En vérité, je ne saurais aimer cette femme comme toi, Octave, tu l’aimerais, ou comme j’en aimerais une autre. Qu’est-ce donc pourtant que tout cela ? deux yeux bleus, deux lèvres vermeilles, une robe blanche et deux blanches mains. Pourquoi ce qui te rendrait joyeux et empressé, ce qui t’attirerait, toi, comme l’aiguille aimantée attire le fer, me rend-il triste et immobile ? Qui pourrait dire : ceci est gai ou triste ? La réalité n’est qu’une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. — Alors la folie est la beauté elle-même. Chaque homme marche enveloppé d’un réseau transparent qui le couvre de la tête aux pieds ; il croit voir des bois et des fleuves, des visages divins, et l’universelle nature se teint sous ses regards des nuances infinies du tissu magique. Octave ! Octave ! viens à mon secours.


Octave.

J’aime ton amour, Cœlio ! il divague dans ta cervelle comme un flacon syracusain. Donne-moi la main ; je viens à ton secours ; attends un peu. L’air me frappe au visage, et les idées me reviennent. Je connais cette Marianne ; elle me déteste fort, sans m’avoir jamais vu. C’est une mince poupée qui marmotte des Ave sans fin.


Cœlio.

Fais ce que tu voudras, mais ne me trompe pas, je t’en conjure ; il est aisé de me tromper ; je ne sais pas me défier d’une action que je ne voudrais pas faire moi-même.


Octave.

Si tu escaladais les murs ?


Cœlio.

Entre elle et moi est une muraille imaginaire que je n’ai pu escalader.


Octave.

Si tu lui écrivais ?


Cœlio.

Elle déchire mes lettres ou me les renvoie.


Octave.

Si tu en aimais une autre ? Viens avec moi chez Rosalinde.


Cœlio.

Le souffle de ma vie est à Marianne ; elle peut d’un mot de ses lèvres l’anéantir ou l’embraser. Vivre pour une autre me serait plus difficile que de mourir pour elle ; [ou je réussirai ou je me tuerai.] Silence ! la voici qui détourne la rue.


Octave.

Retire-toi, je vais l’aborder.


Cœlio.

Y penses-tu ? dans l’équipage où te voilà ! Essuie-toi le visage ; tu as l’air d’un fou.


Octave.

Voilà qui est fait. L’ivresse et moi, mon cher Cœlio, nous nous sommes trop chers l’un à l’autre pour nous jamais disputer ; elle fait mes volontés comme je fais les siennes. N’aie aucune crainte là-dessus ; c’est le fait d’un étudiant en vacance qui se grise un jour de grand dîner, de perdre la tête et de lutter avec le vin ; moi, mon caractère est d’être ivre ; ma façon de penser est de me laisser faire, et je parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler à ta belle.


Cœlio.

Je ne sais ce que j’éprouve. — Non, ne lui parle pas.


Octave.

Pourquoi ?


Cœlio.

Je ne puis dire pourquoi ; il me semble que tu vas me tromper.


Octave.

Touche là2. Je te jure sur mon honneur que Marianne sera à toi, ou à personne au monde, tant que j’y pourrai quelque chose.

Cœlio sort. — Entre Marianne. Octave l’aborde.

Octave.

Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regards sur le plus indigne de vos serviteurs.


Marianne.

Qui êtes-vous ?


Octave.

Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.


Marianne.

Venez-vous pour le voir ? entrez au logis, il va revenir.


Octave.

Je ne viens pas pour le voir, et n’entrerai point au logis, de peur que vous ne m’en chassiez tout à l’heure, quand je vous aurai dit ce qui m’amène.


Marianne.

Dispensez-vous donc de le dire et de m’arrêter plus longtemps.


Octave.

Je ne saurais m’en dispenser, et vous supplie de vous arrêter pour l’entendre. Cruelle Marianne ! vos yeux ont causé bien du mal, et vos paroles ne sont pas faites pour le guérir. Que vous avait fait Cœlio ?


Marianne.

De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé ?


Octave.

Un mal le plus cruel de tous, car c’est un mal sans espérance ; le plus terrible, car c’est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l’amitié ; un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l’ambroisie, et qui fond en une pluie de larmes le cœur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre ; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d’une rose fanée, du refrain d’une chanson, et qui suce l’éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l’entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d’un jardin.


Marianne.

Me direz-vous le nom de ce mal ?


Octave.

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rêves de vos nuits, que ces orangers verts, cette fraîche cascade vous l’apprennent ; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres ; son nom n’existe pas sans lui.


Marianne.

Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu’il effraye une langue qui plaide en sa faveur ?


Octave.

Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l’avez appris à Cœlio.


Marianne.

C’est donc sans le vouloir ; je ne connais ni l’un ni l’autre.


Octave.

Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon cœur.


Marianne.

En vérité ?


Octave.

Cœlio est le meilleur de mes amis ; si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu’il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas ; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu’il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.


Marianne.

Est-ce ma faute s’il est triste ?


Octave.

Est-ce sa faute si vous êtes belle ? Il ne pense qu’à vous ; à toute heure, il rôde autour de cette maison. N’avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres ? N’avez-vous jamais soulevé, à minuit, cette jalousie et ce rideau ?


Marianne.

Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.


Octave.

Tout le monde aussi peut vous aimer ; mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous, Marianne ?


Marianne.

Voilà une jolie question ! et si je n’avais que dix-neuf ans, que voudriez-vous que j’en pense ?


Octave.

Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.


Marianne.

Vraiment ? Eh bien ! pour mettre le temps à profit, j’aime Claudio, votre cousin et mon mari.


Octave.

Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu’un pédant de village ; vous n’aimez point Claudio.


Marianne.

Ni Cœlio ; vous pouvez le lui dire.


Octave.

Pourquoi ?


[Marianne.

Pourquoi n’aimerais-je pas Claudio ? C’est mon mari.


Octave.

Pourquoi n’aimeriez-vous pas Cœlio ? C’est votre amant.]


Marianne.

Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octave ; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Elle sort.

Octave.

Ma foi ! ma foi ! Elle a de beaux yeux.3

Il sort.



Scène II

[La maison de Cœlio.]
HERMIA4, plusieurs domestiques, MALVOLIO.


Hermia.

[Disposez ces fleurs comme je vous l’ai ordonné ;] a-t-on dit aux musiciens de venir ?


Un domestique.

Oui, madame ; ils seront ici à l’heure du souper.


Hermia.

[Ces jalousies fermées sont trop sombres ; qu’on laisse entrer le jour sans laisser entrer le soleil ! — Plus de fleurs autour de ce lit ! Le souper est-il bon ? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse Pergoli ?] À quelle heure est sorti mon fils ?


Malvolio.

Pour être sorti, il faudrait d’abord qu’il fût rentré. Il a passé la nuit dehors.


Hermia.

Vous ne savez ce que vous dites. — Il a soupé hier avec moi et m’a ramenée ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d’étude le tableau que j’ai acheté ce matin ?


Malvolio.

Du vivant de son père, il n’en aurait pas été ainsi. [Ne dirait-on pas que notre maîtresse a dix-huit ans, et qu’elle attend son Sigisbée !]


Hermia.

Mais du vivant de sa mère il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a chargé de veiller sur sa conduite ? Songez-y : que Cœlio ne rencontre pas sur son passage un visage de mauvais augure ; qu’il ne vous entende pas grommeler entre vos dents, [comme un chien de basse-cour à qui l’on dispute l’os qu’il veut ronger,] ou, par le ciel, pas un de vous ne passera la nuit sous ce toit.


Malvolio.

Je ne grommelle rien ; ma figure n’est pas un mauvais présage : vous me demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous réponds qu’il n’est pas rentré. Depuis qu’il a l’amour en tête, on ne le voit pas quatre fois la semaine.


Hermia.

Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussière ? Pourquoi ces meubles sont-ils en désordre ? Pourquoi faut-il que je mette ici la main à tout, si je veux obtenir quelque chose ? Il vous appartient bien de lever les yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est à moitié fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres ! Allez, et retenez votre langue.

Entre Cœlio.

Eh bien ! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd’hui ?

Les domestiques se retirent.

Cœlio.

Les vôtres, ma mère.

[Il s’assoit.]

Hermia.

Eh quoi ! les plaisirs communs, et non les peines communes ? C’est un partage injuste, Cœlio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais non pas de ceux qui vous rongent le cœur, et vous rendent insensible à tout ce qui vous entoure.


Cœlio.

Je n’ai pas de secrets, et plût à Dieu, si j’en avais, qu’ils fussent de nature à faire de moi une statue !


Hermia.

Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits chagrins se rattachaient à moi ; d’un regard sévère ou indulgent de ces yeux que voilà dépendait la tristesse ou la joie des vôtres, et votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au cœur de votre mère. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu’une vieille sœur, incapable peut-être de soulager vos ennuis, mais non pas de les partager.


Cœlio.

Et vous aussi, vous avez été belle ! Sous ces cheveux argentés qui ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous couvre, l’œil reconnaît encore le port majestueux d’une reine[, et les formes gracieuses d’une Diane chasseresse.] Ô ma mère ! vous avez inspiré l’amour ! Sous vos fenêtres entr’ouvertes a murmuré le son de la guitare ; sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces fêtes, vous avez promené une insouciante et superbe jeunesse ; vous n’avez point aimé ; un parent de mon père est mort d’amour pour vous.


Hermia.

Quel souvenir me rappelles-tu ?


Cœlio.

Ah ! si votre cœur peut en supporter la tristesse, si ce n’est pas vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mère, faites-m’en connaître les détails.


Hermia.

Votre père ne m’avait jamais vue alors. Il se chargea, comme allié de ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini, qui voulait m’épouser. Il fut reçu comme le méritait son rang par votre grand’père, et admis dans son intimité. Orsini était un excellent parti, et cependant je le refusai. Votre père, en plaidant pour lui, avait tué dans mon cœur le peu d’amour qu’il m’avait inspiré pendant deux mois d’assiduités constantes. Je n’avais pas soupçonné la force de sa passion pour moi. Lorsqu’on lui apporta ma réponse, il tomba, privé de connaissance, dans les bras de votre père. Cependant une longue absence, un voyage qu’il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune, devaient avoir dissipé ses chagrins. Votre père changea de rôle et demanda pour lui ce qu’il n’avait pu obtenir pour Orsini. Je l’aimais d’un amour sincère, et l’estime qu’il avait inspirée à mes parents ne me permit pas d’hésiter. Le mariage fut décidé le jour même, et l’église s’ouvrit pour nous quelques semaines après. Orsini revint à cette époque. Il vint trouver votre père, l’accabla de reproches, l’accusa d’avoir trahi sa confiance et d’avoir causé le refus qu’il avait essuyé. Du reste, ajouta-t-il, si vous avez désiré ma perte, vous serez satisfait. Épouvanté de ces paroles, votre père vint trouver le mien et lui demander son témoignage pour désabuser Orsini. — Hélas ! il n’était plus temps ; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme traversé de part en part de plusieurs coups d’épée.5



Scène III

[Le jardin de Claudio.]
CLAUDIO et TIBIA, entrant.


Claudio.

Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirai-je de plus ? C’est une vertu solide.


Tibia.

Vous croyez, monsieur ?


Claudio.

Peut-elle empêcher qu’on ne chante sous ses croisées ? Les signes d’impatience qu’elle peut donner dans son intérieur sont les suites de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j’ai touché cette corde, a été tout d’un coup du même avis que moi ?


Tibia.

Relativement à quoi ?


Claudio.

Relativement à ce qu’on chante sous ses croisées.


Tibia.

Chanter n’est pas un mal, je fredonne moi-même à tout moment.


Claudio.

Mais bien chanter est difficile.


Tibia.

Difficile pour vous et pour moi, qui, n’ayant pas reçu de voix de la nature, ne l’avons jamais cultivée ; mais voyez comme ces acteurs de théâtre s’en tirent habilement.


Claudio.

Ces gens-là passent leur vie sur les planches.


Tibia.

Combien croyez-vous qu’on puisse donner par an ?


Claudio.

À qui ? à un juge de paix ?


Tibia.

Non, à un chanteur.


Claudio.

Je n’en sais rien. — On donne à un juge de paix le tiers de ce que vaut ma charge. Les conseillers de justice ont moitié.


Tibia.

Si j’étais juge [en cour royale], et que ma femme eût des amants, je les condamnerais moi-même.


Claudio.

À combien d’années de galère ?


Tibia.

À la peine de mort. Un arrêt de mort est une chose superbe à lire à haute voix.


Claudio.

Ce n’est pas le juge qui le lit, c’est le greffier.


Tibia.

Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.


Claudio.

Non, c’est le président qui a une jolie femme ; j’ai soupé hier avec eux.


Tibia.

Le greffier aussi ; le spadassin qui va venir ce soir est l’amant de la femme du greffier.


Claudio.

Quel Spadassin ?


Tibia.

Celui que vous avez demandé.


Claudio.

Il est inutile qu’il vienne après ce que je t’ai dit tout à l’heure.


Tibia.

À quel sujet ?


Claudio.

Au sujet de ma femme.


Tibia.
La voici qui vient elle-même.
Entre Marianne.

Marianne.

Savez-vous ce qui m’arrive pendant que vous courez les champs ? j’ai reçu la visite de votre cousin.


Claudio.

Qui cela peut-il être ? Nommez-le par son nom.


Marianne.

Octave, qui m’a fait une déclaration d’amour de la part de son ami Cœlio. Qui est ce Cœlio ? Connaissez-vous cet homme ? Trouvez bon que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.


Claudio.

Je le connais ; c’est le fils d’Hermia, notre voisine. Qu’avez-vous répondu à cela ?


Marianne.

Il ne s’agit pas de ce que j’ai répondu. Comprenez-vous ce que je dis ? Donnez ordre à vos gens qu’ils ne laissent entrer ni cet homme ni son ami. Je m’attends à quelque importunité de leur part ; et je suis bien aise de l’éviter.

Elle sort.

Claudio.

Que penses-tu de cette aventure, Tibia ? Il y a quelque ruse là-dessous.


Tibia.

Vous croyez, monsieur ?


Claudio.

Pourquoi n’a-t-elle pas voulu dire ce qu’elle a répondu ? La déclaration est impertinente, il est vrai ; mais la réponse mérite d’être connue. J’ai le soupçon que ce Cœlio est l’ordonnateur de toutes ces guitares.


Tibia.

Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent de les éloigner.


Claudio.
Rapporte-t’en à moi. — Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère. [J’imagine que ma femme me trompe, et que toute cette fable est une pure invention pour me faire prendre le change, et troubler entièrement mes idées.]
Ils sortent.
FIN DE L’ACTE PREMIER




ADDITIONS ET VARIANTES
EXÉCUTÉES PAR L’AUTEUR
POUR LA REPRÉSENTATION


1.


Cœlio.

Eh bien ! Pippo tu viens de voir Marianne[1] ?


Pippo.

Oui, monsieur.


Cœlio.

Que t’a-t-elle dit ? etc.


2.


Octave.

Touche là. Depuis que je suis au monde, je n’ai jamais trompé personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.


3.


Octave.

Ma foi ! elle a de beaux yeux !

Voyant entrer Claudio et Tibia.

Ah ! voici Claudio. Ce n’est pas tout à fait la même chose, et je ne me soucie guère de continuer la conversation avec lui.


Claudio, à Tibia.

Tu as raison.


Octave, à Claudio.

Bonsoir, cousin.


Claudio.

Bonsoir.

À Tibia.

Tu as raison.


Octave.

Cousin, bonsoir.

Il sort en riant.

Claudio.

Bonsoir, bonsoir.

À Tibia.

Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. (Suit la scène III, jusqu’à ces mots :) Rapporte-t’en à moi. — Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère.


Tibia.

Monsieur, la voici justement


Claudio.

Qui ? ma belle-mère ?


Tibia.

Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d’elle tout à l’heure ?


Claudio.

Oui, comme étant la mère de Cœlio ; et c’est la vérité, Tibia.


Tibia.

Eh bien ! elle vient de ce côté, avec un, deux, trois laquais. C’est une femme respectable.


Claudio.

Oui, ses biens sont considérables.


Tibia.

J’entends aussi qu’elle a de bonnes mœurs. Si vous l’abordiez, monsieur ?


Claudio.

Y penses-tu ? La mère d’un jeune homme que serai peut-être obligé de faire poignarder ce soir même ? Sa propre mère, Tibia ! Fi donc ! Je ne reconnais pas là ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au logis.

Ils sortent.


4.


HERMIA, MALVOLIO, plusieurs domestiques, puis CŒLIO.

(Cette scène, transposée par l’auteur pour la représentation, s’enchaîne avec celle entre Claudio et Tibia, et termine le premier acte.)


5.


Hermia.

… On trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme frappé de plusieurs coups d’épée.


Cœlio.

Il a fini ainsi ?


Hermia.

Oui, bien cruellement.


Cœlio.

Non, ma mère, elle n’est point cruelle la mort qui vient en aide à l’amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c’est qu’il s’est cru trompé par son ami.


Hermia.

Qu’avez-vous, Cœlio ? Vous détournez la tête.


Cœlio.

Et vous, ma mère, vous êtes émue. Ah ! ce récit, je le vois, vous a trop coûté. J’ai eu le tort de vous le demander.


Hermia.

Ne songez point à mes chagrins ; ce ne sont que des souvenirs. Les vôtres me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont longtemps à vivre dans votre jeune cœur. Je ne vous demande pas de me les dire ; mais je les vois ; et puisque vous prenez part aux miens, venez, tâchons de nous défendre. Il y a à la maison quelques bons amis ; allons essayer de nous distraire. Tâchons de vivre, mon enfant, et de regarder gaiement ensemble, moi le passé, vous l’avenir. Venez.

Cœlio, plongé dans la rêverie, ne l’entend pas.

Hermia, plus haut.

Cœlio, donnez-moi la main.

Ils sortent.
FIN DE L’ACTE PREMIER.



  1. Il n’est pas besoin de dire pourquoi, dans la version destinée au théâtre, le personnage de Ciuta est remplacé par celui de Pippo, valet de Cœlio.