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Les Conquêtes du commandant Belormeau/03

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Éditions de la « Mode Nationale » (p. 35-53).
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III


Valentine Stenneverck, en peignoir de laine blanche, ses brillants cheveux noirs pendant en deux longues tresses sur ses épaules, était agenouillée devant le feu de pommes de pin que la sollicitude maternelle faisait allumer chaque matin, dans sa chambre.

Elle rêvait à sa conversation de la veille, avec Minna ; celle-ci l’avait désenchantée, sans la convaincre.

Soudain, sa porte s’ouvrit sous une brusque poussée et Nanniche pénétra jusqu’à elle, avec l’impétuosité d’une bombe ; contrairement à l’habitude, le visage de la servante s’épanouissait dans un radieux sourire qui lui fermait les yeux aux trois quarts mais qui, par contre, faisait briller une double rangée de dents blanches et pointues,

— Qu’y a-t-il, Nanniche ? demanda Valentine, en se relevant vivement.

— Mademoiselle ne sait pas ce qu’il y a de nouveau ?

Elle n’a rien entendu ?

— Rien du tout, Nanniche ; je ne sais pas ce que tu veux dire ?

Annette, sans souci de l’étiquette, empoigna vigoureusement sa jeune maîtresse par le bras et l’attira devant la fenêtre.

— Regardez, demoiselle.

Celle-ci souleva discrètement le rideau de mousse­line brodé et jeta un coup d’œil au dehors.

— Ah ! fit-elle, gaîment, des soldats.

La place de l’église présentait une animation inaccoutumée ; un détachement militaire arrivé au petit jour y installait son bivouac.

Des hommes emmenaient vers les divers quartiers de la ville leurs chevaux poudreux, fatigués de l’étape ; d’autres rangeaient en cercle les fourgons, et les caissons, tandis que les cuisiniers allumaient les feux pour préparer la soupe. Des curieux se pressaient autour des soldats et c’était, entre eux, un échange de joyeux propos.

— Oui, dit Nanniche, nous avons des soldats, des artilleurs, comme vous pouvez voir. Vrai, vous n’avez rien entendu ? ajouta-t-elle d’un ton de commisération profonde.

— Rien du tout, Nanniche.

— Moi, dès le fin matin, le roulement des caissons, et les pas des chevaux m’ont réveillée ; je me suis dit : c’est de la troupe et, sautant à bas de mon lit, j’ai couru à ma fenêtre… malheureusement il faisait noir et même avec ma chandelle, je ne pouvais rien voir.

— Gageons que tu t’es dédommagée, depuis ?

Nanniche prit son air important.

— Sûrement que je n’aurais pas voulu être la dernière à souhaiter la bienvenue à ces braves gens… Même que madame n’a pas trouvé la chose de son goût.

— Ma petite Annette, maman a raison ; les jeunes filles doivent être réservées, en pareille matière.

— Moi, je suis patriote ; j’aime mon pays ; j’aime les soldats qui le défendent et personne, vous entendez, demoiselle Valentine, personne ne m’empêchera de leur témoigner mes sentiments !

Devant ce retour d’humeur agressive, Valentine se disposait à battre en retraite, quand, de nouveau, Nanniche donna les signes de la plus vive satisfaction.

Reprenant le bras de sa maîtresse, elle la ramena vers la fenêtre avec une telle vigueur que celle-ci eut la crainte de passer au travers des vitres.

— Demoiselle, regardez, regardez ! C’est le commandant. Oh ! le bel homme ! Jamais de ma vie, je n’avais vu un homme pareil ! On dirait le saint Georges de la chapelle.

— Où donc ? fit Valentine, un peu curieuse.

— Là, tout près ; il vient par ici.

Oh ! le bel homme ! reprit-elle, semblant savourer son admiration comme un bonbon délicieux. Ouvrez donc le rideau, mieux que cela, demoiselle, vous n’y voyez rien.

— Non, Nanniche, fit Valentine, retenant l’étoffe légère ; il ne serait pas convenable que cet officier nous voie l’examiner ainsi.

Le commandant du détachement d’artillerie atteignait, en effet, l’extrémité de la place et Mlle Stenneverck dut s’aviser qu’Annette n’avait pas trop amplifié ses éloges.

De haute stature, ses buffleteries faisant valoir sa taille bien prise, l’officier portait, avec une mâle fierté, l’uniforme sombre et le colback à flamme rouge. En, cet instant, comme s’il eut deviné au tremblement du rideau de la fenêtre, l’examen sympathique dont il était l’objet, il leva la tête et Valentine, éblouie par la beauté de l’homme et le prestige de sa tenue militaire, put contempler des traits nobles et réguliers, des yeux superbes et, sous la moustache bien cirée, un sourire étincelant.

— Hé bien, demoiselle, qu’est-ce que vous en dites ? demanda Nanniche.

— C’est un magnifique soldat, répondit la jeune fille.

— Moi, reprit la grosse servante, un homme comme cela, je le suivrais au bout du monde.

— Oh ! Nanniche ! fit Valentine, scandalisée.

Mais déjà Nanniche prenait un air sévère.

— Qu’est-ce que vous pensez donc, demoiselle ? Je le suivrais comme cantinière, bien entendu.

Valentine ne put s’empêcher de rire de la pres­tesse avec laquelle se retournait Annette, et celle-ci, dégringolant l’escalier qui gémissait sous la charge, alla contempler l’artillerie de plus près.

Pour être véridique, avouons que Mlle Stenneverck fit sa toilette avec plus de rapidité qu’elle n’en appor­tait d’habitude à cette importante opération. Aussi entra-t-elle dans la salle à manger à une heure inac­coutumée.

Grand-père Frantz, toujours malin, en fit aussitôt la remarque.

— L’artillerie fait des miracles, dit-il ; voici ma petite-fille qui paraît trois heures seulement après l’aurore.

Le vieillard se tenait debout devant la fenêtre et s’amusait du va-et-vient des arrivants.

— Que vous êtes taquin, grand-père, fit Valentine, en lui tendant son front ; vous oubliez que, de ma chambre, j’en pouvais voir tout autant.

— Le bruit t’avait-il réveillée ?

— Pas le moins du monde. C’est Nanniche, Nan­niche radieuse, qui est venue m’annoncer la nouvelle.

— Parlons-en de Nanniche… Ta mère n’a point fini de se tourner le sang ; il n’y a pas moyen de la déra­ciner du seuil de la porte ; elle a déjà tenu conversa­tion avec une demi-douzaine de soldats.

— Il y a longtemps, grand-père, que nous n’avions eu de troupes.

— Hé oui ; nous ne sommes plus sur le chemin de la frontière, depuis qu’on a tracé la grande route.

Autrefois, du temps de l’empereur, nous ne voyions que cela, des détachements militaires.

— Cela met un peu de gaîté dans la ville.

— Oui et les gens de France font toujours bonne mine à l’uniforme.

— Il est probable que ceux-ci ne feront que passer et qu’ils nous quitteront ce soir…

— Ton père va nous dire cela en rentrant déjeuner.

En cet instant, Mme Michel parut, l’air excédé.

— Mon père, dit-elle, je crois qu’il me faudra recourir à votre autorité pour faire rentrer Nanniche. Il y a une dizaine de soldats dans la cour, avec leurs chevaux ; sans doute ont-ils l’ordre de s’installer ici ?… Mais c’est Nanniche qui les reçoit et qui pérore au milieu du groupe ; l’un deux s’est déjà permis de la prendre par la taille.

— Ah ! ma fille, ce garçon-là a le bras long. Je vais voir ce qui se passe.

Appuyé sur son bâton, grand-père Frantz se rendit dans la cour.

— Allez à vos fourneaux, Annette ; je vais installer, moi-même, ces bons garçons.

Très rouge, mais n’osant résister, la servante rentra dans la cuisine, bien mal disposée à recevoir la mercu­riale qui l’y attendait.

— Vous voici, enfin, Nanniche, s’écria Mme Michel, indignée ! N’avez-vous pas de honte à rester, ainsi, au milieu de tous ces soldats ?

— Pourquoi aurais-je honte ? Je faisais mon service ; ces militaires viennent pour loger leurs bêtes ; il me fallait bien leur indiquer les écuries.

— Ce n’est pas votre office et Guillet, le charretier, était dans la cour.

— Je n’ai jamais rencontré Guillet quand j’ai eu besoin de lui ; s’il était là, je ne l’ai point vu.

— Dans tous les cas, vous ne deviez pas prolonger l’entretien, ni surtout permettre à ces soldats de se familiariser ainsi.

— Des familiarités !… Je voudrais bien voir ça ; ce n’est pas avec moi que c’est à craindre.

— Oh ! Nanniche ! Pouvez-vous dire ? L’un d’eux vous tenait par la taille.

— Je suis bien fâchée de le dire à madame, mais elle a rêvé pour sûr ; je ne me suis point aperçue de cela.

— Par exemple, c’est trop fort !

— Ce soldat aura fait un geste que madame, à distance, aura mal interprété.

— Enfin, Nanniche, je ne veux pas, si ce détachement séjourne quelque temps à Wattignies, que vous soyez toujours à converser avec les militaires.

— Madame, dit Nanniche, solennelle et mettant la main sur son cœur, je l’ai déclaré pas plus tard que ce matin à Mlle Valentine, moi, je suis patriote, j’aime la France et nul ne m’empêchera de témoigner mon amitié à ses défenseurs.

— Mais vous vous perdrez, ma pauvre fille ! Oh ! une nièce de Catherine.

— Eh bien, si j’oublie ma défunte tante, ce ne sera pas la faute de madame.

Mme Michel rentra dans la salle à manger, désespérée de son impuissance.

Grand-père Frantz, ayant cordialement pris congé des artilleurs, rentra à son tour.

— Mon père, s’écria la bonne dame, je n’obtiendrai pas qu’Annette se comporte de façon convenable.

— Ma fille, ne vous mettez donc pas martel en tête. Si quelqu’un de ces bons garçons l’enlève, il nous rendra un fameux service.

— Oh ! mon père, une nièce de Catherine !

Michel Stenneverck rentra pour déjeuner ; les siens l’attendaient avec impatience, car dans les petits pays le moindre événement prend de l’importance et chacun désirait savoir si ce détachement militaire séjournerait à Wattignies.

— Comment se fait-il, demanda grand-père Frantz, que de l’artillerie passe par ici ; nous ne sommes plus sur le chemin de là frontière.

— Mon père, ces batteries se rendaient à Hondschoote ; mais il paraît qu’une épidémie de typhus s’est abattue sur les chevaux, les cantonnements doivent être désinfectés et le commandant du groupe a reçu l’ordre de s’arrêter ici.

— Pour combien de temps ?

— C’est ce qu’on ignore ; on croit généralement que leur séjour se prolongera une partie de l’hiver.

— S’il en est ainsi, fit Mme Michel, je suis bel et bien perdue ; je ne ferai plus rien de Nanniche.

Son mari se mit à rire.

— Espérons, ma pauvre femme, que son enthou­siasme passera et qu’elle, se blasera sur le spectacle.

— Oh ! si j’étais bien sûre qu’elle s’en tint au spectacle.

— Père, demanda Valentine, avez-vous vu le commandant ?

— Le beau commandant ?… On m’a déjà présenté à lui ; c’est un homme aimable et je te concède, ma fille, que c’est un bien beau commandant.

— Nanniche m’a déjà rebattu les oreilles avec cet officier ; est-il vraiment si remarquable ?

— Absolument, ma femme ; tu le verras, car il fera des visites, s’il ne repart pas immédiatement.

— Chez qui va-t-il loger ?

— Je n’en sais rien ; j’ai rencontré notre maire qui m’a aimablement demandé si je préférais rece­voir un officier ou un certain nombre de cavaliers ?

Michel Stenneverck cligna de l’œil, en désignant sa fille.

— J’ai répondu, en le remerciant de la prévenance, qu’ayant de vastes locaux, j’aimais mieux recevoir de simples soldats.

En cet instant, la porte s’ouvrit et François Sten­neverck parut.

— Ne vous dérangez pas, dit-il, à sa belle-sœur qui se levait : continuez à déjeuner. Je passais et je n’ai pu résister au désir de vous faire part d’une nouvelle qui m’a bien amusé.

— Quoi donc, oncle François ? fit Valentine dont les yeux brillaient de curiosité.

— Gageons, fille d’Ève, que vous avez déjà vu le commandant ?

— Mon oncle, je ne ferai point de difficultés pour vous avouer que je l’ai contemplé, tout à mon aise, derrière mon rideau.

— C’est le commandant Belormeau et, ma foi, il faut convenir qu’il a de la branche… Or, devinez chez qui cet animal de Faverger a imaginé de le mettre en logement ?

Grand-père Frantz leva son index déformé :

— Chez Mlle Herminie de Batanville, dit-il.

— Vous y êtes, grand-père, avec vous il n’y a pas de plaisir ; vous trouvez tout de suite.

— C’est une vengeance !

— La pauvre demoiselle en aura la jaunisse.

— Un homme sous son toit et un militaire, par surcroît.

— Comment cela va-t-il se passer ?

— Vous devinez, reprit le brasseur, que les curieux s’en donnent à cœur joie. La mère Nicard, qui est bien la plus enragée commère que je connaisse, a élu domicile à la fontaine, afin de pouvoir surveiller la porte de l’hôtel de Batanville : on s’attendait à des scènes curieuses ; peut-être à une expulsion violente du beau militaire par la toute dévouée Benoîte…, rien de tout cela ne s’est produit. On a vu, à neuf heures, le commandant Belormeau, suivi de son ordonnance portant les cantines, sonner à la porte de Mlle Herminie. Benoîte est venue ouvrir ; il y a eu, entre elle et les arrivants, un assez long conciliabule, à la suite duquel les deux hommes sont entrés. Un quart d’heure plus tard, le commandant est ressorti, laissant l’ordonnance et les valises, ce qui a fait croire que les choses s’étaient arrangées, mais comment ?… Par quel miracle ! Bien des gens, et j’en suis, auraient donné deux écus pour assister à la séance… Sans écus, nous allons le savoir.

Ce matin-là, Mlle de Batanville, en robe de chambre et en caline de nuit, savourait ses rôties et son café à la crème, au coin d’un bon feu.

Sur ses genoux, son chat, Vicomte, descendant, lui aussi, d’une noble lignée, matou dodu et fourré, témoignait de sa satisfaction par un ronron assourdissant.

Benoîte allait et venait par la pièce, réparant le désordre matinal, tout en causant familièrement avec sa maîtresse. Les faits et gestes de Vicomte fournissaient la matière de ce premier entretien.

Ce chat était d’un caractère essentiellement fantasque. Tantôt il arrivait, ventre à terre, se jetait sur sa maîtresse, lui léchant les mains, l’assommant de coups de tête, lui prodiguant les marques d’une tendresse passionnée, généralement suivie des manifestations d’un appétit redoutable ; tantôt il était languissant et câlin, se laissait choir, sur le dos, avec des yeux mourants, des pattes recourbées en crochet et n’acceptait qu’un peu de lait avec un biscuit qu’il grignotait avec détachement ; ou bien, sans qu’on sût pourquoi, il se montrait d’une froideur déconcertante, montait l’escalier en s’arrêtant à chaque marche, se pourléchant avec obstination, sans daigner entendre les plus tendres appels ni paraître s’apercevoir des caresses. Ces matins-là, ordinairement, il n’avait pas faim.

L’humeur versatile de Vicomte tenait sa maîtresse en perpétuelle inquiétude et, suivant la loi illogique qui régit les cœurs humains, elle ne l’en aimait que mieux.

Donc, Mlle Herminie, ayant achevé son café, reposait sur un guéridon, placé à ses côtés, sa tasse de faïence à fleurs d’or quand un coup de sonnette énergique ébranla la maison.

Benoîte, qui pliait la couverture, demeura un bras en l’air.

— Qui cela peut-il être ?… La laitière et le facteur sont passés et ce n’est pas encore l’heure du boulanger.

Tandis qu’elle se livrait à des suppositions variées, un second coup de sonnette non moins impérieux retentit.

— C’est un pauvre peut-être ? dit Mlle Herminie.

— Il ne faudrait plus que cela, que les mendiants se mettent à sonner de cette façon.

— Regarde donc, Benoîte.

Celle-ci ouvrit la fenêtre et, de stupéfaction, faillit se laisser choir.

— Mademoiselle, clama-t-elle, en se retournant tout hébétée, mademoiselle ; ce sont des militaires.

— Des militaires ! s’écria Mlle Herminie, en sursautant au grand mécontentement de Vicomte ; sûrement ils se trompent d’adresse.

Benoîte, il te faut bien aller y voir ; mais ma bonne fille, sois prudente ; n’entre pas aisément en conversation avec ces inconnus.

— Mademoiselle sait bien qu’elle peut être tranquille, je vais les expédier, et rondement !

La servante descendit, ouvrit brusquement la porte et se trouva en présence du commandant Belormeau qui, une main sur la poignée de son sabre, de l’autre frisait sa moustache.

Benoîte, comme ses pareilles, pensa : « Oh ! le bel homme ! » et laissa, naïvement, voir sur son visage la couleur de ses pensées.

Le commandant, habitué à lire l’admiration dans les yeux féminins jeunes ou vieux, sourit avec complaisance, pas du tout blasé sur la saveur des hommages que lui valait sa belle mine.

— Ma bonne femme, dit-il, c’est bien ici que demeure Mlle de Batanville ?

— Oui, mon général, répondit Benoîte, troublée, et étonnée.

— Je ne suis que commandant ; le commandant Belormeau. Votre maîtresse peut-elle me recevoir ?

— Non, monsieur le commandant.

— Pourquoi ? Est-elle absente ?

— Non, monsieur le commandant.

— Est-elle malade ?

— Non, monsieur le commandant.

— Mais, alors ?…

— Mademoiselle ne reçoit pas les hommes.

— Quel âge a-t-elle donc ?

— Je ne suis pas indiscrète ; mais enfin, pour plus jeune que moi, elle ne l’est pas.

— Mais, alors ?… répéta véhémentement l’officier.

— C’est comme ça, fit Benoîte qui reprenait ses esprits et le ton qu’elle avait pour parler aux êtres masculins.

— Il faudra cependant bien que Mlle de Batan­ville me reçoive, ne serait-ce que pour m’apprendre ce que je dois faire de ce billet de logement.

— Qu’est-ce que c’est que ce papier-là ?

— L’ordre donné, par le maire de Wattignies, à Mlle de Batanville, d’avoir à me loger pendant la durée de mon séjour en cette localité.

— Il en a un toupet, ce maire-là ! cria Benoîte indignée. De quoi se mêle-t-il, je vous le demande ?… Envoyer un homme, deux hommes ! et des militaires encore ! chez une femme, non, deux femmes seules, pas mariées ! Ça ne se serait jamais vu !

— Voyons, ma bonne femme, reprit le commandant avec une commisération indulgente, il n’est pas pos­sible que vous soyez assez peu au courant de certains usages, pour ignorer que les soldats, au cours de leurs déplacements, logent chez l’habitant ?

Des souvenirs confus s’éveillèrent dans l’esprit de Benoîte.

— Donnez-moi votre papier, dit-elle, je vais le porter à mademoiselle.

Elle fit un mouvement pour refermer la porte au nez des intrus ; mais l’officier étendit vivement son sabre.

— Non pas, s’exclama-t-il, j’ai les pieds gelés ; je veux bien attendre, mais au coin d’un bon feu.

— Du feu, je n’en ai qu’à la cuisine, elle ne serait pas à la hauteur.

— J’irai volontiers à la cuisine ; voyons, ma bonne femme, déridez-vous.

De plus en plus renfrognée, au contraire, Benoîte fit entrer les deux hommes, leur passant des chaises de bois blanc, devant l’âtre.

— Voilà une bourrée, arrangez-vous, dit-elle, renonçant définitivement aux cérémonies.

Elle monta l’escalier quatre à quatre.

Mlle Herminie, ayant perçu le bruit de l’explication, l’attendait avec impatience.

— Qu’y a-t-il, Benoîte ?

— Une affaire extraordinaire, mademoiselle ; une chose comme on n’en a jamais vu ! Les deux militaires veulent loger chez nous !

— Mais cela ne se peut pas, fit la vieille demoiselle épouvantée ; je suis une femme seule ; cette prétention est inadmissible et inconvenante.

— Je le leur ai expliqué ; mais il paraît que c’est le maire qui a fait ce beau coup-là… Il nous en veut, sûrement ; je le disais à Mademoiselle que ce Faverger lui faisait des yeux comme des pistolets.

— Je ne sais pas, ma fille. Pourquoi m’en voudrait-il ? Je ne lui ai jamais fait d’offense.

— Mademoiselle n’a pas voulu le recevoir ; les hommes sont tous comme ça : ils veulent être reçus !

— Mais j’y songe, reprit Mlle Herminie, en prenant sa caline à deux mains, dans un geste d’anxieuse perplexité, autrefois, quand les passages de troupes étaient plus fréquents, c’est toujours à l’hôtel de Batanville que revenait l’honneur d’abriter l’officier le plus élevé en grade.

J’ai souvenir d’avoir vu, chez mon grand-père, des colonels, des généraux et même un maréchal de France… Tu faisais, ma fille, un jugement téméraire ; le maire n’a fait que son devoir en maintenant le privilège de ma maison ; je reconnais que c’est à moi qu’il échoit de loger ce commandant, si toutefois il n’a pas de supérieurs.

Qu’eût dit Blaise Faverger, s’il lui eût été donné de voir, ainsi, rater sa vengeance ?

— Je ne puis renvoyer le commandant, reprit Mlle Herminie, sans manquer à toutes les traditions patriotiques de ma famille ; d’un autre côté, installer un homme dans ma propre maison m’apparaît impossible.

— Alors, mademoiselle ? interrogea Benoîte, ouvrant ses longs bras, en un signe d’impuissance et d’incompréhension.

Mlle Herminie prit, à nouveau, sa caline entre ses mains et, soudainement, une inspiration sembla en jaillir.

— Dieu soit loué ! s’écria-t-elle, avec un soupir de soulagement ; je tiens une solution ! Le pavillon du jardin est encore en bon état ?

— Il est fermé ; il sent le moisi et il n’est pas meublé.

— Tu l’aéreras, tu le chaufferas et tu y transporteras les meubles de la chambre verte. Nous donnerons, au commandant, la clef de la petite porte. Il sera chez lui sans être chez moi, et j’aurai, s’écria Mlle Herminie, triomphante, concilié le souci de mon honneur patriotique avec celui des convenances, qui ne doit jamais abandonner une femme.

Il y avait longtemps que la bonne demoiselle n’en avait tant dit ; elle s’arrêta, tout essoufflée. Mais Benoîte levait au ciel des bras désespérés.

— Mademoiselle, je veux bien nettoyer le pavillon, balayer, épousseter, laver, faire tout ce que vous voudrez ; je veux bien y brûler nos meilleures bûches, si ça vous convient ; mais je ne peux pas y transporter, toute seule, les meubles de la chambre verte… de l’acajou massif,… un lit comme une chambre, une armoire comme une maison ; c’est pour le coup qu’il en faudra un homme !

— C’est vrai, je n’avais pas songé à cela, soupira Mlle Herminie… qui pourrions-nous demander de parfaitement convenable ?

— Convenable ou non, mademoiselle, je n’en connais pas.

— Peut-être cet officier pourrait-il te laisser son ordonnance pour t’aider à emménager ?

— Oui, je crois que ce garçon ferait mon affaire.

— Je compte, ma fille que tu seras très prudente et que tu demeureras aussi réservée au cours de ce travail en commun, que tu l’as toujours été ?

— Vrai, si mademoiselle doute encore de moi ?

— Je ne doute pas de toi, Benoîte, mais je sais qu’il faut se défier des hommes, des militaires surtout… Si tu allais trébucher dans quelque piège ?…

— Que mademoiselle, se rassure ; ils n’en tendront pas en mon honneur. Il y a trente ans, je ne dis pas.

— Ma fille, dit sévèrement Mlle Herminie, il n’y a pas d’âge pour une femme, en ce qui concerne sa pudeur et sa prudence. Va communiquer à cet officier l’arrangement que je lui propose et s’il lui agrée, prie-le de te laisser son ordonnance pour t’aider à l’aménagement du pavillon.

— J’y vais, concéda Benoîte ; mais ça va être rudement embêtant deux hommes comme ça, dans la cour. Si le grand n’avait pas eu tant de galons je les aurais expédiés à coups de manche à balai, sans consulter mademoiselle. Il aurait pu aller se plaindre à notre maire, j’en garde autant à son service… Et mademoiselle qui s’imagine qu’il a voulu lui faire honneur, comme du temps de son grand-père !… Elle est ma maîtresse, je n’ai pas à la contredire, mais je pense ce que je veux des prévenances de M. le maire…, et si jamais je peux les lui rendre…

Tout en monologuant, Benoîte descendait l’escalier elle rentra dans la cuisine.

Le commandant avait brûlé toute sa bourrée et s’étirait avec satisfaction devant la flamme claire, tandis que son subordonné, assis sur le bord de sa chaise, contemplait ses godillots.

— Eh bien ! ma bonne femme, s’écria l’officier, quelle nouvelle m’apportez-vous ? Me garde-t-on, dans ce noble logis ou me chasse-t-on honteusement ?

— Ma foi ! ni oui, ni non, répondit Benoîte.

— Expliquez-vous.

— Voici : mademoiselle dit que, du temps de son grand-père, les officiers de passage, les généraux, les colonels, toute la boutique, enfin, logeaient ici et qu’elle ne peut pas faire autrement que son grand-père.

— Alors ?…

— Mais elle dit aussi que c’est bien peu convenable, pour des femmes sans protecteur, d’installer comme ça des hommes dans la maison.

— Alors, quoi ? s’écria le commandant, impatienté.

— Alors, il y a un pavillon dans le jardin ; il y a deux chambres ; on vous fera du feu tant que vous voudrez ; on vous donnera la clef de la porte de sortie ; vous serez comme chez vous. Si ça vous convient, vous n’avez qu’à le dire.

— Mais ça me convient à merveille. Quand sera-t-il prêt, votre pavillon ?

— Ce soir, si vous voulez me laisser votre astiqueur pour transporter les meubles ?

— Volontiers ! Tu entends, Joseph, tu passes, pour la journée, au service de mademoiselle ?… Voyons, dites-moi votre nom ?

— Benoîte, dit-elle, un peu déridée.

— Donc, mademoiselle Benoîte, je vous laisse mon ordonnance ; c’est un garçon de tout repos ; il a laissé sa promise au pays et ne lui fait jamais d’infidélité, vous pourrez épousseter en sa compagnie, tant qu’il vous plaira et sans le moindre danger…

La servante haussa les épaules.

— Ne vous tourmentez pas de ça, monsieur le commandant. S’il ne marchait pas droit, allez, je ne serais pas embarrassée pour le remettre dans son chemin. Je ne suis pas si apeurée que mademoiselle.

Le commandant se mit à rire.

— C’est bon, dit-il, je vous laisse. Présentez mes hommages à votre maîtresse et faites en sorte que ma chambre soit prête ce soir. J’ai hâte de m’étendre dans un bon lit.

Le commandant sortit, faisant sonner ses éperons sur les dalles du vestibule.

Déjà, Joseph, un garçon court, au front carré et aux yeux doux, enlevait sa veste pour se mettre à la besogne.

Benoîte l’emmena dans le pavillon qu’ils commencèrent à nettoyer et pendant la première demi-heure de travail, étouffés par la poussière, ils ne soufflèrent mot. Mais quand ils y virent clair, Benoîte se décida à demander au garçon ; qui avait vraiment l’air d’un bien bon jeune homme, de quel pays il était.

Ce fut comme si elle ouvrait le conduit d’une source ; une lueur de joie brilla dans les yeux nostalgiques de Joseph Quellec et d’une voix douce, un peu basse, il se mit à décrire sa terre de granit au ciel gris perle.

Il évoqua, pour Benoîte, les chênes tordus par le vent du large ; les landes que les ajoncs fleurissent d’or, même au cœur de l’hiver et la mer, la mer sévère et belle, étalant ses vagues vertes ou bleues, crêtées d’écume, sur le sable fin de la grève ; puis il parla de son père, emporté par la tempête avec sa barque. La Marie-Jeanne, sur les récifs où ils s’étaient brisés ; de sa vieille mère qui gagnait son pain à raccommoder des filets en fumant sa pipe de terre brune ; enfin de sa promise, Marianick, la douce fille qui avait des cheveux d’or pâle, des yeux, couleur de la vague et qui portait, le dimanche, un tablier de soie et une croix d’argent à son cou. C’était un soir de pardon devant la bonne dame d’Auray, qu’ils avaient échangé leurs promesses.

Tout en parlant, Joseph ne s’arrêtait point de travailler et Benoîte l’écoutait, toute émue par sa simple histoire. Soudain, l’ordonnance jeta un coup d’œil à la pendule d’albâtre que la servante venait de rendre à la vie et poussa une exclamation de détresse.

— Qu’est-ce qu’il y a, fit Benoîte ; je parie que vous vous êtes pincé le doigt ?

— C’est bien pis, mademoiselle ; j’ai laissé passer l’heure de la soupe.

— Pour une fois, vos camarades vous la garderont bien ?

— Oh ! mais non, mademoiselle ; chacun pour soi, dans le métier militaire ; si vous n’êtes pas là, tant pis pour vous.

— Vous irez à l’auberge.

Il frappa, d’un geste éloquent, sur la poche de sa veste.

— Je n’en ai pas les moyens.

— Il faut le dire à votre commandant.

— Oh ! mademoiselle, je ne voudrais pas l’ennuyer de ça. J’ai oublié, j’en porterai la peine, ajouta-t-il avec un gros soupir ; seulement, d’ici la soupe de ce soir ; c’est long !…

Benoîte se gratta l’oreille…

Voilà-t-il pas qu’il lui prenait envie de faire déjeuner ce petit soldat… Mais que dirait mademoiselle, qui lui avait tant recommandé la réserve, si elle apprenait qu’elle en était déjà là ?…

Pourtant c’est dur de garder sa faim, quand on est jeune… Mademoiselle avait bon cœur, elle n’aimerait pas à laisser pâtir personne ; elle ne blâmerait pas Benoîte, pour si peu… Et puis, enfin, elle lui conterait cela, plus tard, quand elle aurait mieux le temps.

— Mon garçon, dit-elle, j’ai bien une tranche de veau rôti…

— Oh ! mademoiselle, fit Joseph, en rougissant jusqu’aux oreilles, ce n’est pas pour cela que je vous ai dit…

— Laissez donc ; d’abord ce rôti, je n’en sais pas que faire ; puis mes poules ont pondu.

— Mademoiselle, la viande, ça suffit.

— Asseyez-vous là, devant cette petite table.

— Je ne veux pas vous causer tant de dérangement ; j’irai bien à la cuisine.

— Non, fit vivement Benoîte ; ça ne plairait peut-être pas à mademoiselle ?… vous comprenez, des femmes seules ?…

Franchement, non, Joseph Quellec ne comprenait pas les scrupules de la servante, mais il la trouvait, en cet instant, infiniment séduisante ; pas à la façon de sa promise, bien entendu.

En un tour de main, Benoîte eut disposé ses victuailles sur la table, entre une miche tendre et une bouteille de vin.

Le pauvre Quellec qui avait passé la nuit sur la route et qui trimait depuis l’aurore, souriait à ces préparatifs.

— Oh ! mademoiselle, répétait-il, confus, vous êtes trop bonne ; mais, vrai, j’ai grand’faim.

— Mangez donc, mon cher enfant, fit Benoîte. Elle se mordit la langue… elle avait dit : mon cher enfant… Mademoiselle trouverait cette appellation trop amicale ; elle dirait qu’elle sortait de la réserve… Enfin, il n’était plus temps et puis, comment l’appeler ce petit ?…

Résolument, elle reprit : 

— Mangez tout à votre aise, mon pauvre enfant ; pendant ce temps-là, je vais faire déjeuner, mademoiselle.