Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre III/Chapitre LXXIII

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CHAPITRE LXXIII.

Comment le jour de compter fut venu en la présence des oncles du roi et des communes d’Angleterre, et comment messire Simon Burlé fût prisonnier à Londres, et comment messire Thomas Trivet fut mort.


Or vint le jour de compter à Wesmoustier en la présence des oncles du roi et des députés, prélats, comtes, barons et bourgeois des bonnes villes. Le compte dura plus d’un mois. Si en y avoit de ceux qui ne rendoient pas bon compte ni honorable, ils étoient punis ou du corps ou de la chevanche, et tels en y avoit, du tout. Messire Simon Burlé fut trouvé en arrérages, pourtant que de la jeunesse du roi il l’avoit aidé à gouverner, à deux cens et cinquante mille francs ; bien lui fut demandé où tout ce étoit contourné. Il s’excusoit par l’évêque d’Yorch, messire Guillaume de Neufville, frère au seigneur de Neufville, et disoit, que il n’avoit rien fait fors par lui et par son conseil et par les chambellans du roi, messire Robert Tresilian, messire Guillaume de Beauchamp, messire Jean Sallebery, messire Nicolas Brambre, messire Pierre Goulouffre et autres ; et ceux, quand ils étoient mandés devant le conseil, se excusoient et jetoient tout sur lui. Et lui dit le duc d’Irlande : « J’ai entendu que vous serez arrêté et mis en prison tant que vous n’aurez rendu la somme que on vous demande. Ne débattez rien, allez là où on vous envoye. Je ferai bien votre paix, et l’eussent tous juré. Je dois recevoir du connétable de France soixante mille francs pour la rédemption de Jean de Bretagne, si comme vous savez que il me doit. Au fort je les vous prêterai pour apaiser le conseil de présent ; et en la fin le roi est souverain ; il vous pardonnera et quittera tout, car le profit lui doit retourner et non à autrui. » Répondit messire Simon Burlé : « Si je ne cuidois que vous ne me dussiez grandement aider envers le roi et aussi à porter outre mon fait, je me départirois hors d’Angleterre et m’en irois en Allemagne de-lez le roi de Boesme, je serois le bien venu ; et laisserois les choses courir un temps tant que elles seroient apaisées. » Lors dit le duc d’Irlande : « Je ne vous fauldroie pour rien. Jà sommes-nous compagnons et tout d’un fait ensemble, prenez terme de payer. Je sais bien que vous finerez quand vous voudrez, en deniers appareillés, de cent mille francs. Vous n’avez garde de mort ; vous ne serez jà mené si avant ; et si tourneront les choses autrement, avant qu’il soit la Saint-Michel, que nos seigneurs ne cuident, mais que je aie le roi à ma volonté ; et oyl je l’aurai, car tout ce qu’il fait à présent on lui fait faire par force. Il nous faut apaiser ces Londriens et autres mauvaises gens, et abattre ce tant d’esclandre qui maintenant s’élève contre nous et contre les nôtres. »

Sus ces paroles du duc d’Irlande se confia un petit trop messire Simon Burlé ; et vint devant les seigneurs d’Angleterre, ducs, prélats, barons et consaux des bonnes villes, quand il fut appelé. Là lui fut remontré et dit : « Messire Simon, vous avez été toujours un chevalier moult notable ens ou royaume d’Angleterre, et grandement vous aima monseigneur ie prince ; et avez eu en partie, le duc d’Irlande et vous, le gouvernement du roi. Nous avons regardé sus vos besognes, et les avons examinées et visitées. Elles ne sont, ce vous disons-nous, ni bonnes ni belles, dont il nous déplaît grandement pour l’amour de vous. Si est arrête de par le conseil général que vous alliez tenir prison en la tour de Londres, et là serez tant et si longuement que vous aurez à celle chambre, à notre ordonnance, rendu et restitué l’argent du roi et du royaume que vous avez eu et levé, et duquel vous êtes aidé, ainsi comme il appert par les rôles du trésorier, de la somme de deux cent et cinquante mille francs. Or regardez que vous voulez faire. » Messire Simon Burlé fut tout déconforté de répondre et dit : « Mes seigneurs, je ferai volontiers, et faire le me convient, votre commandement, et irai là où vous m’envoyez ; mais je vous prie que je puisse avoir un clerc de-lez moi lequel je ferai escripre les grands frais, dons et dépens que je ai faits du temps passé en procurant en Allemagne et en Boesme le mariage du roi notre sire. Et si trop ai eu, que je puisse avoir la grâce du roi notre sire et la vôtre, ce seront termes à payer. » — « Nous le voulons, répondirent les seigneurs. » Ainsi fut messire Simon Burlé emprisonné en la tour de Londres.

Or retourna le conseil sus messire Guillaume Helmen et sus messire Thomas Trivet ; car ils étoient petitement en la grâce d’aucuns barons d’Angleterre et aussi de toute la communauté d’Angleterre pour le voyage que ils avoient fait en Flandre. Et étoit dit que oncques Anglois ne firent en nul pays si honteux voyage. De ce étoient excusés l’évêque de Nordvich et le capitaine de Calais, qui fut pour un temps messire Hue de Cavrelée. Et ce qui empêchoit trop grandement les deux dessus dits, étoit ce qu’ils avoient pris argent de rendre Bourbourch et Gravelines. Et vouloient les aucuns en Angleterre ce fait approprier à trahison, si comme il est contenu ici dessus en l’histoire de la chevauchée de Berghes et de Bourbourch ; ils en gisoient en obligation envers le roi d’Angleterre et ses oncles et le conseil.

Or se renouvelèrent adonc toutes telles choses, quand ces seigneurs furent ensemble. Il fut avisé que on les manderoit devant le conseil. Ils furent mandés ; messire Guillaume Helmen y vint. Mais messire Thomas Trivet fut excusé grandement ; je vous dirai comment et pourquoi. En la propre semaine que les nouvelles du conseil y vinrent, en son hôtel au nord où il demeuroit, il étoit monté sur un jeune coursier que il avoit pour l’essayer aux champs ; si le poindit de l’éperon un petit trop avant ; le coursier l’emporta, voulsist ou non, parmi haies, parmi buissons ; en la fin il le mit jus au saillir d’un fossé, et rompit messire Thomas Trivet le cou ; et là mourut, dont ce fut dommage, et eut grand’plainte parmi tout le royaume d’Angleterre des bonnes gens. Cependant pour ce ne demeura pas que il ne convînt que ses hoirs ne payassent une somme de florins devers le conseil qui se nommoit du roi. Mais la souveraineté de telles choses mouvoit et venoit par les incitations des oncles du roi et le général conseil du pays, si comme il apparut depuis en Angleterre. Car voir est que le duc de Glocestre, quoique ce fût le plus jeune d’âge des fils du bon roi Édouard, si étoit-il le plus ancien ès besognes qui touchoient au pays et là où la plus saine partie des nobles, des prélats et des communautés se rapportoient et retrayoient.

Quand la composition de messire Thomas Trivet mort fut faite, la pénitence de messire Guillaume Helmen fut grandement allégée. Car on traita devers le conseil, et messire Guillaume eut bons amis et bons moyenneurs par grand’vaillance de son corps et les beaux services que il avoit faits plusieurs fois aux Anglois, tant en Bordelois comme en Guyenne que en Picardie où toujours il avoit été trouvé bon chevalier, que rien ne lui reprochoit-on, au justement considérer tous ses faits, que ce qu’il avoit pris argent des garnisons de Bourbourch et Gravelines rendre ; mais il s’excusoit par si belles raisons raisonnables et si doucement et disoit : « Mes seigneurs, quand on est en tel parti d’armes que nous étions pour ce temps en la garnison de Bourbourch, il me semble, selon ce que j’ai ouï recorder maintes fois à messire Jean Chandos et à messire Gaultier de Mauny, qui eurent sens et vaillance assez, que on doit des deux ou des trois voies prendre la plus profitable en endommageant ses ennemis. Messire Thomas Trivet et moi véyons bien que nous étions enclos de tous côtés, et un oiselet ne s’en fût point parti sans le danger des François ; et si ne nous apparoît confort de nul côté ; et aux assauts nous ne pouvions longuement durer, car ils étoient tous de bonnes et belles gens d’armes que oncques je n’en vis tant, ni aussi ne fit chevalier ni écuyer qui soit en Angleterre. Car si comme je le savois justement, parmi notre héraut qui fut en leur ost et qui imagina toute leur puissance, ils étoient largement seize mille hommes d’armes, chevaliers et écuyers, et bien environ quarante mille d’autres gens : et nous n’étions pas trois cens lances, et autant d’archers : et si étoit notre garnison de si grand circuit, que nous ne pouvions bonnement à tout entendre. Et bien le vîmes par un assaut qui nous fut livré ; car, entrues que nous entendions aux défenses à l’une part, on nous trait le feu d’une autre, par quoi nous fûmes tout ébahis, et bien s’en perçurent nos ennemis. Et au voir dire, le roi de France et son conseil ouvrèrent de très grand’gentillesse, quand sur ce parti où nous étions, ils nous donnèrent trêves, car s’ils eussent continué l’assaut, et au lendemain ensuivant ils fussent revenus par la façon et manière qu’ils avoient ordonné, ils nous eussent eus à volonté. Or traitèrent-ils doucement devers nous, par le moyen du duc de Bretagne, qui y rendit moult grand’peine. Nous dussions avoir donné argent, et on nous en donna ; nous endommageâmes moult nos ennemis, et il étoit en eux de nous endommager, car j’entends le dommage sur eux, que nous eûmes leur argent et que nous partîmes sains et saufs, et emportâmes tout le nôtre que nous avions conquis en celle saison par armes en la frontière de Flandre. Et outre, dit messire Guillaume Helmen, pour moi nettoyer et purger de tout blâme, si il étoit en Angleterre ni hors d’Angleterre nul chevalier ni écuyer, excepté les corps de messeigneurs, monseigneur de Lancastre, monseigneur d’Yorch et monseigneur de Glocestre qui voulsissent dire ni mettre avant que je me fusse desloyaulcé envers mon naturel seigneur le roi, ni qui accuser me voulsist de trahison, je suis trop prêt de lever le gage et de mettre mon corps en abandon et au parti d’armes, et de prouver le contraire, ainsi que les juges à ce députés et ordonnés l’ordonneroient. »

Ces paroles et autres et la vaillance du chevalier l’excusèrent et délivrèrent du grand péril de mort où il fut et avoit été de commencement, et le retournèrent en son état ; et fut depuis en Angleterre moult cru et avancé et du conseil du roi. Mais en ces jours ne fut pas délivré messire Simon Burlé de la tour de Londres, car il étoit grandement haï des oncles du roi et de toute la communauté d’Angleterre. Si y fit le roi toute sa puissance de le délivrer entretant que il séjournoit à Chienes[1] et là environ. Mais le conseil, qui gréver le vouloient, s’en dissimuloient et disoient que ils ne le pouvoient délivrer, car ses besognes n’étoient pas claires. Adonc se partit le roi, et le duc d’Irlande en sa compagnie, et prirent le chemin de Galles ; et quelle part que le roi d’Angleterre allât, la roine sa femme et toutes les dames et damoiselles le suivoient.

  1. Sheen, aujourd’hui Richmond.