Les Contes de ma mère l’Oye avant Perrault/La Marquise de Salusses ou la Patience de Griselidis

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La Marquise de Salusses ou la Patience de Griselidis


Quoi qu’en ait dit M. Edélestand du Méril dans son article sur les Contes des frères Grimm (Revue Germanique, t. IV, p. 60 et suiv.), il ne semble pas que l’aimable Griselidis soit fondé sur « une histoire réelles[1].  »

Le premier germe connu de la fameuse légende se trouve dans le Mahâbhârata (i, 3888-3965), gigantesque épopée indienne, composée de 110,000 distiques ou slokas. Voici comment M. Angelo de Gubernatis résume cette fable dans sa Mythologie zologique[2], un des ouvrages les plus considérables qu’on ait écrits sur les contes envisagés au point de vue mythique.

« Le sage et brillant Çântanu vient chasser sur les bords de la Gangâ et y rencontre une nymphe charmante dont il tombe amoureux. La nymphe consent à rester avec lui à la condition qu’il ne lui dira rien de désagréable, quoi qu’elle puisse faire ; le roi, tout à son amour, prend ce grave engagement. Ils passent ensemble des jours heureux, car le roi cède à la nymphe en toutes choses. Cependant huit fils leur sont nés et la nymphe en a déjà jeté sept dans la rivière sans que le roi, bien que pénétré intérieurement de chagrin, ait osé lui présenter la moindre objection. Lorsqu’elle est sur le point de se défaire du dernier, il la supplie de l’épargner et de lui révéler son nom. La nymphe alors lui avoue qu’elle est la Gangâ elle-même sous figure de femme et que ses huit fils sont des incarnations des huit dieux Vasus qu’elle précipite dans le fleuve pour les délivrer de la malédiction qui leur a valu la forme humaine. »

Nous trouverons, ajoute M. de Gubernatis, un fond légendaire analogue dans plusieurs contes populaires de l’Europe, avec cette différence qu’ici c’est généralement le mari qui abandonne son indiscrète compagne. Pourtant, la tradition indienne nous offre aussi un exemple d’un mari délaissant sa femme dans la personne de Garatkaru, qui épouse la sœur du roi des serpents, à la condition qu’elle ne fera jamais rien qui lui déplaise. Un jour, le sage est endormi ; le soir arrive, il faut qu’on le réveille pour qu’il puisse réciter ses prières. S’il ne les récite pas, il manquera à son devoir et sa femme aura eu tort de ne pas l’avertir. Si elle le réveille, il entrera en fureur. Que faire ? Elle prend le dernier parti. Le sage est réveillé, mais il devient furieux et abandonne sa femme, bien qu’elle lui ait donné un fils. (Mbh., i, 1870-1911.)

Plus loin[3], M. de Gubernatis rapporte l’histoire elle-même de Griselidis d’après un conte populaire russe tiré du recueil d’Afanassief (Narodnija ruskija Skaski, liv. V, histoire 29. Moscou, 1860-1861). Je ne reproduirai pas ce résumé qui, à part de très-légères variantes, semble être celui du conte de Boccace.

Je ne donnerai pas davantage le conte de Boccace : il est trop connu ; ni la traduction libre de Pétrarque, qui le suit pas à pas et le gâte quelque-fois en l’amplifiant ; ni le conte que Chaucer, de son propre aveu, a imité de Pétrarque, ni aucune des nombreuses versions françaises qui parurent au xive siècle, ni la traduction avec changements et augmentations de Mlle de Montmartin (1749), ni la version déclamatoire de Legrand d’Aussy (1779), ni enfin la médiocre imitation de Boccace qu’Imbert a insérée à la fin de son Recueil d’anciens fabliaux (1788).

C’est dans le Décaméron qu’il faut lire la touchante histoire de Griselidis. La naïveté et la prestesse du récit, malgré la tournure cicéronienne de la phrase, plaident pour ceux qui prétendent que l’admirable conteur est né à Paris d’une mère française. Il a évidemment du sang gaulois dans les veines : s’il n’a pas pris, comme on l’a supposé, le sujet de Griselidis dans nos vieux fabliaux[4], de bonne heure il s’est nourri de leur substance et y a probablement puisé la matière de plusieurs autres récits.

À côté de cette narration sobre, élégante et qui n’en a pas moins conservé l’accent du conte populaire, la versification de Perrault est bien lourde et embarrassée. Une rapide comparaison entre les deux versions fera mieux ressortir la supériorité du conteur du xive siècle sur celui du xviie.

Et d’abord Perrault ne donne pas, comme Boccace, pour titre à son historiette ce simple mot : Griselidis, qui la résume si bien. Il préfère l’intituler la Marquise de Salusses, ce qui est plus noble, et il ajoute en sous-titre ou la Patience de Griselidis. Il avait même dans sa première édition changé Griselidis en Griselde, et sa principale raison était que le nom de Griselidis lui avait paru « s’être un peu sali dans les mains du peuple. » Ce n’est point d’ailleurs un conte qu’il entend écrire, mais une nouvelle, c’est-à-dire, comme lui-même l’explique dans la préface des contes en vers, « un récit de choses qui peuvent être arrivées et qui n’ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. » Il ira même, dans l’Envoi de Griselidis, jusqu’à se faire dire par un interlocuteur bénévole : « Quoique vous lui donniez le titre de nouvelle, votre ouvrage est un véritable poëme. »

C’est cette malheureuse prétention à ériger en poème un simple conte qui a tout gâté ; c’est elle qui a poussé Perrault à prodiguer des ornements inutiles et même nuisibles et à vouloir expliquer ce qu’il fallait présenter tout bonnement comme inexplicable.

Nous avons vu dans l’Introduction le début sonore et emphatique du récit. Appliquant toujours sérieusement le procédé dont La Fontaine use en souriant pour relever sa matière, Perrault fait de son marquis un prince accompli,

Comblé de tous les dons et du corps et de l’âme,


et il ne s’aperçoit pas qu’il rend ainsi tout à fait invraisemblable le rôle odieux du personnage.

Boccace, plus adroit, se garde bien de vanter son héros. Loin de là, pour amoindrir l’effet que produira sa sottise, il a soin de prévenir tout de suite le lecteur : « Ne vous attendez pas, dit-il, à des actions grandes et généreuses de sa part, vous n’en verrez que de folles et de brutales, quoique la fin en fût bonne : mais je ne conseille à personne de l’imiter. »

Dans la nouvelle de Perrault, après avoir répondu ironiquement à la harangue de ses sujets qui le pressent de se marier, le prince part pour la chasse : description de la chasse. Il s’égare dans les grands bois : description des bois. Il rencontre une jeune et aimable bergère : description de la bergère. À la vue de tant d’appas, il tombe amoureux comme un jouvenceau, ce prince que « le fréquent usage du monde » a rendu sceptique et qui a déclaré tout à l’heure qu’à son sens

L’hymen est une affaire
Où plus l’homme est prudent, plus il est empêché.

Craintif, interdit, tremblant, il ose à peine adresser la parole à la bergerette, et il finit par lui tourner un madrigal que ne désavouerait pas M. de Benserade. « Touché d’une vive douleur, » il s’éloigne ensuite et « le souvenir de sa tendre aventure avec plaisir le conduit chez lui. » Il retourne à la chasse, s’égare à dessein et

…..malgré les traverses
De cent routes diverses,
De sa jeune bergère il trouve le séjour.

Il apprend son nom et qu’elle vit avec son père du lait de ses brebis. Plus il la voit, plus il s’enflamme ; bref, il assemble son conseil…

Tout cela fait un total d’environ cent cinquante vers. Ces détails oiseux, — attendu que là n’est pas le cœur du récit, — et nuisibles, — attendu qu’ils préparent fort mal les « folles et brutales actions » du héros, Boccace s’est bien gardé de nous les donner, et savez-vous en combien de lignes il expose son sujet ? Dans les sept lignes qui suivent et qui sont en parfait accord avec le caractère et la position du marquis :

« Depuis quelque temps le marquis avait été touché de la conduite et de la beauté d’une jeune fille qui habitait un village voisin de son château. Il imagina qu’elle ferait, son affaire, et, sans y réfléchir davantage, il se décida à l’épouser. Il fit venir le père et lui communiqua son dessein. Le marquis fit ensuite assembler son conseil… »

Les sept lignes sont d’un maître et les cent cinquante vers d’un écolier.

Il me paraît inutile de poursuivre point par point cette comparaison. Il suffira de noter les traits principaux que dans son amplification Perrault a négligés ou modifiés pour ennoblir sa matière.

Chez Boccace le marquis rencontre Griselidis au moment où elle vient de chercher de l’eau ; chez Perrault ce détail rustique a disparu comme trop commun. Dans Boccace le marquis la fait « dépouiller nue » et la revêt ensuite de superbes habillements. Dans Perrault

Il porte la bergère à souffrir qu’on la pare

Des ornements qu’on donne aux épouses des rois.

Boccace donne à Griselidis deux enfants, une fille et un garçon, que son mari lui enlève successivement. Perrault supprime le garçon, mais il le remplace par un jeune seigneur qui vient voir la fillette à son couvent ; au moment le plus pathétique de la narration, il s’embarrasse des amours de ces adolescents qu’on ne connaît pas et à qui on ne porte aucun intérêt.

Enfin, pour mettre sous les yeux de la façon la plus frappante le dévouement, l’abnégation et l’obéissance de la malheureuse créature, Boccace, d’accord sans doute avec la légende populaire, raconte que le marquis veut la renvoyer chez son père « avec ce qu’elle lui a apporté en mariage, » c’est-à-dire complètement nue. Griselidis alors demande qu’en échange de sa virginité, il lui accorde du moins une chemise[5].

Perrault recule devant ce détail pittoresque, et il le remplace par ces quatre vers qui ne choquent pas la bienséance :

Il faut, dit-il, vous retirer
Sous votre toit de chaume et de fougère,
Après avoir repris vos habits de bergère,
Que je vous ai fait préparer.

L’idée de renvoyer sa femme nue était pourtant bien dans le caractère du rude baron féodal, qui semble prendre plaisir à la torturer. Les adoucissements de Perrault vont juste contre l’effet qu’il veut produire et ne font que rendre plus invraisemblable la conduite de son héros.

Bien d’autres critiques furent adressées à l’auteur lorsque parut Griselidis. Aussi écrivit-il à un de ses amis, en lui envoyant son poëme : « Si je m’étois rendu à tous les différents avis qui m’ont été donnés sur l’ouvrage que je vous envoie, il n’y seroit rien demeuré que le conte tout sec et tout uni ; et, en ce cas, j’aurois mieux fait de n’y pas toucher et de le laisser dans son papier bleu, où il est depuis tant d’années. »

C’était, en effet, ce qu’il y avait de mieux à faire ; car depuis un siècle et demi le conte « tout sec et tout uni » était aussi dans la traduction d’Antoine Le Maçon, lequel mit le Décaméron en français par ordre de la reine de Navarre, l’illustre auteur de l’Heptaméron[6].

L’auteur anonyme de la Lettre à Mlle ***, imprimée dans le recueil de Moëtjens, ne ménage pas non plus ses critiques à Griselidis, mais en général elles s’attaquent à de menus détails de style et sont trop longuement développées. C’est ainsi qu’il commence par blâmer Perrault d’avoir, en disant tour à tour les dieux et la Providence, mêlé maladroitement la mythologie et le christianisme.

À propos de cette discussion, qui tient une dizaine de pages, faisons remarquer avec Michelet qu’à travers tant d’épreuves Griselidis ne semble pas dans Boccace avoir l’appui de la dévotion ni celui d’un autre amour. Elle est bien fidèle, chaste, pure, et il ne lui vient pas à l’esprit de se consoler en aimant ailleurs.

Le type de Griselidis paraît avoir été inconnu de l’antiquité, et la résignation chrétienne a certainement contribué en grande partie à le former ; mais Boccace a évité avec raison de lui donner l’auréole de la sainteté. Il ne cherche pas, comme Perrault, à « rendre croyable la patience de son héroïne en lui faisant regarder les mauvais traitements de son époux comme venant de la main de Dieu. » Selon l’heureuse expression de M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique, Griselidis est une sainte qui a pris son mari pour Dieu. » Là est son originalité et sa marque distinctive.

Où le critique anonyme rencontre tout à fait juste, c’est lorsqu’il montre combien Perrault, toujours préoccupé de la vraisemblance, s’embrouille dans les explications qu’il accumule pour motiver la conduite du marquis. Boccace, mieux avisé et plus voisin de la tradition populaire, se contente de dire : « Par une folie qu’on ne conçoit pas, il lui vint en tête de vouloir, par les moyens les plus durs et les plus cruels, éprouver la patience de sa femme. »

Une fois sortie du Mahâbhârata, la légende est devenue aux mains du peuple un conte comme bien d’autres, où un prince pose ses conditions à la jeune fille qui aspire à l’épouser. Dans l’article dont il est question plus haut, M. Edélestand du Méril en cite quatre ou cinq de cette espèce. En voici un que j’emprunte, pour sa brièveté, aux Contes populaires de la Grande-Bretagne, par M. Loys Brueyre :

« Dans une légende irlandaise de Kennedy, la Pauvre fille qui devient reine, un roi consent à épouser une pauvre paysanne, si elle vient le trouver le lendemain « sans être habillée, ni nue, ni en voiture, ni à dos d’animal, ni à pied, ni portée d’aucune façon. » Elle résout la question en s’enveloppant d’un filet de pêcheur qu’elle attache à la queue d’un âne, et elle arrive ainsi chez le roi, sans être habillée, ni nue, ni portée, ni à cheval, ni à pied, mais traînée dans le filet. » Le roi, enchanté, l’épouse[7].

Un jour, après une discussion, il ordonne à sa femme de retourner dans la cabane où il l’a prise. Elle lui demande seulement d’emporter ce quelle a de plus précieux. Le roi ayant consenti, elle lui donne une boisson soporifique et le fait transporter dans la cabane de son père. Le lendemain, le roi s’éveille, tout étonné de se voir en tel endroit. Alors la reine lui saute au cou et lui dit : « Ne m’avez-vous pas permis d’emporter ce que j’avais de plus précieux ? »

Ici, c’est l’esprit qu’on met en jeu ; dans Griselidis, c’est le cœur. Au lieu d’une épreuve intellectuelle avant le mariage, nous avons après des épreuves morales. Dans les deux cas, le caractère du mari est imposé par l’essence même du sujet. Fantasque d’un côté, barbare de l’autre, il faut le subir sans chercher à l’expliquer [8].

On a pourtant inventé un moyen, de le rendre moins odieux et plus facile à comprendre. Depuis le mystère qu’un anonyme a composé en 1395 sous le titre d’Histoire de Griselidis, cette charmante donnée a souvent été portée sur le théâtre ; jamais d’une façon aussi ingénieuse qu’en un drame que M. Munck Bellinghausen a fait jouer à Vienne en 1834.

La Griselidis allemande est devenue la femme de Percival, un chevalier de la Table-Ronde qui, ayant aimé la reine Ginevra, l’a quittée parce qu’il la trouvait trop coquette et trop orgueilleuse. Un jour que celle-ci le raille de ce qu’il a épousé la fille d’un charbonnier, il répond que, si la vertu réglait les rangs en ce monde, Griselidis serait sur le trône et la reine à ses pieds. Ginevra propose les trois épreuves légendaires et déclare que, si Griselidis y résiste, elle s’agenouillera devant la paysanne.

Percival a l’âme déchirée par les tortures qu’il inflige à sa femme, mais il a engagé son honneur, il veut que Griselidis voie la reine à ses pieds et croit que le triomphe la dédommagera de ses souffrances.

Griselidis sort victorieuse de la lutte, et alors arrive un dénoûment fort original. On avoue à la pauvre femme que tout ce qui s’est passé n’est qu’un jeu, le résultat d’une gageure. Griselidis se réveille comme d’un rêve, fond en larmes et s’écrie :

— Un jeu ! un jeu ! et moi donc ? Ah ! ce jeu-là m’a coûté bien des larmes !

Convaincue que Percival ne l’a jamais aimée, elle lui déclare qu’elle ne peut plus vivre avec lui, et, malgré les supplications et les ordres de son époux, elle reprend le chemin de sa cabane.

Ce dénoûment inflige au mari la punition que méritent ses brutalités, mais comme il atteint du même coup l’innocente Griselidis, il convient plutôt à un roman ou même à un drame qu’à un simple conte qui, selon la poétique du genre, doit toujours se terminer par le bonheur des personnages auxquels le lecteur s’est intéressé.

Il a un tort plus grave, celui de forcer la douce, la patiente, la résignée Griselidis à démentir son caractère. Ce n’est pas parce qu’elle se croit aimée de son époux que la pauvre paysanne supporte si patiemment toutes les tortures et toutes les avanies, c’est parce qu’elle a promis d’obéir sans se plaindre, que d’ailleurs elle est née serve et que l’obéissance est dans sa nature aussi bien que dans sa condition. Une femme qui abandonne son mari sous prétexte qu’il ne l’aime pas, ne se laisserait point enlever ses enfants et renvoyer nue chez son père. Tant d’énergie et un si grand respect de soi-même cadrent mal avec tant d’abnégation et tant d’humilité. Le drame allemand a donc faussé le caractère de l’héroïne, et la Griselidis de Boccace reste la vraie Griselidis.


  1. Dans les Prolégomènes de son Histoire de la poésie Scandinave, M. du Méril invoque l’autorité de Ph. Foresti et de Jean Bouchet (Annales d’Aquitaine, 1, 3). Nous n’avons rien trouvé concernant Griselidis dans les Annales d’Aquitaine. Peut-être M. Du Méril a-t-il confondu Bouchet avec Noguier, qu’indique le passage suivant de Legrand d’Aussy (Fabliaux, t. II, édit. Renouard. Paris, 1829) : « Noguier (Histoire de Toulouse, p. 167) prétend que Griselidis n’est point un nom imaginaire, et que ce phénix des femmes a existé vers l’an 1003. Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi son histoire comme véritable. » Noguier et Foresti sont complètement dépourvus d’autorité, et cette opinion est celle de la Biographie Didot. Dans son Histoire tolosaine (in-f°, 1559), Noguier a reproduit servilement tous les contes que ses devanciers avaient empruntés à des traditions populaires. Les anecdotes merveilleuses qui précèdent et qui suivent les quatre lignes qu’il a consacrées à Griselidis sont d’une absurdité choquante. Quant à Foresti, dans son De Claris mulieribus christianis commentarius (Ferrare, in-f°, 1497), la biographie de Griselidis vient immédiatement après celle de la fausse papesse Jeanne. Son ouvrage contient de plus les histoires de Minerve, Junon, Diane, Cérès, etc., etc., qui sont sans doute « véritables » au même titre que celle de la marquise de Salusses. Il ajoute, du reste, dans son Supplément des Chroniques (Venise, 1483) : « L’histoire de Griselidis étant digne de servir d’exemple, comme je la trouve écrite dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l’insérer dans cet ouvrage. » Le père Foresti n’a donc pas ici d’autre garant que Pétrarque ; or, comme le fait très-bien remarquer Ginguené (Histoire littéraire de l’Italie, t. III), Pétrarque donne à entendre que Boccace a pris dans les traditions orales ce sujet qui était populaire en Italie. Voici, en efiet, ce qu’il dit dans sa lettre à Boccace : « J’ai cru que cette histoire pourrait plaire à ceux mêmes qui ne savent pas notre langue, puisque l’ayant entendu raconter depuis bien des années, elle m’avait toujours plu, et qu’elle vous avait fait tant de plaisir à vous-mrême, que vous ne l’avez pas jugée indigne d’être écrite par vous en langue vulgaire, et d’être mise à la fin de votre ouvrage, où les règles de l’art enseignent qu’il faut placer ce qu’on a de plus fort. »
  2. i. T. I, p. 74.
  3. i. T. I, p. 226.
  4. i. Legrand d’Aussy a cité le Parement des Dames. Cet ouvrage est d’Olivier de la Marche, né cinquante ans après la mort de Boccace. Dans le quinzième chapitre se trouve en prose l’histoire abrégée de Griselidis, et elle semble imitée du Décaméron. On a signalé aussi le Lai du Frêne, de Marie de France. L’héroïne s’y conduit comme Griselidis, et, sans montrer son chagrin, prépare soigneusement tout ce qu’il faut pour le mariage qui doit la chasser du château, mais ce n’est qu’une concubine. La situation n’est certes pas la même, et d’ailleurs elle n’est guère qu’indiquée. Il n’y a là qu’un des éléments du conte, et un pareil point de départ supposerait chez Boccace un travail de refonte beaucoup plus considérable qu’on n’avait l’habitude de le faire à cette époque.
  5. i. C’est dans les conteurs du xive siècle qu’il faut lire ce passage pour en apprécier toute la grâce naïve : «… Nue vins de chies mon père et nue là retournay se tu ne reputes et tiens chose vil et mal gracieuse, comme je crois que tu feroies, que ce ventre-cy qui a porté les enfants que tu as engendrez soit veu nuz ou descouvert au peuple ; pour la quelle chose se il te plaist et non autrement, je te supplie que, ou prix et pour la virginité que je apportay avec toi, la quelle je n’emporte mie, laisse-moi une des chemises que je avoie quand j’estoie appellée ta femme. » Lors ploura forment de pitié le marquis, si que à paine contenir se povoit ; et ainsi, en tournant son visage en pleur tout troublé, à paine puet dire mot. « Doncques te demeure, dist-il, celle que tu as vestue. » « Et ainsi se parti celle sans plourer, et devant chacun se devest, et seulement retint la chemise que vestue avoit, et la teste découverte s’en va et en cet estât la virent plusieurs gens plourans et maudissans fortune ; et elle seule ne plou-roit point, ne ne disoit mot. Et ainsi se retourne en l’ostel de son père, et ly bons homs son père qui adès avoit le mariage suspet, ne oncques n’en avoit esté seur, ains doubtoit touziours que autre chose n’en avenist, vient à l’encontre des gens à cheval sur son sueil, et de la povre robelète que touziours luy avoit gardée la couvrit à grant mésaise, car la femme estoit devenue grande et embarmé, et la povre robe enrudié et empirée… » (Bibliothèque nationale, Ms 1165.)
  6. i. Le livret de la Bibliothèque bleue procède de la traduction latine de Pétrarque, et non, comme l’a dit Collin de Plancy, de la version française de Le Maçon. Il contient du reste de fort jolies choses. Dans son Histoire des livres populaires, M. Ch. Nisard en donne une édition intitulée le Miroir des Dames ou la patience de Griselidis, autrefois marquise de Salusses, où il est montré la vraie obéissance que les femmes vertueuses doivent à leurs maris. Tours, chez Ch. Placé, in-18 de 14 pages. Ce récit porte le cachet du xviie siècle et doit être celui que Perrault a eu sous les yeux. Bien que trahissant une main peu habile, il n’en est pas moins charmant de naïveté. Nous y avons noté les traits suivants qui peignent tout d’abord les caractères des personnages. Le marquis ne prend pas, comme dans la version de Boccace, la peine de prévenir à l’avance le père de Griselidis. Sûr d’être agréé, il fait dresser la table du festin et part avec ses invités pour chercher la mariée. Il la rencontre devant sa cabane, portant, comme Rébecca, une cruche d’eau sur la tête. Il lui commande de faire venir son père, et, après avoir demandé à celui-ci la main de sa fille, il entre dans la chaumière et dit à Griselidis : « Il faut que tu sois ma femme, n’en es-tu pas bien aise ? » « Elle fut bien surprise de ces paroles, continue le conteur, et de voir de tels hôtes dans sa cabane. Elle répondit : « Monseigneur, je sais bien que je ne suis pas digne d’être la moindre de vos servantes, néanmoins, si c’est votre volonté et celle de mon père, je ne vous dois désobéir en rien. » Et quand le marquis lui a posé ses conditions, elle lui répète encore : « Il me suffit d’être la moindre de vos servantes. Toutefois, puisqu’il plaît à votre grandeur, je prie Dieu que votre volonté soit mon bonheur. » On croit entendre les paroles de la Vierge par excellence à l’ange de l’Annonciation : écce ancilla Domini, fiât mihi secundum verbum tuum, et cette humilité craintive, qui s’effraye d’un destin si éclatant, prépare admirablement le lecteur à trouver toutes naturelles la patience et la soumission que montrera plus tard la pauvre paysanne.
  7. i. Dans les Nibelungen, Ragnar promet d’épouser Krâka si elle se présente à lui sans être nue, ni vêtue, ni repue, ni à jeun, ni seule, ni accompagnée de personne. La prétendue fille de Sigurd et de Brynhild vient enveloppée d’un filet et de sa chevelure, ayant goûté de l’ognon et suivie d’un chien.
  8. i. Comparer aussi Griselidis avec la Pucelle de RoussilIon. Décaméron, 3e journée, 9e nouvelle.