Les Comitadjis ou le terrorisme dans les Balkans/03

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III

Les premiers Comitadjis


De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de vous montrer à l’œuvre, en plein centre de l’Europe, à quarante-huit heures de chemin de fer du campanile de la gare de Lyon, une organisation révolutionnaire plus forte que l’État dont elle dépend ; ayant ses lois, ses journaux, sa police, sa justice, levant les impôts, recevant de l’argent de l’étranger, tuant au nom d’un ordre moral établi par elle, maîtresse absolue d’une partie du royaume, ne permettant pas au gouvernement régulier de mener une politique intérieure non plus qu’extérieure opposée à ses conceptions, contraignant le voisin de son pays, la Yougoslavie, à fermer ses frontières d’un réseau de barbelés, à bâtir sur ses crêtes de l’Est des kiosques-vigies, à garder ses voies ferrées, ses ponts, comme si la guerre battait son plein ; l’O.R.I.M., l’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne.

… C’était en 1893, en Macédoine, sous le joug turc. Deux instituteurs de langue bulgare, Damian Groueff et Péré Tocheff, le premier venu de Monastir déguisé en charpentier, le deuxième arrivé secrètement de Prilep, se sont donné rendez-vous au village de Ressen. La Turquie, nonchalante et cruelle, n’avait pas encore la pensée ouverte à ce que nous avons appelé un temps le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Elle régnait sur la terre de Macédoine à la manière de tout sultan organisé, un plateau quêteur dans la main droite, un nœud coulant dans la main gauche. Les deux clandestins ont le projet de délivrer leur patrie de son tyran.

Tout est à faire. La population subit son sort comme s’il était évident que l’esclavage fut une conséquence directe de la vie. On voit très bien ces conspirateurs, dans une masure balkanique, l’oreille au guet, autour d’une lampe qui n’avait, dit-on, qu’une heure de lumière à donner, jeter à voix sourde les bases de la révolte. Damian Groueff a la figure longue, une barbe noire. Il parle. Péré Tocheff écoute. Il est question de secouer le padishah, endormi sur son trône, là-bas, à Constantinople et de lui dire : « Nous ne sommes pas ce que tu crois. » Il faut, renvoie Tocheff, arracher du paysan sa peur héréditaire du Turc. Sublime soirée ! Comment s’y prendre ?

À la façon des carbonari.

La propagande masquée commence. Les maîtres d’école sont touchés, le noyau se forme. Ils sont déjà trente. Le groupement a besoin d’un nom. On le lui trouve, clair : Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne. « Intérieure. » Le reste du monde ne les intéresse pas. Leur idéal est privé.

Il convient de s’assurer contre la faiblesse de la nature humaine. Un serment est composé : « Je jure, au nom du Christ et de la Sainte Croix, que je resterai fidèle à la devise de l’organisation : la liberté de la Macédoine ou la mort. Je ne trahirai pas ses secrets. Dans le cas contraire j’accepte d’être puni par les armes qui sont devant moi. » Posés sur l’Évangile, en forme de croix, un revolver et un poignard.

Des marchands, des artisans, des soldats viennent aux conjurés. Les villes donnent les premières. Les recrues sont groupées par dix, un chef à la tête. La discipline est farouche. Dans cette confrérie tous les péchés sont mortels. Aucun affilié ne doit connaître le nom des neuf avec qui il forme équipe. C’est la dizaine invisible. Personne n’a le droit d’interroger sur les projets de l’Organisation, ni d’en demander des nouvelles, encore moins de sembler croire qu’elle existe. Obéir simplement.

Le complot s’étoffe.

À Monastir, les grands initiés se rassemblent le soir, loin des troupes, dans les maisons, en amis, pour réchauffer l’espoir. Portes et fenêtres closes, sentinelle sur le seuil, ils chantent à voix retenue des airs patriotiques. Voici la chanson de la capture, sur le Danube, d’un bateau autrichien par la bande du poète révolutionnaire Christo Boleff. Quand ils arrivent à la phrase : « C’est moi le capitaine, ici », l’enthousiasme soulève la compagnie et chacun frappe du poing la table comme si, de sa demeure, le vali turc, là-bas, pouvait entendre.

Et le chant en l’honneur de Stephan Karadja, le révolté tombé en 1868, le front lumineux, l’âme fleurie, face à l’Ottoman qu’il brava :


Qui donne sa vie pour la liberté
Ne meurt pas.
Pour lui chante l’oiseau,
Pour lui rugit le fauve,
Pour lui l’enfant sourit.


À ce moment ils faisaient l’appel :

— Groueff ?

Groueff se levait :

— Présent !

— Tocheff ?

— Présent !

— Deltcheff ? Matoff ?

— Présent ! Présent !

— Stephan Karadja ?

Du dehors, le guetteur renvoyait d’une voix lointaine :

— Présent !

À l’échelon plus bas d’autres réunions. Une quinzaine d’hommes, alertés par un maître d’école, se rencontraient autour d’un feu. Personne n’osait confier à l’autre le grand secret. Ils parlaient de la terre, des récoltes. Cependant leur regard les trahissait. Sans rien s’avouer, ils se rapprochaient. Ainsi l’esprit nouveau gagnait les couches inférieures.

Mais les riches ? Les riches qui avaient eu vent de cette tempête en formation réagirent en frémissant. Pour tout résultat ils apercevaient les manants au bout d’un chanvre, tirant la langue, les membres ballants. On les attaqua dans leurs fils. Les fils gagnèrent les pères. Peu à peu, les sceptiques se sentaient isolés, écartés de la sainte table patriotique, excommuniés. À leur tour ils prêtaient le serment.

Ce serment les illuminait. Les vieux de cette époque disent qu’ils croyaient ressusciter et que, pour la première fois, ils voyaient le monde.

On s’habitua à ne plus trembler devant les bachi-bouzouks. Autant de conjurés, autant d’agents secrets contre le gouvernement turc.

Les plus hauts placés, dont la révolte se défiait, n’étant pas touchés, venaient d’eux-mêmes, à la fin, frapper à l’huis mystérieux. Voyons, ne sommes-nous pas Macédoniens ? Pourquoi nous laisser dehors ? Et les avares eux-mêmes demandaient : combien faut-il payer ?

Commença l’évangélisation des campagnes. Le maître d’école groupait les plus aptes en petits foyers. Le dimanche, les apôtres couraient les villages, prêchant entre leurs dents les catéchumènes, sous les grands arbres. Ceux qui se rendaient à l’idée recevaient un parrain de la ville. Sitôt le serf mûr pour le serment, le citadin allait prendre son filleul, le conduisait à l’église de Monastir où le pope, ayant couché en croix son revolver et son poignard, lui faisait étendre sa main calleuse et jurer qu’il servirait ou périrait.

Vinrent les épreuves de la fidélité et de la capacité. Un recueil de chants révolutionnaires était confié aux candidats avec ordre de le lire, de le cacher des Turcs et de le repasser à un frère. Un journal lithographié suivait les mêmes voies. Les exécutants intelligents étaient jugés dignes de recevoir une arme ou de la transporter. On leur donnait un fusil. Les armes venaient de Belgique, d’Albanie, de Turquie, de Grèce, en contrebande. La caisse noire était riche, des sanctions brutales frappant le contribuable inattentif.

Le fusil transformait le manant.

Sur ces bases l’Organisation bâtit.

La Macédoine, en ce temps, était un pays d’épouvantable misère. La malaria dévorait le père, la mère et l’enfant. Les poux seuls étaient généreux envers les habitants, ils ne les chassaient pas de leur demeure, consentant à vivre avec eux ! Le paysan ne savait même pas faire cuire son pain. C’était une étable ottomane pour des cochons de chrétiens. Les révolutionnaires se firent réformateurs, organisant leur courrier, leur service sanitaire, distribuant la quinine, châtiant la ménagère malpropre, montrant comment il fallait enfourner. Concurremment, les fusils ne manquant plus, ils formaient leurs premières bandes.

Habillés de laine brute, chaussés de babouches au nez retroussé, ceinturés d’un triple rang de cartouches, le regard provocateur et la figure complètement entourée d’un buisson épineux de barbe et de cheveux, tels apparaissent nos haïdoucs.

Le gouvernement de Constantinople est-il à ce point aveugle et sourd ? Quatre ans après le fameux duo de Ressen, cherchant les preuves d’un crime de droit commun commis à Veniza, il trouve des bombes dans des sacs de riz pendant aux flancs d’un âne innocemment conduit par une femme enceinte. Les affiliés ne négligent rien. Ils connaissent le respect des Turcs pour les futures mères. Ils ont introduit pas mal de mitraille de cette façon-là. Cette fois, la ruse est éventée, l’Orim découverte. Les bachi-bouzouks, lâches en liberté, saccagent les parterres de MM. Damian, Groueff et Péré Tocheff.

La répression fut sans quartier. Les prisons d’Asie Mineure, les bagnes de Fezzan en Tripolitaine, les barres fixes des potences regorgèrent de monde.

Le peuple se terre.

Un an après, en 1898, l’Orim se jette dans l’action. Les Turcs répondent : persécution religieuse, impôts, redevances. Aux bandes de Macédoniens ils opposent des bandes de bachi-bouzouks. Gendarmes contre haïdoucs. Dans ce champ clos, qui ne fait pas encore recette en Europe, la vie est pour rien, et, sous les fusillades qui se croisent, les femmes et les filles poussées dans ces saturnales, payent la dîme à la liberté à venir.

1903. L’insurrection est décidée pour le jour de saint Élie : Ilinden.


Frères,

L’heure du combat avec notre ennemi séculaire est arrivée. Le sang de nos frères coulant à pleines veines mugit très haut. L’honneur de nos mères, de nos sœurs, de nos épouses attend d’être lavé. Assez de pain, assez de honte. Mille fois mieux la mort que la vie d’esclave. Le jour fixé où le peuple de Macédoine et de Thrace doit se lever est le 20 juillet. Suivez, frères, vos chefs, rassemblez-vous sous l’étendard de la Liberté. Que le bon Dieu nous bénisse. À bas la Turquie ! la tyrannie ! Hourra !

Signé : Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne.


Ce fut épouvantable.

Constantinople donne carte blanche à ses troupes. Il faut mater les komitas. Attestations, tortures, rapts, exécutions à chaud, feu ouvert sur les villages, incendies. Les bachi-bouzouks se vautrent de plus belle dans l’honneur des mères, des filles et des épouses. Tous les vilayets y passent : Salonique, Monastir, Andrinople, Uskub. On promène des têtes. À des cous pendent des colliers d’oreilles. Le bûcher double la potence. L’eau salée, dans des cuves, ravive les plaies de ceux que le bâton n’a pas encore fait parler. Ce survivant qui, vingt-sept années plus tard, m’apporte l’odeur de ce carnage resta soixante-treize heures sur un pied, au milieu d’un cercle de quatre tortionnaires. Il faut mater les komitas. Héroïsme échevelé chez ceux-là. La bande de Prilep a épuisé ses munitions. Les révoltés s’empoisonnent. On trouve la bouteille de strychnine dans la main du dernier qui but au goulot. Chauffée par dix ans d’exaltation, la jeunesse macédonienne court au sacrifice, à l’antique. Elle ne fuit pas, elle meurt ! On se poignarde avec ivresse, on se fait sauter la cervelle avec amour. La répression exalte le courage. Le Turc dépasse la mesure. Il faut mater les komitas. Le drame dure des mois. L’Europe s’éveille. Quand ses enquêteurs arrivent, les malades appellent, les blessés sont couchés sur du fumier, les cadavres blanchissent. Seuls les estropiés les reçoivent.

Le sultan est maître du terrain.

Vaincues, les bandes déplumées ont gagné les hauteurs, refuge des grands oiseaux. Sur leurs ailes étendues Dieu voit le sang qui sèche.

Tels étaient les comitadjis de l’an III du siècle vingt.