Les Consolations (Sainte-Beuve)/Texte entier

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Les Consolations (Sainte-Beuve)
Poésies de Sainte-Beuve Michel Lévy frères (pp. 3-127).
A VICTOR H.

Mon Ami, ce petit livre est à vous ; votre nom s’y trouve a presque toutes les pages ; votre présence ou votre souvenir s’y mêle à toutes mes pensées. Je vous le donne, ou plutôt je vous le rends ; il ne se serait pas fait sans vous. Au moment où vous vous lancez pour la première fois dans le bruit et dans les orages du drame, puissent ces souvenirs de vie domestique et d’intérieur vous apporter un frais parfum du rivage que vous quittez ! Puissent-ils, comme ces chants antiques qui soutenaient le guerrier dans le combat, vous retracer l'image adorée du foyer, des enfants et de réponse !

Pétrarque, ce grand maître dans la science du cœur et dans le mystère de l'amour, a dit au commencement de son Traité sur la Vie solitaire : « Je crois qu’une belle âme n’a de repos ici-bas à espérer qu’en Dieu, qui est notre fin dernière ; qu’en elle-même et en son travail intérieur ; et qu’en une âme amie, qui soit sa sœur par la ressemblance. » C’est aussi la pensée et le résumé du petit livre que voici.

Lorsque, par un effet des circonstances dures où elle est pla

cée, ou par le développement d’un germe fatal déposé en elle,
une âme jeune, ardente, tournée à la rêverie et à la tendresse,
subit une de ces profondes maladies morales qui décident de sa
destinée ; si elle y survit et en triomphe ; si, la crise passée, la
liberté humaine reprend le dessus et recueille ses forces éparses,
alors le premier sentiment est celui d’un bien-être intime, délicieux, vivifiant, comme après une angoisse ou une défaillance.
On rouvre les yeux au jour ; on essuie de son front sa sueur
froide ; on s’abandonne tout entier au bonheur de renaître et de
respirer. Puis la réflexion commence : on se complaît à penser
qu’on a plongé plus avant que bien d’autres dans le Puits de
Fabime et dans la Cité des douleurs ; on a la mesure du sort ; on
sait à fond ce qui en e^ de la vie, et ce que peut saigner de sang
un coeur mortel. Qu’aurait-on désormais à craindre d’inconnu et
de pire ? Tous les maux humains ne se traduisent-ils pas en douleurs ? Toutes les douleurs poussées un peu loin ne sont-elles pas
les mêmes ? On a été englouti un moment par TOcéan ; on a rebondi contre le roc comme la sonde, ou bien on a rapporté du
gravier dans ses cheveux ; et sauvé du naufrage, ne quittant plus
de tout l’hiver le coin de sa cheminée, on s’enfonce des heures
entières en d’inexprimables souvenirs. Mais ce calme, qui est dû
surtout à l’absence des maux et à la comparaison du présent
avec le passé, s’affaiblit en se prolongeant, et devient insuffisant
à l’âme ; il faut, pour achever sa guérison, qu’elle cherche en
elle-même et autour d’elle d’autres ressources plus durables.
L’étude d’abord semble lui offrir une distraction pleine de charme
et puissante avec douceur ; mais la curiosité de l’esprit, qui est
le mobile de l’étude, suppose déjà le sommeil du cœur plutôt
qu’elle ne le procure ; et c’est ici le cœur qu’il s’agit avant tout
d’apaiser et d’assoupir. Et puis ces sciences, ces langues, ces histoires qu’on étudierait, contiennent au gré des âmes délicates et
tendres trop peu de suc essentiel sous trop d’écorces et d’enveloppes ; une nourriture exquise et pulpeuse convient mieux aux
estomacs débiles. La poésie est cette nourriture par excellence.

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et

de toutes les formes de poésie, la forme lyrique plus qu’aucune autre, et de tous les genres de poésie lyrique, le genre rêveur, personnel, Télégie ou le roman d’analyse en particulier. On
s’y adonne avec prédilection ; on s’en pénètre ; c’est un enchantement ; et, comme on se sent encore trop voisin du passé pour le
perdre de vue, on essaye d’y jeter ce voile ondoyant de poésie
qui fait l’effet de la vapeiu’ bleuâtre aux contours de l’horizon.
Aussi la plupart des chants, que. les âmes malades nous ont transmis sur elles-mêmes, datent-ils déjà de Fépoque de convalescence ; nous croyons le poète au plus mal, tandis que souvent il
touche à sa guérison ; c’est comme le bruit que fait dans la plaine
l’arme du chasseur, et qui ne nous arrive qu’un peu de temps
après que le coup a porté. Cependant, convenons-en, l’usage exclusif et prolongé d’une certaine espèce de poésie n’est pas sans
quelque péril pour l’âme ; à force de refoulement intérieur et de
nourriture subtile, la blessure à moitié fermée pourrait se rouvrir : il faut par instants à l’homme le mouvement et l’air du dehors ; il lui faut autour de lui des objets où se poser ; et quel
convalescent surtout n’a besoin d’un bras d’ami qui le soutienne
dans sa promenade et le conduise sur la terrasse au soleil ?

L’amitié, ô mon Âmi, quand elle est ce qu’elle doit être, l’union des âmes, a cela de salutaire qu’au milieu de nos plus
grandes et de nos plus désespérées douleurs, elle nous rattache
insensiblement et par un lien invisible à la vie humaine, à la société, et nous empêche, en notre misérable frénésie, de nier, les
yeux fermés, tout ce qui nous entoure. Or, comme Fa dit excellemment M. Ballanche, « toutes les pensées d’exist^ce et d’ave
< nir se tiennent ; pour croire à la vie qui doit suivre celle-ci, il

< faut commencer par croire à cette vie elle-même, a cette vie
« passagère. > Le devoir de l’ami clairvoyant envers l’ami infirme consiste donc à lui ménager cette initiation délicate qui
le ramène d’une espérance à l’autre ; à lui rendre d’abord le goût
de la vie ; à lui faire supporter l’idée de lendemain ; puis, par degrés, à substituer pieusement dans son espnt, à cette idée vacil
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lante, le désir et la certitude du lendemain étemel. Mais indiquer ce but supérieur et divin de Tamitié, c^est assez reconnaître
que sa loi suprême est d’y tendre sans cesse, et qu’au lieu de se
méprendre à ses propres douceurs, au lieu de s’endormir en de
vaines et molles complaisances, elle doit dieminer, jour et nuit,
comme un guide céleste, entre les deux compagnons qui vont
aux mêmes lieux. Toute autre amitié que celle-là serait trompeuse, légère, bonne pour un temps, et bientôt épuisée ; elle mériterait qu’on lui appliquât la parole sévère du saiiit auteur de
Vlmilation : < Noli confkiere super amicos et proximos, nec in
i futurum tuam différas salutem, quia citius oblivisoentur tui
f homines quam sestimas. • Il ne reste rien à dire, après saint
Augustin, sur les charmes décevants et les illusions fabuleuses de
Famitié humaine. Â la prendre de ce côté, je puis répéter devant
vous, ô mon Ami, que Tamitié des hommes n’est pas sûre, et
vous avertir de n’y pas trop compter. Il est doux sans doute, il
est doux, dans le calme des sens, dans les jouissances de Télude
et de Fart, i de causer entre amis, de s’approuver avec grâce,
c de se complaire en cent façons ; de lire ensemble d’agréables
c livres ; de discuter paribis sans aigreur ainsi qu’un homme qui
« délibère avec lui-même, et par ces contestations rares et légères
< de relever un peu Tlvibituelle unanimité de tous les jours,
c Ces témoignages d’affection qui, sortis du cœur de ceux qui
« s’entr’aiment, se produisent au dehors par la bouche, par la
f physionomie, par les yeux et par mille autres démonstrations
fl de tendresse, sont comme autant d’étincelles de ce feu d’ami« tié qui embrase les âmes et les fond toutes en une seule (1). §
Mais si vous tenez à ce que ce feu soit durable, si vous ne pouvez
vous faire à l’idée d’être oublié un jour de ces amis si bons, ô
Vous, qui que vous soyez, ne mourez pas avant eux ; car celte
sorte d’amitié est tellement aimable et douce qu’elle-même bientôt se console elle-même, et que ce qui reste comble aisément le

(I) s. Aua., Conf.t liv. it, ch. 8.

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vide de ce qui n’est plus ; la pensée des amis morts, quand par
hasard elle s^élève, ne fait que mieux sentir aux amis vivants la
consolation d’être ensemble, et ajoute un motif de plus à leur
bonheur.

Si vous êtes humble, obscur, mais tendre et dévoué, et que
vous ayez un ami sublime, ambitieux, puissant, qui aime et obtienne la gloire et Tempire, aimez-le, mais n’en aimez pas trop
un autre, car cette sorte d’amitié est absolue, jalouse, impatiente
de partage ; aimez-le, mais qu un mot équivoque, lâché par vous
au hasard, ne lui soit pas reporté envenimé parla calomnie ; car
ni tendresse à Tépreuve, ni dévouement à mourir mille fois pour
lui, ne rachèteront ce mot insignifiant qui aura glissé dans son .
cœur.

Si votre ami est beau, bien fait, amoureux des avantages de
sa personne, ne négligez pas trop la vôtre ; gardez-vous qu’une
maladie ne vous défigure, qu’une affliction prolongée ne
vous détourne des soins du corps ; car cette sorte d’amitié,
qui vit de parfums, est dédaigneuse, volage, et se dégoûte
aisément.

Si vous avez un ami riche, heureux, entouré des biens les plus
désirables de la terre, ne devenez ni trop pauvre, ni trop délaissé
du monde, ni malade sur un lit de douleurs ; car cet ami, tout
bon qu’il sera, vous ira visiter une fois ou deux, et la troisième
il remarquera que le chemin est long, que votre escalier est haut
et dur, que votre grabat est infect, que votre humeur a changé ;
et il pensera, en s’en revenant, qu’il y a au fond de cette misère
un peu de votre faute, et que vous auriez bien pu l’éviter ; et
vous ne serez plus désormais pour lui, au sein de son bonheur,
qu’un objet de compassion, de secours, et peut-être un sujet de
morale.

Si, malheureux vous-même, vous avez un ami plus malheureux que vous, consolez-le, mais n’attendez pas de lui consolation à votre tour ; car, lorsque vous lui raconterez votre chagrin»
il aura beau animer ses regards et entr’ouvrir ses lèvres comme

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s’il écoutait, en vous répondant il ne répondra qu’à sa pensée, et
sera intérieurement tout plein de lui-même.

Si vous aimei un ami plus jeune que vous, que vous le cultiviez comme un enfimt, et que vous lui aplanissiez le chemin de
la vie, il grandira bientôt ; il se laasera d’être à vous et par vous,
et vous le perdrez. Si vous aimez un ami plus vieux, qui, déjà arrivé bien haut, vous prenne par la main et vous élève, vous
grandirez rapidement, et sa faveur alors vous pèsera, ou voas
lui porterez ombrage.

Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie« qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient,
tous destinés à la gloire ? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos ? Ds ont poussé, chacun selon
sa nature ; leurs feuillages, d’abord entremêlés agréablement,
ont commencé de se nuire et de s’étouffer : leurs têtes se sont
entre-choquées dans l’orage ; quelques-uns sont morts sans
soleil ; il a fallu les séparer, et les voilà maintaiant, bien loin les
uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes, au front des
coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés au bord des
fleuves.

La plupart des amitiés humaines, même des meUleures, sont
donc vaines et mensongères, 6 mon Ami ; et c’est à quelque chose
de plus intime, de plus vrai, de plus invariable, qu’aspire une
âme dont toutes les forces ont été une fois brisées et qui a senti
le fond de la vie. L’amitié qu’elle implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop
empreinte d’immortalité, trop mêlée à l’invisible et à ce qui ne
change pas ; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du
Sanctuaire étemel ; degré vivant, qui marche et monte avec nous,
et nous élève au pied du saint Trône. Tel est, mon Ami, le refuge heureux que j’ai trouvé en votre âme. Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là,
sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m’avez consolé
d’abord, et ensuite vous m’avez porté à la source de toute conso
il

lation ;

car vous l’avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n’est qu^aux bords de cette Siloé céleste qu’on peut s’asseoir pour toujours et s’abreuver :

Voici la vérité qu’au monde je révèle :
Du Ciel dans mon néant je me suis souvenu :
Louez Dieu ! La brebis vient quand l’agneau l’appelle ;
J’appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ;
Ma tige a reverdi de sève et de verdeur ;
Seigneur, je vous bénis ! à ma lampe mourante
Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.

Dieu donc et toutes ses conséquences ; Dieu, Timmortalité, la rémunération et la peine ; dés ici-bas le devoir et l’interprétation du visible par l’invisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et l’âme, qui une fois y a pris goût, peut bien souffrir encore, mais non plus retomber. Chaque jour de plus, passé en cette vie périssable, la voit s’enfoncer davantage dans l’ordre magnifique d’idées qui s’ouvre devant elle à l’infini, et si elle a beaucoup aimé et beaucoup pleuré, si elle est tendre, l’intelligence des choses d’au delà ne la remplit qu’imparfaitement ; elle en revient à l’Amour ; c’est l’Amour surtout qui l’élève et l’initie, comme Dante, et dont les rayons pénétrants l’attirent de sphère en sphère comme le soleil aspire la rosée. De là mille larmes encore, mais délicieuses et sans aucune amertume ; de là mille joies secrètes, mille blanches lueurs découvertes au sein de la nuit ; mille pressentiments sublimes entendus au fond du cœur dans la prière, car une telle âme p’a de complet soulagement que lorsqu’elle a éclaté en prière, et qu’en elle la philosophie et la religion se sont embrassées avec sanglots.

En ce temps-ci, où par bonheur on est las de l’impiété systématique, et où le génie d’un maître célèbre (i ) a réconcilié la philosophie avec les plus nobles facultés de la nature humaine, il se

(1) M. Victor Cousin.

dans les rangs distingués de la société une certaine
classe d^esprits sérieux, moraux, rationnels ; vaquant aux études,
aux idées, aux discussions ; dignes de tout comprendre, peu passionnés, et capables seulement d’un enthousiasme d’intelligence
qui témoigne de leur amour ardent pour la vérité. A ces esprits
de choix, au milieu de leur vie commode, de leur loisir ocaipé,
de leur développement tout intellectuel, la religion philosophique
sqUit ; ce qui leur importe particulièrement, c’est de se rendre
raison des choses ; quand ils ont expliqué, ils sont satisfaits : aussi
le côté mexplicable leur écliappe-t-il souvent, et ils le traiteraient volontiers de chimère, s’ils ne trouvaient moyen de l’assujettir, en le simplifiant, à leur mode d’interprétation universelle. Le dirai-je ? ce sont des esprits plutôt que des âmes ; ils
habitent les régions moyennes ; ils n’ont pas pénétré fort avant
dans les voies douloureuses et impures du cœur ; ils ne sont pas
rafraîchis, après les flammes de l’expiation, dans la sérénité d’un
éther inaltérable ; ils n’ont pas senti la vie au vif.

J’honore ces esprits, je les estime heureux ; mais je ne les
envie pas. Je les crois dans la vérité, mais dans une vérité un
peu froide et nue. On ne gagne pas toujours à s’élever, quand on
ne s’élève pas assez haut. Les physiciens qui sont parvenus aux
plus grandes hauteurs de l’atmosphère, rapportent qu’ils ont vu
le soleil sans rayons, dépouillé, rouge et fauve, et partout des
ténèbres autour d’eux. Plutôt que de vivre sous un tel soleil,
mieux vaut encore demeurer sur terre, croire aux ondoyantes
lueurs du soir et du matin, et prêter sa docile prunelle à toutes
les illusions du jour, dût-on baisser la paupière en face de l’astre
éblouissant ; — à moins que l’âme, un soir, ne trouve quelque
part des ailes d’Ange, et qu’elle ne s’échappe dans les plaines lumineuses, par delà notre atmosphère, à une hauteur où les savants ne vont pas.

Oui, eût-on la géométrie de Pascal et le génie de René, si la
mystérieuse semence de la rêverie a été jetée en nous et a germé
sous nos larmes dès l’enfance ; si nous nous sentons de bonne

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heure malades de la maladie de saint Augustin et de Fénelon ;
si, comme le disciple dont parle Klopstock, ce Lebbée dont la
plainte est si douce, nous avons besoin qu’un gardien céleste
abrite notre sommeil avec de tendres branches d olivier ; si entin, comme le triste Âbbadona, nous portons en nous le poids de
quelque chose d’irréparable, il n’y a qu une voie ouverte pour
échapper à Tennui dévorant, aui lâches défaillances ou au mysticisme insensé ; et cette voie, Dieu merci, n’est pas nouvelle !
Heureux qui n’en est jamais sorti ! plus heureux qui peut y rentrer ! Là seulement on trouve sécurité et plénitude ; des remèdes
appropriés à toutes les misères de l’âme ; des formes divines et
permanentes imposées au repentir, à In prière et au pardon ; de
doux et fréquents rappels à la vigilance ; des trésors toujours
abondants de charité et de grâce. Nous parlons souvent de tout
cela, ômon Âmi, dans nos longues conversations d’hiver, et nous
ne différons quelquefois un peu que parce que vous êtes plus
fort et que je suis faible. Bien jeune, vous avez marché droit,
même dans la nuit ; le malheur ne vous a pas jeté de côté ; et,
comme Isaac attendant la fille de Bathuel, vous vous promeniez
solitaire dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de
Celui qui vil et qui voit, Viuentis et Videnlis. Votre cœur vierge
ne s’est pas laissé aller tout d’abord aux trompeuses mollesses ;
et vos rêveries y ont gagné avec l’âge un caractère religieux,
austère, primitif, et presque accablant pour notre infînne humanité d’aujourd’hui ; quand vous avez eu assez pleuré, vous vous
êtes retiré à Pathmos avec voire aigle, et vous avez vu clair dans
les plus effrayants symboles. Rien désormais qui vous fasse pâlir ; vous pouvez sonder toutes les profondeurs, ouïr toutes les
voix ; vous vous êtes familiarisé avec l’Infini. Pour moi, qui suis
encore nouveau venu à la lumière, et qui n’ai, pour me sauver,
qu’un peu d’amour, je n’ose m’aventurer si loin à travers l’immense nature, et je ne m’inquiète que d’atteindre aux plus humbles, aux plus prochaines consolations qui nous sont enseignées.
Ce petit Hvre est l’image fidèle de mon âme ; les doutes et les

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bonnes intentions

y luttent encore ; Fétoile qui scintille dans le
crépuscule semble par instants près de s^éteindre ; la voile blanche que j’aperçois à Thorizon m’est souvent dérobée par un flot
de mer orageuse ; pourtant la voile blanclie et Tétoile tremblante
finissent toiJ^ours par reparaître. — Tel qu’il est, ce livre, je
vous l’offre, et j’ai pensé qu’il serait d’un bon exemple.

De son cachet littéraire’, s’il peut être ici question de cela, je
ne dirai qu’un mot. Dans un volume publié par moi il y a prés
d’UQ an, et qui a donné lieu à beaucoup de jugements divers,
quelques personnes, dont le suffrage m’est précieux, avaient
paru remarquer et estimer, conune une nouveauté en notre
poésie, le choix de certains si^ets empruntés à la vie privée et
rendus avec relief et franchise. Si, à l’ouverture du volume nouveau, ces personnes pouvaient croire que j’ai voulu quitter ma
première route, je leur ferai observer par avance que tel n’a pas
été mon dessein ; qu’ici encore c’est presque toujours de la vie
privée, c’est-à-dire, d’un incident domestique, d’une conversation, d’une promenade, d’une lecture, que je pars, et que, si je
ne me tiens pas à ces détails comme par le passé, si même je ne
me borne pas à en dégager les sentiments moyens de cœur et
d’amour humain qu’ils recèlent, et si je passe outre, aspirant
d’ordinaire à plus de sublimité dans les conclusions, je ne fais
que mener à fin mon procédé sans en changer le moins du
monde ; que je ne cesse pas d’agir sur le fond de la réalité la
plus vulgaire, et qu’en supposant le but atteint (ce qu’on jugera),
j’aurai seulement élevé cette réalité à une plus haute puissance
de poésie. Ce livre alors serait, par rapport au précédent, ce
qu’est dans une spirale le cercle supérieur au cercle qui est audessous ; il y aurait eu chez moi progrés poétique dans la même
mesure qu’il y a eu progrès moral.

Décembre 1829.



LES

CONSOLATIONS



I

À MADAME V. H.


    Notre bonheur n’est qu’un malheur plus ou moins consolé.
Ducis.


  Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l’été,
Et que le temps y pèse à mon cœur attristé !
Lorsque midi surtout a versé sa lumière,
Que ce n’est que chaleur et soleil et poussière ;
Quand il n’est plus matin et que j’attends le soir,
Vers trois heures, souvent, j’aime à vous aller voir ;
Et là vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse !
Et vos enfants au loin épars sur la pelouse,
Et votre époux absent et sorti pour rêver,
J’entre pourtant ; et Vous, belle et sans vous lever,
Me dites de m’asseoir ; nous causons ; je commence
À vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense,


Ma jeunesse déjà dévorée à moitié,
Et vous me répondez par des mots d’amitié ;
Puis tevenant à vous, Vous si noble et si pure,
Vous que, dès le berceau, l’amoureuse nature
Dans ses secrets desseins avait formée exprès
Plus fraîche que la vigne au bord d’un antre frais,
Douce comme un parfum et comme une harmonie ;
Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie ;
Nous parlons de vous-même, et du bonheur humain,
Comme une ombre, d’en haut, couvrant votre chemin,
De vos enfants bénis que la joie environne,
De l’époux votre orgueil, votre illustre couronne ;
Et quand vous avez bien de vos félicités
Épuisé le récit, alors vous ajoutez
Triste, et tournant au ciel votre noire prunelle :
« Hélas ! non, il n’est point ici-bas de mortelle
Qui se puisse avouer plus heureuse que moi ;
Mais à certains moments, et sans savoir pourquoi,
Il me prend des accès de soupirs et de larmes ;
Et plus autour de moi la vie épand ses charmes,
Et plus le monde est beau, plus le feuillage vert,
Plus le ciel bleu, l’air pur, le pré de fleurs couvert,
Plus mon époux aimant comme au premier bel âge,
Plus mes enfants joyeux et courant sous l’ombrage,
Plus la brise légère et n’osant soupirer,
Plus aussi je me sens ce besoin de pleurer. »

    C’est que même au-delà des bonheurs qu’on envie
Il reste à désirer dans la plus belle vie ;
C’est qu’ailleurs et plus loin notre but est marqué ;
Qu’à le chercher plus bas on l’a toujours manqué ;
C’est qu’ombrage, verdure et fleurs, tout cela tombe,
Renaît, meurt pour renaître enfin sur une tombe ;
C’est qu’après bien des jours, bien des ans révolus,

Ce ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;
Que ces enfants, objets de si chères tendresses,
En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;
Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,
Et qu’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
Le lac d’argent, paisible, au cours insaisissable,
On découvre sous l’eau de la boue et du sable.

    Mais comme au lac profond et sur son limon noir
Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,
Et, déroulant d’en haut la splendeur de ses voiles,
Pour décorer l’abîme, y sème les étoiles,
Tel dans ce fond obscur de notre humble destin
Se révèle l’espoir de l’éternel matin ;
Et quand sous l’œil de Dieu l’on s’est mis de bonne heure,
Quand on s’est fait une ame où la vertu demeure ;
Quand, morts entre nos bras, les parents révérés
Tous bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;
Quand nos enfants, nourris d’une douceur austère,
Continueront le bien après nous sur la terre ;
Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,
Alors on peut encore être heureux ici-bas ;
Aux instants de tristesse on peut, d’un œil plus ferme,
Envisager la vie et ses biens et leur terme,
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l’âme et console au milieu du bonheur.


Mai 1829.



ciel restera bleu quand nous ne serons plus ;
Que ces enfants, objets de si chères tendresses.
En vivant oublieront vos pleurs et vos caresses ;
Que toute joie est sombre à qui veut la sonder,
Et qu’aux plus clairs endroits, et pour trop regarder
Le lac d^argent, paisible, au cours insabissable,
On découvre sous Teau de la boue et du sable.

Mais conune au lac profond et sur son limon noir
Le ciel se réfléchit, vaste et charmant à voir,
Et, déroulant d’en haut la splendeur de ses voiles,
Pour décorer l’abîme, y sème les étoiles,
Tel dans ce fond obscur de notre humble destin
Se révèle Tespoir de Tétemel matin ;
Et quand sous Tœil de Dieu Ton s’est mis de bonne heure.
Quand on s’est fait une âme où la verlù demeure ;
Quand, morts entre nos bras, les parents révérés
Tout bas nous ont bénis avec des mots sacrés ;
Quand nos aifants, nourris d’une douceur austère, «

Continueront le bien après nous sur la terre ;
Quand un chaste devoir a réglé tous nos pas,
Alors on peut encore être heureux ici-bas ;
Aux instants de tristesse on peut, d’un œil plus ferme.
Envisager la vie et ses biens et leur terme.
Et ce grave penser, qui ramène au Seigneur,
Soutient l’âme et console au milieu du bonheur.

liai 18i9.

18 LES CONSOLATIONS.

il

A M. VIGUIER

IKcebam baec et flebam amarissiim con’
Iriiione cordis mei ; et ecoe audio mceia
de vicina domo cum cantu dicenti» et
crebro répètent is, quaii pueri an puella
oeacio : Toile, Uge ! tolU, lê§e !

Sairt Adouitih, ûm/cm., Ut. VUI .

Au temps des Empereurs, quand les Dieux adultères,
Impuissants à garder leur culte et leiurs mystères,
Pâlissaient, se taisaient sur Tautel ébranlé
Devant le Dieu nouveau dont on avait parlé.
En ces jours de ruine et d’immense anarchie
Et d’espoir renaissant pour la terre affranchie,
Beaucoup d’esprits, honteux de croire et d’adorer.
Avides, inquiets, malades d’ignorer,
De tous lieux, de tous rangs, avec ou sans richesse.
S’en allaient par le monde et cherchaient la sagesse.
A pied» ou sur des chars brillants d’ivoire et d’or,
Ou sur une trirème embarquant leur trésor,
Ils erraient : Antioche, Alexandrie, Athènes
Tour à tour leur montraient ces lueurs incertaines
Qui, dès qu’un œil humain s’y livre et les poursuit,
Toijgours, sans l’éclairer, éblouissent sa nuit.
Platon les guide en vain dans ses cavernes sombres ;
En vain de Pythagore ils consultent les nombres :
La science les fuit ; ils courent au-devant,
Esclaves de quiconque ou la donne ou la vend.
Du Stoïcien menteur, du Cynique en délire.
Dans leur main, chaque fois, le manteau se décliire.

LES CONSOLATIONS. 19

Puis, par instants, lassés de leur secret tourment,
Exhalant en soupirs leur désenchantement,
Au bord d’une fontaine, au pied d’un sycomore,
Des jours entiers, assis, leur ennui les dévore ;
Le dégoût les irrite aux désirs malfaisants.
Et, pour dompter leur âme, ils soulèvent leurs sens.
Et bientôt les voilà, ces enfants du Portique,
Ces nobles orphelins de la sagesse antique,
Les voilà, ces amants du vrai, du bien, du beau,
Dormant dans la débauche ainsi qu’en un tombeau ;
Les voilà sans couronne, épars sous des platanes,
Dans le vin, pêle-mêle, aux bras des courtisanes.
Rêvant après la vie un éternel sommeil :
Quelle honte demain en face du soleil !
Ainsi leur vie allait folle et désespérée.
Mais un jour qu’en leur cœur la chasteté rentrée,
Plus humble, et rappelant les efforts commencés.
Les avait fait rougir des plaisirs insensés.
Qu’ils s’étaient repentis avec tristesse et larmes, ;
Résolus désormais de veiller sous les armes ;

>

Qu’à tout hasard au Ciel leur âme avait crié,

— Crié vers toi. Seigneur ! — et qu’ils avaient prié ;
Ce jour, ou quelque jour à celui-là semblable.
Quand le pauvre contrit, près des flots, sm’ le sable,
S’agitait à grands pas, ou, tâchant d’oublier,
Comptait dans un jardin les feuilles d’un figuier,
Tout d’un coup une voix, on ne sait d’où venue.
Que la vague apportait ou que jetait la nue,

Lui disait : Prends et lis ! et le Uvre entr’ouvert
Était là, conmie on voit la colombe au désert ;

— Ou c^était un buisson qui prenait la parole ;

— Ou c’était un vieillard avec une auréole.
Qui d’un mot apaisait ces cœurs irrésolus.
Et qui disparaissait, et qu’on n’oubliait plus.

30 LES CONSOLATIONS.

Et moi, comme eux, Seigneur, je m’écrie et fimplorc,
Et nul signe d’en haut ne me répond encore ;
Comme eux j’erre incertain, en proie aux sens fougueux,
Cherchant la vérité, mais plus coupable qu’eux ;
Car je Tavais, Seigneur, cette vérité sainte :
Nourri de ta parole, élevé dans Tenceinte
Où croissent sous ton œil tes enfants rassemblés.
Mes plus jeunes désirs furent par toi réglés ;
Ton souille de mon cœur purifia Targile ;
Tu le mis sur Tautel comme un vase fragile.
Et les grands jours, au bruit des concerts frémissants,
Tu remplissais de fleurs, de parfums et d’encens.
Tu m’aimais entre tous ; et ces dons qu’on désire.
Ce pouvoir inconnu qu’on accorde à la lyre,
Cet art mystérieux de charmer par la voix,
Si l’on dit que je l’ai, Seigneiu’, je te le dois ;
Tu m’avais animé pour chanter tes merveilles,
Comme le rossignol qui chante quand lu veilles.
Qu’ai-je fait de tes dons ? — J’ai blasphémé, j’ai fui ;
Au camp du Philistin la lampe sainte a lui :
L’orgue impie a chassé l’air divin qui l’inspire,
Et le pavé du temple a parlé pour maudire.
Grâce ! j’ai trop péché : tout fier de ma raison.
Plus ivre qu’un esclave échappé de prison,
J’ai rougi, j’ai menti des tiens et de toi-même,
Et de moi ; j’ai juré que j’étais sans baptême ;
J’ai tenté bien des cœurs à de mauvais combats ;
Lorsque passait un mort, je ne m’inclinais pas.
Tu m’as puni, Seigneur : — un jour qu’à l’ordinaire
Sans pudeur outrageant ta harpe et ton tonnerre,
Comme un enfant moqueur, sur Tablme emporté,
Je roulais glorieux dans mon impiété,
Ta colère s’émut, et, soufflant sans orage.
Enleva mon orgueil ainsi qu’un vain nuage ;

LES CONSOLATIOKS. 21

La glace où je glissais rompit sous mon tratiieau,
Et le roc sous ma main se fondit comme une eau.
Depuis ce temps, déchu, noirci de fange immonde,
Sans ciel et sans soleil, égaré dans le monde,
Quand parfois trop d’ennui me possède, je cours
Comme les chiens errants qu’on voit aux carrefours.
Je ne respire plus l’air frais des eaux limpides ;
Tous mes sens révoltés m’entraînent, plus rapides
Que le poulain fumant qui s’effraie et bondit,
Ou la mule sans frein dun Âbsalon maudit
Oh ! si c’était là tout ! l’on pourrait vivre encore
Et croupir du sommeil d’un être qui s’ignore ;
On pourrait s’étourdir. Mais aux pires instants.
L’immortelle pensée en sillons éclatants,
Comme un feu des marais, jaillit de cette fange,
Et, remplissant nos yeux, nous éclaire et se venge.
Alors, comme en dormant on rêve quelquefois
Qu’on est dans une plaine aride, ou dans un bois.
Ou sur un mont désert, et l’on s’entend poursuivre
Par des brigands armés» et, plein d’amour de vivre,
De sentiers en sentiers, de sommets en sommets.
L’on va, l’on va toujours, sans avancer jamais,
De même, en ces moments d’angoisse et de détresse,
Par mille affreux eflbrts notre âme se redresse
Pour remonter à Dieu ; mais son espoir est vain !
— Et pourtant, ce n’est pas, Maître bon et divin.
Sur des vaisseaux, des chars à la course roulante,
Ce n’est pas en marchant plus rapide ou plus lente,
Que l’âme en peine arrive au ciel avant le soir ;
Pour arriver à toi, c’est assez de vouloir.
Je voudrais bien, Seigneur ; je veux ; pourquoi ne puis-je ?
Je m’y perds, soutiens-moi ; mets fin à ce prodige,
Sauve à mon repentir un doute insidieux,
très-grand, ô très-bon, miséricordieux !

2ï LES

CONSOLATIONS.

(Test, sans doute qu’en moi la coupable nature
Aime en secret son mal, chérit sa pourriture,
Espère réveiller le vieil homme endormi,
Et quVn croyant vouloir je ne veux qu’à demi.
Non, tout entier, je veux ; — sur mon âme apaisée
Verse d’en haut, Seigneur, ta manne et ta rosée ;
Couvre-moi de ton oeil ; tends-moi la main, et rends
Le silence et le calme à mes sens munnurants.
Repétris sous tes doigts mon argile odorante ;
Que, douce conune un chant au lit d’une mourante.
Ma voix redise encor ton nom durant les nuits ;
Ainsi de moi bientôt fuiront tous les ennuis ;
Ainsi, comme autrefois, la prière et l’étude
De leurs rameaux unis cloront ma solitude ;
Ainsi, grave et pieux, loin, bien loin des humains.
Je cacherai ma vie en de secrets chemins,
Sous un bois, près des eaux ; et là, dans ma pensée,
Regardant par delà mon ivresse insensée.
Je reverrai les ans chers à mon souvenir
Comme un tableau souillé qu’on vient de rajeunir ;
Et, soit que la bonté du Maître que j’adore.
Un matin de printemps, sur mon seuil fasse éclore
Une vierge au front pur, au doux sein velouté,
Qui me donne à cueillir les fruits de sa beauté ;
Soit que jusqu’au tombeau, pèlerin sur la terre.
J’achève sans m’asseoir ma traite solitaire ;
Que mon corps se flétrisse, avant Tâge penché,
Et que je sois puni par où j’ai trop péché,
Qu’importe, ô Dieu clément ! ta tendresse est la même ;
Tu fais tout pour le bien avec l’enfant qui t’aime ;
Tu sauves en frappant ; — tu m^auras retiré
Du profond de l’abîme, et je te bénirai.

Juin 1829.

LES CONSOLATIONS. 23


III

À M. Auguste Le Prévost


: Quis memorabitur tui post mortem et quis
orabit pro te ?

DE IMIT. CHRISTI, lib. I, cap. 23.

 
Dans l’île Saint-Louis, le long d’un quai désert,
L’autre soir je passais ; le ciel était couvert,
Et l’horizon brumeux eût paru noir d’orages,
Sans la fraîcheur du vent qui chassait les nuages ;
Le soleil se couchait sous de sombres rideaux ;
La rivière coulait verte entre les radeaux ;
Aux balcons çà et là quelque figure blanche
Respirait l’air du soir ; — et c’était un dimanche.
Le dimanche est pour nous le jour du souvenir ;
Car, dans la tendre enfance, on aime à voir venir,
Après les soins comptés de l’exacte semaine
Et les devoirs remplis, le soleil qui ramène
Le loisir et la fête, et les habits parés,
Et l’église aux doux chants, et les jeux dans les prés ;
Et plus tard, quand la vie, en proie à la tempête,
Ou stagnante d’ennui, n’a plus loisir ni fête,
Si pourtant nous sentons, aux choses d’alentour,
À la gaîté d’autrui, qu’est revenu ce jour,
Par degrés attendris jusqu’au fond de notre âme,
De nos beaux ans brisés nous renouons la trame,
Et nous nous rappelons nos dimanches d’alors,
Et notre blonde enfance, et ses riants trésors.
Je rêvais donc ainsi, sur ce quai solitaire,

À mon jeune matin si voilé de mystère,
À tant de pleurs obscurs en secret dévorés,
À tant de biens trompeurs ardemment espérés,
Qui ne viendront jamais,… qui sont venus peut-être !
En suis-je plus heureux qu’avant de les connaître ?
Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur, voilà
Que soudain, loin, bien loin, mon âme s’envola,
Et d’objets en objets, dans sa course inconstante,
Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante
Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d’hiver,
Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer.
Elle m’y racontait souvent, pour me distraire,
Son enfance, et les jeux de mon père, son frère,
Que je n’ai pas connu ; car je naquis en deuil,
Et mon berceau d’abord posa sur un cercueil.
Elle me parlait donc, et de mon père, et d’elle ;
Et ce qu’aimait surtout sa mémoire fidèle,
C’était de me conter leurs destins entraînés
Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés.
De mon antique aïeul je savais le ménage,
Le manoir, son aspect et tout le voisinage ;
La rivière coulait à cent pas près du seuil ;
Douze enfants (tous sont morts !) entouraient le fauteuil ;
Et je disais les noms de chaque jeune fille,
Du curé, du notaire, amis de la famille,
Pieux hommes de bien, dont j’ai rêvé les traits,
Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.
 
Et tout cela revint en mon âme mobile,
Ce jour que je passais le long du quai, dans l’île.
 
Et bientôt, au sortir de ces songes flottants,
Je me sentis pleurer, et j’admirai longtemps
Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies,

De ces traditions par hasard recueillies,
Moi, si jeune et d’hier, inconnu des aïeux,
Qui n’ai vu qu’en récits les images des lieux,
Je susse ces détails, seul peut-être sur terre,
Que j’en gardasse un culte en mon cœur solitaire,
Et qu’à propos de rien, un jour d’été, si loin
Des lieux et des objets, ainsi j’en prisse soin.
Hélas ! pensais-je alors, la tristesse dans l’âme,
Humbles hommes, l’oubli sans pitié nous réclame,
Et, sitôt que la mort nous a remis à Dieu,
Le souvenir de nous ici nous survit peu ;
Notre trace est légère et bien vite effacée ;
Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée,
Quand je m’endormirai comme eux, du temps vaincu,
Sais-je, hélas ! si quelqu’un saura que j’ai vécu ?
Et poursuivant toujours, je disais qu’en la gloire,
En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire,
Que les cœurs sont ingrats, et que bien mieux il vaut
De bonne heure aspirer et se fonder plus haut,
Et croire en Celui seul qui, dès qu’on le supplie,
Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n’oublie.


Juillet 1829.

LES CONSOLATIONS.

IV

A MON AMI ULRIC GUTTINGUER

IKUta me in amore, ut ditcam intariori
CMxlia are quatn suave «t amare et in
anu)re bquefleri et natare.

De Imtt, ChrttU, fa’b. III, cnp. v.

Depuis que de mon Dieu la bonté paternelle
Baigna mon cœur enfant de tendresse et de pleurs
Alluma le désir au fond de ma prunelle,
Et me ceignit le front de pudiques couleurs ;

Et qu’il me dit d’aller vers les filles des hommes
Comme une mère envoie un enfant dans un pré
Ou dans un verger mûr, et des fleurs ou des pommes
Lui permet de cueillir la plus belle à son gré ;

Bien souvent depuis lors, inconstant et peu sage,
En ce doux paradis j’égarai mes amours ;
A chaque fruit charmant qui tremblait au passage,
Tenté de le cueillir, je retardais toujours.

Puis, j’en voyais un autre et je perdais mémoire :
C’étaient des seins dorés et plus blonds qu’un miel pur ;
D’un front pâli j’aimais la chevelure noire ;
Des yeux bleus m’ont séduit à leur paisible azur.

é

J’ai, changeant tour à tour de faiblesse et de flamme,

Suivi bien des regards, adoré bien des pas, ^

LES

Et plus d’un soir, rentrant, le désespoir dans l'âme,
Un coup d’œîl m’atteignit que je ne cherchais pas.

Caprices ! vœux légers ! Lucile, Natalie,
Toi qui mourus, Emma, fantômes chers et doux,
Et d’autres que je sais et beaucoup que j’oublie,
Que de fois pour toujours je me crus tout à vous !

Mais comme un flot nouveau chasse le flot sonore,
Comme passent des voix dans un air embaumé,
Comme l'aube blanchit et meurt à chaque aurore,
Ainsi rien ne durait… et je n’ai point aimé !

Non, jamais, non l'amour, l'amour vrai, sans mensonge,
Ses purs ravissements en un cœur ingénu.
Et l'unique pensée où sa vertu nous plonge.
Et le choix éternel… je ne l'ai pas connu !

Et si, trouvant en moi cet ennui que j’évite,
Retombé dans le vide et las des longs loisirs,
Pour dévorer mes jours et les tarir plus vite,
J’ai rabaissé mon âme aux faciles plaisirs ;

Si, touché des cris sourds de la chair qui murmure.
Sans attendre, ô mon Dieu, le fruit vermeil et frais,
J’ai mordu dans la cendre et dans la pourriture,
Comme un enfant glouton, pour m’assoupir après ;

Pardonne à mon délire, à l’affreuse pensée
D’une mort sans réveil et d’une nuit sans jour,
A mon vœu de m’éteindre en ma joie insensée ;
Pardonne : — tout cela, ce n’était pas l’amour.

Mais, depuis quelques soirs et vers l’heure où l’on rêve,
Je rencontre en chemin une blanche beauté ;
Elle est là quand je passe, et son front se relève.
Et son œil sur le mien semble s’être arrêté.

Comme un jeune asphodèle, au bord d’une eau féconde,
Elle penche à la brise et livre ses parfums ;
Sa main, comme un beau lis, joue à sa tête blonde ;
Sa prunelle rayonne à travers des cils bruns.

Comme sur un gazon, sur sa tempe bleuâtre
Les flots de ses cheveux sont légers à couler ;
Dans le vase, à travers la pâleur de l’albâtre,
On voit trembler la lampe et l’âme étinceler.

Souvent, en vous parlant, quelque rêveuse image
Tout à coup sur son front et dans ses yeux voilés
Passe, plus prompte à fuir qu’une ombre de nuage
Qui par un jour serein court aux cimes des blés.

Ses beaux pieds transparents, nés pour fouler la rose,
Plus blancs que le satin qui les vient enfermer.
Plus doux que la senteur dont elle les arrose.
Je les ai vus… Mon Dieu, fais que je puisse aimer !

Aimer, c’est croire en toi, c’est prier avec larmes
Pour l’angélique fleur éclose en notre nuit,
C’est veiller quand tout dort, et respirer ses charmes.
Et chérir sur son front ta grâce qui reluit ;

C’est, quand autour de nous le genre humain en troupe
S’agite éperdument pour le plaisir amer,
Et sue, et boit ses pleurs dans le vin de sa coupe.
Et se rue à la mort comme un fleuve à la mer.

C’est trouver en soi seul ces mystiques fontaines,
Ces torrents de bonheur qu’a chantés un saint Roi :
C’est passer du désert aux régions certaines,
Tout entiers l’un à l’autre, et tous les deux dans toi ;

C’est être chaste et sobre, et doux avec courage ;
C’est ne maudire rien quand ta main a béni ;
C’est croire au ciel serein, à l’éclair dans l’orage,
C’est vouloir qu’ici-bas tout ne soit pas fini ;

C’est, lorsqu’au froid du soir, aux approches de l’ombre.
Le couple voyageur s’est assis pour gémir,
Et que la mort sortant, comme un hôtelier sombre.
Au plus lassé des deux a crié de dormir ;

C’est, pour l’inconsolé qui poursuit solitaire,
Être mort et dormir dans le même tombeau ;
Plus que jamais c’est vivre au delà de la terre.
C’est voir en songe un Ange avec un saint flambeau.


Juillet 1829.


V

À MADAME V. H.


Un nuage a passé sur notre amitié pure ;
Un mot dit en colère, une parole dure
A froissé votre cœur, et vous a fait penser
Qu’un jour mes sentiments se pourraient effacer

Pour la première fois, Vous, prudente et si sage,
Vous avez cru prévoir, comme dans un présage,
Qu’avant mon lit de mort, mon amitié pour vous,
Oui, Madame, pour vous et votre illustre époux.
Amitié que je porte et si fière et si haute.
Pourrait un jour sécher et périr par ma faute.
Doute amer ! votre cœur l’a sans crainte abordé ;
Vous en avez souffert, mais vous l’avez gardé ;
Et tantôt là-dessus, triste et d’un ton de blâme,
Vous avez dit ces mots, qui m’ont pénétré l’âme :
« En cette vie, hélas ! rien n’est constant et sûr ;
« Le ver se glisse au fruit, dés que le fruit est mûr ;
« L’amitié se corrompt ; tout est rêve et chimère ;
« On n’a pour vrais amis que son père et sa mère,
« Son mari, ses enfants, et Dieu par-dessus tous.
« Quant à ces autres biens qu’on estime si doux,
« S’entr’aider, se chérir, croire à des cœurs fidèles.
« Voir en des yeux amis briller des étincelles,
« Ce sont de faux semblants auxquels je n’ai plus foi ;
« La vie est une foule où chacun tire à soi. »
Oui, vous avez dit vrai ; l’amitié n’est pas sûre ;
Mais, en me le disant, pourquoi me faire injure ?
Pourquoi, lorsqu’ici-bas, à l’ennui condamné.
Las de soi-même, on s’est à quelque autre donné ;
Qu’en cet autre on a mis son âme et sa tendresse.
Ses foyers, son orgueil et toute sa jeunesse ;
Qu’assis sur le tillac, à demi défailli,
Comme un pauvre nageur en passant recueilli,
On a juré de suivre aux mers les plus profondes
Le noble pavillon qui nous sauva des ondes ;
Lorsqu’autre part qu’en nous notre espoir refleurit ;
Lorsque pour l’être aimé, pour tous ceux qu’il chérit,
Pour leur salut, leur gloire ou pour leur moindre envie,
À toute heure, on est prêt à dépenser sa vie ;

Pourquoi venir alors nous dire que la foi
Est morte aux cœurs humains ; que chacun tire à soi ;
Qu’entre les amitiés aucune n’est durable ;
Et pour un tort léger parler d’irréparable ?
L’irréparable, hélas ! savez-vous ce que c’est,
Vous que le Ciel bénit ? malheur à qui le sait !
Une fille à quinze ans, fraîche, belle, parée,
Et tout d’un coup ravie à sa mère éplorée ;
Un père moribond, et que le froid raidit
Avant qu’il ait dit grâce au fils qu’il a maudit ;
Une vierge séduite et puis abandonnée.
Un souvenir sanglant dans notre destinée,
Un remords étalé sur un front endormi.
Quelque mortel outrage à l’honneur d’un ami :
Voilà l’irréparable ! et ce seul mot nous brise !
Mais aux coups plus légers le cœur se cicatrise ;
Et quand on vit, qu’on s’aime, et que l’un a pleuré,
On pardonne, on oublie et tout est réparé.


Juillet 1829.


VI

À M. A… DE L… (LAMARTINE.)


Le jour que je vous vis pour la troisième fois,
C’était en juin dernier, voici bientôt deux mois ;
Vous en souviendrez-vous ? j’ose à peine le croire,
Hais ce jour à jamais emplira ma mémoire ;

Après nous être un peu promenés seul à seul,

Au pied d’un marronnier ou sous quelque tilleul

Nous vînmes nous asseoir, et longtemps nous causâmes

De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes ;

Moi siulout, moi plus jeune, inconnu, curieux,

J^aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux,

Comme aux yeux d’un ami qui vient d’un long voyage ;

Je rapportais au cœur chaque éclair du visage ;

Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais,

C^était votre jeunesse, et vos premiers accès

D’abord flottants, obscurs, d’ardente poésie,

Et les égarements de votre fantaisie,

Vos mouvements sans but, vos courses en tout lieu.

Avant qu’en votre cœur le démon lut un Dieu.

Sur la terre jeté, manquant de lyre encore.

Errant, que faisiez-vous de ce don qui dévore ?

Où vos pleurs allaient-ils ? par où montaie t vos chants ?

Sous quels antres profonds, par quels brusques pendiants

S’abimait loin des yeux le fleuve ? Quels orages

Ce soleil chauflait- il derrière les nuages ?

Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez…

Où ? dites ? parlez-moi de ces temps oubliés.

Enfant, Dieu vous nourrit de sa sainte parole :

Hais bientôt le laissant pour un monde frivole.

Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui.

Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ;

Vous avez,, loin de vous, couru mille diimères.

Goûté les douces eaux et les sources amères,

Kt sous des deux brillants, sur des lacs embaumés,

Demandé le bonheur à des objets aimés.

Bonheur vain ! fol espoir ! délire d’une fîèvre !

Coupe qu’on croyait fraîche et qui brûle la lèvre !

Flocon léger d’écume, atome éblouissant

Que l’esquif fait jaillir de la vague en glissant !

LES CONSOLATIONS. 33

Filet d’eau du désert que boit le sable aride !
Phosphore des marais, émi la fuite rapide
Découvre plus à nu Tépaisse obscurité
De Tabirne sans fond où dort l’éternité !
Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse,
Et qu’aussi j’ai parlé des jours pleins de vitesse,
Ou de ces jours si lents qu’on ne peut épuiser,
Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l’user ;
Que je n’avais au monde aucun but à poursuivre ;
Que je recommençais chaque matin à vivre ;
Oh ! qu’alors sagement et d’un ton fraternel
Vous m’avez par la main ramené jusqu’au Ciel !
« Tel je fus, disiez-vous ; cette humeur inquiète,
rf Ce trouble dévorant au cœur de tout poète,
« Et dont souvent s’égare une jeunesse en feu,
« N’a de remède ici que le retour à Dieu ;
a Seul il donne la paix, dès qu’on rentre en la voie ;
« Au mal inévitable il mêle un peu de joie,

Nous montre en haut l’espoir de ce qu’on a rêvé,
« Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. •

Et souvent depuis lors, en mon âme moins folle,
J’ai mûrement pesé cette simple parole ;
Je la porte avec moi, je la couve en mon sein.
Pour en faire germer quelque pieux dessein.
Mais quand j’en ai longtemps échauffé ma pensée.
Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée,
M’a baisé sur le front comme un fils, m’enlevant
Dans ses bras, loin du monde, en un rêve fervent.
Et que j’entends déjà dans la sphère bénie
Des harpes et des voix la douceur infinie.
Voilà que de moi\ âme, alentour, au dedans.
Quelques funestes cris, quelques désirs grondants
Éclatent tout à coup, et d’en haut je retombe

51 LES CONSOLATIONS.

Plus bas dans le péché, plus avant dans la tombe !
— Et pourtant aujourd’hui qu’un radieux soleil
Vient d’ouvrir le matin à l’Orient vermeil ;
Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville
S’éveille à peine autour de mon paisible asile ;
À l’instant où le cœur aime à se souvenir,
Où l’on pense aux absents, aux morts, à l’avenir,
Votre parole, ami, me revient et j’y pense ;
Et consacrant pour moi le beau jour qui commence,
Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois,
À vous, sous votre vigne, au milieu des grands bois.
Là désormais, sans trouble, au port après l’orage,
Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l’ombrage,
Vous vous plaisez aux lieux d’où vous étiez sorti ;
Que verriez-vous de plus ? vous avez tout senti.
Les heures qu’on maudit et celles qu’on caresse
Vous ont assez comblé d’amertume ou d’ivresse.
Des passions en vous les rumeurs ont cessé ;
De vos afflictions le lac est amassé ;
Il ne bouillonne plus ; il dort, il dort dans l’ombre,
Au fond de vous, muet, inépuisable et sombre ;
À l’entour un esprit flotte, et de ce côté
Les lieux sont revêtus d’une triste beauté.
Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure !
Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure ;
Et combien cette voix pleure amoureusement !
Vous chantez, vous priez, comme Abel, en aimant ;
Votre cœur tout entier est un autel qui fume.
Vous y mettez l’encens et l’éclair le consume ;
Chaque ange est votre frère, et, quand vient l’un d’entre eux,
En vous il se repose, — ô grand homme, homme heureux !


Juillet 1829.


Depuis que cette pièce a été adressée à notre illustree poète, un affreux malheur[1] est venu la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac des afflications n’était pas amassé ; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.

Janvier 1830



VII

SONNET


L’autre nuit, je veillais dans mon lit sans lumière,
Et la verve en mon sein à flots silencieux
S’amassait, quand soudain, frappant du pied les cieux,
L’éclair, comme un coursier à la pâle crinière,
 
Passa ; la foudre en char retentissait derrière,
Et la terre tremblait sous les divins essieux :
Et tous les animaux, d’effroi religieux
Saisis, restaient chacun tapis dans leur tanière.
 
Mais moi, mon âme en feu s’allumait à l’éclair ;
Tout mon sein bouillonnait, et chaque coup dans l’air
À mon front trop chargé déchirait un nuage.
 
J’étais dans ce concert un sublime instrument ;
Homme, je me sentais plus grand qu’un élément,
Et Dieu parlait en moi plus haut que dans l’orage.

Août 1829.

A ERNEST FOUINET

Nondum ainabani, et aoiare «imlMui ;
quiDrebiiin quid amarem, amans amare.
Saiitt Aooostin, Cm/te.

Naître, vivre et mourir dans la même maison ;

N’avoir jamais diangé de toit ni d’horizon ;

S’être lié tout jeune aux vœux du sanctuaire ;

Vierge, voiler son front comme d’un blanc suaire,

Et conOner ses jours silencieux, obscurs,

A l’enclos d’un jardin fermé de tristes murs ;

Ou dans un sort plus doux, mais non moins monutoiK’,

Vieillir sans rien trouver dont notre âme s’étonne ;

xNe pas quitter sa mère et passer à Tépoux

Qui vous avait tenue, enfant, sur ses genoux ;

Aux yeux des grands parents, élever sa famille ;

Voir les fils de ses lils sous la même charmille

Où jadis on avait joué devant l’aïeul ;

Homme, vivre ignoré, modeste, pauvre et seul,

Sans voyager, sentir, ni respirer à Taise,

Ni donner plein essor à ce cœur qui vous pèse ;

Dans son quartier natal compter bien des saisons,

Sans voir jaunir les bois ou verdir les gazons ;

Avec les mêmes goûts avoir sa même chambre,

Ses livres du collège et son poêle en décembre ;

Sa fenêtre entr’ouverte en mai, se croire heureux

De regarder un lierre en un jardin pierreux ;

LES CONSOLATIONS. 37

Tout cela, puis mourir plus humblement encore,
Pleuré de quelques yeux, mais sans écho sonore,
Sans flambeau qui longtemps chasse Toubli vaincu,
mon cœur, loi qui sens, dis : est-ce avoir vécu ? —
Pourquoi non ? et pour nous qu’est-ce donc que la vie ?
Quand aux jeux du foyer votre enfance ravie
Aurait franchi déjà bien des monts et des flots.
Et vu passer le monde en magiques tableaux ;
Quand plus tard vous auriez égaré vos voyages,
Mêlé vos pleurs, vos cris au murmure des plages ;
Semé de vous les mers, les cités, les chemins ;
Loin d’aujourd’hui, d’hier, jeté vos lendemains
En avant au hasard, comme un coureur en nage
Lance un disque dans l’air qu’il rattrappe au passage ;
Quand, sinistre, orageux, étourdi de vos bruits,
Vous auriez, sous le vent, veillé toutes vos nuits ;
Vous n’auriez pas vécu pour cela plus peut-être
Que tel cœur inconnu qu’un village a vu naître.
Qu’un cloître saint ensuite a du monde enlevé
Et qui pria vingt ans sur le même pavé ;
Vous n’auriez pas senti plus de joie immortelle, .
Plus d’améres douleurs ; vous auriez eu plus qu’Elle
Des ré.ils seulement à raconter, le soir.
Vi\Te, sachez-le bien, n’est ni voir ni savoir.
C’est sentir, c’est aimer ; aimer, c’est là tout vivre ;
Le reste semble peu pour qui lit à ce livre ;
Sitôt que passe en nous un seul rayon d’amour,
L’âme entière est éclose, on la sait en un jour ;
Et l’humble, l’ignorant, si le Ciel le convie
A ce mystère immense, aura connu la vie.
vous, dont le cœur pur, dans lombre s’échauffant.
Aime ardemment un père, un époux, un enfant.
Une tante, une sœur ; foule simple et bénie.
Qui savez où Ton va quand la vie est flnie.

58 LES CONSOLATIONS.

Qui sa¥ez comme on pleure, ou de joie ou de deuil,

Près d’un berceau vermeil ou sur un noir cercueil,

Et cbmme on aime Dieu même alors qu’il châtie.

Et comme la prière à Tâme repentie

Verse au pied de Fautel d’abondantes ferveurs,

Oh ! n’enviez jamais ces inquiets rêveurs

Dont la vie ennuyée avec orgueil s’étale,

Ou s’agite sans but turbulente et fatale.

Seuls, ils croient tout sentir,- délices et douleurs ;

Seuls, ils croient dans la vie avoir le don des pleurs,

Avoir le sens caché de Ténigme divine.

Avoir goûté les fruits de l’arbre et sa racine,

Et, fiers de tout connaître, ils raillent en sortant ;

vous, plus humbles qu’eux, vous en savez autant !

L’Amour vous a tout dit dans sa langue sublime ;

n a dans vos lointains doré plus d’une cime,

Fait luire sous vos pieds plus d’un dron d’azur,

Jeté plus d’une fleur aux bords de votre mur.

Au coucher du soleil, au lever de la lune,

Prêtant l’oreille aux bruits qu’on entend à la brune.

Ou l’œil sur vos tisons d’où la flanmie jaillit,

Ou regardant, couché, le ciel de votre lit ;

Ou, vierge du Seigneur, dans l’étroite cellule,

Sous la lampe de nuit dont la lueur ondule.

Adorant saintement et la Mère et le Fils,

Et, pour remède aux maux, baisant le crucifix ;

Vous avez agité bien des rêves de Tâme ;

Vous vous êtes dopné ce que tout cœur réclame,

Des cœurs selon le vôtre, et vous avez pleuré

En remuant des morts le souvenir sacré.

Oh ! moi, si jusqu’ici j’ai tant gémi sur terre,

Si j’ai tant vers le Ciel lancé de plainte amère,

Cest moins de ce qu’esclave, à ma glèbe attaché.

Je n’ai pu faire place à mon destin caché ;

LBS

CONSOLATIONS. 39

C’est moins de n’avoir pas visité ces rivages
Que des noms éternels peuplent de leurs images,
Où Torange est si laCire, où le ciel est si bleu ;
^ C’est plutôt jusqu’ici d’avoir aimé trop peu !

Août 18S9.

IX

A FONTANEY

Cella continuiiU dulcMcit, et maie cuilodiU ladium gênent et vilesctt. Si in principio conTenionis tua bene eam ineohieris et custodieris, erit tibi poetei dilecta
arnica et gratissimuro solatîam.

De ImU. CkrUt.t lib. I, cap. xx.

Ami» soit qu’emporté de passions sans nombre,
Après beaucoup de cris et de chutes dans Tombre,
Comme aux jeux un vaincu qui dételle ses chars,
Vous arrêtiez votre âme, et de vos sens épars
Réprimiez la fureur trop longtemps effrénée ;
Soit que, fermant carrière à votre destinée,
Le premier vent vous ai rejeté dans le port ;
Qu’un amour malheureux, vous assaillant d’abord,
D’un voyage plus long vous ait ôté l’envie,
Et que, sans voir ouvrir, heurtant à cette vie,
Vous vous soyez, bien jeune, assis, le coeur en deuil,
Comme un amant, la nuit, qui s’assied sur un seuil ;
Ou soit encor que, plein de candeur et de joie,
Vous cheminiez en paix dans votre douce voie,

40 LES COÎSSOLATIONS.

De Tamour ignorant les dons ou la rigueur,

Et qu’homme vous viviez dans Tenfancp du cœur ;

— Ami, — si vous avez, aux cliamps, à la vallée,

Fait choix, pour y cacher une vie isolée,

Pour y mieux réfléchir à Thoinme» à Tâme, à Dieu.

D’im toit simple et conforme aux ombrages du lieu ;

Si, certain désormais de Tavoir pour demeure,

D’y consacrer au Ciel vos jours heure par heure,

Vous n’y voulez plus rien du monde et des combats

Où la chair nous égare, — Ami, n’en sortez pas.

Laissez ce monde vain s’agiter et bruire,

Ses rumeurs se choquer, gronder et se détruire ;

Sa gloire luire et fondre, et sa félicité

Se gonfler, puis tarir, comme un torrent. Tété.

Ne précipitez plus ce flot noir et rapide

A travers le cristal de votre lac limpide ;

Ne lancez plus vos chiens avec le sanglier

Dans la claire fontaine, amour du peuplier :

Mais restez, vivez seul ; et bientôt le silence,

Ou le bruit des rameaux que la brise balance,

La couleur de la feuille aux arbres difTérents,

Les reflets du matin dans les flots transparents,

Ou, plus prés, le jardin devant votre fenêtre.

Votre chambre et ses murs, et moins enoor peut-être,

Tout vous consolera ; tout, s’animant pour vous,

Vous tiendra sans parole un langage bien doux,

Comme un ami discret qui, la tête baissée,

Sans rien dire comprend et suR votre pensée.

La solitude est chère à qui jamais n’en sort ;

Elle a mille douceurs qui rendent calme et fort.

Oh ! j’ai rêvé toujours de vivre solitaire

En quelque obscur débris d’antique monastère,

D’avoir ma chambre sombre, et, sous d’épais barreaux,

Une fenêtre étroite et taillée à vitraux.

LES CONSOLATIOyS. 41

Et quelque lierre autour, quelque mousse furtive
Qui perce le granit et festonne Togive ;
Et frugal, ne vivant que de fruits et de pain,

«

De mes coudes usant ma table de sapin,

Dans mon fauteuil de chêne aux larges clous de cuivre

J’ai rêvé de vieillir avec plus d’un vieux livre.

On fouille avec l)onheur au fond de ses tiroirs :

On a d’autres recoins mystérieux et noirs

Sous Tescalier tournant, prés de la cheminée,

Où jamais on ne touche ; où, depuis mainte année,

La poussière s’amasse incessamment et dort.

Ce demi-jour confus qui vient d’un corridor

Donne sur un réduit, où, dans un ordre étrange.

Mille objets de rebut, tout ce qui s’use et rJiange,

Des papiers, des habits, un portrait effacé

Qui fut cher autrefois, un herbier commencé,

Pinceaux, flûte, poignards sur la même tablette,

Un violon perclus logé dans un squelette,

Tout ce qu’un docteur Faust entasse eu son fouillis

Se retrouve, et nous rend des temps déjà vieillis.

Si parfois, de loisir, on cherchant quelque chose,

On entre là dedans, et que l’œil s’y repose

Tirant de chaque objet un peu de souvenir,

Gonmie en nous le passé va vite revenir !

Comme on s’égare encore en songes diaphanes !

Comme les jours enfuis des passions profanes,

Des danses, des rx)ucerts, des querelles d’amour.

De l’étnde adorée et quittée à son tour.

Jours d’inconstance aimable où la faute a des charmes,

S’éveillent en riant à nos yeux pleins de larmes !

Combien le seul aspect d’un vêtement usé

Peut rajeunir un cœur qu’on croyait épuisé !

Non, jamais dans les bois, foulant l’herbe fleurie

Un soir d’automne, on n’eut plus fraîche rêverie.

42 LES CONSOLATIONS.

Mais c’est peu du passé ; tous ces restes poudreux.
Ces débris, oÙ¥ont-ils ? où vais-je derrière eux ?
Tandis qu’en proie aux vers, et, parcelle à parcelle,
Ils retournent grossir la masse universelle :
Que, voltigeant d’abord au hasard et sans choix.
Puis retombant bientôt sous de secrètes loix,
Ils doivent, retrempés dans le courant des choses.
Changer, vivre peut-être, ou fleurir dans les roses.
Ou briller dans Tabeilie, atomes éclatants,
Selon que le voudront la Nature et le Temps ;
Moi qui suis là debout, qui les vois et qui pense.
Qui sens aussi qu’en moi la ruine commence,
Moi vieillard avant Tâge, aux cheveux déjà gris,
Et qui serai poussière avant tous ces débris,
Quand je porte le sort de mon âme immortelle,
Mourant, lui laisserai-je une chance moins belle ?
La laisserai-je en risque, après Texil humain.
D’errer comme un atome au bord d’un grand chemin,
Sans se mêler joyeuse au Dieu que tout adore.
Sans remonter jamais et sans jamais éclore ?

Ainsi rien ne distrait un coeur religieux ;
Les plus humbles sentiers le ramènent aux Cieux ;
Sa vie est un parfum de lecture choisie.
De contemplation, d’austère poésie ;
Il sait que la nuit vient, que les instants sont courls,
Et médite longtemps ce qui dure toujours.
de rhomme pieux éclatante nature !
Noble sublimité dans une vie obscure !
Rembrandt, tu Tas comprise ; et ton pinceau divin,
Tantôt puisant la flamme au front du Séraphm,
Tantôt rembrunissant sa couleur plus sévère.
Nous peint Thomme ici-bas qu’un jour lointain éclaire,
Le peint vieux, à Tétroit et manquant d’horizon.

LES CONSOLATIONS. 43

Recueilli dans liii-

mème au fond de sa maison,
Courbé, passant les jours en lecture, en prière,
Et tourné du côté d’où lui vient la lumière.
Des plus cachés destins tu montres la hauteur ;
Sous ta main le rayon sacré, consolateur, •

Aux ténèbres se mêle et les dore au passage.
Comme TAnge apportant à Tobie un message,
Comme une lampe sainte, ou Tétoile du soir
Annonçant aux bergers le Dieu qu’ils allaient voir.
C’est le symbole vrai des justes en ce monde ;
Plus qu’à demi voilés d’obscurité profonde,
Toujours ils ont passé, Rembrandt, et passeront
Tout en noir et dans Fombre, une lumière au front.

Août is»

A MON AMI EMILE DESCHAMPS

… Thui our Curale, one whom alJ beliere
Piotu and jusl. and for wboae fale tbey griete :
Ail aee bim poor, but ev’n ihe vulgar know
He DHïrits lore, and their respect baatow, etc., etc.
CtàBBB, Tke Borough.

Voici quatre-vingts ans, — plus ou moins, — qu’un curé,
Ou plutôt un vicaire, au comté de Surrey
Vivait, chétif et pauvre, et père de famille ;
C’était un de ces cœurs dont l’excellence brille
Sur le front, dans les yeux, dans le geste et la voix ;
Gibbon nous dit qu’il l’eut pour maître dix-huit mois,

i4 LES CO>SOLATIONS.

Et qu’il garda toujours souvenir du digne homme.
Or le révérend John Kirkby, comme il le nomme,
A son élève enfant a souvent raconté
Qu’ayant vécu d’abord, dans un autr^ comté,
^ — Le Cumberland, je crois, — en été, solitaire.
Volontiers il allait, loin de son presbylère,
Rêver sur une plage où la mer mugissait ;
Et que là, sans témoins, simple il se délassait
A contempler les flots, le ciel et la verdure ;
A s’enivrer longtemps de Féteniel murmure ;
El quand il avait bien tout vu, tout admiré,
A chercher à ses pieds sur le sable doré,
Pour rapporter joyeux, de retour au village,
A ses enfants diéris maint brillant coquillage. Un jour surtout, un jour qu’en ce beau lieu rêvant.
Assis sur un rocher, le pauvre desservant
Voyait sous lui la mer, conmie un coursier qui fume,
S’abattre et se dresser, toute blanche d’écume ;
En son âme bientôt par un secret accord,
Et soit qu’il se sentit faible et seul sur ce bord.
Suspendu sur l’abîme ; ou soit que dans cette onde
Il crût voir le tableau de la vie en ce monde ;
Soit que ce bruit excite à tristement penser ;
— En son âme il se mit, hélas ! à repasser
Les rJiagrins et les maux de son humble misère ;
Qu’à peine sa famille avait le nécessaire ;
Que la rente, et la dime, et les meilleurs profits
Allaient au vieux Recteur, qui n’avait point de fils ;
Que, lui, courait, prêchait dans tout le voisinage.
Et ne gagnait que juste à nourrir son ménage ;
Et pensant de la sorte, au bord de celte mer.
Ses pleurs amèrement tombaient au flot amer.

Ce fut lrè,s-peu de temps après cHie journée.

LES CONSOLATIOKS. 45

Que, s’efforçaiit de fuir la misère obstinée,
Il quitta sa paroisse et son comté natal,
Et vint dans le Surrey chercher trêve à son mal ;
Et là le sort meilleur, prenant en main sa chaîne,
Lui permit quelque aisance après si dure gène.
Dans la maison Gibbon logé, soir et matin
Il disait la prière, enseignait le latin
Au fils ; puis, le dimanche et les grands jours qu’on chôme,
Il prêchait à l’église et chantait haut le psaume.
Une fois, par malheur (car il manque au portrait
De dire que notre homme était un peu distrait,
Distrait comme Abraham Âdams ou Primerose),
Un jour donc, à l’église, il n’omit autr^ chose
Que de prier tout haut pour Georges II, le Roi !
Les temps étaient douteux ; chacun tremblait pour soi ;
Kirkby fut chassé vite, et plaint, selon l’usage.
Ce qu’il devint, lui veuf, quatre enfants en bas âge.
Et suspect, je l’ignore, et Gibbon n’eu dit rien.
Il quitta le pays ; mais ce que je sais bien,
C’est que, dût son destin rester dur et sévère.
Toujours il demeura bon chrétien, tendre père.
Soumis à son devoir, esclave de l’honneur,
Et qu’il mourut béni, bénissant le Seigneur.

Et maintenant pourquoi réveiller la mémoire
De cet homme, et tirer de l’oubli cette histoire ?
Pourquoi ? dans quel dessein ? surtout en ce moment
Où la France, poussant un long gémissement,
Et retombée en proie aux factions parjures (1)[2],
Assemble ses enfants autour de ses blessures ?
Que nous fait aujourd’hui ce défunt d’autrefois ?
Des pleurs bons à verser sous l’ombrage des bois,

CONSOLATIONS.

En suivant à loisir sa chère rêverie,

Se peuvent-ils mêler aux pleurs de la patrie ?

Pourtant, depuis huit jours, ce vicaire inconnu,

ITest, sans cesse et partout, à Tâme revenu :

Tant nous tient le caprice, et tant la fantaisie

Est souveraine aux coeurs épris de poésie ! —

Et d’ailleurs ce vicaire, homme simple et pieux,

Qui passa dans le monde à pas sileocieux

Et souffrit en des temps si semblables aux nêtres,

Ne vaut-il pas qu’on pense à lui, plus que bien d’aatres ?

Oh ! que si tous nos chefs, à leur tête le Roi,

Les élus du pays, les gardiens de la loi,

Nos généraux fameux et blandiis à la guerre.

Nos prélats, — enfin tous, — pareils à ce vicaire.

Et chacun dans le posté où Dieu le fit asseoir,

En droiture de cœur remplissaient leur devoir,

Oh ! qu’’on ne verrait plus la France désarmée

Remettre en jeu bonheur, puissance et renommée,

Et, saignante, vouloir et ne pouvoir guérir,

Et Fablme d’hier, chaque jour se rouvrir !

Août I8i».

LES

CONSOLATIONS. 47

XI

SONNET

Fallentif semila ritx,

HOBACK.

Un grand chemin ouvert, une banale route
À travers vos moissons ; tout le jour, au soleil
Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ;
Où la rosée en pleurs n’a jamais une goutte ;

— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute.
Oh ! que j’aime bien mieux quelque sentier pareil
A ceux dont parle Horace, où je puis au réveil
Marcher au frais, et d’où, sans être vu, j’écoute !

Oh ! que j’aime bien mieux dans mon pré le ruisseau
Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau,
Qu’un fleuve résonnant dans un grand paysage !

Car le-fleuve avec lui porte, le long des bords.
Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports
Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

48 LES GO.NSOLATIO.NS

XII

A DEUX ABSENTS

Voi’ ce que lu n dans cette imisont tout
pour tout. Tes amis te considèrent ; lu fais
souvent lear joie, et il semble k ton conir
qu’il ne pourrait exister sans eux. Cependant
si lu partais, si lu t’éloignais de ce cercle,
senliraienl-ils le vide que la perte causerait
dans leur destin ’’e ? et combien de temps ?

WcaTiEi.

Couple heureux et brillant, vous qui m’avez admis
Dès longtemps comme un hôte à vos foyers amis,
Qui m’avez laissé voir en votre destinée
Triomphante, et d’éclat partout environnée^
Le cours intérieur de vos félicités,
Voici deux jours bientôt que je vous ai quittés ;
Deux jours, que seul, et Tàmeen caprices ravie,
Loin de vous dans les bois j’essaie un peu la vie ;
Et déjà sous ces bois et dans mon vert sentier
J’ai senti que mon cœur n’était pas tout entier ;
J’ai senti que vers vous il revenait fidèle
Comme au pignon chéri revient une hirondelle,
Comme un esquif au bord qu’il a longtemps gardé ;
Et, timide, en secret, je me suis demandé
Si, durant ces deux jours, tandis qu’à vous je pense,
Vous auriez seulement remarqué mon absence.
Car sans parler du flot qui gronde à tout moment,
Et de votre destin qu’assiège incessamment
La Gloire aux mille voix, comme une mer montante.
Et des concerts tombant de la nue éclatante

LES CONSOLATIONS. 40

déjà par le front vous plongez à demi ;

Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d’un ami ;

Vous, noble époux ; vous, femme, à la main votre aiguille,

A vos pieds vos enfants ; chaque soir, en famille,

Vous livrez aux doux riens vos deux cœurs reposés»

Vous vivez Tun dans Tautre et tous vous suffisez.

Et si quelqu’un survient dans votre causerie,

Qui sache la comprendre et dont Tœil vous sourie,

Il écoute, il s’assied, il devise avec vous.

Et les enfants joyeux vont entre ses genoux :

Et s’il sort, s’il en vient un autre, puis un autre

(Car chacun se fait gloire et bonheur d’être vôtre).

Comme des voyageurs sous Tantiipie palmier,

Ils sont les bienvenus ainsi que le premier.

Ils passent ; mais sans eux votre existence est pleine.

Et Tami le plus cher, absent, vous manque à peine.

Le monde n’est pour vous, radieux et vermeil.

Qu’un atome de plus dans votre beau soleil.

Et l’Océan immense aux vagues apaisées

Qu’une goutte de plus dans vos fraîches rosées ;’

Et bien que le cœur sûr d’un ami vaille mieux

m

Que l’Océan, le monde et les astres des cieux.

Ce cœur d’ami n’est rien devant la plainte amére

D’un nouveau-né souffrant ; et pour vous, père et mère.

Une larme, une toux, le front un peu pâli

D’un enfant adoré, met le reste en oubli.

C’est la loi, c’est le vœu de la sainte Nature ;

En nous donnant le jour : « Va, pauvre créature,

• Va, dit-elle, et prends garde au sortir de mes mains

< De trébucher d’abord dans les sentiers humains.

i Suis ton père et ta mère, attentif et docile ;

« Ils te feront longtemps une route facile :

« Enfant, tant qu’ils vivront, tu ne manqueras pas,

« Et leur ardent amour veillera sur tes pas.

4

50 LES

CONSOLATIONS.

« Puis, quand ces nœuds du sangrelâchés avec Tâge

< T’auront laissé, jeune honune, au tiers de ton voyage,

< Avant qu’ils soient rompus et qu’en ton cœur fermé
« S’ensevelisse, un jour, le bonheur d’être aimé,

< Uâte-toi de nourrir quelque pure tendresse,

t Qui, plus jeune que toi, t’enlace et te caresçe ;

< A tes nœuds presque usés joins d’autres nœuds plus forts ;
€ Car que faire ici-bas, quand les parents sont morts,

< Que faire de son âme orpheline et voilée,

« A moins de la sentir d’autre part consolée,
€ D’être père, et d’avoir des enfants à son tour,

< Que d’un amour jaloux on couve nuit et jour ? »
Ainsi veut la Nature, et je l’ai méconnue ;

Et quand la main du Temps sur ma tête est venue,
Je me suis trouvé seul, et j’ai beaucoup gémi,
Et je me suis assis sous l’arbre d’un ami.
vous dont le platane a tant de frais ombrage,
Dont la’ vigne en festons est l’honneur du rivage,
Vous dont j’embrasse en pleurs et le seuil et l’autel,
Êtres chers, objets purs de mon culte immortel ;
Oh ! dussiez-vous de loin, si mon destin m’entraine,
M oublier, ou de près m’apercevoir à peine,
Ailleurs, ici, toujours, vous serez tout pour moi ;
— Couple heureux et brillant, je ne vis plus qu’en toi.

Saint-Uaur, août 18S9.

LES CONSOLATIONS

51

XUI

SOISNET

IMITE DE WORDSWORTB

C’est un beau soir, un soir paisible et solennel ; ’
A la fin du saint jour, la Nature en prière
Se tait, comme Marie à genoux sur la pierre,
Qui tremblante et muette écoutait Gabriel :

La mer dort ; le soleil descend en paix du del ;
Mais dans ce grand silence, au-dessus et derrière,
On entend Thymne heureux du triple sanctuaire,
Et Torgue immense où gronde un tonnerre éternel.

blonde jeune fille, à la tête baissée,

Qui marches près de moi, si ta sainte pensée

Semble moins que la mienne adorer ce moment.

C’est qu’au sein d’Abi^am vivant toute Tannée^
Ton âme est de prière, à chaque heure, baignée ;
C’est que ton cœur recèle un divin firmament.

Septembre 1829.

52 LES

CONSOLATIONS.

XIV

SONNET

IMITÉ DE WORnSWORTH

Les passions, la guerre ; une âme en frénésie,
Qu’un éclatant forfait renverse du devoir ;
Du sang ; des rois bannis, misérables à voir ;
Ce n’est pas là dedans ([u’est toute poésie.

De soins plus doux la Muse est quelquefois saisie ;
Elle aime aussi la paix, les champs, Tair frais du soir.
Un penser calme et fort, mêlé de nonchaloir ;
Le lait pur des pasteurs lui devient ambroisie.

Assise au bord d’une eau qui réfléchit les cieux.
Elle aime la tristesse et ses élans pieux ;
Elle aime les parfums d’une âme qui s’exliale,

La marguerite éclose’ et le sentier fuyant.
Et, quand Novembre étend sa brume matinale,
Une fumée au loin qui monte en tournoyant.

Septembre 1828.

LES CONSOLATIONS. &5

XV

SONNET

IMITÉ DB W0RD8W0RTH

Quand le Poète en pleurs» à la main une lyre,
PoursuÎYant les beautés dont son cœur est épris,
A travers les rochers, les monts, les prés fleuris,
Les nuages, les vents, mystérieux empire,

S’élance, et plane seul, et qu’il chante et soupire,
La foule en bas souvent, qui veut rire à tout prix,
S’attroupe, et Taccueillant au retour par des cris,
Le montre au doigt ; et tous, pauvre insensé, d’en rire !

M<iis tous ces cris. Poète, et ces rires d’enfants.
Et ces mépris si doux aux rivaux triomphants,
Que t’importe, si rien n’obscurcit ta pensée.

Pure, aussi pure en toi qu’un rayon du matin.
Que la goutte de pleurs qu’une vierge a versée,
Ou la pluie en avril sur la ronce et le thym !

Septembre iS29.

51

XVI

A V. H.


Ami, d’où nous viens-tu, tremblant, pâle, effaré,
Tes blonds cheveux épars et d’un blond plus doré,
Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs anges
Donnent en leurs tableaux par des teintes étranges ?
Ami, d’où nous viens-tu ? d’où la froide sueur
De ta main qui me presse, et la blanche lueur
De ton front grand et haut comme s’il était chauve ?
Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve ;
Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ;
Ton accent étincelle ; — Ami, qu’as-tu donc fait ?
Ah ! oui, je le comprends, tu sors du sanctuaire ;
Ton visage d’abord s’est collé sur la pierre ;
Mais le Seigneur a dit, et ton effroi s’est tu ;
Et tous les deux longtemps vous avez combattu ;
Jacob et l’Étranger ont mêlé leurs haleines ;
Mazeppa, le coursier t’a traîné par les plaines ;
Honneur à toi. Poète ; — honneur à toi, vainqueur !
Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur !
Garde-les sur ton front ces auréoles pures,
Et ne les ternis point par d’humaines souillures.
La sainte Poésie environne tes pas ;
C’est le plus bel amour des amours d’ici-bas.
Oh ! moi, qui vis en toi, qui t’admire et qui t’aime,
Qui vois avec orgueil grossir ton diadème,
Moi dont l’aspect t’est cher et dont tu prends la main,
Égaré de bonne heure, hélas ! du droit chemin.

Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,
C’est vaine passion, misérable colère,
Amour-propre blessé, que sais-je ? — et si mon front
Se voile de pâleur, c’est plutôt un affront ;
C’est que mon âme impure est ivre de mollesse ;
C'est le signe honteux que le plaisir me laisse.


Septembre 1859.


XVII

À MON AMI LEROUX


Giunto è giâ ’l corso délia vitt mia, etc., etc.
Michel-Ange, Sonetti.


« Ma barque est tout à l'heure aux bornes de la vie ;
« Le ciel devient plus sombre et le flot plus dormant ;
« Je touche aux bords où vont chercher leur jugement
« Celui qui marche droit et celui qui dévie.

« Oh ! quelle ombre ici-bas mon âme a poursuivie !
« Elle s’est fait de l'Art un monarque, un amant,
« Une idole, un veau d’or, un oracle qui ment :
« Tout est creux et menteur dans ce que l’homme envie.

« Aux abords du tombeau qui pour nous va s’ouvrir,
« Ô mon Âme, craignons de doublement mourir ;
« Laissons là ces tableaux qu’un faux brillant anime ;

CONSOLATIONS.

• Plus de marbre qui vole en éclats sous mes doigts !

c

Je ne sais qu adorer Tadorable Victime
c Qui, pour nous recevoir, a mis les bras en croix. »

Ainsi, vieux et mourant, s’écriait Michel«Ange ;
Et son marbre à ses yeux était comme la fange.
Et sa peinture immense attachée aux autels.
Toute sainte aujourd’hui qu’elle semble aux mortels,
Lui semblait un rideau qui cache la lumière ;
Détrompé de la gloire, il voulait voir derrière,
Et se sentait petit sous Tombre du tombeau :
Cest bien, et ce mépris chez toi, grand homme, est beau !

Tu te trompais pourtant. — Oui, le plaisir s’envole,
La passion nous ment, la gloire est une idole.
Non pas l’Art ; l’Art sublime, étemel et divin.
Luit conune la Vertu ; le reste seul est vain.
Avant, 6 Michel-Ange, avant que les années
Eussent fait choir si bas tes forces prosternées,
Raidi tes bras d’athlète, et voilé d’un brouillard
Les couleurs et le jour au fond de ton regard.
Dis-nous, que faisais-tu ? Parle haut et rappelle
Tant de travaux bénis, et plus d’une chapelle
Tout entière bâtie et peinte de tes mains.
Et les groupes en marbre, et les cris des Romains
Quand, admis et tombant à genoux dans l’enceinte.
Ils adoraient de Dieu partout la marque empreinte,
Lisaient leur jugement écrit sur les parois.
Baisaient les pieds d’un Christ descendu de la croix,
Et priant, et pleurant, et se frappant la tète,
Confessaient leurs péchés à la voix du prophète ;
Car tu fus un prophète, un archange du ciel.
Et ton nom a dit vrai comme pour Raphaël.

LES

Et Dante aussi, Milton et son aïeul Shakspeare,
Rubens, Rembrandt, Mozart, rois chacun d’un empire,
Tous ces mortels choisis, qui, dans l'humanité,
Réfléchissent le ciel par quelque grand côté,
Iront-ils, au moment d’adorer face à face
Le Soleil éternel devant qui tout s’efface.
Appeler feu follet l'astre qui les conduit,
Ou l'ardente colonne en marche dans leur nuit ?
Moïse, chargé d’ans et prêt à rendre l'âme,
Des foudres du Sina renia-t-il la flamme ?
Quand de Jérusalem le temple fut ouvert,
Qui donc méprisa l'arche et l'autel du désert ?
Salomon pénitent, à qui son Dieu révèle
Les parvis lumineux d’une Sion nouvelle.
Et qui, les yeux remplis de l’immense clarté,
Ne voit plus ici-bas qu’ombre et que vanité.
Lui qui nomme en pitié chaque chose frivole,
Appelle-t-il jamais le vrai temple une idole ?
Oh ! non pas, Salomon ; l'idole est dans le cœur ;
L’idole est d’aimer trop la vigne et sa liqueur,
D’aimer trop les baisers des jeunes Sulamites ;
L’ idole est de bâtir au Dieu des Édomites,
De croire en son orgueil, de couronner ses sens,
D’irriter, tout le jour, ses désirs renaissants.
D’assoupir de parfums son âme qu’on immole ;
Mais bâtir au Seigneur, ce n’est pas là l’idole.

Le Seigneur qui, jaloux de l’œuvre de ses mains,
Pour animer le monde y créa les humains,
Parmi ces nations, dans ces tribus sans nombre,
Sur qui passent les ans mêlés de jour et d’ombre,
A des temps inégaux suscite par endroits
Quelques rares mortels, grands, plus grands que les rois.
Avec un sceau brillant sur leurs têtes sublimes,,

LES CONSOLATIONS.

Comme il fit au désert les hauts lieux et les cimes.
Mais les hauts lieux, les monts que chérit le soleil,
Qu’il abandonne tard et retrouve au réveil,
Connaissent, chaque nuit, des heures de ténèbres.
Et i’horreur se déchaîne en leurs antres funèbres,
Tandis que sur ces fronts, hauts comme des sommets,
Le mystique Soleil ne se couche jamais.
Sans doute, dans la vie, à travers le voyage,
n s’y pose souvent plus d’un triste nuage :
Mais le Spleil divin tâche de Técarter,
Et le dore, ou le perce, ou le fait éclater.
Ces mortels ont des nuits brillantes et sans voiles ;
Ils comprennent les flots, entendent les étoiles,
Savent les noms des fleurs, et pour eux l’univers
N’est qu’une seule idée en symboles divers.
Et comme en mille jets la matière lancée
Exprime aux yeux humains rétemelle pensée,
Eux aussi, pleins du Dieu qu’on ne peut enfermer,
En des œuvres d’amour cherchent à l’exprimer.
L’un a la harpe, et Torgue, et Taustère harmonie ;
L’autre en pleurs, comme un cygne, exhale son génie.
Ou répanche en couleurs ; ou suspend dans les deux
Et fait monter le marbre en hynme glorieux.
Tous, ouvriers divins, sous Tœil qui les contemple,
Bâtissent du Trè^Haut et décorent le temple.
Quelques-uns seulement, et les moindres d’entre eux.
Grands encor, mais marqués d’un signe moins heureux,
S’épuisent à vouloir, et l’ingrate matière
En leurs mains répond mal à leur pensée entière ;

Car bien tard dans le jour le Seigneur leur parla ;
Leur feu couva longtemps ; ^ et je suis de ceux-là.

D’abord j’errais aveugle, et cette œuvre du monde
Me cachait les secrets de son âme profonde ;

LES GOMSOLATIOMS. 59

Je n’y voyais que sons, couleurs, formes, chaos,

Parure bigarrée et parfois noirs fléaux ;

Et, comme un nain chétif, en mon orgueil risible,

Je me plaisais à dire : Où donc est Tinvisible ?

Mais, quand des grands mortels par degrés j’approchai,

Je me sentis de honte et de respect touché ;

Je contemplai leur front sous sa blanche auréole,

Je lus dans leur regard, j’écoutai leiu’ parole ;

Et comme je les vis mêler à leurs discours

Dieu, rame et Tinvisible, et se montrer toujours

L’arbre mystérieux au pacifique ombrage,

Qui, par delà les mers, couvre Tautre rivage,

— Tel qu’un enfant, au pied d’une haie ou d’un mur.

Entendant des passants vanter un figuier mûr,

Une rose, un oiseau qu’on aperçoit denière,

Se parler de bosquets, de jets d’eau, de volière.

Et de cygnes nageant en un plein réservoir, —

Je leur dis : Prenez-moi dans vos bras, je veux voir.

J’ai vu. Seigneur, j’ai cru ; j’adore tes merveilles.

J’en éblouis mes yeux, j’en emplis mes oreilles,

Et, par moments, j’essaie à mes sourds compagnons,

A ceux qui n’ont pas vu, de bégayer tes noms.

Paix à l’artiste saint, puissant, infatigable.
Qui, lorsqu’il touche au terme et que l’âge l’accable.
Au bord de son tombeau s’asseyant pour mourir
Et cherchant le chemin qu’il vient de parcourir,
Y voit d’un art pieux briller la trace heureuse,
Compte de monuments une suite nombreuse,
Et se rend témoignage, à la porte du ciel.
Que sur chaque degré sa main mit un autel !
11 n’a plus à monter ; il passe sans obstacle
Du parvis et du seuil au premier tabernacle.
Un Séraphin ailé par la main le conduit ;

00 LES

CONSOLATIONS.

Tout embaume alentour, et frémit, et reluit ;
Aux lambris, aux plafonds qu’un jou^ céleste éclaire,
Il reconnaît de TArt Fimmuable exemplaire ;
n rentre, on le reçoit comme un frère exilé ;
— C’est ton lot, Michel-Ange, et Dieu t’a consolé ^

Septembre 1819.

XVIll

A MON AMI ANTONY DESCHAMPS

Aux mom nts de langueur où Tàme évanouie
Ne peut rien d’elle-même et sommeille et sVnnuie,
Moi qui vais pour aller, seul, et par un ciel gris,
Jurant qu’il n’est soleil ni printemps à Paris,
Avec quelques pensers que la marche fait naître,
Quelques regards confus sur Thomme, sur notre être,
Sur ma rêveuse enfance et son réveil amer,
Je longe tristement mon boulevard d’Enfer ;
Et quand je suis bien las de fouiller dans mon âme,
D’y remuer du doigt tant de cendres sans flamme.
Tant d’argile sans or, tant de ronces sans fleurs.
J’ouvre un livre et je lis, les yeux mouillés de pleurs :
Et mon cœur, tout lisant, s’apaise et se console,
Tant d’un i>oête aimé nous charme la parole !
Tl en est que j’emporte et que je lis toujours.
Surtout leurs moindres vers et leurs chants les plus courts,

LES CONSOLATIONS. 6i

Leurs sonnets familiers, leurs poèmes intimes,

Où, du sort bien souvent autant que moi victimes,

Ils ont, mortels divins, gémi divinement.

Et fait de chaque larme étoile ou diamant.

C’est Pétrarque amoureux, au penchant des collines

Laissant voir en son cours ses perles cristallines ;

Plaintif ; réfléchissant les bois, le ciel profond.

Les blonds cheveux de Laure et son chaste et doux front.

C’est Wordsworth peu connu, qui des lacs solitaires

Sait tous les bleus reflets, les bruits et les mystères,

Et qui, depuis trente ans, vivant au même lieu,

En contemplation devant le même Dieu,

 travers les soupirs de la mousse et de Tonde

Distingue, au soir, des chants venus d’un meilleur monde.

C’est Michel-Auge aveugle, et jetant le ciseau ;

C’est Milton, autre aveugle et son Penseroso,

Pemeroso sublime, ardent visionnaire,

Vrai portrait de Milton avant que le tonnerre

Dont il s^arma là-haut eût consiumé ses yeux,

Quand debout, chaque nuit, malade et soucieux.

Dans la vieille Angleterre, au retour dltalie.

Exhalant les chaleurs de sa mélancolie.

Et pâle, sous la lune, au pied de Westminster,

devinait Cromwell ou rêvait Lucifer.
J’aime fort ses sonnets, ce qu’il dit de son âge.
Et des devoirs humains en ce pèlerinage,
Et des maux que d’abord sur sa route il trouva…
Puis vient le tour de Dante et la Vita nuùva,
Dante est un puissant maître, à l’allure liardie,
Dont j’adore à genoux l’étrange Comédie^
Mais le sentier est rude et tourne à l’infini.
Et j’attends, pour monter, notre guide Antony.
liO plus court me va mieux ; — aussi la simple histoire
Où, de sa fiéatrix recueillant la mémoire.

es LES

CONSOLATIONS

11 revient pas à pas sur cet amour sacré» •

Est ce que j’ai de lui jusqu’ici préféré.

Plus j’y reviens et plus j’honore le poète,

Qui, fixant, dès neuf ans, sa pensée inquiète.

Eut sa Dame, et Taima sans lui rien demander ;

La suivit comme on suit Tastre qui doit guider,

S^en forma tout d’abord une idée étemelle ;

Et, quand la mort la prit dans le vent de son aile,

N’eut, pour se souvenir, qu’à regarder en lui :

Y revit l’ange pur qui si vite avait fui ;

L’invoqua désormais en ses moments extrêmes,

Dans la gloire et l’exil, et dans tous ses poèmes.

Et, vers le ciel enfin poussant un large essor,

D’Elle, au seuil étoile, reçut le rameau d’or.

J^admire ce destin, et parfois je l’envie ;

Que n’ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie !

Que n’ai-je aussi réglé l’œuvre de chaque jour.

Chaque songe de nuit, sur un céleste amour !

On ne me verrait pas, sans but et sans pensée,

Tout droit, tous les matms, sortir, tète baissée ;

Hôder le long des murs où vingt fois j’ai heurté,

Traînant honteusement mon génie avorté.

Le génie est plus grand, aidé d’un cœur plus sage.

Je sais dans la Ft(a, je sais un beau passage

Qui, dès les premiers mots, me fait toiyours pleurer,

Et qui certes démontre à qui peut l’ignorer

Combien miraculeux luit en une âme ardente

Un chaste feu d’amour. Je le traduis, — c’est Dante

« En ce temps-là, dit-il, il me prit par malheur
Dans presque tout le corps une telle douleur.
Et durant plusieurs jours, que je gardai la chambre^
Puis le lit, et qu’enfin, brisé dans chaque membre
Je restai sur le dos couché, matin et soir»

I

LES

CONSOLATIONS. 63

Comme un homme gisant qui ne peut se mouvoir.

Et, le neuvième jour, quand ma douleur cuisanle

Redoubla, tout à coup voilà que se présente

A mon esprit ma Dame» et je suivis d’abord

Ce penser consolant ; mais, se faisant plus fort,

Mon mal me ramena bientôt sur cette terre.

Me retraça longtemps sous une face austère

Cette chétive vie et sa brièveté,

Tant d’ennui, de misère, et la tombe à côté ;

Et mon cœur se disait comme un enfant qui pleure :

U faut que Béatrix, un jour ou Tautre, meure.

A cette seule idée un frisson me glaça.

Un nuage ferma mes yeux et les pressa ;

Je sentis m’échapper mon âme en. frénésie,

Et ce que vit alors Tceil de ma fantaisie,

C’étaient, cheveux épars, et me tendant les bras,

Des femmes qui passaient en disant : Tu mourras ;

Et puis d’autres encor, d’autres échevelées

Criant : Te voilà mort ; et fuyant par volées.

Ce n étaient sur ma route, aux angles des chemins,

Que tigures en deuil qui se tordaient les mains.

L’air brûlait ; au milieu d’étoiles enflammées.

Le soleil se fondait en ardentes fumées,

Et quelqu’un me vint dire : Ehl quoi ? ne sais-tu pas,

Ami ? ta Dame est morte et s’en va d’ici-^-bas’

A ce mot je pleurai, mais non plus en idée ;

Je pleurai de vrais pleurs sur ma joue inondée.

Puis, regardant, je vis en grand nombre dans l’air.

Pareils aux blancs flocons de la neige en hiver.

Des anges qui berçaient, mollement remuée,

Une âme assise au bord d’une blanche nuée ;

Ils l’emportaient au ciel en chantant Hosanna !

Je compris, et l’Amour par la main m’emmeua,

Et j’allai visiter la dépouille mortelle

64 LES CONSOLATIONS.

Qui servait de demeure à cette âme si belle.
J’approchai de la morte en silence et tremblant ;
Des dames lui couvraient le front d’un voile blanc,
Et son air reposé, sa parfaite harmonie
Semblaient dire : Je suis dans la paix infînie.
Et,- la voyant si sainte en ce divin sommeil.
Je me sentis pour moi tenté d’un sort pareil,
Je désirai mourir : Mort, viens, m’écriai-je,
Mon front est déjà froid, et ta pâleur y siège ;
Je suis des tiens ; j’implore et j’aime ta rigueur ;
Prends-moi, car tu m’as pris la Dame de mon cœur.
Et, quand j’eus vu remplir les devoirs funéraires,
Tels qu’en rendent aux morts les mères et les frères,
Je crus que je rentrais dans ma chambre ; et bientôt.
Les yeux au ciel, en pleurs, je m’écriai tout haut :
Bienheureux qui jouit de ta vue, ô belle Ame !
Mais, ’comme j’en étais aux sanglots, une dame.
Une jeune parente, assise à mon chevet,
Ignorant que c’était mon esprit qui rêvait,
S’expliqua mes sanglots par ma douleur croissante.
Et se mit à pleurer, bonne et compatissante.
D’autres dames alors, assises plus au fond
Et qui n’entendaient rien de mon rêve profond,
Se levèrent aux pleurs de ma jeune parente,
El vinrent ramener à temps mon âme errante ;
Car de ma Béatrix déjà la nom sacré
M’échappait, et déjà je l’avais murmuré.
Sur l’instant, par bonheur, ces dames m’éveillèrent.
Puis, réveillé, honteux, toutes me consolèrent,
Et voulurent savoir de ma bouche pourquoi
En rêvant j’avais eu tant de pleurs et d’effroi ;
Et je leur contai tout comme je viens de faire,
Mais sans nommer le nom qu’il faut bénir et taire. »

LES

Ainsi son jeune amour était pour Dante enfant
Un monde au fond de l'âme, un soleil échauffant,
Un poème éternel ; et ses songes sublimes,
Entr'ouvrant devant lui le coeur et ses abîmes,
Lui montraient l'homme errant par des lieux inconnus.
Et toutes les douleurs sur la route, pieds nus,
Passant et repassant, — éparses, — rassemblées, —
Tantôt le front couvert, tantôt échevelées ;
Puis, la mort, puis le ciel, séjour des vrais vivants.
Que n’ai-je eu, comme lui, mes amours à neuf ans ?
Mais quoi ! n'en eus-je pas ? n’eus-je pas ma Camille,
Douce blonde au front pur, paisible jeune fille.
Qu’au jardin je suivais, la dévorant des yeux ?
N’eus-je pas Natalie, au parler sérieux
Qui remplaça Camille, et plus d'une autre encore,
Fleurs qu’un matin d’avril en moi faisait éclore ;
Blancs nuages dont l'aube entoure son réveil ;
Figures que l'enfant trace à terre, au soleil ?
Qui sait ? ma Béatrix n’était pas loin, peut-être ;
Et mon cœur aura fui trop tôt pour la connaître.
Hélas ! c’est que j’étais déjà ce que je suis ;
Être faible, inconstant, qui veux et qui ne puis ;
Comprenant par accès la Beauté sans modèle.
Mais tiède, et la servant d’une âme peu fidèle ;
C’est que je suis d’argile et de larmes pétri ;
C’est que le pain des forts ne m’a jamais nourri,
Et que, dès le matin, pèlerin sans courage,
J’accuse tour à tour le soleil et l’orage ;
C’est qu’un rien me distrait ; c’est que je suis mal né,
Qu’aux limbes d’ici-bas justement condamné,
Je m’épuise à gravir la colline bénie
Où siège Dante, où vont ses pareils en génie,
— Où tu vas, Toi qu’ici j’ai pudeur de nommer,
Tant mon cœur sous le tien est venu s’enfermer ;

Tant nous ne faisons qu’un : tant mon âme éplorée
Comme en un saint refuge en ta gloire est entrée !

Octobre 1829.

XIX

A MON AMI BOULANGER

Ami, te souviens-tu qu’en route pour Cologne,
Un dimanche, à D^on, au cœur de la Boui^ogne,
Nous allions, admirant portails, clochers et tours, ^
Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ?
Une surtout te plut : ~ au dehors rien d’antique ;
Un barbier y logeait et Tavait pour boutique ;
Aux murs grattés et peints, pas un vestige d’art,
Pour dire à 1 étranger qui chemine au hasard,
D’entrer ; — mais entrait-on yar une étroite allée.
Alors apparaissait la beauté recelée,
Une façade au fond travaillée en byou,
Merveille à faire mettre en terre le genou,
Fleur de la Renaissance. — Ohl dans la cour obscure
Quand tu vis, en entrant, luire cette sculpture.
Saillir ces bas-reliefs nés d’un ciseau divin.
Et tout cela si pur^ si naïf et si On,
Oh ! que ton cœur bondit ! Croisant stur ta poitrine
Tes bras, levant ce front où la pâleur domine,

LES

CONSOLATIONS. 67

Semblable au pèlerin, qui, pieds nus et brisé.

S’approche d’une châsse, ou baise un marbre usé,

Et sent des pleurs pieux inonder sa paupière ;

Vite, pinceaux en main, assis sur une pierre,

Te voilà, sans relâche, à Toeuvre tout le jour.

Moi, pendant ce temps-là, te laissant dans la cour.

Par la ville j’errais, libre et d’humeur oisive,

Aux maisons en chemin regardant quelque ogive ;

Puis, fatigué d’aller, je revenais te voir.

Et te voyant pousser ton travail jusqu’au soir,

Retracer en tous points la muraille jaunie,

Des tons et des rapports traduire l’harmonie,

Rendre au vif chaque endroit, surtout ces quatre enfants,

Deux à deux, face à face, ailés et triomphants.

Un écusson en main, et plus bas ces mêlées

De cavaliers sortant des pierres ciselées ;

T’entendant proclamer l’égal de Jean Goig’ou

Ce sculpteur oublié qui décorait Dgon ;

Comme aussi je voyais cette cour peu hantée,

Cette arrière-maison pauvrement habitée,

Une vieille à travers la vitre sans rideau.

Une autre au puits venue et puisant un seau d’eau,

Je ne pus m’empècher de penser qu’au génie

La gloire est de nos jours malaisément unie ;

Qu’à moins d’un grand effort, suivi d’un grand bonheur,

L’artiste n’a plus droit d’attendre un long honneur ;

Que, si dans l’origine, et quand peintres, poètes,

Statuaires, régnaient sur les foules muettes.

Le monde enfant, heureux de se laisser guider.

Mit leurs noms en son cœur et les y sut garder.

Ces noms seuls ont tout pris ; que la mémoire humaine

N’en peut contenir plus, tant elle est déjà pleine !

Que pour un, qui survit à son siècle glacé

Et va grossir d’un grain le trésor du passé.

68 LES GONSOLATIOMS.

Tous meurent ; qu’il le faut ; et que la part meilleure,
Sur cette terre ingrate où l'humanité pleure,
Est encor d’admirer le beau, de le sentir.
De l’exprimer sans bruit, et, le soir, de sortir.
Ami, qu’en ce moment mon propos décourage.
Ami, reléve-toi ; c’est la loi de notre âge.
Et de plus grands que nous ont dû s’y conformer :
Car, dis-moi, pourrais-tu seulement les nommer
Les auteurs inconnus de tant de cathédrales ?
Dans les inscriptions des pierres sépulcrales
Dont le chœur est pavé, cherche, quelle est la leur ?
Ils sont venus, ont fait leur tâche avec labeur.
Et puis s’en sont allés ; leur mémoire abolie
Dit assez combien vite aujourd’hui l'homme oublie ;
Et nous, de leur vieille œuvre adorateurs épars,
Nous pèlerins fervents des bons et des vrais arts,
Qui, le soir, aux abords des cités renommées.
Aimons tant voir monter du milieu des fumées
Les flèches dans la nue, et qui nous prosternons
Sous la lune aux parvis, nous ne savons leurs noms !
Destin mystérieux, destin grave et sévère.
Sans soleil, triste, nu, beau comme le Calvaire,
Tout conforme aux vertus de l'artiste chrétien !
Ami, ne pleure point, quand ce serait le tien.
Oui, dût, notre œuvre aussi, moins haute, mais austère,
S’enfanter sans renom, croître dans le mystère.
Et, nous morts, n’obtenir çà et là qu’un regard.
Comme cette maison que tu vis par hasard,
Ami, ne cessons pas, et marchons jusqu’au terme ;
Tirons tout l’or caché que notre cœur enferme ;
Dans notre arrière-cour ici-bas confinés,
Usons du peu d’instants qui nous furent donnés ;
Le soir viendra trop tôt, menant la nuit funeste ;
Faisons, tant que pour voir assez de jour nous reste,

Faisons pour nous, pour l'art, pour nos amis encor,
Pour être aimés toujours de notre grand Victor.

Octobre 1829.

XX

A BOULANGER


Quand la céleste voix, oracle du Poète,
S'affaiblit et sommeille en son âme muette,
Quand la lampe éternelle, où son œil est fixé.
S’obscurcit un moment sur l'autel éclipsé.
Alors, déchu du Ciel et perdant son tonnerre,
Dans les obscurités du monde sublunaire
Le Poète retombe ; il se mêle aux humains,
Va par les carrefours, rôde par les chemins,
Ou sur son banc de pierre assis, morne et l’œil terne,
Voit les ombres passer aux murs de la caverne.
Et comme, autour de lui, brutale et sans raison
La foule est en orgie au fond de la prison.
Trop souvent, lui Poète, ennuyé, las d’attendre
Que la voix de son cœur se fasse encore entendre,
Que la lampe mystique à ses yeux luise encor.
Tête baissée, aussi, ravalant son essor,
Il entre dans la fête et tout entier s’y livre.
Comme un roi détrôné qui chante et qui s’enivre ;
De périssables fleurs il couronne son front ;
Pour noyer tant d’ennui, son verre est peu profond ;

CONSOLATIONS.



Il redouble ; il est roi du banquet, il s’écrie

Que, pourvu qu’ici-bas Hiomme s’oublie et rie,

Tout est bien, et qu’il faut de parfums s’arroser…

Et quelque femme, auprès, l’interrompt d’un baiser ;

— Jusqu’à ce qu’une voix que n’entend point l’oreille,

Comme le chant du coq, à l’aube le réveille.

Ou que sur la muraille un mot divin tracé

Le chasse du festin, Baltbazar insensé.

Ainsi fait trop souvent le Poète en démence ;

Non pas toi, noble Ami. Quand ton soleil oonmience,

Aux approches du soir, à voiler ses rayons.

Et qu’à terre, d’ennui, tu jettes tes crayons,

Sentant l’heure mauvaise, en toi tu te recueilles ;

Comme l’oiseau prudent, dés que le bruit des feuilles

T’avertit que l’orage est tout près d’arriver.

Triste, sous ton abri tu t’en reviens rêver ;

Sur ton front soucieux tu ramènes ton aile ;

Mais ton âme encor plane à la voûte étemelle.

En vain ton art jaloux te cache son flambeau.

Tu te prends en idée au souvenir du Beau ;

Tu poursuis son fantôme à travers l’ombre épaisse ;

Sur tes yeux défaillants un nuage s’abaisse

Et redouble ta nuit, et tu répands des pleurs.

Amoureux de ravir les divines couleurs.

Et nous, nous qui sortons de nos plaisirs infâmes,

Un fou rire à la bouche et la mort dans nos âmes.

Nous te trouvons malade et seul, ayant pleuré,

Goutte à goutte épuisant le calice sacré.

Goutte à goutte à genoux suant ton agonie,

Isaac résigné sous la main du génie.

LES

CONSOLATIONS. 71

XXI

SONNET

A BOULANGER.

Ami» ton dire est vrai ; les peintres, dont Thonneur
Luit en tableaux sans nombre aux vieilles galeries,
S^ooeupaient assez peu des hautes théories,
£t savaient mal de Tart le côté raisonneur ;

Mais, comme dans son champ dès Taube un moissonneur,
En loyaux ouvriers, sur leurs toiles chéries
Ils travaillaient penchés, seuls et sans rêveries.
Pour satisfaire à temps leur maître et leur seigneur.

NouC donc aussi, laissant nôtre âge et ses querelles,
Et tant d’opinions s’accommoder entre elles,
Gloitrons^nous en notre œuvre et n’en sortons pour rien,

Afin que le Seigneur, notre invisible maître.
Venu sans qu on Fattende et se faisant connaître.
Trouve tout à bon terme et nous dise : C’est bien.

Octobre 1829.

72

LES CONSOLATIONS.

XXIi

SONNET

A Francfbrt-sur-le-Hem Ton entre, et l’on s’étonne
De ne voir qu^élégance, éclat, faste emprunté ;
Francfort, qu’as4u fait de ta vieille beauté ?
Marraine des Césars, où donc est ta couronne ?

Mais plus loin, à travers Tor faux qui t’environne,
Ton église sans flèche, au cœur de la cité.
Monte, comme un vaisseau par les vents démâté ;
Et sa tête est chenue ; et comme une lionne

Qui, des ardents chasseurs repoussant les assauts,
Tient contre elle serrés ses jeunes lionceaux,
La tour tient à ses pieds toutes les vieilles rues,


Et sur son sein les presse, et, debout, les défend :
Et cependant le Siéde, immense et triomphant.
Déborde et couvre tout de ses ondes accrues.

Octobre 1829.

LES CONSOLATIONS. 73

XXIII

SONNET


À V. H.


Votre génie est grand, Ami ; votre penser
Monte, comme Élisée, au char vivant d’Élie ;
Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie.
Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

Mais vous prenez bien garde, Ami, de nous blesser ;
Noble et tendre, jamais votre amitié n’oublie
Qu’un rien froisse souvent les cœurs et les délie ;
Votre main sait chercher la nôtre et la presser.

Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d’armes,
S’il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes,
Il le met dans son casque et le porte en chemin.

Et de son gantelet le touche avec caresses :
La nourrice serait moins habile aux tendresses ;
La mère n’aurait pas une si douce main.


Octobre 1829.

LES CONSOLATIONS.

XXIV

SONNET

A MADAME L.

Madame, vous avez jeunesse avec beauté,
Un esprit délicat cher au cœur du Poète,
Un noble esprit viril, qui, portant haut la tète.
Au plus fort de Forage a toujours résisté ;

Aujourd’hui vous avez, sous un toit écarté.
Laissant là pour jamais et le monde et la f%te,
Près d’un époux chéri sur qui votre œil s’arrête.
Le foyer domestique et la félicité ;

Et chaque fois qu’errant, las de ma destinée,
Je viens, et que j’appuie à votre cheminée
Mon front pesant, chargé de son nuage noir.

Je sens que s’abîmer en soi-même est folie ;
Qu’il est des maux passés que le bonheur oublie.
Et qu’en voulant on peut dès ici-bas s’asseoir.

8 février 1830.

LES CONSOLATIONS 75

XXV

A

MADEMOISELLE,

Aher ab andedroo tum me jam oeperat annut.

Via«.

J’arrive de bien loin et demain je repars .
J’adniire d’un coup d’œil le fleuve, les remparts,
La haute cathédrale et sa flèche élancée ;
Mais rien ne me tient tant ici que la pensée
De ma jeune cousine, hélas ! et de savoir
Que je suis si près d elle, et de n’oser’la voir.
Autrefois je la vis ; c’était dans ma famille ;
Sa mère l’amena, toute petite fille,
Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison.
Chez sa grand’mére aveugle ; autour de la maison
Nous aimions à courir sur la verte pelouse ;
Elle avait bien quatre ans, moi j’en avais bien douze.
Alors mille douceurs charmaient nos entretiens ;
Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,
Et les nombreux baisers de sa bouche naive
M’allumaient à la joue une flamme plus vive.
Elle disait souvent que j’étais son mari.
Et mon cœur s’en troublait, bien que j’eusse souri.
Sur le bord de la mer où sont les coquillages.
Aux bois où sont les fleurs au milieu des feuillages,
Je lui donnais la main, et nous allions devant,
Elle jasant toujours, et moi déjà rêvant :

76

Rêves d’or ! bonheur d’ange ! — jeune fille aimée,
Ces rapides lueurs n’étaient qu’ombre et fumée.
Ta mère est repartie au bout de quelques mois,
Et je ne t’ai depuis vue une seule fois ’
Ta grand’mére a heurté sur sa pierre fatale,
Et moi je suis sorti de ma ville natale ;
J’ai pleuré, j’ai souffert, et l’âge m’est venu.
J’ai perdu la fraîcheur et le rire ingénu
Et les vertus aussi de ma pieuse enfance.
Ton frêle souvenir m’a laissé sans défense ;
Et tandis que croissant en sagesse, en beauté,
A l'ombre, loin de moi, ta verte puberté
Sous les yeux de ta mère est lentement éclose,
Et qu’un espoir charmant sur ta tête repose.
J’ai voulu trop connaître, et mes jours sont détruits ;
De l'arbre avant le temps, j’ai fait tomber les fruits ;
J’ai mis la hache au cœur et j’en sens la blessure ;
Et tout ce qui console une âme et la rassure,
Et lui rend le soleil quand l’orage est passé.
Redouble encor l'ardeur de mon mal insensé.
Toi-même que je crois si bonne sous tes charmes.
Toi dont un seul regard doit sécher tant de lannes,
Quand un hasard m’envoie à ta porte m’asseoir,
Passant si près de toi, j’ai peur de te revoir.
Car, si tu me voyais, si ton âme incertaine,
S’interrogeant longtemps, ne retrouvait qu’à peine
Dans ces traits sillonnés, sous ce front nuageux.
Cet ami d’autrefois, compagnon de tes jeux ;
Si de moi tu perdais, venant à me connaître,
Le souvenir doré que tu gardes peut-être ;
Si, voulant ressaisir dans tes yeux bleus mouillés
L'image et la couleur de mes jours envolés,
J’y rencontrais l'oubli serein et sans nuage.
Si ta bouche n’avait pour moi que ce langage

Poli, froid, et qui dit au cœur de se fermer ;…
Ou si tu m’étais douce, et si j’allais t’aîmer !…

Et, sans savoir comment, tout rêvant de la sorte,
Je me trouvais déjà dans ta rue, à ta porte ;
— Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit ;
Je me nomme ; on s’embrasse avec pleurs, on s’assoit ;
Et de ton père alors, de tes frères que j’aime
Nous parlons, mais de toi — je n^osais, quand toi-même
Brusquement tu parus, ne ne me sachant pas là,
Et mon air étranger un moment te troubla.
Je te vis ; c’étaient bien tes cheveux, ton visage.
Ta candeur ; je m^étais seulement trompé d’âge ;
Je t^avais cru quinze ans, tu ne les avais pas ;
L’EnÊudce au front de lin guidait encor tes pas ;
Tu courais non voilée et le cœur sans mystère ;
Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire,
Confuse, un peu sauvage et prête à te cadier ;
Et quand j’eus obtenu qu’on te fit approcher,
Que j’eus saisi ta main et que je Teus serrée,
Tu me remercias, et te crus honorée.

bien digne en effet de respect et d’honneur,
Jeune fille sans tache, enfant chère au Seigneur,
Digne qu’un cœur souillé t’envie et te révère ;
Tu suis le vrai sentier, oh ! marche et persévère ;
Ton entance paisible est à ses derniers soirs ;
Un autre âge se lève avec d’autres devoirs ;
Remplis-les saintement ; reste timide encore.
Humble, naïve et bonne, afin que l’on t’honore.
Rien qu’à te voir ainsi, j’ai honte et repentir.
Et je pleure sur moi ; — demain il faut partir ;
Mais quand je reviendrai (peut-être dans l’année),
Quand l’œil humide, émue et de pudeur ornée,

Un souffle liarmoiiieiix gémira dans ta voix.
Et que nous causerons longuement d’autrefois,
Oh ! que, meilleur alors, lavé de mes souillures,
Je rouvre un peu mon âme à des voluptés pures,
Et que je puisse au moins toucher, sans les ternir,
Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir !

Octobre 18i9.

XXYI

A ALFRED DE VIGNY

Autour de vous, Ami, s’amoncelle Torage ;
La jalousie éteinte a rallumé sa rage.
Et, vous voyant tenter la scène et Tenvahir,
Us se sont à Tenvi remis à vous haïr.
Honneur à vous ! De peur qu’un éclatant spectacle
De Fart régénéré n’achève le miracle
Et ne montre en son plein Fastre puissant et doux.
On veut s’interposer entre la foule et vous.
On veut vous confiner dans ces régions hautes
D’où vous êtes venu ; dont les célestes hôtes
Vous appelaient leur frère en vous disant adieu ;
Où, loin des yeux humains, dans la splendeur de Dieu,
Votre gloire mystique et couverte d’un voile,
Apparaissant, la nuit, comme une blanche étoile,
Ne luûuJt que pour ceux qui veillent en priant,
Et s’évanouissait dans l’aube à TOnent.

i

LES CONSOLATIOISS. 70

Aujourd’hui, des hauteurs de la sphère sacrée,
À terre descendu, vous faites votre entrée ;
On sème donc, Ami, les pièges sous vos pas ;
Mais tenez bon, marchez et ne trébuchez pas !
II faut porter au bout Tingratitude humaine ;
Ce n’est plus comme au temps où votre chaste peine,
Délicieux encens, montait avec vos pleurs,
Quand Dieu vous consolait, quand vous viviez ailleurs.
• Oh ! que la vie alors vous était plus facile !
Repoussé d’ici-bas, vous aviez votre asile
Et vous n’en sortiez plus. Quand votre amour doua
De beautés à plaisir l’ineffable Eloa,
On jonchait le sentier de cailloux et de verre,
liais ses beaux pieds flottants ne touchaient point la terre .
Qu’importait à Moïse, admis au Sinaî,
Contemplant Jéhovah, d^ètre un moment trahi
Par Aaron, oublié par le peuple ? Et quand Tonde
Vengeresse noya d’un déluge le monde,
La colombe, choisie entre tous les oiseaux,
Messagère qu’un Juste envoyait sur les eaux,
Ne rencontrant partout que flot vaste et qu abîme,
A défaut des hauts monts, du cèdre à verte cime,
A défaut des palmiers des bords de Siloé,
N’avait--elle pas Tarche et le doigt de Noé ?
Ainsi vous, Chantre élu. — Mais aujourd’hui tout change ;
La triste humanité monte à votre front d’ange ;
Afin de mieux remplir le message divin.
Vous avez dépouillé l’aile du Séraphin,
Et, laissant pour un temps le paradis des âmes.
Vous abordez la vie et le monde et les drames.
C’est bien ; là sont des maux, mille dégoûts obscurs,
Mille embûches sans nom en des antres impurs ;
Là, des plaisirs trompeurs et mortels au génie ;
Là, le combat douteux et longue l’agonie,

80

Mais aussi le triomphe immense, universel.
Et tout un peuple ému qui voit s’ouvrir le Ciel.
Et le Poète saint, puisant au Jourdain même,
De poésie et d’art verse à tous le baptême,
Et partage à la foule, affamée à ses pieds,
Des pains, comme autrefois nombreux, multipliés.
Oh ! ne désertez pas cette belle espérance ;
Sans vous laisser dompter, souffrez votre souffrance ;
Les pieds meurtris, noyé d’une sueur de sang,
Gagnez votre couronne, et, toujours gravissant,
Surmontez les langueurs dont votre âme est saisie ;
Méritez qu’on vous dise Apôtre en poésie.
D’ailleurs, n’avez-vous pas, vous qui venez d’en haut,
Pour raffermir à temps votre cœur en défaut,
De longs ressouvenirs de vos premiers mystères,
Des élévations dans vos nuits solitaires.
De merveilleux parfums, sublimes, éthérés.
Dont vous rafraîchissez vos esprits altérés ?
Ainsi l’Ange d’Amour, qui veille au purgatoire
Près des âmes en deuil, et leur redit l’histoire
D’Isaac, de Joseph, de Jésus le Sauveur,
Pour hâter leur sortie à force de ferveur ;
Si cet Ange clément, consolateur des âmes.
Et pour elles vivant dans l’exil et les flammes.
Sent parfois dans son sein entrer l’âpre chaleur,
Et ses divines chairs mollir à la douleur,
Il se recueille, il prie : au même instant, son aile
Scintillante a reçu la rosée éternelle.

Et puis, un jour, — bientôt, — tous ces maux finiront,
Vous rentrerez au ciel, une couronne au front,
Et vous me trouverez, moi, sur votre passage.
Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message ;
Car c’est assez pour moi de mon âme à porter,

Et, faible, j’ai besoin de ne pas m’écarter.
Vous me trouverez donc en larmes, en prière,
Adorant du dehors l’éclat du sanctuaire,
Et, pour tâcher de voir, épiant le moment
Où chaque hôte divin remonte au firmament.
Et si, vers ce temps-là, mon heure est révolue.
Si le signe certain marque ma face élue,
Devant moi roulera la porte aux gonds dorés.
Vous me prendrez la main, et vous m’introduirez.


Novembre 1829.


XXVII

À MON AMI VICTOR PAVIE

LA HARPE ÉOLIENNE

traduit de coleridge

Ô pensive Sara, quand ton beau front qui penche,
Léger comme l’oiseau qui s’attache à la branche,
Repose sur mon bras, et que je tiens ta main.
Il m’est doux, sur le banc tapissé de jasmin,
À travers les rosiers, derrière la chaumière.
De suivre dans le ciel les reflets de lumière.
Et tandis que pâlit la pourpre du couchant.
Que les nuages d’or s’écroulent en marchant,

Et que de ce côté tout devient morne et sombre.
De voir à l’Orient les étoiles sans nombre
Naître l’une après l’autre et blanchir dans l’azur,
Comme les saints désirs, le soir, dans un cœur pur.
À terre, autour de nous, tout caresse nos rêves ;
Nous sentons la senteur de ce doux champ de fèves ;
Aucun bruit ne nous vient, hors la plainte des bois,
Hors l’Océan paisible et sa lointaine voix
Au fond d’un grand silence ;

Au fond d’un grand silence ; — et le son de la Harpe,
De la Harpe en plein air, que suspend une écharpe
Aux longs rameaux d’un saule, et qui répond souvent
Par ses soupirs à l’aile amoureuse du vent.
Comme une vierge émue et qui résiste à peine,
Elle est si langoureuse à repousser l’haleine
De son amant vainqueur, qu’il recommence encor,
Et, plus harmonieux, redouble son essor.
Sur l’ivoire il se penche, et d’une aile enhardie
Soulève et lance au loin des flots de mélodie ;
Et l’oreille, séduite à ce bruit enchanté.
Croit entendre passer, de grand matin, l’été,
Les sylphes voyageurs, qui, du pays des fées,
Avec des ris moqueurs, des plaintes étouffées,
Arrivent, épiant le vieux monde au réveil.
Ô magique pays, montre-moi ton soleil.
Tes palais, tes jardins ! où sont tes Harmonies,
Elles, qui, dès l’aurore, en essaims réunies.
Boivent le miel des fleurs, et chantent, purs esprits.
Et font en voltigeant envie aux colibris ?
Ô subtile atmosphère, ô vie universelle
Dont, en nous, hors de nous, le flot passe et ruisselle ;
Âme de toute chose et de tout mouvement ;
Vaste éther qui remplis les champs du firmament :

Nuance dans le son et ton dans la lumière ;
Rhythme dans la pensée ; — impalpable matière ;
Oh ! s’il m’était donné, dès cet exil mortel,
De nager au torrent de ton fleuve éternel,
Je ne serais qu’amour, effusion immense ;
Car j’entendrais sans fin tes bruits ou ton silence !

Ainsi, de rêve en rêve et sans suite je vais ;
Ainsi, ma bien-aimée, hier encor je rêvais,
 midi, sur le bord du rivage, à mi-côte,
Couché, les yeux mi-clos, et la mer pleine et haute
À mes pieds, tout voyant trembler les flots dormants
Et les rayons brisés jaillir en diamants ;
Ainsi mille rayons traversent ma pensée ;
Ainsi mon âme ouverte et des vents caressée
Chante, pleure, s’exhale en vaporeux concerts,
Comme ce luth pendant qui flotte au gré des airs.

Et qui sait si nous-même, épars dans la nature.
Ne sommes pas des luths de diverse structure
Qui vibrent en pensers, quand les touche en passant
L’esprit mystérieux, souflle du Tout-Puissant ?

Mais je lis dans tes yeux un long reproche tendre,
Ô femme bien-aimée ; et tu me fais entendre
Qu’il est temps d’apaiser ce délire menteur.
Blanche et douce brebis chère au divin Pasteur.
Tu me dis de marcher humblement dans la voie ;
C’est bien, et je t’y suis ; et loin, loin, je renvoie
Ces vieux songes usés, ces systèmes nouveaux.
Vaine ébullition de malades cerveaux,
Fantômes nuageux, nés d’un orgueil risible ;
Car qui peut le louer, Lui, l’lncompréhensible,
Autrement qu’à genoux, abîmé dans la foi.

Noyé dans la prière ? — Et moi. — moi, — surtout moi,
Pécheur qu’il a tiré d’en bas, âme charnelle
Qu’il a blanchie ; à qui sa bonté paternelle
Permet de posséder en un loisir obscur
La paix, cette chaumière, et toi, femme au cœur pur !


Octobre 1829.



CONSOLATIONS. 85

Renonçant à la gloire humaine,
S’il sentait en son âme pleine
Le flot contenu murmurer,
Ne savait que fondre en prière,
Pencher Fume dans la poussière
Aux pieds du Seigneur» et pleurer.

Comme un cœur pur de jeune fille

Qui coule et déborde en secret,

A chaque peine de famille.

Au moindre bonheur, il pleurait ;

A voir pleurer sa fille aînée ;

A voir sa table couronnée

D’enfants et lui-même au dédin :

A sentir les inquiétudes

De père, tout causant d’études

Les soirs d’hiver avec Rollin ;


Ou si dans la sainte patrie,
Berceau de ses rêves touchants.
Il s’égarait par la prairie
Au fond de Port-Royal des Champs,
S’il revoyait du cloitre austère
Les longs murs, l’étang solitaire,
Il pleurait comme un exilé ;
Pour lui, pleurer avait des charmes
Le jour que mourait dans les larmes
Ou La Fontaine ou Champmeslé.

Surtout ces pleurs avec délices
En ruisseaux d’amour s’écoulaient.
Chaque fois que sous des cilices
Des fronts de seize ans se voilaient.
Chaque fois que des jeunes filles.

86 LES CONSOLATIONS.

Le jour de leurs vœux, sous les griUe
S’en allaient aux yeux des parents ;
Et foulant leurs bouquets de fête,
LÎTrant les cheveux de leur tète.
Épanchaient leur âme à torrents.

Lui-même il dut payer sa dette.
Au temple il porta son agneau :
Dieu marquant sa fille cadette
La dota du mystique anneau.
Au pied de Tautel avancée
La douce et blanche fiancée
• Attendait le divin Époux ;
Mais, sans voir la cérémonie,
Parmi Fencens et Tbarmonie
Sanglotait le père à genoux.

. Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse.
Pareils à ceux qu’en sa ferveur
Magdeleine la pécheresse
Répandit aux pieds du Sauveur ;
Pareils aux flots de parfum rare
Qu’en pleurant la sœur de Lazare
De ses longs cheveux essuya ;
Pleurs abondants comme les vôtres,
le plus tendre des Apôtres,
Avant le jour d’ Alléluia !

Prière confuse et muette.
Effusion de saints désirs !
Quel luth se fera Finterprète
De ces sanglots, de ces soupirs ?
Qui démêlera le mystère
De ce cœur qui ne peut se taire

LES

CONSOLATIONS.

Et qui pourtant n’a point de voix ?
Qui dira le sens des murmures
Qu’éveille à travers les ramures
Le vent d’automne dans les bois ?

C’était une offrande avec plainte
Comme Abraham en sut offrir ;
C’était une dernière étreinte
Pour l’enfant qu’on a va nourrir ;
C’était un retour sur hii-mème,
Péclieur relevé d’anathème,
Et sur les erreurs du passé ;
Un cri vers le Juge sublime
Pour qu’en faveur de la victime
Tout le reste fût effacé.

87

C’était un rêve d’innocence»

Et qui le faisait sangloter.

De penser que, dès son enfance,

n aurait pu ne pas quitter

Port-Royal et son doux rivage,

Son vallon calme dans l’orage,

Refuge propice aux devoirs :

Ses châtaigniers aux larges ombres ;

Au dedans, les corridors sombres,

La solitude des parloirs.

Oh ! si les yeux mouillés encore,
Ressaisissant son luth dormante
n n a pas dit à voix sonore
Ce qu’il sentait en ce moment ;
S’il n’a pas raconté, Poète,
Son âme pudique et discrète.
Son holocauste et ses combats,

88 LES CONSOLATIONS.

Le Maître qui tient la balance

N’a compris que mieux son silence ;

mortels, ne le blâmei pas !

Celui qu’inToquent nos prières
Ne fait pas descendre les pleurs
Pour étinceler aux paupières,
Ainsi que la rosée aux fleurs ;
Il ne Sait pas sous son haleine
Palpiter la poitrine humaine
Pour en tirer d’aimables sons ;
liais sa rosée est fécondante,
Mais son haleine immense, ardente,
Trayaiile à fondre nos glaçons.

Qu^importe ces chants qu^on exhale.
Ces harpes autour du saint lieu ;
Que notre voix soit la cymbale
Marchant devant Tarche de Dieu ;
Si Tâme trop tôt consolée,
Comme une veuve non voilée,
Dissipe ce qu’il faut sentir ;
Si le coupable prend le change,
Et, tout ce qu’il paie en louange,
S’il le retranche au repentir ?

LES CONSOLATIONS. 89

XXIX

A MON AMI M. P. MÉRIMÉE

May my leari

Ny filial fears be vain ! .

COLKIIIMI.

Ainsi, plongé longtemps au plus bas de Fablme,
Enfermé dans la fosse où je niais le Ciel,
Ainsi le repentir descendait sur mon crime,
Et je sortais vivant, pareil à Daniel !

Ainsi, pauvre Joseph, du fond de ma citerne
Appelant vainement mes frères par leurs noms,
Puis vendu comme esclave, et dans une caverne
Mêlé, pâtre moi-même, à d’impurs compagnons.

Cru mort de tous, pleuré de ma tribu chérie,
Ainsi lombre sortait un jour de mon chemin ;
Dieu disait de couler à la source tarie ;
Et j’embrassais encor Jacob et Benjamin !

Aiyourd’hui donc, heureux dans rhumaine’misére.
Dans le sentier du bien remonté par degrés.
De peur de retomber (car mou âme est légère)
Je veille sur mes sens, et les tiens entourés.

Du mal passé je crains de réveiller la trace :
Une sainte amitié m’enchaîne sous sa loi ;
L’art occupe mon cœur, ne laissant jour ni place
Aux funestes pensers d’arriver jusqu’à moi.

90 LES CONSOLATIOPiS

Je m’accoutume en paix aux voluptés tranquilles ;
I Quand la ville et ses bruits m’importunent, j’en sors ;
Tantôt, près de Paris, la Marne et ses presqu’îles,
Solitaire pieux, m’égarent sur leurs bords ;

Tantôt, pour épuiser mon fond d’inquiétude,
Je vais ; le Rhin au pied de ses coteaux pendants
M’emporte ; et du séjour avec la solitude
Je reviens chaque fois plus paisible au dedans.

Et mon vœu le plus cher serait, on peut le croire,
D’abjurer à l’instant orgueil et vanité.
De n’être plus de ceux qui luttent pour la gloire.
Mais de cacher mon nom sous un toit écarté.

Où mon plus haut rosier montant à ma fenêtre
Rejoindrait le jasmin qui viendrait au-devant ;
Où je respirerais Tesprit divin du Madtre
Dans le bouton en fleur, dans la brise et le vent ;

Où, vers le soir, à l’heure où la terre est muette,
Prés de ma bien-aimée, en face du couchant.
Entendant, sans la voir, le diant de l’alouette.
Je dirais : • Douce amie, écoutons bien ce chant ;

• C’est ainsi que la voix du bonheur nous arrive,
« Peu bruyante, lointaine et nous venant du ciel ;
< Il faut qu’à la saisir l’âme soit attentive,
c Que tout fasse silence en notre cœur mortel. •

Or, pour qui ne souhaite ici-bas pour lui-même
Que la paix du dedans, et n’a point d’autre vœu
Sinon qu’au genre humain, à ses frères qu’il aime.
S’étende cette paix, — pour celui-là, mon Dieu ! j


Il est amer et triste, à l’heure où son cœur prie,
Et dans l’effusion des plus secrets moments,
D’entendre à ses côtés les pleurs de la patrie,
Des clameurs de colère et des gémissements ;

Il est dur que toujours un destin nous rentraîne
Aux civiques combats qu’on croyait achevés,
De voir aux passions s’ouvrir encor l’arène
Et s’enfuir la concorde et le bonheur rêvés !

Rien qu’à ce seul penser, tout ce qu’en moi j’apaise
Est prêt à s’irriter ; la haine me reprend ;
Et pour qui veut guérir, toute haine est mauvaise) ;
Et pourtant je ne puis rester indifférent !

Oh ! meurent les soupçons ! oh ! Dieu nous garde encore
De ces duels armés entre un peuple et son Roi !
Sous les soleils d’Août dont la chaleur dévore,
Le sang bouillonne vite, et nul n’est sûr de soi [3].

J’ai, dès mes jeunes ans, palpité pour la France ;
À l’aigle du tonnerre, enfant, je m’attachai ;
Loin des jeux, l’œil en pleurs, le suivant avec transe,
Quand il tomba du ciel, longtemps je le cherchai.

Waterloo me noya dans des larmes amères ;
Mes nuits se consumaient à recréer ces temps,
Ces temps si glorieux, si détestés des mères,
Et dont, moi, j’avais vu les spectacles flottants.


La Liberté bientôt m’étala ses miracles ;
Le reste s’abaissa, je m’élançai plus haut ;
Et, repoussant du pied le présent plein d’obstacles,
J’allai tendre la main aux morts de l’échafaud.

Nobles morts ! cœurs à l’aise au milieu des tempêtes !
Poëte à l’archet d’or, Vierge au sanglant poignard [4],
Vous tous qui m’appeliez comme un frère à vos fêtes,
Que me demandiez-vous ? j’étais venu trop tard !

Ces éclats n’allaient plus à nos mornes journées ;
J’étouffais, je cherchais de larges horizons ;
Partout au fond de moi grondaient mes destinées…
Un soir, je vis un luth, et j’en tirai des sons ;

Et, comme aux saints accords d’une harpe bénie
S’apaisait de Saül le tourment insensé,
Ainsi mes sens émus rentraient en harmonie,
Et le démon de guerre et de sang fut chassé.

Depuis lors, plus heureux, bien que parfois je pleure,
Abandonnant mon âme à de secrets penchants,
Remis des passions, croyant la paix meilleure,
Je console mes jours en y mêlant des chants.

Si, dès les premiers pas, quelque faiblesse impure,
Quelque délire encor, m’a dans l’ombre entraîné,
Je ne m’en souviens plus, j’ai lavé la souillure ;
Mon seuil est désormais sans tache et couronné.

Faut-il m’en arracher ? et d’où ces cris sinistres,
Qui sortent tout à coup du pays ébranlé ?

La vieille dynastie, en proie à ses ministres,
A, dans un jour fatal, de dix ans reculé !

Tout se rouvre et tout saigne ; — ô Roi digne de plainte,
Vieillard qui veux le bien et, courbé devant Dieu,
Cherches en tes conseils l’inspiration sainte,
Ô Roi, qu’as-tu donc fait pour la trouver si peu ?

Prêtres qui l’entourez, et dans d’obscures trames
Enchaînez sa vieillesse à vos vœux d’ici-bas,
N’avez-vous point assez du service des âmes ?
Le Siècle est, dites-vous, impie ; — il ne l’est pas ;

Il est malade, hélas ! il soupire, il espère ;
Il sort de servitude, implorant d’autres cieux ;
Vers les lieux inconnus que lui marqua son Père,
Il s’avance à pas lents et comme un fils pieux ;

Il garde du passé la mémoire fidèle
Et remporte au désert ;— dès qu’on lui montrera
Un temple où poser l’arche, une enceinte nouvelle,
Tombant la face en terre, il se prosternera !

Décembre 1829.


FIN DES CONSOLATIONS

POÉSIES DIVERSES


Les trois pièces suivantes sont assez dans le ton des Consolations pour qu on les puisse placer ici.

Dans un article inséré à la Revue des Deux-Mondes, sur M. de Lamartine, pendant son voyage en Orient (juin 1852), on lisait : « L’absence habituelle où M. de Lamartine vécut loin de Paris et souvent hors de France, durant les dernières années de la Restauration, le silence prolongé qu’il garda après la publication de son Chant d'Harold, firent tomber les clameurs des critiques, qui se rejetérent sur d’autres poètes plus présents : sa renommée acheva rapidement de mûrir. Lorsqu’il revint au commencement de 1830 pour sa réception à l’Académie française et pour la publication de ses Harmonies, il fut agréablement étonné de voir le public gagné à son nom et familiarisé avec son œuvre. C’est à un souvenir de ce moment que se rapporte la pièce de vers suivante, dans laquelle on a taché de rassembler quelques impressions déjà anciennes, et de reproduire, quoique bien faiblement, quelques mots échappés au poète, en les entourant de traits qui peuvent le peindre. — A lui, au sein des mers brillantes où ils ne lui parviendront pas, nous les lui envoyons, ces vers, comme un vœu d’ami durant le voyage. »

Un jour, c’était au temps des oisives années,
Aux dernières saisons, de poésie ornées
Et d’art, avant l'orage où tout s’est dispersé,
Et dont le vaste flot, quoique rapetissé,
Avec les rois déchus, les trônes à la nage,

A pour longtemps noyé plus d’un secret ombrage,
Silencieux bosquets mal à propos rêvés,
Terrasses et balcons, tous les lieux réservés,
Tout ce Delta d’hier, ingénieux asile,
Qu’on devait à quinze ans d’une onde plus facile !

De retour à Paris après sept ans, je crois,
De soleils de Toscane ou d’ombre sous tes bois.
Comptant trop sur l’oubli, comme durant l’absence,
Tu retrouvais la gloire avec reconnaissance.
Ton merveilleux laurier sur chacun de tes pas
Étendait un rameau que tu n’espérais pas ;
L’écho te renvoyait tes paroles aimées ;
Les moindres des chansons anciennement semées ;
Sur ta route en festons pendaient comme au hasard ;
Les oiseaux par milliers, nés depuis ton départ,
Chantaient ton nom, un nom de tendresse et de flamme,
Et la vierge, en passant, le chantait dans son âme.
Non, jamais toit chéri, jaloux de te revoir.
Jamais antique bois où tu reviens t’asseoir,
Miily, ses sept tilleuls ; Saint-Point, ses deux collines,
N’ont envahi ton cœur de tant d’odeurs divines.
Amassé pour ton front plus d’ombrage, et paré
De plus de nids joyeux ton sentier préféré !

Et dans ton sein coulait cette harmonie humaine,
Sans laisser d’autre ivresse à ta lèvre sereine
Qu’un sourire suave, à peine s’imprimant ;
Ton œil étincelait sans éblouissement,
Et ta voix mâle, sobre et jamais débordée.
Dans sa vibration marquait mieux chaque idée !

Puis, comme l’homme aussi se trouve au fond de tout,
Tu ressentais parfois plénitude et dégoût.

Un jour donc, un matin, plus las que de coutume,
De tes félicités repoussant l'amertume,
Un geste vers le seuil qu’ensemble nous passions :
« Hélas ! t écriais-tu, ces admirations,
« Ces tributs accablants qu’on décerne au génie,
« Ces fleurs qu’on fait pleuvoir quand la lutte est finie,
« Tous ces yeux rayonnants éclos d’un seul regarda
« Ces échos de sa voix, tout cela vient trop tard !
« Le dieu qu’on inaugure en pompe au Capitole,
« Du dieu jeune et vainqueur n’est souvent qu’une idole !
« L’âge que vont combler ces honneurs superflus,
« S’en repait, — les sent mal, — ne les mérite plus I
« Oh ! qu’un peu de ces chants, un peu de ces couronnes’
« Avant les pâles jours, avant les lents automnes,
« M’eût été dû plutôt à l'âge efflorescent,
« Ou jeune, inconnu, seul avec mon vœu puissant,
« Dans ce même Paris cherchant en vain ma place,
« Je n’y trouvais qu’écueils, fronts légers ou de glace,
« Et qu’en diversion à mes vastes désirs,
« Empruntant du hasard l'or qu’on jette aux plaisirs^
« Je m’agitais au port, navigateur sans monde,
« Mais aimant, espérant, àme ouverte et féconde !
« Oh ! que ces dons tardifs où se heurtent mes yeux
« Devaient m’échoir alors, et que je valais mieux ! «

Et le discours bientôt sur quelque autre pensée
Echappa, comme une onde au caprice laissée ;
Mais ce qu’ainsi ta bouche aux vents avait jeté.
Mon souvenir profond l'a depuis médité.

Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poête !
La jeunesse emportée et d’humeur indiscrète
Est la meilleure encor ; sous son souffle jaloux
Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous

<poem>

De vif et d’immortel : dans l'ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tête : L’encens monte et jaillit ! Elle a foi dans son vœu ; Elle ose la première à l’avenir en feu, Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s’initie, Lire ce que l’èclair lance de prophétie. Oui, la jeunesse est bonne ; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt, ou ne peut sortir, Et devient comme une âme en prison dans la nôtre ; La moitié de la vie est le tombeau de l’autre ; Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré, Qui reçoit le banquet pour l’hôte préparé. C’est notre sort à tous ; tu Tas dit, ô grand homme ! Eh ! n’étais-tu pas mieux celui que chacun nomme. Celui que nous cherchons, et qui remplis nos cœurs, Quand par delà les monts d’où fondent les vainqueurs. Dès les jours de Wagram, tu courais l’Italie, De Pise à Nisita promenant ta folie. Essayant la lumière et l’onde dans ta voix, Et chantant l’oranger pour la première fois ? Oui, même avant la corde ajoutée à ta lyre, Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire, Lorsqu’il regret rompant tes voyages chéris. Retombé de Pestum aux étés de Paris, Passant avec Jussieu [5] tout un jour à Vincennes A tailler en sifflets l’aubier des jeunes chênes ; De Talma, les matins, pour Saûl, accueilli ; Puis retournant cacher tes hivers à Milly, Tu condamnais le sort. — oui, dans ce temps-là même, (Si tu ne l’avais dit, ce serait un blasphème). Dans ce temps, plus d’amour enflait ce noble sein,

<poem>

Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin,
Plus de germes errants pleuvaient de la colline.
Et lu ressemblais mieux à notre Lamartine !
C’est la loi : tout poêle à la gloire arrivé,
A mesure qu au jour son astre s’es ! levé,
A pâli dans son cœui’. Infirmes que nous sommes !
Avant que rien de nous parvienne aux autres bommes,
Avant que ces passants, ces voisins, nos entours,
Aient eu le temps d’aimer nos cliants et nos amours,
Nous-mêmes déclinons ! comme au fond de l’espace
Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe.
Quand son premier rayon a jusqu’à nous percé,
Et qu’on dit : Le voilà, s’est peut-être éclipsé !

Ainsi d’abord pensais-je ; armé de ton oracle,
Ainsi je rabaissais le grand homme en spectacle :
Je niais son midi manifeste, éclatant,
Redemandant l’obscur, l’insaisissable instant.
Mais en y songeant mieux, revoyant sans fumée.
D’une vue au matin plus fraicbe et ranimée.
Ce tableau d’un poète harmonieux, assis
Au sommet de ses ans, sous des cieux éclaircis,
Calme, abondant toujours, le cœur plein, sans orage,
Chantant Dieu, l’univers, les tristesses du sage.
L’humanité lancée aux océans nouveaux,…
— Alors je me suis dit : Non, ton oracle est faux,
Non, lu n’as rien perdu ; non, jamais la louange.
Un grand nom, — l’avenir qui s’entrouvre et se range, —
Les générations qui murmurent : C’est lui !
Ne furent mieux de toi mérités qu’aujourd’hui.
Dans sa source et son jet, c’est le même génie ;
Mais de toutes les eaux la marche réunie,
D’un flot illimité qui noierait les déserts.
Egale, en s’y perdant, la majesté des mers.

Tes feux intérieurs sont calmés, tu reposes ;
Mais ton cœur reste ouvert au vif esprit des chose.» ?.
L’or et ses dons pesants, la Gloire qui fait roi,
T’ont laissé bon, sensible, et loin autour de toi
Répandant la douceur, l'aumône et l'indulgence.
Ton noble accueil enchante, orné de négligence .
Tu sais l'âge où tu vis et ses futurs accords ;
Ton œil plane ; ta voile, errant de bords en bords,
Glisse au cap de Circé, luit aux mers d’Artémise ;
Puis l'Orient t’appelle, et sa terre promise.
Et le Mont trois fois saint des divines rançons !
Et de là nous viendront tes dernières moissons,
Peinture, hymne, lumière immensément versée.
Comme un soleil couchant ou comme une Odyssée ! ...

Oh ! non, tout n’était pas dans l’éclat des cheveux,
Dans la grâce et l’essor d’un âge plus nerveux.
Dans la chaleur du sang qui s’enivre ou s’irrite !
Le Poète y survit, si l’Ame le mérite :
Le Génie au sommet n’entre pas au tombeau,
Et son soleil qui penche est encor le plus beau !


II


On lit au chapitre XXI du roman de Volupté les vers suivants

Un mot qu’on me redit, mot léger, mais perfide,
Te contriste et le blesse, ô mon Ame candide ;
Ce mot tombé de loin, tu ne l’attendais pas :

Fuyant, jeune, l’arène et ta part aux ébats,
Soustraite à tous jaloux en ta cellule obscure,
Il te semblait qu^on dût t\ hisser sans injure,
Et qu’il convenait mal au parvenu puissant.
Quand on se tait sur lui, d’aller nous rabaissant.
Comme si, dans sa brigue, il lui restait encon»
Le loisir d’insulter à Toiibli que j’adore !
Tu te plains donc, mon Ame ! ~ Oui,… mais attends un peu ;
Avant de t’émouvoir, avant de prendre feu
Et de troubler la paix pour un long jour peut-être.
Rentrons en nous, mon Ame, et cberc ! :ons à connaître
Si, purs du vice allier qui nous choque d’abord,
Nous n’aurions pas le nôtre, avec nous plus d’accord.
Car ces coureurs qu’un Styx agite sur ses rives,
Au festin du pouvoir ces acharnés convives,
Relevant d’un long jçûne, étonnés, et collant
A leur sueur d’hier un velours insolent [6]
Leurs excès partent tous d une lièvre agissante ;
Une plus calme vie aisément s’en exemple ;
Mais les écueils réels de cet autre côté
Sont ceux de la paresse et de la volupté.
Les as-tu fuis, ceux-là ? Sonde-toi bien, mon Ame ;
Et si, sans chercher loin, tu rapportes le blànrc.
Si, malgré ton timide effort et ma rougeur,
La nef dormit longtemps en un limon rongeur,
Si la brise du soir assoupit trop nos voiles.
Si la nuit bien souvent eut pour nous trop d’éloiles.
Si jusque sous l’Amour, astre aux feux blanchissants,
Des assauts ténébreux enveloppent mes sens.
Ah ! plutôt que d’ouvrir libre cours à ta plainte

Et de frémir d’orgueil sons quelque injuste atteinte.
mon Ame, dis-toi les vrais points non touchés :
Redeviens saine et sainte à ces endroits cachés ;
Kt, quand tu sentiras ta pfiiérison entière.
Alors il sera temps, Ame innocente et fière,
D’opposer ton munmire aux propos du deliors :
Mais à cette heure aussi, riche des seuls trésors,
Maîtresse de ta pleine et douce consciencf,
Le fiicile pardon vaincra Timpalience.
Tu plaindras nos puissants d’être peu généreux ;
Leur di’nlain, en tombant, t’alTIigera sur eux,
Kt, si quelque ameilume en toi s’élève et crie,
Ce sera pure offrande à ce Dieu que tout prie !
<poem>


III



Soiilhf>y adressait la pi^ce suivante à l’un de ses amis qu’il dAsigne sous
le nom de William, el qui iHail alh^e comme le Wolmar de la Souretle HéItûse ; ce qui m’a fait substituer ce dernier nnm.

L’AUTOMNE


IMITK DK l’anglais DE SOUTIIKY

<poem>
Non, cher Wolmar, non pas ! Pour moi, l’année entière,
Dans sa succession muahle et régulière.
Ne m’offre tour à tour que diverses beautés,
Toutes en leur saison. — Au déclin des étés,
Ce feuillage, là-bas, dont la frange étincelle,
Et qui, plus jaunissant, rend la forêt plus belle

Quand un soleil oblique y prolonge ses feux.
Tout ce voiI(» enrichi ne pn»sente à les yeux
Que l'hiver, — l’hiver morne, aride. En ta pensée
Se dresse tout d’alwrd son imagt» jdac«e :
Tu vois d’avance au loin les bois découronnés,
Dans chaque arbre un squelette aux loujcs bras décharnés ;
Plus de fleurs dont leclat au jour s épanouisse ;
Plus d’amoureux oiseaux dont le chant réjouisse ;
La Nature au linceul épand un vaste effroi. —
Pour loi quand tout est mort, Ami, tout vit pour moi :
Ce déclin que l'Automne étile avec richesse
Me parle, à moi, d’un temps de fête et d’allégresse,
Du meilleur des saints jours, — alors qu’heureux enfants.
Sur les bancs de la classe, en nos vœux innocents,
Les feuilles qui tombiiient ne nous disaient encore
Que le très-doux Noël et sa prochaine aurore.
Pour tout calendrier j’avais ma inarque en bois ;
Et là, comptant les jours recomptés tant de fois,
Vite, chaque matin, j’y rayais la journée.
Impatient d’atteindre à l’aube fortunée. —
Pour toi, dans ses douceurs la mourante saison
N’est qu’un affreux emblème, et le deinier gazon
Te rappelle celui i.\v la tombe certaine,
Durant ce long hiver où va la race humaine.
Tu vois l’homme écrasé, débile, se traînant
Sous le faix, et pouitant à vivre s’acharnant ;
Car cette vie est tout. Pour moi, ces douces pentes
Me peignent le retour des natures contentes,
L’heureux soir de la vie, — un esprit calme et sûr
Qui, pour la fin des ans, réserve un fruit plus mûr ;
Dans un œil languissant je crois voir l’étincelle.
Un céleste rayon d’espérance fidèle,
La jeunesse du cœur et la paix du vieillard. —
Tout, pour toi, dans ce monde est ténèbres. has ;ird :

Un grand principe aveugle, un mouvement sans cause
Anime tour à tour et détruit chaque chose ;
Par tous les éléments, sous les eaux, dans les airs,
Chaque être en tue un autre : ainsi vit l’Univers ;
Et dans ce grand chaos, bien plus chaos lui-même,
L’homme, insondable sphinx, ajoute son problème,
Crime et misère, en lui, qui se donnent la main ;
La douleur ici-bas, et point de lendemain —
Oh ! ma croyance. Ami, que n est-elle la tienne !
Que n’as-tu, comme moi, Tespoir qui te soutienne,
Qui te montre. la vie en germe dans la mort,
Le mal à se détruire épuisant son effort !
Dans la confuse nuit où l'orage nous laisse.
Que ne découvres-tu l'Étoile de promesse,
Qui ramène l'errant vers le bercail chéri !
Alors, Ami blessé, ton cœur serait guéri ;
Chaque vivant objet, que la trame déploie,
Te rendrait un écho d’harmonie et de joie ;
Et soumis, adorant, tu sentirais partout
Dieu présent et visible, et tout entier dans tout !




JUGEMENTS DIVERS ET TÉMOIGNAGES

SUR

LES CONSOLATIONS

JUr.KVIENTS
DIVERS Eï TÉMOir.\y\r.ES

Je forai ici comme j’ai fait au sujet de Joseph Delormc, je
rassemblerai les preuves lant puhlicpies que particulières de
l’impressiou que pit)duisit quaud il parut eu 1850, daus les deruiers mois de la ResUiuration, et comuie uu dernier fruil d«»
celte époque d’îictivilé intellectuelle, de loisir et de rêve, le
Recueil des Consolations.

Lejounial le Globe, auquel j’avais appartenu dès Forigine,
mais dont je m’étais un peu séi)aré depuis ma liaison avec Técole
poétique de Victor Hugo et par mes propres essais trop marqués, donna, à la date du lundi 15 mars 1850, un extrait du
Recueil, en le faisant précéder de ces lignes bienveillantes qui
renfermaient un premier jugement :

« Il y a un nn oii\iron, il panil uu livre de poésies, tableau df’Tliiraiit dis souffrances morales d un pauvi’c jeune étudiant mourant à
In fois de lanirueur et de travail ; tantôt appelé par la tendiesso ilr
<(M\ Auie a))\ rAvrries los plus dnun»s et les plus élovées, t utnl ra
108 JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES.

ïmiasè par le malheur el par lu

vie des araphithéàlrc« et des liôpitaux à un sensualisme ironique, et amoureux de la laideur par amertume contre rhumanité. Ici les mystérieuses délicatesses d’un amour
religieux et pur, là les ivi^csses insensées d’un plaisir sans choix, se
disputaient cette âme de ])oc(e ; et par-dessus tout cela le doute, ou
plutôt le désespoir d’une incrédulité savante et réfléchie, avec toutes
les angoisses de la mauvaise fortune. Dans les salons dorés, au milieu
des élégances aisées d’une vie sans privation et sans contrainte,
ce livre fut accueilli comme œuvre de mauvais ton : il l’ut reçu avec
enthousiasme dan$ les rangs de cette classe moyenne que noire système politique provoque à toutes les ambitions, et qui rencontre
partout pour s’élever des obstacles toujours cruels, souvent infranchissables, conti^ lesquels s’use la vie et le génie même. Une analyse
profonde, une recherche un peu systématique, mais cependant toujours vraie, des plus humbles détails, un style grave et tendu, chargé
de couleurs toujours étincelantes, quoique quelquefois se heui’tant
ou «’éteignant dans le vague, une harmonie douloureuse, si je peux
m’exprimer ainsi, ébranlèrent toutes les imaginations rêveuses et
maladives. Les esprits froids se vengèrent par la raillerie d’une exaltation qui les humilie toujours. Quelques affectations de manière et
de versification leur donnèrent beau jeu, et il fut convenu, parmi
les élégants et les académiciens, que rien de ce petit livre n’était ni
de bon sens ni c !e bon style. Cependant bientôt le vent a changé, 1»
faveur est revenue au poète pour ses rêves et se.«« folies de douleur
aux lieux d’oii naguère il était banni comme immoral. Le voici aujourd’hui suivant, libre et sincère, le progrès de son esprit, dépouillant
sa maladive incrédulité, et s’élançant presque consolé dans le sein
d’un mysticisme ù moitié philosophique et à moitié chrétien. Ce n’est
pas encore la foi ni la piété, mais c’est déjà le désir et l’aspiration
à Dieu : c’est l’heure de passage de la vie telle que nous la vivons,
faibles et corrompus, à la vie telle que nous devrions la vivi’e, purs et
saints, sous la garde d’une religion qui malheureusement ne répond
plus ni aux besoins de notre cœur, ni aux convictions de notre intelligence. Nous n’avons certes aujourd’hui ni l’envie ni la prétention
de juger. Ce livi’e des Consolations enferr-c d’assez hautes et profondes idées, une poésie assez originale, pour qu’il faille le méditer :
il fera bien lui-même son sort ^ans l’appui des amitiés. Plus tard
nous le reprendrons avec charme et profit. En ces temps de passion
et de colère, à la veille peut-être de misérables mais cependant
cruelles agitations, il y a plaisir à se reposer sur de grandes pens(’’es
d’art et de religion, exprimées avec énergie, grâce et douceur.
« Nous choisissons comme extrait les diMiv pitVes s’iivantes. qui

JUGEMENTS


nous semblent assez bien faire comprendre l’esprit de tout le livre.
Nous ne saurions trop recommander aux lecteur que celte amorce
(entera de bien lire chaque pièce en siluation, comme on dit ati
ihéàlre, c’est-à-dire à sa place dans l’ouvrage ; car il en est des
Consolations comme des Poésies de Delorme : c’est le roman d’une
idée ou d’un sentiment, marcbant et se développant par accès lyri({ucs, par fantaisies détachées, mais cependant toutes parfaitement
coordonnées au but de l’ensemble. »

Le Globe citait ensuite la pièce 1\ du Recueil :

Ami, soit qu’emporté de passions sans nombre ;

et la pièce XVII tout entière :

Ma barque est tout à l'heure aux bornes de la vie….

L’article d’examen et de fond le parut que le vendredi 7 mais il était signé O, et de la plume de cet homme d’espnti M. Duvergier de Hauranne, qui partageait alors entre la littérature et
la politique son actif intérêt et sa sagacité vigilante. Rien^ dans
ce qui a suivi, ne saurait me faire oublier ce qu’à la plus belle
heure de ma jeunesse j’ai dû d’encouragement et de douceur ù
l’indulgent suffrage d’un critique exact et probe que l’amitié
elle-même d’ordinaire ne fléchissait pas. Je donnerai cet article
tout entier comme un de mes titres d’honneur :

c II va quelques années^ une réputation de pdëte se gagnait ei\
France ù bon marché. On apprenait en seconde ou en rlicioriqUc à
faire des vei’s ; puis, maître de la césure et de la rime, on cherchait
dans les libres quelque lieu commun de morale philosophique, ou
dans la nature quelque sujet banal de description. Cela fait, on se
nicltail à son bureau, et il n’est pas qu’après s’être cinq ou six heures
passé la main sur le front, on n’en tirât à la fih une centaine de
vei’s raisonnables et corrects. Quand on n’aspirait qu’à l’éptlre ou à
la satire, deux ou trois séances suffisaient. On les multipliait si l'on
Voulait s’élever à la tragédie ou au poème épique ; car, entre le§
unes et les autres, ce n’était à vrai dii-c qu’une différence de longueur et de temps. Venaient ensuite leà lectures confident ielleS d’à

ET TÉMOIGNAGES.

bord, puis l’Alnianach des Muses, puis riinpi’ession ou la repi-ésentation ; épreuves plus effrayantes que dangereuses, et doni, à l’aide
de quelques précautions, on se lirait a\ec bonneur. Ainsi paisiblement et sans bruit une i’enomméc grandissait, jus<{u u ce qu’elle
reçût enfin de l’Académie une éclatante sanction.

« Aujourd’hui les choses se paEsonl moins bien. D’un côté, les poêles
que nous venons de décrire ont singuUt’ renient baissé dans l’opinion ;
de l’autre, ceux qui voudraient les remplacer n’avancent dans la
carrière qu’à la sueur de leur front. Il est en effet bon nombre de
\iens encore ])Our qui la poésie est tout entière dans les mois. Prenez les sentiments les plus insignifianls, les images les plus ternes ;
|uis, que dans des lignes régulièrement mesui’ées et rimées ces .scntiments et ces images se déguisent en périphrases pompeuses, ou
 :j’habillent de sonores épithètes ; et, pourvu qu’il n’y ait rien dans
tout cela de trop nouveau, ces gens-là battront des mains et vous
proclameront iK>ëte. Mais pour ces mouvements secrets de l’âme ({ui
se traduisent rn paroles simples et littérales, |)our ces brillantes
créations de l’esprit qui impriment au style leur forme et leur couleur, n’attendez de telles gens ni grâce ni indulgence. Parce qu’ils
ne sentiront pas, ils nieront qu’il y ail sentiment ; parce qu’ils ne
œmprendront pas, qu’il y ait pensée.

« Ainsi l’on a fait quand ieg Consotatioru ont paru. Par un travers
assez rare dans notre vieille école poétique, l’auteur sent à sa manière et écrit connue il seul ; de plus le mètre n’est jwur lui que le
moxen, non le Ijut. Triste et soulTrant, il a donc fait un livre enilireint d’un l)OUt à l’autre de tristesse et de souffrance. Toutes ces
choses sont dans un certain monde (.’<> mauvais exemple et de mauvais goût. Aussi les a-t-on tout d’. ))ord déclarées artilicielles et
systématiques. Pour nous, nous l’avouons, si jamais œuviv nous parut émanée d’un sentiment véritable et profond, c’est c«lle que
nous annonçon.<. Que ce sentiment dépl»is(>, nous le concevons ; qu’on
le trouve mal ou faiblement exprimé, nous le concevons encore :
mais il va, ce nous semble, étrange aveuglement à le nier, ou plutôt il y a parti pris. Car si la petite église poétique à laquelle fait
profession d’apiiartenir l’auteur des ConsolatUms a d’extravagants
stHîtateurs, elle a des eujiemis qui ne sont guère plus sages. Pour
les uns, tout est admirable et sublime ; tout t^t, pour les autres, absuixle et ridicule. Mais au milieu se trouve un public impartial et
sinct’requi. sans fermer les yeux sur les défauts, ne demande (ju à
goûter les beautés, public jeune en général, el que n’égarent ni (h’
vieux ni de nouveaux préjugés, (^esl à ce ])ublic que nous essaienuu^
de parler.

JUGEMENTS

ET TEMOIGNAGES. III

û On se stimient d’un modeste volume qui parut l’an dernier sous
l(’ titre de Poéùesde Joseph Delorme. Ce volume, où il y avait beaucoup à louer et beaucoup à reprendre, fut, comme il arrive toujours, fort diversement jugé. Ceux qui ijrirent la peine de le Uie
en entier y trouvèrent, en général, une rare originalité, et tous les
g4Tmes d’un talent qui devait se développer et grandir. Ceux, au
contraire, qui ne le connurent que par deux ou trois pièces choisies
maladroitement ou à mauvaise intention, déclarèrent l’auteur indigne de tout examen sérieux. Cet auteur est encon^ celui des ConsolatioM^ et, quand il ne l’avouerait pas dans sa préface, (fe l’un à
l’autre de ces ouM^ages il y a filiation évidente : ce sont en quelque
sorte le premier et le second chapitre d’un roman cpii est encore
loin d’être fini. Joseph Delorme, en un mot, exprime un certain état
de l’àme ; les Consolations, un autre état de la même àme ; mais chacun des deux volumes n’en exprime qu’un seul. De là, si on veut le
cimiprendre et le sentir, la nécessité, celte fois comme l’autre, de
lire toutes les pièces dans leur ordre. Isolées, elles perdent leur sens,
ou seulement mises bore de leur place : ce ne sont plus alors que des
fragments séparés d’une œuvre qui se lie ; ce ne sont plus que les
membres di^oints d’un corps qui se tient. Il y a dans cette manière
de "piXK^der quelque chose d’un peu lent et peut-être d’assez monotone, mais qui ne manque pas de charme. On aime à suivre celte
pensée unique à travers tous ses détours et sous t ou tes se^ transformations ; à la voir avancer doucement, puis se replier sur ellemême, puis avancer de nouveau, .\insi elle se produit bien plus
complète, elle se développe bien plus large que si, conçue par un
esprit vif et encadrée dans cinq ou six strophes, elle y brillait un
moment ix)ur disparaître api^.

« Nous avons dû commencer par cette observation, parce (fu’elle
est capitale. Elle explique comment des esprits judicieux et di-oits
se sont complètement mépris sur le livre de M. Sainte-Beuve ; elle
nous explique à nous-môme comment, éprouvant d’abord jieu de
sympathie pour son talent, nous r.ous sommes par degrés laissé
prendre et entraîner. Une poésie un pou intime a d’ailleui’s besoin,
uiêine chez le lecte(n% de solitude et de méditation. Jetée comme
délassement au milieu des préoccupations politiques, ou prise apix»s
dincr pour stimuler la langueur d’une conversation qui ennuie,
comment pouiTait-elle êtiMî sentie ?

« Maintenant disons quel e^l le sujet des Consolaiioits. Joseph Delorme nous avait montré un pau\Te jeune honmic doué de belles
facultés, mais brisé par le malheur, aigri par la pauvreté, égaré
jiar le désespoir, mélange douloureux de sentiments élevés et de

m Jl’tiEllËNTS

ET TÉMOIGNAGES

basses fantaisies, rêvant un monde meilleur, et remuant avec joie
toutes les fanges de la vie ; repoussant l’idée de Dieu, et incessamment
poui^uivi de la pensée du suicide. Ici le désespoir a fait place à une
douce trislesse, l’impiété s’est convertie en un vague sentiment religieux. Vous vous souvenez des admirables leçons où M. Cousin nous
a si bien peint l’état singulier de ces âmes qui, par dégoût du scepticisme, se jettent dans le mysticisme, et l’embi^assent avec amour.
Eh bien I on pourrait dire que les Poésies de Joseph Delorme et les
Consolations sont les deux chaînons qui unissent l’un à l’autre. Le
scepticisme, dans Joseph Delorme, n’était pas encore parti, mais il
s’en allait. Le mysticisme, dans les Consolations, n’est pas encore venu,
mais il vienL Ce n’est point l’orgueilleuse et triste ina’édulité de
lord Byron, encore moins la foi paisible et pure de M. de Lamartine : c’est un état bien plus commun aujourd’hui, état dlncerti’
tude et de transition, penchant vers la philosophie par l’esprit, vers
la religion par le coBur, ne croyant pas, mais aspirant à croire. Eu
un mot, pour parler comme l’auteur’ la maladie commence à céder,
et c’est & la poésie d’abord» c’est surtout à l’amitié qu’il en est rede^
vable. Aussi dans cette nouvelle phase de son existence la poésie et
l’amitié sont-elles intimement unies. Chaque morceau du recueil
porte le nom d’un ami, non par une vainc affectation, mais parce
que le souvenir de cet ami était en effet présent, lorsque le morceau a ét^composé. Et si» parmi ces noms, il en est un qui revient
sans cesse, c’est que celui que ce nom désigne n’est jamais absent de
la pensée de l’auteun c’est que, plus que personne, cet ami a su décider en lui la crise dont il se réjouit. Nous savons tout ce que peuvent
prêter au ridicule ce dévouement sans bornes et cette admiration
sans limitas ; mais nous sentons aussi tout ce qu’ils ont de si»cère
et par conséquent de touchant.

« On le voit : ici l’auteur et le livre sont tellement identifiés,
que, raconter l’histoire de l’un, c’est piTsqUe rendre compte de
l’autre. Assurément, que l’état que nous tenons de décrire soit ou
non raisonnable et bon, il est.^raij il est pi’oCond, et par conséquent
éminemment poétique. Reste à savoir si l’exécution n’a pas manqué
à la .conception et l’artiste au penseur. Car ce n’est pas tout de renfermer en son sein une mine de poésie abondante et riche ; il faut
encore l’en extraire et la montrer pure et brillante au delioi 9. D’après ce que nous avons dit en commençait, on connaît déjà un des
caractères principaux de la forme poétique de M. Sainte-Beuve :
c’est la lenteur avec laquelle sa pensée se développe. On ne peut
doncj nous le répétons, le juger sur un fragttient délâchc, ni MvAc
stir une pièce entière isolée des jMècfeà cjui précèdent et qui stttrrntT""^

JUGEMENTS

Cependant nous en citerons une, qui, jointe k celles que le Globe a déjà citées, pourra, ce nous semble, donner des autres une assez juste idée. Quand on l’aura lue pour en goûter l’ensemble, nous prions de la relire pour en examiner les détails ; nulle part peut-être la facture de M. Sainte-Beuve ne se montre plus à nu :

Dans l’Ile Saint-Louis, le long d’un quai désert….

(Suit ta pièce entière dédiée i M. Auguste Le Prévost, qui commence par ce vers.)

t Nous ne savons, mais rien dans notre langue ne nous fait éprouver le même genre de plaisir que ce morceau si touchant et si simple. Il semble que nous marchions côte à côte avec l’auteur, et que le long de ce quai désert notre pensée’ ciTe avec la sienne et se prenne machinalement aux mêmes vieux souvenue, s’abandonne aux mêmes réflexions. C’est une rêverie comme dans nos moments de paisible conleni plat ion nous nous y sentons tous entraînés. Telle est eti eiTel l’imagination, ou, si l’on veut, la musc de M. Sainte-Beuve. 11 ne ui faut ni grandes catastrophes ni sublimes spectacles. Plus modeste et plus bourgeoise, elle loge en gai’ni, dine à table d’hôte, se promène sur les quais ou les boulevaixJs, et pailout s’inspire de ce qui l’entoure, s’anime de ce qu’elle voit. Tout, en un mot, est pour elle source d’émotion et de poésie : une vieille maison qui projette son ombre sur le quai, une sculpture abandonnée dans une cour, une branche d’arbre qui pend devant sa fenêtre, tout, janqu’aux recoins poudreux de sa chambre. C’est de là .que toujours elle part |)Our s’élever aux méditations les plus hautes ; c’est là qu’ensuite elle vie«t se reposer, et prendre des forces nouvelles.

« Plusieurs poetes en Angleterre ont ainsi procédé ; mais aucun en France. Aussi, comme toute innovation, celle-ci fait-elle jeter de grands cris. «C’est, dit-ou, rabaisser la poésie que de la faire, descendre à de si vuTgaîros JûLuib». La poésie est fille des dieux et ne doit pasTîerôgér. » Admirable critique 1 Faut-il cent fois répéter que la poésie est partout où il existe un poëte. et là seulement ? Que d’honnétes jeunes gens nous avons connus qui, au sortir du collège, se mettaient en quête de poésie au delà des Alpes ou des Apennins ! Les cheveux longs et la barbe touffue, on les voyait le matin errer dans les rues de Pompéia, gravir le Vésuve, s’asseoir au Colisée ; et, malgré tout cela, cette inspiration qu’ils étaient venus chercher si loin les fuyait comme à Paris ou à Lyon. a J’ai du malheur, nous

disait un d’eux, un jour que nous le rencontrâmes dans les cata-

JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES.

combes de Naples. Je me promène ici depuis bientôt six hcuies, et je
ne trouve rien : cependant les catacombes sont bien poétiques. »
C’est que si la nature extérieure a sa poésie, celte poésie n’est <|u’un
germe que peut seule féconder une ûnio poétique ; c’c^t de plus
qu’en poésie comme en amour les penchants sont divers. Il n’est
pas sûr que le Pausilippe inspirât M. Sainte-Beuve aussi bien que
son boulevard d’Enfer.

« Toutes les pièces du recueil ne sont pourtant pas du même
genre, b’ouvcnt le poëte nous initie moins au travail de son imagination, et l’inspiration nous apparaît sans que nous la vouons venir.
Nous citerons, par exemple, la pièce’ adressée à mademoiselle ’’’,
chef-d’œuvre, selon nous, de sensibilité et de grâce ; nous citei’ons
la Harpe éolienne, traduction ratissante du poète anglais Goleridge,
avec lequel M. Sainte-Beuve a de si remar<]uables rapports. Nous
citerons enfin l’admirable morceau sur l’art, que le Globe a inséré
tout entier. Il n’y a point là de ces détails qu’on ap{)elle vulgaires ;
mais ce n’en est pas moins une poésie de même nature. Bien différent de ces poètes qui font des vers pour en faire, M. Sainte-Beuve
pense et sent, et ses pensées comme ses sentiments débordent en
poésie.

« Pour parler à fond du style, il nous faudrait presque un second
article. Le style de M. Sainte-Beuve, en effet, a deux caractères, l’un
qui lui est propre, et l’autre qu’il tient de l’école à laquelle il appartient. Cette école, on le sait, croit, et nous croyons avec elle, que
la langue poétique de la France a, depuis Corneille et Molière, été
continuellement s’effaçant. C’est donc au commencement du dixseptième siècle, au delà même de Hacine (ju’elle cherche à remonter.
Là, selon elle, est un instrunieni souple et fort, plein et varié, instrument que les pot ?tes du dernier siècle ont à tort délaisser et que
lem’s successeui’s doivent tâcher de res.«^isir. Telle est, en fait de
style, la révolution, ou, si l’on veut, la restauration, qu’avec pcrsé^
vérance et courage poureuivent en ce moment les [loctes de la nouvelle école. Mais une restauration est toujours pleine de difficultés et
de dangei’s, et ixîul-êti’e n’onl-ils pas su toujoui-s s’en garantir.
Peut-être, par haine de la régularité monotone du vei’» qu’ils attaquent, ont-ils lï’op brisé leur voi-s, et, par ennui du solennel, ti-op
recherché le familier. De là, plusieui’s .singularités qui, conmic on
l’a déjà dit dans ce joumal, sont en quelque sorte leur cocaixle.
Cette cocarde, M. Sainte-Beuve la montre beaucoup moms dans ce
nouveau recueil ciue dans le premier ; mais il ne le cache pas encore
tout à fait. Quant à son style propiT, il est, si nous pouvons parler
ainsi, tout d’une pièce avec la pensée, et c’est ce ({ui le rend de


 :

I

I

JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES. 115

temps en temps trainaiit. et pénible. Le sentiment restant toujours un
peu vague, l’expression en effel n’en saurait ôlre parfaitement pi’écise. La période va donc s’allongeant et s’étendant sans mesure. En
un mot, c’est avec quelque effort que la pensée se dégage cl se produit au dehors, ce qui nous parait tenir sui’tout à la pensée ellemême. Nous ne disons pourtant pas que la difllculté ne pût être
plus heureusement surmontée. N. Sainte-Beuve [il le reconnaît
quelque part lui-même n’est pas encore parfaitement maître de la
langue poétique : il faut, pour la dompter, qu’il lutte et se débatte ;
et la victoire quelquefois peut rester incomplète.

« En résumé, en France, où nous avons si peu de poésie personnelle, H. Sainte-Beuve est, nous le croyons, appelé à tenir un haut
rang. Il est, d’ailleurs, ce que ne sont pas tous les poètes, un penseur
et un homme d’esprit. Qu’on ne cherche en lui ni vif intérêt dramatique, ni morceaux de bruit et d’éclat ; le bruit dérangerait ses
rêveries, l’éclat conviendrait mal à ses habitudes craintives et simples. Nous avons entendu reprocher à M. Sainte-Beuve d’avoû : imité
M. Victor. Hugo ; pour nous, à quelques prétentions de style près,
nous ne connaissons pas deux poètes plus dissemblables. M. Hugo
est surtout un poêle d’imagination, M. Sainte-Beuve un poète de
pensée. C’est par l’image que le premier arrive piesque toujours au
sentiment ; par le sentiment, que le second an’ive à l’image. Nous
poumons pousser plus loin ce parallèle ; mais cet article est déjà
trop long. Répétons donc en terminant que de Joseph Delorme aux
ConsolatUmt il y a progrès très-notable. Nous avons la confiance que
l’auteur ne s’arrêtera pas là.

« 0. ’DUVERGIBB DE llAUnAX.’CE.) »

Tous les journaux ne me furent pas aussi favorables : le Na^
iionalf par la plume de M. Louis Peisse, se montra d’un classicisme rigoureux. Je ne reproduis pas (ce serait trop d’humilité),
mais je signale aux lectetirs qui aiment la contradiction cet article d’un esprit exact, sobre et un peu chagrin (28 mars 1830).
.Armand Garrel lui-même, que je connaissais peu alors, voulut
bien, à la fin d’une série d’articles sur Hemani (29 mars 1830),
déplorer avec politesse mon égarement : « On ne peut, disait-il
en terminant, attaquer pai’ trop d’endroits à la fois une production pareille, quand on voit, par la préface des ConsolalionSj la

il6 iDGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES.

dé(dorable émuhtioD qu’elle peut inspirer à un esprit délicat et
naturellement juste, t

Le mot d^émulatian n’était peut-être pas très-justement dioisi ;
et bien que tous mes vœux fussent certainement pour le succès
d’Hemani, Tesprit du Recueil des Consolations et toute Pintention de la préface étaient plutôt en fiaveur de l’inspiration lyrique
et intérieure, de manière même à faire contraste avec le mouvement dramatique dans lequel on se lançait. Il semblait déjà qu’i]
y eût de ma part un léger regret et une plainte.

Garrel n’y regai’dait pas de si près en littérature. Nais la plupart des esprits purement littéraires me Curait favorables. Dans
les lettres nombreuses qui m’arrivérent alors et dont j’ai conservé quelques-unes, je me hasarde à choisir celles qui ont
quelque chose de remarquable par les noms des signataires ou
par les jugements. Je laisse au lecteur le soin d’y faire la part
du compliment et de l’opinion sincère.

M. de Chateaubriand m’écrivait :

« 30 mars 1830.

< Je viens, n]OI]^ieur, de paixxiurir trop rapidement vos ConsolatioM ; des vers plems de grâce et de charme, des sentiments tristes
et tendri’s se font remarquer à toutes les pages. Je vous félicite d’avolr cédé à votre talent, en le dêjrageant de tout $\^ème. Écoutez
votre génie, monsieur ; chargez votre muse d’en redire les inspiralions, et pour atteindre la renommée, vous n’aurez besoin d’être
porté dans le cast^ de personne 1 .

« Recevez, monsieur, je vous prie, mes sentiments les \A\i» empressés et mes sincëi’es félicitations.

c Châtia nu .ixD. »

Lamartine n’avait été qu’à demi satisfait de Joseph Delornu ;
il y voyait pour la forme une imitation d’André Qiénier c]U’îl

(i) ^’eit une aUusion au sonnet i Victor llugu (»ui), où il fst dit :

< :oramo un j^ucmer de fer, un vaillant homme d’annes.
S’il miconire, gi».inl, ua nourri&soo en larmes,
Il 1« prend dans aoo casque et le porte en ehemia.

JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES. U7

prisait peu aJors ; il me récrivit en des termes plus indulgents
pour moi que justes pour A. Ghénier. Mais la première pièce des
Consolations qu’il avait lue un jour manuscrite chez Victor Hugo
sur la marge d’un rieux Ronsard in-folio qui nous servait d’album, Pavait tout à fait conquis. Je le connus personnellement
dans Télé de cette année 1829, et en souvenir d’une promenade
et d’un entretien au Luxembourg, je lui adressai la pièce qui est
la VI’ des Consolations, 11 y répondit aussitôt, et le jour même
où il la recevait, par une Épitre qu’il grifTonna au crayon sur son
album. Quelques jours après il me l’envoyait copiée avec ce
mot :

• Saint-Point, U août 1839.

(i Je vous tiens pnrolc, mon cher Sainte-Beuve, plus tôt que je ne
comptais. Voici ces vers que je suis pan’enu à vous griffonner en
trois jours sur les idées que votre épltro délicieuse m’avait inspirées
quand je la reçus, et qui étaient ensevelis et effacés sur mon album
au cravon…

a Pardonnez-moi de vous répéter en vers mes injures poétiques
sur quelques morceaux de Joseph Delorme, vous verrez qu’elles sont
l’ombre de la lumière qui environnera son nom. Et si ce sans-façon
poétique vous déplaît, déchirez-les.

« Adieu et mille amitiés à vous et à nos amis (1).

« Lamartike. »

Ce fut dans l’été de 1850 que parurent les deux volumes des
Harmonies, sur lesquels je 6s des articles au Globe, Lamartine
m’en remercia par une lettre qui exprime bien les préoccupations et les pensées de ce temps, et qui en fixe exactement la

(I) Cet amis, c’étaient Hugo, David le sculpteur, de Vigny ; mais de Vigny demeurait alors dans le quartier du Roule, où il habite encore aujourd’hui ; et nous, au contraire, Hugo, moi-même, David ainsi que les
Dévéria, nous étions dans la rue Jiotre-Dame-des-Champa ou aux environs :
c’était toute une petite colonie qui fut au complet de 1827 jusqu’à Tautomne de 1830. — Ne pas confondre cette période plus ancienne de la jeunesse de Victor Hugo avec l’époque de la Place Boyale qui fut un cadre
et un monde tout différents.

ii8

JUGEMENTS ET TÉMOIGNAGES.

nuance. 11 y mêle son jugement sur U$ Consolations, lequel est
si favorable qu’il y aurait pudeur à le produire, si lui-même,
bien des années après, n’avait dit les mêmes choses, et en des
termes presque semblables, dans un de ses Entretiens familiers
sur la littérature.

« Au château de Saint-Point, 27 juin 18S0.

¥ Rnccvez nios bien vifs remerciments, mon cher Sainte-Beuve,
pour toute la i)einr que vous a donnée le laborieux enfantement de
mes deux volumes au jour. J’ai lu avec reconnaissance les deux articles du Giobe. On m’a dit que le Constitutionnel même avait parlé
assez favorablement. Le grand nombre de lettres particulières d’inconnus que je reçois tous les jours me font assez bien augurer pour
l’avenir de cette publication…

« Je suis enfin au lieu du rep(’s ; les élections l’ont un moment
troublé ; mais elles sont partout coimnc ici, si prononcées dans un
sens hostile qu’il n’y a plus rien à faire (|u’à s’envelopper de son
manteau et à attendre les événements. Lorsiiue, comme nous, on
déplore les attises des deux partis, on piisse sa vie à gémir. Tout
marche à un renvei’sement de l’État, provisoirement tranquille, où ’
nous étions (fepuis quelques années ; hàtez-vous de faire entendre
votre voix poétique pendant (]u’ii y a encore au moins le silence de
la terreur ; bientôt peut-être on n’entendra plus que le cri des
combattants. Les symptômes sont alarmants ; vos paisibles amis de
Paris qui font de la politique avec leur encre et leur papier dans la
liberté des théories, verront à quels éléments réels ils vont avoir
affaire. La plume cédera au sabre. Soyez-en sûr il).

« Hier j’ai relu les Consolations pour me consoler de ce que j’entrevois ; elles sont ravissantes. Je le dis et je le répète ; c’est ce que
je préfère «dans la poésie française intime. Que de vérité, d’âme,
d’onction et de pocnsie ! J’en ai pleuré, moi qui oncqucs ne pleure.

(1) On trouvera peut-être que U. de Lamartine se méprenait ici dans
ses prcsaçes trop sombres, liais le poète voit de loin ; et en 1850, si
11. de Lamartine s’est trompé dans ses prévisions immédiates, ce n’était
qu’affaire de temps et de distance ; il anticipait 1848 et 1851 ; il voyait
deux ou trois horizons à la fois. Ce qu’il ne prévoyait pas, c’est qu’il serait
rOrphèe qui plus tard dirigerait et réglerait par moments de son archet
d’or cette invasion de barbares.

\

4

JVGEMENIS ET TÉMOIGNAGES. 119

Soyez en repos contre vos détracteurs ; je vous répond» de l’avenir
avec une telle poésie : croissez seulement et multipliez.

<r Adieu. Mille amitiés.

, « A. DE Lavartise. »

Béranger,

de son côté, avec une indulgence presque égale,
mais aussi avec cette malice légère dont il savait assaisonner les
éloges et en ne craignant pas de badiner et de sourire à de certains passages, m’écrivait :

« Mars 1830.

« Mon ciier Dcloniie,

a Sachant que j’ai écrit à Hugo au sujet diBenumiy pcut-éli’e, en
recevant ma lettre, allez-vous croire que je veux me faire le tlmriféraire de toute l’école romantique. Dieu m en garde 1 et ne le
crayez pas. Mais, en vérité, je vous dois bien des remercîments pour
es doux instants que votre nouveau volume m’a procurés. Il est
tout plein do grâce, de naïveté, de mélancolie. Votre style s’est
épuré d’une façon remarquable, sans perdre rien de sa vérité et de
son allure abandonnée. Moi, pédant (tout ignorant que je suis), je
trouverais bien encore à guenoyer contre quelques mots, quelques
phrases ; mais vous vous amendez de si bonne grftce et de vousmême, qu’il ne faut que vous attendre à un troisième volume. C’est
ce que je vais faire, au lieu de vous tourmenter de ridicules remarques.

« Savez-vous une crainte que j’ai ? c’est que vos CoMolations ne
soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvre Joseph, qui pourtant ont mis tant et
si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous
n’auriez pas dû vous con.soler sitôt ; gens égoïstes, il est vrai, qui
se plaisent aux souffrances des hommes d’un beau talent, parce que,
disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses.
Je suis un peu de ces mauvais cœurs. Toutefois, j’ai du bon ; aussi vos
touchantes Consolations m’ont pénétré l’àme, et je me réjouis maintenant du. calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que
moi, qui suis de ces poètes tombés dans l’ivresse des sens dont vous
parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que
j’ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre

120 JUGEMENTS

ET TËHOIGNAGES.

un peu affectée dans ses expressions. Quand tous vous servez du
mot de Seigneur t vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui
remerciaient Jupiter et tous les dieux de l’Olympe de l’élection d’un
nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur
votre foi de déiste, c’est qu’il me semble que c’est à quelque beauté,
tendrement superstitieuse, que vous l’avez, emprunté par condescendance amoureuse. Ne regardez pas cette observation comme un
effet de critique impie. Je suis croyant, vous le savez et de trèsbonne foi ; mais aussi je tâche d’étit’ vrai en tout, et je voudrais
que tout le monde le filt, môme dans les moindres détails. C’est le
seul moyen de persuader son auditoire.

« Qu’allez-vous conduis de ma lettre ? Je ne sais trop. Aussi, je
sens le besoin de me résumer.

« A mes yeux vous avez grandi pour le talent et grandi beaucoup.
Le sujet de vos divers morceaux plaira peut-être moins à ceux qui
vous ont le plus applaudi d’abord ; il n’en sera pas ainsi pour ceux
d’entre eux qui sont sensibles à tous les épanchements d’une ùme
aussi pleine, aussi délicate que la vôtre. l^’élû£LP .quirûslfiOXMamun
aux deux volumes, c’est de nous offrir un genre de poésie absolument nouveau en France, la haute poégie <<«i tliojn cinnm uij^îsjle
la vie. Personne ne vous avait de\ancé dans cette roule ; il fallait ce
que je n’ai encore trouvé qu’en vous seul pour y réussir. Vous
n’êtes arrivé qu’à moitié du chemin, mais je doute que personne
vous y devance jamais ; je dirai plus : je doute qu’on vous y suive.
Une gloire unique vous attend donc ; peut-être l’avez vous déjà
complètement méritée ; mais il faut beaucoup de temps aux contemporains pour apprécier les talents simples et vrais ; ne vous
irritez donc point de nos hésitations à vous décerner la couronne.
Mettez votre confiance en Dieu ; c’est ce que j’ai fait, moi, poëte de
cabaret et de mauvais lieux, et un tout \n>\\\ rayon de soleil est
tombé sur mon fumier. Voyis obtl(»ndrez mie :ix que cela et je m’en
réjouis. A vous do tout mon cœur.

a BlvRATtGER. »

Ce n’est pas sans un sentiment de plaisir mélangé de tristesse
et d’étonnement, après tant d’années durant lesquelles ont eu le
temps de se refroidir ou de s’altérer les vives et faciles attractions de la jeunesse, que je retrouve, au sujet du même Recueil,
des lettres toutes tendres de M. Yitet, tout aimables de M. Du
JUGEMENTS ET

TÉMOIGNAGES. m

châtel, de M. Edmond de Gazalès qui avait rendu compte du
livre dans le Correspondant, une pièce de vers en strophes lyriques que m’adressait Alexandre Dumas, une lettre de Bûchez le
saint-simonien, non encore catholique, et qui, au nom même
de mes sympathies, me conviait à une direction religieuse nouvelle (51 mars 1 830) :

« Monsieur, je viens de lire vos Consolationê ; et je ne puis résister
ail dësir de vous écrire. Vo-s êtes poëte ; il faut que je vous parle
encore : vous êtes poëte, m’écouterez-vous ? écouterez-vous des
mots que je crois simples, qui sont dui’^, peut-être ? Vous m’avez
fait pleurer, et, cependant, je suis déjà vieux. Au nom de ces pleurs,
je vous parle… »

Suivait une discussion, une allocution pressante et chaleureuse,
un Compelle intrare dans la religion de l’avenir .

Mais je dus à Beyle (Stendhal), le spirituel épicurien et Tun
des plus osés romantiques de la prose, un des suffrages qui
étaient le plus faits pour me flatter. Il était peu disposé, en général, en faveur des vers, et des vers français en particulier.
Dans un premier écrit sur le Romantisme en 1818, il avait dit :

« La France et l’Allemagne sont muettes : le génie poétique

éteint chez ces nations n’est plus représenté que par des foules de
versificateurs assez élégants, mais le feu du génie manque toujours ;
mais si on veut les lire, toujours l’ennui comme un poison subtil
se glisse peu à peu dans l’àme du lecteur ; ses yeux deviennent
petits, il s’efforce de lire, mais il bâille, il s’ondort et le livre lui
tombe des mains, v

Quelle fut donc ma surprise quand je reçus de lui, avec qui je
n’avais eu d’ailleurs que des relations assez rares et de rencontre,
une lettre ainsi conçue I

« Après avoir lu lei dnuolationi trois heures
et demie de suite, le vendredi 26 mars (1830).

K S’il y avait un Dieu, j’en serais bien aise, car il me payerait de
son paradis pour être honnête homme comme je suis.

i22 JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES.

« Ainsi je ne changerais rien à ma conduite, et je serais récompensé pour faire précisément ce que je fais.

tt Une chose cependant diminuerait le plaisir que j’ai à rôver avec
les douces larmes que fait couler une bonne action : cette idée d’en
ôtre payeur une récompense, un paradis.

« Voilà, monsieur, ce que je vous dirais en vers, si je .savais en
faire aussi bien que vous. Je suis choqué que vous autres qui croyez
en Dieu, vous imaginiez que, pour être au désesptnr trois ans de ce
qu’une maîtresse vous a quittés, il faille croire en Dieu. De même
un Montmorency s’imagine que, pour être brave sur le champ de
bataille, il faut s’appeler Montmorency.

« Je vous crois appelé, monsieur, aux plus grandes destinées
littéraires, mais je trouve encore un peu d’affectation dans vos
vers. Je voudrais qu’ils ressemblassent davantage à ceux de La Fontaine. Vous parlez ti-op de gloire. On aime à travailler, mais Nelson
(lisez .sa Vie par l’infâme Southey\ Nelson ne se fait tuer que pour
dexonir pair d’Angleterre. Qui diable sait si la gloire viendi’a l Voyez
Diderot promettre l’immortalité à M. Faleonet sculpteur.

a La Fontaine disait à la Ghampmeslé : « Nous aurons la gloire,
moi pour écrire et vous pour ri’^citer. » Il a deviné. Mais pourquoi
parler de ces choses-là ? La pj>>ion a sa pudeur, pourquoi révéler
ces chcses intimes ? pourquoi (1rs noms ? Cela a l’air d’une prônerie,
d’un puff.

« Voilà, monsieur, ma pensée et toute ma pensée. Je crois qu’on
parlera de vous en 1890. Mais vous ferez mieux que les Consolalions, quelque chose de plus fort et de plus pur. »

Ce même Beyie, quelques mois après et au lendemain de la
révolution de Juillet» nommé consul à Trieste, et se croyant prêt
il partir (il n’obtint pas VExequatur), m’écrivait cet autre billet
tout aimable, qui me prouvait une fois de plus qu’il augurait
bien de moi et qu’il ne tenait pas à lui que je ne devinsse quelque diose :

■ 71, rue Richelieu, ce 29 septembre 1830.

< Monsieur, on m’assure à l’instant que je viens d’être nommé
consul à Trieste. On dit la nature belle en ce pays. Les îles de l’Adriatique sont pittoresques. Je fais le premier acte de consulat en
vous engageant & passer six mois ou un an dans la maison du con
JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES. 125

sul. Vous seriez, monsieur, aussi libre qu’à l’auberge ; nous ne nous
verrions qu’à table. Vous seriez tout à vos inspirations poétiques.

« Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

< Bbtle. »

C’était aux Comolatiom et aux espérances qu’elles donnaient
que je devais tous ces témoignages

Parmi mes amis du Globe ou qui appartenaient par leurs idées
à ce groupe, il en est deux de qui je reçus des marques de sympathie accompagnées de quelques indications justes et dont j’aurais pu profiter. M. Yiguier, Tun des maîtres les plus distingués
et les plus délicats de Tandenne Ecole normale, à qui j’avais
dédié Tune des pièces (la II’) du Recueil, après m’avoir remercié
cordialement, après m’avoir dit : « Ce n’est pas im livre, c’est
« encore cette fois une âme vivante que vous m’avez fait lire ;
c telle est votre manière : entre votre talent et votre manière
« morale il y a intimité ; » ajoutait ces paroles que j’aurais dû
peser davantage et dont j’ai vériiié depuis la justesse :

a Voilà donc une phase nouvelle, un autre degré de l’échelle poétique et morale. Il faudra bien vous laisser dire que l’on ne voit pas
assez clairement le point où vous arrivez dans la foi, ni celui où
vous tendez ; que le désespoir, avec tous ses scandales, fait plus
pour le succès et pour une certaine originalité qu’un premier retour à des pensées religieuses ; que vous paraissez menacé du mysticisme dévot, et qu’en attendant, le mysticisme d’une rêverie toute
subjective ne laisse pas assez arriver dans ce sanctuaire toujours
tendu de deuil l’air du dehors, le soleil, la vie du monde. Qu’importe ?
ce n’est encore qu’une seule année de votre vie 1 L’unité du ton,
quand il est vrai, fort et animé, n’est point la monotonie. Ce n’est
pas la popularité, c’est la durée qui doit faire votre succès. Vous
n’avez qu’à vivre pour varier les applications d’un si beau talent.
Vivez donc, mon cher Sainte-Beuve, et vivez heureux ! Que le bonheur vous inspire aussi bien que les chagrins et la pénitence : ce
sera une double satisfaction pour ceux qui vous aiment. »



L’ami intime de M. Yiguier, Farcy, qui devait quelques mois

124 JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES.

après tomber sous une balle royaliste dans le combat des derniers jours de Juillet, et avec qui je m’étais lié depuis peu, ne
me parlait pas dittéremment, et de plus il lixait par écrit pour
lui-même ses observations critiques dans des pages qui ne m’ont
été communiquées qu’après sa mort. Les voici : c’est une appréciation critique complète de mes deux premiers Recueils, et bien
que les pages soient restées inachevées, elles ne laissent rien à
désirer pour le sens : combien j’en ai admiré la pénétration et
reconnu au dedans de moi la portée exacte et précise ! Farcy
avait touché tous les points secrets :

a Dans le premier ouvrage (dans Joseph Delorme)^ disait-il, c’était
une âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des
sens qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même
temps délicat et instruit ; car ces hommes ne pouvant se plaire à
une liaison continuée où on ne leur rapporte en échange qu’un esprit vulgaire et une âme façonnée à l’image de cet esprit, ennuyés
et ennuyeux auprès de telles femmes, et d’ailleurs ne pouvant plaire
plus haut ni par leur audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d’une heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils
ressemblent à ces femmes bien élevées et sans richesses, qui ne
peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.

(( Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d’un pareil cœur, bien rares en notre pays et qui annoncent
le poêle.

d Âujourd’lmi (dans les Consolations) il sort de sa débauche et de
son ennui ; soii talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un combat, lui ont donne’ de l’importance et l’ont sauvé de
l’affaissement. Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance
avec tendresse, avec reconnaissance. Il s’est tourné vers Dieu d’où
vient la paix et Ja joie.

a II n’est pas sorti de son abattement par une violente secousse :
c’est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses
impressions en les commentant, à se dédaigner lui-môme en s’examinant beaucoup ; il n’a rien en lui pour être épris éperdument et
pou.sser sa passion avec emportement et audace ; plus tard jwntôlre… Aujourd’hui il cherche, il attend et se défie.

JUGEMENTS

ET TÉMOIGNAGES. 125

< Mais son coeur lui échappe et s’attache à une fausse image de
l’amour. L’étude, la méditation religieuse, l’amitié, l’occupent si
elles ne le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée
de l’art noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que n’avaient pas ses premiers essais, simples épanchements
de son àme et de sa vie habituelle. — Il comprend tout, aspire à
tout, et n’est maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et d’émotions qui s’attachent à des objets pour
lesquels le gi’aiid nombre n’a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d’esprit ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et
souffreteux, qu’attachement naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à côté des élans d’une noble âme et
causer ce contraste pénible qu’on retrouve dans certaines scènes de
Shakespeare [IjCar, etc. ;, qui excite notre pitié, mais non pas une
émotion plus sublime.

« Ces. goûts changeront ; cette sincérité s’altérera ; le poëte se révélera avec plus de pudeur ; il nous montrera les blessures de son
àme, les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides
de ses membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons
de son indigence morale. Le libertinage est poétique quand c’est un
emportement du principe passionné en nous, quand c’est philosophie audacieuse, mais non quand il n’est qu’un égarement furtif,
une confession honteuse. Cet état convient mieux au pécheur qui va
se régénérer ; il va plus mal au poète qui doit toujours marcher
simple et le front levé, à qui il faut l’enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.

« L’auteur prend encore tous ses plaisii’s dans la vie solitaiiT,
mais il y est ramené par l’ennui de ce qui l’entoure, et aussi efft’ayé
par l’immensité où il se plonge en sortant de lui-môme. En rentrant dans sa maison, il se sent plus à l’aise, il sent plus vivement
pai’ le contraste ; il chérit son étroit horizon où il est à l’abri de
ce qui le gône, où son esprit n’est pas vaguement égaré par une
trop vaste perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le
vaste espace l’accable encore, ce qui est moins poétique. Il n’a pas
pris assez de fierté et d’étendue pour dominer toute cette nature,
pour l’écouler, la comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est étroite, chétive, étouffée : on n’y voit pas
un miroir large et pur de la nature dans sa grandeur, la force et
la plénitude de sa vie : ses tableaux manquent d’air et de lointains
fuyants.

« Il s’efforce d’aimer et de ci’oire. parce que c’est là-dedans
qu’est le poète : mais sa marche vers ce sentiment est critique et

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ET TEMOIG ?^ AGES.

logique, si je puis ainsi dire. Il va de l’amitié à l’amour comme
il a été de Tincrédulité à Télau vers Oicu.
c Cette amitié n’est ni morale ni poétique… »

II avait raison. — Il me fut difficile, pourquoi neFavouerais-je
pas ? de tenir tout ce que les ComoUUioHs avaient promis. Les
raisons, si on les cherchait en dehors du talent même, seraient
longues à donner, et eOes sont de telle nature qu’i] faudrait toute
une confession nouvelle pour les faire comprendre. Ceux qui
veulent bien méjuger aujourd’hui avec une laveur relativement
égale à celle de mes juges d’autrefois, trouveront une explication toute simple, et ils Tout trouvée : c Je suis critique, disentils, je devais Tètre avant tout et après tout ; le critique devait
tuer le poète, et celui-ci n’était là que, pour préparer l’autre. »
Nais cette explication n’est pas, à mes yeux, suflQsante.

En effet, la vie est longue, et avant que la poésie, c cette
maltresse jalouse et qui ne veut guère de partage, t songeât à
s’enfuir, il s’écoula encore bien du temps. J’étais poète avant
tout en 1829, et je suis resté obstinément fidèle a ma chimère
pendant quelques années, la critique n’étant guère alors pour
moi qu’tm prétexte à analyse et à portrait. Qu^ai-je donc fait
durant lés saisons qui ont suivi ? La Révolution de Juillet interrompit brusquement nos rêves, et il me fallut quelque tem[is
pour les renouer. Moi-même, à la fin de l’année 1830, j’éprouvai
dans ma vie morale des troubles et des orages d\in genre nouveau. Des années se passèrent pour moi à souffrir, à me contraindre, à me dédoubler. Je confiai toujours beaucoup à la
Muse, et le Recueil qu on va lire (les Pensées (f aoâ/), aussi bien
que les fragments dont j’ai fait suivre précédemment l’ancien
Joseph Delorme et que j’ai glissés sous son nom, le prouvent
assei. Le roman de Volupté fut aussi une diversion puissante, et
ceux qui voudront bien y r^rder verront que j’y ai mis beaucoup de cette matière subtile à laquelle il ne manque qu’un
rayon pour éclore en poésie.


Mais l’impression même sous laquelle j’ai écrit les Consolations n’est jamais revenue et ne s’est plus renouvelée pour moi. « Ces six mois célestes de ma vie, » comme je les appelle, ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens, qui faisaient un charme, cela en effet ne pouvait durer ; et ceux de mes amis (il en est) qui auraient voulu me fixer et comme m’immobiliser dans cette nuance, oubliaient trop que ce n’était réellement qu’une nuance, aussi passagère et changeante que le reflet de la lumière sur des nuages ou dans un étang, à une certaine heure du matin, à une certaine inclinaison du soir.


  1. La mort de sa mère, brûlée dans un bain par accident.
  2. C’était le moment du ministère Polignac.
  3. Ceci a été écrit sous le ministère Polignac ; le volume parut vers mi-mars 1830. Le poëte, en pronostiquant le danger des soleils d’Août, ne s’était trompé, dans son présage sur la révolution de Juillet, que de bien peu de jours.
  4. Charlotte Corday, — André Chénier.
  5. M. Laurent de Jussieu, l’un des plus anciens amis de M. de Lamartine.
  6. C’était une allusion, autant qu’il m’en souvient, à quelqu’un de ces pairs de France de création récente, auquel il était échappé alors sur mon compte un de ces mots étourdis ou perfides, comme on se les refuse si peu a l’occasion.