Les Chiens opportunistes
LES CHIENS OPPORTUNISTES
Je connais un bivalve ayant pour nom Tirard,
Son budget a toujours déficit et retard.
Je connais un bandit ; c’est le dernier des Jules.
Il mène ses moutons à long coups de férules.
Et je connais Waldeck, le joyeux bonneteur,
De dame C…[1] avide souteneur ;
Aliboron-Martin, le sot de la justice,
Et Ramollot-Lewal, la fille de service
Du maltotier Ferry, l’Arène-Elisein
Qui s’est prostitué pour quelques pots-de-vin,
Le vermineux Cazot qui mène sa ripaille
Avec tout l’or des gens qu’il a mis sur la paille,
Sénateur des faillis, ongles et cœur crasseux,
Conscience fécale, avare, vil, peureux,
Pour le peindre d’un mot, le véritable émule
Du voleur assassin tonkinois, l’autre Jule…
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Je connais Cohery, lanceur de paquebots
Usagés, ce qui met du foin dans ses sabots,
Et c’est nous qui payons… Je connais la caboche
De Langlois le vendu ; je connais Jules Roche
Qui voudrait bien se vendre et dont nul n’a voulu,
Et cet ignoble bœuf, — gras, — pesant, — velu,
Qu’on appelle Spuller !… Et Gerville-Réache
Cet Iscariote nègre ; puis la vieille ganache
Challemel, dont le foie a toujours son calcul,
Et qu’il faudrait traiter à coups de pieds au cul,
Châtiment mérité par ce rhéteur sinistre
Qui nous fit tant de mal, lorsqu’il était ministre…
Puis Jauréguiberry, son collègue Peyron,
Amiraux criminels qu’adore Peylouton ;
Cambon qui, dans Tunis, a sali sa patrie,
— Âme noire et sordide, où repose la lie ; —
Et son frère Julot, l’ennemi des mineurs
Opprimés dans le Nord ! (ami des exploiteurs,
Ce préfet, qu’ont usé des femmes avilies,
Ne sait administrer que de sales orgies ;
Débauché, crapuleux, coureur de guilladous,
Il est prêt à se vendre à quiconque à dix sous ;)
Les deux frères Hébrard, ces quakers hypocrites,
Qui, grâce au bon budget font bouillir leurs marmites…
Monsieur Charles Ferry, louche banqueroutier,
Et ce jeune fripon, Jean-Casimir Périer.
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Et je connais aussi dans une feuille fade
Un journaliste vain, sorte d’Alcibiade
Qui gruge Viel-Picard… Je connais Paul Foucher
Domestique zélé de Pessard le boucher…
Je connais André Treille !… Et je connais la clique
Qui puise aux fonds secrets à chaque pique-nique
Je connais Hérisson, Cadet, Casse (Germain)
Trois traîtres que Paris éleva de sa main,
Et je connais encore le Brisson-Chrysostome,
Ce président, abject, indigne du nom d’homme,
Develle le pédant, Devès le fricoteur,
Sadi-Carnot le fourbe, et Raynal, ce voleur
Qui dès longtemps ouvrit sa robe aux infamies,
Et qu’ont payé comptant les Grandes-Compagnies ;
Fallières, de Nérac, aussi lourd qu’un bocal
Qu’on appelle « terrine » en son pays natal ;
Puis l’homme du poireau, Méliné l’incolore
Qui, pour avoir vingt francs, chaque mufle décore ;
Péraldi, de Saint-Elme effroyable assassin ;
Qu’un sénat de gâteux vient d’admettre en son sein ;
Monsieur Léon Renaut, cette habile truqueuse ;
Et le chancre Fouquier dont la sale muqueuse
A bavé sur un mort ; l’idiot patenté
Campenon,… Gallifet, assassin breveté !
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Et je connais Rouvier, qui n’ayant rien à faire
Dans les appartements de son nul ministère,
Disserte sur Sodome avec les attachés.
Cependant que, là-bas, nos soldats sont couchés,
Morts, à Bac-Lé !… Chers morts, vous êtes des cadavres
Qu’on exploite ! Marins, vous aussi, dans les havres
Lointains, vous succombez pour des ministres vils,
Votre sang fait leur or, et vos jours de périls
Forment leurs nuits d’orgie ! Indignes, ils se parent
De vos exploits hardis ; ces cyniques s’emparent
De votre gloire pure ; horribles meurtriers,
Ils osent à leurs fronts étaler les lauriers
Conquis par vous — vaillants, salis par eux — infâmes !
Et cela (disons-le) leur rapporte des femmes
À l’œil : oui, l’on a vu des prises de bec
Et des jupons troussés pour l’amour de Waldeck.
Héros ! vous combattez là-bas pour notre France ;
Ils assaillent ici les lieux de tolérance :
Vous avez pris Son-Tay, Bac-Ninth, et envahi
Lang-Son ; eux sont entrés chez Madame Farey :
Prenez des mandarins ; ils prennent des Lesbiennes
Qui se font sous leurs yeux des caresses de chiennes ;
Les blessures, soldats, qui zèbrent vos corps nus,
Vous viennent du dieu Mars ; et les leurs de Vénus :
Vous donnez votre sang, vous donnez votre vie ;
Ils donnent leur virus à la grande patrie :
Et vous risquez vos jours pour d’affreux scélérats
Qui devraient être au bagne, avec leurs cheveux ras !
Ah ! je la connais bien cette infâme portée,
De notre beau pays sans relâche allaitée,
Chiens gloutons, dévorants, qui n’auront de repos
Qu’après avoir rongé la France jusqu’aux os !
Oui, je les connais tous les chiens opportunistes,
Députés, sénateurs, magistrats, journalistes,
Mangeurs de fonds secrets, buveurs de pots-de-vin,
Pressureurs du pays, accapareurs du pain
Du peuple !… Et dans ce tas d’être à l’âme vile
Je connais Chataignon, ce n’est qu’un imbécile…
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Et pour plaire à ces gueux, l’on m’a mis en prison,
De lourds et gros barreaux bornent mon horizon…
Oui, des juges ont dit dans leur fureur inique :
— Tachons de lui donner une frayeur panique,
Et montrons donc enfin à cet homme indompté
Que tout doit succomber sous notre volonté.
Mazas ! sombre prison, accorde nous la joie
De nous bien conserver cette nouvelle proie ;
Tiens-nous-le renfermé derrière tes barreaux,
Et que tous les gardiens deviennent ses bourreaux.
Tu fermeras sur lui tes plus lourdes serrures,
Tu lui procureras tes plus rudes tortures,
Et s’il veut protester, qu’on le couvre de fers,
Et qu’il ait l’avant-goût des tourments des enfers !
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Que me font ces barreaux, ces serrures, ces grilles,
Ces portes résistant aux plus mordantes vrilles,
Ces immondes cachots, ces terribles verrous,
Et de brutes geôliers les stupides courroux ?
Ah ! tu peux te dresser ; sombre et froide muraille ;
Oui, tu peux t’élever ; je m’en moque ! et je raille
Ta bestiale épaisseur : si mon débile corps
Ici fut amené par de sales recors,
L’on n’a pu garrotter ma vivace pensée,
Et d’ignobles liens ne l’ont point offensée.
Oui, mon corps est captif, mais non point mon esprit,
Qui, libre comme l’air, et se moque et se rit
Des chaînes et des murs, ma chair est prisonnière
Mais elle souffre seule, et, dans mon âme altière
Exploiteurs, en dépit de vos atrocités,
Je savoure, éperdu, toutes les libertés !
Et frère de Reinsdorff, dont la juste furie
Par ce cri vous flétrit : — À bas la barbarie ! —
Je garde en ma prison, — ainsi qu’à l’échafaud,
Quand on m’y conduira, — je garde mon front haut,
Et d’un souffle viril, avec transport je crie :
Guerre au cruel bourgeois ! et vive l’anarchie !!!
Cette pièce de vers a été faite en prison, avant la chute du Cabinet Ferry.
- ↑ La femme d’un haut fonctionnaire qui s’est battue dans un salon avec une rivale, pour les beaux yeux de Waldeck-Rousseau. L’histoire a couru tout Paris.