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Les Consolations (Sainte-Beuve)/À Fontaney

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Les ConsolationsMichel Lévy frères. (p. 39-43).


IX

À FONTANEY


Cella continuata dulcescit, et male custodita tædium generat et vilescit. Si in principio conversionis tuæ bene eam incolueris et custodieris, erit tibi postea dilecta amica et gratissimum solatium.
De Imit. Christ. lib. I, cap. xx.


Ami, soit qu’emporté de passions sans nombre,
Après beaucoup de cris et de chutes dans l’ombre,
Comme aux jeux un vaincu qui dételle ses chars,
Vous arrêtiez votre âme, et de vos sens épars
Réprimiez la fureur trop longtemps effrénée ;
Soit que, fermant carrière à votre destinée,
Le premier vent vous ai rejeté dans le port ;
Qu’un amour malheureux, vous assaillant d’abord,
D’un voyage plus long vous ait ôté l’envie,
Et que, sans voir ouvrir, heurtant à cette vie,
Vous vous soyez, bien jeune, assis, le cœur en deuil,
Comme un amant, la nuit, qui s’assied sur un seuil ;
Ou soit encor que, plein de candeur et de joie,
Vous cheminiez en paix dans votre douce voie,

De l’amour ignorant les dons ou la rigueur,
Et qu’homme vous viviez dans l’enfance du cœur :
— Ami, — si vous avez, aux champs, à la vallée,
Fait choix, pour y cacher une vie isolée,
Pour y mieux réfléchir à l’homme, à l’âme, à Dieu,
D’un toit simple et conforme aux ombrages du lieu ;
Si, certain désormais de l’avoir pour demeure,
D’y consacrer au Ciel vos jours heure par heure,
Vous n’y voulez plus rien du monde et des combats
Où la chair nous égare, — Ami, n’en sortez pas.
Laissez ce monde vain s’agiter et bruire,
Ses rumeurs se choquer, gronder et se détruire ;
Sa gloire luire et fondre, et sa félicité
Se gonfler, puis tarir, comme un torrent, l’été.
Ne précipitez plus ce flot noir et rapide
À travers le cristal de votre lac limpide ;
Ne lancez plus vos chiens avec le sanglier
Dans la claire fontaine, amour du peuplier :
Mais restez, vivez seul ; et bientôt le silence,
Ou le bruit des rameaux que la brise balance,
La couleur de la feuille aux arbres différents,
Les reflets du matin dans les flots transparents,
Ou, plus près, le jardin devant votre fenêtre,
Votre chambre et ses murs, et moins encor peut-être,
Tout vous consolera ; tout, s’animant pour vous,
Vous tiendra sans parole un langage bien doux,
Comme un ami discret qui, la tête baissée,
Sans rien dire comprend et suit votre pensée.
La solitude est chère à qui jamais n’en sort ;
Elle a mille douceurs qui rendent calme et fort.
Oh ! j’ai rêvé toujours de vivre solitaire
En quelque obscur débris d’antique monastère,
D’avoir ma chambre sombre, et, sous d’épais barreaux,
Une fenêtre étroite et taillée à vitraux,

Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive
Qui perce le granit et festonne l’ogive ;
Et frugal, ne vivant que de fruits et de pain,
De mes coudes usant ma table de sapin,
Dans mon fauteuil de chêne aux larges clous de cuivre
J’ai rêvé de vieillir avec plus d’un vieux livre.
On fouille avec bonheur au fond de ses tiroirs :
On a d’autres recoins mystérieux et noirs
Sous l’escalier tournant, près de la cheminée,
Où jamais on ne touche ; où, depuis mainte année,
La poussière s’amasse incessamment et dort.
Ce demi-jour confus qui vient d’un corridor
Donne sur un réduit, où, dans un ordre étrange,
Mille objets de rebut, tout ce qui s’use et change,
Des papiers, des habits, un portrait effacé
Qui fut cher autrefois, un herbier commencé,
Pinceaux, flûte, poignards sur la même tablette,
Un violon perclus logé dans un squelette,
Tout ce qu’un docteur Faust entasse en son fouillis
Se retrouve, et nous rend des temps déjà vieillis.
Si parfois, de loisir, ou cherchant quelque chose,
On entre là dedans, et que l’œil s’y repose
Tirant de chaque objet un peu de souvenir,
Comme en nous le passé va vite revenir !
Comme on s’égare encore en songes diaphanes !
Comme les jours enfuis des passions profanes,
Des danses, des concerts, des querelles d’amour,
De l’étude adorée et quittée à son tour,
Jours d’inconstance aimable où la faute a des charmes,
S’éveillent en riant à nos yeux pleins de larmes !
Combien le seul aspect d’un vêtement usé
Peut rajeunir un cœur qu’on croyait épuisé !
Non, jamais dans les bois, foulant l’herbe fleurie
Un soir d’automne, on n’eut plus fraiche rêverie.


Mais c’est peu du passé ; tous ces restes poudreux,
Ces débris, où vont-ils ? où vais-je derrière eux ?
Tandis qu’en proie aux vers, et, parcelle à parcelle,
Ils retournent grossir la masse universelle :
Que, voltigeant d’abord au hasard et sans choix,
Puis retombant bientôt sous de secrètes loix,
Ils doivent, retrempés dans le courant des choses,
Changer, vivre peut-être, ou fleurir dans les roses,
Ou briller dans l’abeille, atomes éclatants,
Selon que le voudront la Nature et le Temps ;
Moi qui suis là debout, qui les vois et qui pense,
Qui sens aussi qu’en moi la ruine commence,
Moi vieillard avant l’âge, aux cheveux déjà gris,
Et qui serai poussière avant tous ces débris,
Quand je porte le sort de mon âme immortelle,
Mourant, lui laisserai-je une chance moins belle ?
La laisserai-je en risque, après l’exil humain,
D’errer comme un atome au bord d’un grand chemin,
Sans se mêler joyeuse au Dieu que tout adore,
Sans remonter jamais et sans jamais éclore ?

Ainsi rien ne distrait un cœur religieux ;
Les plus humbles sentiers le ramènent aux Cieux ;
Sa vie est un parfum de lecture choisie,
De contemplation, d’austère poésie ;
Il sait que la nuit vient, que les instants sont courts,
Et médite longtemps ce qui dure toujours.
Ô de l’homme pieux éclatante nature !
Noble sublimité dans une vie obscure !
Rembrandt, tu l’as comprise ; et ton pinceau divin,
Tantôt puisant la flamme au front du Séraphin,
Tantôt rembrunissant sa couleur plus sévère,
Nous peint l’homme ici-bas qu’un jour lointain éclaire,
Le peint vieux, à l’étroit et manquant d’horizon,

Recueilli dans lui-même au fond de sa maison,
Courbé, passant les jours en lecture, en prière,
Et tourné du côté d’où lui vient la lumière.
Des plus cachés destins tu montres la hauteur ;
Sous ta main le rayon sacré, consolateur,
Aux ténèbres se mêle et les dore au passage,
Comme l’Ange apportant à Tobie un message,
Comme une lampe sainte, ou l’étoile du soir
Annonçant aux bergers le Dieu qu’ils allaient voir.
C’est le symbole vrai des justes en ce monde ;
Plus qu’à demi voilés d’obscurité profonde,
Toujours ils ont passé, Rembrandt, et passeront
Tout en noir et dans l’ombre, une lumière au front.

Août 1829