Les Contes de Perrault (Édition illustrée 1941)/La Barbe-Bleue
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l était une fois un homme qui avait de belles maisons
à la ville et à la campagne, de la vaisselle
d’or et d’argent, et des carrosses tout dorés. Mais,
par malheur, cet homme avait la barbe bleue.
Une de ses voisines avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage et lui laissa le choix de celle qu’elle voudrait lui donner. Elles n’en voulaient point toutes deux, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les ennuyait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies à une de ses maisons de campagne. Ce n’étaient que promenades, parties de chasse, danses et festins. Enfin la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et le mariage se conclut.
Au bout d’un mois, Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage et qu’il la priait de bien se divertir pendant son absence.
— Voilà, lui dit-il, toutes les clefs de la maison.
Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au
bout de la grande galerie : ouvrez tout, allez partout ;
mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y
entrer ; et s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien
que vous ne deviez attendre de ma colère.
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Ce n’étaient que promenades, parties de chasse, danses et festins.
Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât querir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir sa maison. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, toutes plus belles les unes que les autres.
Elles ne cessaient d’envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement.
Elle descendit par un petit escalier dérobé. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta, songeant à la défense que son mari lui avait faite. Mais la tentation était si forte qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c’étaient toutes les femmes que Barbe-Bleue avait épousées et qu’il avait égorgées l’une après l’autre.
Elle pensa mourir de peur, et la clef qu’elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte et monta à sa chambre.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s’en allait point, car la clef était fée et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.
Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même. Sa femme lui dit qu’elle était ravie de son retour.
Le lendemain, il lui redemanda les clefs et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé.
— D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres ?
— Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée sur ma table.
— Ne manquez pas, dit Barbe-Bleue, de me la donner tantôt.
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. Barbe-Bleue, l’ayant considérée, dit à sa femme :
— Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ?
— Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.
— Vous n’en savez rien ! reprit Barbe-Bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant et
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Elle l’essuya deux ou trois fois, mais le sang ne s’en allait point.
en lui demandant pardon. Elle aurait attendri un rocher :
mais Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un
rocher.
— Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure.
— Puisqu’il faut mourir, répondit-elle, donnez-moi
un peu de temps pour prier Dieu. ![]()
— Il faut mourir, Madame, lui dit-il, et tout à l’heure.
— Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage.
Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit :
— Ma sœur Anne, monte je te prie sur le haut
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— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
de la tour pour voir si mes frères ne viennent point :
ils m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui ;
et, si tu les vois, fais leur signe de se hâter.
La sœur Anne monta sur le haut de la tour, et la pauvre affligée lui criait :
— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?
Et la sœur Anne lui répondait :
— Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.
Cependant Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à la main, criait de toute sa force :
— Descends vite, ou je monterai là-haut.
— Encore un moment, s’il vous plaît, lui répondait
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— Descends vite, ou je monterai là-haut.
sa femme ; et aussitôt elle criait : « Anne, ma
sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Et la sœur Anne répondait :
— Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.
— Descends donc vite, criait Barbe-Bleue.
— Je m’en vais, répondait sa femme ; et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
— Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci…
— Sont-ce mes frères ?
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On vit entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main…
— Hélas ! non, ma sœur ; c’est un troupeau de moutons…
— Ne veux-tu pas descendre ? criait Barbe-Bleue.
— Encore un moment, répondait sa femme : et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
— Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci. Dieu soit loué ! ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter.
Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout éplorée.
— Cela ne sert de rien, dit Barbe-Bleue ; il faut mourir !
Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête.
Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que Barbe-Bleue s’arrêta tout court. On ouvrit et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à Barbe-Bleue. C’étaient les frères de sa femme. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort.
Il se trouva que Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne, une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec Barbe-Bleue.

