Les Contes de Perrault (Édition illustrée 1941)/Riquet à la Houppe
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l était une fois une reine qui eut un fils si laid et si
mal fait, qu’on douta longtemps s’il avait forme
humaine. Il vint au monde avec une petite houppe
de cheveux sur la tête, ce qui fit qu’on le nomma
Riquet à la Houppe, car Riquet était le nom de la
famille.
Une fée, qui se trouva à sa naissance, assura qu’il aurait beaucoup d’esprit et qu’il pourrait, en vertu du don qu’elle venait de lui faire, donner autant d’esprit qu’il en aurait à la personne qu’il aimerait le mieux.
Tout cela consola un peu la pauvre reine, qui était bien affligée d’avoir un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas plus tôt à parler qu’il dit mille jolies choses et qu’il y avait dans toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu’on en était charmé.
Au bout de sept ou huit ans, la reine d’un
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Elle vit venir à elle un petit homme fort laid.
royaume voisin eut une fille qui était plus belle que
le jour. La même fée qui avait assisté à la naissance
du petit Riquet à la Houppe était présente,
et, pour modérer la joie de la reine, elle lui déclara
que cette petite princesse n’aurait point d’esprit et
qu’elle serait aussi stupide qu’elle était belle. Cela
mortifia beaucoup la reine.
— Ne vous affligez point tant, madame, lui dit la fée : je ne puis rien pour votre fille du côté de l’esprit ; mais je puis tout du côté de la beauté et je vais lui donner pour don de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui lui plaira.
À mesure que la princesse grandissait sa beauté devenait encore plus éclatante, mais sa stupidité augmentait de jour en jour. Ou elle ne répondait rien à ce qu’on lui demandait, ou elle disait une sottise. Elle était avec cela si maladroite quelle n’eut pu ranger quatre porcelaines sur le bord d’une cheminée sans en casser une, ni boire un verre d’eau sans en répandre la moitié sur ses habits.
La reine ne put s’empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise : ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.
Un jour qu’elle s’était retirée dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid, mais vêtu magnifiquement. C’était le jeune prince Riquet à la Houppe qui, étant devenu amoureux d’elle sur ses portraits qui couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ayant remarqué, après lui avoir fait les compliments ordinaires, quelle était fort mélancolique, il lui dit :
— Je ne comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous l’êtes peut être aussi triste que vous le paraissez.
— J’aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que vous et avoir de l’esprit, que d’avoir de la beauté comme j’en ai et être bête autant que je le suis.
— Il n’y a rien, madame, qui marque davantage qu’on a de l’esprit, que de croire n’en pas avoir.
— Je ne sais pas cela, dit la princesse ; mais je sais que je suis fort bête, et c’est de la que vient le chagrin qui me tue.
— Si ce n’est que cela, madame, qui vous afflige,
je puis aisément mettre fin à votre douleur. ![]()
Toute la Cour ne sut que penser d’un changement si subit.
— Et comment ferez-vous ? dit la princesse.
— J’ai le pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe.
de donner de l’esprit autant qu’on en saurait avoir à ![]()
La terre s’ouvrit et elle vit sous ses pieds une grande cuisine pleine de cuisiniers et de marmitons. la personne que je dois aimer le plus ; et comme vous
êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu’a vous
que vous n’ayez autant d’esprit qu’on en peut avoir,
pourvu que vous vouliez bien m’épouser. Je vous
donne un an tout entier pour vous y résoudre.
La princesse avait si peu d’esprit, et en même temps une si grande envie d’en avoir, qu’elle s’imagina que la fin de cette année ne viendrait jamais ; de sorte qu’elle accepta la proposition qui lui était faite.
Elle n’eut pas plus tôt promis à Riquet à la Houppe qu’elle l’épouserait dans un an à pareil jour, qu’elle se sentit tout autre : elle se trouva une facilité incroyable à dire tout ce qui lui plaisait, et à le dire d’une manière fine, aisée et naturelle. Elle brilla d’une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné plus d’esprit qu’il ne s’en était réservé pour lui-même.
Quand elle fut retournée au palais, toute la cour : ne sut que penser d’un changement si subit, car on lui entendait dire des choses bien sensées et infiniment spirituelles. Le bruit de ce changement s’étant répandu, tous les jeunes princes des royaumes voisins la demandèrent en mariage ; mais elle n’en trouvait point qui eût assez d’esprit.
Au bout d’un an, elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait trouvé Riquet à la Houppe, pour rêver plus commodément à ce qu’elle avait à faire. Dans le temps qu’elle se promenait, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prété l’oreille plus attentivement, elle ouït ce que l’on disait : « Apporte-moi cette marmite. » L’autre : « Donne-moi cette chaudière. » L’autre : « Mets du bois dans ce feu. »
Dans le même temps, la terre s’ouvrit et elle vit
sous ses pieds une grande cuisine pleine de cuisiniers
et de marmitons nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou
trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une
allée du bois, autour d’une table fort longue, et qui
tous, la lardoire à la main, se mirent à travailler en
cadence, au son d’une chanson harmonieuse.
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Riquet à la Houppe parut à ses yeux l’homme le mieux fait et le plus aimable…
La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travaillaient.
— C’est, madame, lui répondit-on, pour le prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront demain.
La princesse se ressouvint tout à coup qu’il y avait un an qu’à pareil jour elle avait promis d’épouser Riquet à la Houppe. Elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu’elle ne s’en souvenait pas, c’est que, quand elle fit cette promesse, elle était une bête, et qu’en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait donné elle avait oublié toutes ses sottises.
Elle n’eut pas fait trente pas, en continuant sa
promenade, que Riquet à la Houppe se présenta à
elle, brave et magnifique comme un prince qui va
se marier.
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Le roi le reçut avec plaisir…
— Vous me voyez, dit-il, madame, exact à tenir ma parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la vôtre et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes.
— Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je n’ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.
— Vous m’étonnez, madame, lui dit Riquet à la Houppe. À la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque chose en moi qui vous déplaise ? Êtes-vous mal contente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières ?
— Nullement, répondit la princesse ; j’aime en vous tout ce que vous venez de dire.
— Si cela est ainsi, reprit Riquet à la Houppe, je vais être heureux puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des hommes.
— Comment cela se peut-il faire ? lui dit la princesse.
— Cela se fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous m’aimez assez pour souhaiter que cela soit ; et sachez que la même fée qui me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez.
— Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon cœur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus aimable.
La princesse n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la Houppe parut à ses yeux l’homme du monde le plus beau, le mieux fait et le plus aimable qu’elle eût jamais vu.
Elle lui promit sur-le-champ de l’épouser. Le roi, ayant su que sa fille avait beaucoup d’estime pour Riquet à la Houppe, le reçut avec plaisir pour son gendre.
Dès le lendemain les noces furent faites, ainsi que Riquet à la Houppe l’avait prévu, et selon les ordres qu’il en avait donnés longtemps auparavant.

