Les Confessions (Tolstoï)/02

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (XIXp. 9-15).
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II

Un jour je raconterai l’histoire de ma vie, histoire touchante et instructive, pendant ces dix années de ma jeunesse. Je crois que beaucoup ont éprouvé les mêmes sentiments. De toute mon âme je désirais être bon, mais j’étais jeune, j’avais des passions, et j’étais seul, absolument seul pour chercher le bien. Chaque fois que j’essayais d’exprimer mon désir le plus intime : celui d’être moralement bon, je ne rencontrais que mépris et moqueries, mais aussitôt que je m’adonnais aux vilaines passions, on me louait, on m’encourageait.

L’ambition, l’amour du pouvoir, de l’argent, le luxe, l’orgueil, la colère, la vengeance, tout cela était respecté. En me livrant à ces passions, je devenais semblable à un homme, et je sentais qu’on était content de moi. Ma bonne tante, chez qui je vivais, et qui était l’être le plus pur au monde, me disait toujours qu’elle ne désirait rien tant pour moi qu’une liaison avec une femme mariée : « Rien ne forme un jeune homme comme une liaison avec une femme comme il faut. » Elle me souhaitait encore un autre bonheur : celui d’être aide de camp, et surtout aide de camp de l’Empereur, et, comme bonheur suprême, d’épouser une jeune fille très riche, afin d’avoir par ce mariage un très grand nombre de serfs.

Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, sans dégoût, sans souffrance. J’ai tué des hommes à la guerre ; j’ai provoqué en duel pour tuer ; j’ai perdu de grosses sommes au jeu ; j’ai gaspillé le produit des travaux des paysans ; je les ai punis ; j’ai commis l’adultère ; j’ai trompé. Le mensonge, le vol, la cupidité sous toutes ses formes, l’ivrognerie, la violence, le meurtre… il n’est point de crimes que je n’aie commis… Et pour tout cela on me louait, on me considérait comme un homme relativement moral. Je vécus ainsi dix ans.

À cette époque je me mis à écrire, par ambition, par cupidité, par orgueil. Mes écrits étaient conformes à ma vie. Pour obtenir la gloire et l’argent, en vue desquels j’écrivais, il fallait cacher le bon et publier le mauvais. C’est ce que je faisais. Combien de fois, affectant l’indifférence et même une légère ironie, me suis-je efforcé d’écarter de mes écrits ces aspirations vers le bien, qui donnaient un sens à ma vie ! Et j’atteignais mon but, et l’on m’encourageait.

J’avais vingt-six ans, quand, au retour de la guerre, j’arrivai à Pétersbourg et me liai avec des écrivains. Ils m’accueillirent comme un des leurs. On me flatta, et, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, les opinions sur la vie, particulières à ces hommes avec lesquels je m’étais lié, étaient devenues miennes et avaient complètement dissipé en moi toutes les tendances anciennes à devenir meilleur. Ces opinions constituaient une théorie qui justifiait la dépravation de mes mœurs. Mes confrères en littérature considéraient que la vie, en général, marche en progressant, et que, dans ce développement, c’est à nous, les penseurs, que revient la part principale ; parmi les penseurs, ce sont les artistes, les poètes qui ont la plus grande influence. Notre vocation est d’instruire les hommes.

Pour que cette question tout à fait naturelle : Que sais-je et que dois-je enseigner ? ne se posât pas, on expliquait dans cette théorie qu’il était inutile d’être fixé sur ce point, l’artiste et le poète enseignant inconsciemment.

J’étais considéré comme un admirable artiste et comme un grand poète ; ce fut donc très naturellement que j’adoptai cette théorie. Moi, artiste et poète, j’écrivais et j’enseignais ce que je ne savais pas moi même. On me payait pour cela ; j’avais une bonne table, un bel appartement, des femmes, de la société ; j’avais la gloire. Par conséquent ce que j’enseignais était très bon.

Cette foi dans l’importance de la poésie et du développement de la vie était une religion, dont j’étais un des pontifes. C’était très agréable, et très avantageux, d’être un de ces pontifes, et je vécus assez longtemps dans cette religion, sans douter une seule fois que ce fût la vraie.

Mais la seconde et surtout la troisième année de cette vie, je commençai à douter de l’infaillibilité de cette religion, et je me mis à l’examiner. Le premier motif de doute fut celui-ci : j’avais enfin remarqué que les prêtres de notre religion n’étaient pas tous d’accord entre eux. Les uns disaient : C’est nous qui sommes les maîtres les meilleurs et les plus utiles ; nous enseignons ce qu’il faut ; les autres n’enseignent pas la vérité. Et ceux-ci disaient : Non, c’est nous qui sommes dans le vrai, c’est vous qui enseignez l’erreur. Et ils se disputaient, se querellaient, s’injuriaient, se trompaient, s’abusaient les uns les autres. En outre, beaucoup d’entre nous ne se souciaient même pas de savoir qui avait raison, qui avait tort, et poursuivaient tout simplement leur but matériel, avec l’aide que nous leur donnions. Tout cela m’amena à douter de la vérité de notre culte.

Ayant ainsi mis en doute la religion des écrivains, je commençai à observer plus attentivement ses ministres. Je me convainquis que presque tous ces écrivains étaient des hommes sans moralité, pour la plupart mauvais, nuls, bien inférieurs par le caractère à ces gens que j’avais rencontrés auparavant, dans ma vie militaire, mais en revanche très sûrs et très contents de soi, comme le peuvent être ou les saints ou ceux qui ne savent même pas ce que c’est que la sainteté.

Ces hommes m’inspirèrent du dégoût ; j’en ressentis pour moi-même, et je compris que cette religion n’était qu’une tromperie.

Mais, chose étrange, bien qu’ayant compris très vite tout le mensonge de cette religion, et l’ayant reniée, je ne renonçai pas au titre que me donnaient ces hommes, au titre d’artiste, de poète, de maître. Je m’imaginais naïvement que j’étais poète, artiste, et que je pouvais enseigner à tous, sans savoir moi-même ce que j’enseignais. Et je continuais de le faire.

Ma liaison avec ces hommes me valut un nouveau vice — un orgueil développé jusqu’à la maladie, et la folle assurance de me croire appelé à enseigner ce que je ne savais pas moi-même.

Maintenant, quand je me rappelle cette époque, mon état d’esprit d’alors et celui de ces hommes (du reste leurs pareils se comptent maintenant par milliers), je ressens à la fois de la pitié et de la honte ; j’ai envie de rire ; j’éprouve le même sentiment qui s’empare de nous dans un asile d’aliénés.

Nous étions tous convaincus, alors, qu’il nous fallait parler et écrire, imprimer, le plus vite et le plus possible ; que tout cela était nécessaire pour le bien de l’humanité. Et des milliers d’entre nous, tout en se nuisant et s’invectivant mutuellement, publiaient, écrivaient, et instruisaient les autres. Sans remarquer que nous ne savions rien, qu’à la question la plus simple de la vie : Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ? nous ne savions que répondre, tous, sans écouter personne, nous parlions tous ensemble, feignant parfois d’approuver et de louer autrui afin d’être également approuvés et loués, parfois nous irritant les uns contre les autres, comme dans une maison de fous.

Des milliers d’ouvriers travaillaient jour et nuit, de toutes leurs forces, pour imprimer des millions de mots que la poste répandait par toute la Russie, et nous essayions d’enseigner encore davantage, sans parvenir à enseigner tout, et nous nous fâchions toujours de ce qu’on ne nous écoutât pas assez.

Quelle chose étrange !… c’est maintenant que je le comprends. Notre vrai désir, le plus intime, était de recevoir le plus d’argent et de louanges possible. Pour atteindre ce but, nous ne pouvions qu’écrire des livres et des articles. Et nous le faisions. Mais pour faire une œuvre si inutile et en même temps posséder la certitude d’être des gens très importants, nous avions encore besoin d’un raisonnement qui justifiât notre activité. Et nous inventâmes le suivant : tout ce qui existe est raisonnable. Tout ce qui existe se développe. Tout se développe par l’instruction. L’instruction se mesure au degré de propagation des livres et des journaux. Et l’on nous paie et l’on nous estime parce que nous écrivons des livres et des articles. Par conséquent nous sommes les hommes les meilleurs et les plus utiles.

Ce raisonnement aurait été parfait si nous eussions été tous d’accord ; mais comme à chaque pensée publiée par l’un s’opposait toujours une pensée diamétralement opposée publiée par l’autre, nous aurions dû réfléchir. Mais nous ne remarquions pas cela. On nous payait ; les hommes de notre parti nous louaient : alors chacun de nous se croyait dans le vrai.

Aujourd’hui je vois clairement qu’il n’y avait aucune différence entre nous et l’asile d’aliénés. Même à cette époque je le soupçonnais vaguement, mais, comme font tous les fous, je traitais chacun de fou, excepté moi-même.