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Les Contes drolatiques/II/Le Succube

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Les Contes drolatiquesGarnier frères (p. 335-413).
MATIÈRES DU SUCCUBE


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    Prologue.
I.   Ce que estoyt d’ung Succube.
II.   Comment feut procédé en l’endroict de cettuy démon femelle.
III.   Ce que feit le Succube pour sugeer l’ame du vieulx iuge, et ce que advint de ceste délectation diabolicque.
IV.   Comment virvoucha si druement la Morisque de la rue Chaulde, que à grant poine feut-elle arse et cuicte vifve à l’encontre de l’enfer.


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LE SUCCUBE
PROLOGUE

Aulcuns du noble pays de Touraine, feablement édifiez de la chaloureuse poursuite que faict l’Autheur des antiquitez, adventures, bons coups et gentillesses de ceste benoiste constrée, cuydant que, pour le seur, il debvoit tout sçavoir, s’enquirent de luy, ains après boire s’entend, s’il avoyt descouvert la raison étymologicque dont toutes les dames de la ville estoyent bien curieuses, et par laquelle une rue de Tours se nommoyt la rue Chaulde. Par luy feut respondu que il s’estomyroyt fort de veoir les anciens habitans avoir mis en oubly le grant numbre de convens sis en ceste rue, où l’aspre continence des moynes et des nonnains avoyt deu faire tant arser les murailles, que aulcunes femmes de bien s’estoyent veues engrossées pour s’y estre pourmenées ung peu trop lentement à la vesprée. Ung hobereau, voulant trencher du sçavant, dit que iadis tous les clappiers de la ville estoyent acculez en ce lieu. Ung aultre se entortilla dedans les menus suffraiges de la science et parla d’or, sans estre comprins, qualifiant les mots, accordant les mélodies de l’anticquaille et nouveautez, congreageant les usaiges, distillant les verbes, alquémisant les languaiges, du depuys le déluge, les Hebrieux, Chaldéans, Ægyptiacques, Grecs, Latins, puis Turnus qui funda Tours ; puis fina le bon homme par dire que Chauld, moins le H et le L, venoyt de Cauda, et que il y avoyt de la queue en ceste affaire ; mais les dames n’y entendirent rien aultre chouse que la fin.

Ung vieil dit que dedans cestuy endroict estoyt iadis une source d’eau thermale, de laquelle avoyt beu son trisayeul. Brief, en moins de temps que une mousche ne auroyt mis à colleter sa voisine, il y eut une pochée d’étymologies où le vray de la chouse eust esté moins tost treuvé que ung pou en la sorde barbe d’ung capucin. Mais ung homme docte et cogneu pour avoir mis ses bottes en divers monastères, bien despendu de l’huile en ses nuicts, desfoncé plus d’ung volume, et plus entassé de pièces, morceaulx dypticques, layettes, chartriers ou registres sur l’histoire de Touraine qu’ung mestivier n’engrange de brins de feurre au mois d’aoust, lequel, vieulx, cassé, podagre, beuvoyt en son coin sans mot dire, feit ung soubrire de sçavant en fronssant ses badigoinces, lequel soubrire se résolut en ung : Foing ! … bien articulé, que l’Autheur entendit et comprint debvoir estre gros d’une adventure historialement bonne, dont il pourroyt œuvrer les délices en ce gentil Recueil.

Brief, lendemain, cettuy podagre luy dit : — Par vostre poesme qui a pour titre le Péché véniel, vous avez à iamais conquesté mon estime, pour ce que tout y est vray de la teste aux pieds, ce que ie cuyde estre une superabundance prétieuse en pareilles matières. Mais vous ne sçavez sans doubte ce qui est advenu de la mauricaulde, mise en religion par ledict sieur Bruyn de la Roche-Corbon ? Moy, bien sçay-ie. Doncques, si ceste étymologie de rue vous poind, et aussy vostre nonne ægyptiacque, ie vous presteray ung curieux et anticque pourchaz, par moy rencontré dedans les Olim de l’Archevesché, dont les bibliothèques feurent ung peu secouées en ung moment où ung chascun de nous ne sçavoyt le soir si sa teste luy demoureroyt lendemain. Ores, par ainsy, ne serez-vous point en parfaict contentement ?

— Bien ! feit l’Autheur.

Ores ce digne collecteur de véritez bailla aulcuns iolys pouldreux parchemins à l’Autheur, que il ha, non sans grant poine, translatez en françoys, et qui estoyent pièces de procédures ecclésiasticques bien vieilles. Il ha cru que rien ne seroyt plus drotalicque que la réalle résurrection de ceste anticque affaire où esclate l’ignarde naïfveté du bon vieulx temps. Adoncques, oyez. Vécy en quel ordre estoyent ces escripteures dont l’Autheur ha faict usaige à sa guyse, pour ce que le languaige en estoyt diabolificquement ardu.


LE SUCCUBE

―――

I

ce que estoyt d’ung succube.

In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen.

L’an de nostre Seigneur mil deux cent septante et ung, pardevant moy, Hierosme Cornille, grant pénitencier, iuge ecclésiasticque, à ce commis par messieurs du chapitre de Sainct-Maurice, cathédrale de Tours, ayant de ce délibéré en présence de nostre seigneur Iean de Monsoreau, archevesque, sur les douloirs et quérimonies des habitans de la ville, dont la requeste sera ci-dessoubz ioincte : sont comparus aulcuns hommes nobles, bourgeoys, vilains du diocèze, lesquels ont dict les gestes ensuyvans sur les desportemens d’ung démon soupçonné d’avoir prins visaige de femme, lequel afflige moult les ames du diocèze, de présent clouz en la geole du Chapitre ; et, pour arriver à la vérité desdicts griefs, avons ouvert le présent verbal, ce lundy unze décembre, après la messe, à ceste fin de communicquer les dires de ung chascun au dict démon, en l’interroguant sur lesdicts faicts à luy imputez et le iuger suyvant les lois portées contra dæmonios.

En ceste enqueste, me ha, pour escribre le tout, assisté Guillaume Tournebousche, rubricquateur du Chapitre, homme docte.

Premier, est venu devers nous Iehan, ayant nom Tortebras, bourgeoys de Tours, tenant, avecques licence, l’hostellerie de la Cigoygne en la place du Pont, lequel ha iuré sur le salut de son ame, la main en les saincts Évangiles, ne proférer aultre chouse que ce que par lui-mesme ha esté veu et ouy. Puis ha dict ce qui suit :


— Ie declaire que, environ deux ans avant la Sainct-Iehan où se font les feux de ioye, ung gentilhomme, en prime abord à moy incogneu, mais appartenant, pour le seur, à nostre seigneur le Roy, et lors en nostre pays retourné de la Terre Saincte, est venu chez moy me prouposer de luy bailler à loyer une maison des champs par moy bastie en la censive du Chapitre, prouche le lieu dict de Sainct-Estienne, et que ie la luy ay laissée pour neuf ans moyennant trois besans d’or fin.

En ladicte maison, ha mis ledict seigneur une belle gouge à luy, ayant apparence de femme, vestue à la méthode estrangiere des Sarrazines et Mahumetisches, laquelle il ne vouloyt par aulcun laisser veoir ne approucher plus d’ung gect d’arc, ains à laquelle ay veu de mes yeulx ung plumaige bigearre en la teste, ung tainct supernaturel et yeux plus flambans que ie ne sçauroys dire, desquels sourdoyt ung feu d’enfer.

Le deffunct chevalier, ayant menacé de mort quiconque feroyt mine de flairer ledict logiz, i’ay, par grant paour, livré ladicte maison, et i’ay, iusqu’à ce iour, secrettement guardé en mon ame aulcunes présumptions et doubtes sur l’apparence maulvaise de ladicte estrangiere, laquelle estoyt si frisque, que nulle femme pareille n’avoyt esté encores veue par moy.

Plusieurs gens de toute sorte, ayant lors réputé ledict sieur chevalier pour mort, et disant luy demourer en ses pieds par la vertu d’aulcuns charmes, philtres, envousteries et sorcelleries diabolicques de ceste semblance de femme, laquelle vouloyt se logier en nostre pays, ie déclaire avoir tousiours veu le sieur chevalier si tellement pasle, que ie souloys æquiparer son visaige à la cire d’un cierge paschal ; et au sceu de tous les gens de l’hostellerie de la Cigoygne, cettuy chevalier ha esté mis en terre neuf iours après sa venue. Au dire de son escuyer, le deffunct se estoyt chaloureusement couplé avecques ladicte moresque pendant sept iours entiers, clouz en ma maison, sans estre sorty d’elle, ce que ie luy ay entendu advouer horrificquement en son lict de mort.

Aulcuns, en ce temps, ont dict cette diablesse avoir accollé sur elle ledict gentilhomme par ses longs cheveux, lesquels seroyent guarnis de propriétez chauldes par lesquelles sont communicquez aux chrestiens les feux de l’enfer soubz forme d’amour, et les faict besongner iusques à ce que leur ame soit, par ainsy, tirée de leur corps et acquise à Satan. Mais ie déclaire de ce n’avoir rien veu, si ce n’est ledict chevalier mort, esreiné, flatry, ne pouvant bougier, soubhaitant, maulgré son confesseur, encores aller à sa gouge, et ha esté recogneu pour estre le seigneur de Bueil, lequel s’estoyt croisé, et se trouvoyt, au dire de aulcuns de la ville, soubz le charme d’ung démon duquel il avoyt faict la rencontre ez pays asiaticques de Damas, ou aultres lieux.

Ores doncques, ay laissé ma maison à ladicte dame incogneue suivant les clauses déduictes en la chartre du bail. Ledict seigneur du Bueil deffunct, ay néantmoins esté en ma maison à ceste fin de sçavoir de ladicte estrangiere si elle soubhaitoyt demourer en mon logiz ; et, avecques grant poine, devers elle feus mené par ung estrange homme my-nud, noir et à yeulx blancs. Lors ay veu ladicte Morisque en ung pourpriz reluysant d’or et de pierreries, esclairée par force lumières, iuz ung tapis d’Asie, où elle estoyt vestue de legier, avecques ung aultre gentilhomme qui ià perdoyt son ame, et n’ay point eu le cueur assez ferme pour la resguarder, veu que ses yeulx m’eussent incité à m’adonner à elle aussytost, pour ce que desià sa voix me grezilloyt au ventre, me remplissoyt la cervelle et me desbauchioyt l’ame. Oyant cela, par crainte de Dieu, et aussy de l’enfer, ay laschié pied soubdain, luy quittant ma maison autant que elle la cuyderoyt guarder, tant dangereux estoyt de veoir ce tainct moresque d’où sourdoyent diabolicques chaleurs, oultre ung pied plus menu que n’est licite à femme vraye de l’avoir, et d’entendre sa voix qui virvouchioyt au cueur ; et, de ce iour, n’ay plus eu cure d’aller à ma maison, en grant paour de cheoir en enfer. I’ay dict.


Au dict Tortebras avons lors représenté un sieur Abyssinien, Æthiopien ou Nubien, lequel, noir de la teste aux pieds, s’est treuvé desnué des chouses viriles dont sont habituellement fournis tous chrestiens, lequel ayant persévéré en son silence après avoir esté tormenté, gehenné à plusieurs foys, non sans moult geindre, ha esté convaincu de ne sçavoir parler le languaige de nostre pays. Et ledict Tortebras ha recogneu ce dict Abyssinien héréticque pour avoir esté en sa maison, de compaignie avecques ledict esperit démoniacque, et soupçonné d’avoir presté son ayde aux sortilèges.

Et ha ledict Tortebras confessé sa grant foy catholicque et déclairé ne sçavoir aultre chouse, si ce n’est aulcuns dires, lesquels estoyent cogneus de tous aultres, et desquels il ne avoyt esté nullement tesmoing, si ce n’est pour les avoir entendus.


Sur citation à luy donnée s’est approuché lors Mathieu, dict Cognefestu, iournalier, en la culture Sainct-Estienne, lequel, après avoir iuré ez saincts Évangiles de dire vray, nous ha confessé avoir tousiours veu grant lumière au logiz de ladite femme estrangiere, entendu force rires extravagans et diabolicques aux iours et nuicts de festes et de ieusnes, notamment les iours de la sepmaine Saincte et de Nouël, comme si bon numbre de gens estoyent en ce logis. Puis ha dict avoir veu, ez croisées dudict logiz, verdes flouraisons de toute sorte, en hyver, poulsées magicquement, espécialement des roses par un temps gelif, et aultres chouses pour lesquelles estoyt besoing de grant chaleur ; mais de ce ne s'estomyroit nullement, veu que ardoyt si fort la dicte estrangiere, que, alors que elle se pourmenoyt à la vesprée au long de son mur, il treuvoyt lendemain ses salades montées, et, que, aulcunes foys, elle avoyt, par le froslement de sa iupe, faict partir la séve aux arbres et hasté les poulses. En fin de tout, nous ha ledict Cognefestu déclairé ne rien sçavoir de plus, attendu qu’il laboroyt de matin et se couchioyt en l’heure où se iuchioyent les poules.

Puis la femme dudict Cognefestu ha par nous esté requise de dire, ains après serment, les chouses venues à sa cognoissance en ce procez, et s’est bendée à ne rien advouer aultre chouse que louanges de ladicte estrangiere, pour ce que depuys sa venue son homme la traictoyt mieulx par suite du voisinaige de ceste bonne dame qui espanchioyt l’amour dedans l’aër, comme le soleil ses rais, et aultres bourdes incongreues que nous ne avons point consignées icy.

Au dict Cognefestu et à sa femme avons représenté ledict Africquain incogneu, lequel ha esté veu par eulx, ez iardins de la maison, et réputé par eulx, pour seur, estre au dict démon.


En troisiesme lieu, s’est advancé messire Harduin V, seigneur de Maillé, lequel, par nous révérencieusement prié d’esclairer la religion de l’Ecclise, ha respondu le bien vouloir et ha, d’abundant, engagié sa foy de preux chevalier de ne rien dire aultre chouse que ce qu’il ha veu.

Lors, ha dict avoir cogneu en l’armée des Croisez le démon dont s’agit. Puis, en la ville de Damas, ha veu le sieur de Bueil deffunct se battre en champ clouz pour en estre l’unicque tenant. La dessus dicte gouge ou démon appartenoyt en cettuy temps au sire Geoffroy IV, seigneur de la Roche-Pozay, lequel souloyt dire l’avoir amenée de Touraine, encores que elle feust Sarrazine ; ce dont les chevaliers de France s’estomiroyent moult, autant que de sa beaulté, qui faisoyt grant bruit et mille scandaleux ravaiges au camp. Durant le voyaige, ceste gouge feut occasion de plusieurs meurtres, veu que la Roche-Pozay avoyt ià desconfict aulcuns Croisez qui soubhaitoyent la guarder à eulx seuls, pour ce que elle donnoyt, suyvant certains seigneurs guerdonnez en secret par icelle, des ioyes à nulles aultres pareilles. Mais finablement le sire de Bueil, ayant occis Geoffroy de la Roche-Pozay, devint seigneur et maistre de ceste guaine meurtrière et la mussa dedans ung convent ou harem à la fasson sarrazine. Par avant ce, souloyt-on la veoir et l’entendre desbagouler en ses festoyemens mille patoys d’oultre-mer, arabesque, grec de l’empire latin, moresque, et d’abundant le françoys comme pas ung de ceulx qui sçavoient au mieulx les languaiges de France en l’ost des christians, d’où vint ceste créance que elle estoyt prou démoniacque.

Le dict sire Harduin nous ha confessé n’avoir point iouxté pour elle en Terre Saincte, non par paour, nonchaloir, ou aultre cause ; ains il cuydoyt que cet heur lui estoyt advenu pour ce qu’il portoyt un morceau de la vraye Croix, et aussy avoyt à lui une noble dame du pays grec, laquelle le saulvoyt de ce dangier en le desnuant d’amour, soir et matin, veu qu’elle lui prenoyt substantiellement tout, ne luy laissant rien au cueur, ni ailleurs pour les aultres.

Et nous ha ledict seigneur acertené la femme logiée en la maison des champs de Tortebras estre réallement la dicte Sarrazine venue ez pays de Syrie, pour ce que il avoyt esté convié en ung regoubillonner chez elle par le ieune sire de Croixmare, lequel trespassa le septiesme iour après, au dire de la dame de Croixmare, sa mère, ruyné de tout poinct par la dicte gouge, dont les accointances avoyent consumé tous ses esperitz vitaulx, et les phantaisies bigearres despendu ses escuz.

Puis, questionné, en sa qualité d’homme plein de prudhomie, sapience et d’authorité en ce pays, sur le pensier que il avoyt de ladicte femme, et sommé par nous de se descouvrir la conscience, veu que il s’en alloyt d’ung cas trez-abominable, de la foy chrestienne et de iustice divine, ha esté respondu par ledict seigneur :

Que par aulcuns en l’ost des Croisez luy avoyt esté dict que tousiours ceste diablesse estoyt pucelle à qui la chevaulchioyt, et que Mammon estoyt, pour le seur, en elle, occupé à luy faire ung nouveau pucelaige pour ung chascun de ses amans, et mille aultres follies de gens yvres, lesquelles n’estoyent point de nature à faire un cinquiesme Évangile. Mais, pour le seur, luy vieulx chevalier sur le retour de la vie, et ne sçaichant plus rien du déduict, se estoyt sentu ieune homme en ce darrenier souper dont l’avoyt resgallé le sire de Croixmare ; que la voix de cettuy démon luy estoyt advenue droict au cueur paravant de se couler par les aureilles, et luy avoyt bouté si cuysante amour au corps, que sa vie s’en alloyt toute en l’endroict par où elle se donne ; et que finablement, sans le secours du vin de Chypre dont il avoyt beu pour se clore les yeux et se couchier soubz les bancs, à ceste fin de ne plus veoir les yeulx flambans de l’hostesse diabolicque, et ne se point navrer en elle, sans doubte aulcun eust-il desconfict le ieune Croixmare à ceste fin de iouir une seule foys de ceste femme supernaturelle. Depuis ce, avoyt eu cure de se confesser de ce maulvais pensier. Puis, par advis d’en hault, avoyt reprins à son espouse sa relicque de vraye Croix et estoyt demouré en son manoir, où, nonobstant ces prévoyances chrestiennes, la dicte voix luy fretilloyt aulcunes foys en la cervelle, et, au matin, avoyt souvent en remembrance ceste diablesse mammalement ardente comme mesche. Et pour ce que la veue de ceste gouge estoyt si chaulde, que elle le faisoyt arser comme ung homme ieune, luy quasi mort, et pour ce qu’il luy en coustoyt lors force transbordemens d’esperitz vitaulx, nous ha requis le dict seigneur de ne point le confronter avecques ceste emperière d’amour, à laquelle, si ce n’estoyt le diable, Dieu le Père avoyt octroyé d’estranges licences sur les chouses de l’homme. Puis s’est retiré après lecture de ces dires, non sans avoir recogneu le dessus dit Africquain pour estre le serviteur et paige de la dame.


En quatriesme lieu, sur la foy baillée par nous, au nom du Chapitre et de nostre seigneur l’archevesque, de n’estre tormenté, gehenné ne inquiété en aulcune chouse, ni manière, ne estre plus cité après ses dires, attendu les voyaiges de son négoce, et sur l’asseurance de pouvoir soy retirer en toute liberté, est advenu un iuif ayant nom Salomon al Rastchild, lequel, maulgré l’infamie de sa personne et son iudaïsme, ha par nous esté ouy, à ceste unicque fin de tout sçavoir concernant les déportemens du dessus dict démon. Ains ne ha esté requis de donner aulcun serment ledict Salomon, veu que il est en dehors de l’Ecclise, séparé de nous par le sang de nostre Saulveur (trucidatus Salvator inter nos).

Interrogué sur ce que il comparoissoyt sans le bonnet verd en la teste et la roue iaune en la place du cueur apparente en son vestement, suyvant les ordonnances ecclésiasticques et royales, ledict al Rastchild nous ha exhibé lettres patentes de dispenses octroyées par nostre seigneur le Roy et recogneues par le senneschal de Touraine et de Poictou.

Puis nous ha déclaré le dict iuif avoir, pour la dame logiée en la maison de l’hostelier Tortebras, faict grant négoce, à elle vendu chandelliers d’or à plusieurs branches mignonnement engravez ; plats d’argent vermeil ; hanaps enrichis de pierres, esmeraugdes et rubiz ; avoir pour elle tiré du Levant numbre d’estoffes prétieuses, tapis de Perse, soyeries et toiles fines ; enfin, chouses si magnificques, que aulcune royne de la chrestienté ne pouvoyt se dire si bien fournie de ioyaulx et d’ustensiles de mesnaige ; et que il y estoyt, pour sa part, de trois cent mille livres tournoys receues d’elles pour les raretez à l’achapt desquelles il se estoyt employé, comme fleurs des Indes, papeguays, oyseaulx, plumaiges, espices, vins de Grèce et diamans.

Requis par nous iuge de dire s’il luy avoyt fourny aulcuns ingrédiens de coniuration magicque, sang de nouveau-nez, grimoires, et toutes chouses généralement quelconques dont font usaige les sorcières, luy donnant licence d’advouer son cas, sans que, pour ce, il soit iamais recherché ne inquiété, ledict al Rastchild a iuré sa foy hebraïcque de ne faire aulcunement cettuy commerce. Puis ha dict estre engarrié en trop haults interests pour s’adonner à telles miesvreries, veu que il estoyt l’argentier de aulcuns seigneurs trez puissans, comme les marquis de Montferrat, roy d’Angleterre, roy de Chypre et Hiérusalem, comte de Provence, Messieurs de Venice et aultres gens d’Allemaigne ; avoir à luy des galéasses merchantes de toutes sortes, allant en Ægypte, soubz la foy du Soudan, et estre en ung traffic de chouses prétieuses d’or et d’argent, qui l’amenoyt souvent en la Monnoye de Tours. D’abundant, il ha dict tenir ladicte dame dont s’agit pour trez-léale, femme naturelle, la plus doulce de formes et la plus mignonne que il ayt veue. Que, sur son renom d’esperit diabolicque, mu par imagination farfallesque, et aussy pour ce que il estoyt féru d’elle, il luy avoyt, en ung iour où elle estoyt veufve, prouposé d’estre son guallant, ce qu’elle avoyt bien voulu.

Ores, quoique de ceste nuictée il se feust longtemps sentu les os disioincts et les reins conquassez, il ne avoyt point expérimenté, comme aulcuns disoyent, que qui tomboyt une foys là n’en revenoyt point, et s’y fondoyt comme plomb en ung creuset d’alquemistes.

Puis ledict Salomon, auquel nous avons laissé la liberté, suyvant le sauf-conduict, maulgré ce dire, lequel prouve d’abondant ses accointances avecques le diable, pour ce que il ha esté sauf là où tous les chrestiens succomboyent, nous ha soubmis ung accord au subiect dudict démon. A sçavoir : que il faisoyt offre au Chapitre de la cathédrale de donner de ladicte apparence de femme une ransson telle, si elle estoyt condamnée à estre cuicte vifve, que la plus haulte des tours de l’ecclise Sainct-Maurice de présent en construction pourroyt se parachever.

Ce que nous avons noté, pour, de ce, estre en temps opportun délibéré par le Chapitre assemblé. Et ha tiré le pied ledict Salomon, sans vouloir indicquer son logiz, et nous ha dict pouvoir estre informé de la délibération du Chapitre par ung iuif de la iuiverie de Tours ayant nom Tobias Nathaneus. Au dict iuif ha, paravant son partement, esté représenté l’Africquain, que il ha recogneu pour estre le paige du démon. Et ha dict les Sarrazins avoir coustume de desnuer ainsy leurs serfs pour les commettre à la guette des femmes, par ung anticque usaige, ainsy qu’il appert des historiens profanes en l’endroict de Narsez, général de Constantinopolis, et aultres.


Lendemain, après la messe, est pardevers nous comparue, en cinquiesme lieu, trez noble et inclyte dame de Croixmare. Laquelle ha iuré sa foy ez Saincts Évangiles, et nous ha dict, avecques larmes, avoir mis en terre son fils aisné, mort par le faict de ses extravaguantes amours avecques ung démon femelle. Lequel homme noble avoyt d’aage vingt-trois ans, estoyt parfaictement complexionné, trez viril, moult barbu comme son deffunct père. Nonobstant sa grant mouelle, en nonante iours, avoyt petitement blesmy, ruyné par ses accointances avecques le succube de la voye Chaulde, suyvant le dire du menu populaire ; et que nulle avoyt esté sa materne authorité sur ce fils. Finablement, en ses darreniers iours, sembloyt-il quasiment ung paouvre ver seichié dont les mesnaigieres font la rencontre en ung coin alors que elles balyent les salles du logiz. Et tousiours, tant qu’il eut force d’aller, alloyt se parachever de vivre chez ceste mauldicte où se vuydoyt aussi son espargne. Puis, alors que, couchié en son lict veit advenir son extresme heure iura, sacra, menassa, dit à tous, à sœur, frère, et à elle, la mère, mille iniures ; s’esmutit au nez du chapelain ; renia Dieu et voulut mourir en damné ; ce dont, du tout, feurent navrez les serviteurs de la famille, qui, pour saulver son âme et la tirer de l’enfer, ont fundé deux messes annuelles en la cathédrale. Puis, pour avoir sépulture d’icelluy en terre saincte, la maison de Croixmare s’est engagiée à donner au Chapitre, durant cent ans, la cire des chapelles et de l’ecclise, au iour de Pasques fleuries. En fin de tout, sauf les maulvaises paroles entendues par la révérende personne de Dom Loys Pot, religieux de Marmoustiers, venu pour assister, en son extresme heure, le dessus dict baron de Croixmare, ladicte dame afferme ne avoir oncques entendu proférer aulcunes paroles au deffunct touchant le démon qui le poignoyt.

Et se est retirée la noble et inclyte dame en grant deuil.


En sixiesme lieu, pardevers nous est comparue, sur adiournement, Iacquette, dicte Vieux-Oing, souillarde de cuisine, allant ez logiz torcher les plats, demourant de présent en la Poissonnerie, laquelle, après avoir iuré sa foy de ne dire aulcune chouse que elle ne tinst pour vraye, ha déclaré ce qui suyt. A sçavoir que, ung iour, elle, estant venue en la cuisine dudict démon, dont elle ne avoyt nullement paour, pour ce que il souloyt ne se repaistre que de masles, elle avoyt eu loisir de veoir au iardin cettuy démon femelle superbement vestu, marchant en la compaignie d’ung chevalier avecques qui elle rioyt comme femme naturelle. Lors, elle avoyt recogneu en cettuy démon la vraye ressemblance de la Morisque mise en religion au moustier de Nostre-Dame de l’Esgrignolles par le deffunct senneschal de Touraine et de Poictou messire Bruyn, comte de la Roche-Corbon, laquelle moricaulde avoit esté laissée au lieu et place de l’imaige de Nostre Dame la Vierge, mère de nostre benoist Servateur, robbée par des Ægyptiacques, environ dix-huit ans auparavant. En ce temps duquel, à cause des troubles advenus en Touraine, nul ne est record, ceste garse, aagée de douze ans environ, feut saulvée du buschier où elle debvoyt estre cuicte, en recepvant le baptesme, et les dits deffunct et deffuncte senneschalle avoyent lors esté parrain et marraine de ceste fille de l’enfer. En cettuy temps, estant lavandière au convent, elle qui tesmoingne avoyt soubvenir de la fuite que feit, vingt mois après son entrée en religion, ladicte Ægyptiacque, si subtilement que iamais ne ha esté sceu par où ne comment elle se estoyt déportée. Lors par tous feut existimé que, avecques l’ayde du démon, elle avoyt volé en l’aër, veu que, obstant les recherches, nulle trace de sa chevaulchée ne se trouvoyt dedans le moustier, où chaque chouse estoyt demourée en son ordre accoustumé.

Le sieur Africquain, ayant esté représenté à ladicte souillarde, elle ha dict ne l’avoir point veu, encores que elle en feust curieuse, pour ce que il estoyt commis à la guarde de l’endroict où s’esbattoyt la Morisque avecques ceulx que elle grugioyt par le douzil.


En septiesme lieu, par devers nous ha esté traduict Hugues du Fou, fils du sieur de Bridoré, lequel aagé de vingt ans ha esté mis ez mains de messire son père, soubz caution de sa seigneurie ; et par luy représenté en ce pourchaz, duquel il despend, pour estre deuement atteint et convaincu d’avoir, assisté de plusieurs maulvais garsons incogneus, assiégé la geole de l’archevesque et du Chapitre, et de s’estre bendez à destourber la force de la iustice ecclésiasticque en faisant évader le démon dont s’agit. Maulgré son maulvais vouloir, avons com- fU, mandé audict Hugues du Fou de témoingner véridicquement touchant les chouses que il doibt sçavoir dudict démon, avecques lequel il est véhémentement réputé d’avoir accointance, luy obiectant que il s’en va de son salut et de la vie de ladicte démoniacque. Lequel, après serment, ha dict :

— Ie iure par mon salut éternel et par les Saincts Évangiles, cy présentez soubz ma main, tenir la femme soupçonnée d’estre ung démon pour ung ange, pour femme parfaicte, et plus encores d’ame que de corps ; vivant en toute honnesteté ; pleine de mignonneries et superfinesses d’amour ; nullement maulvaise, ains généreuse, aydant moult les paouvres et souffreteux. Ie déclaire que ie l’ay vue plourant de véritables larmes au trespas de mon amy le sire de Croixmare. Et, pour ce que, en ce iour elle avoyt faict vœu à Nostre Dame la Vierge de ne plus recepvoir à mercy d’amour des ieunes hommes nobles, trop foybles à son service, elle me ha constamment et avec grant couraige desnié la iouissance de son corps, et ne me ha octroyé que l’amour et possession de son cueur, dont elle me ha faict suzerain. Depuis ce don gracieux, obstant ma flamme croissante, ha demouré seulette en son logiz, où i’ay despendu la plus grant part de mes iournées, heureux de la veoir et l’entendre. Ores, si mangioys-ie bien près d’elle, partageant l’aër qui entroyt en son gozier, la lumière qui esclairoyt ses beaulx yeulx, treuvant à ce mestier plus de ioye que n’en ont les seigneurs du paradiz. Esleue par moy pour estre à tousiours ma dame ; choisie pour estre, ung iour eschéant, ma colombe, ma femme et unicque amye, moy, paouvre fol, n’ay receu d’elle aulcun à-compte sur les ioyes advenir, ains, au contraire, mille vertueux advis : comme quoy debvoys acquérir renom de bon chevalier, devenir ung homme fort, beau, ne rien craindre, fors Dieu ; honorer les dames, n’en servir que une, et les aymer en mémoire d’icelle ; puis, alors que seroys afforty par les travaulx de la guerre, si son cueur plaisoyt tousiours au mien, en ce temps seulement elle seroyt à moy, pour ce que elle sçauroyt m’attendre en m’aymant trez fort…

En ce disant, ha plouré le ieune sire Hugues, et ha, plourant, adiouxté :

Que, pensant à ceste gracieuse et foyble femme dont les bras luy sembloyent naguères trop mignons pour soustenir le légier poids de ses chaisnes d’or, il ne avoyt sceu se contenir en songiant aux fers qui la meurdrissoyent et aux misères dont elle estoyt traistreusement enchargiée ; et que, de ce, estoyt venue sa rebellion. Et que il avoyt licence de dire son douloir en face la Iustice, pour ce que sa vie estoyt si bien liée à celle de ceste délicieuse maistresse et amye, que, le iour où il luy adviendroyt mal, il mourroyt pour le seur.

Et ha ledict ieune homme noble vociféré mille aultres louanges dudict démon, lesquels tesmoignent la véhémente envousterie praticquée à son esguard et prouvent d’abundant la vie abominable, immunde, incurable, et les frauduleuses sorcelleries auxquelles il est présentement soubmis, ce dont iugera nostre seigneur l’archevesque, à ceste fin de saulver, par exorcismes et pénitences, ceste ieune ame des piéges de l’enfer, si le diable ne ha esté trop avant en icelle.

Puis avons remis ledict ieune homme ez mains du noble seigneur son père, après que par ledict Hugues ha esté recogneu l’Africquain estre le serviteur de l’accusée.


En huictiesme lieu, devant nous, ont les estaffiers de nostre seigneur l’archevesque, en grant honneur, amené trez-haulte et révérende dame Iacqueline de Champchevrier, abbesse du moustier de Nostre-Dame, soubz l’invocation du Mont-Carmel, au gouvernement de laquelle ha esté soubmise, par le feu sieur senneschal de Touraine, père de monseigneur le comte de la Roche-Corbon, présentement avoué dudict couvent, l’Ægyptiacque, nommée sur les fonts du baptesme Blanche Bruyn.

A ladicte dame abbesse avons argumenté sommairement la présente cause, où il s’en va de la saincte Ecclise, de la gloire de Dieu, de l’heur éternel des gens de ce dioceze affligez d’ung démon, et aussy de la vie d’une créature qui, possible, seroyt du tout innocente. Puis, la cause élaborée, avons requis ladicte seigneure abbesse de tesmoingner ce qui estoyt à sa cognoissance sur la disparition magicque de sa fille en Dieu, Blanche Bruyn, espousée par nostre Saulveur soubz le nom de sœur Claire.

Lors, ha dict la trez noble, trez haulte et trez puissante dame abbesse, ce qui suit :

La sœur Claire, d’origine à elle incogneue, ains soupçonnée d’estre de père et de mère héréticques et gens ennemys de Dieu, avoir esté vrayement mise en religion au moustier dont le gouvernement luy estoyt canonicquement escheu, maulgré son indignité ; ladicte sœur avoir fermement accomply son noviciat et faict ses vœux suivant la saincte règle de l’Ordre. Puis, les vœux dicts, estre cheue en grant tristesse et avoir moult blesmy. Par elle, abbesse, interroguée sur sa maladie mélancholieuse, avoyt esté respondu par ladicte sœur avecques larmes que elle ne en sçavoyt aulcunement la cause ; que en elle s’engendroyent mille et ung pleurs de ne plus se sentir ses beaulx cheveulx en la teste ; que, en oultre de ce, avoyt soif d’aër, ne pouvoyt résister à ses envies de saulter ez arbres, grimper, faire ses tourdions suyvant les usaiges de sa vie à plein ciel ; que elle passoyt ses nuicts en larmes, resvant aux forests soubz la feuillée desquelles iadis elle couchioyt ; et, en remembrance de ce, elle abhorroyt la qualité de l’aër claustral qui gehennoyt son respirouère ; que, en dedans d’elle, sourdoyent des vapeurs maulvaises, et que par foys elle estoyt intérieurement divertie en l’ecclise par des pensiers qui lui faisoyent perdre contenance. Lors ay rebattu la paouvrette des saincts enseignemens de l’Ecclise, luy ay remis en mémoire le bonheur éterne dont les femmes sans péché iouissoyent en paradiz, et combien estoyt transitoire la vie d’icy-bas et certaine la bonté de Dieu, lequel, pour aulcunes liesses amères perdues, nous gardoyt ung amour sans fin. Maulgré ces saiges advis maternels, l’esprit maulvais ha persisté en ladicte sœur. Et tousiours regardoyt-elle le feuillaige des arbres, les herbes des prées par les fenestres de l’ecclise pendant les offices et temps des prières ; puis s’obstinoyt à paslir comme linge par malice, à ceste fin de demourer couchiée en son lict, puis aulcunes foys courattoyt par le cloistre comme chievre desliée du picquet. Finablement, ha maigry, perdu sa beaulté trez grant, et est tournée en ung rien. Ores, en cet estrif, nous l’abbesse, sa mère, redoubtant la veoir mourir, par nous feut mise en la salle aux malades. Par ung matin d’hyver, ladicte sœur ha fuy sans laisser aulcuns vestiges de ses pas, sans bris de portes, ni locquets desmanchiez, ni croisées ouvertes, ni quoy que ce soit où son passaige feut attesté : adventure espouvantable, laquelle feut existimée avoir eu lieu par le secours du démon qui la gehennoyt et tormentoyt. Au demourant, feut conclud par les authoritez de l’ecclise métropolitaine que ceste fille d’enfer avoyt eu mission de divertir les nonnes de leurs sainctes voyes, et, tout esblouie de leur belle vie, estoyt retournée par les aërs au sabbat des sorciers qui l’avoyent laissée, par mocquerie de nostre saincte religion, en la place de la vierge Marie.

Ayant dict, la dame abbesse ha esté en grant honneur, et suyvant l’ordonnance de N. S. archevesque, accompaignée iusques au moustier du Mont-Carmel.


En neufviesme lieu, devers nous est venu, Joseph, dit Leschalopier, changeur, demourant en amont du pont à l’enseigne du Besant d’Or, lequel, après avoir iuré sa foy catholicque de ne rien dire aultre chouse que le vray, sceu par lui touchant le procez devant le tribunal ecclésiasticque, ha tesmoingné comme suyt :

— Ie suis ung paouvre père, moult affligé par la sacre voulenté de Dieu. Paravant la venue du succube de la voye Chaulde, ie avoys pour tout bien ung fils beau comme ung homme noble, sçavant comme ung clerc, ayant faict des voyaiges plus de douze en pays estranges ; au demourant, bon catholicque ; se tenant à l’escart des aiguillons de l’amour, pour ce que il refrongnoyt au mariaige, se voyant le baston de mes vieulx iours, l’amour de mes yeulx et la resiouissance constante de mon cueur. Ce estoyt ung fils dont ung roy de France eust esté fier, ung bon et couraigeux homme, la lumière de mon négoce, la ioye de mon toict, et, en fin de tout, une richesse inestimable, veu que ie suis seul en ce monde, ayant eu le maulvais heur de perdre ma compaigne et d’estre trop vieil pour faire ung aultre moy-mesme. Ores, monseigneur, ce threzor sans pair me ha esté prins et mis en l’enfer par le démon. Oui, seigneur iuge, alors que par luy ha esté veue ceste guaisne à mille coulteaulx, cette diablesse en qui tout est atelier de perdition, ioincture de liesse, délectation, et que rien ne peut assouvir, mon paouvre enfant s’empestra dedans la glue de son amour, et depuis ne vesquit qu’entre les columnes de Vénus, et n’y vesquit pas un long temps, pour ce que en ce lieu gist si grant chaleur, que rien ne désaltère la soif de ce goulphre, quand mesmes vous y bouteriez les germes du monde entier. Las ! doncques, mon paouvre garson, son escarcelle, ses espérances génératifves, son heur éterne, tout luy, plus que luy, s’est engoulphré en ce pertuys comme ung grain de mil en la gueule d’ung taure. Par ainsy, devenu vieulx orphelin, moy qui parle, n’auray plus d’aultre ioye que de veoir cuire ce démon nourry de sang et d’or, ceste Arachné qui ha entortillé, sugcé plus d’hymenées, plus de familles en herbe, plus de cueurs, plus de chrestiens qu’il n’y ha de ladres en toutes les ladreries de la chrestienté. Bruslez, tormentez ceste goule, ce vampire qui paist des ames ; ceste nature tigre qui boit du sang ; ceste lampe amoureuse où bout le venin de toutes les vipères. Fermez cet abysme où ung homme ne peut trouver de fund… I’offre mes deniers au Chapitre pour le buscher, et mon bras pour y bouter le feu. Veiglez, seigneur iuge, à bien detenir ce diable, veu que elle ha feu plus flambant que tous aultres feux terrestres : elle ha tout le feu de l’enfer en son giron, la force de Samson en ses cheveulx et apparences de musicques célestes en la voix. Elle charme pour tuer le corps et l’ame en ung coup ; elle soubrit pour mordre ; elle baise pour dévorer ; brief, elle engiponneroyt ung sainct et luy feroyt renier Dieu ! Mon fils ! mon fils ! Où est, à ceste heure, la fleur de ma vie, fleur coupée par cet estuy féminin comme par ciseaulx ! Ha, seigneur, pourquoy m’avoir appelé ? Qui me rendra mon fils, dont l’ame ha esté absorbée par ung ventre qui donne la mort à tous et la vie à aulcun ? Le diable seul fraye et n’engendre point. Cecy est mon tesmoingnaige, que ie prie maistre Tournebousche d’escribre sans omettre ung iota, puis m’en bailler cédule pour que ie le dise à Dieu tous les soirs en mes prières en ceste fin de tousiours faire crier à ses aureilles le sang de l’innocence et obtenir de sa miséricorde infinie le pardon de mon fils.


Suyvent vingt et sept aultres dires dont la transcription, en leur vraye objectivité et en toutes leurs qualités d’espace, seroyt prou fastidieuse, tireroyt moult en longueur et divertiroyt le fil de ce curieux pourchaz ; histoire qui, selon les préceptes anticques, doit aller droict au faict comme ung taureau en son office principal. Et doncques, vécy, en peu de mots, la mouelle de ces tesmoingnaiges :


Par ung grant nombre de bons chrestiens, bourgeoys, bourgeoyses, habitans de la noble ville de Tours, feut dict : ce démon avoir faict tous les iours nopces et festins royaulx ; ne iamais avoir esté veue en aulcune ecclise ; avoir mauldict Dieu ; s’estre mocquée de ses prebstres, ne s’estre signée en aulcun lieu ; parler tous les languaiges de la terre, ce qui ne ha esté octroyé par Dieu qu’aux saincts Apostres ; avoir esté maintes fois rencontrée par les champs, montée sur ung animal incogneu, lequel alloyt devant les nuées ; ne point vieillir et avoir le visaige tousiours ieune ; avoir deslié sa ceincture pour le père et le fils en ung mesme iour, disant que sa porte ne péchoyt point ; avoir de visibles influences malignes qui fluoyent d’elle, pour ce que ung talmellier, assis en son banc à sa porte, l’ayant aperceue ung soir, receut telle halenée de chaulde amour, que, rentrant, s’estoyt mis au lict, avoyt, en grant raige, beliné sa mesnaigiere et feut trouvé mort lendemain, besongnant tousiours ; que les vieulx hommes de la ville alloyent despendre le demourant de leurs iours et de leurs escuz à son ouvrouer, pour gouster la ioye des péchez de leur ieunesse, et qu’ils mouroyent comme mousches, tous à contre-fil du ciel, et que aulcuns mourans noircissoyent comme des Mores ; que ce démon ne se laissoyt point veoir à disner, ni à desieuner, ni à souper, ains mangioyt seule, pour ce qu’elle vivoyt de cervelle humaine ; que plusieurs l’avoyent veue, durant la nuict, aller ez cimetieres, y gruger de ieunes morts, pour ce que elle ne pouvoyt assouvir aultrement le diable qui trépignoyt dedans ses entrailles et s’y demenoyt comme ung oraige ; et que de là venoyent les bauracineux, ascres, mordicans, nitreux, lancinans, précipitans et diabolicques mouvemens, estraintes, tourdions d’amour et de voluptez, d’où plusieurs hommes revenoyent bleuis, tordus, mordus, desbiffez, conquassez ; et que, depuis la venue de nostre Saulveur, qui avoyt emprisonné le maistre diable au corps des gorets, aulcune beste maligne n’avoyt esté veue en aulcun lieu de la terre si malfaisante, si veneneuse, gryphante, et tant que, si on gectoyt la ville de Tours en ce champ de Vénus, elle s’y transmuteroyt en graine de cités, et cettuy démon l’avalleroyt comme fraize.

Puis, mille aultres dires, proupos et dépositions d’où sourdoyt en toute claireté la génération infernale de ceste femme, fille, sœur, ayeule, espouse, garsette ou frère du diable, oultre les preuves abundantes de sa malfaisance et des calamitez espandues par elle en toutes les familles. Et, si licence estoyt donnée de les mettre icy conformément au roole conservé par le bonhomme auquel en est deue la descouverte, sembleroyent ung eschantillon des cris horrificques que poulsèrent les Ægyptiacques au iour de la septiesme playe. Aussy ce verbal ha-t-il faict grant honneur à messer Guillaume Tournebousche, par lequel en sont quotez tous les cayers.

En la dixiesme vacquation, feut ainsy clouze ceste enqueste arrivée en sa maturité de preuves, guarnie de tesmoingnaiges authenticques, suffisamment engrossée de particularitez, complainctes, interdicts, contredicts, charges, assignations, recolemens, confessions publicques et particulières, iuremens, adiournemens, comparitions, controverses, auxquels debvoyt respondre le démon. Aussy dirent partout les bourgeoys que, feust-elle réallement diablesse et munie des cornes intérieures mussées en sa nature, avecques lesquelles elle beuvoyt des hommes et les brisoyt, ceste femme debvoyt nagier longtemps en ceste mer d’escripteures, paravant d’atteindre, saine et saulve, l’enfer.




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II


comment feut procédé en l’endroict de cettuy démon femelle
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In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

L’an de nostre Seigneur mil deux cent septante et ung, par-devant nous, Hiérosme Cornille, grant pénitencier, iuge ecclésiasticque, à ce commis canonicquement, sont comparus :

Le sire Philippe d’Ydré, baillif de la ville, cité de Tours et province de Touraine, demourant en son hostel, rue de la Rostisserie, en Chasteauneuf ; maistre Iehan Ribou, prevost de la confrairie et maistrise des Drapiers, demourant sur le quay de Bretaingne, à l’imaige de Sainct-Pierre-ez-liens ; messire Antoyne Iahan, eschevin, chief de la confrairie des Changeurs, demourant sur la place du Pont, à l’imaige de Sainct-Marc-comptant-des-livres-tournoys ; maistre Martin-Beaupertuys, capitaine des archers de la ville, demourant au chasteau ; Iehan Rabelais, goildronneur de navires, faisant bateaulx, demourant au port de l’isle Sainct-Iacques, threzorier de la confrairie des Mariniers de la Loire ; Marc Hiérosme, dict Maschefer, chaussettier, à l’enseigne de Saincte-Sébastienne, président des Preudhommes, et Iacques dict de Villedomer, maistre cabaretier, vigneron demourant en la grant rue, à la Pomme de Pin ; auquel sire d’Ydré, baillif, et auxquels bourgeoys de Tours avons lu la Requeste suyvante, par eulx escripte, signée et délibérée pour estre mise soubz les yeulx du tribunal ecclésiasticque.



REQUESTE


Nous soubs signez, tous bourgeoys de Tours, sommes venus en l’hostel de nostre seigneur le sire d’Ydré, baillif de Touraine, en l’absence de nostre Maire, et l’avons requis d’entendre nos plainctes et quérimonies sur les faicts ensuyvans, dont nous nous portons forts devant le tribunal de l’archevesque, iuge des crimes ecclésiasticques, auquel doibt estre defferré le pourchaz de la cause que nous exposons.

Depuis ung long temps est venu en ceste ville ung maulvais démon soubz visaige de femme, laquelle demoure en la coulture Sainct-Estienne, dedans la maison de l’hostelier Tortebras, sise en la censive du Chapitre, et soubz la iurisdiction temporelle du domaine archiépiscopal. Laquelle femme estrangiere faict le mestier de fille de ioye en fasson proditoire, abusive, et en telle empirance de malfassons, que elle menasse de ruyner la foy catholicque en ceste ville, pour ce que ceulx qui vont à elle en reviennent l’ame perdue de tout poinct, refusent l’assistance de l’Ecclise avecques mille scandaleux discours.

Ores, considérant que ung grant numbre de ceux qui s’adonnent à elle sont morts, et que, advenue en nostre ville sans aultres biens que sa nature, elle ha, suyvant la clamour publique, des richesses infinies, threzors royaulx dont l’acquest est véhémentement soupçonné de sorcellerie ou sinon de vols commis à l’ayde des attraicts magicques de sa personne supernaturellement amoureuse ;

Considérant que il s’en va de l’honneur et sécurité de nos familles ; que iamais en ce pays ne s’est veue femme folle de son corps, ou fille d’amour, faisant avecques tel détriment sa besongne de galloise, et menassant si apertement et asprement la vie, les espargnes, les mœurs, chasteté, religion, et le tout des habitans de ceste ville ;

Considérant que besoing est d’une enqueste de sa personne, de ses biens et de ses déportemens, à ceste fin de vérifier si ces effects de l’amour sont légitimes et ne procèdent point, ainsy que le démonstrent ses gestes, d’ung maléfice de Satan, lequel vient souvent visiter la chrestienté soubz forme femelle, ainsy qu’il appert des livres saincts, où il est dict que nostre benoist Saulveur feut emporté iuz ung mont d’où Lucifer ou Astaroth luy monstra des fertiles domaines en Iudée, et que, en plusieurs endroicts, ont esté veus des succubes ou démons, ayant visaige de femme, lesquels, ne voulant point retourner en enfer et guardant en eulx ung feu insatiable, tentent de se rafreschir et substanter en aspirant des ames ;

Considérant que au cas de ladicte femme se rencontrent mille tesmoingnaiges de diablerie, dont aulcuns habitants parlent ouvertement, et que il est utile pour le repos de ladicte femme que la chouse soit vuydée, à ceste fin qu’il ne soit point couru sus par aulcunes gens ruynez par le train de ses maulvaisetez ;

A ces causes, nous supplions que il vous plaise soubmettre à notre seigneur spirituel, père de ce dioceze, le trez-noble et sainct archevesque Iehan de Monsoreau, les douloirs de ses ouailles affligées, à ceste fin qu’il y advise.

En ce faisant, vous remplirez les debvoirs de vostre charge, ainsy que nous celluy de servateurs de la sécurité de ceste ville, chascun suyvant les chouses dont il ha cure en son quartier.

Et avons signé le présent, l’an de nostre Seigneur mil deux cent septante et ung, le iour de tous les Saincts, après la messe.

Maistre Tournebousche ayant parachevé la lecture de ceste requeste, par nous, Hiérosme Cornille, ha esté dict aux requérans :

— Messires, auiourd’huy, persistez-vous dans ces dires, avez-vous preuves aultres que celles venues à nostre cognoissance, et vous engaigez-vous à soutenir la vérité de cecy devant Dieu, devant les hommes et devant l’accusée ?

Tous, fors maistre Iehan Rabelais, ont persévéré dans leur créance, et le dessus dict Rabelais ha soy retiré du pourchaz, disant tenir ladicte Morisque pour femme naturelle, pour une bonne gouge qui n’avoyt aultre deffault que de conserver une trez-haulte température d’amour.

Doncques, nous, iuge commis, après meure délibération, avons treuvé matière à suyvre sur la requeste desdits bourgeoys, et ordonnons qu’il sera procédé à l’encontre de la femme mise en la geole du Chapitre, par toutes voyes de droict, escriptes ez canons et ordonnances contra dæmonios.

Ladicte ordonnance commutée en assignation sera publiée par le crieur de la ville en tous les quarroys, et à son de trompe, à ceste fin d’estre cogneue de tous, et pour ce que ung chascun tesmoingne suyvant sa conscience, puisse estre confronté avecques ledict démon, et en fin de tout ladicte accusée estre pourveue d’ung deffenseur suyvant les usaiges, puis les interroguations et le procez estre congruement faicts.

Signé : Hiérosme Cornille.

Et plus bas :

Tournebousche.


In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

L’an de nostre Seigneur mil deux cent septante et ung, le dixiesme iour de febvrier, après la messe, par ordonnance de nous Hiérosme Cornille, iuge ecclésiasticque, ha esté tirée de la geole du Chapitre et amenée devers nous la femme prinse en la maison de l’hostelier Tortebras, située sur le domaine du Chapitre de la cathédrale Sainct-Maurice, et par ainsy subiecte de la iustice temporelle et seigneuriale de l’archevesché de Tours, oultre que, suyvant la nature des crimes à elle imputez, elle est soubmise au tribunal et relève de la iustice ecclésiasticque, ce que nous luy avons fait cognoistre à ceste fin que elle n’en ignore.

Puis, après lecture sérieuse, entière et bien comprinse par elle : en prime lieu, de la Requeste de la ville ; puis, des dires, plainctes, accusations et procédures qui se treuvent escriptes en vingt-deux cayers par maistre Tournebousche, et sont cy-dessus relatez, nous avons, soubz l’invocation et l’assistance de Dieu et de l’Ecclise, advisé à quérir la vérité, d’abord par interroguatoires faits à ladicte accusée.

En prime interroguation, avons requis ladicte de nous dire en quel pays ou ville avoyt prins naissance. Par elle qui parle ha esté dict : En Mauritanie.

Puis nous sommes enquis si elle avoyt ses père et mère ou aulcuns parens. Par elle qui parle ha esté respondu que elle ne les avoyt iamais cogneus.

Par nous ha esté requise de déclairer quel nom estoyt le sien. Par elle qui parle ha esté dict : Zulma, en langue arabe.

Par nous ha esté demandé pourquoy parloyt-elle nostre languaige. Par elle qui parle ha esté dict : Pour ce que elle est venue en ce pays.

Par nous ha esté demandé : En quel temps ? Par elle qui parle ha esté dict : Environ douze ans.

Par nous ha esté demandé en quel aage lors estoyt-elle. Par elle qui parle a esté dict : Quinze ans, ou peu s’en fault.

Par nous ha esté dict : Doncques vous recognoissez avoir vingt et sept années ? Par elle qui parle ha esté dict : Oui.

Par nous ha esté dict à elle que elle estoyt doncques la Morisque treuvée en la niche de madame la Vierge, puis baptizée par l’archevesque, tenue sur les fonts par le feu seigneur de la Roche-Corbon et la damoiselle d’Azay son espouse ; puis, mise par eulx en religion au moustier du Mont-Carmel, où par elle auroyent esté faicts vœux de chasteté, paouvreté, silence et amour de Dieu, soubz la divine assistance de saincte Claire. Par elle qui parle ha esté dict : Cela est vray.

Par nous luy ha esté demandé si lors elle tenoyt pour évidentes les déclarations de la trez noble et inclyte dame abbesse du Mont-Carmel, et aussy le dire de la Iacquette, dite Vieulz-Oing, souillarde ez cuisines. Par elle qui parle ha esté dict : Leurs paroles estre vrayes pour la plus grant part.

Lors, par nous luy ha esté dict : Doncques vous estes chrestienne ? Et par elle qui parle ha esté respondu : Oui, mon père.

En ce moment, par nous ha esté requise de faire le signe de la croix et de prendre eaue benoiste en ung benoistier mis par Guillaume Tournebousche iouxte sa main ; ce que ayant faict, et par nous ayant esté veu, ha esté admis comme ung faict constant que Zulma la Mauritaine, dicte en nostre pays Blanche Bruyn, moynesse du moustier soubz l’invocation du Mont-Carmel, y nommée sœur Claire et soupçonnée estre une faulse apparence de femme soubz laquelle seroyt ung démon, ha, en nostre présence, faict acte de religion et recogneu par ainsy la justice du tribunal ecclésiasticque.

Lors, par nous luy ont esté dictes ces paroles : Ma fille, vous estes véhémentement soupçonnée d’avoir eu recours au diable en la manière dont vous estes yssue du couvent, laquelle ha esté supernaturelle de tout poinct. Par elle qui parle ha esté dict : Avoir en ce temps naturellement gaigné les champs par l’huys de la rue, après vespres, soubz la robbe de dom Jehan de Marsilis, visiteur du moustier, lequel l’avoyt logiée, elle qui parle, en ung taudis à luy, sis en la ruelle de Cupidon, prouche une tour de la ville. Puis, là, ce dict prebstre avoyt, à elle qui parle, longuement et trez-bien apprins les doulceurs de l’amour, dont, elle qui parle, estoyt lors de tout poinct ignorante ; auxquelles doulceurs elle avoyt moult prins goust, les treuvant de bel usaige. Puis le sire d’Amboise, l’ayant aperceue, elle qui parle, à la croisée de ce retraict, avoyt esté féru pour elle d’ung grant amour. Lors, elle qui parle, l’ayant de bon cueur aymé plus que le moyne, s’estoyt enfuie du bouge où la détenoyt, au prouffict de son plaisir, dom Marsilis. Et lors elle estoyt allée, en grant erre, à Amboise, chastel du dict seigneur, où elle avoit eu mille passe-temps, la chasse, les dances et beaulx vestemens de royne. Ung iour, le sire de la Roche-Pozay ayant esté convié par le sire d’Amboise à venir gobelotter et se resiouir, le baron d’Amboise l’avoyt faict veoir, elle qui parle, à son insceu, alors que elle sortoyt nue du bain. Ores, à ceste veue, ledict sieur de la Roche-Pozay, estant tombé de hault mal d’amour pour elle qui parle, avoyt lendemain desconfict en combat singulier le sire d’Amboise ; et, par grant violence, maulgré ses pleurs, l’avoyt, elle, emmenée en Terre Saincte où elle qui parle avoyt mené la vie des femmes bien aymées et tenues en grant respect à cause de leurs beaultez. Puis, après force adventures, estoyt, elle qui parle, revenue en ce pays, maulgré ses appréhensions de maulvais heur, pour ce que tel estoyt le vouloir de son seigneur et maistre le baron de Bueil, lequel se mouroyt de poine ez pays asiaticques et deziroyt reveoir son manoir patrial. Ores, luy avoyt, à elle qui parle, promis de la saulver de tout estrif. Lors, elle qui parle, avoyt eu foy et créance en luy, d’autant que elle l’aymoyt trez-fort. Ains, à son arrivée en ce pays, le sieur de Bueil feut prins de maladie et trespassa desplourablement sans faire aulcuns remèdes, maulgré les ferventes requestes que luy avoyt adressées elle qui parle, ains sans succès, pour ce que il haïoyt les physicians, maistres myres et apothicaires ; et que cecy estoyt toute la vérité.

Lors par nous ha esté dict à l’accusée que elle tenoyt par ainsy pour vrays les dires du bon sire Harduin et de l’hostelier Tortebras. Par elle qui parle ha esté respondu que elle les recognoissoyt pour évidens pour la plus grand part, et aussy pour maulvais, calumnieux et imbécilles en aulcuns endroicts.

Lors par nous ha esté requise l’accusée de déclairer si elle avoyt eu amour et copulation charnelle avecques tous les hommes nobles, bourgeoys et aultres dont tesmoingnent les plainctes et déclarations des habitants. A quoy par elle qui parle ha esté respondu trez effrontément : Amour, oui ; mais copulation, ie ne sçays.

Par nous lors luy ha esté dict que tous estoyent morts par son faict. Par elle qui parle ha esté dict que leur mort ne sçauroyt estre son faict, pour ce que tousiours se refusoyt à eulx, et tant plus les fuyoyt, tant mieulx venoyent-ils, et la sailloyent, elle qui parle, avecques raiges infinies ; et alors que, elle qui parle, estoyt par eulx prinse, bien y alloyt-elle de tout son mouvement à la graace de Dieu, pour ce que elle sentoyt des ioyes à nulles aultres pareilles en ceste chouse. Puis ha dict, elle qui parle, advouer ses secrets sentimens unicquement pour ce que par nous elle estoyt requise de dire la vérité de tout, et que, elle qui parle, redoutoyt moult les gehennemens des torssionnaires.

Lors par nous luy ha esté demandé de nous respondre, à poine de torteures, en quel pensier estoyt-elle alors que ung homme noble mouroyt par suite de ses accointances avecques elle. Lors par elle qui parle ha esté respondu que elle demeuroyt toute mélancholieuse et vouloyt se deffaire ; prioyt Dieu, la Vierge et les Saincts de la recepvoir en paradis, pour ce que iamais, elle qui parle, n’avoyt faict rencontre que de beaulx et bons cueurs en lesquels n’estoyt nul vice, et que elle tomboyt, les voyant deffuncts, en grans tristifications, se cuydoyt une créature malfaisante ou susbiecte d’un maulvais sort que elle communicquoyt comme peste.

Lors par nous ha esté requise de dire où se faisoyent ses oraisons.

Par elle qui parle ha esté dict que elle prioyt en son oratoire, à genoilz devant Dieu, qui, selon l’Évangile, veoit, entend tout et réside en tous lieux.

Lors par nous ha esté demandé pourquoy elle ne fréquentoyt point les ecclises ni les offices et festes. A ce par elle qui parle ha esté respondu que ceulx qui venoyent pour l’aymer avoyent esleu les iours feriez pour s’esbattre, et que, elle qui parle, faisoyt tout à leurs voulentez.

Par nous luy ha esté remonstré chrestiennement que, par ainsy, elle estoyt en soubmission des hommes plus que des commandemens de Dieu.

Lors par elle qui parle ha esté dict que, pour ceulx qui la bien aymoyent, elle qui parle se seroyt gectée en buschers ardens, n’ayant oncques suyvy en son amour aultre cours que celluy de sa nature, et, pour le monde poisant d’or, n’eust presté ny son corps ny son amour à ung Roy que elle n’eust point aymé de cueur, de pieds, de teste, de cheveulx, de front et de tout poinct. Brief, et d’abundant, elle qui parle n’avoyt iamais faict acte de galloise en vendant ung seul brin d’amour à ung homme que elle n’eust point esleu pour sien, et que cil qui l’avoyt tenue en ses bras une heure, ou l’avoyt baisée ung petit en la bouche, la possédoyt pour le demourant de ses iours.

Lors par nous ha esté requise de dire d’où procédoyent les ioyaulx, plats d’or, argent, pierres prétieuses, meubles royaulx, tapis, et cætera, valant deux cent mille doublons, suyvant expertise treuvée en son logiz, et remis en guarde du threzorier du Chapitre. Par elle qui parle ha esté dict que en nous elle plaçoyt tout son espoir, autant que en Dieu mesme, mais que elle n’osoyt respondre à cecy, pour ce qu’il s’en alloyt des plus douces chouses de l’amour, dont elle avoyt tousiours vescu.

Puis, interpellée de rechief, ha dict elle qui parle que si, nous iuge, cognoissions en quelle ferveur elle tenoyt celluy que elle aymoyt, en quelle obedience le suyvoyt par toute voye bonne ou maulvaise, en quelle estude luy estoyt soubmise, avecques quel bonheur elle escoutoyt ses dezirs et aspiroyt les sacres paroles desquelles sa bouche la gratifioyt, en quelle adoration avoyt sa personne, nous-mesme, vieulx iuge, cuyderions, comme ses bien-aymez, nulle somme ne pouvoir payer ceste grant affection après laquelle courent tous les hommes. Puis ha dict, elle qui parle, n’avoir iamais de nul homme aymé par elle sollicité nul présent ni guerdon, et que elle demouroyt parfaictement contente de vivre en leur cueur ; que elle s’y rouloyt avecques des plaisirs intarissables et ineffables, se trouvant riche de ce cueur plus que de tout, et ne songioyt à rien aultre chouse qu’à leur rendre plus de ioye et de bonheur que elle n’en recevoyt d’eulx. Mais, obstant les deffenses itératives de elle qui parle, ses amoureux se bendoyent à tousiours la gracieusement mercier. Tantost l’ung venoyt, à elle qui parle, avecques ung fermail de perles, disant : « Vécy pour monstrer à ma mye que le satin de sa peau ne me paroissoyt pas à faulx plus blanc que perles ! » Et le mettoyt au cou de elle qui parle en le baisant bien fort. Elle qui parle se choleroyt de ces follies, ains ne pouvoyt reffuser de conserver ung ioyau qui leur faisoyt plaisir à veoir là où ils le mettoyent sur elle. Ung chascun avoyt phantaisie diverse. Tantost ung aultre aymoyt à deschirer les vestemens prétieux dont elle qui parle se couvroyt pour luy agréer : puis ung aultre à la vestir, elle qui parle, de saphirs aux bras, aux iambes, au col ou en ses cheveulx ; cettuy à l’estendre ez tapis, en de longs linceuls de soye ou veloux noir, et demouroyt des iours entiers en ecstase des perfections d’elle qui parle, à qui les chouses dezirées par ses amoureux donnoyent plaisirs infinis pour ce que ces chouses les faisoyent tout aises. Puis ha dict, elle qui parle, que, comme nous ne aymons rien tant que nostre plaisir, et voulons que tout esclatte en beaulté, harmonie, au dehors comme en dedans du cueur, alors tous soubhaitoyent veoir le pourpriz habité par elle qui parle aorné des plus belles chouses ; et en ce pensier tous ses amoureux se plaisoyent autant que elle à y respandre l’or, la soye et les fleurs. Ores, veu que ces belles chouses ne guastoyent rien, elle qui parle n’avoyt nulle force ni commandement pour empescher ung chevalier ou mesmes ung riche bourgeoys dont elle estoyt aymée de faire à sa voulenté ; et, par ainsy, se trouvoyt contraincte d’en recepvoir perfums prétieux et aultres satisfactions dont elle qui parle estoyt affollée, et que telle estoyt la source de ces plats d’or, tapis et ioyaulx prins chez elle par les gens de iustice.

Cy fine la prime interroguation faicte à ladicte sœur Claire, soupçonnée d’estre ung démon, pour ce que nous iuge et Guillaume Tournebousche avoyent trop grant fatigue d’entendre la voix de ladicte en leurs aureilles, et se treuvoyent l’entendement brouillé de tout poinct.

Par nous iuge a esté assigné le second interroguatoire à trois iours d’huy pour estre cherchées les preuves de l’obsession et présence du démon au corps de la dessus dicte ; laquelle, suivant le commandement du iuge, ha esté réintégrée en sa geole soubz la conduicte de maistre Guillaume Tournebousche.


In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

Le treiziesme iour ensuyvant dudict moys de febvrier, pardevers nous, Hiérosme Cornille, et cætera, ha esté traduicte la sœur Claire cy-dessus nommée, à ceste fin d’estre interroguée sur ez faicts et gestes à elle imputez et d’iceulx convaincue.

Par nous iuge ha esté dict à la comparue que, veu les diverses responses par elle données aux interroguats qui précèdent, il constoyt que oncques ne feut au pouvoir d’une simple femme, encores qu’elle feust authorisée, si telles licences estoyent baillées, à mener la vie de femme folle de son corps faisant plaisir à tous, de practicquer tant de morts et accomplir envousteries si parfaictes sans l’assistance d’ung espécial démon logié en son corps et auquel l’ame auroyt esté vendue par ung pacte espécial. Doncques, il estoyt apertement démonstré que soubz son apparence gist et se mouve ung démon autheur de ces maulx, et que elle estoyt présentement sommée de declairer en quel aage elle avoyt receu cettuy démon ; advouer les conditions atermoyées entre elle et luy, puis dire la vérité sur leurs communs maléfices. Par elle qui parle ha esté reparty que elle vouloyt respondre, à nous homme, comme à Dieu, qui doibt estre nostre iuge à tous. Lors, ha prétendu, elle qui parle, n’avoir iamais veu le démon, ne luy avoir point parlé, ne aulcunement soubhaité le veoir ; ne point avoir faict mestier de courtizane, pour ce que oncques elle qui parle n’avoyt practicqué les délices de toute sorte qu’invente l’amour aultrement que meue par le plaisir que le Créateur souverain avoyt mis en ceste chouse, et y avoir tousiours esté incitée, elle qui parle, plus par dezir d’estre doulce et bonne au chier seigneur aymé par elle que par ung vouloir incessamment trepignant. Mais que, si tel avoyt esté son vouloir, elle qui parle nous supplioyt de songier que elle estoyt une paouvre fille africquaine, en laquelle Dieu avoyt mis ung sang trez-chauld, et, en son pensouère, si facile entendement des delices amoureuses, que, alors que homme la resguardoyt, elle sentoyt ung grant esmoy en son cueur. Puis, si par dezir d’accointance ung amoureux seigneur la touchioyt, elle qui parle, en aulcun endroict du corps, en y coulant la main, elle estoyt, maulgré tout, soubz son pouvoir, pour ce que le cueur luy failloyt aussytost. Par ce touchier, l’appréhension et remembrance de toutes les belles ioyes de l’amour se resveigloyent en son centre et y mouvoyent une aspre ardeur, laquelle gaignoyt le hault, flamboyt ez veines et la faisoyt amour et ioye de la teste aux pieds. Et du iour où, premier, dom Marsilis, en elle qui parle, avoyt ouvert la compréhension de ces chouses, elle n’avoyt iamais eu aultre pensier, et recogneut alors que l’amour estoyt chouse si parfaictement concordante à sa nature espéciale, que depuis avoyt esté prouvé à elle qui parle que, par faulte d’homme et arrouzement naturel, elle seroyt morte desseichiée au dict convent. En tesmoingnaige de cecy, elle qui parle nous afferme en toute certaineté que, après sa fuyte dudict moustier, oncques n’eut ung iour ni feut ung seul brin de temps en mélancholie ne tristesse, ains tousiours feut, elle qui parle, ioyeulse, et par ainsy suyvit la sacre voulenté de Dieu à son esguard, de laquelle se cuydoyt avoir esté divertie en tout le temps perdu pour elle en ce moustier.

A cecy feut obiecté par nous Hiérosme Cornille audict démon que, en ceste response, estoyt par luy apertement blasphemé contre Dieu, pour ce que nous avions esté faicts tous à sa plus grant gloire, et mis en ce monde pour l’honorer et le servir ; avoir soubz les yeulx ses benoists commandemens et vivre sainctement à ceste fin de gaigner l’heur éterne, et non estre couchiez à faire tousiours ce que les bestes elles-mesmes ne font qu’en ung temps. Lors par ladicte sœur a esté respondu que elle qui parle avoyt moult honoré Dieu ; que, en tous les pays, avoyt eu cure des paouvres et souffreteux, leur donnant force deniers, vestemens, et plourant au veu et au sceu de leurs misères ; et que, au iour du iugement darrenier, elle qui parle souloyt espérer avoir autour d’elle bonne compaignie des sainctes œuvres plaisantes à Dieu, qui crieroyent mercy pour elle. Puis, que, n’estoyt son humilité, crainte d’estre reprouchée et paour de desplaire à messieurs du Chapitre, elle eust avecques ioye despendu ses biens à parachever la cathédrale de Sainct-Maurice, et y establir des fundations pour le salut de son ame, n’y espargnant point sa ioye ni sa personne ; et que en ce pensier, elle auroyt prins double plaisir en ses nuictées, pour ce que chascun de ses amours auroyt bouté une pierre à l’édification de ceste basilicque. Aussy, d’abundant, pour ceste fin et pour l’heur éterne d’elle qui parle, tous ceulx qui l’aymoyent auroyent-ils donné leurs biens à grant cueur.

Lors, par nous ha esté dict à ce démon que elle ne sçauroyt se iustifier d’estre brehaigne, pour ce que, maulgré tant de copulations, nul enfant n’estoyt né d’elle ; ce qui prouvoyt la présence d’ung démon en son corps. D’abundant, Astaroth seul ou ung apostre pouvoyt parler en tout languaige, et que elle parloyt à la mode de tout pays, ce qui tesmoignoyt la présence du diable en elle. À ce par elle qui parle ha esté dict, pour ce qui est des diversitez de languaige, que de grec elle ne sçavoyt rien aultre chouse si ce n’est : Kyrie eleison ! dont elle faisoyt grant usaige ; de latin, rien si ce n’est : Amen, et le disoyt à Dieu, soubhaitant en obtenir la liberté. Puis que, pour le demourant, elle qui parle avoyt eu grant douleur d’estre orbe d’enfans ; et, si les mesnaigieres en faisoyent, elle cuydoyt que ce estoyt pour ce que elles ne prenoyent que petitement plaisir en la chouse, et elle qui parle, ung peu trop. Mais que tel estoyt sans doubte le vouloir de Dieu, qui songioyt que par trop grant bonheur le monde seroyt en dangier de périr.

Entendant ce et mille aultres raisons qui suffisamment establissent la présence d’ung diable au corps de la sœur, pour ce que le propre de Lucifer est de tousiours treuver arraisonnemens héréticques ayant vraysemblance, avons ordonné que ladicte accusée seroyt appliquée, en nostre présence, à la torteure et moult gehennée, à ceste fin de reduire ledict démon par souffrance et le soubmettre à l’authorité de l’Ecclise. Doncques, avons mandé pour nous faire assistance François de Hangest, maistre myre et médecin du Chapitre, en l’enchargeant, par une cédule si dessoubz transcripte, de recognoistre les qualitez de la nature féminine (virtutes vulvæ) de la dessus dicte femme, pour esclairer nostre religion sur les modes mis en usaige par cettuy démon pour happer les ames en ceste voye, et descouvrir si aulcun artifice y apparoist.

Lors ha moult plouré, geint par advance ladicte Morisque, et, nonobstant ses fers, se est agenouillée, implourant avecques crys et clameurs revocation de ceste ordonnance, obiectant ses membres estre en tel estat de foyblesse et ses os si tendres, que elle se romproyt comme verre. Puis, en fin de tout, elle ha faict offre de se rachepter de ce par le don de ses biens au Chapitre et de vuyder incontinent le pays.

Sur ce, par nous fut requise de déclairer voulentairement soy estre et avoir tousiours ung démon de la nature des succubes, qui sont diables femelles, ayant charge de corrompre les chrestiens par les blandices et flagitioses délices de l’amour. A cecy par elle qui parle ha esté dict que ceste affirmation seroyt ung mensonge abominable, veu que elle se estoyt tousiours sentie trez bien femme naturelle.

Lors, ses fers luy ayant esté tollus par le questionnaire, la dicte ha deffaict sa cotte et nous ha meschamment et à dessein obscurcy, brouillé, adhiré l’entendement par la vue de son corps, lequel exerce de faict sur l’homme des coërtions supernaturelles.

Maistre Guillaume Tournebousche ha, par force de nature, quitté la plume en cet endroict et ha soy retiré, obiectant ne pouvoir, sans tentations incredibles qui luy labouroyent la cervelle, estre temoing de ceste torteure, pour que il sentoyt le diable gaigner violemment sa personne.

Cy fina le secund interroguatoire, et, veu que par l’appariteur et ianiteur du Chapitre ha esté dict maistre Françoys de Hangest estre en campaigne, la gehenne et interroguations sont assignées à lendemain, heure de midy, après la messe dicte.

Cecy ha esté escript au verbal par moy Hiérosme, en l’absence de maistre Guillaume Tournebousche en foy de quoy avons signé

Hiérosme Cornille,

Grant pénitencier.



REQUESTE


Ce iourd’hui, quatorziesme iour du mois de febvrier, en présence de moy Hiérosme Cornille sont comparus les dicts maistres Iehan Ribou, Antoyne Iahan, Martin Beaupertuys, Hiérosme Maschefer, Iacques de ville d’Omer, et sire d’Hydré, au lieu et place du Maire de la cité de Tours, lors absent. Tous plaignans désignez en l’acte du pourchaz faict en l’hostel de la ville, auxquels avons, sur la requeste de la Blanche Bruyn, se recognoissant présentement moynesse au moustier du Mont-Carmel, soubz le nom de sœur Claire, déclairé l’appel faict au iugement de Dieu par la dicte accusée de possession démoniacque et son offre de passer par l’épreuve de l’eaue et du feu, en présence du Chapitre et de la ville de Tours, à ceste fin de prouver ses réalitez de femme et son innocence.

A ceste requeste ont adhéré pour leur part les dicts accusateurs ; lesquels, attendu que la ville se porte fort, se sont engaigiez à préparer la place et ung buscher convenable et approuvé des parrains de l’accusée.

Puis, par nous iuge ha esté assigné pour terme de l’épreuve le prime iour de l’an neuf, qui sera Pasques prochain, et avons indicqué l’heure de midy, après la messe dicte, ung chascun des parties ayant recogneu ce délay estre moult suffisant.

Doncques, sera le présent arrest crié à la diligence de ung chascun, en toutes les villes, bourgs et chasteaulx de Touraine et du pays de France à leurs soubhaits, à leurs cousts et diligence.

Hiérosme Cornille.




―――――



III


ce que feit le succube pour sugcer l'ame du vieil iuge,

et ce que advint de ceste délectation diabolicque.


Cecy est l’acte de confession extresme faicte le premier iour du mois de mars de l’an mil deux cent septante et ung après la venue de N. B. Saulveur, par Hiérosme Cornille, prebstre chanoine du Chapitre de la cathédrale de Sainct-Maurice, grant pénitencier, de tout se recognoissant indigne. Lequel, se treuvant en sa darrenière heure, et contrit de ses péchez, malfassons, forfaictures, meffaits et maulvaisetez, ha soubhaité ses adveux estre mis en lumière pour servir à la préconisation de la vérité, gloire de Dieu, iustice du tribunal ; et luy estre une allégeance à ses punitions en l’aultre monde. Ledict Hiérosme Cornille estant en son lict de mort, ont esté convocquez pour ouyr ses declarations Iehan de la Haye (de Haga), Vicaire de l’ecclise Sainct-Maurice ; Pierre Guyard, Threzorier du Chapitre, commis par nostre seigneur Iehan de Monsoreau, Archevesque, pour escribre ses paroles ; puis Dom Louis Pot, religieux du maius monasterium (Marmoustier) esleu par luy pour père spirituel et confesseur ; tous trois assistez du grant et inclyte docteur Guillaume de Censoris, Archidiacre romain, de présent en nostre dioceze envoyé (legatus) par N. S. P. le Pape. Finablement en présence d’ung grant nombre de chrestiens venus pour estre tesmoings du trespassement dudict Hiérosme Cornille, sur son soubhait cogneu de faire acte de publicque repentance veu qu’il s’en va du quaresme et, que sa parole pourra ouvrir les yeulx aux chrestiens en train de soy logier en enfer.

Et devant luy, Hiérosme, qui pour cause de grant foyblesse, ne pouvoyt parler, ha leu Dom Louis Pot la confession ensuyvante au grant esmoy de la dicte assistance :

« Mes frères, iusques en l’an septante-neuf de mon aage, lequel est celluy où ie suis, sauf les menus péchez dont, tant sainct soit-il, ung chrestien se rend coupable envers Dieu, mais qu’il nous est loysible de rachepter par pénitence, ie cuyde avoir mené une vie chrestienne et merité le los et renom qui m’estoyt escheu en ce dioceze, où ie fus eslevé à la trez-haulte charge de grant penitencier, dont suis indigne. Ores, saisy par l’apprehension de la gloire infinie de Dieu, espouvanté des supplices qui attendent les meschans et prévaricateurs en enfer ; i’ay songié d’amoindrir l’énormité de mes forfaicts par la plus grant pénitence que ie puisse faire en l’extresme heure où i’arrive. Lors ay impétré de l’Ecclise, dont i’ay mécogneu, trahi, vendu les droicts et le renom de iustice, l’heur de m’accuser publicquement en la manière des anciens chrestiens. Ie soubhaiteroys, pour tesmoingner plus grant repentance, avoir encores en moy assez de vie pour estre, au portail de la cathédrale, iniurié par tous mes frères, y demourer ung iour entier à genoilz, tenant ung cierge, ayant la chorde au col, les pieds nuds, veu que i’ay moult suyvy les erremens de l’enfer à l’encontre des sacres interests de Dieu. Mais, en ce grant naufraige de ma fragile vertu, ce qui vous soit un enseignement de fuir le vice, les piéges du démon, et vous refugier en l’Ecclise où sont tous secours, i’ay esté si tellement envousté par Lucifer, que N. S. Iésus-Christ prendra, par l’intercession de vous tous dont ie réclame l’ayde et les prières, pitié de moi, paouvre chrestien abuzé, dont les yeulx fondent en eaue. Aussy vouldroys-ie avoir une aultre vie à despendre en travaulx de pénitence. Ores doncques, oyez et tremblez en grant paour ! Esleu par le Chapitre assemblé à ceste fin de faire, instruire et grabeler le procez encommencé à l’endroict du démon qui se est produict soubz la forme féminine en la personne d’une religieuse relapse, abominable et reniant Dieu, ayant nom Zulma au pays infidelle d’où elle est venue ; lequel diable est cogneu dans le dioceze soubz celluy de Claire du Moustier du Mont-Carmel, et ha moult affligé la ville en soy mettant soubz ung numbre infini d’hommes, pour en conquester les ames à Mammon, Astaroth et Satan, princes de l’enfer, en leur faisant vuyder ce monde en estat de péché mortel, en leur donnant le trespas là où se prend la vie, ie suis, moy iuge, tombé sur le tard de mes iours, en ce piége, et i’ay perdu le sens en m’acquittant proditoirement des fonctions commises en grant fiance par le Chapitre à ma vieillesse froide. Oyez comme est subtil le démon, et maintenez-vous contre ses artifices. En entendant la prime response faicte par le susdict succube, ie veis avecques effroy que les fers mis en ses pieds et mains n’y laissoyent aulcunes traces ; et, par ainsy, feus esblouy de sa force absconse et de sa foyblesse apparente. Doncques, mon esperit se troubla soubdain au veu des perfections de nature desquelles s’estoyt vestu le diable. I’escoutoys la musicque de sa voix, laquelle me reschauffoyt de la teste aux pieds et me faisoyt soubhaiter estre ieune pour m’adonner à ce démon, treuvant que, pour une heure passée en sa compaignie, mon heur éterne n’estoyt qu’une foyble solde des plaizirs de l’amour goustez en ces bras mignons. Lors, déposay la fermeté dont doivent demourer guarnis les iuges. Cettuy démon, par moy questionné, m’arraisonna de telles paroles, qu’en son secund interroguatoire ie feus en ferme persuasion que ie feroys ung crime en mulctant et tormentant une paouvre petite créature, laquelle plouroyt comme ung enfant innocent. Lors, adverty par une voix d’en hault de faire mon debvoir et que ces paroles dorées, ceste musicque d’apparence céleste, estoyent momeries diabolicques ; que cettuy corps si gent, si desgourd, se transmuteroyt en beste horriblement poilue, à griphes aguz ; et ses yeux si doulx, en tisons d’enfer ; sa croupe, en queue squammeuse ; et sa iolie bouche roze, à lèvres gracieuses, en gueule de crocodile, ie revins en intention de faire torturer ledict succube iusques à ce qu’il advouast sa mission, ainsi que desià ceste practicque avoyt esté suyvie en la chrestienté. Doncques, alors que cettuy démon se montra nud à moy, pour estre mis à la gehenne, ie feus soubdainement soubmis à sa puissance par coniurations magicques. Ie sentis mes vieulx os craquer ; ma cervelle receut lumière chaulde ; mon cueur transborda du sang ieune et bouillant ; ie feus allaigre en moy-mesme ; et, par la vertu du philtre gecté en mes yeulx, se fondirent toutes les neiges de mon front. Ie perdis cognoissance de ma vie chrestienne, et me creus ung escholier virvouchant en la campaigne, eschappé de la classe et robbant des pommes. Ie n’eus aulcune force de faire ung seul signe de croix, et ne me soubvins ne de l’Ecclise, ne de Dieu le Père, ne du doulx Saulveur des hommes. En proye à ceste visée, i’alloys par les rues, me ramentevant les délices de ceste voix, l’abominable ioly corps de cettuy démon, me disant mille chouses maulvaises. Puis, féru et tiré par ung coup de la fourche du diable qui se plantoyt desià en ma teste comme serpe en ung chesne, ie feus conduict par ce fer agu vers la geole maulgré mon ange guardien, lequel de temps à aultre me tiroyt par le bras et me deffendoyt contre ces tentations ; mais, obstant ses saincts advis et son assistance, i’estoys tiraillé par des millions de griphes enfoncez en mon cueur, et m’en trouvay tost en ceste geole. Alors que l’huys m’en feut ouvert, ie ne vis plus aulcune apparence de prison, pour ce que le succube y avoyt par le secours des maulvais génies ou phées construict ung pavillon de pourpre et de soyeries, plein de perfums et de fleurs, où elle s’esbaudissoyt vestue superbement, sans avoir ni ferremens au col, ni chaisne aux pieds. Ie me laissay despouiller de mes vestemens ecclésiasticques, et feus mis en ung bain de senteur. Puis le démon me couvrit d’une robe sarrazine, me servit ung festin de metz rares, contenus ez vases prétieux, coupes d’or, vins d’Asie, chants et musicques merveilleuses, et mille louanges qui me chatouillèrent l’ame par les aureilles. A mes costez se tenoyt tousiours ledict succube, et sa doulce accointance détestable me distilloyt nouvelles ardeurs ez membres. Mon ange guardien me quitta. Lors ie vivoys par la lueur espouvantable des yeulx de la Morisque, aspiroys à la chaulde estraincte de ce mignon corps, vouloys tousiours sentir ses lèvres rouges que ie cuydoys naturelles, et n’avoys nulle paour de la morsure de ses dents qui attirent au plus profund de l’enfer. Ie me plaisoys à esprouver la doulceur sans pareilles de ses mains, sans songier que ce estoyent des griphes immundes. Bref, ie fretilloys comme ung espoux voulant aller à sa fiancée, sans songier que ceste espousée estoyt la mort éternelle. Ie n’avoys nul soucy des chouses de ce monde, ni des interests de Dieu, ne resvant que d’amour, des bons tettins de ceste femme qui me faisoyent arser, et de sa porte d’enfer en laquelle ie cuysoys de me gecter. Las ! mes frères, durant trois iours et trois nuicts, ie fus ainsy contrainct de besongner, sans pouvoir tarir la source qui fluoyt de mes reins, en lesquels plongioyent comme deux picques les mains de ce succube, lesquelles communicquoyent à ma paouvre vieillesse, à mes os desseichiez, ie ne sais quelle sueur d’amour. En prime abord, cettuy démon, pour m’attirer à elle, feit couler en moy comme une doulceur de laict ; puis vindrent des félicitez poignantes qui me picquèrent, comme ung cent d’esguilles, les os, la mouelle, la cervelle, les nerfs. Lors, à ce ieu s’enflammèrent les chouses absconses de ma teste, mon sang, mes nerfs, ma chair, mes os ; puis ie bruslay du vray feu de l’enfer, qui me causa des tenaillons en mes ioinctures et une incrédible, intolérable, escueurante volupté qui laschioyt les liens de ma vie. Les cheveulx de cettuy démon, de quoi estoyt enveloppé mon paouvre corps, me versoyent une rouzée de flamme, et ie sentoys chaque tresse comme ung baston de gril rouge. En ceste délectation mortelle, ie voyoys le visaige ardent dudict succube, qui rioyt, me disoyt mille paroles aguassantes : comme quoy i’estoys son chevalier, son seigneur, sa lance, son iour, sa ioye, son fouldre, sa vie, son bon, son meilleur chevaulcheur ; et, comme quoy elle avoyt dessein de s’unir à moy encore mieulx, soubhaitant estre en ma peau, ou m’avoir en la sienne. Ce que entendant, soubz l’aiguillon de ceste langue qui me sugçoyt l’ame ie m’enfonçoys et précipitoys plus avant dans l’enfer sans y rencontrer de fund. Puis, alors que ie n’eus plus une goutte de sang en les veines, que l’ame ne me battoyt plus au corps, que ie feus ruiné de tout poinct, le démon me dit, tousiours frais, blanc, rubescant, reluysant et riant :

— Paouvre fol, de me cuyder ung démon ! Hein ! si ie te requeroys de me vendre ton ame pour ung baiser, ne la donneroys-tu point de grant cueur ?

— Oui, feis-je.

— Et si, pour tousiours besongner ainsy, besoing estoyt de te nourrir du sang de nouveaux-nez à ceste fin d’avoir tousiours vie nouvelle à despendre en mon lict, n’en sugceroys-tu pas voulentiers ?

— Oui, feis-je.

— Si, pour estre tousiours en cavalier chevaulchant, guay comme ung homme en son prime temps, sentant la vie, beuvant le plaisir, se plongiant au fund de la ioye, comme ung nageur en Loire, ne renieroys-tu point Dieu, ne cracheroys-tu point au visaige de Iésus ?

— Oui, feis-je.

— Si vingt ans de vie monasticque debvoyent t’estre encores accordez, ne les croqueroys-tu point pour deux ans de ceste amour qui te brusle et pour estre en ce ioly mouvement ?

— Oui, feis-je.

Lors, ie sentis cent griphes aguz, lesquels deschirèrent mon diaphragme comme si mille becs d’oyseaulx de proye y prenoyent leurs becquées en criant. Puis feus enlevé subitement au-dessus de la terre sur ce dict succube, lequel avoyt desployé ses aësles et me disoyt.

— Chevaulche, chevaulche, mon chevaulcheur ! Tiens-toy ferme en la croupe de ta iument, en ses crins, en son col, et chevaulche, chevaulche, mon chevaulcheur ! Tout chevaulche !

Par ainsy, ie veis comme ung brouillard les villes de la terre, où, par espécial don, i’aperceus ung chascun couplé avecques ung démon femelle, et sacquebutant, engendrant en grant concupiscence, tous criant mille paroles d’amour, exclamations de toute sorte, et tous unis, chevillez, triballant. Lors, ma cavale à teste de Morisque me monstra, volant tousiours et galopant à travers les nuées, la terre couplée avecques le soleil, en une coniunction d’où sourdoyt ung germe d’estoilles ; et là chaque monde femelle faisant la ioye avecques ung monde masle. Ains au lieu de paroles comme en disent les créatures, les mondes suoyent d’ahan nos oraiges, lançoyent des esclairs et crioyent des tonnerres. Puis, montant tousiours, ie veis au-dessus des mondes la nature femelle de toutes chouses en amour avecques le prince du mouvement. Ores, par mocquerie, le succube me mit au cueur de ceste saillie horrificque et perpétuelle où ie feus perdu comme ung grain de sable en la mer. Là tousiours me disoyt ma blanche cavale : « Chevaulche, chevaulche, mon bon chevaulcheur, chevaulche ! Tout chevaulche ! » Ores, advisant le peu que estoyt ung prebstre en cettuy torrent de semences de mondes, où tousiours s’accointoyent, se chevaulchoyent avecques raige les métaulx, les pierres, les eaues, les aërs, les tonnerres, les poissons, les plantes, les animaulx, les hommes, les esperits, les mondes, les planettes, ie reniay la foy catholicque. Alors le succube, me monstrant ceste grant tache d’estoilles qui se veoit ez cieulx, me dit : « Ceste voye estre une goutte de semence céleste eschappée d’un grand flux des mondes en coniunction. » Là-dessus, ie chevaulchai derechief le succube en raige, à la lueur de mille millions d’estoilles ; et i’auroys voulu, chevaulchant, sentir la nature de ces mille millions de créatures. Lors, par ce grant effort d’amour, ie tombai perclus de tout poinct, en entendant ung grant rire infernal. Puis ie me veis en mon lict entouré de mes serviteurs, lesquels avoyent eu le couraige de lucter avecques le démon en gectant dedans le lict où i’estoys couchié ung plein seau d’eaue benoiste, et disant de ferventes prières à Dieu. Lors, i’eus à soustenir, maulgré ceste assistance, ung combat horrible avecques ledict succube, duquel les griphes me tenoyent le cueur, en me faisant endurer des maulx infinis. Encores que, ranimé par la voix de mes serviteurs, parens et amys, ie me bendasse à faire le signe sacré de la croix, le succube, posé en mon lict, au chevet, au pied, partout, s’occupoyt à me destendre les nerfs, rioyt, grimaçoyt, me mettoyt mille imaiges obscènes soubz les yeulx, et me donnoyt mille dezirs maulvais. Ce néantmoins, ayant eu pitié de moy, monseigneur l’archevesque feit venir les relicques de saint Gatien, et lorsque la chasse eut touchié mon chevet, ledict succube feut contrainct de fuir, laissant une odeur de soulphre et d’enfer, dont mes serviteurs, amys et aultres, s’esgozillèrent durant ung iour. Lors, la lumière céleste de Dieu ayant esclairé mon ame, ie cogneus que i’estoys, par suite de mes péchez et de mon combat avecques le malin esperit, en grant dangier de mourir. Doncques, i’imploray la graace espéciale de vivre encores ung bout de temps pour rendre gloire à Dieu et à son Ecclise, en obiectant les mérites infinis de Iésus sur la croix, mort pour le salut des chrestiens. Par ceste prière, i’obtins la faveur de recouvrer la force de m’accuser de mes péchez, d’impétrer de tous les membres de l’Ecclise de Sainct-Maurice leur ayde et assistance pour me tirer du purgatoire, où ie vais rachepter mes faultes par des maulx infinis. En fin de tout, ie déclaire que mon arrest, qui en appelle pour ledict démon au iugement de Dieu et à l’espreuve de l’eaue benoiste et du feu, est ung subterfuge deu au meschant vouloir suggéré par ledict démon, lequel auroyt par ainsy les facultez d’eschapper à la iustice du tribunal de l’archevesque et du Chapitre, veu qu’il m’advoua secrettement avoir licence de faire paroistre en sa place ung démon accoustumé à ceste espreuve. En fin de tout, ie donne et lègue au Chapitre de l’ecclise Sainct-Maurice mes biens de toute sorte, pour fonder une chapelle en ladicte ecclise, la bastir et l’aorner, et la mettre soubz l’invocation de sainct Hiérosme et sainct Gatien, dont l’ung est mon patron et l’aultre le saulveur de mon ame.

Cecy ouy de tous les assistans ha esté mis soubz les yeulx du tribunal ecclésiasticque par Iehan de la Haye (Iohannes de Haga).

Nous, Iehan de la Haye (Iohannes de Haga), esleu grand pénitencier de Sainct-Maurice par l’assemblée générale du Chapitre selon l’usaige et coustume de ceste ecclise, et commis à l’effet de poursuyvre à nouveau le procez du démon succube, de présent en la geole du Chapitre, avons ordonné une nouvelle enqueste à laquelle seront entendus tous ceulx de ce dioceze ayant eu cognoissance des faicts à ce relatifs. Déclarons nulles les aultres procédures, interroguatoires, arrests, et les annihilons au nom des membres de l’ecclise assemblez en Chapitre général et souverain, et disons qu’il n’y ha lieu à l’appel à Dieu proditoirement faict par le démon, attendu l’insigne trahison du diable en ceste occurrence. Et sera ledict iugement crié à son de trompe en tous les endroicts du dioceze ez quels ont esté publiez les faulx édicts du mois précédent, tous notoirement deus aux instigations du démon, suyvant les adveux de feu Hiérosme Cornille.

Que tous les chrestiens soyent en ayde à nostre saincte Ecclise et à ses commandemens.


Iehan de la Haye.




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IV


comment virvoucha si druement la morisque de la rue chaulde, que a grant poine feut-elle arse et cuicte vifve a l’encontre de l’enfer.


Cecy feut escript au mois de may de l’an 1360, en manière de testament.


Mon trez chier et bien aymé fils, alors que il te sera loysible lire cecy, ie seray, moy ton père, couchié dans la tombe, implourant tes prières et te suppliant de te conduire en la vie ainsy qu’il te sera commandé par ce rescript légué pour le saige gouvernement de ta famille, ton heur et seureté ; car i’ay faict cecy en ung temps où i’avoys mon sens et entendement encores frappez d’hier par la souveraine iniustice des hommes. En mon aage viril, i’eus la grant ambition de m’élever dans l’Ecclise et y atteindre aux plus haultes dignitez, pour ce que nulle vie ne me sembloyt plus belle. Ores, en ce grave pensier, i’apprins à lire et à escribre ; puis, à grant poine, devins en estat de me mettre en clergie. Mais, pour ce que ie n’avoys nulle protection, ni saiges advis pour faire ma traisnée, i’eus l’engin de me prouposer à ceste fin d’estre escripvain, tabellion, rubricquateur du Chapitre Sainct-Martin, où estoyent les plus haults et riches personnaiges de la chrestienté, veu que le roy de France y est simple chanoine. Doncques debvoys-ie rencontrer là, mieux que partout ailleurs, des services à rendre à aulcuns seigneurs, et, par ainsy, treuver des maistres, en estre patronné, puis par leur moyen entrer en religion et arriver à estre mitré comme ung aultre et collocqué en ung siège archiépiscopal, ie ne sçays où. Mais ceste prime visée estoyt oultre cuydante et ung petit trop ambitieuse, ce que Dieu me feit bien veoir par l’événement. De faict, messire Iehan de Villedomer, qui du depuys devint cardinal, feut mis en ceste place, et moy reiecté, desconfict. Lors, en ceste male heure, ie receus une allégeance à mes soulcys par l’advis du bon vieulx Hiérosme Cornille, penitencier de la cathédrale, dont ie vous ay souvent parlé. Ce chier homme me contraignit par sa doulceur à venir tenir la plume pour le Chapitre de Sainct-Maurice et archevesché de Tours : ce que ie feis avecques honneur, veu que ie estoys réputé grant escripvain. En l’année où i’alloys entrer en prebstrise s’esmeut le fameux procez du diable de la rue Chaulde, duquel parlent encores les anciens, et dont ils disent aux ieunes à la vesprée l’histoire, qui, dans le temps, ha esté racontée en tous les foyers de France. Ores, cuydant que ce seroyt à l’advantaige de mon ambition et que, pour ceste assistance, le Chapitre me poulseroyt en quelques dignitez, mon bon maistre me feit commettre à l’effet d’escribre tout ce qui debvoyt estre, en ceste griefve affaire, subiect à escriptures. De prime abord, monseigneur Hiérosme Cornille, homme approuchant octante années, et de grant sens, iustice et bon entendement, soupçonna quelques meschancetez en ceste cause. Encores que il n’aymast point les filles folles de leurs corps et n’eust iamais ronciné de femme en sa vie, laquelle estoyt saincte et vénérable, saincteté qui l’avoyt faict eslire pour iuge, ce néantmoins, aussytost que les dépositions feurent achevées et la paouvre garse entendue, il demoura clair que, bien que ceste ioyeulse galloise eust rompu le ban de son moustier, elle estoyt innocente de toute diablerie, et que ses grans biens estoyent convoitez par ses ennemys et aultres gens que ie ne veulx point te nommer par prudence. En ce temps, ung chascun la cuydoyt munie d’argent et d’or si abundamment que aulcuns disoyent qu’elle pouvoyt achepter la comté de Touraine, si bon luy plaisoyt. Doncques, mille mensonges et calumnieuses paroles dictes sur ceste fille, à laquelle les honnestes femmes portoyent envie, couroyent par le monde et devinrent créances d’Évangile. En ceste coniuncture monseigneur Hiérosme Cornille, ayant recogneu que nul démon aultre que celluy de l’amour ne estoyt en ceste fille, luy feit consentir à demourer en ung convent pour le restant de ses iours. Puis, acertené par aulcuns braves chevaliers, forts en guerre et riches en domaines, que ils feroyent tout pour la saulver, il l’invita secrettement à requérir de ses accusateurs le iugement de Dieu, non sans donner ses biens au Chapitre, à ceste fin de faire taire les maulvaises langues. Par ainsy, debvoyt estre préservée du buscher la plus mignonne fleur que oncques le ciel ayt laissé cheoir en nostre terre ; laquelle fleur de femme ne failloyt que par une excessifve tendreur et compatissance au mal d’amour iecté par ses yeulx au cueur de tous ses poursuyvans. Mais le vray diable, soubz forme de moyne, se mesla de ceste affaire ; vécy comme : ung grant ennemy de la vertu, preudhomie et saincteté de monseigneur Hiérosme Cornille, lequel avoyt nom Iehan de la Haye, ayant sceu que en sa geole la paouvre fille estoyt traictée comme une royne, accusa meschantement le grant penitencier de connivence avecques elle et d’estre son serviteur, pour ce que, disoyt ce maulvais prebstre, elle le faisoyt ieune, amoureux et heureux ; ce dont mourut de chagrin en ung iour le paouvre vieillard, cognoissant à cecy que Iehan de la Haye avoyt iuré sa perte et vouloyt ses dignitez. De faict nostre seigneur archevesque visita la geole et treuva la Moresque en ung lieu plaisant, couchiée trez bien, sans fers, pour ce que, ayant mis ung diamant en ung lieu où nul n’eust cuydé qu’il y pust tenir, elle avoyt achepté la clémence du geolier. En ce temps, aulcuns disent que cettuy geolier estoyt féru d’elle, et que par amour, ou mieulx, en grant paour des ieunes barons amans de ceste femme, il en machinoyt la fuyte. Le bonhomme Cornille estant en train de mourir, et, par le tracas de Iehan de la Haye, le Chapitre iugeant nécessaire de mettre au néant les procédures faictes par le penitencier, et aussy ses arrests, ledict Iehan de la Haye, lors simple vicaire de la cathédrale, démonstra que pour ce il suffisoyt d’ung adveu public du bonhomme en son lict de mort. Lors feut gehenné, tormenté le moribond par les messieurs du Chapitre, ceulx de Sainct-Martin, ceulx de Marmoustiers, par l’archevesque et aussy par le légat du pape, à ceste fin que il se retractast à l’advantaige de l’Ecclise, à quoy ne vouloyt point consentir le bonhomme. Mais, après mille maulx, feut apprestée sa confession publicque, à laquelle assistèrent les plus considérables gens de la ville ; laquelle respandit une horreur et consternation qui feut telle, que ie ne sçauroys dire. Les ecclises du dioceze feirent des prières publicques pour ceste calamiteuse playe, et ung chascun redoubtoyt de veoir le diable dévaller chez soy par le foyer. Mais le vray de cela est que mon bon maistre Hiérosme avoyt les fiebvres et voyoyt des vaches en sa salle, alors que de luy feut obtenue ceste rétractation. L’accez finy, ploura grantement le paouvre sainct, en saichant de moy ce traffic. De faict, il mourut entre mes bras, assisté de son médecin, désespéré de ceste momerie, nous disant qu’il s’en alloyt aux pieds de Dieu le prier de ne point laisser consommer une iniquité déplourable. Ceste paouvre Morisque l’avoyt moult touchié par ses larmes et sa repentance, veu que, par avant de luy faire requérir le iugement de Dieu, il l’avoyt particulièrement confessée, et par ainsy s’estoyt dégagiée l’ame divine qui demouroyt en ce corps, et dont il nous parloyt comme d’ung diamant digne d’aorner la saincte couronne de Dieu, alors que elle auroyt quitté la vie après ses pénitences faictes. Lors, mon chier fils, saichant par les paroles qui se disoyent par la ville et par les naïfves responses de ceste paouvre misérable tout le trac de ceste affaire, ie delibéray, par l’advis de maistre Françoys de Hangest médecin du Chapitre, de feindre une maladie et quitter le service de l’ecclise Sainct-Maurice et de l’archevesché, ne voulant point tremper la main dans le sang innocent qui crie encores et criera iusques au iour du iugement darrenier devant Dieu. Lors feut banny le geolier ; puis feut mis en sa place le second fils du torssionnaire, lequel gecta la Morisque en ung cachot, et luy mit inhumainement aux mains et aux pieds des fers poisant cinquante livres, oultre une ceincture de bois. Puys, la geole fut veiglée par les arbalestriers de la ville et les gens d’armes de l’archevesque. La garse feut tormentée, gehennée, eut les os brisez ; vaincue par la douleur, feit ses adveux aux soubhaits de Iehan de la Haye et feut tost condamnée à estre bruslée en la coulture Sainct-Estienne, après avoir esté mise au portail de l’ecclise, vestue d’une chemise de soulphre ; puis ses biens acquis au Chapitre, et cætera. Cet arrest feut cause de grans troubles et prinses d’armes par la ville, pour ce que trois jeunes chevaliers de Touraine iurèrent de mourir au service de la paouvre fille et la délivrer par toutes les voyes quelconques. Lors ils vindrent en ville accompaignez d’ung millier de souffreteux, gens de poine, vieux souldards, gens de guerre, artisans et aultres que ladicte fille avoyt secourus, saulvez du mal, de la faim, de toute misère ; puis fouillèrent les taudis de la ville où gisoyent ceulx auxquels elle avoyt bien faict. Lors, tous s’estant esmeus et convocquez au rez de Mont-Louis sous la protection des gens d’armes desdicts seigneurs, ils eurent pour compaignons tous les maulvais garsons de vingt lieues à la ronde et vindrent ung matin faire le siege de la prison de l’archevesque, en criant que la Morisque leur feust livrée, comme s’ils vouloyent la mettre à mort, mais dans le faict pour la délivrer et la bouter secrettement sur ung coursier pour lui faire gaigner le large, veu que elle chevaulchioyt comme ung escuyer. Lors, en ceste effroyable tempeste de gens avons-nous veu entre les bastimens de l’archevesché et les ponts plus de dix mille hommes grouillans, oultre tous ceux qui estoyent iuchiez sur les toicts des maisons et grimpez en tous estaiges pour veoir la sédition. Brief, il estoyt facile d’entendre, par delà la Loire, de l’aultre costé de Sainct-Symphorien, les cris horrificques des chrestiens qui y alloyent à bon escient et de ceulx qui serroyent la geole en intention de faire évader la paouvre fille. L’estouffade et oppression des corps feut si grande en ceste foule populaire altérée du sang de la paouvre, aux genoilz de laquelle ils seroyent tombez tous, s’ils eussent eu l’heur de la veoir, que sept enfans, unze femmes et huict bourgeoys y feurent écrasez, pilez, sans que l’on ayt pu les recognoistre, veu qu’ils estoyent comme des tas de boue. Brief, si ouverte estoyt la grant gueule de ce Leviathan populaire, monstre horrible, que les clameurs en feurent ouyes des Montilz-les-Tours. Tous crioyent : « A mort le succube ! — Livrez-nous le démon ! Ha ! i’en veulx ung quartier ! — I’en veulx du poil ! — A moy le pied ! — A toy les crins ! — A moy la teste ! — A moy la chouse ! — Est-il rouge ? — Le verra-t-on ? — Le cuyra-t-on ? A mort ! à mort ! » Chascun disoyt son mot. Mais le cry : « Largesse à Dieu ! A mort le succube » estoyt gecté en un seul temps par la foule si druement et si cruellement, que les aureilles et les cueurs en saignoyent ; et les aultres criaillemens s’entendoyent à poine ez logiz. L’archevesque eut l’imagination, pour calmer cet oraige qui menassoyt de renverser tout, de sortir en grant pompe de l’ecclise, en portant Dieu, ce qui délivra le Chapitre de sa ruyne, veu que les maulvais garsons et les seigneurs avoyent iuré de destruire, brusler le cloistre et tuer les chanoines. Doncques, par ce stratagesme, ung chascun feut contrainct de se dissouldre, et, faulte de vivres, revint chez soy. Lors, les moustiers de Touraine, les seigneurs et les bourgeoys, en grant appréhension de quelque pillaige pour lendemain, feirent une assemblée nocturne, et se rangierent à l’advis du Chapitre. Par leurs soings, les hommes d’armes, archers, chevaliers et bourgeoys, en numbre infiny, feirent la guette et tuèrent ung party de pastoureaux, routiers, malandrins, lesquels, saichant le remue-mesnaige de Tours, venoyent grossir les mescontens. Messire Harduin de Maillé, vieulx homme noble, arraisonna les ieunes chevaliers qui estoyent les tenans de la Morisque et devisa saigement avecques iceulx, leur demandant si pour ung minon de femme ils vouloyent mettre la Touraine à feu et à sang ; si, encores qu’ils feussent victorieux, ils seroyent maistres des maulvais garsons appelez par eulx ; que ces dicts pillards, après avoir ruyné les chasteaulx de leurs ennemys, viendroyent à ceulx de leurs chiefs ; mais que, la rébellion encommencée n’ayant eu nul succez de prime sault, pour ce que quant à présent la place estoyt nette, pouvoyent-ils avoir le dessus sur l’Ecclise de Tours, qui invocqueroyt l’aide du Roy ? Puis mille aultres proupos. A ces raisons, les ieunes chevaliers dirent que il estoyt facile au Chapitre de faire évader nuictamment la fille, et que par ainsy la cause de la sédition seroyt tollue. A ceste saige et humaine requeste respondit monseigneur de Censoris, légat du pape, que besoing estoyt que force demeurast à la religion et à l’Ecclise. Là-dessus la paouvre garse paya pour le tout, veu que il feut convenu que nulles recherches ne seroyent faietes sur ceste sédition.

Lors, le Chapitre eut toute licence de procéder au supplice de la fille, auquel acte et cérémonie ecclésiasticque on vint de douze lieues à la ronde. Aussy, le iour où, après les satisfactions divines, le succube deubt estre livré à la iustice séculière, à ceste fin d’estre publicquement arse en ung buscher, pour une livre d’or ung villain, ne mesmes ung abbé, n’eust-il treuvé de logiz en la ville de Tours. La veille, beaucoup campèrent hors la ville soubz des tentes ou couchiez en la paille. Les vivres manquèrent, et plusieurs venus le ventre plein s’en retournèrent le ventre vuyd, n’ayant rien veu que flamber le feu de loing. Puis les maulvais garsons feirent de bons coups par les chemins.

La paouvre courtizane estoyt quasi morte. Ses cheveulx avoyent blanchy. Ce ne estoyt à vray dire que ung squelette à poine couvert de chair, et ses fers poisoyent plus qu’elle. Si elle avoyt eu de la ioye en sa vie, elle le payoyt moult en cettuy moment. Ceux qui la veirent passer disent que elle plouroyt et cryoyt à faire pitié aux plus acharnez après elle. Aussy, en l’ecclise, feut-on contrainct de luy mettre en la bouche ung baillon, que elle mordoyt comme ung lezard mord ung baston. Puis, le bourreau l’attacha à ung pieu pour la soustenir, veu que elle se laissoyt couler par momens et tomboyt faulte de force. Puis soubdain récuperoyt ung vigoureux poignet : car, ce néantmoins, elle put, ha-t-on dict, secouer ses chordes et s’évader en l’ecclise, où, en remembrance de son ancien mestier, elle grimpa trez agilement ez galeries d’en hault, en volant comme ung oyseau le long des colonnettes et frizes menues. Elle alloyt se saulver ez toicts, alors que ung souldard la visa de son arbalestre et luy planta sa flesche dedans la cheville du pied. Maulgré son pied demy-coupé, la paouvre fille courut encores par l’ecclise lestement sans en avoir cure, allant sur son os brisé, espandant son sang, tant grant paour elle avoyt des flammes du buscher. Enfin feut prinse et liée, et gectée en ung tombereau et menée au buscher, sans que aulcun l’ayt depuis entendue crier. Le conte de sa course dans l’ecclise aydoyt le menu populaire à croire que ce feust le diable, et aulcuns disoyent que elle avoyt volé par les aërs. Alors que le bourreau de la ville la gecta dedans le feu, elle feit deux ou trois saults horribles et tomba au fund des flammes du buscher, qui brusla le iour et la nuict. Lendemain soir, i’allay veoir s’il demouroyt quelque chouse de ceste gente fille si doulce, si aymante ; mais ie ne trouvai plus qu’ung paouvre fragment d’os stomachal, en lequel, maulgré ce grant feu, estoyt resté quelque peu d’humide, et que aulcuns disoyent tressaillir encores comme femme au déduict. Ie ne sçauroys, mon chier fils, dire les tristifications sans numbre et sans égales qui, durant environ dix ans, poisèrent sur moy. Tousiours estoys record de ceste ange froissée par de meschans hommes, et tousiours en voyoys les yeulx pleins d’amour ; brief, les dons supernaturels de ceste enfant naïfve estoyent brillans iour et nuict devant moy et ie prioys pour elle en l’ecclise où elle avoyt esté martyrisée. Enfin, ie n’avoys point la force ni le couraige de envisaiger, sans frémir, le grant penitencier Iehan de la Haye, qui mourut rongié par les poux. La lèpre feit iustice du baillif. Le feu brusla le logiz et la femme de Iehan, et tous ceulx qui mirent la main en ce buscher en retirèrent de la flamme.

Cecy, mon fils bien aymé, feut cause de mille pensiers que i’ay mis icy par escript pour estre à iamais la règle de conduite en nostre famille.

Ie quittay le service de l’Ecclise, et me mariay à vostre mère, de laquelle ie receus des doulceurs infinies, et avecques elle ie partageay ma vie, mon bien, mon ame et tout. Aussy feut-elle de mon advis en ces préceptes suyvans. A sçavoir : premièrement, pour vivre heureux, besoing est de demourer loing des gens d’Ecclise, les honorer beaucoup sans leur bailler licence d’entrer ez logiz, non plus qu’à tous ceulx qui, par droict, iuste ou iniuste, sont censez estre au-dessus de nous. Deuxiesmement, prendre ung estat modicque, et s’y tenir, sans iamais vouloir paroistre aulcunement riche. Avoir soing de n’exciter l’envie de personne, ni férir qui que ce soit en aulcune sorte, pour ce que besoing est d’estre fort comme ung chesne qui tue les plantes en ses pieds, pour briser les testes envieuses. Encores y succomberoyt-on, veu que les chesnes humains sont espécialement rares, et que aulcun Tournebousche ne doibt se flatter d’en estre ung, attendu qu’il sera Tournebousche. Troisiesmement, ne iamais despendre que le quart de son revenu, taire son bien, musser sa chevance, ne se mettre en aulcune charge ; aller en l’ecclise comme les aultres, et tousiours guarder ses pensiers en soy, veu que alors ils sont à vous, et non à d’aultres qui s’en revestent, s’en font des chappes et les tournent à leur guyze, en forme de calumnies. Quatriesmement, tousiours demourer en la condition des Tournebousches, lesquels sont à présent et à tousiours drapiers. Marier ses filles à bons drapiers, envoyer ses garsons estre drapiers en d’aultres villes de France, munis de ces saiges préceptes, et les nourrir en l’honneur de la draperie, sans leur laisser aulcun songe ambitieux en l’esperit. Drapier comme ung Tournebousche doibt estre leur gloire, leurs armes, leur nom, leur devise, leur vie. Ores, estant tousiours drapiers, par ainsy seront tousiours les Tournebousches, incogneus, et vivotteront comme de bons petits insectes, lesquels une foys logiez en une poultre, font leurs trous et vont en toute sécurité iusques au bout de leur peloton de fil. Cinquiesmement, ne iamais parler aultre languaige que le languaige de la draperie ; ne point disputer de religion, de gouvernement. Et, encores que le gouvernement de l’Estat, la province, la religion et Dieu virassent ou eussent phantaisie de aller à dextre ou à senestre, tousiours en qualité de Tournebousche demourer en son drap. Par ainsy, n’estant aperceus d’aulcun en la ville, les Tournebousches vivront en calme avecques leurs petits Tournebouschons, payant bien les dixmes, les imposts et tout ce qu’ils seront requis de donner par force, soit à Dieu, soit au Roy, à la ville ou à la paroësse, avecques lesquels ne fault oncques se desbattre. Aussy, besoing est de réserver le patrimonial threzor pour avoir paix, achepter la paix, ne iamais rien debvoir, avoir du grain au logiz, et se rigoler les portes et les croisées closes.

Par ainsy, nul n’aura prinse ez Tournebousches, ny l’Estat, ny l’Ecclise, ny les seigneurs, auxquels, le cas échéant, s’il y ha force, vous presterez quelques escuz sans iamais nourrir l’espérance de les revoir, ie dis les escuz. Ainsy tous, en toute saison, aymeront les Tournebousches ; se mocqueront des Tournebousches, gens de peu ; des Tournebousches à petits pieds ; des Tournebousches de nul entendement. Laissez dire les ignares. Les Tournebousches ne seront ni bruslez, ni pendus, à l’advantaige du Roy, de l’Ecclise ou de tous autres ; et les saiges Tournebousches auront secrettement argent en leurs fouillouzes et ioye au logiz, à couvert de tout.

Doncques, mon chier fils, suys ces adviz de médiocre et petite vie. Maintiens cecy en ta famille, comme charte de province. Que, toy mourant, ton successeur le maintienne comme sacre Evangile des Tournebousches, iusqu’à ce que Dieu ne veuille plus qu’il y ayt de Tournebousches en ce monde.

Ceste lettre ha esté treuvée lors de l’inventaire faict en la maison de Françoys Tournebousche, seigneur de Veretz, chancelier de Monseigneur le Dauphin, et condamné, lors de la rebellion dudict seigneur contre le Roy, à perdre la teste et veoir tous ses biens confisquez par arrest du parlement de Paris. Ladicte lettre a esté remise au gouverneur de Touraine par curiosité d’histoire, et ioincte aux pièces du procez en l’Archevesché de Tours, par moy Pierre Gaultier, Eschevin, Président des Preudhommes.

L’Autheur ayant achevé les transcriptions et deschiffraiges de ces parchemins en les restituant de leur languaige estrange en françoys, le donateur d’yceulx luy ha dict que la rue Chaulde de Tours estoyt, suyvant aulcuns, ainsy nommée pour ce que le soleil y demouroyt plus qu’en tous aultres endroicts. Mais, maulgré ceste version, les gens de hault entendement treuveront en la voye chaulde dudict succube la vraye cause dudict nom. A quoy acquiesce l’Autheur. Cecy nous apprend à ne point faire abus de nostre corps, ains à en user saigement en veue de nostre salut.