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Les Conquêtes du commandant Belormeau/01

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Éditions de la « Mode Nationale » (p. 5-22).
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I


En ce mois d’octobre 1832, l’air déjà était âpre et froid dans le pays flamand.

Le premier coup de la messe tintait au clocher carré de l’église et la place, plantée de tilleuls, encadrée de bancs de pierre décrépits et moussus, prenait, à cette heure, un air d’animation inaccoutumée.

Les gens de la campagne plate et fertile, venus de loin et pourtant arrivés les premiers, causaient et s’attardaient aux boutiques du savetier et de l’épicier ; il y avait toujours quelque fermière ayant un pressant besoin de sucre ou de chandelle, ou quelque mère de famille bien pourvue de marmots et de souliers à rapiécer pour occuper l’un et l’autre. Les hommes, en causant, se rassemblaient devant l’auberge où l’on viendrait, après la prière de M. le Curé, boire quelques pintes de bière brune.

Les enfants de la petite ville, engoncés dans leurs habits de fête, jouaient aux billes, parmi les feuilles sèches que le vent piquant, avec un léger friselis, amassait en petits tas.

C’était l’heure où les maisons bourgeoises ouvraient leurs portes à vantaux, leurs portes de chêne solides, enjolivées de ferrures, pour laisser passer leurs habitants qui tous, dévotement, se rendaient à la grand’messe.

Mlle Herminie de Batanville, précédée de sa servante Benoîte, paraissait toujours la première. Mlle de Batanville était la plus notable, parmi les notables de Wattignies ; sa noble famille habitait le pays depuis les temps les plus reculés, riche, estimée, honorée de tous les habitants de l’antique petite ville.

Donc, comme la dernière vibration du dernier coup de cloche s’éteignait derrière les pierres vétustes du clocher, Mlle de Batanville et Benoîte s’engageaient sur la place.

Mlle Herminie avait dépassé la cinquantaine : elle était grande et mince comme une flèche de peuplier ; son visage aux traits fins montrait la couleur d’une vieille cire et elle tenait, obstinément baissées, ses longues paupières veinées de bleu. Elle avait grand air et portait avec une distinction extrême, sa robe de faille marron d’Inde, de cette faille flamande qui se tient debout, son châle à ramages verts, d’un vert éteint et doux et son bonnet d’authentique dentelle.

Benoîte, de quelques années, plus jeune que sa maîtresse, était brune, maigre, anguleuse et elle avait, au contraire de celle-ci, des yeux vifs et perçants. Elle s’avançait à grandes enjambées. Son long cou tendu en avant semblait lui frayer un passage à travers une foule imaginaire. Son vaste parapluie à manche de corne lui tenait lieu du faisceau de verges des licteurs de la Rome païenne.

Personne, au reste, parmi les paysans et les boutiquiers qui stationnaient sur la place, ne paraissait désireux d’aborder la noble demoiselle. En dépit de sa bonté et de sa générosité dont elle avait donné maintes preuves, on la savait un peu étrange, réservée à l’excès et au demeurant fort distante.

Il y avait, dans sa vie, une page triste, sur laquelle elle semblait avoir refermé le livre, sans vouloir jamais le rouvrir.

Voici ce que contaient les vieilles gens de Wattignies : M. le comte Armand de Batanville, demeuré veuf d’assez bonne heure, avait alors deux filles, qu’il dut retirer de pension, à regret, quand l’aînée eut pris ses vingt ans. L’une, Herminie, pâle et douce ; un peu terne et effacée, au moral comme au physique ; l’autre, au contraire, Élisabeth, la créature la plus vivante et la plus séduisante qu’on pût imaginer.

M. de Batanville, assez peu enthousiaste des devoirs paternels qui lui incombaient, fut, tout le premier, conquis par la grâce de sa charmante fille : pour lui complaire, il rouvrit, ses salons et il ne fut bientôt plus question que de la générosité de son hospitalité et de l’attrait de ses réceptions.

À vrai dire, le comte Armand, qui avait beaucoup voyagé et peu vécu de la vie de famille, était un assez piètre mentor pour ses filles.

L’aînée n’en avait guère besoin. Effrayée par le tumulte mondain dont aimait à s’entourer sa cadette, elle traversait les fêtes dont celle-ci était l’héroïne, les yeux baissés, les oreilles closes, soupirant de regret pour le tranquille couvent qui avait abrité sa jeunesse.

Entre ce père inattentif et cette sœur passive, la beauté et la gaîté étincelantes d’Élisabeth étaient une proie enviable et facile.

M. de Batanville, à cette époque, avait reçu chez lui, avec son amabilité coutumière, le fils d’un vieil ami, jeune peintre de talent, venu en Flandre pour y étudier les vieux maîtres. Il prenait, il est vrai, le chemin des écoliers et la halte qu’il fit à l’hôtel de Batanville eut paru longue à tout autre qu’à l’hôte accueillant qu’était le comte Armand.

Ce peintre le paya de la plus noire ingratitude. Il disparut un beau jour en emmenant la jolie et folle Élisabeth. La chute de cette enfant charmante fut, pour M. de Batanville, un coup dont il ne se releva point. Regrets amers, remords cruels, indignation véhémente déchiraient son cœur et il prit en haine le monde qu’il avait aimé.

Mlle Herminie n’avait rien deviné du roman qui se déroulait à ses côtés ; peu compréhensive des entraînements de la passion et des faiblesses d’un jeune cœur, elle ne comprit jamais parfaitement l’aventure de sa cadette, mais elle se plia, avec un acquiescement complet, à la nouvelle manière d’être de son père.

À la mort de ce dernier, Herminie ne changea rien à sa vie et puisque la honte et la douleur étaient entrées dans la maison, par un homme, elle les enveloppa tous de la même défiance et leur tint obstinément sa porte close.

L’âge aidant, d’un sentiment compréhensible, la vieille demoiselle avait, tout doucement, glissé à la manie. Benoîte, imprégnée des idées hostiles de sa maîtresse, traitait de haut avec le jardinier, le boulanger et le boucher ; les retenant au seuil de sa cuisine, qu’il lui fallait ensuite tenir ouverte, pour en chasser l’odeur de bière et de tabac qu’ils apportaient avec eux.

Mlle de Batanville ne faisait d’exceptions que pour son curé et son notaire qu’elle recevait, une fois l’an, avec un cérémonial rigoureusement établi.

M. le curé jouissait, naturellement, de privilèges particuliers ; il avait droit à un fauteuil au coin de la cheminée et à une demi-heure d’audience, pendant laquelle il lui était loisible d’exposer les besoins de son église et de ses pauvres.

Mlle Herminie garnissait généreusement son escarcelle ; après quoi, le clocher, se fût-il effondré, ou les protégés du saint homme fussent-ils menacés de famine, il ne pouvait espérer être reçu par sa noble paroissienne avant un an révolu.

Quant à maître Delapierre, le notaire, quoiqu’il fût vieux, cassé, perclus de rhumatismes et pourvu d’un naturel austère et chagrin, parce qu’il était du monde, le rite se montrait pour lui plus sévère.

Il venait, à la Saint-Martin, rendre ses comptes à la cliente dont il administrait les biens et percevait les fermages, et il était tenu de s’asseoir devant une table si large qu’il lui fallait tendre le bras jusqu’à se démettre l’épaule, pour déposer ses paperasses entre les mains fluettes de Mlle de Batanville.

Le tabellion, quoi qu’il eût à narrer, n’avait droit qu’à trois quarts d’heure d’entretien. Après cela, s’il lui restait quelque chose à dire, il le devait garder durant l’année entière.

Cette intransigeance avait fait, à Mlle Herminie, un ennemi redoutable en la personne du maire de Wattignies. Celui-ci, Blaise Faverger, simple tonnelier, âpre travailleur, ambitieux et madré, avait toujours rêvé d’être à la tête de ses concitoyens. Sa posi­tion modeste, son manque d’instruction et la vulga­rité de sa femme, paysanne rustaude qui faisait claquer ses sabots et n’entendait que le patois, avaient longtemps semblé rendre ce rêve impossible ; les habitants de Wattignies, épris de prestige, ayant toujours choisi leurs officiers municipaux parmi les nobles ou les gros commerçants de leur ville.

Le tonnelier, homme patient, n’était point bête et tout en fonçant ses barriques, il avait déjà accou­tumé ses pratiques à cette idée qu’il pourrait, un jour, être leur maire et s’en tirer tout comme un autre.

La place, justement, venait d’être rendue vacante par la mort de son titulaire, le marquis de Vandremont, et la voix publique désignait, pour le remplacer, l’un ou l’autre des frères Stenneverck, l’un filateur, l’autre brasseur, tous deux hommes de bon sens, de mérite et possesseurs d’une belle fortune arrondie de père en fils en d’honnêtes et profitables affaires.

Mais il advint que les sympathies pour les frères Stenneverck se montrèrent si nombreuses et si vives, qu’il apparut impossible de les départager et que ceux-ci redoutant, par-dessus toutes choses, que cette rivalité politique inattendue, ne vînt à troubler leur parfaite intimité, refusèrent, l’un et l’autre, l’honneur qui leur était fait.

Les habitants de Wattignies, tout désorientés, n’ayant personne sous la main, se rabattirent sur Blaise Faverger ; ils n’eurent, au reste, pas à s’en repentir ; car le bonhomme, s’il n’était pas brillant, était plein de sens pratique et d’une parfaite intégrité.

Un peu grisé par cette élévation tant souhaitée, le tonnelier modifia sa tenue. Il quitta son tablier de toile bise et la casquette de peau de lapin qu’il affectionnait aux jours d’hiver, pour revêtir un habit de drap safran à boutons de corne, un chapeau haut de forme en feutre gris et, ainsi vêtu, il entreprit une tournée de visites.

Mme la mairesse, qu’il sentait ne pouvoir élever à tant de hauteur et qui, d’ailleurs, n’y tenait guère, resta aux soins de son ménage.

En dépit de son air assuré, Blaise Faverger n’était point à l’aise au moment de se présenter dans les maisons riches dont il n’avait jamais franchi le seuil.

Pour se donner du cœur, il se rendit d’abord chez Michel Stenneverck, le filateur, puis chez son cadet, François, le brasseur.

Il y fut reçu avec simplicité et bonhomie. Mme Michel lui offrit de l’eau-de-vie de genièvre et Mme François de la liqueur de prunelles. Dans l’une et l’autre maison, on s’entretint des affaires de la commune ; le nouveau maire avait à cœur de les mener à bien ; les hôtes eurent le souci d’encourager ses sages projets et de ne laisser percer aucun regret dans leurs discours.

On se quitta, réciproquement enchanté, et l’officier municipal, ragaillardi par ce premier contact avec ses administrés, alla tirer la sonnette de Mlle de Batanville. Il n’en savait rien, sinon qu’elle était la dernière représentante de la plus noble famille du pays.

M. le maire demeura donc suffoqué d’étonnement et de colère quand la vieille demoiselle, par la bouche de Benoîte, refusa net sec de le recevoir.

Il s’éloigna outré, ne soupçonnant point la raison de cet affront, persuadé qu’il s’adressait à l’humble tonnelier qu’il était.

L’outrage lui étant fort cuisant, il ne s’en ouvrit à personne, pas même à sa femme, surtout à sa femme qui ne se gênait point pour critiquer les embarras qu’il faisait, et il demeura convaincu que Mlle de Batanville l’avait voulu écraser de son dédain.

Rancunier et têtu, Faverger devint irréductiblement hostile à l’innocente demoiselle. Vînt le jour, où, de par ses fonctions, il pourrait lui être désagréable, il n’y manquerait point.

Par ce beau dimanche clair et piquant, les deux ennemis se croisèrent sur le parvis ; Mlle Herminie passa, sereinement indifférente, sans voir le regard courroucé que lui lançait Blaise Faverger.

Benoîte qui, sur les conseils instants de sa maîtresse, marchait aussi, paupières abaissées, s’en aperçut, par sortilège, il faut le croire, et, par attachement sans nul doute, ouvrit un œil pour rendre, à M. le maire, son œillade inamicale.

En cet instant, en un seul groupe, arrivaient les frères Stenneverck et leur famille.

L’aîné, Michel, le filateur, était un bel homme à large carrure, dont les cheveux bruns commençaient à s’argenter aux tempes ; il donnait le bras à son vieux père, celui-ci tellement cassé qu’il pouvait à peine relever la tête. Mais les rhumatismes qui l’avaient ainsi courbé, n’avaient pas eu de prise sur sa belle humeur ; ses cheveux blancs tombaient sur le collet de velours de sa veste et encadraient un visage aux traits accentués, aux yeux rieurs et pleins de bonté, à la bouche narquoise remplie de malice. La lèvre, un peu pendante, gardait la marque du tuyau de pipe que l’aïeul ne quittait que pour aller rendre ses devoirs à Dieu. Il était vêtu comme les paysans, mais sa veste courte était de drap fin et sa chemise de toile de lin.

Tout le monde dans la petite ville connaissait le grand-père Frantz et plus d’un pays avait eu retours à lui, sachant qu’on le trouvait toujours prêt à rendre service ; tant à l’aide de sa bourse que de sa judicieuse raison, cachant sa générosité sous la forme un peu moqueuse de son esprit très vif.

Le grand-père Frantz, depuis la mort de sa femme, habitait chez son fils aîné ; il vivait en parfaite harmonie avec sa bru, bonne personne placide, que la mort de trois jeunes enfants avait rendue triste pour toujours. L’aïeul et les parents s’entendaient pour aimer tendrement et gâter beaucoup l’unique enfant qui leur fût restée, Valentine, jeune fille de dix-huit ans, qui rentrait au logis, après trois années de pension à Hazebrouck.

Le second des fils Stenneverck, François, le brasseur, venait derrière. Il était court, vigoureux et sanguin ; il portait, dans les traits, un peu de la malice paternelle, tempérée, semblait-il, par son embonpoint envahissant. Sa femme, vraie réplique de sa personne, ronde et rose, était d’une bonté parfaite et d’une gaîté inaltérable. Les enfants, dont l’aînée, Minna était une jolie personne de l’âge de sa cousine, tout comme elle, fraîchement sortie de pension et les quatre garçons qui suivaient, robustes et tapageurs, paraissaient avoir hérité de la bonne santé et de la belle humeur de leurs parents.

C’était vraiment une famille plaisante à voir et le grand-père, sur elle, reposait ses regards avec un évident plaisir.

Les jeunes filles marchaient un peu à l’écart et se parlaient en confidence ; elles avaient beaucoup de choses à se dire, ne s’étant point vues depuis la veille. Ces demoiselles arboraient de riches toilettes à la mode de Paris qui faisaient écarquiller les yeux des paysannes et des boutiquières et, quoique n’étant vaniteuses ni l’une ni l’autre, en leur qualité de filles d’Ève, elles n’étaient point fâchées de l’effet qu’elles produisaient.

Elles portaient d’amples jupes de satin gorge de pigeon, des manteaux de drap à pèlerines et des chapeaux en organdi, à bavolets et à brides de rubans.

Unies comme des sœurs, elles aimaient à se parer des mêmes ajustements, mais comme l’une était brune et l’autre blonde, Valentine avait des brides roses et Minna des brides bleues.

Vraiment, grand-père Frantz avait bien le droit de ressentir un peu de fierté, en considérant ses petites-filles, car elles étaient jolies à ravir.

Valentine, grande, élancée, avec un visage délicat, des yeux de velours noir et un doux air rêveur qui lui seyait à merveille.

Minna, fraîche comme une fleur des prés, avec des boucles d’or, des yeux bleus, des fossettes et un sourire étincelant.

Les servantes fermaient la marche ; il y avait celle de Mme François, Gertrude, une vieille femme solide, en dépit des bandeaux gris qui dépassaient sa coiffe ; dévouée aveuglément à ses maîtres, toujours pleine d’indulgence pour les quatre garçons qui la houspillaient tout le jour et d’admiration pour Minette « qui n’avait pas sa pareille au pays de Flandre ».

Mme Michel possédait jadis le pendant de Gertrude, en la personne de Catherine qui, du service du grand-père, passée au sien, avait élevé Valentine.

Catherine fit à ses maîtres le premier tort qu’elle leur eût causé, en mourant prématurément d’une fluxion de poitrine.

Elle leur avait, il est vrai, légué sa nièce : Annette, une orpheline, baptisée Nanniche par la bonne tante.

Aux fréquents soupirs que poussait Mme Michel au sujet de la nièce, il était permis de supposer qu’elle remplaçait mal la tante.

Annette était une grosse fille, une énorme fille d’une rotondité inquiétante pour l’avenir ; ses joues vermeilles et luisantes comme des pommes, barraient la route à son nez impertinent et menaçaient de s’interposer entre ses petits yeux gris et le reste du monde…, ces yeux-là, n’avaient rien de bien sympathique et tendaient, déjà, suffisamment à se dérober.

Nanniche s’avançait près de Gertrude, enrubannée comme pour la ducasse, ayant des pendants d’oreilles en or, un tablier de soie et plus de dentelle à sa coiffe qu’il n’était convenable pour sa position.

Ces atours faisaient soupirer Mme Michel, encore plus profondément que de coutume. Quant à grand-père Frantz, il avait déclaré à la coquette, que si sa pauvre tante revenait en ce monde et qu’elle se trouvât en face d’elle, elle mourrait derechef de saisissement.

Nanniche secouait ses pendants d’oreilles, n’ayant cure d’une visite de la défunte Catherine.

Pour l’instant, comme les maîtres, en avance, ne se pressaient point et s’arrêtaient, à chaque pas, pour serrer quelque main tendue, Annette gratifiait Gertrude de ses confidences, faute d’une oreille plus complaisante, car la vieille femme, presque aussi sévère à la jeunesse que la tante trépassée, s’était écriée en l’abordant :

— Comme tu es parée ! Pis que la statue de sainte Pélagie, le jour de sa fête.

— C’est de mon âge, je pense, avait répondu aigrement la jeune fille ; ce n’est point au vôtre que je m’ornementerai.

Maintenant, têtue comme une mule, la Gertrude continuait :

— Ma fille, tu dois manger plus que tes gages à te couvrir d’affiquets ?

— Ma tante ne m’a-t-elle pas laissé des écus dans sa tirelire.

— La pauvre ! Si elle pouvait voir l’emploi que tu en fais !

— Ah ! vous vous chargez bien de la remplacer, Gertrude, avec tous vos sermons !

« Quand on est jeune et jolie fille, c’est trop tentant de se toiletter.

Gertrude s’esclaffa :

— Toi, jolie fille ! Toi, la Nanniche ! Oh ! par exemple, tu en as des illusions !

— Je ne suis pas de votre goût ?… C’est bien dommage ! Tout le monde n’a pas le même avis, fit Annette en se rengorgeant, avec un air, plein de sous-entendus mystérieux.

— Tu ne t’es pas bien regardée, ma fille.

Ah ! si tu ressemblais à nos demoiselles.

Le visage de la jeune servante passa à l’incarnat ; ses petits yeux pétillèrent de colère.

— Nos demoiselles ! Qu’est-ce qu’elles ont donc, de sans pareil ? Vous, la Gertrude, vous ne voyez que les maîtres ! Ah ! si j’étais attifée comme elles !

— Je te vois, avec une jupe à plis et un manteau à pèlerine… tu aurais l’air d’une tonne à bière.

— Moi, j’ai de la santé, j’ai de la fraîcheur… Dites-en donc autant de Mlle Valentine qui n’a seulement pas de chair sur les os, pas de couleurs au visage et des yeux qui regardent dans l’autre monde.

— Ah ! Nanniche, tu ne la trouves pas jolie, ta demoiselle Valentine ?… Dis donc ça, pour voir, devant Philippe Artevelle.

Annette gonfla ses joues et plissa les lèvres d’un air de profond dédain.

— Avec ça, qu’il a l’air amoureux, ce garçon-là !

— Tu le trouves trop grave ?… Tu voudrais qu’il batifolât et qu’il dît des âneries, comme Philéas, le mitron, qui te fait la cour à la porte du boucher… tout se sait, ma petite.

Nanniche toussa, un peu gênée, par les précisions de sa compagne ; elle reprit vivement.

— Ah ! parlez-moi de M. ! Celui-là Pierre ! Celui-là, vrai ! il me plairait.

— Tu n’es pas difficile.

— C’est un garçon avenant qui ne viendrait jamais chez mes maîtres, sans me dire quelque chose : « Bonjour, faible Nanniche… Comment Ça va, fluette enfant ?… » un petit mot aimable, enfin… tandis que M. Philippe, il me passerait sur le corps, sans s’en apercevoir.

— Pour ça, j’en doute.

— Ah ! si je n’étais pas une pauvre servante que personne n’écoute…

— Qu’est-ce que tu dirais ?

— Je dirais que ce mariage-là, ça n’est pas fait.

— Pourquoi donc, Nanniche ?

— Parce que, Mlle Valentine a des moineaux dans la cervelle !

— En voilà une imagination ! Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire que des moineaux, chacun sait ça, ça chante, ça vole, ça ne s’arrête point et que les idées de notre demoiselle en font autant.

— Ma parole, fit Gertrude, en courroux, tu ferais mieux, ma fille, de veiller sur les rats qui courent dans la tienne. J’ai grande frayeur qu’elle ne soit déjà attaquée.

Là-dessus, on atteignit le porche et les parents Stenneverck se retournèrent comme s’ils attendaient quelqu’un ; quant aux jeunes filles, leurs frais visages enfouis dans les grandes passes en entonnoir, elles causaient si bien, qu’elles ne paraissaient point partager l’impatience de leur entourage.

— Ah ! les voici ! dit tout à coup Michel Stenneverck.

— Tu les vois ? demanda le grand-père que son torse raidi empêchait de regarder derrière lui.

— Oui, ils sortent du Canard Vert ; ils seront venus à cheval et, se sentant en retard, auront mis leurs montures à l’auberge.

Deux jeunes gens s’avançaient d’une allure souple et rapide, ayant hâte évidemment de rejoindre le groupe avant son entrée à l’église.

Ils étaient tous deux de haute stature et, quoiqu’ils ne se ressemblassent point, avaient un certain air de famille : la même expression de loyauté et de force tranquille.

C’étaient Philippe et Pierre Artevelle, deux cousins germains, orphelins, ayant hérité d’une belle fortune en terre et que dans la famille Stenneverck, on avait toujours considérés comme les futurs maris de Valentine et de Minna.

Ces demoiselles, jusqu’à ce jour, n’avaient jamais protesté.

Les deux jeunes gens rejoignaient le groupe.

Philippe, l’aîné, avait des traits graves ; sa moustache rasée laissait voir une bouche ferme, un peu sévère, dont le sourire très doux corrigeait l’expression ; à ce sourire on ne pouvait reprocher que d’être un peu trop rare. Les yeux sombres, légèrement perdus dans l’ombre des sourcils rapprochés, étaient profonds mais leur regard semblait empreint d’une sorte de timidité.

Pierre, de même stature, était plus blond et se rapprochait davantage du type flamand ; ses yeux clairs étaient rieurs, comme sa bouche fraîche sous la moustache rousse.

— Allons ! Allons, retardataires ! disait grand-père Frantz, en frappant de sa canne, les dalles ébréchées, que faisiez-vous ?

— Mon cheval s’est déferré, maître Stenneverck, — c’est ainsi que, dans le pays, on désignait l’aïeul, — j’ai dû m’arrêter chez Damicaut, le maréchal.

Tout en répondant, Pierre s’efforçait de rattraper les deux jeunes filles qui déjà s’engageaient sous le porche.

— Hé, Minette, n’allez-vous point, méchante, m’attendre un seul instant ?

L’interpellée se retourna avec un sourire taquin ; elle et sa compagne échangèrent, avec les nouveaux venus, un amical bonjour et une tranquille poignée de main.

— Savez-vous, Minette, reprenait Pierre…

Mais grand-père Frantz lui allongea, sur le bras, un coup de son gros paroissien revêtu de drap noir.

— Veux-tu bien te taire, bavard ! M. le curé monte à l’autel. Après la messe, vous ferez le tour du mail et vous causerez tant qu’il vous plaira.

Docilement, le jeune homme laissa sa phrase inachevée et, bientôt, toute la famille, maîtres et serviteurs, avaient pris place dans les bancs de chêne où depuis deux siècles s’agenouillaient, chaque dimanche les membres de la famille Stenneverck.

Quand la messe fut finie, l’assistance s’éparpilla sur la place, tandis que la cloche sonnait à toute volée et que les enfants de chœur, encore en soutanelle, couraient au presbytère pour s’y acquitter de quelque commission. Le soleil brillait dans le ciel un peu pâle ; les dernières feuilles qui palpitaient aux branches semblaient d’or bruni ; l’air s’était adouci ; il faisait bon flâner un instant sur l’esplanade.

— Allons, fillettes et vous, jeunes gens, faites un tour de mail avant d’aller déjeuner. Les femmes vont rentrer pour préparer la table, Michel reconduira mon père ; quant à moi, ajouta François Stenneverck, je vous attendrai, en fumant ma pipe, sur ce banc.

Tout aussitôt Philippe offrit son bras à Valentine, tandis que Pierre attendait Minna qui causait avec une vieille fermière. Les deux jeunes gens s’éloignèrent, à pas lents, dans les feuilles sèches qui bruissaient sous leurs pieds. C’était un beau couple admirablement assorti ; grands et bien faits tous les deux, avec le même air de douceur grave.

Pourtant la conversation ne s’engageait pas spontanément entre eux ; ils allaient le front baissé, s’amusant à chasser les feuilles d’or.

Valentine releva les yeux, la première, et dit, avec une mine coquette :

— Philippe, comment trouvez-vous mon chapeau ?… mon chapeau de Paris, ajouta-t-elle, avec une satisfaction enfantine.

Il la regarda d’un air embarrassé. Sans doute, il ne voulait point s’en tirer avec un compliment banal.

— Il doit être joli, Valentine, puisque vous l’avez choisi ; mais je vous avoue que je ne connais pas grand’chose à la mode et que, pour mon compte, j’aimerais mieux qu’il dégageât votre nuque et votre front.

— Oh ! Philippe, c’est un modèle tout nouveau.

— Cela ne lui confère pas grand mérite à mes yeux. Je vous aurais tant aimée avec la coiffe de ma grand’mère qui était boulonnaise. Vous auriez été si jolie avec l’auréole légère et les longs pendants d’oreilles qui cliquettent à chaque mouvement.

En dépit du compliment, elle eut une petite moue ennuyée.

— Je ne puis pourtant pas porter la coiffe, puisque ma mère, ma tante, ma cousine ne la portent point.

— Oh ! je le sais, Valentine ; c’est un regret que j’exprime, tout simplement.

Ils continuaient à marcher en silence.

La jeune fille semblait être repartie pour le pays des rêves qu’elle affectionnait. Un peu de tristesse et d’inquiétude se lisait dans les yeux bruns de son compagnon ; pourtant, la distraite ayant buté contre une pierre, il eut pour la retenir un geste de sollicitude grave et tendre qui valait bien un discours, mais qu’elle ne remarqua point.

Les choses se passaient autrement entre Pierre et Minna.

À peine celle-ci prenait-elle congé de la vieille paysanne qui l’avait arrêtée au passage que Pierre, saisissant la main de la jeune fille, la glissait, avec autorité, sous son bras.

— Là, donnez-moi votre petite patte, fit-il, avec satisfaction.

Minna retira aussitôt sa main, d’un air de comique indignation.

— Je vous ai déjà défendu, monsieur, de me traiter avec cette absence de cérémonie. Ma patte !… vraiment, me prenez-vous pour le chat ?

— Oui, Minette, vous me faites songer à quelque chatte blanche, moelleuse, exquise et sans griffes.

— Des griffes !… Je souhaite, à cette heure, en posséder d’assez acérées pour vous punir de votre outrecuidance.

— Je n’en ai cure, ma mie ; elles ne pousseront jamais.

— Et sûr de l’impunité, vous continuerez, monsieur, à me manquer gravement ?

Il la considéra d’un air amusé.

— N’essayez pas de vous mettre en colère ; ça ne vous va pas du tout.

Laissez-moi plutôt regarder, votre frimousse…

— Ma frimousse ! Monsieur, je ne saurais en entendre

davantage. Rendez-moi ma patte, ma main, veux-je dire.

— Jamais de la vie ! Je la tiens et pour toujours !

— Quand donc, monsieur Artevelle, vous ai-je dit qu’il en serait ainsi ?

— Jamais, Minna ! Mais c’est bien inutile, car c’est décidé depuis notre enfance.

Pensez donc, quand vous étiez petite, déjà turbulente et indocile…

— De mieux en mieux.

— Il vous arrivait fréquemment de prendre, l’un dans l’autre, vos deux pieds minuscules et de vous abattre sur le nez.

— Que voici donc de poétiques souvenirs !

— Oui, Minna ; sur ce nez qui est demeuré un peu court…

— Ne vous gênez pas, critiquez mon pauvre visage.

— Un peu court, mais si joli et, déjà, dans ces temps reculés…

— Je suis sans doute sexagénaire, fit-elle, avec résignation.

— Grand-père Frantz qui est l’autorité de la famille, me disait : « Pierre, ramasse ta femme. »

— Et c’est au nom de mes culbutes et de vos sauvetages que vous prétendez m’imposer votre alliance ?

— Oui, Minna, j’affirme que le passé a établi, entre nous, des liens solides et sacrés.

— Il me reste, monsieur, à vous affirmer, à mon tour, qu’on n’épouse pas Minna Stenneverck contre son gré.

— J’attends, avec sérénité, le jour où Minna Stenneverck me démontrera qu’elle me déteste.

— N’exagérez rien, je ne vous déteste pas.

— Pas même ?…

— Pas même… mais, enfin, cela ne suffît pas.

— Cela me suffira, Minette ; maintenant, montrez-moi ce chapeau de Paris.

Elle tourna, vers lui, son visage espiègle qu’elle s’efforçait de rendre grave ; Pierre passa son inspection avec toute l’attention désirable.

— Quelle idée, s’écria-t-il, de vous enfouir sous cet auvent et d’y cacher vos frisons ! Heureusement, en voici quelques-uns qui dépassent et je reconnais qu’ils font assez bon ménage avec votre ruban bleu.

— C’est bien heureux ! Alors, mon chapeau ne vous plaît pas ?

— Il ne peut pas me déplaire, puisque vous êtes dessous ; et, s’il y a une chose incontestable, en ce monde, c’est que vous seriez jolie, même coiffée d’un pot à bière. Là, êtes-vous contente de votre serviteur ?

— Vraiment ! Vous me croyez tellement frivole que vous comptez me désarmer avec un beau compliment ? Apprenez, monsieur, que je ne suis point conquise et que la chose ne sera point aisée.

— Apprenez, mademoiselle, que vous devrez me convaincre et que ce ne sera pas facile.

Ils rirent gaîment et se hâtèrent vers M. Stenneverck qui faisait des gestes d’appel.

— Allons, les amoureux, criait-il, le déjeuner nous attend !