Les Choses arrivées et qui sont dignes de remarques en l’année 1693

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Mathieu Bigot, curé de La Croixille
Les Choses arrivées et qui sont dignes de remarques en l’année 1693
1694


L’on ne cueillit que fort peu de vin qui ne valait vi et par ainsi on en a peu bu, tant de vieil que de nouveau. Le vieil vin d’Anjou blanc valait 30 sols le pot à Laval, la pipe de vin blanc a été vendue, à Laval, 300 ? ?. Le blé a valu 42 ? ? le boisseau à ce que l’on m’a dit, moulu franc. La guerre, qui a commencé il y a environ cinq ans, dure encore et est plus cruelle tant sur mer que par terre qu’elle n’était au commencement.

C’est chose visible que Dieu des Armées combat pour nous car, sans une assitance divine, Messire le Roi du Christianisme, je veux dire notre Roi Louis XIV ne pouvait pas résister tant de puissances qui sont liguées contre lui. Ces puissances dont l’Angleterre, La Hollande, L’empereur et tous les souverains d’Allemagne, l’espagnol, le Duc de Savoie, le liégeois et encore beaucoup d’autres provinces. et, tant s’en faut qu’ils aient l’avantage sur nous qu’au contraire notre généreux monarque fait tous les jours de nouvelle conquêtes sur les ennemis. L’on craint, cette année, que Guillaume de Nassau, Prince d’Orange, (gendre de Jacques Stuart, Roi d’Angleterre qui a été déposé par ledit De Nassau) qui règne en Angleterre il y a quatre ans, ne fasse une descente en France par la Normandie ou par la Bretagne. C’est pourquoi plus de 40 000 hommes de cavalerie et d’infanterie sont descendus pour garder les côtes.

Monseigneur le Duc d’Orléans, frère unique du Roi est venu en personne à Vitré et y est arrivé le dimanche dernier jour de mai. Et est allé visiter tous les ports de mer et revient, de partout où il va, à Vitré, où il tient sa cour et a fait un camp proche dudit Vitré où il y a environ 14000 hommes. Le mardi deuxième jour de juin 1693, il passa par ici un bataillon de 800 suisses qui allèrent à Fougères coucher. le même jour il arriva ici un bataillon du Régiment de Vexin composé de 800 hommes sans les chevaux qui étaient au nombre d’environ 100 avec les mulets, aussi il fallait encore cinq harnais pour mener leurs bagages qui demeurèrent ici et couchèrent tous dans le bourg et aux villages de la Boisardière et du Boisquet. car on ne voulut point les envoyer dans les villages car ils auraient tout fourragé et pillé. Mais quelque précaution et soins que prirent les officiers, les soldats allèrent néanmoins à la picorée par toute la paroisse et circonvoisines. L’on fut obligé den mettre coucher 150 dans l’église et 50 dans le chapelle du bas cimetière, 50 dans la grange du presbytère, sans quatre capitaines et tout leur train qui était de 66 tant hommes que bêtes. Les habitants avaient soins de leur fournir du feu, du bois, de la chandelle, de l’eau, du sel, du poivre et du vinaigre. Quant à la viande, cidre, il y avait l’estapier, qui était dans la maison de la Chapelle Saint-Jacques, qui les fournissait aussi bien que le foin et l’avoine pour les chevaux et mulets. Ce bataillon s’en alla le mercredi au marin troisième dudit moisait à l’aprèsdinée dudit jour arriva une autre bataillon , aussi nombreux que le premier, qui était du régiment des vaisseaux, que l’on reçu et, furent, lesdits soldats, logés comme les prédédents.. Ce bataillon partit le vendredi cinquième dudit mois. Et à l’aprèsdinée arriva un autre bataillon dudit régiment des vaisseaux et fut logé et reçu comme le précédent ; ce troisième bataillon partit le vendredi cinquième dudit mois et, à l’aprèsdinée, arriva une autre bataillon du même régiment des vaisseaux et fut reçu et logé comme les précédents et partit le samedi marin sixième dudit mois de juin 1693, tellement que, pendant toute la semaine, les habitants furent occupés à servir lesdits soldats dans le bourg. Les pardons du matin, de midi et du soir n’étaient point sonnés car le cloche ne servait que pour sonner le tocsin à toutes les alarmes qui arrivaient. Et il en arrive tous les jours, tantôt quatre tantôt dix, depuis le deuxième jour de juin jusqu’à aujourd’hui vingt-cinquième, auxquelles il faut tout fournir.

Le cours de la monnaie change presque tous les trois mois car les écus et autres espèces ont été rebattus et on valu tantôt trois livres 5 sols, tantôt 3 £ 4 et tantôt 3 £ 2 et les autres pièces au-dessous à proportion. Le roi a fait une déclaration par laquelle il ordonne aux Evêques d’obliger les curés de leur diocèse de donner une exacte déclaration de la quantité de grains de toutes espèces qu’ils ont recueillis de leurs dîmes avec le nom des habitants qui paient la dîme et le lieu ou village où ils demeurent. C’est afin d’obliger les curés et autres, qui ont quantité de grains, de les mener au marché et empêcher que l’on ne fasse des magasins.

Sur la fin de la campagne de cette année, les Anglais avec les Hollandais sont venus à Saint-Malo et ont construit une certaine machine infernale proche la muraille de la ville, à dessein de la brûler. Ce qui eut arrivé en effet si elle eut fait tout le désordre qu’elle eut pu faire. Car on dit qu’il n’eut demeuré pierre sur pierre de toute le ville de Saint-Malo et que l’on eut dit : « Voilà où était Saint-Malo ! » Mais Dieu la conserva, il n’y eut que fort peu de débris. Je n’ai pu savoir de quoi était composé cette funeste machine mais l’on m’a dit que si on en avait mis un morceau contre une muraille avec du feu, la muraille brûlerait comme une allumette soufrée après que l’on y a mis le feu. On dit que cette machine coûte 2 400 000 £ ; on menace encore les côtes de Bretagne et de Normandie de pareille invasions pour l’année prochaine.

Le blé et le vin ont été bien chers cette année. Je pris Dieu qu’il nous regarde en pitié et qu’il nous donne une bonne et solide paix. C’est pourquoi demandons la lui dévotement et lui disons : «  Da Pacem, Domine, In diebus Nostris ... » Voyez au feuillet verso 23 la continuation. La cherté du blé, du vin et même de la viande continue aussi bien que la guerre et les victoires de notre vaillant monarque qui a pris plusieurs villes, entre autres, Palamos ? ?, Gyvonne et quelques autres qui m’occuperaient trop longtemps si j’entreprenais de tout écrire.

Je vous dirai seulement en passant que le capitaine Jean Bart qui n’était, cy-devant, que simple matelot natif de la ville de Dunkerque, et qui s’est signalé sur mer par ses belle actions, en qui le Roi de France a beaucoup de confiance. Ayant aperçu l’amiral des hollandais accompagné de plus de douze navires de haut bord et de plusieurs autres moindres qui conduisaient 120 vaisseaux chargés de blé que le Roi du Danemark envoyait au Roi de France et que les Hollandais avait prix, Jean Bart partit du port de Dunkerque, avec six vaisseaux seulement, alla attaquer l’amiral, l’accrocha, le roula à fond avec deux autres, en emmena deux autres avec les 120 vaisseaux chargés de blé et le reste des autres vaisseaux hollandais s’enfuirent. Les louis qui ne valaient que 3 livres valent maintenant 3 livres 12 sols et les louis d’or 14 livres.

La sécheresse a été si grande cette année que les moulins ne pouvaient moudre faute d’eau et l’on a été obligé d’aller jusqu’à Laval pour avoir de la farine. La cherté du blé a été si grande par delà Le Mans et à Paris que nous avons appris que le pain valait 7 sols la livre, poids de seize onces, à Paris et il a tant passé de pauvres par ici qui abandonnaient leur pays que nous en avons vu passer par ce bourg jusqu’à 120 par jour Les maladies ont été si fortes que l’on nous a mandé que le tiers du monde s’était mort à Paris, à Tours et en tous les pays hauts, partie de faim, partie de maladie. Il se traîne, dans cette paroisse, des fièvres continues dont les uns meurent et les autres en guérissent mais ils sont si longtemps à se rétablir. L’on en promet beaucoup cet hiver, si je suis toujours en vie, je vous laisserai par écrit ce qui sera arrivé.

Dieu nous conserve, ce 14 août 1694. Nos ennemis, c’est-à-dire les anglais, le espagnols et les hollandais continuent à rôder le long des côtes de la Normandie et de la Bretagne. On les voit souvent proches de la ville de Saint-Malo laquelle ils tentent de brûler entièrement. Mais, Dieu aidant, leurs efforts seront vains d’autant que notre roi l’a si bien fait fortifier de citadelles et de canons qu’il est impossible que les ennmis puissent l’approcher. Les malouins ont néanmoins peur car ils ont tout ôté de leurs maisons et n’y est rien resté que les hommes qui sont capables de repousser l’ennemi. L’on nous a dit qu’il y avait trois pipes d’eau, en chaque maison, toutes prêtes pour éteindre le feu si, par quelque accident funeste, il y était mis. Le Hâvre de grâce a aussi été attaqué par leur machine, semblable à celle qu’ils avaient voulu faire jouer l’an passé devant Saint-Malo, n’ayant pu faire son effet, il n’y eu que fort peur de désordre.