Les Contes de Perrault (Édition illustrée 1941)/Peau d’Âne
Pour les autres éditions de ce texte, voir Peau d’âne.


l était une fois un roi très puissant qui avait une
femme charmante et une fille aussi bonne et aussi
belle que sa mère.
La magnificence et l’abondance régnaient dans son riche palais, car le roi possédait un âne doué d’une vertu sans pareille. La nature l’avait si étrangement formé qu’il ne faisait jamais d’ordures, mais de beaux écus et des louis d’or qu’on allait recueillir tous les matins sur sa litière.
Or, la reine tomba gravement malade. Ni la faculté, ni les charlatans ne purent arrêter la fièvre.
Arrivée à sa dernière heure, la reine fit jurer au roi de ne se remarier, s’il lui en prenait envie, qu’avec une femme plus belle et plus sage qu’elle-même.
Le roi protesta qu’il ne songerait jamais à se remarier, mais il n’en fit pas moins le serment exigé et jura tout ce que la reine voulut.
Après la mort de sa femme, le roi montra le plus grand désespoir. On jugea pourtant que son deuil ne lui durerait guère. On ne se trompa point.
Au bout de quelques mois, il annonça sa volonté de choisir une nouvelle épouse. Ce n’était pas chose aisée, puisqu’il avait juré que la nouvelle devrait avoir plus d’attraits et d’agréments que l’ancienne.
Or, ni la cour, ni la campagne, ni les villes ne purent
![]()
Il possédait un âne doué d’une vertu sans pareille.
fournir une telle personne : une seule pouvait souffrir
la comparaison : sa fille.
Elle était même plus belle que la défunte reine. Et le roi s’en étant aperçu, fut pris de cette folie que, pour obéir à son serment, c’était sa fille qu’il devait épouser.
Tout d’abord la jeune princesse n’en voulut pas croire ses oreilles, mais quand le roi eut formulé sa volonté, elle se lamenta, pleura et alla trouver sa marraine, une admirable fée qui habitait dans une grotte de nacre et de corail.
— Je sais, mon enfant, dit la fée, ce qui vous amène
ici. Je connais la profonde tristesse de votre cœur. Mais
rien ne vous arrivera si vous vous laissez conduire par
mes conseils. La folle demande de votre père ne saurait
être écoutée. Il faut l’amener à renoncer. Avant de
dire oui, exigez qu’il vous donne une robe qui soit de
la couleur du temps. Malgré tout son pouvoir et toute
![]()
Le Roi montra le plus grand désespoir.
sa richesse, il ne pourra
jamais vous donner une telle
robe. Vous serez délivrée.
La princesse alla donc
faire connaître son désir à
son père qui, dans le même
moment, fit savoir aux plus
fameux tailleurs du royaume
que s’ils ne lui apportaient
pas une robe qui fût de la couleur du temps, il les ferait
tous pendre.
Le second jour ne luisait pas encore, qu’on apporta
![]()
Elle alla trouver sa marraine.
la robe désirée. Elle était du
plus beau bleu de ciel.
L’infante ne savait plus que dire, ni comment se dérober à son engagement.
— Princesse, lui souffla alors sa marraine, demandez une robe qui soit de la couleur de la lune. Le roi votre père sera bien incapable de vous la donner.
À peine la princesse eut-elle fait sa demande, que le roi dit à son brodeur :
— Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur que cette robe, et que dans quatre jours elle me soit apportée !
Le riche costume fut prêt au jour fixé. La princesse elle-même dut l’admirer.
Aussi allait-elle désespérer quand, sur le conseil de sa marraine, elle demanda une robe encore plus brillante et qui fût de la couleur du soleil.
Le roi fit alors venir un riche bijoutier et lui commanda de faire une robe d’un superbe tissu d’or et de diamants. Avant la fin de la semaine, la robe couleur de soleil était offerte à l’infante.
Sa marraine lui donna un dernier conseil :
— Il ne faut pas, lui dit-elle, demeurer en si beau chemin.
Ces dons que vous recevez, ne sont rien pour votre
père tant qu’il possède l’âne qui remplit sans cesse sa
![]()
La princesse, ainsi travestie, s’enfuit du palais.
bourse d’écus d’or. Demandez-lui donc la peau de ce rare
animal, Comme l’âne est toute sa fortune, il refusera
certainement.
Mais la folie du roi était si grande qu’il fit immédiatement tuer l’âne et en offrit la peau à sa fille. Cette peau, quand on l’apporta, épouvanta terriblement l’infante et la fit se plaindre de son sort.
La marraine survint et dit à la princesse qu’elle n’avait plus qu’à s’enfuir, seule et bien déguisée.
— Voici, poursuivit-elle, une grande cassette où vous
mettrez vos habits, votre miroir et vos diamants. Je
vous donne aussi ma baguette, par la puissance de ![]()
La surprise fut extrême quand on la vit montrer une petite main blanche et que l’anneau s’ajusta à son doigt. laquelle vous vous ferez suivre de votre cassette, qui
voyagera cachée sous la terre. Et lorsque vous voudrez
l’avoir, il suffira que vous touchiez la terre avec mon
bâton pour qu’aussitôt la cassette remonte. Pour vous
rendre méconnaissable, vous vous habillerez de la
dépouille de l’âne. Elle est si effroyable qu’on ne croira
jamais quelle renferme rien de beau.
La princesse, ainsi travestie, abandonna la fée et s’enfuit du palais de son père. Longtemps elle poursuivit son chemin, tendant la main aux passants et tâchant de trouver une place. Mais nul ne se souciait d’écouter ni d’introduire chez lui une créature aussi repoussante.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encore plus loin.
![]()
Elle arriva dans une métairie où l’on avait besoin d’une servante.
Enfin elle arriva dans une métairie où l’on avait besoin d’une servante. On la mit au fond de la cuisine.
Le dimanche seulement, elle avait un peu de repos. Elle s’enfermait alors dans sa chambre, faisait venir sa cassette, grâce au bâton de la fée, et s’habillait tantôt de la robe couleur de lune, tantôt de celle où les feux du soleil éclataient, tantôt de la belle robe bleue couleur du temps.
Or, cette métairie appartenait à un roi puissant. Le fils du roi s’y arrêtait souvent, au retour de la chasse, pour se reposer. Quand Peau d’Âne le vit, avec sa mine martiale, elle reconnut que sous ses haillons elle gardait encore le cœur tendre d’une princesse.
Un jour, errant à l’aventure, de basse-cour en basse-cour,
le jeune prince passa dans l’allée où Peau d’Âne
avait sa chambrette. Par
![]()
Il mit l’œil au trou de la serrure.
hasard il mit l’œil au trou de
la serrure. Comme c’était
jour de fête, Peau d’Âne
s’était parée de sa robe couleur
de soleil.
Le prince la contempla longuement et la trouva si belle que, rentré au palais, il tomba en une triste langueur. Il s’enquit qui était cette nymphe admirable qui demeurait dans une basse-cour. On lui dit qu’elle s’appelait Peau d’Âne, qu’elle n’était en rien une nymphe et que c’était la plus laide bête qu’on put voir après le loup.
Le prince n’en continua pas moins à soupirer et à gémir. Et comme la reine sa mère se désespérait de le voir ainsi, il lui dit qu’il désirait que Peau d’Âne lui fit un gâteau de sa main.
La mère ne comprend rien au désir de son fils. Elle se renseigne sur cette Peau d’Âne qu’on lui dit aussi être plus vilaine que le plus vilain marmiton.
— N’importe, dit la reine. Il faut satisfaire le désir de mon fils : que cette vilaine Peau d’Âne lui fasse une galette.
Peau d’Âne prit donc sa farine la plus fine, son beurre et ses œufs frais. Pour bien faire sa galette, elle s’enferma seule dans sa chambre. Et voici qu’en travaillant un peu trop hativement, elle laissa tomber un de ses anneaux dans la pâte.
Jamais un si friand gâteau ne fut pétri et le prince trouva la galette si bonne, qu’il s’en fallut d’un rien qu’il n’avalât aussi l’anneau.
Il aperçut heureusement l’admirable émeraude
montée sur un cercle d’or qui marquait la forme du
doigt. Il la cacha sous son chevet, car il avait dû se
coucher tant il dépérissait, et les plus sages médecins
![]()
Elle laissa tomber un de ses anneaux dans la pâte.
avaient jugé qu’il devait
être malade d’amour.
La reine sa mère entreprit de le marier.
— Je ne me marierai, lui dit-il, qu’avec la personne pour qui cet anneau sera bon.
Donc on se mit en quête du petit doigt à qui pouvait convenir l’anneau. Les jeunes princesses, les marquises et les duchesses, les grisettes et jusqu’aux servantes et aux cuisinières présentèrent leur main, mais en vain. Il ne restait plus que Peau d’Âne.
— Qu’on la fasse venir, dit le prince.
Chacun se prit à rire, mais la surprise fut extrême quand on la vit montrer une petite main blanche et que l’anneau s’ajusta à son doigt ! En même temps, sa peau d’âne glissa de ses épaules et elle parut vêtue de sa robe couleur de soleil.
Le mariage eut lieu aussitôt. Le monarque invita tous les rois d’alentour. Il en vint de toutes les parties du monde. Mais nul roi ne parut avec autant d’éclat que le père de l’épousée, enfin guéri de sa folie.
Il courut embrasser tendrement sa fille. Dans ce moment, la marraine arriva, raconta toute l’histoire et, par son récit, acheva de combler Peau d’Âne de gloire.
![]()
Il vint des monarques de toutes les parties du monde.
Il n’est pas malaisé de voir
Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
Que de manquer à son devoir.
