Les Contes de Perrault (Édition illustrée 1941)/Le Chat Botté
Pour les autres éditions de ce texte, voir Le Maître chat ou le Chat botté.


n meunier ne laissa
pour tous biens, à trois
enfants qu’il avait,
que son moulin, son âne et
son chat. L’aîné eut le moulin,
le second eut l’âne et le
plus jeune n’eut que le chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si maigre
lot :
— Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.
Le Chat, qui entendait ce discours, dit d’un air posé et sérieux :
— Ne vous affligez point, mon maître ; vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez.
Quoique le maître du Chat ne fit pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.
Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son dans son sac, et, s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin vint se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.
À peine fut-il couché qu’il eut contentement : un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua.
Il s’en alla chez le Roi. Il fit une grande révérence et dit :
— Voilà, Sire, un lapin que M. le marquis de
![]()
Un jeune étourdi de lapin entra dans son sac.
Carabas (c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à
son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maître, répondit le Roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir.
Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au Roi, comme il avait fait du lapin. Le Roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix et lui fit donner pour boire.
Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter au Roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le Roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître :
— Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’a vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire.
Le marquis de Carabas fit ce que son Chat lui conseillait. Dans le temps qu’il se baignait, le Roi vint à passer, et le Chat se mit a crier :
— Au secours ! au secours ! Voilà M. le marquis
![]()
Le Chat s’en alla chez le Roi.
de Carabas qui se noie !
À ce cri, le Roi mit la
tête à la portière, et,
reconnaissant le Chat qui lui
avait apporté tant de fois
du gibier, il ordonna a ses
gardes qu’on allat vite au
secours de M. le marquis
de Carabas.
Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse et dit au Roi que, dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits. Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.
Le Roi ordonna aussitôt aux officiers d’aller querir un de ses plus beaux habits pour M. le marquis de Carabas. Et comme les beaux habits relevaient sa bonne mine, la fille du Roi le trouva fort à son gré.
Le Roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et, ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit :
Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au Roi que le pré appartient à M. le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté.
Le Roi ne manqua pas à demander aux faucheurs
![]()
Le Marquis de Carabas.
à qui était ce pré qu’ils
fauchaient.
— C’est a M. le marquis de Carabas, dirent-ils tous ensemble, car ta menace du Chat leur avait fait peur.
— Vous avez là un bel héritage, dit le Roi au marquis de Carabas.
Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit :
— Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent au marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair a pate.
Le Roi, qui passa un moment après, voulut savoir, à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.
— C’est à M. le marquis de Carabas, répondirent les moissonneurs.
Le Chat disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait, et le Roi était étonné des grands biens du marquis de Carabas.
Le maître Chat arriva enfin dans un beau château dont le maître était un Ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu. Le Chat demanda à lui parler. L’Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre.
— On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le ![]()
Le chat dit au roi que, dans le temps que son maître se baignait, des voleurs avaient emporté ses habits. don de vous changer en toutes sortes d’animaux, que
vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion.
— Cela est vrai, répondit l’Ogre, et pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion.
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières.
Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’Ogre
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— Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites…
avait quitté sa première forme, descendit et avoua
qu’il avait eu bien peur.
— On m’a assuré encore, dit le Chat, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris : je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible, reprit l’Ogre : vous allez voir.
Et, en même temps, il se changea en une souris
qui se mit a courir sur le plancher. Le Chat ne l’eût ![]()
On m’a assuré, lui dit-il, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux. pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.
Cependant le Roi, qui vit en passant le beau château de l’Ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, courut au-devant et dit au Roi :
— Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château
de M. le marquis de Carabas.
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Le chat fut si effrayé qu’il gagna aussitôt les gouttières.
— Comment, monsieur le marquis, s’écria le Roi, ce château est encore à vous !
Le marquis donna la main à la jeune princesse et ils entrèrent dans une grande salle, et ils trouvèrent une magnifique collation que l’Ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le Roi y était.
Le Roi, charmé des bonnes qualités du marquis de Carabas, de même que sa fille qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit :
— Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre.
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le Roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse.
Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.
Quelque grand que soit l’avantage
De jouir d’un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens, pour l’ordinaire,
L’industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.

