Les Contes de Perrault (Édition illustrée 1941)/La Belle au Bois Dormant
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l était une fois un roi et une reine qui, pour la
naissance de leur fille, firent un beau baptême ; on
donna pour marraines à la petite princesse toutes les
fées qu’on put trouver dans le pays (il s’en trouva
sept), afin que, chacune d’elles lui faisant un don,
la princesse eût toutes les perfections imaginables.
Après la cérémonie, il y eut un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif où il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau.
Comme chacun prenait place à table, on vit entrer une vieille fée qu’on n’avait pas invitée parce qu’on la croyait morte.
Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or massif, parce que l’on n’en avait que sept. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela des menaces entre ses dents.
Une des jeunes fées l’entendit, et jugeant qu’elle pourrait faire quelque fâcheux don à la petite princesse, alla se cacher derrière la tapisserie, afin de parler la dernière et de pouvoir réparer, autant qu’il lui serait possible, le mal que la vieille lui aurait fait.
Cependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse : elle serait la plus belle personne du monde ; elle aurait de l’esprit et une grâce admirable ; elle danserait parfaitement bien, chanterait comme un rossignol, jouerait de toutes sortes d’instruments.
Le tour de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête, que la princesse se percerait la main d’un fuseau et qu’elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir. Dans ce moment, la jeune fée sortit de derrière la tapisserie et dit :
— Rassurez-vous ; la princesse se percera la main
d’un fuseau, mais au lieu de mourir, elle tombera
seulement dans un profond sommeil qui durera cent
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La bonne vieille crie au secours…
ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller.
Le roi, pour tacher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit publier un édit par lequel il défendait de filer au fuseau, ni d’avoir des fuseaux chez soi.
— Au bout de quinze ou seize ans, le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut du donjon, dans un galetas ou une bonne vieille était seule à filer sa quenouille. Elle n’avait point oui parler des défenses du roi.
— Que faites-vous-là ? dit la princesse.
— Je file, ma belle enfant, répondit la vieille.
— Ah ! que cela est joli ! Donnez-moi que je voie si j’en ferais autant.
Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau qu’elle s’en perça la main et tomba évanouie.
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Elle toucha de sa baguette tous les serviteurs.
La bonne vieille crie au secours ; on vient de tous côtés. Rien ne peut ranimer la princesse.
Alors le roi se souvint de la prédiction des fées et fit mettre la princesse dans un bel appartement du palais, sur un lit en broderies d’or et d’argent. On eût dit un ange, tant elle était belle. Le roi ordonna qu’on la laissât dormir en repos jusqu’à ce que son heure de se réveiller fut venue.
La bonne fée qui lui avait sauvé la vie en la condamnant à dormir cent ans, arriva aussitôt dans un char traîné par des dragons. Comme elle était prévoyante, elle pensa que quand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château. Elle toucha donc de sa baguette tous les serviteurs qui s’endormirent aussitôt. Les broches mêmes qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment.
Alors le roi et la reine, après avoir baisé leur chère enfant sans qu’elle s’éveillât, sortirent du château et firent publier des défenses à qui que ce soit d’en approcher, Ces défenses n’étaient pas nécessaires ; car il crût tout autour du parc une si grande quantité de grands arbres, de ronces et d’épines, que nul n’y aurait pu passer et qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château.
Au bout de cent ans, le fils d’un roi qui régnait alors, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que ces tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais. Un vieux paysan lui dit :
— Mon prince, il y a plus de cinquante ans que
j’ai oui dire à mon père qu’il y avait dans ce château
une princesse la plus belle du monde ; quelle
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Le fils du Roi demanda ce que c’était que ces tours.
y devait dormir cent ans, et qu’elle serait réveillée
par le fils d’un roi.
Le jeune prince résolut de voir ce qui en était. À peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer.
— Il entra. C’était un silence affreux. Il passe une
grande cour ; il monte l’escalier ; il traverse plusieurs
chambres, pleines de gentilshommes et de dames qui ![]()
Le jeune prince monte l’escalier. dormaient tous. Il entre enfin dans une chambre toute
dorée et il voit sur un lit une princesse qui paraissait
avoir quinze ou seize ans et dont l’éclat resplendissant
avait quelque chose de divin. Il se mit à
genoux auprès d’elle.
Alors, comme la fin de l’enchantement était venu ;
la princesse s’éveilla et le regardant :
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Il voit sur le lit une princesse…
— Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle ; vous vous êtes bien fait attendre !
Le prince, charmé de ces paroles, ne savait comment témoigner sa joie et sa reconnaissance.
Cependant tout le palais s’était réveillé avec la princesse. Chacun songeait à faire sa charge, et comme ils mouraient de faim, le prince aida la princesse à se lever. Elle était tout habillée, et fort magnifiquement.
Ils passèrent dans un salon de miroirs et ils soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons jouèrent de vieilles pièces, excellentes, quoiqu’il y eût près de cent ans qu’on ne les jouât plus ; et, après souper, sans perdre de temps, le grand aumonier les maria dans la chapelle du château.
Le prince partit dès le matin, pour retourner à
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— Je veux manger à mon dîner la petite Aurore.
la ville, où le roi son père devait être en peine de
lui. Il lui dit qu’en chassant il s’était perdu.
Le roi le crut ; mais sa mère n’en fut pas bien persuadée. Elle ne douta pas qu’il n’eût quelque secret. Elle était de race ogresse, et le roi ne l’avait épousée qu’à cause de ses grands biens. On disait même tout bas qu’en voyant passer des petits enfants, elle avait peine à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le prince ne lui voulut jamais rien dire.
Il continua pendant deux ans à voir en secret sa chère princesse, et l’aima toujours de plus en plus. Mais quand le roi son père fut mort, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande pompe querir la reine sa femme dans son château.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l’empereur Cantalabutte, son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère ; il lui recommanda fort la jeune reine, qu’il aimait plus que jamais depuis qu’elle lui avait donné de beaux enfants, une fille qu’on nommait Aurore, et un garçon qu’on appelait Jour.
Le roi devait être à la guerre tout l’été ; et, dès qu’il fut parti, la reine mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d’hôtel :
— Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.
Le pauvre homme, voyant bien qu’il ne fallait pas
se jouer d’une ogresse, prit son grand couteau et
monta à la chambre de la petite Aurore. Elle avait
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Un fleuret à la main, il faisait des armes avec un gros singe.
pour lors quatre ans, et vint en riant se jeter à son
cou. Il se mit a pleurer ; le couteau lui tomba des
mains et il alla dans la basse-cour couper la gorge
à un agneau et lui fit une si bonne sauce, que sa
maîtresse l’assura qu’elle n’avait rien mangé de si
bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore
et l’avait donnée à sa femme pour la cacher dans leur
logement.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d’hôtel :
— Je veux manger à mon souper le petit Jour.
Il résolut de la tromper comme l’autre fois. Il alla chercher le petit Jour et le trouva avec un fleuret à la main ; il faisait des armes avec un gros singe ; il n’avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un chevreau fort tendre que l’ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais un soir,
cette méchante reine dit au maître d’hôtel :
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L’Ogresse se jeta elle-même dans la cuve.
— Je veux manger la reine à la même Sauce que ses enfants !
Ce fut alors que le pauvre maître d’hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. Il alla trouver la jeune reine et lui avoua toute la vérité.
Il la mena aussitôt à la chambre de sa femme ou il la laissa embrasser ses enfants, car elle les croyait morts depuis qu’on les lui avait enlevés. Puis le maître d’hôtel alla accommoder une biche que l’ogresse mangea à son souper. Elle était bien contente et se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups avaient mangé sa femme et ses deux enfants.
Un soir qu’elle rôdait dans les cours du château, elle entendit le petit Jour qui pleurait et aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L’ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d’avoir été trompée, elle commanda, dès le lendemain matin, qu’on apportât au milieu de la cour une grande cuve qu’elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d’hôtel, sa femme et sa servante.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu’on n’attendait pas si tôt, entra dans la cour, à cheval. Il demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n’osait l’en instruire, quand l’ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même dans la cuve et y fut dévorée en un instant.
Le roi ne laissa pas d’en être fâché. Elle était sa mère ; mais il s’en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

