Les Chemins de fer/Acte V

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Librairie dramatique (p. 123-144).

ACTE V

Intérieur du cabinet du chef de gare à Croupenbach. — Portes latérales. — Porte au fond ouvrant sur la voie. Table ; sur le bureau, à gauche, appareil de télégraphe électrique. Guichet dans la porte du deuxième plan à droite. Chaises.


Scène première

Colombe, Le Chef de gare


Colombe, est assise sur sa malle, elle tient un grand parapluie rouge et pleure.

Hi ! hi ! hi ! hi !


Le Chef de gare, à droite, assis à la table.

Comment ! vous pleurez encore ?


Colombe.

J’ai perdu mon maître, hi ! hi ! hi ! hi !


Le Chef de gare, à part.

Voilà dix heures qu’elle sanglote… assise sur sa malle ; impossible de la faire bouger de là. (Haut.) Voyons, ma fille, consolez-vous… Il se retrouvera, votre maître.


Colombe.

Pourquoi qu’il n’est pas descendu à Croupenbach avec moi ?


Le Chef de gare.

Ca, je n’y comprends rien… Vous me dites qu’il est parti hier soir de Paris avec vous.


Colombe.

Et Madame… et Mademoiselle… Seulement, comme j’étais incommodée… pour avoir fini le melon, ils m’ont fourrée dans le wagon des dames ; mais à la première station, toutes les dames ont passé dans le wagon des hommes… et je suis restée seule avec mon indisposition. Hi ! hi !


Le Chef de gare, la faisant lever.

Allons, ne pleurez pas ! Tenez ! allez faire un tour, ça vous calmera.

Il passe au fond et place la malle au fond, côté gauche.


Colombe.

Non, je ne m’en irai que quand vous m’aurez rendu mon maître. Hi ! hi !


Le Chef de gare, à part.

Elle est insupportable. (On entend la sonnerie du télégraphe électrique.) Voilà une dépêche… Probablement des nouvelles.


Colombe.

De mes bourgeois… Ousqu’ils sont ?


Le Chef de gare, avec indifférence.

Bien ! un accident… Le train de six heures huit vient de dérailler à deux kilomètres d’ici.


Colombe.

Ils ont débraillé ! ah ! (Elle geint.)


Le Chef de gare, à son télégraphe.

Attendez donc ! attendez donc ! Nous allons savoir s’il y a quelqu’un de cassé. Personne n’est blessé…


Colombe.

Dites donc… Vous ne pourriez pas me faire venir mon globe par votre mécanique ?


Le Chef de gare.

Quel globe ?


Colombe.

Une cloche pour mettre sur la pendule ; je l’ai oubliée à Paris.


Le Chef de gare.

Où ça ? (Colombe baisse les yeux et ne répond pas.) Dans quel endroit ?


Colombe, baissant les yeux.

Je ne peux pas le dire.


Scène II

Colombe, Le Chef de gare, Ginginet

Ginginet entre par le fond avec une ombrelle rose ; il est ruisselant d’eau.

Ginginet, se secouant.- Quel temps ! ça tombe à verse !


Colombe, l’apercevant et se jetant dans ses bras.

Ah ! mon maître ! mon bon maître !


Ginginet.

Colombe ! (Cherchant à se dégager de son étreinte.) Fiche-moi donc la paix ! Voyons !… ce sont des bêtises, ça !


Colombe.

Je vous ai cru mort ! (Pleurant.) Je me disais : Quel malheur ! une si bonne place !


Ginginet, ému.

Brave fille ! cours bien vite au-devant de ces dames… avec ton parapluie… Elles se sont mises à l’abri dans la cabane du cantonnier.


Colombe.

Tout de suite ! Je vas embrasser Madame !

Elle ouvre son grand parapluie rouge et veut sortir par le fond ; mais la porte est trop petite pour laisser passer le parapluie ouvert.


Ginginet, la voyant.

Ferme donc ton parapluie, grande bécasse. (Colombe ferme son parapluie et sort.) Il n’y avait qu’une ombrelle… je l’ai prise… (Haut.) Monsieur le chef de gare, pouvez-vous me dire si ma voiture…

On entend la sonnerie du télégraphe.


Le Chef de gare.

Pardon… une dépêche… (Allant au télégraphe.) Arrêtez caissier… C’est la dixième que je reçois aujourd’hui.


Ginginet, à part.

Mon Dieu ! que ce pantalon me serre.


Scène III

Clémence, Jenny, Lucien, Ginginet, Le Chef de gare, Colombe


Clémence.

Enfin, nous voici arrivés !


Lucien.

Quelle pluie ! quelle boue !

Jenny

I am not wet, I have my water-proof.

Moi, je ne suis pas mouillée, j’ai mon water-proof.


Le Chef de gare, à Ginginet.

Vos billets, s’il vous plaît ?


Ginginet, se fouillant.

Ah ! c’est juste… Eh bien ? eh bien ?


Tous.

Quoi ?


Ginginet.

Je ne les ai pas, ils sont restés dans l’autre pantalon.


Lucien.

Pourquoi aussi… changez-vous de pantalon ?


Le Chef de gare, à Ginginet.

Désolé, mais je suis obligé de vous en redemander le prix.


Clémence.

Comment, payer deux fois ?


Ginginet.

Mais c’est une énormité ! quand je vous jure…


Le Chef de gare, indiquant une pancarte.

Voyez le règlement.


Ginginet.

C’est bien malin ! le règlement, c’est vous qui le faites, le règlement.

Il paye le chef de gare.

Jenny, en anglais

I want some tea.

Je veux du thé.


Ginginet, à Jenny.

Tu as retrouvé les billets ?


Lucien.

Non, Mademoiselle voudrait prendre le thé.


Ginginet.

Ah ! elle est insupportable ! Dès qu’elle ouvre l’œil, c’est pour demander du thé ! Colombe !


Colombe, venant près de Ginginet.

Monsieur !…


Ginginet.

Tu vas aller à l’hôtel en face et tu nous commanderas un fort fricandeau à l’oseille et un bondon pas trop fait.


Colombe.

Oui, monsieur.


Lucien.

Et le thé ?


Ginginet, à Colombe.

Tu diras aussi qu’on lui prépare sa tisane, et tu enverras quelqu’un à la maison… (se reprenant) au château, chercher la voiture.


Le Chef de gare.

En attendant, si ces dames veulent passer dans le salon d’attente… pour se sécher… je vais faire allumer du feu.


Clémence.

Volontiers !


Lucien.

Moi, je vais m’occuper de nos bagages.


Le Chef de gare, à Lucien.

La salle des bagages est ici.

Il indique la porte à gauche. Ginginet, Clémence, Jenny et le chef de gare entrent à droite et Lucien à gauche.


Scène IV

Colombe, Tapiou ; puis Le Chef de gare


Colombe, seule.

Il m’a dit un fricandeau à l’oseille et un bondon pas trop fait… Pas trop fait, ou pas trop frais ?…


Tapiou, entrant, costume de paysan.

Pardon, monsieur le chef de gare, pourriez-vous me dire quand part le train pour Paris ?


Colombe.

Vous !… Ah !… (Elle met la main sur son cœur.)


Tapiou, à part.

La petite femme de chambre. (Il met aussi la main sur son cœur.)


Colombe.

Comment que vous voilà ici ?


Tapiou.

C’est la destinée ! On m’a flanqué ce matin à la porte du chemin de fer.


Colombe, se rapprochant avec intérêt.

Ah ! vous êtes dans le malheur ?


Tapiou.

J’ai décroché intempestivement des wagons qui contenaient un bœuf et des voyageurs… Pour les voyageurs on n’a trop rien dit, mais le bœuf, on ne l’a pas digéré. Le propriétaire a dit : "C’est pas tout ça, mon bœuf a manqué le marché… donnez-moi huit cents francs."


Colombe.

Ca devait être une belle bête !


Tapiou.

Pas mal… mais il y a mieux. (Galamment.) Sans aller chercher bien loin.


Colombe, minaudant.

Ah ! moqueur !


Tapiou.

Et vous, mam’zelle ! êtes-vous remise de votre indisposition ?


Colombe, baissant les yeux et un peu confuse.

Merci… ça va mieux.


Tapiou.

Je ne sais pas d’où que vous souffriez, mais ça me correspondait là au cœur.


Colombe.

Vous avez donc quelque chose pour moi, monsieur Tapiou ?


Tapiou.

Ah ! vous le savez bien.


Colombe.

Non !


Tapiou.

Si ! un amoureux, c’est comme un homme qui est pochard… ça ne peut pas se cacher. (Lui prenant la taille.) Vous m’inspirez de la mélancolie.


Colombe, elle passe devant lui.

Non… laissez-moi !


Tapiou.

Puisque vous n’avez plus votre globe.


Colombe, s’éloignant.

Faut que j’aille commander le déjeuner des bourgeois.


Tapiou.

Vous me plantez là…


Colombe.

C’est à l’auberge en face… Monsieur Tapiou, vous m’avez fait à Paris la politesse d’un verre de vin, si j’étais susceptible de vous le rendre…


Tapiou.

Vous ?


Colombe, avec coquetterie.

Vous avez peut-être peur de vous trouver en mauvaise compagnie ?


Tapiou.

Oh ! non ! quoique je ne sois point habitué à me laisser régaler par les femmes, j’accepte parce que j’ai soif et que je n’ai pas le sou… mais à une condition…


Colombe.

Laquelle ?


Tapiou.

Vous me laisserez vous dérober un baiser…


Colombe.

Ah ! quand vous avez une idée, vous autres hommes ! on peut dire que vous êtes sciant. (Tendant la joue.) Allons ! dépêchez-vous !

Tapiou l’embrasse. Le Chef de gare paraît au fond.


Le Chef de gare.

Eh bien, qu’est-ce que vous faites là ?


Colombe, à part.

Oh ! compromise !


Le Chef de gare.

Est-ce qu’on s’embrasse dans les salles d’attente ?


Tapiou.

Je demande l’heure du train de Paris.


Le Chef de gare.

Allons, sortez.

Il pousse Tapiou et Colombe vers la porte de sortie.


Tapiou.

Ne poussez pas ! ne poussez pas ! Poussez-moi, si vous voulez, mais, elle ! ne la poussez pas… elle !…

Il sort avec Colombe, par le deuxième plan, à gauche.


Scène V

Le Chef de gare, Bernardon, Jules, avec un pantalon rouge d’uniforme garni de cuir par le bas


Bernardon, entrant par le fond, à la cantonade.

Mais viens donc, tu ne marches pas !


Jules, entrant.

Si vous croyez que c’est amusant de voyager dans une locomotive avec un pantalon de cavalerie… je suis éreinté. (Il s’assoit.)


Bernardon.

Ah ! monsieur le chef de gare !


Le Chef de gare.

Monsieur Bernardon.


Bernardon.

L’avez-vous arrêté… mon caissier ? Un petit avec des yeux bleus et des moustaches blondes.


Le Chef de gare.

Attendez donc, des moustaches blondes… je crois que j’ai ça dans la salle des bagages.


Bernardon.

Soyons prudents… Pourrai-je le voir sans être vu ?…


Le Chef de gare.

Très facilement ; mon guichet donne dans le magasin : (Il désigne un petit guichet placé dans la porte de droite.) Le voilà.


Bernardon, l’arrêtant.

C’est lui ! mais nous n’avons pas le droit de l’arrêter sans être assisté de l’autorité… Je cours chez le maire pour qu’il vienne me prêter main-forte. (Au chef de gare.) Vous, vous me répondez du prisonnier sur votre place. (A Jules.) Toi, attends-moi. (Il sort vivement par la porte du fond.)


Le Chef de gare.

Sur ma place ! Je vais recommander aux employés de faire bonne garde.

Il sort au fond.


Scène VI

Jules, Ginginet ; puis Clémence


Jules, se levant.

Il faut pourtant que je trouve à changer de pantalon, je ne peux pas papillonner plus longtemps dans cette tenue… il n’y en avait pas d’autre là-bas… je l’ai acheté à un fripier, il n’avait que ça ou des culottes courtes.


Ginginet, entrant par la gauche, à la cantonade.

Oui, du thé… c’est convenu… Est-elle ratissante avec son thé !…


Jules.

Tiens ! mon pantalon !


Ginginet.

Vous ici ! m’expliquerez-vous, monsieur, les poursuites que vous exercez depuis deux jours contre ma famille ?


Jules.

Volontiers.


Clémence, entrant de la gauche.

Mon ami ! (Elle s’arrête en voyant Jules.) Lui !


Jules, à part.

Elle ! (Haut.) Je vais m’expliquer devant madame. (A Clémence.) Veuillez approcher, madame.


Clémence, à part.

Quel singulier pantalon !


Jules, avec chaleur à Clémence.

Eh bien ! oui… je l’avoue… la première fois que je vous ai vue, madame, je me suis senti ému, troublé, subjugué, embrasé… Tant de grâces… tant de charmes !


Ginginet.

Mais, monsieur !


Jules.

Je m’explique : je puis le dire avec orgueil, mes aspirations étaient chastes et pures… Je vous croyais demoiselle.


Ginginet et Clémence.

Hein !


Jules.

Je prenais monsieur pour votre papa ; on peut s’y tromper.


Ginginet.

Oui, ça m’est déjà arrivé.


Jules, à Clémence.

Je comptais lui demander votre main ; mais maintenant… maintenant que la vérité s’est fait jour… Madame n’est pas libre.


Ginginet.

Eh bien ?


Jules, lui prenant la main.

Rassurez-vous, Ginginet… je suis un honnête homme ; je ne trempe pas dans l’adultère, moi !


Ginginet, lui serrant énergiquement la main.

Bien !


Jules.

Je ne suis pas de ceux qui foulent aux pieds le foyer de la famille.


Ginginet, de même.

Bien !


Jules.

J’ai une mère, des sœurs, deux tantes, trois cousines, et un oncle qui est professeur de grec.


Ginginet.

Bien !


Jules, s’attendrissant.

Et jamais un mot d’amour ne sortira de mes lèvres.

Il envoie un baiser à Clémence.


Ginginet, à Clémence.

Allons, c’est un honnête homme.


Clémence, froidement.

Certainement.


Jules, jouant l’émotion.

J’en souffrirai, j’en mourrai peut-être !


Ginginet, ému.

Non !


Jules.

Si !


Ginginet, à part.

Pauvre garçon !


Jules, pleurant.

Mais j’en mourrai du moins avec la satisfaction du devoir accompli !


Ginginet, le fortifiant.

Voyons ! du courage, sacrebleu ! Tout n’est pas perdu, et qui sait ?… plus tard…


Clémence, vivement.

Quoi… plus tard ?


Ginginet.

Non !… ce n’est pas cela que je voulais dire… L’émotion… (Prenant la main de Jules.) Jules, laissez-moi vous appeler Jules ! Jules, vous êtes un galant homme… et croyez que si ça dépendait de moi… Mais vous lutterez… vous combattrez, vous… (Changeant d’idée et de ton.) N’avez-vous pas trouvé mes billets de chemin de fer dans mon pantalon ?


Jules.

Je ne me serais pas permis de fouiller dans vos poches.


Ginginet, à part.

Très délicat ! trop délicat !… (Haut à sa femme.) Maintenant, Clémence, tu peux lui donner la main, c’est un frère !


Jules, tendant la main à Clémence.

Oh ! oui.


Clémence.

Inutile ! je ne puis qu’applaudir à ces sentiments… inattendus, et si jamais monsieur venait à les oublier, je saurais les lui rappeler.


Ginginet, à part.

Ah ! sceptique !


Jules, à part.

Comment ! elle a pris au sérieux… Est-elle bête !


Colombe, entrant.

Monsieur, le fricandeau est prêt.


Ginginet.

Très bien ! Où est ma nièce ? (Allant à la porte de gauche.) Jenny ! Jenny ! (Il sort un instant, Clémence remonte causer avec Colombe.)


Jules, à part, tirant son carnet de sa poche.

Détrompons-la bien vite ! (Ecrivant.) "Ne croyez pas un mot de ce que je viens de dire, c’était pour détourner les soupçons de votre mari. Je vous aime toujours."

Jenny, entrant, à Ginginet

What, uncle ?

Quoi, mon oncle !


Ginginet.

Le fricandeau est prêt… Ah ! elle ne comprend pas ; parlons-lui anglais. (A Jenny.) Beefsteak, rosbeef, macaroni.


Jenny, sautant de joie et passant à l’extrême droite.

Oh ! yes ! macaroni !


Jules, à part, montrant le billet.

Comment le lui faire parvenir ? (Agitant son billet pour le faire voir à madame Ginginet.) Madame ! madame !

Mouvement du mari, Jules cache le billet derrière son dos.

Jenny, s’en emparant

Oh ! thank you.

Oh ! merci !


Jules.

Mademoiselle !

Jenny, en anglais

You are a very kind gentleman, and I am much obliged to you.

Vous êtes un gentleman bien complaisant, et je vous suis très reconnaissante. (Elle enroule sa laine autour du billet.)


Jules, à part.

Après ça, personne n’ira le chercher là !


Scène VII

Les Mêmes, Bernardon


Bernardon, entrant vivement du fond.

Le maire est absent ! (A Ginginet.) Monsieur, vous êtes conseiller municipal ?


Ginginet.

Oui, monsieur.


Bernardon.

Je vous requiers de me prêter main-forte pour appréhender un caissier infidèle.


Tous.

Comment ?


Ginginet.

Où est-il ?

Lucien paraît à droite.


Bernardon, le désignant.

Le voilà !


Tous.

Monsieur Lucien !


Bernardon, le prenant au collet.

Misérable ! qu’as-tu fait de mes cent cinquante mille francs ?


Lucien.

Oh ! mais ne touchez pas !… Je les ai déposés chez votre banquier !


Bernardon.

C’est faux ! Si vous les avez déposés, vous devez avoir un reçu ?…


Lucien.

Certainement.


Ginginet.

Montrez-le (A Bernardon.) On va vous le montrer.


Lucien, tirant son portefeuille.

Il est là, dans mon porte-feuille. (Le feuilletant dans tous les sens.) Eh bien ! eh bien !


Tous.

Quoi ?


Lucien.

Je ne le trouve pas.


Bernardon.

Parbleu !


Lucien, se fouillant.

C’est qu’il n’y a pas à dire, pendant le voyage je n’ai tiré aucun papier de ma poche.

Jenny

Shall we soon take tea ?

Va-t-on bientôt prendre le thé !


Lucien, l’apercevant et poussant un cri.

Ah !


Tous.

Quoi donc ?


Lucien.

Miss Jenny ! Je le lui ai donné pour sa laine. (A Jenny.) Paper ! paper !

Jenny

What ?

Quoi !


Ginginet, passant à Jenny.

Oui, je me souviens… à la gare de Paris ; je vais lui expliquer… (A Jenny.) Piper shall to be, or not to be, petite cruche.

Jenny

But what ?

Mais quoi ?


Ginginet.

Ah ! son sac à ouvrage ?

Il l’arrache des mains de Jenny.

Jenny, voulant le reprendre

This bag is mine.

Ce sac est à moi.


Ginginet.

Blaguis mine tant que tu voudras. Il s’agit de l’honneur d’un homme, sacrebleu !

Clémence emmène Jenny à l’extrême gauche.


Lucien.

Vite le peloton de laine.


Ginginet, renversant le sac sur la table.

Il y en a cinq.


Lucien.

Lequel ?


Ginginet.

Il faut les éventrer tous les cinq.


Lucien.

Chacun le sien… ça ira plus vite.

Chacun des personnages, excepté Jenny, prend un peloton et se met à le dévider.


Jules, à part.

Sapristi ! il va trouver mon billet ! Si je tombe dessus… je le mange !

Jenny, furieuse, cherchant à reprendre ses pelotons.

I want my wool… give me back my wool !

Je veux ma laine, rendez-moi ma laine !


Ginginet.

Toi, fiche-nous la paix ; il s’agit de l’honneur…

Tous se mettent à dévider les pelotons.


Lucien, qui a dévidé son peloton, montrant un papier.

Ah ! le voilà ! (Lisant.) "Messieurs, l’homme éminent que je viens représenter et dont nous pleurons l’absence…"


Bernardon.

Hein ? mon discours !


Jules.

Ah ! saprelotte !


Bernardon, à Jules.

M’expliquerez-vous, monsieur ?


Clémence qui a dévidé.

Ah ! le voilà !


Jules, bas à Clémence.

Mangez-le !


Clémence, lisant.

"Mademoiselle Potin, nourrice, tous les deux ans, à Bischwiller."


Ginginet.

Nom d’une bobinette ! l’adresse de la nourrice !


Clémence.

Et de votre écriture, monsieur !


Jules, à Clémence.

C’est infâme !


Clémence.

Monsieur, je vous donne ma parole d’honnête femme que vous ne le porterez pas en paradis…


Jules, à part.

Oh ! peu importe l’endroit, pourvu qu’il le porte.


Ginginet, finissant son peloton.

Voilà le reçu ! je l’ai !


Lucien.

Enfin !


Ginginet, lisant.

"Ne croyez pas un mot de ce que je viens de dire…"


Jules à part.

V’lan ! ça y est !


Ginginet, continuant à lire.

"C’était pour détourner les soupçons de votre mari. Je vous aime toujours."


Clémence, à Jules.

Monsieur, vous m’avez perdue !…


Jules, bas à Clémence.

Etes-vous femme à fuir en Amérique ?


Ginginet, après s’être recueilli.

Mais ce n’est pas un reçu, ça !


Jules, étonné.

Ah bah !


Ginginet, à Jules.

Eh bien ! et vous ? votre peloton ?


Jules.

Voilà ! voilà ! (À part.) Au fait, il n’y a plus de da nger ! (Trouvant un papier et lisant.) "Reçu de M. Lucien Faillard…"


Lucien, avec joie.

Le reçu ! le reçu ! (Il danse de joie et embrasse Ginginet.) Non ! pas vous ! Mademoiselle !

Il embrasse Jenny, qui se débat.


Jules, dansant aussi.

Quel bonheur ! le reçu ! le reçu !

Il embrasse Clémence.


Ginginet.

Mais, monsieur…


Jules.

C’est comme frère…


Bernardon, examinant le reçu.

Le voilà bien !… Qu’est-ce que me chantait donc Marécat ?… (Lisant.) "Reçu de M. Lucien Faillard la somme de cent cinquante mille francs, pour être versés au compte de M. Ginginet." (Parlé.) Comment ! Ginginet ?


Ginginet, prenant le reçu.

A mon nom !


Lucien.

Ah ! j’y suis ! comme au chemin de fer… pour mon bordereau. (A Ginginet.) Votre bête de nom ne me sort pas de la tête.


Ginginet, à Bernardon.

Rassurez-vous, je ne serai pas moins scrupuleux que M. Lucien… je pourrais garder cette somme, qui m’est légitimement acquise, puisqu’elle a été versée en mon nom.


Bernardon.

Ah ! permettez.


Ginginet.

Pas de discussions ! je ne les aime pas. Raplapla ! l’honneur et la position que j’occupe dans ce département me dictent mon devoir… Une plume !


Lucien et tous.

Que va-t-il faire ?


Bernardon, lui donnant une plume.

Voici !


Ginginet, écrivant,.

Passé à l’ordre de M. Bernardon et je signe d’une main ferme !


Tous.

Ah ! très bien !


Jules.

Ce n’est pas un voleur.


Scène VIII

Les Mêmes, Colombe


Colombe, entrant.

Monsieur, votre voiture vient d’arriver.

Lucien et Jenny remontent et passent à droite.


Jules, à Ginginet.

Je ne vous verrai donc plus qu’à Paris.


Ginginet, à part.

Pauvre garçon ! il est excellent, ce jeune homme. (Bas à Clémence.) Dis donc, j’ai envie de l’inviter à la noce… Qu’est-ce que tu en penses ?


Clémence, hésitant un peu.

Dame ! ce jeune homme paraît appartenir à une bonne famille…


Ginginet.

Et puis il a du cœur… c’est un frère ! (A Jules.) Vous venez avec nous… je vous emmène.


Jules.

Ah ! diable ! c’est que j’ai une affaire qui me rappelle… Quelle date sommes-nous ?


Ginginet.

Le 10 mai.


Jules.

Il faudra que je sois sans faute à Paris… le 12 octobre.


Ginginet, à part.

Cinq mois ! Je suis fâché de l’avoir invité. (Haut.) Lucien, offrez votre bas à Jenny.


Lucien.

Volontiers. (Tirant son Guide et lisant à la dérobée.) "Pour monter en voiture avec une dame." (En anglais.) Will you allow me, madam, to offer you my arm, and take you to your postchaise ?


Jenny, tirant aussi un Guide de sa poche et lisant en français, à part.

"Pour monter en voiture avec un monsieur." (A Lucien, en français.) Je vous rends mille grâces, et je suis votre humble servante.


Ginginet, l’embrassant avec effusion.

Enfin, j’ai fini par lui apprendre le français ; nous nous comprendrons, je pourrai lui faire recoudre mes boutons. En voiture ! en voiture !

Chœur

Sans retard et sans nul murmure,

Partons tous ainsi que l’éclair ;

Mais, pour cette fois, en voiture,

Et non pas en chemin de fer.

RIDEAU