Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/La Belle au bois dormant

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Nous abordons enfin les contes en prose. Notre tâche va devenir plus agréable : nous n’aurons plus guère qu’à louer la forme et, si nous trouvons parfois que le fond est supérieur chez les conteurs étrangers, il ne faudra pas trop regretter que Perrault ne les ait point connus : il n’aurait pas écrit uniquement sous la dictée des nourrices et son style en eût souffert.

À propos de la Belle au bois dormant, le premier nom qui vient à la pensée est celui d’Épiménide, le poëte crétois, qui vivait six cents ans avant Jésus-Christ. Si l’on en croit Diogène Laërce, son père l’ayant un jour envoyé aux champs pour en rapporter une brebis, il entra dans une caverne, s’y assoupit et y dormit durant cinquante-sept ans. Le château enchanté communique aussi par de secrets souterrains avec la caverne des Sept-Dormants, qui n’est pas moins célèbre en Orient que chez les chrétiens. Murée en 251 par ordre de l’empereur Dèce, elle garda vivants les sept frères martyrs, qui y furent retrouvés endormis cent cinquante-sept ans plus tard.

Faut-il nommer l’empereur Frédéric Barberousse qui, sous la montagne du Kyffhœuser, au pays de Thuringe, dort accoudé sur une table de marbre que sa longue barbe traverse, inondant ses pieds de ses flots d’or ? Citons, comme aïeule plus vraisemblable de la belle dormeuse, la valkyrie Brynhild que Sigurd réveilla du sommeil léthargique où Odin l’avait plongée en la frappant d’une épine.

La saga des Welsungs et des Niflungs nous montre Sigurd entrant, sur son coursier Grané, dans le cercle des « flammes sauvages » qui entourent le château fort de Ségard, ainsi que la forêt inextricable défend le château de la Belle au bois dormant.

« Sigurd chevauchait à travers le Hindarfiall (plateau de la Biche), se dirigeant au sud vers le Frakkland (pays des Francs), lorsqu’il aperçut un foyer étincelant qui projetait ses clartés sur la voûte du ciel ; il alla voir ce que c’était, et trouva une tour revêtue de boucliers, au faîte de laquelle flottait un étendard. À l’intérieur il y avait une personne endormie dans son armure complète. Il leva le casque et vit que c’était une femme. La cuirasse était tellement adhérente au corps qu’elle semblait collée sur la chair. Avec l’épée Gram, il la fendit d’abord sur la poitrine, ensuite sur chaque bras. Lorsque la jeune guerrière eut été dépouillée de son enveloppe, elle parut sortir d’un profond sommeil et s’assit sur sa couche : « Salut au soleil, salut aux fils du jour, s’écria-t-elle, salut à la nuit et à sa fille (la terre) !… Le vainqueur de Fafni, Sigurd est-il venu, armé de Gram ?… » (E. Beauvois, Histoire légendaire des Francs, chap. v )

M. Hyacinthe Husson mentionne un conte danois du recueil de Svend-Grundvig, où une jeune femme est prise d’un sommeil enchanté qui ne dure, celui-là, que sept ans([1]). Dans ses Chants et chansons populaires des provinces de de l’Ouest (Niort 1866), M. J. Bujeaud nous a révélé une petite-fille de la Belle au bois dormant, qui de princesse est devenue paysanne, et qui sous ses haillons ne manque pas d’un certain charme rustique.

Quand j’étais chez mon père,
Guenillon,
Petite jeune fille,
Il m’envoyait au bois,
Guenillon,
Pour cueillir la nouzille,
Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Guenillon,
Saute en la guenille.

Le bois est trop haut, la belle trop petite. Elle se met en main une tant verte épine et s’endort. Passent au chemin trois cavaliers bons drilles. Le premier dit : Je vois une fille ; le second : Elle est endormie ; le dernier des trois, guenillon, dit : Elle sera ma mie, et l’emporte au septième couplet.

Le cinquième rapport de M. F.-M. Luzel sur les Contes populaires des Bretons armoricains, inséré dans les Archives des Missions scientifiques et littéraires, nous offre encore une Belle au bois dormant. Le fils d’un pêcheur réveille la princesse Tournesol ; mais, pour la délivrer du château où elle est enchantée, il doit être maltraité durant trois nuits par des démons qui, au chant du coq, le laissent à demi mort. Chaque fois la princesse le ressuscite avec un onguent merveilleux et finalement il l’épouse.

Un charmant recueil de contes indiens, Old Deccan Days, or Hindoo Fairy legends current in South India, collected from oral tradition by M. Frère, contient l’histoire de Sourya-Bai, que nous allons résumer aussi brièvement que possible. Fille d’une pauvre laitière, Sourya-Bai est enlevée par deux aigles et déposée au sommet d’un grand arbre, dans une petite maison faite de bois et de fer où l’on n’arrive qu’en passant par sept portes.

Les aigles l’élèvent avec soin et, quand elle a atteint sa douzième année, ils la quittent pour aller lui chercher, sur les rivages de la mer Rouge, un diamant comme en portent les princesses. En leur absence, Sourya laisse éteindre le feu du foyer et va demander de quoi le rallumer à une vieille Rakshas qui habite non loin de là avec son fils.

L’ogresse se dit que Sourya serait un morceau bien succulent et, comme son fils est sorti, elle tâche de la retenir le plus qu’elle peut. Elle consent à lui donner du feu, à la condition que Sourya pilera son riz, moudra son blé, balayera sa hutte et ira lui quérir de l’eau. Cela fait, elle s’exécute ; mais elle met dans la main de la naïve enfant une poignée de grains et lui recommande de les semer sur la route.

La fillette obéit, le fils de la Rakshas revient et, sur les indications de sa mère, va grimper à l’arbre de Sourya. Ne parvenant pas à se faire ouvrir la porte, il la secoue violemment et brise une de ses griffes qui reste accrochée dans le bois.

Le lendemain, en ouvrant la porte, Sourya s’enfonce la griffe venimeuse dans la main et tombe évanouie. Les deux aigles reparaissent, la croient morte, mettent le diamant à son doigt et, ne pouvant supporter sa vue, s’envolent pour ne plus revenir.

Passe un chasseur, lequel est un puissant rajah. Il remarque la maisonnette et fait grimper à l’arbre un serviteur qui descend la jeune fille évanouie. Le rajah s’éprend d’elle, découvre la griffe et l’ôte. Sourya s’éveille et épouse le rajah ; mais, comme il a déjà une femme, celle-ci devient jalouse et jette sa rivale dans une pièce d’eau. Sourya se noie et, à l’endroit où son corps a disparu, s’élève tout à coup un héliotrope. La jalouse ordonne qu’on brûle la fleur ; de ses cendres sort un superbe manguier, qui porte bientôt une mangue si belle qu’on la conserve pour le prince.

Un jour, en revenant du bazar, son lait vendu et ses cruches vides, la mère de Sourya-Bai se repose et s’endort sous le manguier. À son réveil elle trouve la merveilleuse mangue dans une de ses cruches et l’emporte. De retour chez elle, au lieu de la mangue, elle voit dans la cruche une jeune femme au visage éblouissant. La mère et la fille se reconnaissent, le rajah arrive et, ravi de joie, emmène triomphalement son épouse dans son palais.

C’est notre conte de la Belle au bois dormant, mais enjolivé par l’imagination indienne de circonstances bizarres qui lui ôtent la dose de vraisemblance qu’exige l’esprit français. Ces aigles nourriciers, cette maisonnette juchée au haut d’un arbre, cette métamorphose de l’héroïne en fleur et en fruit rendent l’histoire autrement fantastique que celle de notre belle dormeuse, et même que Peau d’Ane qui, de l’aveu de Perrault, « est difficile à croire ».

Vous retrouverez cette fantasmagorie dans Blanche-Neige, une autre Belle au bois dormant, qu’en leur recueil des Contes allemands du temps passé, MM. Félix Franck et E. Asleben ont traduite des frères Grimm. Ce récit est trop connu pour que nous en donnions une analyse ; il ressemble d’ailleurs singulièrement à Sourya-Rai ; les personnages et les moyens diffèrent, la marche est identique : ainsi les aigles sont remplacés par des nains mystérieux, la vieille ogresse par une marâtre, l’ongle venimeux par un peigne empoisonné, mais ces éléments sont mis en œuvre de la même façon et concourent au même but. Remarquons que l’imagination germanique les a teints de couleurs plus sombres.

Blanche-Neige ne se change pas en fleur, elle est placée par les nains dans un cercueil de verre et déposée au sommet d’une montagne ou le hibou, le corbeau et la colombe viennent la pleurer. Pour punir la marâtre on la chausse de pantoufles de fer rougies au feu, puis on la fait danser jusqu’à ce qu’elle ait les pieds complètement grillés et qu’elle tombe roide morte [2].

Tout ce fantastique se débrouille et s’éclaircit sous l’influence de la raison française et de la grâce italienne. En 1286, si l’on en croit l’Histoire littéraire de la France (t. XXIV, p. 431-432), un abbé de la Grande-Bretagne découvrit, dans le vieux mur d’une tourelle en ruines, une cassette contenant un livre grec et une couronne. La couronne fut portée au roi Edouard, le livre au comte Guillaume de Hainaut, qui le fit traduire en latin. De cette traduction latine une main inconnue a tiré notre Roman de Perceforest, où sont fondus une foule de contes, entre autres celui de la Rose qui, venant du lotus rouge du Vrihat-Kathra, a fourni la coupe dénonciatrice de l’Arioste et de La Fontaine, et celui de la Belle Zellandine, qui n’est autre que la Belle au bois dormant.

Dans le troisième volume des Anciennes croniques d’Angleterre, faits et gestes du roy Perceforest et des chevaliers du franc palais (chap. XLVI et suiv.), il est raconté comment Zéphyr, sous la forme d’un oisel, offre à Troylus de le transporter en la tour où la belle Zellandine dort d’un sommeil enchanté, « à la condition que, quand il y sera, il se gouvernera par les consaulx de la déesse Vénus ».

Le chevalier accepte et, par ce véhicule qui jadis porta Psyché dans le palais de l’Amour, il parvient sans échelle à la chambre de la belle Zellandine. Il voit « en l’un des costez l’aornement d’un lict moult riche et noble comment se ce fût d’une royne, car le ciel et les courtines estoient plus blanches que neige. » Il hésite longtemps à s’approcher, « comme fait le vray amy qui doit estre hardy en ses pensées et couard en ses faicts ». Il essaye ensuite de réveiller la jeune fille ; enfin, vaincu par les charmes de « la pucelle, qui dormoit belle comme une déesse, tendre et vermeille comme une rose et de chair blanche comme la fleur de lys, » il lui adresse un long discours pour lui demander pardon de la liberté grande et, tout dolent, se décide à suivre les « consaulx » de Vénus.

Il y met tant de conscience que Zéphyr est forcé de venir l’arrêter et de l’emmener par le même chemin. Et cependant le « torchis » que Troylus a allumé pour y mieux voir, attire l’attention du roi qui accourt à la chambre avec sa sœur. En apercevant un chevalier qui sort par la fenêtre, « monté sur un oysel grand à merveille, » le monarque se figure que c’est Mars, le dieu des batailles, « duquel lignaigne il est extraict, » qui a rendu visite à sa fille.

Neuf mois après, Zellandine, qui dort toujours, met au monde « ung très-beau filz ». La tante survient et voit que le nouveau-né, cherchant le sein de sa mère, saisit le « doy, qu’il commence à succer très-fort. Et tant il sucça qu’il se print à toussir ». La damoyselle s’éveille, apprend ce qui est arrivé et se désole. La tante, pour la conforter, reprend l’histoire de plus haut et lui raconte comment « elle a moult bien passé l’indignation de la déesse des destinées qui fust la tierce à sa naissance, et si doulcement qu’elle en doit estre joyeuse à merveille ».

« Sachez donc, ma niepce, que, au jour que vostre mère se délivra de vous, elle me commanda que je appointasse la chambre des trois déesses qui viennent à l’enfanter des dames. Si appointay la chambre le plus honorablement que je peuz, car je mis la table et la garnis de boire et de manger, comme il appartenoit, en mettant dessus la place de chascune déesse ung plat estoffé de pain et de vin, puis cloys la chambre et m’en vins ; mais je me tins à l’huys pour escouter se je ne pourroys ouyr ce que les déesses diroient.

« Lors vinrent les trois déesses, Lucina, Thémis et la belle Vénus, qui entra la dernière, puis se séirent à table pour manger ; mais il en print si mal à Thémis qu’elle n’eut point de coutel et fut pour ce qu’il estoit cheu soubs la table, pourquoy elle fist pas si bonne chère que les autres ; mais, quand elles eurent mangé, adonc dist Lucina :

« — Dames, nous avons cy bien été receues et pour ce ai-je faict naistre cest enfant à tous ses membres sains et entiers et en poinct de croître, s’il est bien gardé. Or tient à vous, dame Thémis, qui estes déesse des destinées.

« — Certes, dames, dist Thémis, c’est raison, mais come celle qui n’ay point eu de coustellerie, luy donne telle destinée que du premier fillet de lin qu’elle traira de sa quenoille, il luy entrera une areste au doy, en telle manière qu’elle s’endormira à coup et ne s’esveillera jusques à tant qu’elle sera succée hors.

« — Quand la déesse Vénus ouyt ce que sa compaigne avoit destiné à la créature, elle dist :

« — Dame, vous estes troublée, ce poise moy, mais par mon art je feray tant que l’areste sera succée dehors et amenderay tout.

« A tant elles se départirent si à coup que je ne sceuz qu’elles devindrent. »

L’auteur accommode évidemment la suite de l’histoire aux nécessités de son roman. Un oysel de merveilleuse figure, « car de la poictrine en amont il avoit forme de femme », entre par la fenêtre, prend l’enfant entre ses bras et s’envole. Zellandine en « démène grand dueil, mais le roy en a telle joye qu’il en faist une fête qui dure huyt jours, en louant les dieux qui si bien lui avoient guéry sa fille ». Plus tard, par le moyen d’un anneau que Troylus lui a mis au doigt pendant qu’elle dormait, Zellandine reconnaît que le dieu Mars n’est autre que son amant et elle l’épouse, comme de raison.

Remarquons en passant que Thémis, la mère des Parques, « la déesse des destinées », ainsi que l’appelle le vieux conteur, semble confirmer l’opinion, généralement accréditée, que les fées (fata, fatuæ) tirent leur nom de cet antique Fatum, qui est un des principaux agents de la tragédie grecque.

Outre Blanche-Neige, qui ne ressemble que par le fond au conte de Perrault, il existe dans le recueil des frères Grimm un récit qui le reproduit de point en point, avec cette seule différence qu’il finit au moment où le jeune prince éveille la princesse. M. Édélestand du Méril en conclurait volontiers que la tradition est d’origine allemande : il se fonde sur ce que Dornrose, littéralement Rose d’épine, le nom de l’héroïne, se dit aussi en allemand Schlafrose, Rose dormante. Mais ne pourrait-on pas soutenir aussi bien que le nom de Schlafrose a été donné à l’églantine à cause de la tradition ?

Il allègue de plus la légende de Sigurd et de la valkyrie Brynhild ; mais les critiques les plus compétents, Grimm et Lachmann en tête, ne s’accordent-ils point à reconnaître, dans la tradition épique qui concerne Siegfrid ou Sigurd, une saga franque qui doit remonter à l’époque où les Francs Saliens étaient établis sur les côtes de la mer du Nord ? Quoique les Niebelungen aient été remis en lumière par les Allemands, ne pouvons-nous pas, comme l’a fort bien dit M. Beauvois, relever la statue de Sigurd pour faire pendant à celle de Vercingétorix ? Enfin la présence de la Belle au bois dormant dans le vieux Roman de Perceforest n’achève-t-elle point d’infirmer l’opinion du savant mythologue ?

Nous donnons ci-après en entier Rose des bois, des frères Grimm, et le Soleil, la Lune et Thalie, du Pentamerone, afin que le lecteur puisse les comparer avec le conte de Perrault. Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire, le récit français est d’allure moins vive, mais il renferme de si gracieux détails qu’on ne songe pas à s’en plaindre.

Le rôle de la bonne fée y est mieux accusé que dans le conte allemand ; elle se cache derrière la tapisserie pour parler la dernière, et, plus tard, on la voit à l’œuvre, frappant de sa baguette tout ce qui est dans le château, afin que la princesse, comme une dauphine du royaume des fées, trouve, en s’éveillant, sa maison autour d’elle. Il n’est pas besoin pour rompre le charme que le prince, ainsi que dans la version allemande, dépose un baiser sur son doux visage : il suffit qu’il se mette à genoux devant elle. Nous sommes bien loin de la brutalité du Roman de Perceforest, — que nous retrouverons d’ailleurs dans le Pentamerone. Ce passage licencieux est devenu d’une délicatesse exquise, et rien n’est joli comme le mot de la princesse : « Est-ce vous, mon prince ? Vous vous êtes bien fait attendre ! »

La version française est plus élégante, la version allemande plus rustique. Celle-ci nous montre le cuisinier dormant la main levée sur le marmiton et, à son réveil, pinçant l’oreille du petit drôle qui jette un cri[3]. C’est la gaieté germanique, celle qui excite le gros rire. Avec le nez bourgeonné et la face vermeille des suisses, l’esprit français se contente de nous faire sourire en mêlant à la féerie une pointe d’actualité et de vraisemblance malicieuse. De plus, il n’insiste pas et, quand l’héroïne est réveillée, il se garde bien de décrire par le menu le réveil des autres personnages.

Ce tableau du sommeil léthargique paraît avoir frappé les esprits du Nord. Nous le retrouvons dans un récit intitulé le Tapis volant, le bonnet invisible, la bague aurifère et le bâton assommeur, qu’en ses Contes des paysans et des pâtres slaves (Hachette, 1864), M. Alexandre Chodzko a traduit de Glinski. Ce récit, puisé dans les traditions orales des villageois ruthènes du district lithuanien de Novogrodek, pays natal de Mickiewicz, nous présente, non pas un château, mais tout un pays plongé par une punition céleste dans un profond sommeil.

Avec cette imagination slave qui aime le gigantesque et le démesuré, le conteur nous peint, sur la surface entière du royaume, « le laboureur tenant en l’air son fouet dont il allait frapper les bœufs ; les moissonneurs avec leurs faucilles surpris dans leur travail ; les pâtres à côté de leurs troupeaux endormis à mi-chemin ; le chasseur avec la poudre enflammée encore sur le bassinet ; les oiseaux suspendus dans leur vol, les animaux arrêtés dans leur course, les eaux assoupies dans leur cours, le vent solidifié en plein souffle… Pas un son, pas un bruit, fût-ce le plus léger ; aucune voix, aucun mouvement. Partout le calme plat, le sommeil, la mort… » Le tableau va ainsi s’assombrissant, et, quand tout renaît au son de la guzla autophone, on songe involontairement à l’île des paroles dégelées où Rabelais conduit son Pantagruel.

C’est sur le gracieux effet du château qui s’éveille, que Rose des bois, la Belle au bois dormant de Grimm, laisse le lecteur, et il semble en réalité que l’histoire doive se terminer au moment où le jeune prince vient rompre le charme. J’ai cru longtemps que Perrault avait composé son récit avec deux traditions différentes mal soudées, et je ne comprenais pas comment il avait pu superposer cette abominable aventure d’ogresse à celle de ses légendes qui ravit le mieux l’imagination.

Le conte du Pentamerone, où manque le tableau du château dormant, mais où le festin des Atrides tient lieu du repas de l’ogresse, m’a donné la clef de ce mystère. Le prince qui réveille la belle est marié, il retourne souvent la voir ; la reine découvre la cause de ses trop fréquentes absences, et sa jalousie explique la barbarie dont elle use envers la malheureuse et ses enfants. C’est ainsi que Junon persécutait Latone, mère d’Apollon et de Diane — du Soleil et de la Lune[4].

En prenant pour héros un bel adolescent au lieu d’un homme marié, le conte français s’est épuré et idéalisé, mais en même temps il s’est disloqué : comme on dit en argot littéraire, il ne tient plus. Perrault aurait pu pallier ce défaut en préparant au début le rôle de son odieuse belle-mère. Il ne l’a pas fait : nouvelle preuve que, s’il en modifiait la forme, il ne touchait guère au fond même des récits que lui fournissait la tradition.

La Belle au bois dormant parut sans nom d’auteur dans le recueil de Moëtjens, une année avant d’être mise en volume. Dans l’intervalle, Perrault y fit de nombreuses corrections qu’on trouvera parmi les notes et variantes de l’excellente édition de M. André Lefèvre. Il a notamment retranché deux morceaux : l’un qui exprime les sentiments de la princesse au moment où le prince vient de la réveiller ; l’autre où elle fait ses doléances, quand on va la jeter dans la cuve aux serpents. Débarrassée de ces longueurs, la Belle au bois dormant est par la forme, sinon tout à fait par le fond, un véritable chef-d’œuvre.


  1. . M. Loys Brueyre cite d’autres exemples. Voir dans ses Contes populaires de la Grande-Bretagne les traditions intitulées la Princesse grecque et le jeune jardinier. Vieillesse d’Oisin, l’Enchantement du comte Gérald, Musique du ciel, les Escaliers du géant Mac-Mahon.
  2. Bidasari, le curieux poème malais que M. Louis de Backer a traduit d’après la version néerlandaise de Van Hœuvell (E. Pion, 1875), nous paraît être un long développement de la vieille tradition de Blanche-Neige.
  3. Si Gustave Doré avait connu la version allemande, où les mouches dorment le long du mur, il ne nous eût pas fait voir, par une singulière inadvertance, les araignées filant leur toile dans le palais endormi ; de même, s’il avait lu la version en vers de Peau d’Ane, il aurait laissé de côté le vieux druide de la traduction en prose, qui ne détonne pas moins dans un conte de fées que le casuiste auquel le traducteur l’a substitué. Ajoutons bien vite que, malgré ces légères taches, le Perrault illustré est un des plus beaux livres qui soient sortis du merveilleux crayon de Gustave Doré.
  4. Sous ce titre, Suli, Perna e Anna, le Soleil, la Perle et Anna, le recueil des Contes siciliens, de M. G. Pitre (Palerme, 1875), contient une Belle au bois dormant d’arrangement assez médiocre, qui ressemble en général à celle du Pentamerone avec cette différence que, comme chez Perrault, le rôle de l’épouse y est joué par la mère du prince.