Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 218-225).


II

Le Retour de l’exilé


La chaîne énorme des Alpes envoie d’innombrables chaînons qui, de gradin en gradin, s’abaissent peu à peu jusqu’au Rhône.

Un cirque de montagnes forme une ceinture au golfe Jouan. Aujourd’hui, de riantes villas, des jardins verdoyants, s’étagent sur les pentes qui regardent la mer. En 1815, toutes les hauteurs étaient boisées.

Or, à mi-pente à peu près, sur un plateau rocheux, d’où l’on découvrait la Méditerranée, les Cinquante étaient rassemblés.

M. de la Valette, Marc Vidal, Bobèche, Tercelin, l’abbé Vaneur, le menuisier Capeluche, le colonel Faberot, le poète Paunier, le pope Ivan Platzov, tous étaient là, braquant des longues-vues sur les flots bleus, espérant à toute heure voir apparaître la flotte elboise.

Abraham Gœterlingue seul manquait à l’appel. Il était resté à Paris, continuant à faire de la propagande commerciale.

La Provence ne l’attirait pas, avait-il dit, et puis le moyen de vendre ou d’acheter sur une côte déserte.

Paroles sages, qui prouvaient le bon sens, et aussi la prudence du digne brocanteur.

Fusils en faisceaux, marmites bouillant sur le feu, tout indiquait un campement de durée.

Il y avait, en effet, plusieurs jours que les Cinquante bivouaquaient en cet endroit, d’où il leur serait facile de se porter à la rencontre de l’Empereur, quel que fût le point où il opérerait son débarquement.

Certes, la gendarmerie royale, qui promenait majestueusement sa cocarde blanche sur la grande route d’Antibes à Cannes, ne se doutait pas qu’elle paradait sous les yeux des hommes, qui, en moins d’une année, utilisant les événements, au besoin les faisant naître, avaient rendu possible et nécessaire le retour du proscrit impérial.

Le serment prononcé dans la crypte des Gorges d’Apremont avait été magnifiquement tenu.

— Eh bien, M. Tercelin, vous ne voyez toujours rien, demanda Bobèche.

— Hélas ! non. Mes yeux se troublent à force de regarder. Ah ! la comtesse n’aurait-elle pas réussi ? L’Empereur aurait-il refusé ?

— Bah ! Passez-moi la lunette, M. Tercelin. Je suis sûr que j’apercevrai quelque chose, moi.

L’ancien maître d’école obtempéra à cette requête, et Bobèche se mit à explorer la mer.

— Rien, n’est-ce pas, questionna Tercelin après un instant ?

— Attendez donc.

— Nous, ne faisons que cela, attendre.

— Bon, l’empereur sait que les plus attendus sont les mieux venus, et il nous impose une faction…

Le pitre s’interrompit brusquement :

— Eh là ! qu’est ceci ?

— Hein ? quoi ? s’écrièrent et le magister et l’abbé Vaneur qui venait de s’approcher.

Mais Bobèche ne les écoutait pas.

— M. le Comte, cria-t-il en s’adressant à M. de La Valette, debout à quelques pas ; veuillez donc diriger votre lunette vers l’endroit où le soleil se mire dans la mer.

— Ainsi fais-je ?

— Ne distinguez-vous pas au milieu du scintillement aveuglant de ce digne Phœbus, des points noirs, noirs de couleur, mais roses… d’espérance.

— Ma foi, non.

— Eh bien, je les vois, moi.

À son tour, M. de la Valette eut un cri :

— Mais moi aussi, il me semble…

La mimique des deux hommes avait attiré l’attention des partisans.

Abandonnant les faisceaux, les marmites, tous accouraient, se groupaient autour des chefs, questionnant avec anxiété :

— Est-ce lui ? Est-ce lui ?

Plus ému que tous les autres, Marc Vidal demeurait immobile, l’oculaire d’une lunette appuyé à l’arcade sourcilière.

Sa main tremblait ; ses yeux se couvraient d’un brouillard :

— Voyez-vous, Capitaine Vidal, demanda le colonel Faberot ?

Marc eut un geste impatient.

Un instant il abaissa la longue vue, puis, dominant son trouble par un énergique effort de volonté, il la reporta à ses yeux.

Une minute de lourd silence suivit.

Enfin d’une voix enrouée par l’émotion, la capitaine jeta ces mots :

— Sept navires font voile de ce côté.

— Sept, répéta-t-on autour de lui ?

— Sept, oui.

Il regarda encore.

— L’un me semble avoir à peu près la force du brick l’Inconstant.

L’Inconstant, ce nom fit passer un frisson sur l’épiderme des assistants. Tous savaient que c’était là le nom inscrit au tableau d’arrière du brick de l’empereur Napoléon.

Nul ne parlait plus, les cœurs sautaient dans les poitrines, les yeux comme agrandis, comme prêts à jaillir de leurs orbites, se rivaient, avec une terrible fixité, sur les bâtiments qui, lentement, se mouvaient à la surface des eaux.

Bientôt on put distinguer les détails de la mâture, le pavillon elbois flottant au vent.

Plus de doute ; c’était Lui !

Et ce fut une explosion délirante, après le silence angoissé de tout à l’heure.

Les yeux hagards, fous de joie, les partisans se serraient les mains, sautaient, chantaient, en répétant avec une allégresse éperdue :

— Lui ! c’est Lui.

Cependant M. de La Valette se concertait rapidement avec les chefs.

Après quoi, il commanda d’une voix forte.

— Tout le monde en armes.

Et quand les partisans, prêts à partir, se furent rangés autour de lui :

— Mes amis, reprit-il, selon toute apparence, c’est ici même, dans le golfe Jouan, que S. M. l’Empereur va poser le pied sur la terre de France.

— Vive l’Empereur, clamèrent les Cinquante !

— Oui, vive l’Empereur, qui a pu échapper aux navires chargés de surveiller l’île d’Elbe. Les premières difficultés sont vaincues ; il s’agit d’empêcher d’autres obstacles de naître.

Et lentement.

— Le nombre de bâtiments indique que l’Empereur est accompagné de sa petite armée d’Elbe, or, un débarquement est toujours une opération délicate, à laquelle un ennemi peut facilement s’opposer. Dans un pays, royaliste depuis Toulon jusqu’à Marseille, les ennemis sont nombreux. Il faut les réduire à l’impuissance.

— Oui, oui, réduisons-les à l’impuissance.

— Et pour cela, occupons le point de débarquement. Chargez les armes et fusillez quiconque manifesterait des dispositions hostiles.

— Mort aux traîtres ! Mort aux ennemis de notre gloire, rugirent cent voix frémissantes.

Comme une bande de loups, les partisans dévalèrent les pentes et se trouvèrent bientôt réunis dans les champs d’oliviers, à travers lesquels courait la route de Cannes à Antibes.

À ce moment même, la flottille jetait l’ancre à quelques encablures du rivage. Alors M. de La Valette appela Marc Vidal [1]:

— Capitaine !

— M. le Comte ?

— Il ne faut pas que l’Empereur nous prenne pour des adversaires.

— Certes non.

— Vous avez ce que je vous ai confié ?

— Le voici, fil l’officier en lui tendant un petit paquet.

La Valette arracha la cordelette, le papier, qui cachaient l’objet ainsi empaqueté.

Une étoffe pliée se trouvait à l’intérieur, le comte la déploya. C’était un drapeau tricolore, que salua une acclamation formidable des partisans rassemblés.

Un instant après, l’étendard de Liberté, le drapeau qui est à la France, ce que la croix est au Christ, le symbole palpable d’une victime s’immolant elle-même pour l’humanité, l’étendard était fixé au bout d’une longue gaule et flottait fièrement au vent.

Comme pour répondre à cette manifestation, les navires amenèrent le pavillon elbois, aussitôt remplacé par les trois couleurs, et les batteries de l’Inconstant tonnèrent, saluant l’emblème des victoires passées, l’espoir des gloires futures.

Puis la mer se couvrit de canots. Le débarquement commençait.

Il faut renoncer à dépeindre les effusions, la joie débordante qui suivit la fusion des soldats et des Cinquante.

Espérat, Drouot, amenés à terre des premiers, eurent à subir de rudes embrassades.

M. de la Valette, Tercelin, l’abbé Vaneur, se les repassaient. On les complimentait du succès de l’entreprise ; on les interrogeait. Tout le monde parlant à la fois, ils ne savaient auquel entendre.

Plus éperdu encore que les autres, le pope Ivan Platzov gambadait :

— Espérat, bégayait-il, Espérat, filius carissimus, ô fils cher entre tous. Laisse-moi demander un conseil à ta jeune sagesse.

— Parle, pope, prononça dignement le jeune homme, se mettant à l’unisson de son dogmatique interlocuteur.

— Tu connais mon vœu ?

— Ton vœu ?

— Oui, ne boire que de l’eau jusqu’au retour de l’Empereur. Aqua frigida insipidaque, l’eau qui glace et qui n’a pas de goût.

— En effet, je me souviens.

Ergo, dubitans sum, je suis dans le doute. Dois-je considérer ce moment, où Sa Majesté rentre en France, comme celui visé par mon vœu, ou bien dois-je entendre, par le mot « retour », l’heure où Napoléon pénétrera sous les lambris dorés des Tuileries, palatium imperatoris, impériale demeure ?

Non sans peine, Milhuitcent contint son envie de rire, mais avec le plus grand sérieux, il répondit, au profond désespoir du pope :

— À mon avis, c’est seulement quand l’Empereur sera réinstallé aux Tuileries que tu seras relevé de ton serment.

Et il tourna le dos au biberon, qui, les mains croisées sur l’épigastre, en un geste d’éloquent désespoir, gémissait :

— De l’eau, encore de l’eau, pax vobiscum et cum stomacho meo, la paix soit avec vous et avec mon estomac !

Mais l’attention, un instant accaparée par Ivan, fut appelée ailleurs par la voix de M. de La Valette.

Le comte disait :

— Silence !… L’Empereur !

Et sa main s’étendait vers la mer.

Dominés par le commandement du geste, tous suivirent des yeux la direction indiquée, et un tressaillement agita ces hommes dévoués jusqu’à la mort à l’Homme incarnant l’Idée.

Un canot approchait du rivage.

Debout à l’arrière, sa silhouette bien connue se détachant sur la nappe bleue des eaux, Napoléon apparaissait, coiffé de son bicorne légendaire, faisant flotter autour de lui sa redingote, à la teinte grise comme la fumée des batailles.

Une acclamation farouche monta vers le ciel, puis La Valette en tête, les partisans se ruèrent vers le point où l’Empereur débarquait et le reçurent dans leurs bras.

Le grand capitaine souriait.

Il serrait les mains tendues vers lui, il adressait des paroles bienveillantes à tous. Sa prodigieuse mémoire le servait merveilleusement.

— Bonjour, mon cher comte. La Valette est un nom noblement porté… Eh mais ! Voici M. le maître d’école Tercelin, le père adoptif de mon ami Espérat, et M. l’abbé Vaneur, que je suis heureux de voir en bonne santé.

Ceux des Cinquante, qui n’avaient jamais abordé l’Empereur, entendaient ces choses dont ils étaient enthousiasmés, et le grand Capeluche, la gorge serrée par l’émotion, bredouilla :

— On se ferait tuer pour cet homme-là.

Puis tout à coup, le sourire s’effaça des lèvres de Napoléon. Sa voix sonna nette, autoritaire :

— À plus tard les effusions, mes amis. Nous sommes à peine au début de notre tâche. Un premier succès ne doit pas nous endormir. De toutes parts, des ennemis nous entourent. C’est en montrant la promptitude de la foudre que nous les déconcerterons. Agissons !

Et désignant une batterie de côte peu éloignée :

— Lamouret ! appela-t-il.

Un capitaine s’avança aussitôt.

— Lamouret, prenez vingt-cinq grenadiers et occupez cet ouvrage qui assurera notre flanc.

Tandis que l’officier choisissait les soldats devant faire partie de l’expédition, Bobèche se glissa près d’Espérat :

— Tu n’as rien à faire ici ?

— Non.

— Alors, accompagnons le capitaine Lamouret. J’aurai à te parler en route.

Et le jeune homme l’interrogeant du regard :

— En route, répéta le pitre.

Peu après, Bobèche et Espérat, radieux, s’éloignaient, emboîtant le pas aux vingt-cinq grenadiers de Lamouret, non sans avoir entendu l’Empereur ordonner à Cambronne de se rendre à Cannes, avec une compagnie, pour y requérir des vivres et des chevaux… en payant comptant, redit Napoléon à plusieurs reprises.

  1. Procès de M. le Comte de la Valette.