Les Désirs de Jean Servien/12

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Calmann-Lévy (p. 90-103).


XII


Cette vie en coulant lui parut douce dans sa monotonie et il y trouvait un goût salubre. Un soir, comme il descendait l’escalier du vieux répétiteur, un gros homme lui présenta avec un geste arrondi la carte d’un traiteur du voisinage, dont il tenait un millier sous son bras gauche, puis s’arrêtant tout à coup, s’écria :

— « Per Bacco ! je reconnais mon élève. Droit et souple comme un jeune arbre, voici M. Jean Servien ! »

C’était le marquis Tudesco qui parlait ainsi. Il n’avait plus son gilet rouge ; il portait à la place une sorte de camisole en toile à matelas, mais sur son lumineux visage aux petits yeux ronds et au nez aquilin, il gardait une gaieté malicieuse de vieux perroquet.

Jean, surpris et content après tout de le revoir, lui demanda affectueusement ce qu’il devenait.

— « Hé ! vous le voyez, répondit le marquis ; je distribue aux passants la carte d’un empoisonneur du quartier, et par là je mérite de ne point manquer de la vénéneuse cuisine à la gloire de laquelle je travaille. Camoëns tendit la main dans les rues de Lisbonne. Tudesco tend les siennes sur le pavé de la moderne Babylone, mais c’est pour donner et non pour recevoir : déjeuners à 1 fr. 25 ; dîners à 1 fr. 75. »

Et il tendait un de ses papiers à un homme qui passa, les mains dans les poches, sans le prendre. Alors le marquis Tudesco s’écria en soupirant : « Et pourtant j’ai traduit la Jerusalem liberata, le chef-d’œuvre de l’immortel Torquato Tasso ! Mais les grossiers libraires méprisent ce fruit de mes veilles, et du haut des cieux la Muse se voile la face pour n’être pas témoin de l’injure faite à son nourrisson.

— Et qu’êtes-vous devenu depuis tout le temps qu’on ne vous a vu ? demanda le jeune homme avec candeur.

— Dieu seul le sait, et encore, je crois qu’il l’a oublié. »

Telle fut la réponse du marquis Tudesco.

Il noua son millier de prospectus dans une toilette et, prenant le bras de son élève, le poussa vers la rue Saint-Jacques.

— « Jeune ami, dit-il, voyez que le dôme du Panthéon est à moitié caché par le brouillard. L’école de Salerne enseigne que l’humidité du soir est funeste à l’estomac. Il y a près d’ici un honnête établissement où nous pourrons causer comme deux philosophes, et je devine que votre secret désir est d’y conduire le vieux maître qui vous a initié aux mystères du rudiment latin. »

Ils entrèrent dans une boutique parfumée d’une odeur de kirsch et d’absinthe qui prit Servien au cœur. La salle était étroite et longue, et, contre les murs, des tonneaux vernis à robinets de cuivre formaient une double rangée dont la perspective se perdait dans un lointain, rendu plus profond par la fumée de tabac qui traînait dans l’air sous les becs de gaz. Assis devant les petites tables de bois peint, des buveurs, vêtus de noir avec de longs chapeaux de soie cassés et lustrés par la pluie, fumaient silencieusement. À la gueule du poêle, quelques jambes maigres s’allongeaient et un filet de vapeur montait de la pointe des bottes. Une impression de torpeur pesait sur toutes ces figures blêmes.

Tandis que M. Tudesco distribuait des poignées de main à de vieilles connaissances, Jean, saisi d’une grande tristesse, entendait des lambeaux de conversation. C’étaient des plaintes de pions sur la cuisine des marchands de soupe, des grognements paisibles d’ivrognes enchantés de leur propre sagesse, des projets de fortune, des discussions politiques, des propos salés sur l’amour et les femmes, et aussi cette phrase :

« L’harmonie des sphères emplit les espaces infinis, et, si nous ne l’entendons pas, c’est, comme dit Platon, parce que nous avons les oreilles bouchées avec de la terre. »

M. Tudesco mangea des cerises à l’eau-de-vie avec une grande élégance. Puis le garçon servit du dantzig dans deux petites coupes de verre. Jean admira cette liqueur blanche, semée de paillettes d’or, et M. Tudesco redemanda « deux dantzig ». Puis, soulevant sa coupe :

— « À la santé de M. Servien, votre vénérable père, dit-il. Il est vert et florissant, du moins je le souhaite ; c’est un homme supérieur à sa condition mécanique et mercantile par son caractère bienveillant pour les savants nécessiteux. Et madame votre tante ? Elle tricote encore des bas avec le même zèle. Du moins je le souhaite. C’est une dame austère. Je devine que vous voulez commander encore un dantzig, mon jeune ami. »

Jean regarda autour de lui : le débit de liqueurs était transfiguré ; les tonneaux lui semblaient énormes, avec leurs robinets qui étincelaient, et il les voyait prolongés indéfiniment dans une atmosphère vibrante et dorée. Mais ce qui grandissait le plus à ses yeux, c’était le marquis Tudesco ; le vieillard lui apparaissait véritablement comme un géant légendaire, et il attendait de lui des prodiges.

Tudesco souriait :

— « Vous ne buvez pas, mon jeune ami. Je devine que vous êtes amoureux. Ah ! l’amour, c’est à la fois ce qu’il y a de plus doux et de plus amer au monde. Moi aussi j’ai senti mon cœur palpiter pour une femme. Mais j’ai passé, depuis de longues années, le temps d’aimer. Je suis maintenant un vieil homme opprimé par l’adverse fortune ; mais en un temps plus serein, il y avait à Rome une diva d’une beauté si magnifique et d’un génie si touchant, que des cardinaux s’égorgeaient à la porte de sa loge : hé bien ! cette sublime créature, je l’ai pressée contre ma poitrine, et l’on m’a rapporté depuis qu’à son dernier soupir elle a murmuré mon nom. Je suis comme un vieux temple en ruine, déshonoré par l’injure du temps et des hommes, mais à jamais sanctifié par la déesse. »

Ce récit, soit qu’il rappelât emphatiquement quelque banale aventure de la jeunesse de l’Italien, soit plutôt qu’il fût imaginé d’après des lectures romanesques, fut accepté par le jeune Servien comme une vérité frappante. L’effet en fut foudroyant. Il vit aussitôt, avec la netteté de la plus miraculeuse apparition, au milieu des buveurs, la tragédienne qu’il aimait, les cheveux noués à l’antique, ses longs pendants d’or lui tombant de chaque oreille, les bras nus, toute blanche avec des lèvres rouges. Et il s’écria :

— « Moi aussi, j’aime une actrice ! »

Il buvait, sans savoir quoi ; mais il sentait couler dans sa gorge un philtre qui ranimait son amour. Alors les paroles lui montèrent aux lèvres à flots pressés. La représentation de Cinna, celle de Bajazet, la mâle beauté d’Émilie, la férocité délicieuse de Roxane, la tragédienne rencontrée en manteau de velours avec un visage si clair dans les ombres de la nuit, les rêves, les désirs, l’impossibilité d’oublier, il raconta tout avec des cris et des larmes.

M. Tudesco tendait l’oreille en lapant goutte à goutte un verre de chartreuse et en prenant du tabac dans un cornet de papier. Parfois il approuvait de la tête, et il écoutait avec l’air de quelqu’un qui guette. Quand il jugea qu’après de longs retours et des recommencements sans nombre, les confidences étaient épuisées, il prit un air grave, posa sa belle main de prélat sur l’épaule de Servien et dit :

— « Ah ! mon jeune ami, si je croyais que la chose que vous ressentez fût le véritable amour… mais je ne le crois pas. »

Et il secoua la tête et laissa retomber sa main. Jean protesta. Tant souffrir, n’était-ce pas aimer ?

M. Tudesco reprit :

— « Si je croyais que cette chose fût le véritable amour… mais je ne le crois pas encore. »

Jean répondit avec une grande violence, il parla de mort et de couteau planté dans le cœur.

M. Tudesco répéta pour la troisième fois :

— « Je ne crois pas que ce soit le véritable amour. »

Alors Jean devint furieux, et il se mit à froisser et à arracher son gilet, comme pour montrer son cœur à nu. M. Tudesco lui prit les mains et lui dit doucement :

— « Hé bien, mon jeune ami, puisque vous ressentez le véritable amour, je vous aiderai. Je suis un grand tacticien, et si le roi Carlo-Alberto avait lu un mémoire militaire que je lui envoyai, il aurait gagné la bataille de Novare. Il ne lut pas mon mémoire et la bataille fut perdue, mais ce fut une défaite glorieuse. Oh ! combien fortunés les fils de l’Italie qui moururent pour leur mère dans cette sainte bataille ! Les hymnes des poètes et les larmes des femmes leur firent des funérailles dignes d’envie. Je dis : quelle belle et héroïque chose, la jeunesse ! quelles divines flammes s’échappent des jeunes poitrines pour remonter vers le Créateur ! J’admire surtout les jeunes gens qui se précipitent dans les aventures de la guerre et du sentiment, avec l’impétuosité naturelle de leur âge. »

Le Tasse, Novare et la diva tant aimée des cardinaux se mêlaient dans la tête échauffée de Jean Servien qui, avec un sentiment sublime et confus, serra la main du vieux misérable. Il ne voyait plus rien distinctement ; il croyait nager dans une atmosphère de métal fondu.

M. Tudesco, qui buvait en ce moment-là un verre de kummel, montra son gilet de toile à matelas.

— « Le malheur, dit-il, est que je suis vêtu à la manière d’un philosophe. Comment me montrer dans un tel coutume chez des femmes élégantes ? C’est dommage ! car il me serait facile de me présenter chez une actrice d’un grand théâtre. J’ai traduit la Jérusalem délivrée, ce chef-d’œuvre de Torquato Tasso ; je pourrais proposer à la tragédienne que vous aimez et qui est digne de votre amour, du moins je le souhaite, une adaptation française de la Myrrha du fameux Alfieri. Quelle éloquence, quel feu dans cette tragédie ! Le rôle de Myrrha est sublime et terrible : elle voudra le jouer. Pendant ce temps vous traduisez Myrrha en vers français ; puis je vous introduis avec votre manuscrit dans le sanctuaire de Melpomène ; vous y apportez la gloire et l’amour ! Quel rêve, heureux jeune homme !… Mais, hélas ! ce n’est qu’un rêve, car je ne puis pas pénétrer dans un boudoir sous cette enveloppe grossière et sordide. »

Cependant on fermait le débit ; il fallait sortir. Jean se sentit si étourdi au grand air qu’il ne sut pas comment il avait perdu M. Tudesco, après lui avoir vidé son porte-monnaie dans la main.

Il erra toute la nuit, par la pluie. Il courait dans les flaques d’eau qui lui éclaboussaient le visage. Les projets les plus fous s’élevaient, s’entrechoquaient et s’écroulaient dans sa tête retentissante. Parfois il s’arrêtait pour essuyer la sueur de son front, puis il reprenait sa course. La fatigue le calma ; il eut alors une idée nette. Il alla droit à la maison où demeurait l’actrice et contempla de la rue ses fenêtres closes et noires, puis, s’approchant de la porte-cochère, il la baisa.