Les Contes de Canterbury/Conte du franklin

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Conte du Franklin[1].


Prologue du Conte du Franklin.


« Ces vieux gentils Bretons, en leur temps,
710 de diverses aventures faisaient des lais
rimés en leur première langue bretonne.
Ces lais, ils les chantaient avec leurs instruments,
ou bien ils les lisaient pour leur plaisir.
Et j’ai l’un d’eux en ma mémoire
Je vais le dire bien volontiers, comme je sais.
Mais, messires, parce que je suis un homme illettré,
en commençant je vous supplie d’abord
de m’excuser pour mon langage rude.
Je n’ai jamais appris la rhétorique, sûrement :
720 la chose que je dis ne peut qu’être nue et simple.
Je ne dormis jamais sur le mont du Parnasse,
ni n’appris Marcus Tullius Ciceron.
De couleurs, je n’en connais aucune, n’en doutez point,
excepté ces couleurs qui poussent dans la prairie,
ou bien celles que les hommes teignent ou peignent.
Les couleurs de rhétorique me sont trop étranges ;
mon esprit ne sent rien de telles affaires,
mais, si vous voulez, vous allez entendre mon conte. »



Le Conte du Franklin.


Ici commence le conte du Franklin[2]


Dans l’Armorique, qui est appelée Bretagne,
730 il y avait un chevalier qui aimait et qui se mettait en peine
de servir une dame, du mieux qu’il savait ;

et bien des labeurs, bien de grandes entreprises,
il accomplit pour sa dame, avant qu’elle fût conquise.
Car elle était unique, la plus belle sous le soleil,
et, en plus, elle venait de si haut lignage
qu’à grand peine osa ce chevalier, de crainte,
lui dire son mal, sa peine et sa détresse.
Mais à la fin, elle, à cause des mérites du chevalier,
et surtout pour son humble obéissance,
740 fut prise d’une telle pitié pour sa souffrance
que privément elle tomba d’accord avec lui
pour le prendre comme mari et seigneur,
de cette seigneurie qu’ont les hommes sur leurs femmes[3] ;
et pour couler d’autant mieux leur vie dans le bonheur,
de sa libre volonté il lui jura, foi de chevalier,
que jamais de toute sa vie, ni jour ni nuit,
il ne s’arrogerait aucune domination
contre sa volonté à elle, ni ne lui montrerait aucune jalousie,
mais lui obéirait et suivrait sa volonté en toute chose,
750 comme tout amoureux le doit à sa dame,
sauf qu’il aurait de nom la souveraineté,
pour ne point faire honte à son rang.
Elle le remercia, et avec une bien grande humilité,
elle dit : « Sire, puisqu’en votre gentillesse
vous m’offrez d’avoir la rêne si ample,
veuille Dieu que jamais entre nous deux,
par ma faute, il n’y ait ni guerre ni lutte.
Sire, je veux être votre humble et loyale femme ;
recevez ici ma foi, jusqu’à ce que mon cœur se brise. »
760 Ainsi ils sont tous deux en tranquillité et repos.
Une chose, messires, j’ose vous dire assurément :
que des amis doivent s’obéir l’un à l’autre
s’ils veulent longtemps aller de compagnie.
L’amour ne veut pas être contraint par seigneurie ;
quand seigneurie vient, le dieu d’amour, tout de suite,
bat des ailes, et adieu ! il est loin.
L’amour est chose libre comme un esprit ;

les femmes, par nature, désirent la liberté,
et de n’être pas contraintes, comme est un serf ;
770 et aussi les hommes, s’il faut dire la vérité.
Regardez qui est le plus patient en amour ;
celui-là est à son avantage, au-dessus de tous les autres.
La patience est une haute vertu, certes,
car elle triomphe, comme disent les clercs,
où la rigueur n’obtiendrait jamais rien.
Pour chaque mot, on ne doit pas gronder ou se plaindre.
Apprenez à supporter, ou bien, sur ma vie !
vous l’apprendrez, que vous le vouliez ou non ;
car, dans ce monde, sûrement, il n’est pas un être
780 qui ne fasse ou ne dise mal quelquefois.
L’ire, la maladie, ou la constellation[4]
le vin, le malheur, ou le changement de complexion
bien souvent font mal agir ou parler ;
de chaque tort il ne sied pas de se venger ;
selon la circonstance il faut que modère sa règle
tout être qui se connaît en gouvernement.
Et par conséquent ce sage et preux chevalier,
pour vivre en tranquillité, fui promit patience,
et elle, de son côté, très sagement lui jura
790 qu’il n’y aurait jamais manquement en elle.

Ici les hommes peuvent voir un accord humble et sage ;
ainsi elle a pris son serviteur et son seigneur,
serviteur en amour, seigneur en mariage ;
ainsi était-il lui-même à la fois en seigneurie et en servage.
Servage ? non, mais en seigneurie suprême,
puisqu’il a à la fois sa dame et son amour ;
sa dame, certes, et sa femme aussi,
choses que la loi d’amour accorde ensemble.
Et lorsqu’il eut gagné cette félicité,
800 il s’en alla avec sa femme chez lui dans son pays,
non loin de Penmarck, là où était sa maison,
et où il vit dans le bonheur et la joie.
Qui pourrait dire, s’il n’avait été marié,
la joie, l’aise, la félicité

qu’il y a entre un mari et sa femme ?
Une année et plus dura cette vie bienheureuse,
jusqu’à ce que ce chevalier, dont je parle ainsi,
qui s’appelait Arveragus de Kayrrud,
résolut d’aller demeurer une année ou deux
810 en Angleterre, qui était appelée aussi Bretagne,
pour chercher dans les armes dignité et honneur,
car il mettait tout son plaisir en ce labeur ;
et il demeura là deux ans ; le livre le dit.

Maintenant, je vais laisser cet Arveragus,
et je vais parier de Dorigène, sa femme,
qui aime son mari comme la vie de son cœur.
À cause de son absence, elle pleure et soupire
comme font ces nobles femmes, quand il leur plaît.
Elle pleure, veille, se lamente, jeûne, se plaint ;
820 le désir de sa présence l’afflige tellement
que tout ce vaste monde, elle l’estime à rien.
Ses amis, qui connaissaient sa pénible pensée,
la consolent en tout ce qu’ils peuvent ;
ils la sermonnent, ils lui disent nuit et jour
que, sans cause, elle se tue elle-même, hélas !
Et toute consolation possible dans ce cas,
ils la lui donnent, de tous leurs efforts,
tout cela pour faire cesser son affliction.

Par persévérance, comme vous le savez tous,
830 on peut si longtemps creuser dans une pierre,
que quelque figure y soit empreinte.
On l’a consolée pendant si longtemps qu’elle
a reçu, par espérance et par raison,
l’empreinte de leur consolation,
d’où vint que son grand chagrin commença à se calmer ;
elle ne pouvait toujours demeurer en telle passion.
Et aussi, Arveragus, au milieu de tout ce souci,
lui a envoyé des lettres où il était dit qu’il prospérait,
et qu’il reviendrait de nouveau promptement ;
840 sans cela, ce chagrin lui aurait tué le cœur.

Ses amis virent que son chagrin commençait à diminuer,
et la prièrent à genoux, pour la grâce de Dieu,

de venir se promener en leur compagnie,
pour chasser loin sa noire humeur.
Et, finalement, elle accorda cette demande,
car elle voyait bien que c’était pour le mieux.

Or, son castel se dressait tout près de la mer,
et souvent avec ses amis elle se promenait,
pour son plaisir, en haut, sur la falaise,
850 d’où elle voyait maint bateau et mainte barque
faisant voile vers le lieu où ils voulaient aller.
Mais alors ceci devenait parcelle de son chagrin.
Car elle-même, très souvent : « Hélas ! (se disait-elle),
n’y a-t-il pas de bateau, parmi tant que j’en vois,
qui ramènera à la maison mon seigneur ? Alors serait mon cœur
tout guéri de ses douleurs cruelles et amères. »

Une autre fois, elle restait assise là et songeait,
et jetait les yeux en bas, du bord de l’abîme ;
mais lorsqu’elle voyait les horribles rocs noirs,
860 de pure peur son cœur se mettait à trembler tellement
que sur ses pieds elle ne pouvait se soutenir.
Alors elle s’asseyait sur l’herbe verte,
et piteusement regardait la mer,
et disait ainsi, avec de tristes soupirs glacés :
« Dieu éternel, qui, par ta providence,
conduis le monde, d’après un gouvernement certain,
comme le disent les hommes, tu ne fais rien en vain.
Mais, Seigneur, ces horribles et diaboliques rochers noirs,
qui semblent plutôt être une confusion hideuse
870 d’œuvres, qu’une belle création
d’un Dieu si parfaitement sage et stable,
pourquoi avez-vous fait cette œuvre déraisonnable ?
car, par cette œuvre, au nord ni au sud, à l’est ni à l’ouest,
n’est nourri ni homme, ni oiseau, ni bête.
Elle ne fait point de bien, à mon sens, mais rien que tourment
Ne voyez-vous, Seigneur, comme elle détruit le genre humain ?
Cent milliers de corps de la race humaine
ont été tués par ces rocs, quoiqu’il n’en soit plus souvenir,
et cette race humaine est une part si belle de ton œuvre
880 que tu l’as faite à ta propre image.

Il semblait donc que tu avais un grand amour
pour le genre humain ; mais comment alors peut-il se faire
que tu crées de tels moyens pour le détruire,
qui ne font aucun bien aux hommes, mais rien que tourment ?
Je sais bien que les clercs diront, à leur guise,
par des arguments, que tout est pour le mieux,
quoique moi je ne puisse pas connaître les causes.
Mais ce Dieu, qui a fait souffler les vents,
qu’il garde mon seigneur ! voilà ma conclusion ;
890 aux clercs je laisse toute disputoison.
Mais plût à Dieu que tous ces rochers noirs
fussent enfoncés dans l’enfer, pour l’amour de mon ami !
Ces rochers tuent mon cœur de crainte. »
Ainsi disait-elle avec mainte larme pitoyable.

Ses amis virent que ce ne lui était plaisir
d’errer près de la mer, mais déconfort,
et résolurent de s’éjouer autre part.
Ils la mènent au bord des rivières et des sources
et aussi en d’autres lieux délectables ;
900 on danse, on joue aux échecs et aux tables[5].

Ainsi un jour, dès la matinée,
dans un jardin qui était tout près de là
où ils avaient fait leurs préparatifs
de vivres et d’autres provisions,
ils vont et s’amusent toute la journée.
Et c’était le sixième matin de mai,
lequel mai avait peint de ses douces averses
ce jardin, plein de feuilles et de fleurs.
Et l’industrie de la main de l’homme si curieusement
910 avait arrangé ce jardin, en vérité,
que jamais il n’y eut jardin de tel prix,
à moins que ce ne soit le paradis même.
L’odeur des fleurs et leur frais aspect
auraient fait s’alléger n’importe quel cœur
qui soit jamais né, à moins que trop grande maladie
ou trop grand chagrin ne le tint en détresse,
si plein était-il de beauté et de plaisance.

L’après-diner ou s’en va danser
et chanter aussi, sauf Dorigène seule,
920 qui toujours faisait sa plainte et sa lamentation,
car elle ne le voyait point figurer dans la danse
celui qui était son mari et aussi son amour.
Mais cependant il lui fallut quelque temps demeurer
et avec bon espoir laisser son chagrin s’adoucir.

À cette danse, parmi d’autres hommes,
dansait un écuyer devant Dorigène,
qui était plus frais et plus joli d’accoutrement,
d’après mon jugement, que n’est le mois de mai.
Il chante, danse, dépassant tout homme
930 qui vive ou ait vécu, depuis que le monde commença.
Avec cela, il était, si l’on avait à le décrire,
un des hommes vivants qui se comportait le mieux,
jeune, fort, très vertueux, et riche, et sage,
et beaucoup aimé, et tenu en grande estime.
Et, en un mot, ai je dois dire la vérité,
sans que Dorigène le sût du tout,
ce brave écuyer, servant de Vénus,
que l’on appelait Aurélius,
l’avait aimée mieux que toutes les créatures,
940 depuis deux ans et plus, par aventure,
mais il n’osait jamais lui dire sa souffrance.
Il buvait sans coupe[6] toute sa peine.
Il était désespéré ; il n’osait rien dire,
sauf que, dans ses chansons, il révélait un peu
son mal, comme dans une plainte générale.
Il disait qu’il aimait, et n’était en rien aimé.
Sur un tel sujet il fit bien des lais,
chants, complaintes, rondels, virelais,
où il se plaignait de n’oser pas dire son chagrin,
950 et de languir comme une furie dans l’enfer :
il lui fallait mourir, disait-il, comme mourut Écho
pour Narcisse, pour ce qu’elle n’osa pas dire son mal.
D’aucune autre manière que celle que vous m’entendez dire
il n’osait lui révéler, à elle, sa souffrance ;

sauf que, d’aventure, quelquefois aux danses,
où les jeunes gens se font des politesses,
il se peut bien qu’il regardât son visage
de la façon dont un homme demande une grâce ;
mais elle ne savait rien de son sentiment.
960 Cependant il arriva, qu’avant de partir de là,
comme il était son voisin,
et était homme de rang et d’honneur,
et qu’elle l’avait connu au temps jadis,
ils se mirent à causer ; et voilà que de plus en plus
vers son but s’avança Aurélius,
et, lorsqu’il vit le moment, il parla ainsi :

« Madame (dit-il), par Dieu qui a fait ce monde,
si j’avais su que cela pourrait réjouir votre cœur,
j’aurais voulu, le jour où votre Arveragus
970 s’en fut outre-mer, que moi, Aurélius,
m’en fusse allé d’où je ne serais jamais revenu ;
car je sais bien que mon service est en vain.
Ma récompense n’est que d’avoir le cœur brisé ;
madame, ayez pitié de ma peine cruelle,
car d’un mot vous pouvez me tuer ou me sauver.
Ici, à vos pieds, plût à Dieu que je fusse enterré !
Je n’ai pas loisir, maintenant, d’en dire davantage.
Ayez merci, douce dame, ou vous me ferez mourir. »

Elle leva alors les yeux sur Aurélius :
980 « Est-ce là votre désir (dit-elle), et parlez-vous ainsi ?
Jamais auparavant (dit-elle), je n’avais su ce que vous vouliez
Mais maintenant, Aurélius, que je connais votre pensée,
par ce Dieu qui me donna l’âme et la vie,
je ne serai jamais une femme infidèle
en parole ni en acte, tant que j’aurai ma raison ;
je veux être à celui à qui je suis liée ;
prenez ceci comme réponse finale de moi. »
Mais après cela, en plaisantant, elle dit ainsi :
« Aurélius (dit-elle), par le dieu qui est là haut sur nous,
990 je vous accorderai pourtant d’être votre amour,
puisque je vous vois si piteusement vous lamenter ;
écoutez : le jour où, le long de la Bretagne,

vous enlèverez tous les rochers, pierre par pierre,
afin qu’ils n’empêchent navire ni bateau de voguer,
lorsque, dis je, vous aurez si bien débarrassé la côte
de rochers qu’on n’y verra aucune pierre,
alors je vous aimerai mieux que tout autre homme ;
recevez ma foi, c’est tout ce que je pourrai jamais pour vous[7]. »
— « N’y a-t-il pas d’autre grâce à attendre de vous ? » dît-il.
1000 — « Non, par le Seigneur (dit-elle), qui m’a créée,
car je sais bien que cela n’adviendra jamais.
Laissez de telles folies s’en aller de votre cœur.
Quel plaisir peut trouver un homme, dans sa vie,
à aller aimer la femme d’un autre homme
qui a son corps toutes les fois qu’il lui plaît ? »

Aurélius à mainte reprise pousse de tristes soupirs ;
bien malheureux Aurélius fut lorsqu’il entendit cela,
et, d’un cœur attristé, il répondit ainsi :
« Madame (dit-il), ceci serait impossible !
1010 puissé-je donc mourir de mort soudaine et horrible ! »
Et, sur cette parole, il s’en alla aussitôt.
Alors viennent ses autres amis en nombre,
et, dans les allées, ils se promenèrent ça et là.
Ils ne savaient rien de cette conclusion,
mais soudain commencèrent des jeux nouveaux
jusqu’à ce que le brillant soleil perdît sa couleur ;
car l’horizon ravit au soleil sa lumière,
ce qui revient à dire que vint la nuit.
Et tous s’en vont à la maison pleins de joie et de soûlas,
1020 excepté seulement le malheureux Aurélius, hélas !

Lui s’en est allé chez lui le cœur attristé ;
il voit qu’il ne peut échapper à la mort.
Il lui semblait qu’il sentait son cœur froid ;
vers le ciel, il se mit à tendre les mains,
et sur ses genoux nus il s’agenouilla,
et dans sa fièvre il dit son oraison.
Son malheur lui faisait perdre la raison ;
il ne savait pas ce qu’il disait, mais pariait ainsi :

d’an cœur piteux il a commencé sa lamentation
1030 aux dieux, et d’abord au soleil,
disant : « Apollon, dieu et gouverneur
de chaque plante, herbe, arbre et fleur,
qui donnes, d’après ta déclinaison[8],
à chacun d’eux son temps et sa saison,
suivant que ton logis change, haut ou bas[9],
seigneur Phébus, jette un regard de merci
sur moi, malheureux Aurélius, qui suis tout délaissé.
Vois, seigneur ! ma dame a juré ma mort
sans que j’aie commis de crime, à moins que ta bénignité
1040 n’ait quelque pitié de mon cœur blessé à mort ;
car je sais bien, seigneur Phébus, que si vous le voulez
c’est vous qui pouvez, sauf ma dame, m’aider le mieux.
Maintenant permettez que je vous décrive
comment je puis être aidé, et en quelle manière.
Votre sœur bienheureuse, Lucine la brillante,
qui de la mer est la première déesse et reine,
quoique Neptune ait pouvoir divin en la mer,
cependant elle est impératrice au-dessus de lui ;
vous savez bien, seigneur, que, de même que son désir
1050 est d’être vivifiée et éclairée de votre feu,
pour lequel elle vous suit si diligemment,
de même aussi la mer désire naturellement
la suivre, comme celle qui est déesse
à la fois dans la mer et les rivières grandes et petites.
C’est pourquoi, seigneur Phébus, ceci est ma requête,
— fais ce miracle, ou brise-moi le cœur, —
que lors de la prochaine opposition
qui se fera dans le signe du Lion[10],
tu la pries d’envoyer une si grande marée,
1060 que de cinq toises au moins elle recouvre
le plus haut rocher de l’Armorique Bretonne ;

et que ce débordement dure deux années ;
alors certes à ma dame je pourrai dire :
« Tenez votre promesse ; les rochers n’y sont plus. »
Seigneur Phébus, faites ce miracle pour moi ;
priez-la qu’elle n’aille pas plus vite que vous dans son cours ;
je vous le répète, priez votre sœur qu’elle n’aille
pas d’un cours plus rapide que vous ces deux années.
Alors elle restera dans son plein, toujours,
1070 et la marée du printemps durera à la fois nuit et jour[11].
Et, si elle ne condescend pas de cette manière
à m’accorder ma chère dame souveraine,
prie-la d’enfoncer bien bas tous les rochers
jusque dans sa propre région sombre
sous le sol, là où Pluton demeure[12],
ou bien jamais je ne gagnerai ma dame.
À ton temple, à Delphes, nu-pieds je me rendrai ;
seigneur Phébus, vois les larmes sur ma joue,
et de ma peine aie quelque compassion. »
1080 Et à cette parole il tomba évanoui,
et pendant longtemps il resta sans connaissance.
Son frère, qui connaissait sa peine,
le releva et l’emporta dans son lit.
Désespéré dans son tourment et dans sa pensée,
je laisse ce malheureux gisant.
Qu’il choisisse, pour ce qui est de moi, s’il veut vivre ou mourir.

Arveragus, en santé et grand honneur,
comme celui qui était la fleur de chevalerie,
est revenu à la maison, avec d’autres hommes valeureux.
1090 Oh ! tu es heureuse maintenant, toi, Dorigène,
qui as ton vaillant mari dans tes bras,
le jeune chevalier, le preux homme d’armes,
qui t’aime comme la vie même de son cœur.
Il ne pensa point à soupçonner
si quelque homme, pendant qu’il était absent,

avait parlé d’amour à sa femme ; il n’en avait aucune crainte.
Il ne s’occupe point de telles affaires,
mais danse, s’amuse, lui fait joyeux visage,
et ainsi dans la joie et le bonheur je les laisse demeurer,
1100 et d’Aurélius malade je vais parler.
Dans la langueur et dans un tourment furieux,
deux ans et plus, resta couché le malheureux Aurélius,
avant qu’il pût faire un seul pas sur la terre,
et pendant ce temps il n’eut aucune consolation,
excepté de son frère, qui était un clerc,
et qui connaissait seul tout son mal et tout son souci,
car à aucune autre créature, sûrement,
de ce sujet Aurélius n’avait osé dire un mot.
Dans son sein il le portait plus secret
1110 que jamais Pamphile ne porta le sien pour Galathée[13].
Son sein était intact, à le voir au dehors,
mais dans son cœur était la flèche aiguë.
Et vous savez bien que d’une soursaneüre[14]
en chirurgie la cure est périlleuse,
si l’on ne peut pas toucher la flèche, ou y arriver.
Son frère pleurait et se lamentait secrètement,
jusqu’à ce qu’à la fin il lui vient en mémoire
que, tandis qu’il était à Orléans en France,
comme tous les jeunes qui sont avides
1120 de s’instruire dans les arts occultés,
et cherchent dans tous les coins et recoins
des sciences spéciales à apprendre, —
il se rappela qu’un certain jour,
à Orléans dans une étude, il vit un livre
de magie naturelle, que son camarade,
qui était alors bachelier en droit,
quoiqu’il fût là pour apprendre un autre savoir,
avait secrètement laissé sur son pupitre.
Ce livre parlait des opérations
1130 touchant les vingt-huit mansions
qui appartiennent à la lune[15] et autres folies semblables,

qui, de nos jours, ne valent pas une mouche ;
car la foi de sainte Église, dans notre croyance,
ne souffre qu’aucune illusion nous tourmente.
Et quand ce livre fut dans son souvenir,
aussitôt de joie son cœur commença à danser,
et il se dit à lui-même, secrètement :
« Mon frère sera bien vite guéri,
car je suis sûr qu’il y a des sciences
1140 par lesquelles les hommes produisent des apparences
comme celles que font les subtils bateleurs.
Car souvent en des fêtes, j’ai bien entendu dire
que des faiseurs de tours, dans une grande salle,
ont fait entrer une pièce d’eau et une barque
et d’un bout à l’autre de la salle sont allés en ramant.
Quelquefois on a cru voir un lion terrible,
quelquefois des fleurs pousser comme dans une prairie,
quelquefois une vigne et des raisins blancs et rouges,
quelquefois un castel, tout de chaux et de pierre ;
1150 et lorsqu’il leur plaisait, ils le faisaient disparaître aussitôt ;
ainsi semblait-il à la vue de chacun.
Maintenant donc je conclus ceci, que si je pouvais
à Orléans trouver quelque ancien camarade
qui aurait dans l’esprit ces maisons de la lune,
ou une autre magie surnaturelle,
il ferait bien gagner a mon frère son amour.
Car, par une apparence, un clerc peut faire
qu’à la vue d’un homme tous les rochers noirs
de la Bretagne aient disparu jusqu’au dernier,
1160 et que les vaisseaux aillent et viennent près du rivage,
et que, sous cette forme, cela dure un jour ou deux.
Alors mon frère serait guéri de son mal.
Alors il faudrait bien qu’elle tint sa promesse,
ou sans cela, il lui ferait honte tout au moins. »

Pourquoi allongerais-je cette histoire ?
Vers le lit de son frère il s’en vint
et le réconforta si bien, pour qu’il pût aller
à Orléans, que sur-le-champ il se lève

et aussitôt en route le voilà parti,
1170 dans l’espoir d’être soulagé de son souci.

Lorsqu’ils furent arrivés près de cette cité,
n’en étant plus qu’à deux cents toises ou trois,
ils rencontrèrent un jeune clerc se promenant tout seul,
qui, en latin, d’un ton encourageant, les salua,
et après cela dit une chose merveilleuse :
« Je sais (dit-il) la cause de votre venue. »
Et, avant qu’ils eussent fait un pas de plus,
il leur dit tout ce qu’ils avaient dans l’esprit.

Le clerc breton lui demanda des nouvelles de camarades
1180 qu’il avait connus dans les vieux jours,
et celui-ci lui répondit qu’ils étaient morts,
ce pourquoi, à plus d’une reprise, il versa mainte larme.
A bas de son cheval Aurelius descendit aussitôt,
et le voilà qui s’en va avec ce magicien,
chez lui, dans sa maison, et là prirent bien leurs aises ;
il ne leur manqua aucun mets qui pût leur plaire ;
de maison si bien fournie que celle-là,
Aurélius, sa vie durant, n’en avait jamais vu.

L’hôte lui montra, avant de s’en aller souper,
1190 des forêts, des parcs remplis d’animaux sauvages ;
là il vit des cerfs aux hautes cornes,
les plus grands qu’œil eût jamais vus.
Il en vit une centaine tués par les chiens,
et quelques-uns, percés de flèches, saignant de leurs blessures cuisantes.
Il vit, lorsque ces animaux sauvages eurent disparu,
des fauconniers sur une belle rivière,
qui, avec leurs faucons, ont tué le héron ;
puis il vit des chevaliers joutant dans une plaine.
Et après ceci le clerc lui procura le plaisir
1200 de lui montrer sa dame dans une danse
dans laquelle lui-même dansait, à ce qu’il lui semblait.
Et quand ce maître, qui avait accompli cette magie,
vit qu’il était temps, il frappa dans ses mains,
et adieu ! tout notre jeu avait disparu.
Et cependant ils n’avaient jamais bougé de la maison

pendant qu’ils voyaient ce spéciale merveilleux ;
mais dans son étude, là où étaient ses livres,
ils étaient assis sans bouger, et personne qu’eux trois.

Lors le maître appela à lui son écuyer,
1210 et lui dit ceci : « Notre souper est-il prêt ?
Il y a presque une heure, je crois,
que je vous ai dit de préparer notre souper,
quand ces dignes hommes sont venus avec moi,
dans mon étude, là où sont mes livres. »
« Sire (dit l’écuyer), quand il vous plaira.
Il est tout prêt, quand même vous le voudriez immédiatement. »
— « Allons donc souper (dit-il), car c’est le mieux ;
ces gens amoureux doivent parfois prendre repos. »

Après souper, ils se mirent à discuter
1220 quelle somme devrait être la récompense de ce maître
pour enlever tous les rochers de Bretagne,
et aussi depuis la Gironde jusqu’à l’embouchure de la Seine.
Il fit le difficile, et jura sur son salut
qu’il ne voulait pas avoir moins de mille livres[16]
et que même, pour cette somme, il ne partirait pas volontiers.
Aurélius aussitôt, le cœur plein de joie,
répondit ainsi : « Fi d’un millier de livres !
Le vaste monde, que les hommes disent être rond,
je le donnerais si j’en étais le seigneur ;
1230 le marché est bien conclu, cor nous sommes d’accord.
Vous serez payé fidèlement, par ma foi !
Mais prenez garde maintenant que, par négligence ou paresse,
vous ne nous attardiez par ici plus longtemps que demain. »
— « Nenni (dit le clerc), recevez ici ma foi pour gage. »
Au lit s’en est allé Aurélius quand il lui a plu,
et presque toute la nuit il prit du repos ;
tant à cause de son labeur que de son espoir de joie,
son cœur malade fut allégé de sa souffrance.

Le lendemain, aussitôt qu’il fut jour,
1240 de la Bretagne ils prirent droit le chemin,
Aurélius et ce magicien aussi,

et ils descendirent là où ils voulaient séjourner,
et c’était, comme les livres me le rappellent,
la froide saison glacée de décembre.
Phébus devenait vieux, et prenait une teinte de laiton,
lui qui, dans sa chaude déclinaison,
brillait comme de l’or brûlant, avec des rayons éclatants :
mais maintenant dans le Capricorne il descendait[17],
où il brillait très pâle, je puis bien dire.
1250 Les gelées mordantes, avec le verglas et la pluie,
ont détruit la verdure dans tous les jardins.
Janus est assis à côté du feu avec sa double barbe[18],
et boit le vin dans son cor de chasse.
Devant lui est placée la chair du sanglier aux fortes défenses,
et « Noël » est le cri de tout homme joyeux[19].

Aurélius, en tout ce qu’il peut,
offre à son maître bon visage et révérence,
et il le prie de faire diligence
pour le tirer de sa peine cruelle,
1260 ou qu’avec une épée il lui fende le cœur.
Le clerc subtil avait tant pitié de cet homme,
que nuit et jour il s’employait autant qu’il le pouvait
à guetter le moment d’accomplir son œuvre ;
c’est-à-dire de produire telle illusion
par des apparences ou de la jonglerie
— je ne connais pas les termes d’astrologie —
qu’elle, et tout le monde, s’imaginerait et dirait
que de la Bretagne les rochers avaient disparu.
1270 Or, à la fin, il a trouvé son temps
pour faire ses tours et son œuvre misérable
d’une telle superstition maudite.
Il apporta ses tables tolétanes[20],

très bien corrigées, et il ne manquait rien,
ni ses années groupées ou éparses,
ni ses racines, ni ses autres instruments,
qui sont ses centres, ses arguments,
et ses rapports proportionnels
pour ses équations en toutes choses.
1280 Et, par sa huitième sphère, dans son travail,
il connut fort bien à quelle distance Alnath s’était éloignée
de la tête du Bélier fixe, au-dessus,
que l’on voit dans la neuvième sphère.
Très subtilement il calcula tout ceci.
Lorsqu’il eut trouvé sa première maison,
il connut le reste par les proportions ;
et il connut bien le lever de sa lune,
et dans quelle face, et son terme, et tous les détails,
et il connut très bien la maison de la lune
1290 d’après son opération,
et il savait aussi toutes les autres règles à observer
pour les illusions et les mauvais sorts
dont se servaient les païens en ces temps.
C’est pourquoi il ne tarda plus,
mais, par sa magie, pendant une semaine ou deux,

il sembla que tous les rocs eussent disparu.
Aurélius, qui est encore dans le désespoir,
ne sachant s’il aura son amour ou échouera,
attend nuit et jour le miracle.
1300 Et lorsqu’il vit qu’il n’y avait aucun obstacle,
que ces rochers étaient enlevés, jusqu’au dernier,
il tomba aussitôt aux pieds de son maître,
et dit : « Moi, pauvre Aurélius,
je vous remercie, seigneur, et ma dame Vénus,
qui m’avez aidé dans mes soucis glaçants ».
Et vers le temple il dirige ses pas,
où il savait qu’il devait voir sa dame.
Et ; lorsqu’il vit son heure, sur-le-champ,
avec un cœur craintif et un visage très humble,
1310 il salua sa dame souveraine et chère.
« Ma vraie dame (dit cet homme malheureux),
que je crains le plus et que j’aime de toutes mes forces,
et à qui, dans tout l’univers, je voudrais le moins déplaire,
si ce n’était qu’à cause de vous j’ai une telle langueur
qu’il me faut mourir ici à vos pieds, sur-le-champ,
je ne voudrais rien dire du malheur qui m’a saisi,
mais certes, ou bien il me faut mourir ou me lamenter.
Vous me tuez, innocent, à force de douleur.
Mais quoique de ma mort vous n’ayez nulle pitié,
1320 avisez, avant de manquer à votre foi,
avant de me tuer parce que je vous aime.
Car, madame, vous savez bien ce que vous avez promis ;
non que je réclame rien par mon droit
de vous, ma souveraine dame, mais par votre grâce ;
mais, dans un jardin là-bas, à tel endroit,
vous savez très bien ce que vous m’avez promis ;
et dans ma main vous avez engagé votre foi
de m’aimer plus que tous ; Dieu le sait, vous l’avez dit,
1330 tout indigne que je sois de cela.
Madame, je parle ainsi pour votre honneur à vous,
plus que pour sauver en ce moment-ci la vie de mon cœur ;
j’ai fait comme vous me l’avez commandé ;
et, si vous le daignez, vous pouvez aller voir.
Faites comme il vous plaira ; pensez à votre promesse,
car, mort ou vif, vous me trouverez là ;

de vous tout dépend : me faire vivre ou mourir ;
mais ce que je sais bien, c’est que les rochers ont disparu ! »

Il prend congé, et elle demeura étonnée ;
1340 dans tout son visage il ne restait pas une goutte de sang ;
elle ne pensait pas s’être jamais mise en un tel piège.
« Hélas (dit-elle), se peut-il que ce soit arrivé ?
Car je ne croyais pas que jamais, par possibilité,
un tel prodige ou une telle merveille pût se faire !
c’est contre la loi de nature. »
Et elle s’en retourne chez elle, créature affligée,
elle pleure, se lamente, pendant tout un jour ou deux,
et s’évanouit, c’est pitié de la voir.
1350 Mais pourquoi cela était, elle ne le dit à personne,
car Arveragus était parti hors de la ville.
Mais elle se parlait à elle-même, disant ainsi,
le visage pâle, la mine toute dolente,
dans sa lamentation, somme vous allez l’entendre :

« Hélas (disait-elle), c’est de toi, Fortune, que je me plains,
qui à mon insu m’as enveloppée dans ta chaîne ;
et, pour en échapper, je ne connais aucun secours,
excepté seulement la mort, ou bien le déshonneur ;
une de ces deux choses il faut que je choisisse.
1360 Mais, cependant, j’aimerais mieux perdre
ma vie que d’être déshonorée dans mon corps,
ou savoir que je suis infidèle, ou perdre mon renom,
et, par ma mort, je peux m’acquitter, vraiment.
N’y a-t-il pas bien des nobles femmes avant ceci,
et bien des vierges qui se sont tuées, hélas !
plutôt que de commettre péché avec leur corps ?
Oui certes, les histoires en portent témoignage[21] ;
quand les Trente Tyrans, pleins de malice,
eurent tué Phédon à Athènes, à la fête,
1370 ils ordonnèrent d’arrêter ses filles
et de les amener devant eux, par mépris,
toutes nues, pour accomplir leur plaisir sordide,

et dans le sang de leur père ils les firent danser,
sur le pavé, que Dieu les maudisse !
C’est pourquoi ces jeunes filles infortunées, pleines de crainte,
plutôt que de consentir à perdre leur virginité,
s’élancèrent secrètement dans un puits,
et se noyèrent, comme le disent les livres.

Ceux de Messénie firent chercher et amener
1380 de Lacédémone, pareillement, cinquante jeunes filles
sur lesquelles ils voulaient assouvir leur luxure ;
mais il n’y en eut aucune de toute cette troupe
qui ne fût tuée et qui, en bonne intention,
ne choisit plutôt de mourir que de consentir
à se voir ravir de force sa virginité.
Pourquoi alors aurais-je peur de mourir ?
Voyez encore le tyran Aristoclide[22]
qui aimait une jeune fille appelée Stimphalide.
Lorsque son père fut tué, une nuit,
1390 elle s’en alla tout droit au temple de Diane,
et saisit la statue de ses deux mains,
et de cette statue ne voulut jamais se partir.
Et personne ne put lui en détacher les mains,
jusqu’à ce qu’elle fût tuée, juste à cet endroit même.
Or, puisque des jeunes filles ont eu telle horreur
d’être souillées par l’impur plaisir de l’homme,
une épouse devrait bien plutôt se tuer elle-même
que d’être souillée, à ce qu’il me semble.

Que dirai-je de la femme d’Asdrubal,
1400 qui, à Carthage, s’ôta elle-même la vie ?
car, quand elle vit que les Romains avaient conquis la ville,
elle prit tous ses enfants, et elle sauta d’en haut
dans le feu, et elle choisit de mourir
plutôt qu’aucun Romain lui fit vilenie.
Lucrèce ne s’est elle pas tuée elle-même, hélas !
à Rome, lorsqu’elle fut violée par Tarquin,
car il lui parut que c’était une honte
de vivre lorsqu’elle avait perdu son renom.

Les sept vierges de Milet aussi
1410 se sont tuées de crainte et de douleur
plutôt que d’être violées par les gens des Gaules[23].
Il est plus d’un millier d’histoires, je pense,
que je pourrais dire sur ce sujet.
Quand Abradate[24] fut tué, sa femme si chère
se tua elle-même et laissa son sang couler
dans les blessures profondes et larges d’Abradate,
disant : « Mon corps, au moins,
ne sera souillé par aucun homme, si c’est en mon pouvoir. »
Pourquoi dirais-je d’autres exemples de ceci,
1420 puisqu’un si grand nombre se sont tuées
plutôt que de vouloir être souillées ?
Je veux conclure qu’il est meilleur pour moi
de me tuer que d’être souillée ainsi.
Je veux être fidèle à Arveragus,
ou plutôt me tuer de quelque manière,
comme fît la chère fille de Démocion[25],
parce qu’elle ne voulut pas être souillée.
Ô Cédase[26] ! c’est bien grand pitié
de lire comment tes filles moururent, hélas !
1430 qui se tuèrent pour la même raison.
C’est grande pitié, ou bien plus grande encore,
la jeune fille thébaine qui à cause de Nicanor
se tua, exactement pour le même malheur[27].
Une autre jeune Thébaine fit de même,
a cause d’un Macédonien qui l’avait violée[28] ;
par sa mort elle racheta sa virginité.
Que dirai-je de la femme de Nicerate[29]

qui, dans les mêmes circonstances, s’ôta la vie ?
Combien aussi fut fidèle à Alcibiade
1440 son amante, qui choisit plutôt de mourir
que de voir son corps rester sans sépulture[30] !
Et quelle femme était Alceste ! (dit-elle).
Que dit Homère de la bonne Pénélope ?
Toute la Grèce connaît sa chasteté.
Pardi, il écrit ceci de Laodamie,
que lorsqu’à Troie Prothésilée fut tué[31],
elle ne voulut pas vivre plus longtemps après lui.
La même chose pourrais-je dire de la noble Portia ;
elle ne put vivre sans Brutus,
1450 à qui elle avait donné son cœur tout entier.
La parfaite foi conjugale d’Artémise
est honorée d’un bout à l’autre du pays des Barbares.
Ô Teuta, reine ! ta chasteté d’épouse,
pour toutes les épouses peut être un miroir[32].
La même chose je puis dire de Bilie[33],
de Rodogune[34] et aussi de Valérie[35]. »

Ainsi se lamenta Dorigène un jour ou deux,
toujours se disant qu’elle voulait mourir.
Mais cependant, la troisième nuit,
1460 Arveragus, le digne chevalier, rentra chez lui
et lui demanda pourquoi elle pleurait si tristement.
Alors elle se mit à pleurer encore plus.
« Hélas ! (dit-elle), je voudrais n’être jamais née !
Voici ce que j’ai dit, voici ce que j’ai juré » dit-elle ;
et elle lui raconta tout, comme vous l’avez déjà entendu,

ce n’est pas la peine de vous le raconter une autre fois.
Le mari, d’un air joyeux et d’un ton amical,
lui répondit et dit ce que je vais tous exposer.
« N’y a-t-il pas autre chose que ceci, Dorigène ? »
1470 — « Non, non (dit-elle), aussi vrai que Dieu m’aide !
c’est trop déjà, n’était que c’est la volonté de Dieu ! »
— « Allons, ma femme, laissez dormir ce qui est tranquille[36] ;
tout peut aller bien d’aventure, et aujourd’hui même.
Vous devez tenir votre parole, par ma foi !
Car, aussi vrai que Dieu ait pitié de moi,
j’aimerais bien mieux être poignardé,
à cause de l’amour que j’ai pour vous,
que de ne pas vous voir tenir et respecter votre foi.
La foi donnée, c’est la plus haute chose qu’on puisse garder. »
1480 Mais à ces mots, il se mit à éclater en larmes,
et dit : « Je te défends, sous peine de mort,
de jamais, tant qu’il te restera vie ou souffle,
dire à personne cette aventure.
Du mieux que je pourrai, je supporterai mon malheur,
et je ne prendrai point un air affligé
pour que les gens pensent du mal de vous, ou en imaginent. »
Et, incontinent, il appela un écuyer et une servante.
« Partez tout de suite avec Dorigène (dit-il),
et emmenez-la à tel endroit immédiatement ».
1490 Ils prennent congé, et se mettent en route ;
mais ils ne savaient point pourquoi elle s’en allait la.
Il n’avait voulu dire sa pensée à âme qui vive.

Peut-être bon nombre d’entre vous, je pense,
le considéreront comme un insensé en cela,
qu’il veut mettre sa femme en péril.
Écoutez l’histoire, avant de crier contre lui ;
Dorigène pourra avoir meilleure fortune qu’il ne vous semble,
et quand vous aurez entendu l’histoire, jugez[37].

L’écuyer qui s’appelait Aurélius
1500 et qui de Dorigène était si amoureux,
d’aventure se trouva la rencontrer

au milieu de la ville, en plein dans la rue la plus animée,
alors qu’elle se dirigeait tout droit
vers le jardin où elle avait promis d’aller.
Et lui s’en allait vers ce jardin aussi,
car il épiait bien pour voir quand elle irait
de chez elle vers quelque endroit.
Mais ils se rencontrèrent ainsi, par hasard ou providence ;
et il la salua, l’esprit plein de joie,
1510 et il lui demanda de quel côté elle allait.
Et elle répondit, comme si elle était à moitié folle :
« Au jardin, comme mon mari me l’a commandé,
afin de tenir ma promesse, hélas ! hélas ! »

Aurélius commença à s’émerveiller de la chose,
et dans son cœur il lui vint grande compassion
d’elle et de ses lamentations,
et d’Arveragus, le digne chevalier,
qui lui avait dit de tenir tout ce qu’elle avait promis,
tellement il lui répugnait que sa femme manquât à sa parole.
1520 Et dans son cœur il fut saisi d’une grande pitié,
considérant ce qu’il y avait de mieux des deux côtés,
et qu’il lui serait meilleur de se priver de son plaisir
que d’accomplir une vilenie si grande et si grossière,
contre toute noblesse et toute générosité ;
c’est pourquoi en peu de mots il dit ceci :
« Madame, dites à votre seigneur Arveragus,
que puisque je vois sa grande noblesse d’âme
envers vous, et que je vois bien aussi votre détresse,
et qu’il aimerait mieux sa honte (et ce serait grand dommage)
1530 que si vous manquiez ainsi à votre parole envers moi,
j’aime bien mieux toujours être malheureux
que de diviser l’amour qu’il y a entre vous deux.
Je vous remets, madame, entre les mains,
acquittés, tout serment et tout contrat
que vous m’avez faits avant ce jour
depuis le moment où vous êtes née.
Je vous donne ma foi que jamais je ne vous rappellerai
aucune promesse, et ici je prends congé de vous
comme de la meilleure et de la plus fidèle des épouses
1540 que j’aie connue jusqu’ici de toute ma vie.

Mais que chaque femme fasse attention à ses promesses,
et qu’elle se rappelle au moins Dorigène.
Ainsi un écuyer peut faire une noble action,
aussi bien qu’un chevalier, sans aucun doute. »

Elle le remercia, à genoux sur la terre,
et elle s’en revint à la maison vers son mari,
et lui raconta tout ce que vous m’avez entendu vous dire ;
et soyez sûrs qu’il fut si satisfait
qu’il me serait impossible de le décrire.
1550 Pourquoi parlerais-je plus longtemps de cette affaire ?
Arveragus et Dorigène sa femme
dans un bonheur parfait continuent leur vie.
Et jamais depuis il n’y eut de colère entre eux ;
il la chérit comme si elle était une reine,
et elle lui fut fidèle à tout jamais.
De ces deux-là, je ne vous dirai plus rien.

Aurélius, qui a perdu tout son argent,
maudit le jour où il est né :
« Hélas (dit-il), hélas ! j’ai promis,
1560 de l’or pur, mille livres en poids,
à ce philosophe ! que vais-je faire ?
Tout ce que je vois, c’est que je suis ruiné.
Mon héritage, il me faut nécessairement le vendre
et devenir mendiant ; ici je ne puis plus demeurer,
car en ce lieu je ferais honte à tous mes parents,
à moins que je n’obtienne de lui conditions plus douces.
Mais cependant, je veux lui proposer
à jours fixés, année par année, de le payer,
et le remercier de sa grande courtoisie ;
1570 je veux tenir ma parole, sans mentir. »

Le cœur triste, il s’en va à son coffre,
et porte de l’or à ce philosophe,
la valeur de cinq cents livres d’or, je crois,
et il le supplie, dans sa générosité,
de lui accorder un délai pour le reste,
et dit : « Maître, j’ose bien me vanter
de n’avoir jamais encore manqué à ma parole ;
car, sûrement, ma dette sera acquittée

envers vous, même si je sais réduit
1580 à aller mendier, sans rien que mon manteau.
Mais si tous vouliez m’accorder, but des garanties,
deux ans ou trois pour m’acquitter,
alors tout serait bien ; sans cela, il faut que je vende
mon héritage ; il n’y a pas autre chose à dire. »

Le philosophe répondit gravement,
et parla ainsi, après avoir entendu ses paroles :
« N’ai-je pas accompli mon engagement envers toi ? »
— « Si, certes, bien et fidèlement » dît-il.
— « N’as-tu pas eu ta dame comme tu le voulais ? »
1590 — « Non, non » dit-il, et il soupire tristement.
— « Quelle en a été la cause ? dis-le moi si tu le peux. »
Aurélius commença alors son histoire,
et lui dit tout, comme vous l’avez déjà entendu ;
ce n’est pas la peine de vous le raconter une autre fois.
Il dit : « Arveragus, par noblesse d’âme,
eût mieux aimé mourir dans le chagrin et la douleur
que de voir sa femme faillir à sa promesse. »
Il lui raconta aussi le chagrin de Dorigène,
combien elle avait horreur d’être une mauvaise épouse,
1600 et qu’elle eût mieux aimé ce jour-là perdre la vie,
et qu’elle avait donné sa parole innocemment :
« Elle n’avait jamais encore entendu parler d’illusions,
c’est ce qui m’a fait avoir d’elle tant de pitié.
Et, tout aussi généreusement qu’il l’envoya vers moi,
aussi généreusement je la lui renvoyai de nouveau.
C’est là toute l’affaire ; il n’y a pas autre chose à dire. »

Le philosophe répondit : « Cher frère,
chacun de vous a agi noblement envers l’autre.
Tu es écuyer et lui est chevalier,
1610 mais Dieu ne veuille, dans sa puissance bénie,
qu’un clerc ne puisse pas accomplir une noble action,
aussi bien que n’importe lequel d’entre vous, sans aucun doute.
Messire, je te laisse quitte de tes mille livres,
aussi bien que si tu venais à l’instant de sortir de terre,
et si jamais jusqu’à présent tu ne m’avais connu.
Car, messire, je ne veux pas prendre un sou de toi

pour toute ma science, ni rien pour mon travail.
Tu as bien payé pour ma nourriture ;
c’est assez ; et adieu, porte-toi bien. »
1620Et il prit son cheval, et le voilà en route.

Seigneurs, je voudrais vous poser cette question :
Quel a été le plus généreux, à ce qu’il vous semble[38] ?
Or, dites-le-moi, avant que vous alliez plus loin.
Je ne sais rien de plus ; mon histoire est à sa fin.


Ici finit le conte du Franklin.



  1. Franklin, c’est-à-dire petit propriétaire de campagne.
  2. Ce conte a une origine orientale (L’histoire de Mandanasena). Skeat suppose que Chaucer l’aurait imité d’un lai breton que nous n’avons plus. Il a été également raconté par Boccace (Decameron, X, 5 : Le jardin enchanté) avec des variantes.
  3. Cette seigneurie ou autorité est définie plus loin (vers 764 à 790).
  4. La constellation, c’est-à-dire l’influence des astres.
  5. Tables, vieux nom du trictrac.
  6. Sans coupe, d’après Mr. Skeat, signifierait « à grands traits », non par petites gorgées successives.
  7. Dans l’histoire indienne, la femme promet sans condition. Dans le Décaméron, elle demande un jardin plein de verdure et de fleurs au cœur de l’hiver.
  8. C’est-à-dire, d’après ta hauteur, ta place dans le ciel.
  9. Changement des saisons, suivant l’inclinaison de la terre sur l’écliptique, qui fait paraître le soleil plus haut ou plus bas.
  10. Ceci avait lieu le 6 mai (voir vers 906), le soleil, étant dans le signe du Taureau. Lorsque la lune se trouverait pour la première fois en opposition avec lui, elle serait par conséquent dans le signe du Scorpion. L’auteur veut dire : aussitôt que, dans son opposition, le soleil se trouvera être dans le Lion. À ce moment, d’après les astrologues, le pouvoir du soleil était le plus grand ; de même aussi l’influence des planètes qui se trouvaient dans ce signe.
  11. Si le soleil et la lune allaient de la même vitesse, après d’être trouvés un moment en opposition, ils y resteraient. Or, c’est lorsqu’ils sont, soit en opposition, soit en conjonction, que les marées sont les plus fortes. De là, la prière d’Aurélius.
  12. Diane, sœur d’Apollon, qui tout à l’heure était Lucine et la Lune, devient maintenant Hécate.
  13. Pamphilius Maurilianus, auteur d’un poème bien connu au xive siècle, le Liber de Amore, où Galathée est le nom de sa dame.
  14. Soursaneüre (de super-sanari), blessure guérie seulement à l’extérieur (V. Godefroy).
  15. Les parties du ciel où la lune se trouve pendant chacun des jours de sa révolution autour de la terre. Ces mansions ou maisons avaient chacune leur influence spéciale ; il y en avait 12 tempérées, 6 sèches et 10 humides.
  16. Livres, c’est-à-dire livres sterling.
  17. Au temps de Chaucer, le soleil entrait dans le Capricorne le 13 décembre.
  18. Janus annonce rapproche de Janvier.
  19. Cette description de l’hiver, d’ailleurs très pittoresque en soi, n’a rien à voir avec le conte du Franklin. Elle s’explique par contamination de la donnée de Chaucer avec celle qui a servi à Boccace. Dans Boccace la condition posée par la dame est que l’amoureux fasse fleurir son jardin au mois de janvier.
  20. Tables astronomiques, composées par Alphonse X de Castille, et adaptées à la longitude et la latitude de Tolède, d’où leur nom. Elles servaient à calculer le mouvement des planètes pendant une période donnée.
    Tout le passage qui suit (v. 1 273 à 1 293) est plein d’indications, de calculs astrologiques tels qu’on les faisait en ces temps. Les années groupées (ann collecti) étaient, dans les tables, les périodes d’années en nombres ronds (20, 40, 60 ans, etc.) ; les années éparses (anni expansi), les nombres qui se trouvaient entre deux de ces nombres ronds (par exemple de 1 à 19 ans), La racine était la position d’une planète à un moment fixe, indiqué par la table. On calculait alors l’intervalle écoulé depuis ce moment, en années groupées et en années éparses, et la table donnait le mouvement de la planète pendant ce temps.
    Le « centre » était la pointe de cuivre qui, dans un astrolabe, indiquait la position d’une étoile fixe ; l’« argument », la quantité fixe (angle ou nombre) à laquelle on ajoutait ou dont on déduisait une seconde quantité ; les « rapports proportionnels », la parité des tables indiquant les mouvements des planètes pendant des fractions d’année ; les « équations », les quantités exactes obtenues en additionnant le mouvement pendant les années groupées, les années éparses et les fractions d’année.
    La huitième sphère est celle des étoiles fixes ; la neuvième, celle du primum mobile. C’est dans la huitième que se trouve Alnath, l’α du Bélier, mais le vrai point de l’équinoxe, ce qu’on appelait la tête du Bélier, se trouve au-dessus, dans la neuvième sphère. On calculait la précession de l’équinoxe d’après la distance entre ces deux points.
    L’expression « première maison » se rapporte à la place de la lune dans le ciel ; elle s’appelait Alnath, d’après l’étoile du Bélier. Les mots face et terme désignent des divisions de chaque signe du Zodiaque. Ces signes se divisaient en trente degrés ; la face avait dix degrés et chaque face était assignée à une planète spéciale ; les termes étaient des divisions inégales et fantaisistes de chaque face.
  21. Tous les exemples qui suivent sont tirés du livre I de Hieronymus contra Jovinianum. Chaucer en a seulement changé l’ordre. Des annotations marginales indiquent même qu’il avait eu l’intention d’en allonger la liste.
  22. Tyran d’Orchomène (probablement en Arcadie) ; près d’Orchomène se trouve le district de Stymphale.
  23. Lors de l’invasion des Galates, appelés par des princes d’Asie Mineure (iie siècle av. J.-C).
  24. Abradate, roi de Suse, tué dans une bataille contre les Égyptiens {Cyropédie, livre VII).
  25. Démocion était un Aréopagite, dont la fille se tua après avoir appris la mort de son fiancé dans la guerre lamiaque (325 av. J.-C).
  26. Les filles du Leuctrien Cédase, violentées une nuit pendant son absence par deux jeunes gens ivres, se tuèrent mutuellement. Leur histoire est racontée par Plularque.
  27. À la prise de Thèbes par Alexandre (336 av. J.-C,), Nicanor, un de ses officiers, voulut épouser une de ses captives, qui préféra se tuer.
  28. Jérôme raconte qu’a cette même prise de Thèbes, une autre jeune fille, violée par un Macédonien, le tua pendant son sommeil et se tua elle-même ensuite.
  29. Nicerate, fils de Nicias, fut mis 4 mort par les Trente Tyrans (404 av. J.-C) et sa femme se tua pour échapper a leurs violences (voir Plutarque, Vie de Lysandre).
  30. Pharmabaze, chez qui Alcibiade s’était réfugié après la chute d’Athènes, le fit tuer et envoya sa tête à Lysandre, laissant son corps sans sépulture. Son amante Timandra l’ensevelit, malgré les ordres de son ennemi. (Plutarque, Vie d’Alcibiade.)
  31. Ovide, Héroïdes, ép. 13.
  32. Teuta, reine d’Illyrie, dont Jérôme loue la chasteté.
  33. Bilia, femme de Duilius, vainqueur des Carthaginois (260 av. J.-C.) au premier combat naval de Rome. Jérôme la loue pour sa patience à supporter la vieillesse et les infirmités physiques de son mari, infirmités dont elle n’avait pas conscience, les croyant communes à tous les hommes.
  34. Rodogune, fille de Darius, tua sa nourrice qui lui conseillait un second mariage, après la mort de son premier époux.
  35. Valérie, sœur de Messala, ayant perdu son mari Servius, refusa de se remarier, disant que pour elle Servius était toujours vivant.
  36. Proverbe analogue à « Ne réveillez pas le chat qui dort ».
  37. Ces six vers (1493-1498) sont omis dans la plupart des manuscrits.
  38. Dans Boccace, la reine prononce en faveur du mari.