Les Dangers de la coquetterie
Buisson, .

LES DANGERS
DE
LA COQUETTERIE.
LETTRE PREMIÈRE
Je ne puis, ma chère Marquise,
me refuser au désir de vous donner
des conseils, et de vous faire part de tous les mécontentemens que
M. d’Hersilie nous a occasionnés ;
tout le monde vous blâme, et
vraiment on a raison ; votre douceur
et votre résignation à suivre
les volontés de votre Mari, sont
d’un fort mauvais exemple. Si le
mien s’avisoit jamais de me faire
pareille proposition, il ne me
trouveroit pas aussi soumise ; d’honneur,
on n’a pas d’idée d’un caprice
semblable. Quoi ! parce qu’il plaira
à ces Messieurs de s’amuser, de se
ruiner, il faudra nous exiler dans
nos Terres ? Et qu’ils prononcent
cet arrêt avec une tranquillité despotique
qui révolte tous les gens
sensés. Je vous conseille fort de
quitter votre antique Château, et
de revenir bien vite orner la Capitale. Si vous ne suivez pas mon
avis, je vous vois déjà dans le
fond de l’Auvergne, où l’on dit
que votre digne Mari a une Terre,
et où je suis fort étonnée qu’il ne
vous ait pas enjoint de vous rendre,
connoissant combien vous êtes dévouée
à ses fantaisies.
Je soupai hier chez la Vicomtesse
de Thor, vous fûtes l’entretien
de toute la société. J’ai été
réellement contente du Chevalier
d’Ernest, il a pris votre parti
avec chaleur contre cet étourdi de
Marquis de Lubeck. Je ne sais pourquoi
la compagnie de ces papillons
m’amuse ; je n’en aime aucun, et
pourtant je ne puis m’en passer ;
ils me contrarient quelquefois. M.
de Cotyto ne peut pas les souffrir, je crois que c’est la raison qui me
les fait aimer ; car il est important
pour notre bonheur de n’être pas
de l’avis de nos Maris, et vous
m’affermissez dans cette résolution.
Si vous eussiez été un peu moins
complaisante, M. d’Hersilie n’eût
pas été aussi exigeant. J’espère,
ma chère Belle, que vous suivrez
mon avis, et que vous vous
moquerez des ordres de votre
Sultan. J’avois mille choses à vous
raconter, mais votre départ m’a
brouillé la cervelle. Adieu, je
vous attends d’aujourd’hui en huit ;
je donne un bal charmant à ma
maison de St. Maur, et je veux
que ce soit vous qui en fassiez les
honneurs.
LETTRE II.
Quand serez-vous donc raisonnable,
ma chère Baronne ?
C’est sans doute une question bien
indiscrète à vous faire ; mais, puisque
vous prenez la peine de me
donner des conseils, c’est m’autoriser
à vous dire franchement ce
que je pense. Je suis encore à
comprendre comment, avec des
goûts si différens, nous avons pu
former une liaison aussi intime.
Vous cesseriez de me plaindre si vous saviez combien la vie que
je mène ici est agréable, et combien
elle a de charmes et d’attraits pour
moi.
Le Château d’Hersilie est on ne
peut pas plus heureusement situé ;
d’un côté l’on découvre une
étendue de pays immense, arrosé
par l’Allier. De grandes prairies
toujours nouvelles et rafraîchies
par les eaux qui descendent des
collines voisines, une quantité
prodigieuse de hameaux et de villages,
un passage continuel de bateaux,
offrent sans cesse à mes yeux un
tableau bien plus riant que vos
fêtes de Paris, où le luxe et la
magnificence éblouissent les yeux
sans toucher le cœur : l’autre côté
est orné de monumens utiles, et que vous ne connoissez qu’en
peinture. Une immense basse-cour
dans laquelle se trouvent renfermées
des étables, des bergeries et
une grande tour qui, au lieu de
prisonniers, contient un peuple
libre, revenant de lui-même chaque
jour à son gîte ; des poulaillers, et
des granges spacieuses pour renfermer
les récoltes. De jeunes paysans
gais et robustes, au temps de la
moisson, y entassent, en chantant,
des gerbes de blé. On ne reconnoît
pas là nos Acteurs, qui, avec
de petits chapeaux blancs et des
rosettes de toutes couleurs, imaginent
nous faire illusion, et nous
donner une image vraie des bons
laboureurs qui nous nourrissent à
la sueur de leurs corps. Ce n’est pas la beauté du lieu qui m’enchante :
quand je serois au fond
d’un désert, il suffiroit que ma
présence y fût nécessaire, pour que
j’y trouvasse ma satisfaction. Mes
occupations sont si multipliées,
que je n’ai pas le temps de m’ennuyer.
Je me suis fait un plan de
vie différent de celui auquel j’étois
obligée de me conformer souvent
malgré moi à Paris. L’éducation de
mes enfans m’occupe la plus grande
partie du jour ; depuis qu’ils ne sont
plus renfermés, qu’ils courent et
respirent librement, ils ne sont
pas reconnoissables. Ma petite
Lise, qui est partie languissante,
reprend à vue d’œil ; cela me fait
un plaisir que je ne puis vous exprimer.
Adieu, car je vous écrirois plus longuement avec l’envie que
j’ai de moraliser ; vous feriez de
ma Lettre ce que vous prétendez
qu’on doit faire d’un Mari, c’est-à-dire,
le laisser parler sans l’écouter.
LETTRE III.
Ma démarche pourroit être
hasardée avec tout autre que
vous ; mais je suis convaincue
de votre honnêteté, et je puis
vous ouvrir mon cœur sans qu’aucunes craintes viennent troubler
le plaisir que j’ai à vous donner
ma confiance. Vous étiez présent
lorsque M. d’Hersilie m’ordonna
de partir, et me donna vingt-quatre heures pour prendre ce parti, ou celui d’entrer dans un
Couvent. Comme je ne m’étois
pas attiré une conduite aussi dure,
je ne balançai pas un instant sur
le parti que j’avois à prendre,
et je partis le même jour, emportant dans mon cœur beaucoup
de reconnoissance pour le service
que vous m’avez rendu, de décider
mon Mari à me laisser emmener
mes enfans ; il faut encore, Chevalier, que vous ajoutiez à cette
obligation, de m’apprendre quels
sont mes torts, et qui a pu
engager M. d’Hersilie à me réduire
à un exil qui, à ce qu’il paroît,
n’est pas prêt de finir ; vous
êtes son Ami le plus cher, sans
doute il vous aura prévenu de son
dessein, et de la raison qui le déterminoit. Vous connoissez ma
tendresse pour lui ; malgré son
injustice, elle sera éternellement
la même : le temps l’éclairera,
et peut-être ai-je tort de croire
que le bonheur me fuit pour
toujours. Vous ne pouvez concevoir les tourmens que j’éprouve ; j’ai trouvé ici M. de
Saint-Albert, je lui ai caché
le motif de mon voyage, et
l’ai assuré que la santé de mes
enfans dépérissant à Paris, j’avois pris la résolution de venir
dans ma Terre pour la réparer ;
il m’a cru, et personne en effet
ne pourra soupçonner que c’est
l’homme que mon cœur a choisi,
pour lequel j’ai tout sacrifié, qui a voulu que je me séparasse de lui. Adieu, Chevalier, assurez M. d’Hersilie qu’il n’a pas de meilleure Amie que moi.
LETTRE IV.
Vous me blâmez, sans doute,
mon Ami, d’avoir exigé de Madame
d’Hersilie de se retirer dans
sa terre : elle n’aura pas manqué
de crier à l’injustice, et de sonner
le tocsin contre moi dans toute sa
famille provinciale. La connoissant,
j’ai eu tort de l’envoyer en Bourbonnois,
j’aurois dû la faire conduire
en Auvergne ; c’est le Chevalier
d’Ernest qui m’a empêché,
car c’étoit mon premier projet : mais enfin le mal est déjà fait,
ainsi il faut prendre son parti. Je
n’ai cependant d’autres reproches
à faire à Madame d’Hersilie, que
de m’aimer à la folie, oui, à la
folie, car c’en est une de vouloir
être continuellement escortée de
son mari, de ne point faire de
visites sans l’avoir pour écuyer, de
ne jamais paroître au spectacle
sans lui ; et Madame d’Hersilie n’en
faisoit point d’autres. Elle est jolie,
aimable, et l’on me soupçonnoit
d’en être jaloux. Vous n’avez pas
d’idée du ridicule que cela m’a
donné dans le monde. Si j’allois
à la campagne, ma porte étoit
hermétiquement fermée pendant
mon absence ; à mon retour, tous
mes amis me rioient au nez, et me demandoient si Madame alloit
redevenir visible. Vous concevez
facilement combien tout cela me
donnoit d’humeur ; enfin je me
suis déterminé à la prier de s’éloigner ;
j’ai cru qu’elle alloit se
désoler, et me supplier de la
garder auprès de moi, mais je me
suis trompé ; elle a pris son parti
avec beaucoup plus de fermeté que
je ne lui en soupçonnois. Je désire
qu’elle soit heureuse ; moi je suis
parfaitement content, et je commence
à respirer depuis que je suis
seul ; il me semble que j’ai recouvré
ma liberté. C’est une grande
extravagance de se marier avant
quarante ans : les beaux jours de
la vie s’envolent sans que l’on ait
joui du bonheur ; et si j’étois à la veille de faire cette sottise, je
ne crois pas que j’en eusse le courage. Adieu, mon ami, j’ai été
bien aise de vous faire part de mes
raisons, afin que vous me jugiez
moins sévèrement, votre amitié et
votre estime étant d’un grand prix
pour moi.
LETTRE V.
Vous avez fait, mon cher Marquis, comme les enfans qui viennent
s’accuser de leurs fautes, et tâchent de prouver qu’ils ont eu raison, afin d’éviter les réprimandes qu’ils
méritent. J’ignorois le motif du
voyage de Madame d’Hersilie. Ce
qu’elle m’avoit dit me la faisoit
admirer. Notre étonnement fut des
plus grands de la voir arriver sans
que nous en eussions été prévenus.
La santé de mes enfans, me dit-elle, est la seule cause de mon voyage ;
ils ne se fortifioient point à Paris,
et j’ai désiré de leur faire prendre
l’air natal : M. d’Hersilie a bien
voulu y consentir ; je lui en ai la
plus grande obligation. Son récit
étoit fait de si bonne foi, que nous
la crûmes ; je me garderai bien de
détromper tout le monde. Madame
d’Hersilie, étant à ce qui me paroît,
destinée à finir ses jours dans cette
Province, je ne veux pas divulguer
ses tours. Craindre qu’étant fort
jeune, la calomnie ne vienne l’assaillir de ses traits empoisonnés ;
éviter, pour cela, toutes les occasions qui pourroient la faire soupçonner ; une telle conduite dans une
femme aimable, sensée, raisonnable, qui aime son Mari et ses devoirs !… Mais cela crie vengeance !
Vous avez raison, et je ne conçois
pas comment vous avez pu le souffrir : ne craignez pas, mon Ami, que je vous blâme. Le temps n’est
pas encore venu ; dans quelques années nous vous verrons arriver à Hersilie. Je vous donne au plus deux
ans pour vous convertir : il faut
avoir fait des sottises pour n’en
plus faire ; et celui qui promet
d’être sage avant d’être fou, l’est
davantage que celui qui le blâme.
Amusez-vous, mon cher Marquis ;
donnez dans toutes les erreurs de
la jeunesse, mais conservez votre
cœur pur. Cette vie dissipée vous
ennuiera bientôt. Elle vous ramènera elle-même à vos amis, que vous retrouverez toujours aussi tendres et aussi constans. Dans vos
momens de désœuvrement (si le
plaisir est laissé), donnez-moi de
vos nouvelles, et si vous avez
besoin de conseils, rendez-moi la
justice d’être persuadé que ma sincère amitié mettra tout en œuvre pour vous servir.
LETTRE VI.
Non, Madame, je ne trahirai
point votre confiance, elle m’est
trop précieuse, et je mettrai tout
en œuvre pour la mériter. M. d’Hersilie ne m’avoit point consulté sur
votre départ ; il étoit trop sûr de
ne pas avoir mon approbation. Un
moment avant de vous faire part
de ses intentions, il m’en parla ;
et je n’eus que le temps de le détourner de vous envoyer en Auvergne, étant persuadé que vous
supporteriez son absence avec plus
de courage au milieu de votre
famille. Vous me chargez, Madame, d’apprendre de lui quels
sont vos torts ; il seroit fort
embarrassé de vous en trouver
un, mais vous êtes sa Femme : il
est répandu dans une société
d’étourdis qui n’auront pas manqué de le tourner en ridicule
sur son attachement pour vous :
en voilà beaucoup plus qu’il n’en
faut pour l’avoir déterminé à
prendre un parti si violent, et
dont je suis sûr qu’il s’est déjà
repenti. Que votre constance ne
vous abandonne pas, et vous
verrez M. d’Hersilie revenir de ses erreurs : puissé-je être assez
heureux pour y contribuer ! Soyez
bien convaincue que je ne négligerai
aucune occasion. Je suis enchanté
que M. de Saint-Albert soit à
Moulins, il vous sera d’une grande
ressource. Je sais que M. d’Hersilie
lui a écrit, et qu’il n’en a pas eu
une réponse favorable. Tous les
gens sensés vous regrettent ; il n’y
a pas jusqu’à cette folle, Madame
de Cotyto, qui crie vengeance.
J’en suis fâché, car cela a donné
beaucoup d’humeur à votre Mari.
Je ne conçois pas cette étourdie,
elle est d’une extravagance outrée,
et n’a aucune liaison, quoiqu’elle
se conduise de manière à faire
croire qu’elle en ait trente. Chargez-moi, je vous supplie, de vos
ordres, et rendez-moi la justice
de croire que c’est me rendre
service. Je suis avec respect, etc.
LETTRE VII.
Vous n’y pensez pas, ma chère
Amie ; quitter Paris au moment où
j’ai le plus grand besoin de vous !
Vous serez cause que je n’irai pas
chez le Marquis de Lubeck, qui
donne une fête charmante ; cela me
contrarie horriblement. Je l’ai désespéré toute la semaine, il ne
faut plus qu’un refus pour nous
brouiller éternellement ; j’en serois
désolée, car il nous est vraiment
très-nécessaire. Je suis fort éloignée de l’aimer (quoiqu’il s’en flatte) ;
mais je ne verrois pas sans chagrin
un de mes esclaves quitter ses chaînes. À propos d’esclaves, il faut
que je vous fasse rire ! J’en ai un
nouveau, oui un nouveau ; mais
devinez, je vous le donne en mille.
Oh ! vous ne devinerez pas ; il faut
que je vienne à votre secours. Eh
bien ! c’est le Marquis d’Hersilie…
riez tant que vous voudrez, cela est
très vrai. Depuis plusieurs jours il
me faisoit assiduement la cour ;
enfin, ce matin il est arrivé comme
je quittois ma toilette, et m’a fait
une déclaration en forme dans les
termes les plus passionnés ; j’ai ri,
et il s’est fâché. Je l’ai pourtant
appaisé du mieux que j’ai pu, et
lui ai fait observer que j’aimois beaucoup sa femme, et que je ne
me couvrirois jamais d’une perfidie
aussi noire. J’ai bien prévu cet obstacle, m’a-t-il répondu, et voilà
pourquoi je l’ai fait partir, espérant que vous ne voudriez pas me
réduire au désespoir. Si vous aimez
véritablement Madame d’Hersilie,
prouvez-le lui en conservant son
Mari ; car, si je ne suis pas assez
heureux pour vous plaire, je ne
réponds pas de moi. Sa narration
m’ayant donné le temps de me
remettre de l’indignation que m’inspiroit sa noirceur, je lui ai donné
de l’espoir, pour venger Madame
d’Hersilie ; mais il le paiera cher !
Avez-vous jamais vu une atrocité
semblable ? Éloigner sa Femme pour
en séduire une plus facilement ! N’ai-je pas raison de détester tous
les hommes ? Ah ! jamais, jamais
je n’en aimerai un ; mais je vengerai les femmes de leur perfidie,
et je serai au comble de la joie
quand j’en aurai désespéré une
trentaine. Oui, je voudrois qu’ils
devinssent fous. En vérité, ma
chère Amie, ce Marquis est un
vilain homme, il m’a donné de
l’humeur pour vingt-quatre heures.
Il prend bien son temps pendant
votre absence. Décidément, je
crois que pour me dissiper j’irai chez le Marquis de
Lubeck, et mon nouvel Amant
m’y donnera la main.
Ah ! l’idée est tout-à-fait plaisante
et m’ôte ma migraine. Mais c’est
que vous n’avez pas l’idée des préparatifs : vous ne connoissez pas sa maison ? elle est délicieuse, on ne
soupçonneroit pas ce que c’est en
arrivant : l’entrée est maussade ;
mais tout-à-coup vous croyez être
enchanté. Vous entrez par une
petite porte étroite, où vous ne
pouvez être plus de deux de front,
et vous vous trouvez dans une vaste
cour où des fontaines d’une eau
limpide jaillissent dans des bassins
de marbre blanc, garnis de bronze
et de dorure ; des gazons toujours
verds invitent à s’y reposer, et le
parfum des fleurs les plus rares
vous embaume et enivre vos
sens ; les appartemens sont de la
plus grande élégance ; les meubles
somptueux, et les peintures on ne
peut pas plus agréables ; après une
enfilade immense, on trouve un Boudoir orné par les Grâces ; les
glaces sont placées de manière que
les moindres mouvemens sont répétés mille fois ; des arbres, sur
les angles des glaces, représentent
dans le lointain une superbe forêt ;
des tableaux, placés je ne sais comment, vous font voir, au fond
de cette forêt, une chasse : de l’autre
côté, Vénus sortant des bains, et
les Amours soumis à ses ordres.
Enfin, ma chère Amie, la Volupté
a présidé à l’arrangement de ce
petit Temple dont l’Amour est la
divinité. Je suis désolée que vous ne
soyez pas ici ; ce n’est rien de vous
le peindre, il faut le voir. Je vous
attends avec impatience.
LETTRE VIII.
EN vérité, ma bonne Amie, je
ne conçois pas votre conduite avec
le Marquis de Lubeck, elle est
tout-à-fait étrange ! Vous craignez
de le perdre ; mais à qui pourrez-vous vous en prendre ? c’est à vous
seule ! Il n’est pas si facile que vous
le croyez de captiver plusieurs
cœurs à la fois sans les rendre heureux, il faut une adresse que vous
n’avez pas encore, vous n’êtes pas au degré de perfection où j’espère que vous parviendrez. À votre âge, avec des yeux vifs et sémillans, une taille svelte, l’esprit et les grâces dont la nature vous a douée, si vous savez mettre à profit tous ces avantages, vous deviendrez bientôt l’émule des femmes les plus
distinguées ; une foule d’adorateurs voleront sur vos pas ; votre maison sera le Temple de Gnide, où l’on viendra prodiguer à l’envi son encens et ses vers. Vous verrez le jeune Marquis tremblant, ému par la crainte et l’espoir, chercher à lire son bonheur dans vos yeux ; et
si vous daignez jeter un regard sur lui, il se croira au comble de la félicité ; enfin, tous également épris de vos charmes se croiront préférés, et, sans violer la foi que
vous avez jurée à votre Époux,
sans être criminelle, vous jouirez
des adorations qu’on rend à la Mère
des Amours. Avec de la prudence,
vous pouvez être très-heureuse ;
mais il en faut beaucoup. Ma position est bien différente de la vôtre ;
je suis entièrement libre ; je n’ai
plus de Mari qui puisse me contrarier dans mes goûts. Je ne date
mon existence dans le monde que
depuis quatre ans. Je n’avois aucun
reproche à me faire, mon seul
plaisir étoit d’avoir un grand nombre de soupirans, et de rire en
secret des maux que je leur causois.
Eh ! bien, le croiriez-vous ? mon
maussade Mari me faisoit sans cesse
des reproches injustes et sans nulle raison : il étoit d’une jalousie dont
rien n’approche. Comme il me
menaçoit quelquefois de me mettre
au Couvent, j’étois souvent obligée, en dépit de mon orgueil,
de lui céder ; car, par l’injustice
des loix, ils ont une autorité redoutable sur nous. S’ils savoient
s’en servir à propos ! sentez, ma
chère Amie, qu’il seroit bien malheureux pour vous que sur de
fausses apparences votre Mari prît
la mouche et vous causât des
chagrins.
Vous m’avez fait beaucoup rire de votre étonnement à la déclaration du Marquis d’Hersilie ; vous n’êtes encore qu’une débutante, vous en verrez bien d’autres. Que je plains les femmes qui font la sottise de s’attacher de bonne foi ! il vaudroit autant, selon moi, aimer sottement son mari. Ils ne sont pas plus tôt vos Amans, si vous les rendez heureux, qu’ils croient avoir des droits sur vous. J’ai chez moi dans ce moment la Jeune Marquise Théodore ; en vérité, elle me fait rire à étouffer. Elle est encore amoureuse de son Mari, après six mois de Mariage. Elle n’est cependant pas insensible aux avances qu’un jeune homme aimable, et qui mérite du retour, commence à lui faire. Il a été aussi un de mes soupirans, et le seroit encore si je voulois le lui permettre ; mais il est si étourdi, ou plutôt si exigeant, qu’au moindre espoir que je lui donnois (pour ne pas le rebuter), il vouloit déjà s’ériger en maître, et prétendoit écarter la foule de mes adorateurs. Si je n’endoctrine pas la Marquise Théodore, il pourroit fort bien en faire autant avec elle. Je la surprends vingt fois par jour les larmes aux yeux, combattue par ses devoirs et la crainte de désespérer son Amant. J’espère la convertir. Elle ne manque pas d’esprit, et il sera facile de la faire revenir de ses erreurs. Son Mari est fort aimable ; je le tiendrai dans mes fers par ce moyen. Elle sera libre et reprendra sa gaîté. Je lui ai promis de lui faire faire connoissance avec vous. Adieu, ma charmante Amie, j’aurai bien du plaisir à nous voir toutes réunies.
LETTRE IX.
AH ! ma chère Marquise, je suis
au désespoir ; ce vilain M. d’Hersilie,
je le déteste : c’est lui qui est cause
de tous mes chagrins. Je n’avois
d’Amie sensée que vous, et il vous
a fait éloigner : c’en est fait, je
renonce au monde, je vais m’enfermer dans une retraite, d’où je
ne sortirai de ma vie. Si M. de
Cotyto vient apprendre cela, il
ne me le pardonnera jamais. Je
vais tâcher de mettre un peu d’ordre dans mes idées, pour vous
raconter mes malheurs. J’étois invitée à une fête charmante ; la
Vicomtesse de Thor, qui devoit
m’accompagner, a été obligée de
partir pour aller voir son vieil
Oncle qui se meurt, et je me suis
trouvée seule. Comme celui qui
donnoit la fête s’est déclaré mon
Amant en titre, j’ai pris un autre
écuyer ; et, tranquille, je suis
partie pour sa maison du fauxbourg.
La fête étoit superbe, il avait
rassemblé tous les aimables de
Paris, lui-même l’étoit on ne peut
pas davantage. Après un souper
somptueux, nous avons été nous
promener dans les jardins, où la
plus ingénieuse illumination nous
attendoit. On ne voyoit aucun lampion, et cependant il faisoit
clair comme à midi : cela avoit
l’air d’un palais de Fée. Le Marquis de Lubeck me donnoit la
main ; et comme la fête étoit pour
moi, il falloit au moins que j’eusse
l’air d’en être satisfaite. Je vous
avoue de bonne foi que je l’étois,
car on me rendoit tous les honneurs.
Au bout de son jardin est une rivière
factice, mais qui se remplit d’eau
par le moyen d’une pompe à feu ;
comme nous admirions les beaux
cygnes qui la couvroient, à l’instant
est sortie de la forêt qui l’entoure
une troupe de Faunes qui sont venus
me rendre hommage, des Sirènes
qui ne se montroient que jusqu’à
la ceinture, m’enivroient par leur
chant mélodieux. Je ne fus pas aussi heureuse qu’Ulysse ; je ne pus
me garantir de leurs enchantemens,
et je me trouvai entraînée, je ne
sais comment, dans une grotte
obscure. Je me croyois enchantée,
tant mon pauvre esprit étoit énorgueilli des hommages qu’on me
rendoit ; mais ce monstre de
Lubeck me fit bientôt revenir de
mon extase ; il me pressa dans
ses bras avec tant de violence,
que je me crus perdue. Je jetai
des cris perçans ; mon nouvel
Amant, que j’avois pris pour
écuyer, m’entendant, arriva en
fureur, et se précipita sur le Marquis de Lubeck ; ils mirent l’épée
à la main, je m’évanouis de frayeur,
et quand je fus revenue de ce
spasme, je me trouvai dans mon appartement. J’aurois cru avoir fait
un rêve, si mon défenseur ne fût
venu me convaincre par son bras
en écharpe, que ce n’étoit, hélas !
qu’une trop cruelle réalité. Le
Marquis de Lubeck est dangereusement blessé. Je n’ose plus me
montrer ; au moindre bruit que
j’entends, j’imagine voir entrer
M. de Cotyto pour me reprocher
mon imprudence. Je suis réellement
fort à plaindre. Ah ! combien votre
présence ici me seroit nécessaire !
Donnez-moi des consolations, j’en
ai grand besoin.
LETTRE X.
Votre Lettre, ma chère Baronne, m’a causé un vrai chagrin.
Est-il possible qu’avec autant d’esprit, vous donniez dans un travers
qui vous perdra pour la vie ?
Voyez où votre imprudence vous
a déjà conduite ; ce n’est pas la
dixième aventure de ce genre ;
mais celle-ci est d’autant plus
cruelle, que M. de Cotyto est
absent. Vous avez raison de trembler qu’il ne l’apprenne, et beaucoup trop de gens s’empresseront
de l’instruire. Vous avez des ennemis, et vous ne donnez que trop de
prise à la médisance. Je vous afflige, j’en suis désespérée ; mais
l’amitié que vous m’avez inspirée,
malgré votre folie, m’autorise à
vous parler vrai. Il est impossible
que vous trouviez le bonheur dans
le tourbillon où vous vivez :
croyez-moi, la paix du cœur est
préférable aux vains honneurs
qu’on vous rend ; votre jolie figure,
et votre étourderie, vous donnent
seules des adorateurs ; ce ne sont
point les qualités de votre esprit
qu’on chérit en vous, ce sont vos
grâces, et tel qui vous dit que vous
êtes adorable, n’attend peut-être,
pour chanter la palinodie, que le moment où vous aurez comblé ses
vœux. De quels remords ces réflexions ne doivent-elles pas vous
accabler ? Vous pourriez faire le
bonheur d’un Mari estimable, être
chérie de vos Amis, et vous finirez
par être méprisée ; oui, méprisée,
le mot est dur, j’en conviens, mais
il est appliqué. Vous êtes encore
assez jeune, ma chère Baronne,
pour réparer votre réputation :
renoncez à vos erreurs, fuyez la
société qui vous séduit et vous
plaît, parce qu’elle vous amuse,
mais qui vous perdra infailliblement. Si vous m’en croyez, allez
passer l’été chez la Comtesse de
Fronie ; c’est une femme charmante,
et chez laquelle vous trouverez des
ressources infinies ; souvent je l’ai entendue vous plaindre sans vous
blâmer, et désirer que le bandeau
qui vous couvre les yeux se
dissipe. Quand on vous verra liée
avec une femme de ce caractère,
on oubliera bientôt vos folies :
c’est dans l’âge où l’on en peut
faire qu’il faut les abjurer ; si vous
attendez que les ans aient moissonné vos charmes, pour mettre
une réforme dans votre conduite,
le Public, loin de vous en savoir
gré, vous blâmera, et ne regardera
votre conversion que comme un
dépit ; vous ne recouvrerez jamais
son estime, et vous finirez vos
jours dans les tourmens des remords. Vous me demandez des
consolations, je suis trop votre
Amie pour vous offrir autre chose que des conseils. Si vous craignez que la Comtesse ait appris votre aventure, venez me voir ; je mettrai
tout en œuvre pour vous consoler ; je vous renverrai raisonnable, l’automne prochain : cette métamorphose me feroit bien de l’honneur, et je serois comblée que
vous en retirassiez tout le fruit. Adieu, ma chère Baronne, réfléchissez bien à ce que je vous dis,
suivez mes avis, et vous jouirez d’un bonheur bien préférable à l’illusion qui vous entoure.
LETTRE XI.
Venez bien vite, ma belle Amie, me consoler des chagrins que j’éprouve. Je ne sais plus où j’en suis ; mon aventure de la grotte fait le plus grand bruit.
Il n’y a pas jusqu’à la Marquise d’Hersilie qui blâme fortement ma conduite ; je ne suis cependant pas coupable.
Que peut-on me reprocher ? Rien, que d’avoir marqué trop de fermeté pour résister à l’attaque imprévue du Marquis de Lubeck. Il ne manque plus, pour ajouter à ma honte, que M. de Cotyto en soit instruit ; je suis une femme perdue sans ressource. Comment pourrai-je me justifier devant lui ? La Marquise d’Hersilie ignore que son Mari est l’auteur de cette affreuse catastrophe ; je vois maintenant combien je m’étois trompée. Je ne puis m’empêcher de convenir que Madame d’Hersilie a raison. Elle m’invite d’aller passer l’été chez la Comtesse de Fionie, son Amie, ou de venir avec elle ; cette proposition me flatte infiniment. Il est certain
que la société d’une femme, dont la réputation est bien établie, pourroit contribuer à réparer la mienne que mon imprudence m’a fait perdre. Je sais aussi le plaisir que cela feroit à mon Mari, qui a
pour ces deux femmes une parfaite
estime. Ce n’est point un reproche
que je veux vous faire ; je suis trop
convaincue de votre amitié, pour
ne pas dévoiler les secrets de mon
cœur. J’ai toujours eu une extrême
répugnance à mener une vie si
bruyante ; c’est peut-être faute
d’usage et d’esprit. Le rôle que vous
voulez me faire jouer ne me convient
pas ; je prévois qu’il en pourra résulter
une source de malheurs. Au milieu
des plaisirs les plus vifs, je
sens un vuide affreux qui me tourmente.
Pour la première fois de ma
vie, je m’avise de réfléchir. Je ne
partirai pas sans avoir reçu de vos
nouvelles ; mais de grâce, ma chère
Amie, ne cherchez pas à me détourner de la sage résolution que
j’ai prise de changer de façon de
vivre. La Lettre de la Marquise
d’Hersilie m’a fait une telle impression,
que je ne puis me refuser à
ses raisons. Je vais encore essayer
de courir après le bonheur. Il
semble fuir devant moi au moment où
je crois le toucher ; mais aussi c’est
votre faute. Pourquoi vous absentez-vous
aussi longtemps ? tout cela ne seroit
peut-être pas arrivé. Je ne sais
comment vous faites, je ne
vous ai jamais vu aucun chagrin
dans le temps où votre Mari vous
tourmentoit sans cesse ; vous étiez,
toujours aussi folle et aussi gaie ; on
ne donnoit pas une fête que vous
n’en fussiez. Enseignez-moi votre
secret, ou je pars sur le champ.
LETTRE XII.
C’est à vous que je m’adresse, mon cher Chevalier, pour m’éclairer sur une aventure qui fait le plus grand bruit ; je ne l’ai apprise que par hasard. Un des Capitaines de mon Régiment avec lequel je suis fort lié, ayant entendu faire des plaisanteries indécentes sur le compte de Madame de Cotyto, m’en a prévenu. On raconte l’aventure de cent manières différentes ; mais un point sur lequel on s’accorde, c’est que le Marquis de Lubeck s’est battu pour elle avec le Marquis d’Hersilie ; que Lubeck est dangereusement blessé, et que la Marquise d’Hersilie s’est retirée dans sa Terre. Ce qui est un problème pour moi, c’est que Madame de Cotyto me mande qu’elle va passer l’été à Hersilie. Je n’y comprends plus rien ; en grâce, mon Ami, éclaircissez-moi cette affaire, vous sentez combien elle est importante pour moi. Je compte assez sur votre amitié, pour être persuadé que vous ne chercherez point à me déguiser la vérité. Ah ! mon Ami, que ceux qui ont des femmes raisonnables sont heureux !
LETTRE XIII.
Est-il possible, mon Ami, qu’avec de l’expérience vous ne soyez pas convaincu que la plus
petite aventure, passant de bouche en bouche, finit par faire le sujet d’un roman compliqué ? Il est très vrai qu’il est arrivé une scène désagréable à Madame de Cotyto ; mais les Amans dédaignés et les femmes jalouses de ses charmes ont étonnamment grossi les objets. Loin d’en être affligé, je vous conseille de vous en réjouir ; car ce petit désagrément la corrigera de sa coquetterie, et c’est le seul défaut que je lui connoisse. Elle va passer l’été chez la Marquise d’Hersilie qui étoit partie bien avant cet événement, et même qui l’ignore. Le Marquis de Lubeck se porte beaucoup mieux, et je suis fort aise que d’Hersilie lui ait donné cette leçon ; il étoit trop présomptueux. Madame de Cotyto s’est alarmée trop légèrement, c’est encore une consolation pour vous ; une femme accoutumée à manquer à ses devoirs, ne se seroit pas effrayée d’une légère tentative. Ses cris ont fait soupçonner un très-grand mal
LETTRE XIV.
Ah ! Cela est trop risible ! Pour un petit événement prendre l’alarme ; vous aviez bien raison, ma chère
Amie, de dire que ce genre de vie ne vous convient pas. Avant de vous le faire prendre, j’aurois dû
étudier davantage votre caractère, et ne pas vous initier dans les sublimes mystères. J’espère dans
peu vous voir figurer parmi les Sœurs Grises ou les Dames de Charité. Cela sera tout-à-fait édifiant ! Une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris abandonner le monde à vingt ans, et renoncer à tous les plaisirs qui voloient en foule sur ses pas ; quel exemple allez-vous donner ! Ah ! Ma chère Amie, vous êtes bien enfant ; cela n’est pas pardonnable ! Croyez-vous que la Marquise d’Hersilie, qui s’érige en censeur et qui fait la prude, se seroit retirée dans ses Terres sans murmurer, si elle n’eût pas eu des raisons que, sans doute, elle a l’adresse de cacher. Vous vous êtes alarmée sans sujet ; sommes-nous responsables de la sottise des hommes ? Ils se battent pour nous, le grand malheur ! N’ayez pas d’inquiétude, ils ne se tueront pas tous. Et puis, n’aviez-vous pas raison ? Si vous
eussiez laissé faire M. de Lubeck,
que devenoit votre vertu ? On
plaisante ici nos deux champions
d’une jolie manière. Vous me paroissez tellement décidée à vous
retirer du monde, que je vais
travailler d’avance à vous faire canoniser. Vous trouverez peu de
gens qui auront foi à vos reliques ;
on ne manquera pas de dire que
c’est un désespoir amoureux qui
vous a engagé à prendre un parti
si violent. Voilà le monde ! Faites
bien, il trouve toujours du louche
dans vos actions, criez ou ne criez
pas, cela est égal. Vous me demandez mon secret, rien n’est plus
simple. Je me gouverne selon mes
goûts : je prends mon plaisir où je le trouve, sans jamais m’inquiéter
de ce qui peut en résulter. Rien
ne me divertit autant que de voir
tous ces sots se disputer un cœur
qu’ils n’auront jamais. Je les traite
comme de vils esclaves que mes
charmes tiennent enchaînés, et je
regarde leurs hommages comme
un tribut dû à la Beauté ; notre
sexe est fait pour régner. Est-il rien
au dessus de notre sort, quand la
Nature, nous prodiguant ses dons,
nous met au rang des divinités que
les mortels adorent ? Mais vous
dédaignez tous ces vains hommages, vous allez priver inhumainement Paris de son plus bel ornement, pour aller jouer d’après
nature la comédie dans les magnifiques
granges de la Marquise d’Hersilie, et régner avec elle sur
son petit peuple ailé : ce sont les
seuls Amours qui habitent cet antique Château ; on n’a pas besoin
de leur couper les ailes pour les
fixer. Si vos occupations sérieuses
ne me chassent point de votre souvenir, écrivez-moi ; car, s’il me prend quelque jour la fantaisie de
devenir raisonnable, j’aurai besoin
de vos sermons ; la Marquise
d’Hersilie est très vexée sur ce
point, et vous serez bientôt en
état de faire ensemble un nouveau
Traité sur le Mépris des Vanités
de ce monde. Si vous parvenez
à me convertir, vous ferez un
grand miracle. Adieu, ma belle
recluse.
LETTRE XV.
Je suis bien reconnaissante, ma chère Marquise, et de vos conseils et de votre agréable invitation ; je ne l’accepte cependant pas, et je vais vous en expliquer la raison. Les gens qui aiment à calomnier, ne manqueroient pas de dire que je suis coupable, et que j’ai pris le parti de m’exiler, dans la crainte que M. de Cotyto ne m’y forçât. Vous sentez combien cela me feroit tort, et quel ridicule cela répandroit sur le reste de ma vie. Il faut, au contraire, que je me montre plus que jamais pour en imposer. Vous m’avez fait trembler avec la menace du mépris de mon Mari et de mes Amis ; il faudroit qu’ils fussent bien injustes. Que peut-on me reprocher ? J’aime à m’amuser ; mais je respecte mes devoirs. Est-ce ma faute à moi si l’on m’aime ? Aimé-je quelqu’un ? Personne ne peut le dire ni même s’en flatter. Quoi ! Parce que les hommes seront
présomptueux, et les femmes méchantes, il faudra que je mène une vie languissante et triste, et que j’expie les fautes du genre humain. Oh ! Ma chère Amie, je ne m’en sens pas le courage. Nous naissons tous avec des goûts différents, il n’est pas dit pour cela que celui qui ne s’abandonne point à l’étude, qui ne moralise pas les autres, soit en paroles, soit en exemple, ne puisse être heureux, et acquérir l’estime de ses semblables. Tout chemin
mène au bonheur ; vous et moi nous en avons pris un différent ; mais nous arriverons toutes deux au but. Vous êtes persuadée qu’une soumission aveugle à celui que le
sort et des voix injustes vous ont donné pour maître, doivent vous faire considérer, et moi je sais que dans le siècle où je vis, ayant beaucoup d’amoureux, et pas un Amant, je serai louée plutôt que blâmée, car enfin, j’aurai bien plus de mérite à résister que de n’avoir point à combattre. Voyez la Vicomtesse de Thor, y a-t-il femme plus heureuse : elle est désirée partout. Une fête est maussade et ennuyeuse si elle n’en est pas : enfin elle est l’âme de la société, et la calomnie n’a pu,
malgré sa noirceur, lui donner un Amant ; aussi est-elle citée pour modèle par les femmes du bon
ton.
Je me suis alarmée mal à propos de mon aventure ; elle n’a fait tort qu’au Marquis de Lubeck. Cela est si vrai, qu’avant-hier, aux Tuileries, tout le monde m’a abordée avec un plaisir infini ; j’avois une cour si considérable, qu’elle faisoit foule. Je vous avoue que cela m’a rendu un peu de confiance ; aussi, dès le même jour j’ai été à l’Opéra, et souper chez la Comtesse de Menippe. Il y avoit un monde entier. J’ai joué au Pharaon, et j’y ai gagné considérablement. J’entendois avec satisfaction qu’on disoit : qu’elle est jolie ! Il n’est pas étonnant qu’elle fasse tourner la tête à tous nos aimables. Je suis invitée à un bal que donne l’Ambassadeur de *** ; j’irai avec la Comtesse. Vous voyez, ma chère Amie, que le mal dans ce pays ci, est aussitôt oublié que le bien. On ne pense déjà plus à mon aventure, et l’on ne vous porte plus aux nues, pour aimer votre Mari à l’excès. On ne s’occupe même plus de vous, quoique vous méritiez si bien d’être chérie. Convenez donc qu’il y auroit de la folie à se sacrifier pour des êtres aussi frivoles ; aussi, suis-je bien déterminée à m’amuser et à me moquer de leurs discours. Je suis bien sûre de n’avoir jamais de reproches à me faire, peu m’importe leur opinion d’après cela. J’aurai toujours à cœur d’avoir la vôtre en ma faveur, et je vous crois trop juste pour me la refuser.
LETTRE XVI.
En vérité, ma chère Amie, vous
me persifflez d’une manière outrageante. Vous faites comme la Marquise d’Hersilie : je lui demandois
des consolations, elle m’a donné des
préceptes ; et vous, que je prie de
m’éclairer, vous vous moquez de
moi. Si vous ne m’aviez pas rendue
à moi-même, je ne vous pardonnerois pas vos mauvaises plaisanteries ; mais il y auroit une ingratitude marquée. Vous ne savez pas combien je vous ai d’obligations !
J’en ris maintenant ; mais j’avois
ordonné tout pour mon départ,
j’en ai même prévenu Monsieur de
Cotyto. Quand j’y pense, j’aurois
fait une singulière figure à Hersilie.
Malgré ma mauvaise humeur contre les hommes, l’ennui m’eut
bientôt gagné, et je devenois à
mon tour fort maussade. Grâce à
vous, j’ai échappé à ce ridicule.
Mon embarras actuellement est de
m’excuser auprès de mon Mari qui
m’a écrit une longue lettre sur ce
qu’il appelle la sage résolution
d’aller à Hersilie : cela est fort embarrassant : mais je prierai le Chevalier d’Ernest de faire ma paix.
Ménagez un peu celui-là, quoique ce soit un sage, je lui dois beaucoup de reconnoissance. Il paroît, d’après ce que m’écrit M. de Cotyto, que c’est le Chevalier qui lui a tranquillisé l’esprit sur cette malheureuse affaire ; elle m’avoit fait prendre une résolution par laquelle je courois en poste à l’ennui. J’ai tant d’occupations que je n’ai pas encore répondu à mon Mari, ni remercié le Chevalier. Je vais écrire à ce dernier, pour le charger d’apprendre à M. de Cotyto que je reste à Paris. Quand y reviendrez-vous ? votre absence m’impatiente ; vous m’auriez été d’un grand secours hier. Le Marquis d’Hersilie m’a persuadée que je ne pouvois me dispenser de recevoir le Marquis de Lubeck. Il a pris mon silence pour une permission, est sorti sur le champ, et un moment après on les a annoncés tous deux. Le Président R… étoit avec moi. Je me suis déconcertée. Le Marquis d’Hersilie m’a présenté son Ami, que j’ai trouvé pâle et défait. Il a voulu le justifier, mais je l’ai prié de garder le silence. Le Président est oncle de M. de Cotyto. Je lui ai conté cette histoire comme j’ai voulu, et j’aurois été désespérée qu’il eût la preuve d’avoir été trompé. Je me suis bien apperçue qu’il avoit froncé le sourcil lorsqu’on les avoit annoncés. Pour surcroît de malheur, la Comtesse de Menippe est arrivée. Ah ! c’est alors que le Président s’est enfui. Ces grands parens sont bien maussades. C’est lui qui a élevé M. de Cotyto ; il le regarde comme son fils, et voudroit que les droits de cette paternité s’étendissent jusqu’à moi. Je le remercie fort de sa tendresse ; je m’en passerai sans chagrin. Madame de Menippe m’a conseillé de le consigner à ma porte ; mais je n’ose. Elle est un peu folle Madame de Menippe. N’a-t-elle pas voulu que nous allassions aux François, en première loge, et que le Marquis de Lubeck nous accompagnât. J’ai eu beau m’en défendre, il a fallu céder. Je vous avoue cependant que je n’étois pas à mon aise de voir le bras du Marquis d’Hersilie, en écharpe, et M. de Lubeck, très-changé. Le moindre mouvement du parterre me faisoit frissonner. Je ne suis pas encore bien aguerrie ; et vous avez raison de me quereller. Adieu, ma chère Amie, je vous boude jusqu’à votre retour.
LETTRE XVII.
Il faut que je vous écrive, ma
charmante Amie, car si j’attendois
que vous en prissiez la peine, je
serois encore long-temps sans recevoir de vos nouvelles. M. d’Hersilie est bien plus aimable que vous,
il est venu me voir ; et cela n’est
pas peu de quitter Paris pour la
campagne, aussi lui en ai-je la
plus grande obligation. Il m’a cependant fâchée contre vous, en
m’assurant que vous préfériez le séjour de la Province à celui de
Paris. Rien ne vous appelle donc
auprès de vos Amies ? Auriez-vous sitôt oublié combien elles vous aiment ? Ce seroit une injustice dont
je vous crois incapable ; mais, en
grâce, réparez vos torts promptement ! Comment passez-vous votre
temps ? Je suis bien sûre que vous
ne vous ennuyez pas. Quand on a
autant de ressources dans l’esprit,
on trouve aux endroits les plus déserts, des occupations qui savent
remplir tous les momens. J’aurois
bien du chagrin s’il n’y en avoit pas
un pour moi pendant le cours d’une
journée, et vous seriez bien ingrate ; car vous n’avez pas d’Amie plus sincère. Si la santé de M. de Fionie l’eût permis, nous aurions été vous voir avec le Chevalier d’Ernest et
Madame de Singa ; ils vous sont
aussi bien sincèrement attachés. Le
Chevalier m’avoit dit que la Baronne de Cotyto devoit aller passer
l’été à Hersilie ; il paroît qu’elle en
a décidé autrement : une pareille
retraite lui auroit fait grand bien.
Cette jeune femme se perd sans
s’en douter. Adieu, ma charmante
Amie, soyez aussi heureuse que
vous le méritez.
LETTRE XVIII.
NON, mon Amie, vous ne
m’auriez pas prévenue, que je
n’aurois pas oublié mon attachement pour vous. Je réclame votre
indulgence. Vous n’ignorez pas
combien un changement de domicile cause d’embarras. Mon départ
a été si précipité, qu’à peine ai-je
eu le temps de me reconnoître.
Mais il le falloit : car comment
aurois-je pu me débarrasser des instances de ma famille et de mes
Amis, qui auroient employé le
pouvoir qu’ils ont sur mon esprit,
pour me détourner de ce voyage ?
il étoit nécessaire d’après le projet
que j’ai d’élever moi-même mes
enfans ; il faut des soins auxquels la
vie dissipée que l’on mène à Paris
ne permet pas de se livrer. Ma Lise
est dans l’âge où tous les momens
sont précieux. Je n’aurois rien à
désirer, si M. d’Hersilie eût consenti à venir partager mes travaux.
Beaucoup de personnes me plaignent, à ce qu’on m’a écrit : ah ! c’est qu’elles ne connoissent que la vie bruyante. À la campagne tout est jouissance. À Paris, lorsque je me levois, le soleil avoit déjà parcouru la moitié de son tour, et les jours n’avoient point de fin. Ici, la multiplicité de mes occupations champêtres me les fait trouver une fois trop courts. Jamais je n’avois goûté le plaisir de contempler le lever de l’aurore. On ne vit point à la ville. Mon appartement est au levant. De ma terrasse on découvre une immensité de pays entrecoupés de montagnes et de vallées arrosées de rivières et de ruisseaux qui les fertilisent. Je ne puis me lasser d’admirer avec quelle majesté s’élève au dessus de l’horison l’astre qui vivifie toute la nature : à son aspect tout prend un air riant. Vous ne me reconnoîtriez pas, mon Amie, je suis une vraie fermière. Le matin, je vais présider à tous les ouvrages de ma basse-cour. Je donne moimême à déjeûner à mon petit peuple babillard, qui, sitôt que je parois, vole au-devant de mes pas, et plein d’impatience, me monte jusque sur les épaules. Je m’occupe aussi du jardinage ; mais vous pouvez penser que mes travaux ne sont pas bien fatigans. J’y gagne de l’appétit au moins, et c’est une chose inestimable. Je joue aussi, ne vous en déplaise, avec mes enfans, qui folâtrent à leur aise jusqu’à l’heure où nous nous occupons plus sérieusement ; car tous nos momens sont marqués. Combien je m’applaudis de n’avoir pas négligé les talens qu’on m’a donnés ! J’ai vu des femmes, après dix ans de mariage, être d’une ignorance impardonnable. Il me manque encore bien des connoissances pour suivre l’éducation de ma fille, mais j’espère m’instruire avec elle, et me mettre en état de lui montrer tout par moi-même.
M. de Saint-Albert m’a donné un gouverneur pour Fanfan, j’en suis parfaitement contente. C’est un homme de condition qui a éprouvé des malheurs. Je suis enchantée de pouvoir les réparer. Il est d’une société fort douce, et je pense que mon fils en pourra faire son Ami. Tous ces détails seroient fort ennuyeux pour toute autre ; mais je sais combien vous vous intéressez au sort de vos Amis, et je suis persuadée que vous serez satisfaite d’apprendre que je suis heureuse. Quand viendrez-vous être fermière avec moi ? Je suis bien désespérée que ce soit la maladie de M. de Fionie qui me prive de cette satisfaction.
LETTRE XIX.
Depuis un siècle, mon cher
Chevalier, je n’ai entendu parler de M. d’Hersilie : je n’ignore point la raison qui l’a déterminé à exiger de sa femme de se retirer dans sa terre. L’oubli total dans lequel il laisse elle et ses enfans, est impardonnable. Vous, qui êtes son Ami, essayez donc de le faire revenir. De son aveu, il n’a aucun reproche à
faire à Madame d’Hersilie, pourquoi donc se comporter d’une manière aussi étrange ? J’ai appris par un des Officiers du Régiment du Marquis de Lubeck, qu’il s’étoit battu pour la Baronne de Cotyto. Quelle est cette femme ? D’après
ce qu’on m’en a dit, je la crois fort dangereuse ; et je suis désespéré que M. d’Hersilie se trouve lié avec elle. C’est une chose bien
étrange que l’homme : aussitôt qu’il possède, il tombe dans une satiété qui finit par lui rendre odieux l’objet qui absorboit tous ses désirs.
Si vous aviez vu comme moi, M. d’Hersilie lorsqu’il épousa Mademoiselle de Torbe, vous ne pourriez pas croire que ce soit le même
homme qui l’ait condamnée à un exil aussi peu mérité. Veillez sur lui, mon cher Chevalier, je compte sur votre amitié ; tranquillisez la mienne, en détruisant mes craintes ; je n’en ai point fait part à sa femme, je me voudrois du mal
LETTRE XX.
Vous m’affligez, mon Ami, je
voudrois pouvoir vous faire illusion
sur les torts de M. d’Hersilie, mais
cela m’est impossible. Depuis le départ de sa femme, il est répandu
dans une société pernicieuse. Ce
n’est pas la Baronne de Cotyto que
je crains le plus. Elle est étourdie,
folle même, si vous voulez, mais
incapable de faire le mal avec
réflexion. Elle met toute sa félicité
à avoir (comme elle le dit ellemême) beaucoup d’Amoureux, et
pas un Amant. Elle est jolie comme
les Grâces, et trouve facilement à
satisfaire son goût. D’Hersilie s’est
mis sur les rangs, voilà le sujet de
sa dispute avec le Marquis de Lubeck. Il en a déjà eu deux autres
depuis ; mais tout cela ne seroit
encore rien, si Madame de Cotyto
ne l’avoit point lié avec la Vicomtesse de Thor et la Comtesse de
Menippe. Ces deux femmes sont
les êtres les plus dangereux que je
connoisse. La dernière tient un
Pharaon chez elle, et d’Hersilie en
fait les honneurs, parce que la
Baronne aime ce jeu de passion. Il
dérange sa fortune, et néglige son
avancement. Il vient de louer une
maison à deux lieues de Paris ; tous les jours il y donne des fêtes, dont
Madame de Cotyto est la Déesse.
Je l’accompagne souvent pour tâcher de lui être utile dans l’occasion.
J’ai hasardé de lui donner des conseils, mais ils ont déplu. Il faut
tout attendre du temps. Adieu, mon Ami, consolez cette pauvre
Marquise, et tâchez de lui éviter
le chagrin d’apprendre les travers
de son volage Mari.
LETTRE XXI.
Enfin, vous voilà encore à votre
vilaine campagne. Je voudrois que
les neiges et les frimats vous y
assaillissent si fort, que vous fussiez
obligée de vous enfuir bien vite,
de peur d’y être enterrée. N’espérez
pas que j’aille vous chercher. La
bouche me fait encore mal des
bâillemens que votre éternel oncle
m’a occasionnés. Il faut que je vous
apprenne deux nouvelles, une qui
vous fera grand plaisir et l’autre
qui me vaudra une bonne querelle. La première, c’est que M. de Cotyto
ne revient pas cet automne ; son
régiment change de garnison, et
c’est lui qui le conduit. Je n’en suis
pas fâchée ; car j’ai perdu considérablement au Pharaon, et son absence me donnera le temps de réparer la brèche que j’ai faite à mes
diamans. L’autre nouvelle est bien
plus terrible, il me semble vous
voir froncer le sourcil, et vous
préparer à me quereller ; mais auparavant de me gronder écoutez
ma justification. Vous savez avec
quelle complaisance je me rendois
chez la Comtesse de Menippe, que
à moi seule je soutenois son Pharaon, et même sa réputation ; car
j’ai souvent rompu des lances pour
elle. Eh bien ! elle m’a joué un tour perfide : vous en allez juger. Le
Marquis d’Hersilie a loué une maison de campagne, il nous y donna
à souper jeudi dernier. La soirée
étoit superbe : en sortant de table,
nous descendîmes dans le jardin,
mais je restai sur la terrasse ; depuis
mon aventure de la grotte je ne
m’expose plus. Le Marquis d’Hersilie et le Chevalier d’Ernest m’accompagnent ; nous gardions le
silence. J’entendis derrière une
charmille qui borde les bosquets,
prononcer mon nom. Je fis signe au
Marquis de s’arrêter. Je craignois
de respirer de peur de perdre un
seul mot. Jugez de mon indignation
quand j’ouïs très-distinctement Mme.
de Menippe me déchirer impitoyablement. J’eus le courage d’écouter jusqu’à la fin : c’étoit avec le Marquis de Lubeck qu’elle s’entretenoit ; et il n’a pas tenu à elle
qu’il ne fût le plus scélérat de
tous les hommes. Cette méchante
femme vouloit absolument qu’il
convînt que ma frayeur avoit été
factice, et que ce n’étoit pas la
première fois que nous nous étions
trouvés tête à tête. J’étois outrée
de colère, et sans le Chevalier
d’Ernest, j’aurois éclaté. Mais vous
ne devineriez pas le sujet de sa
haine, le voici : c’est qu’elle est
devenue amoureuse folle du Marquis d’Hersilie, et qu’elle voudroit
me donner un ridicule pour qu’on
m’abandonnât. Avez-vous jamais
rien vu de plus abominable ? Ah !
elle n’a qu’à se bien tenir : je suis déterminée à la désespérer. Nous
sommes partis sur le champ, et j’ai
emmené dans ma voiture notre
Amphitryon, le Chevalier d’Ernest
et le Marquis de Lubeck ; nous ne
lui avons laissé que le vieux Commandeur et l’épais Financier
qu’elle dupe toute la journée. Je
la hais mortellement, et lui ai
signifié hier que je ne mettrai
jamais les pieds chez elle. Le Chevalier d’Ernest en paroit enchanté ;
réellement, ma chère Amie, cette
femme ne nous convenoit pas ; elle
a une réputation affreuse : je suis
persuadée que M. de Cotyto sera
enchanté de cette rupture. J’ai le
projet, pour la trahir, de donner à
souper le même jour qu’elle, et
d’inviter toutes les personnes qui y vont ordinairement. Je suis convaincue qu’ils préféreront ma maison à la sienne, et je serai vengée,
car on m’a assuré que le Pharaon
étoit tout son revenu. Adieu, ma
chère Amie, je vous rendrai
LETTRE XXII.
J e suis complètement vengée. J’ai eu le souper le plus brillant, et la
Comtesse est restée absolument seule. Le Marquis de Lubeck, que j’avois prié d’y aller, est venu me rendre compte de sa fureur ; elle a juré de s’en venger, mais je le lui permets, et ne crains rien. Je n’ai aucun reproche à me faire, et, malgré sa méchanceté, je la défie ; mais admirez comme tout m’a réussi ! jusqu’à son Financier qui est venu me faire la cour. Je l’ai accueilli comme un grand Seigneur ; il étoit si boursoufflé d’orgueil, qu’il ne pouvoit plus articuler une parole. Il nous a tous invités à une fête qu’il doit donner à son Château ; il a demandé
quinze jours afin de la rendre plus brillante ; j’ai accepté, sous la condition que Madame de Menippe n’en seroit pas ; elle sera furieuse,
et moi bien satisfaite : oh ! je lui apprendrai à ne pas juger tout le monde d’après ses principes. Les quinze jours que le Financier a demandés seront bien employés ; la Marquise de Saint-Hæmond, qui est charmante, m’accompagnera
partout ; elle m’a décidée à accepter un dîner chez le Marquis du Lubeck. Il est si repentant de sa faute, que j’ai cru ne pouvoir le refuser : il en a paru comblé. Demain nous montons à cheval dans le bois de
Boulogne, et nous irons passer la journée chez la Marquise de Saint-Hæmon, à Chatou, d’où nous ne
LETTRE XXIII.
Ah ! ma chère Amie, je ne suis
pas encore revenue d’une aventure
terrible qui vient de m’arriver.
Cette méchante Madame de Menippe a bien cruellement pris sa
revanche. Le Marquis d’Hersilie
vouloit jeter le Financier par les
fenêtres, et sans le Chevalier d’Ernest, qui se trouve toujours pour
empêcher les accidens, cela faisoit
encore une histoire affreuse. Cette
fête qui nous avoit été annoncée, a eu lieu avant-hier : nous sommes
partis au nombre de quarante.
L’allée qui conduit au Château est
fort longue, et de distance en distance
une troupe de Musiciens exécutoient
des symphonies de Delman
et de Grétry ; enfin, nous sommes
arrivés précédés par le plaisir,
jamais je n’avois été aussi gaie. La
journée s’est passée dans une suite
d’enchantemens. J’avois une douzaine
d’Adorateurs ; la Marquise
de Saint-Hæmon, et moi, nous
partagions les suffrages. Un bal paré
est venu ensuite ; l’exécrable Financier
en a proposé un autre masqué,
cette folie nous a plu infiniment,
et chacun s’est dispersé dans des
appartemens où l’on a eu à choix
ce qu’on désiroit pour se déguiser. J’ai ouvert le bal avec le Marquis
d’Hersilie. Un masque, d’une taille
élégante, est venu me prier de
danser. Après la contredanse, il
m’a proposé de passer dans le salon
du jeu ; je l’ai suivi, presque sans
le vouloir, et après une bonne
heure de conversation très-intéressante,
un autre masque, que
j’ai cru reconnoître pour le Chevalier
d’Ernest, m’a dit, tout bas
à l’oreille, de prendre garde à
moi, que je ne savois pas avec qui
j’étois. J’ai cru que c’étoit un tour
de bal, et j’ai écouté avec grand
plaisir les douceurs du beau masque,
je crois même lui en avoir répondu ;
enfin, après les louanges les plus
flatteuses sur ma taille et mes
grâces, il m’a suppliée de me démasquer. Bien sûre de mon triomphe,
j’y ai consenti, sous la condition
qu’il en feroit autant ; nous sommes
passés dans une autre pièce, et j’ai
ôté mon masque ; mais mettez-vous
à ma place, quand mon Adorateur,
pour tenir la parole qu’il
m’avoit donnée, a ôté le sien, et
que j’ai reconnu mon Mari. Je me
suis évanouie de frayeur ; à ce
qu’on m’a dit, il a conservé un
sang-froid insultant. Le Marquis de
Lubeck, qui ne le connoît pas,
s’est imaginé que c’étoit un masque
qui m’avoit insultée, il lui a parlé
avec beaucoup de vivacité ; par
bonheur, le Chevalier d’Ernest a
nommé M. de Cotyto ; mais malgré
cela, ils se sont tenus des propos
forts durs. Cela n’en restera pas là. Le Marquis d’Hersilie a profité du
moment de trouble que cet événement a causé, M. de Lubeck
s’est joint à lui, ils ont fait avouer
au vieux Financier que Madame
de Menippe avoit écrit à M. de
Cotyto, et l’avoit engagé à se
trouver au bal. Ils sont entrés
dans une si grande fureur, que
sans la prudence du bon Chevalier
d’Ernest, la chose eût fort
mal tourné. Le Financier est
parti sur le champ, et nous a
laissés maîtres chez lui. Je suis
seule dans mon appartement, et
pour charmer mon ennui, je vous
écris ; convenez que quand vous
êtes absente, il m’arrive toujours
des catastrophes ; vous êtes mon
LETTRE XXIV.
Les malheurs se succèdent, le Chevalier d’Ernest, après une longue conversation avec M. de Cotyto, l’avoit déterminé à oublier mes étourderies. Les conditions de la paix alloient être signées. Je retournois à Paris, et M. de Cotyto à son régiment. Le Marquis de Lubeck et lui s’étoient embrassés, et la tristesse faisoit place à la joie. M. de Cotyto avoit consenti à me voir, quand la Discorde, jalouse de notre bonheur, nous a suscité un nouvel embarras. Deux Gardes des Maréchaux de France sont arrivés, et se sont attachés aux pas de M. de Lubeck et de mon Mari. M. de Cotyto en a été d’autant plus désespéré, qu’il est venu sans congé, et que cela peut le perdre. Le Marquis d’Hersilie est parti sur le champ pour Versailles, afin d’arranger cette malheureuse affaire. Ah ! ma chère Amie, j’ai bien du chagrin ; quels reproches mon Mari n’est-il pas en droit de me faire ! il est parti pour Paris sans vouloir me voir. Madame de Saint-Hæmon l’a prié de permettre que j’allasse à Chatou, il a répondu que je pouvois faire ce qui me plairoit, qu’il s’en inquiétoit fort peu. J’ai prié le Chevalier d’Ernest, qui l’a accompagné à Paris, de me rendre compte de tout ; je suis bien inquiète !
LETTRE XXV.
J’ai rempli vos ordres, Madame,
je n’ai pas quitté M. de Cotyto,
il lui est ordonné de joindre son
Régiment, et de garder les arrêts.
Je n’ai jamais pu le faire consentir
à vous voir, il y met une condition
qui vous paroitra dure,
mais que je crois nécessaire ; c’est
de renoncer entièrement à Madame
de Thor, d’aller passer la belle
saison avec Madame de Fionie, à
qui il a écrit pour la prier de vous recevoir, ou bien d’aller en Berry,
chez Madame votre Mère. Ce sont
des ordres qui vont vous révolter.
Si vous me permettez de vous dire
mon avis, je crois que vous n’avez
rien de mieux à faire ; par ce
moyen vous regagnerez la confiance
de M. de Cotyto, et ce ne sera
qu’un nuage facile à dissiper. Quittez
vos projets de vengeance contre
Madame de Menippe, vous finiriez
par en être la victime. Vous voyez
son coup d’essai, craignez-la puisqu’elle
LETTRE XXVI.
Enfin, ma chère Amie, pour
recouvrer la paix, il faut que je
renonce au bonheur ; il faut que
je rompe tout commerce avec
vous. Que je suis malheureuse !
guidez-moi dans le parti que je
dois prendre. Il me semble que
je ferai mieux d’aller chez la Comtesse
de Fionie, elle n’aura que
le droit des conseils, et ma Mère
me donnera des ordres, et puis
chez Madame de Fionie il y a
toujours toujours de la société ; je ne serai
qu’à cinq lieues de Paris ; au lieu
que chez ma Mère je n’aurai d’autre
amusement que de jouer au Loto
avec son vieux Curé ; je n’y vivrois
pas six mois. C’est pourtant cette
méchante Madame de Menippe
qui est cause de tous ces embarras.
Ah ! vous avez raison, j’aurois
dû ne pas me venger ; le mépris
étoit ce qui lui convenoit, mais
comment prendre sur soi d’oublier
une insulte aussi forte que celle
qu’elle m’a faite ? Madame de Saint-Hæmon
est furieuse contre M. de
Cotyto ; en effet, c’est fort mal
d’exiger que je la quitte ; quelle
raison peut-il donner ? c’est une
femme très honnête, son mari est
on ne peut pas plus aimable ; il faudroit qu’ils lui ressemblassent
tous. Sa Femme est maîtresse absolue
de toutes ses volontés ; aussi
l’on n’invite point Madame de
Saint-Hæmon sans son Mari, parce
qu’on sait qu’il n’est pas ridicule.
J’attends de vos nouvelles avec
LETTRE XXVII.
Que de tapage pour rien ! En
vérité, ma chère Amie, il faut convenir
que vous avez bien peu de
tête. J’aurois donné la moitié de
ma fortune pour que pareille aventure m’arrivât ; au lieu de me troubler, comme vous l’avez fait, j’aurois reproché hautement à mon Mari son inconstance et sa légèreté ; j’aurois feint de l’avoir reconnu, et de m’être servie de ce stratagème pour le confondre. Il
serait maintenant à mes genoux,
me demandant pardon de son infidélité, et il ne l’obtiendroit qu’à
de bonnes conditions. J’aurois ainsi
mis les rieurs de mon côté, et la
Comtesse de Menippe crèveroit de
dépit. Comment, je ne parviendrai jamais à vous former ! vous seriez
la seule à qui je n’aurois pas pu
donner l’usage du grand monde. Il
est malheureux pour vous que je
sois obligée de passer l’été chez
mon oncle ; votre imprudence vous met dans la dure nécessité de ménager votre Mari. Je ne puis vous
plaindre, c’est votre faute ; vous
l’avez accoutumé à prendre un empire sur vous, qui est tout-à-fait
indécent. Que feront les femmes de dix-sept ans, si une femme de
vingt se laisse mener comme un enfant ? Il ne vous manqueroit plus
que d’aller en retraite chez votre
Mère, prendre un directeur et faire
une confession générale. Je vous
l’ai toujours prédit, vous finirez
par vous faire béguine ; et si vous
n’acquérez pas une force d’esprit
et un caractère plus ferme et plus
décidé, vous serez très malheureuse. Vous avez fait une sottise,
il faut en subir les suites. Allez-vous en passer quelque temps chez la Comtesse de Fionie, c’est une
bonne femme, son seul défaut est
d’être bégueule ; il vous sera facile
de faire naître une querelle qui
vous brouillera. Vous aurez satisfait
votre Mari, et il ne pourra plus rien exiger de vous. Je me
fais fort de vous venger complétement ;
je ménage à la Comtesse de Menippe un tour de ma façon,
j’aurai bien du plaisir à la voir humilier ;
nous n’avons jamais pu
nous souffrir. Mandez-moi le résultat
de votre aventure, et qu’elle
vous serve de leçon pour l’avenir.
Vous me trouverez toujours aussi
dévouée à vos intérêts ; je n’aurai
pas de plus grand plaisir qu’à vous
donner des preuves de ma sincère
amitié.
LETTRE XXVIII.
Votre absence, ma chère Marquise, me cause bien des chagrins. Il est cruel d’être séparée de l’Amie de son cœur, quand ce cœur a besoin de s’épancher. Vous savez que, veuve à quinze ans, j’avois bien peu d’expérience pour me
conduire dans le monde, et pour faire un choix capable de me rendre heureuse. Mme de Fionie me donna les soins d’une mère ; sa
maison devint la mienne, et j’y passois des jours tranquilles. Le Chevalier de Zéthur étoit aussi regardé comme son fils. Son oncle et sa tante voyoient naître avec plaisir des sentimens qui devoient assurer notre bonheur ; mais M. de Fionie ne voulut y consentir que lorsque le Chevalier auroit un Régiment. Il vient d’être obtenu ; je touchois au moment de jouir, quand Madame de Cotyto est venue troubler ma tranquillité. Ne me croyez pas jalouse, ma chère Amie ; non, je ne la suis pas. Je suis inquiète ; et tremble de voir mes craintes se réaliser. Madame de Cotyto est aimable ; mais quel espoir le Chevalier peut-il avoir ? N’est-elle pas
LETTRE XXIX.
Que
vous m’affligez, mon
Amie ! je voudrois être près de vous
pour partager vos peines. Ne vous
laissez point abattre par la douleur, vos craintes sont peut-être
mal fondées. Je ne puis croire que
Monsieur de Zéthur, qui a toujours
été raisonnable, s’aveugle au point
de rompre un engagement où il
trouvoit tous les avantages réunis, pour s’attacher à une étourdie qui
ne peut que lui faire faire des
sottises. Vous vous êtes peut-être
alarmée sans sujet ; mais s’il étoit
vrai que Madame de Cotyto eût
exercé ce nouvel empire, rappelez votre raison, et bénissez votre destin de n’avoir à pleurer qu’un infidèle : un ingrat fait répandre bien plus de larmes.
J’aurois bien du plaisir à vous
recevoir, mais je craindrois,
comme vous, que cela ne chagrinât
Madame de Fionie, elle a besoin aussi de consolation. Je sais combien elle aime son neveu, et sa conduite ne peut que lui déplaire infiniment. Je voudrois qu’il me fût possible d’aller vous joindre toutes deux ; vous savez ce qui m’en empêche. Écrivez-moi souvent,
faites-moi part de vos
LETTRE XXX.
IL faut, ma chère amie, être
aussi bonne que je le suis, avoir autant de patience pour ne pas déserter mille fois de chez Madame
de Fionie. Vous n’avez pas d’idée
des sermons que l’on me fait toute
la journée. C’est une chose bien
détestable que les prudes ! Elle a
avec elle cette Madame de Singa,
qui parle sans cesse de son défunt
Mari, et qui, pour se consoler,
veut épouser le Chevalier de Zéthur. Pour me venger de l’ennui
que j’éprouve avec ces bégueules,
j’ai conçu le plus joli projet ; il
est digne de vous. Madame de
Fionie veut absolument faire épouser Madame de Singa à son neveu,
parce qu’on la dit fort riche. Eh
bien ! j’ai mis dans ma tête de captiver le chevalier, et j’y ai réussi ;
je suis enfin parvenue à brouiller
ce petit ménage. Vous m’avez trop
bien appris que, lorsqu’une femme
veut s’emparer du cœur d’un homme, rien n’est plus facile. Le Chevalier a les passions très-vives : ce
matin j’ai eu une longue conversation tête-à-tête avec lui ; après
m’avoir beaucoup parlé du danger
qu’il y avoit de se lier pour la vie,
je lui ai fait sentir combien un engagement volontaire étoit préférable,
et je me suis servie de toute
mon éloquence pour lui prouver
que c’étoit le seul moyen d’être
heureux. Oui, m’a-t-il dit avec
émotion, en jetant sur moi un regard
tendre et passionné, mais où
trouver un cœur fidèle qui s’attache
à nous pour la vie ? si j’étois assez
heureux pour le rencontrer, je renoncerois
à l’hymen. Ah ! Chevalier,
lui dis-je, en feignant de rougir,
quand on possède, comme vous
un cœur sensible et délicat, on doit
espérer de captiver celle à qui l’on
adresseroit ses vœux. Quoi, reprit-il,
je pourrois !… dans ce moment
il a saisi ma main ; je la retirai
brusquement. Vous me refusez ?
Non ; mais je ne veux pas d’un cœur qu’une autre possède. Quel
est votre désir, voudriez-vous
faire le malheur de mes jours ?
vous avez l’âme trop généreuse
pour vouloir me tromper. Où
trouveriez-vous une femme réunissant autant de charmes que Madame de Singa ? elle est bien faite
pour vous captiver ; il y auroit trop
de présomption de ma part d’espérer de la supplanter. Cessez, mon
cher Chevalier, de me presser
davantage ; je me levai en même-temps pour le quitter. Arrêtez,
s’écria-t-il, en se jettant à mes
genoux, je vous jure un amour
éternel ; mon cœur, mon âme, tout
est à vous. Relevez-vous, lui dis-je, je ne puis vous souffrir dans
cette posture, vous oubliez que vous avez promis votre foi. Quelle
preuve me donnerez-vous de la
sincérité de vos sentimens ? Ordonnez, je suis prêt à tout entreprendre pour vous en convaincre ;
je jure par l’amour que vous m’avez inspiré, par tout ce qu’il y a
de plus sacré, que je renonce pour
jamais à Madame de Singa ; il me
fit ensuite mille protestations de
passer sa vie avec moi, et promit
de me suivre par-tout où j’irois.
Je lui ai imposé, pour première
condition, de rompre entièrement
avec Madame de Singa ; d’écouter
un peu moins sa tante, et de se
soumettre aveuglément à toutes
mes volontés : il m’en a renouvelé
le serment. Voilà, je pense, ma
chère Amie, savoir jouer la Comédie avec tout l’art possible !
Pour cette fois je tiens le Chevalier dans mes chaînes, il ne s’en
retirera pas aisément. Je vous assure
qu’il est passionné au-delà de toute
expression ; ce qui m’amuse beaucoup, c’est son embarras avec Madame de Singa, elle ne paroît pas
encore s’en appercevoir ; d’ailleurs
elle a trop d’amour-propre pour le
laisser entrevoir, et compte trop
sur la candeur et la fidélité de son
futur. En vérité, elle méritoit bien
ce tour, et vous m’applaudirez sincèrement d’avoir saisi une si belle
LETTRE XXXI.
C ourage, ma belle Amie,
vous voilà aussi habile que la plus
expérimentée ! vous avez tort de
me comparer à vous, vous me
surpasserez et je serois tentée d’en
être jalouse. Il ne s’est jamais présenté
une occasion si belle de faire
sentir le pouvoir de mes charmes
avec autant d’adresse, et d’opérer
un si grand changement en si peu
de tems ; convenez que vous m’avez
de grandes obligations. Sans moi que seriez-vous ? une femme
perdue pour la société, et aussi insupportable
que Madame de Fionie.
Je suis enchantée que vous l’ayez
traversée dans ses projets ; mais
prenez garde à vous, ces prudes
sont dangereuses. Si comme moi
vous étiez libre, vous n’auriez aucun
ménagement à garder, pourvu
que vous n’ayez aucun reproche à
vous faire : on ne peut empêcher
les hommes de rendre hommage à
la Beauté, qui, à son tour, a droit
de s’amuser des hommes. Pour
moi, je les méprise tous, mais je
veux qu’ils m’adorent, sans pour
cela qu’ils intéressent mon cœur.
À l’exemple des Dieux, je reçois
avec indifférence, et non sans plaisir,
leur encens. Le nombre de soupirans que j’enchaîne à mon
char, sont autant de trophées que
j’élève à l’Amour, sans me soumettre
à son empire. J’espère, ma
charmante Amie, que vous ne me
laisserez pas ignorer le succès de
LETTRE XXXII.
Il y a une fatalité attachée à
mon fort, tous les malheurs m’accablent
à la fois, sans que j’aye le
moindre reproche à me faire :
tout cela est la faute de Monsieur
de Cotyto. Il n’avoit qu’à me
laisser chez moi, ne pas exiger
que j’allasse chez Madame de Fionie,
je n’aurois pas éprouvé un
désagrément qui me fait beaucoup
de peine. Comment prévenir Monsieur
de Cotyto de ma rupture avec la Comtesse ? si c’est moi qui
la lui apprends, il trouvera mille
prétextes pour me donner des
torts. Réellement, mon Amie,
je suis fort malheureuse. Comment
arranger cette affaire ? Elle est
fort embarrassante, vous en allez
juger. Vous savez les services que
le Marquis d’Hersilie m’a rendus ;
combien il s’est employé pour que
Monsieur de Cotyto ne fût pas la
victime de son imprudence. En partant
pour aller chez Madame de
Fionie, le Marquis m’a demandé la
permission de m’y faire sa cour, il
y auroit eu de la malhonnêteté à le
lui refuser ; d’ailleurs, il est lié
avec Madame de Fionie, qui est
intime amie de la Marquise d’Hersilie,
et j’aurois eu fort mauvaise grâce de m’opposer à ce qu’il vînt
la voir : j’y ai donc consenti. Monsieur
de Zéthur s’étoit déclaré mon
Chevalier, ce qui a fort déplu à
sa respectable tante. Il faut convenir
que cette femme est bien
prude, vous n’avez pas d’idée de
son ridicule ; mais revenons à mon
aventure. Le Chevalier de Zéthur
m’accompagnoit par-tout ; Monsieur
d’Hersilie ne s’est-il pas avisé
de le trouver mauvais, il m’en a
fait des reproches, comme s’il en
avoit eu les droits. Vous pensez
bien que je m’en suis moquée, et
pour le lui prouver, je suis montée
à cheval le lendemain, seule avec
le Chevalier. Monsieur d’Hersilie
a pris la mouche, (cet homme est
fort à craindre) et a été trouver Monsieur de Zéthur à qui il a proposé
tout uniment de se battre,
jusqu’à ce qu’il en restât un sur
la place. Monsieur de Zéthur a accepté
la proposition, quoiqu’il ne
l’ait pas trouvée agréable. Ils sont
sortis tous deux, heureusement
leur explication s’est faite dans le
jardin, et a été entendue de Madame
de Singa, qui très-prudemment
en a prévenu Monsieur de
Fionie. On les a joints à temps
pour empêcher qu’ils ne se battissent.
Madame de Fionie est passée
dans mon appartement, et m’a
reproché avec amertume que j’étois
cause de cet éclat. Je ne savois ce
qu’elle vouloit dire ; j’ai fort mal
reçu ses remontrances, et je suis,
sur le champ, montée en voiture pour me rendre à Paris : voyez si
j’ai raison de me plaindre du sort.
J’ai imaginé un moyen pour que
Monsieur de Cotyto fût moins fâché.
Je vais lui écrire que ma
santé est fort dérangée, et que mon
Médecin m’a conseillé de prendre
les eaux ; que le Château de Fionie
étant entouré de marais, cet air
épais m’a fatigué la poitrine. L’embarras
est sur le choix des eaux ; il
ne voudra sûrement pas que j’aille
à Spa, ce sont pourtant les plus
agréables ; si elles l’offusquent trop,
j’irai à Plombières, j’y passerai deux
mois, et, à mon retour, on aura
oublié tout cela. Qu’en pensez-vous ?
mon projet est unique. Dites-moi
bien vite votre avis, je brûle
LETTRE XXXIII.
Vous êtes fort heureuse, ma
belle Marquise, d’être trop éloignée de Paris, pour qu’on vous ait chargée de la conduite de la plus
franche étourdie que je connoisse.
Vous vous doutez sûrement que
c’est de Madame de Cotyto que je
veux parler. Il lui est arrivé des
aventures sans nombre depuis votre départ ; entr’autres, une qui l’a brouillée avec son mari. Il m’avoit priée de la recevoir, et de tâcher de la corriger de sa coquetterie ; mais le mal est incurable.
Elle est liée avec la Vicomtesse de
Thor, qui est la femme la plus
dangereuse qui soit en Europe, et
les bons conseils qu’on lui donne
ne prévalent pas sur ceux de Madame de Thor, qu’elle écoute comme un oracle. Elle a resté huit jours
chez moi, et, dans ce court espace,
elle a brouillé une partie de ma
société. Elle s’imagine qu’on n’a
point de reproches à lui faire parce
qu’elle n’a point d’Amans, et sans
cesse elle met les hommes aux
prises les uns contre les autres. En
vérité, je crois que je préfèrerois
à ces coquettes de profession une
femme qui auroit le malheur d’avoir une foiblesse et qui la cacheroit ; c’est le fléau des gens sensés.
Je suis bien fâchée que la saison
soit aussi avancée, j’aurois été me
consoler avec vous des chagrins
qu’elle m’a donnés dont je prévois
que les suites seront cruelles. Monsieur de Fionie vouloit en écrire
au baron ; j’ai eu beaucoup de
peine à l’en empêcher. Adieu, ma
belle Amie, amusez-vous toujours
de vos occupations champêtres ;
ce sont des plaisirs qui ne causent
LETTRE XXXIV.
Je serois tentée d’aimer mon Mari ; il vient, ma chère Amie, de consentir à me laisser aller à Plombières : j’ai engagé la Marquise de Saint-Hæmon à m’accompagner. Nous nous occupons sérieusement des préparatifs de notre départ : Messieurs d’Hersilie, de
Lubeck et de Zéthur viendront nous rejoindre. Nous donnerons le ton à toute la Province. Quelle délicieuse vie nous allons mener ! Il y avoit long-temps que je désirois faire un voyage aux eaux. On dit que celles de Plombières sont fort agréables ; le Marquis d’Hersilie vient d’écrire à un de ses Amis qui a une terre charmante à deux lieues de là, et où je crois que nous passerons la majeure partie de notre temps. Je suis d’une satisfaction incroyable ; enfin je vais respirer. D’honneur, je n’étois pas à mon aise. À tous momens je croyois voir arriver M. de Cotyto, escorté de tous ses injustes droits, m’ordonner de le suivre dans le fond de l’Angoumois, pour y finir tristement ma vie, sans bals, sans plaisirs, et sur-tout sans Adorateurs ; mais le sort en a heureusement décidé tout autrement, puisque je vais à Plombières, de son aveu. Comme je veux y tenir un grand état, je me suis défaite de mes diamans ; on n’en met plus. Nous emportons six caisses de chapeaux et de redingotes et autres
ajustemens de campagne. Je voudrois déjà être partie ; je ne fais
autre chose que d’aller à Chatou et chez mon sellier. Il est d’une lenteur qui me désespère ; le Marquis d’Hersilie le presse cependant on ne peut davantage. Concevez-vous, ma chère Amie, le bonheur dont
je vais jouir ; à cent cinquante lieues de mon Mari, dans un lieu où l’on jouit de la plus grande liberté, et avec une femme charmante. Serai-je bien loin de Nancy ? vous savez
que j’y ai des amis. Il est bien honteux de faire de pareilles questions ; je l’avoue, et j’en rougis. Je ne sais rien ; je n’ai pas la moindre notion de Géographie ; enfin, je ne connois absolument que les environs de Paris. Heureusement, mon valet-de-chambre a pratiqué la route ; car on pourroit me mener aux Antipodes sans que je m’en aperçusse. Dans une vingtaine d’années, je m’adonnerai à l’étude, je ne serai pas toujours jeune ; cette idée est bien affligeante, je ne puis m’y accoutumer. Quoi ! nous deviendrons aussi vieilles et aussi laides que l’éternelle Maréchale de.....
LETTRE XXXV.
Depuis long-temps j’ai cessé
tout commerce avec la Baronne
de Cotyto. J’ai essayé de la ramener,
mais en vain. Il est bien malheureux
qu’elle se laisse conduire
par la Vicomtesse de Thor. Elle a
des principes d’une extravagance
dont il n’est pas d’exemple. J’estime
fort M. de Cotyto, et je le
plains sincèrement d’avoir une femme
qui, sans être réellement criminelle,
se donne des ridicules qui la perdront infailliblement. Je
suis bien fâchée des chagrins qu’elle
vous a occasionnés ; j’aurois été
enchantée que vous vinssiez partager
mon bonheur ; il est parfait
depuis que je suis retirée dans mon
hermitage. Je suis devenue absolument
philosophe ; j’aurois maintenant
beaucoup de peine à me
faire à la vie dissipée que l’on mène
à Paris. Je fais travailler considérablement
dans mon jardin. Si vous
saviez mes progrès dans les Mathématiques
et la géométrie, vous ne
vous étonneriez pas de me voir,
le cordeau et la toise à la main,
tracer des bosquets et des parterres,
d’après mes dessins. Je n’ai,
pour tout aide, que le Gouverneur
de mon fils ; il me démontre sur ce terrain les différens théorèmes
que nous avons expliqués ensemble
sur le papier. Quelle satisfaction
j’éprouverai de voir croître
les jeunes arbres que j’ai plantés
avec tant de plaisir ; tous les printemps
me procureront de nouvelles
jouissances ! Je ne puis me lasser
d’étudier la Nature ; les richesses
sont inépuisables, on y découvre
toujours des trésors nouveaux, la
plus petite plante offre des détails
intéressans. Je m’adonne à la Botanique,
c’est la science la plus
utile à l’humanité : elle renferme
des moyens de nous garantir des
maladies auxquelles nous sommes
assujettis. Dans les campagnes, le
malheureux paysan n’a aucunes
ressources, il manque des choses les plus simples ; ses moyens ne lui
permettant de recourir aux villes
voisines, il se laisse périr faute de
remèdes. Pour obvier à ce mal, je
forme une Pharmacie. Quand ils
auront l’espoir de trouver des secours
chez moi, ils y viendront tous.
Sans cesser de m’amuser, je rendrai
service à ces bonnes gens. Adieu,
ma chère Amie, empressez-vous
de venir me trouver ; santé, tranquillité
et amitié sincères vous attendent
LETTRE XXXVI.
Si vous saviez, mon Ami, combien j’ai eu d’occupations contraires
à mes principes, vous ne m’accuseriez plus de paresse. Le Marquis
d’Hersilie me fera tourner la tête,
si cela continue encore long-temps.
J’ai cessé toutes mes occupations
pour le suivre dans ses parties de
plaisirs ; il s’imagine m’avoir converti (ce sont ses expressions), il ne se doute pas que l’amitié et les
promesses que je vous ai faites, m’ont engagé à adopter un genre
de vie qui ne me convient en aucune manière. Il est toujours attaché au char de Madame de Cotyto, elle lui fait faire sottises sur sottises ; elle est remplie de fantaisies, et le Marquis les adopte
toutes. Je me suis mis l’esprit à la
torture pour engager le Baron à
laisser aller sa femme aux eaux,
dans l’espoir que son absence rendroit M. d’Hersilie à la raison ;
mais j’avois bien mal calculé :
cette jeune folle ne seroit pas satisfaite, si ses Adorateurs ne la suivoient, et le Marquis n’a pas été
le dernier à accepter la proposition. L’attachement respectueux
que j’ai pour Madame d’Hersilie,
et la pitié que m’inspire son étourdi de Mari, me font encore entreprendre ce voyage. Je crains que ma présence n’y soit bien nécessaire. Adieu, mon Ami, je vous
LETTRE XXXVII.
Mon malheur est décidé,
mon Amie, M. de Zéthur a rompu ouvertement. Ma douleur me
faisant rechercher la solitude, j’ai
entendu dans un bosquet une conversation avec un de ses rivaux,
qui m’a déchiré l’âme. Ah ! mon
Amie, plaignez-moi, l’illusion est
cessée ; M. de Zéthur est l’Amant
déclaré de Madame de Cotyto : il
l’a suivie, et depuis huit jours nous
n’avons point eu de ses nouvelles. M. de Fionie est furieux ; il vouloit
aller trouver le Ministre, et faire
partir le Chevalier, sur le champ,
pour son Régiment : ce n’est qu’à
ma pressante sollicitation qu’il a
cédé. M. de Zéthur est dans l’erreur ; il faut que le tems le corrige. Un acte de violence ne lui
inspireroit pour moi que de la haine, et j’en mourrois. Je ne veux
opposer à sa légéreté, que des
preuves de ma tendresse ; il a perdu considérablement ; il est prêt à
partir pour Plombières avec la Baronne ; il est fort embarrassé : je
vais lui faire passer de l’argent,
sans qu’il sache que c’est de moi
qu’il le tient. Oui, je veux le forcer à regretter le cœur qu’il afflige :
je veillerai sans cesse sur lui, et je préviendrai tous ses besoins ; mais
concevez-vous la Baronne ? Elle
se fait un jeu des tourmens des autres ; elle a une douzaine d’Amans
en titre, et il n’y en a qu’un de
libre : car enfin, mon Amie, M.
de Zéthur ne l’est pas. N’ai-je pas
reçu ses sermens ? Mon sort n’alloit-il pas être lié au sien pour la
vie ? Je touchois au bonheur, et
le manège le plus affreux m’en
prive. Je n’ose faire voir à Madame
de Fionie tout mon chagrin ; elle
est elle-même très-affectée. Combien Madame de Cotyto cause de
malheurs ! Combien elle fait verser
de larmes ! Est-il possible qu’un
Être qui réunit autant de qualités,
ne les emploie que pour le tourment des autres : elle pourroit contribuer au bonheur de ses Amis,
et elle empoisonne leurs jours, déshonore son Mari, et se perd pour
la vie. Que lui ai-je fait pour m’accabler ainsi ? Je la plaignois, j’employois tous mes soins à la tirer de
son erreur, et je tâchois de lui
prouver que le bonheur consistoit
dans la paix du cœur et l’estime de
soi-même ; que cet essaim d’Amans
lui faisoit tort, quoiqu’elle ne fût
pas réellement coupable. Je lui demandois si la vie bruyante qu’elle
menoit, ne laissoit pas toujours
un vuide dans son âme, qui seroit
nécessairement remplacé par les
remords les plus déchirans. Je lui
faisois enfin le tableau d’une union
bien assortie, et je peignois d’avance le bonheur dont j’allois jouir, en épousant M. de Zéthur :
elle paroissoit m’écouter, m’applaudissoit et tramoit en même
temps la plus noire perfidie. Ah !
mon Amie, je ne puis penser à sa
conduite sans frémir. C’est elle
qui a tout fait, n’en doutez point.
M. de Zéthur m’aimoit, Madame
de Cotyto a employé tous les ressorts de la coquetterie pour se l’attacher : elle triomphe, et moi je suis
dans les larmes.
LETTRE XXXVIII.
IL est temps, mon Amie, d’appeler la raison à votre secours.
Madame de Cotyto triompheroit
trop de votre douleur. Plus elle
vous saura affectée, plus elle emploiera de moyens pour captiver
le Chevalier. Ce sont les principes
de Madame de Thor, qui la gouverne.
Je n’approuve point votre dessein de fournir aux dépenses de M.
de Zéthur : telle précaution que
vous preniez, on finira par savoir que c’est vous ; et cet acte de bienveillance fera un tort considérable à votre réputation.
Attendez tout du temps, mon Amie, il vaut beaucoup mieux, si le Chevalier revient à vous, et que vous lui pardonniez, payer les folies de votre Mari, que de fournir aux extravagances de votre Amant. Si vous aviez affaire à des gens sensés et raisonnables, ils ne verroient dans votre conduite, qu’une grandeur d’âme bien estimable ; mais ces étourdis ne manqueront pas de dire que vous craignez le Chevalier, et que vous payez cher sa discrétion. Je tremble pour vous, si vous persistez dans ce dessein.
Au nom de l’amitié la plus tendre, renoncez à un projet qui vous deviendroit funeste ; ne craignez pas de déposer vos chagrins dans le sein de Madame de Fionie : vous vous consolerez mutuellement. La douleur concentrée absorbe nos facultés, et ne nous laisse aucuns moyens pour parer aux événemens. Je sais, comme vous, que les peines du cœur sont les plus sensibles ; mais il faut de la fermeté, du courage et de la constance, pour supporter les maux
dont nous sommes assaillis.LETTRE XXXIX.
On n’entend pas plus parler de vous, que si vous étiez noyée
dans les bains : voilà ce que c’est,
vous ne m’écrivez que lorsque vous
avez besoin de mes conseils, mais
toujours trop tard ; aussi je vous
promets de vous tenir rigueur ;
vous m’en montrez l’exemple. J’aurois bien l’envie de vous laisser
ignorer l’aventure de la Comtesse
de Menippe, mais ce seroit porter
ma rancune un peu trop loin. Je
serois la première punie ; elle fera d’ailleurs rire beaucoup à Plombières, où l’on n’a rien de mieux à faire. Depuis qu’il y a des femmes, et par conséquent depuis qu’il règne dans notre sexe une
rivalité, on n’a pas plus humilié
une Coquette que je ne l’ai fait.
Il faut bien que je vous venge ;
car sans moi vous vous laisseriez
jouer impunément par tout le
monde. Le Chevalier de Luzak n’a
pas manqué de se rendre à une invitation que je lui avois faite de venir passer quelque temps chez
mon Oncle. Jamais je ne l’ai vu
si empressé et si galant. Tous les
matins, sa muse légère et badine
lui fournissoit un couplet, ou un
quatrain, et en dépit de Madame
de Menippe, il louoit la blancheur de mon teint ; celle-ci arriva quatre jours après lui, et parut fort étonnée de trouver avec nous le Chevalier. Son cœur palpitoit de joie et de crainte ; (car je ne
manquai pas de paroître très-bien
avec lui) elle en étoit au désespoir, mais cela ne suffisoit pas encore pour assouvir ma vengeance.
Je soupçonnois que Madame de Menippe se peignoit les sourcils ; j’en fis confidence au Chevalier de Luzak qui, pour me faire sa cour, me promit de s’en assurer. Vous savez qu’elle a beaucoup de couleurs, et qu’elle affecte de ne pas mettre de rouge. Il y avoit un cercle nombreux, la société étoit fort gaie, nous étions à faire mille folies, lorsque le Chevalier arriva tout essoufflé du jardin. J’ai fait,
dit-il, un parti très-sûr ; qui veut
être de moitié avec moi ? De quoi
s’agit-il lui demandai-je ? d’un charmant bal ; mais il faut que la Comtesse de Menippe me permette de vérifier si les roses de son teint ne sont point factices. Volontiers, dit-elle, prenez un mouchoir, faites votre épreuve, et je donne un second bal, si vous trouvez du rouge. Le Chevalier se met en devoir d’essuyer les joues, et maladroitement appuie trop sur un des sourcils, qui reste en partie sur le linge avec lequel il noircit un côté de la Comtesse ; alors il retourne adroitement le linge, et montre à tout le monde qu’il est blanc. L’héroïne qui étoit restée dans son fauteuil, ne s’en apperçut pas ; on rioit à
gorge déployée ; elle-même étouffoit
de rire, et donnoit des ordres
pour le bal ; enfin elle se leva, et
courut à la glace s’admirer. Vous
ne verrez jamais une pareille furie,
elle partit comme un éclair, en
s’arrachant les cheveux, et en
jurant qu’elle s’en vengeroit de la
manière la plus éclatante. Sa figure
étoit si grotesque, que mon Oncle
qui, depuis dix ans ne s’étoit
déridé, pensa tomber en pâmoison
à force de rire. La Comtesse
courut s’enfermer dans sa chambre,
et ne voulut plus paroître de
la journée, telles instances qu’on
ait pu faire ; elle est partie le lendemain, avant que personne ne fût
levé. Toute l’assemblée a condamné le Chevalier de Luzak à donner
un bal à ses dépens, pour réparation de son espièglerie ; je vous jure que j’y danserai de bien bon
cœur. Adieu, ma belle Amie.

LES DANGERS
DE
LETTRE XL.
M adame de Cotyto vient de m’assurer, Chevalier, que vous étiez du voyage de Plombières, dit-elle vrai ? Quel motif vous y engage ? Seriez-vous aussi ?… non, cela est impossible ? Que ma question ne vous étonne point ; il me paroît tout naturel que d’Hersilie, Lubek et moi, suivions la Baronne : elle a un attrait irrésistible ; mais vous, que la Sagesse accompagne par-tout, comment vous êtes-vous décidé à venir avec des fous, qui ne
voyagent ni pour leur santé, ni pour s’instruire, mais uniquement pour s’amuser ?
Je serois tenté, d’après votre résolution, de croire que mes réflexions sont déplacées. Je vous vois rire au mot réflexion ; oui,
mon Ami, j’en fais, et qui déchirent mon âme. Vous n’ignorez pas mes engagemens avec Madame de Singa ; je l’aime au-delà de l’expression et je suis prêt à renoncer à elle. Je sacrifierois ma vie pour son bonheur, et je ne puis quitter la Baronne. Cette Femme me plaît, me séduit, me charme, quoique cependant auprès d’elle je n’éprouve pas ces douces émotions
qui m’enivroient quand j’étois avec Madame de Singa.
Vingt fois j’ai pris la résolution d’aller me jeter aux pieds de Madame de Singa, lui avouer mes erreurs et tâcher d’obtenir mon pardon, vingt fois cette dangereuse Baronne m’en a détourné par de nouvelles prévenances qui m’enchantent et font que je m’oublie moi-même. Ah ! mon Ami, je suis vraiment à plaindre. Ma conduite doit offenser ma Tante, que je chéris tendrement, et Madame de Singa, je le crois ; mais je ne veux plus y penser, ce souvenir empoisonne le plaisir dont je jouis avec Madame de Cotyto. C’en est fait, mon Ami, elle l’emporte.
Serai-je heureux avec elle ? mes rivaux me désespèrent ; eh bien ! mon amour, mes soins, mes complaisances m’en feront triompher, et je pourrais me flatter d’être aimé de la plus adorable femme de Paris.
LETTRE XLI.
V otre question est embarrassante, mon cher Chevalier ; permettez que je n’y réponde pas. Quel que soit le motif qui m’ait déterminé à être du voyage de Plombières, il est très-vrai que j’y vais. Mais vous, qui vous y engage ? Quelle bonne raison pourrez vous donner ? aucune, je le parierois.
La Baronne est charmante, il est très-difficile de n’être pas séduit par ses grâces et ses agréables folies, j’en conviens avec vous ; mais quand vous parviendriez à vous en faire aimer, ce qui est fort difficile, seriez-vous aussi heureux que vous le croyez ? Ne craignez-vous donc point les remords qui accompagnent la perfidie ?
Madame de Cotyto est-elle libre, pour que vous lui adressiez vos vœux ? Je ne vois jamais, sans frissonner, former le projet de séduire une femme engagée sous les loix de l’hymen. Quelle confiance peut-on avoir dans un être à qui l’on fait violer les sermens les plus sacrés ? Elle vous trompera comme elle trompe celui à qui elle a juré une fidélité éternelle. Son cœur accoutumé à se parjurer, marchera de crime en crime ; et vous, qui l’aurez entraînée dans cet abyme, serez-vous assez injuste pour la croire seule coupable ?
Renoncez à la Baronne, mon cher Chevalier ; cette liaison vous deviendroit funeste ; et vous payeriez, par des années de peine, un moment d’illusion. Ma morale sans doute vous paroîtra sévère ; mais songez que l’amitié lui dicte ses leçons. Je vous en conjure, suivez mes avis. Ah ! croyez-moi, on est jamais heureux quand on a des reproches à se faire.
Adieu, mon cher Chevalier, je désire bien sincèrement de pouvoir aller vous voir à Fionie avant mon départ pour Plombières.
LETTRE XLII.
Non, Chevalier, non, je ne puis quitter la Baronne. Je sens toute la force de vos raisonnemens, je cours à ma perte, je le vois, mais je l’adore et ne m’en séparerai qu’à la mort ; s’il est vrai cependant que je ne sois pas aimé… cruel ami, que vous ai-je fait pour me déchirer le cœur ! et pourquoi ne m’aimeroit-elle pas ? Ah, vous vous trompez ;
elle partage mes feux, je l’ai vue
tremblante, osant à peine lever les
yeux sur moi, craindre de m’avouer son amour : non, non, la
fausseté ne peut se parer de l’air
de la candeur, et si elle vous trompe
un moment, vous reconnoissez
bientôt votre erreur.
La Baronne est sensible, je le crois, je le jurerois. Elle m’a dit qu’elle m’aimoit, et je ne lui ferai pas l’injure d’en douter ; cependant, s’il étoit vrai que la Baronne fût aussi dangereuse que vous le croyez, je serois bientôt guéri de la fatale passion qu’elle m’a inspirée. Oui, abjurant mes erreurs, et tout entier à Madame de Singa, que je ne cesserai jamais d’aimer, je pourrois encore jouir du bonheur que je m’étois promis dans mon union avec elle. Je le crains, et le désire. Ah ! mon Ami, plaignez-moi, je
suis bien malheureux.
LETTRE XLIII.
Ne me grondez pas, ma chère
Amie, si j’ai tant tardé à vous écrire.
À peine ai-je le temps de dormir.
C’est une chose délicieuse que les
Eaux ; nous les prenons comme si
nous étions malades. N’attendez
point de détail de ma part ; je ne
me pique point d’être observatrice.
Je m’amuse ; cela me convient
beaucoup mieux. Vous n’avez pas
d’idée des plaisirs dont nous jouissons ; je croyois qu’ils n’habitoient
que dans la Capitale, mais je me
suis bien trompée. Tous les jours
ce sont nouvelles fêtes dont nous
sommes les Déesses. Les femmes ici
sont gauches au dernier point ; aussi
tous les Agréables les ont abandonnées et sont devenus nos esclaves.
J’en ai congédié un hier qui
devenoit dangereux ; il ne se payoit
point d’espoir, et je n’avois pas
autre chose à lui offrir. Ces Provinciaux sont trop plaisans ; il y a
pourtant ici beaucoup d’étrangers,
mais qui n’y sont pas venus, comme
nous, pour les plaisirs, et qui ne
s’occupent que de leurs santés. Nous
avons donné un bal délicieux.
Depuis ce moment, les femmes
nous boudent, parce que la Marquise et moi nous étions en négligé ;
elles ont trouvé cette manière d’être
fort indécente. Si elles savoient que
c’étoit un tour que nous voulions
leur jouer pour faire paroître leur
parure plus ridicule, elles auroient
bien de la peine à nous le pardonner. Nos Aimables sont ici depuis
huit jours. Le Chevalier d’Ernest
les a accompagnées. Réellement
nous faisons événement. Je suis parfaitement heureuse ; je crains même
de prendre du goût pour la Province. Il me semble avoir entendu
dire que César auroit préféré d’être
le premier d’un petit village que
le second dans Rome. Je pense
comme lui ; si je croyois toujours
régner comme je le fais ici, je
renoncerois à Paris. Il faut que je vous fasse part d’une bonne folie
qui m’a passé par la tête. Vous
savez qu’aux Eaux il y a toujours
des Médecins. À notre arrivée,
celui qui a le plus de vogue est
venu nous offrir ses services, et
nous a raconté l’histoire des buveurs
avec infiniment de gaîté, nous
l’avons invité à venir nous voir,
ce qu’il a fait exactement. Il y a
quelques jours qu’il nous dit qu’il
sortoit de chez une Dame qui
avoit la petite vérole ; je fis un
cri perçant ; vous savez combien
je crains cette maladie ; il me rassura, en me disant que c’étoit une
inoculée et qu’il me conseilloit fort,
si je voulois conserver ma jolie
figure, de prendre le parti de me
faire inoculer aussi. J’y consentis sous la condition que quelqu’un de
la Société commenceroit. Tout le
monde garda le silence, à l’exception
du Marquis d’Hersilie qui
s’offrit pour victime. Son empressement à satisfaire mes désirs étoit
trop glorieux, pour que je n’acceptasse
pas sur le champ. Le Chevalier
d’Ernest pensa entrer en fureur ; et
quand je vis qu’il vouloit y mettre
empêchement, j’insistai. Le Marquis
répondit fort galamment qu’il sacrifieroit volontiers sa vie pour conserver
la beauté de la Mère de
l’Amour. Il s’est mis au régime pour
être inoculé. C’est un grand sacrifice
qu’il me fait ; car j’ai exigé
qu’il fût six semaines sans approcher
de notre demeure d’un quart de
lieue. Il vouloit aller à la Terre de son Ami ; mais comme nous avons
projeté une partie de chasse, je
m’y suis opposée, et il est allé
loger à l’autre bout de la ville.
Vous pensez bien, ma chère Amie,
que je ne ferai pas la folie de me
donner la petite vérole ; mais je
suis enchantée de cette preuve
d’amour du Marquis d’Hersilie.
Adieu, je vous chargerai de me
venger toutes les fois que j’en aurai
besoin, vous réussissez à merveille.
LETTRE XLIV.
Le Chevalier de Zéthur vient, ma chère Amie, de lever le masque. Je reçois, dans l’instant, une lettre de lui, dans laquelle il m’accuse d’avoir instruit de sa conduite son Père, qui le menace de lui faire
rejoindre son Régiment. Sa Lettre est celle d’un étourdi que la passion domine. Il déclare hautement son amour pour la Baronne de Cotyto,
me redemande les sermens et les promesses qu’il m’avoit faits de n’avoir pas d’autre femme que moi. J’en suis doublement affligée par les dangers où je vois qu’il s’expose ; et parce qu’il est sur le point de perdre sa fortune, son état et sa réputation. Malgré tous ses torts, je ne puis m’empêcher de l’aimer et de le plaindre. Il n’est point aussi coupable qu’il le paroît ; je connois son âme, elle est vertueuse ; il a des principes ; son cœur n’est point encore corrompu ; c’est un moment d’erreur dont il reviendra facilement, quand la raison aura déchiré le bandeau qui lui couvre les yeux, il est incapable d’avoir voulu tromper la Baronne de Cotyto ; sa bonne foi, son inexpérience et le peu de connoissance qu’il a du cœur humain, ne l’ont pu mettre à l’abri des pièges qu’on lui a tendus et dont il sera la victime ; il en coûtera
beaucoup à mon cœur pour résister au désir que j’avois de l’obliger
en secret ; mais je me rends à vos avis. Convenez donc, ma chère Amie, que les hommes sont souvent bien injustes ; ils ne jugent que
sur les apparences et tombent dans de grandes erreurs. Si le Chevalier ne perd que sa fortune, c’est un malheur dont je me consolerai facilement. S’il renonce à son fol amour, son pardon est tout prêt ; un seul mot effacera jusqu’à la trace des chagrins qu’il me cause. Ah, mon Amie ! mon cœur ne peut changer, il est à lui, il alloit le posséder, pour jamais ; qu’il vienne,
qu’il reconnoisse ses torts, et ce cœur volera au devant de lui. Il trouvera toujours en moi une Amie
tendre et une Épouse fidèle.
Sans les soins de Madame de Fionie, j’aurois bien de la peine à ne pas m’abandonner aux chagrins qui dévorent mon âme ; je sens
combien je l’afflige ; elle aime tendrement son Neveu, et désireroit, autant que moi, de le voir heureux. Nous nous soulagerons en mêlant nos larmes ensemble ; elles sont moins amères, quand une Amie les essuie.
LETTRE XLV.
Je suis enchantée de l’injustice de
M. de Zéthur ; elle peut, mon Amie, contribuer à votre tranquillité, et vous ne pouvez, sans être blâmée, conserver pour lui de l’attachement, après une conduite
aussi affreuse. Je vous afflige, mon Amie, en vous donnant des conseils qui contrarient vos sentiments ; mais mon amitié et votre bonheur l’exigent. Puisque le Chevalier est assez foible pour se laisser subjuguer au point d’oublier ses sermens et l’amour qu’il vous avoit juré, il ne mérite pas même un regret ; il y auroit de la foiblesse à l’aimer plus long-temps. Souvenez-vous,
mon Amie, de ce que vous vous devez, et s’il se repentoit, j’exigerois, pour votre bonheur, que vous éprouvassiez sa conduite. N’oubliez pas, ma chère Amie,
qu’il n’est encore que votre Amant. Si l’hymen avoit serré vos nœuds, je vous donnerois des conseils différens. Lorsque le devoir nous attache, la douceur et la patience
doivent être nos seules armes ; mais il faut, quand on le peut, examiner le caractère et les mœurs de l’homme à qui nous unissons notre destinée. Madame de Cotyto, dites-vous, a cherché à tromper son cœur. Il étoit donc bien facile de vous le ravir, ou M. de Zéthur a bien peu de jugement : qu’espère-t-il avec la Baronne ? Les hommes
ont des principes bien barbares. Ils croyent n’avoir aucuns reproches à se faire, quand ils ont déshonoré
vingt femmes et empoisonné les jours de celles qui les chérissent. Tout cela n’est qu’un jeu pour eux. Plus ils sont coupables, et plus ils acquièrent la réputation d’hommes aimables. S’ils savoient apprécier mieux le bonheur, ils aspireroient moins à ce titre, puisque pour
l’acquérir il faut trahir ses sermens et faire le malheur d’un cœur sensible. Ils auroient en échange de
ces vains plaisirs, ou plutôt de cette illusion déshonorante, l’estime d’eux-mêmes et celle du public. Adieu, ma chère Amie, du courage, et sur-tout de la fermeté.
LETTRE XLVI.
Ah, mon Ami ! que j’ai de
chagrins ! je l’avois bien prévu que
ce maudit voyage seroit funeste.
Vous n’avez pas d’idée d’une extravagance
semblable. Le Marquis
d’Hersilie, pour faire la cour à
la Baronne, s’est fait inoculer.
J’ai eu beau m’y opposer, je n’ai
rien pu gagner, il n’a que moi pour
compagnie ; tout le monde l’a abandonné. Depuis trois jours, je ne
quitte pas son appartement. On lui
a insinué une petite-vérole d’une
mauvaise espèce, et il est dans le
plus grand danger. Je suis à moitié
fou ; que va faire Madame d’Hersilie ?
Je me reproche quelque-fois
de l’avoir accompagné, et quand
je le vois seul, je bénis le destin
qui me met dans le cas de lui être
utile. Voilà une belle leçon, s’il
en peut revenir : cette folle envoie
à peine savoir de ses nouvelles ;
tâchez, mon Ami, d’apprendre
cet accident à Madame d’Hersilie ;
ou plutôt cachez-le lui. En vérité,
je ne sais ce que je fais, je voudrois être loin ; je suis bien aise
d’être ici. Ah ! quand il sera rétabli,
je reprends bien vite la route de
Paris. Adieu, mon Ami, plaignez-moi,
ma position est affreuse.
LETTRE XLVII.
Quelle commission me donnez-vous,
mon Ami ? voulez-vous
que j’aille enfoncer le poignard
dans le sein de Madame d’Hersilie ?
Je ne puis m’y résoudre. Est-il possible
que son Mari ait poussé l’extravagance
à ce point ! Continuez-lui
vos soins mon Chevalier, n’écoutez
que votre cœur ; il vous
dira que c’est un Père que vous
conservez à des enfans qui en ont
le plus grand besoin ; qu’il peut abjurer ses erreurs, et redevenir
bon Mari, bon Père, et vertueux
Citoyen. Vous, qui savez si bien
apprécier ses qualités, ne vous rebutez
pas. Je vais pressentir Madame
d’Hersilie sur ce cruel événement ;
mais je la connois, elle
voudra voler au secours de son
Mari. Ah ! mon Ami, nous sommes
bien embarrassés tous deux : d’Hersilie
n’a que ce qu’il mérite ; mais
sa femme, qui est la vertu même,
être aussi malheureuse, cela est
cruel !
LETTRE XLVIII.
S’IL en est temps encore, mon
Ami, ne partez pas : évitez à Madame
d’Hersilie un spectacle aussi
affreux. Vous n’arriveriez que pour
voir expirer le Marquis ; il est sans
espérance. Le pourpre s’est mêlé à
la petite vérole, et son Médecin
m’a annoncé, avec un sang-froid
qui m’a mis en fureur, que je ne
devois plus compter sur lui. Il l’a
laissé sans secours. J’ai été obligé
de prendre la poste, à franc étrier, pour aller à quatre lieues en chercher
un autre qu’on dit être fameux.
J’avois fait prier la Baronne
de me prêter sa voiture, elle a eu
l’infamie de me la refuser, prétendant
que j’y laisserois l’air. Je la
hais autant que je l’ai plaint ; il
peut maintenant lui arriver tous les
malheurs possibles, je veux être
déshonoré, si je fais un pas pour
l’en tirer. Adieu, mon Ami, je
suis au désespoir.
LETTRE XLIX.
Tels ménagemens que j’ai pu prendre pour annoncer à Madame
d’Hersilie que son Mari étoit malade à Plombières, elle s’est vivement alarmée. Il m’a été impossible
de l’empêcher de partir ; nous serions déjà arrivés, sans la difficulté
d’avoir des chevaux. J’ai mis tout
en usage pour la tranquilliser ; rien
ne peut l’arrêter. Son imagination
est exaltée à un point que je ne
puis vous rendre. Cette vertueuse femme, oubliant les torts de son
Mari, n’écoute que son cœur et la
tendresse qu’elle a pour lui. Elle
ignore quelle est sa maladie : je
n’ai osé le lui apprendre ; elle est
dans l’état le plus triste. Si ma lettre
arrive avant nous, venez à notre
rencontre à deux lieues de Plombières, épargnez-lui un moment
aussi affreux. Ah ! mon ami, quels
maux nous menacent !
LETTRE L.
Que je me sais bon gré, ma
chère Amie, de n’avoir pas suivi
le conseil de ce vilain médecin :
le pauvre Marquis va mourir, à
ce qu’on dit ; cela est même à désirer pour lui, car il a perdu un œil, et est d’une laideur amère ; il sera
impossible de le regarder sans frémir. Quel ravage cette exécrable maladie fait sur nous ! Le Marquis
étoit d’une charmante figure. Eh
bien, ma chère Amie, me voilà, je
crois, dans le cas d’être citée ; un
homme qui meurt pour moi ! J’en
suis cependant fâchée, et si j’avois
pu le prévoir je me serois bien
gardée de l’exiger ; c’est ce maudit
Médecin qui est cause de cela, aussi
lui ai je fait une bonne querelle : il
prétend que c’est la faute de M.
d’Hersilie, et M. de Lubeck dit que
le Docteur a raison : cela n’en est
pas moins fort malheureux ; mais
à quelque chose malheur est bon.
Voilà sa femme libre. J’ai ri, aux
larmes, de l’aventure des sourcils ; je donnerois tout au monde pour
avoir été spectatrice : me voilà
donc vengée ; il n’y a plus que le
Financier que je vous prie de corriger, car il étoit de moitié dans la tromperie. La maladie du Marquis a un peu interrompu nos plaisirs, et nous avons été obligés
de jouer pour passer le temps. J’ai
fait une fortune considérable,
mais M. de Lubeck a horriblement perdu : il a heureusement
trouvé des Juifs qui ont réparé ses
pertes : ce soir nous allons à un
bal charmant ; il me semble pourtant qu’il seroit décent de ne pas m’y trouver si le Marquis est mort ; car enfin personne n’ignore qu’il
a fait cet essai pour moi. Je suis
réellement fâchée de cet accident,
chacun en parle à sa manière ;
mais je ne suis qu’une cause seconde ; apparemment que cela devoit arriver. Adieu, ma chère Amie.
LETTRE LI.
.
MADAME LA COMTESSE,
vous ignorez, sans doute, les
chagrins qui accablent Madame la
Marquise d’Hersilie. Je lui avois fait
part que son mari étoit tombé malade de la petite vérole. Elle est
partie sur le champ pour Plombières
avec M. de Saint-Albert. M. d’Hersilie est plus mal ; on ne peut plus
compter sur lui. Cette respectable
femme est sans cesse au pied de son lit ; sa douleur ne lui permettant pas de vous écrire, elle m’a
chargé de vous prévenir de sa situation. Elle ignore que M. d’Hersilie s’est fait inoculer pour faire sa
cour à cette folle de Baronne de
Cotyto. Cet événement fait ici
grand bruit ; tout le monde crie
vengeance contre la Baronne ; il
se passe des choses affreuses : en
vérité, je ne conçois pas comment
les Maris souffrent que leurs femmes emploient les nuits à jouer des
jeux d’enfer, à donner des bals,
et à faire des dépenses exorbitantes. La Baronne de Cotyto tient
l’état d’une Princesse ; une foule
d’Adorateurs l’ont suivie, parmi
lesquels se trouve le Chevalier de
Zéthur. Je ne puis, par l’intérêt que je prends à lui, et par le bonheur qu’il a de vous appartenir,
vous cacher qu’entraîné par la Baronne et par toutes les jeunes folles
qui sont ici, il se dérange beaucoup. Si vous m’en croyez, usez de
votre autorité pour le faire revenir.
Je suis avec respect, etc.
LETTRE LII.
Voilà donc, Monsieur, le résultat de la conduite de la Baronne.
Que de maux elle entasse par son
extravagance ! Elle va être cause
de la perte d’un Père de famille,
qui, sans elle, n’auroit peut-être
pas donné dans tout ce travers. À
cela succèdera la ruine de son Mari ;
elle aura encore la présomption de
prétendre qu’elle n’est point coupable. Que faut-il faire de plus
pour mériter le mépris et la haine
de tous les gens sensés ? Je ne vois
que trop mes prédictions s’accomplir ; mes plus grands regrets sont
que tous ces malheurs retombent
sur mon Amie. Cette femme extravagante a porté le désespoir dans
le cœur d’une Mère vertueuse, qui
cherchant à cacher à toute la Nature les défauts de son Mari, paroissoit heureuse de son sort, et
montroit à ses enfans le bon exemple. Je ne puis me représenter sa
situation, sans répandre un torrent
de larmes. Parlez-lui souvent de
moi : dites-lui combien je partage
ses maux : priez-la instamment que,
si ce malheur qu’elle redoute arrive,
elle vienne chez moi puiser des consolations ; j’irai chercher ses
enfans, s’il le faut : enfin, dites-lui
que son Amie la plus sincère est
prête à voler dans ses bras ; qu’elle
peut disposer entièrement de moi.
Je n’ai point osé parler à M. de
Fionie de l’inconduite du Chevalier
de Zéthur ; vous connoissez combien il est vif, il auroit sur le
champ porté plainte au Ministre
contre lui, et auroit demandé qu’il
rejoignît son Régiment. Prévenez-le de ma part que, s’il ne part pas
de Plombières aussi-tôt, je ne puis
m’empêcher d’instruire son Oncle.
Je me repose entièrement sur vous :
M. de Fionie ne me pardonneroit jamais de ne pas l’avoir averti, s’il
savoit que je suis au fait. Madame de
Singa, à qui j’ai communiqué votre
lettre, sera porteuse de ma réponse. Je n’ai pu la détourner du
désir d’aller consoler son Amie.
LETTRE LIII.
Il est impossible, ma chère Amie,
de vous peindre l’état où j’ai trouvé
Madame d’Hersilie. Depuis son arrivée, elle est sans cesse au pied du lit de son Mari, qui reste toujours
sans connoissance ; je suis descendue chez elle, et je lui ai fait dire qu’une de ses Amies désiroit lui
parler, voulant lui ménager l’étonnement qu’elle auroit à me voir. Elle étoit bien éloignée de soupçonner que ce fût moi ; elle s’est précipitée dans mes bras. Le plaisir que lui faisoit ma présence, et la douleur qui l’absorboit, lui ôtèrent toutes ses facultés. Pendant
un quart d’heure nous nous tînmes
embrassées sans pouvoir proférer
une seule parole ; et ce ne fut qu’après avoir versé un torrent de larmes, que nous commençâmes à respirer. Nous nous regardions toutes les deux sans oser rompre le silence. Est-ce bien vous, me dit-elle, d’une voix entrecoupée ? Qui
vous amène en ce funeste endroit ?
c’est l’amitié. Je viens partager vos maux ; n’est-ce pas le devoir d’une
Amie sincère ? Qui ne sait aimer
que dans la joie, et vous abandonne quand elle vous fuit, n’est pas digne de mériter ce précieux
titre. J’emploie tous les moyens
pour la consoler. Tantôt j’ai recours à la philosophie, ensuite à la raison : je lui mets devant les yeux ses enfans, et la nécessité où elle est de se conserver pour leur bonheur ; ce dernier moyen est le
plus efficace. Elle fait un peu trêve à sa douleur, et m’entretient de sa tendresse pour eux, du chagrin qu’elle a d’en être séparée, et du plaisir qu’elle aura de les voir, si le ciel lui rend son Époux. Elle a
bien assez de sa douleur, sans que
je lui fasse part des peines cruelles
qui déchirent mon âme. Vous seule
pouvez les partager ; elles vous sont d’autant plus sensibles, qu’elles vous viennent d’une personne qui vous est chère par les liens du sang et de l’amitié. Je ne puis vous les cacher plus longtemps. Le Chevalier de Zéthur, conduit par les conseils de la Baronne de Cotyto, auprès de laquelle il est sans cesse, fait des dépenses énormes. C’est
une chose affreuse de souffrir que des Juifs prêtent à des intérêts si hauts, et fournissent aux jeunes gens les moyens de se ruiner. On
dit que le Chevalier de Zéthur a
perdu considérablement au jeu. On
ne parle que des folies qu’il fait
pour la Baronne, qui traîne à sa suite une foule d’Adorateurs, qui
ne servent qu’à satisfaire son amour-propre. Je ne sais pas comment
elle-même s’en trouvera. Ce voyage
coûtera cher à M. de Cotyto. Essayez d’écrire à votre Neveu ; montrez-lui sans aigreur les dangers de sa conduite : la douceur fera peut-être ce que la sévérité n’a pu obtenir. Il étoit intimement lié avec
le Marquis d’Hersilie ; il n’a seulement pas envoyé savoir de ses nouvelles : cette fatale passion l’égare au point d’oublier ses Amis. Ah !
c’est, sans doute, la crainte de
déplaire à la Baronne. Ne m’abandonnez pas, ma chère Amie, vous êtes ma consolation ; écrivez-moi
souvent, vos lettres sont un baume
bienfaisant qui répand sa douceur
dans mon cœur, et tempère la
violence du mal.
LETTRE LIV.
Je partage bien sincèrement vos
chagrins, mon aimable Amie, ne
vous y laissez pas abandonner,
vous êtes trop délicate, pour qu’ils
ne fassent pas une forte impression
sur vous. Ce n’a pas été sans chagrin
que je vous ai vu prendre la
résolution d’aller vous enfermer
avec Madame d’Hersilie ; l’air que
vous respirez toutes deux, ne peut
qu’être nuisible à votre santé, et à
vous, mon Amie, à votre cœur. C’est avec douleur que je vois qu’il
faut renoncer au bonheur de vous
être alliée. J’ai espéré long-temps
que mon Neveu changeroit de conduite,
et qu’il rendroit justice à la
plus aimable des femmes ; mais
hélas ! il ne me reste que le regret
d’avoir contribué à troubler votre
tranquillité. Oubliez un ingrat qui
ne mérite pas vos bontés et quand
notre Amie n’aura plus besoin de
vos soins, venez vous consoler
avec moi. Ma tendre amitié mettra
tout en œuvre pour faire diversion
à vos chagrins. Ne sortez point,
mon Amie, sans Madame d’Hersilie ;
si l’on vous rencontroit dans
les promenades sans elle, Madame
de Cotyto ne manqueroit pas de
dire que vous n’avez entrepris le voyage de Plombières que pour
faire assaut de charmes avec elle,
et rengager le Chevalier dans vos
chaînes. La crainte qu’elle auroit
de l’événement le lui feroit croire,
et les soins qu’elle prendroit
pour faire échouer vos prétendus
projets, vous causeroient encore
de nouvelles peines. J’avois bien
prévu tout cela avant votre départ ;
mais j’ai craint, en vous le disant,
de vous donner lieu d’imaginer que
je voulois m’y opposer. Connoissant
d’ailleurs votre prudence, je
me repose entièrement sur les soins
que vous prendrez à éviter jusqu’à
l’ombre du reproche. Je ne sais
quel parti prendre pour le Chevalier.
Vous connoissez M. de Fionie ;
sa résolution sera violente, et ne feroit qu’aggraver le mal.
La lettre de son père l’a aigri sans
le ramener. Je vais encore essayer.
Que je serois heureuse, s’il pouvoit
abjurer ses erreurs ! Adieu,
ma tendre Amie, je vous embrasse
comme je vous aime. Mille choses
de ma part à ma chère Marquise.
LETTRE LV.
J e commence à respirer, ma chère Amie. Depuis que je suis à Plombières, j’ai éprouvé des tourmens difficiles à rendre : M. d’Hersilie a été vingt fois aux portes de
la mort. Votre amie sensible pourra penser dans quelles angoisses j’étois. Combien j’ai d’obligations au Chevalier d’Ernest : sans lui M. d’Hersilie n’existeroit plus ; il est le seul de toute sa société qui ne l’ait point abandonné. J’ai passé dix jours au chevet du lit de mon Mari, sans qu’il me reconnût. Enfin, après une crise des plus violentes, et qui
nous a tous effrayés, il s’est fait une révolution considérable qui l’a rendu à la vie ; l’état de foiblesse dans lequel il étoit, m’avoit fait craindre que ma présence ne lui
causât une révolution dangereuse. J’en parlai au Médecin, qui m’approuva. M. d’Ernest le prévint doucement de mon arrivée, et du
danger dans lequel il avoit été ; il parut sensible à cette marque d’amitié, et me fit prier de passer chez lui. Je me précipitai dans ses bras ; il me repoussa doucement, seulement par la crainte que je ne prisse sa maladie. Que j’étois heureuse dans ce moment ! Si M. d’Hersilie eût été entièrement rétabli, j’aurois béni son mal, puisqu’il m’avoit mis dans le cas de recouvrer sa tendresse. Le mieux continue : Madame de Singa, M. de Saint-Albert, le bon Chevalier,
le Médecin et moi, nous lui tenons fidèle compagnie. Il commence à reprendre sa gaîté ; ce qui me flatte infiniment, c’est qu’il ne
s’occupe point du tout de la Baronne. Il doit bien la haïr ! Ce n’est que d’hier que je sais que M. d’Hersilie s’est fait inoculer pour lui plaire. La première fois qu’il a vu Madame de Singa, il a paru singulièrement surpris, et lui a demandé des
nouvelles du Chevalier de Zéthur ; elle a beaucoup rougi, et a certifié à M. d’Hersilie qu’elle n’avoit entrepris le voyage de Plombières, que pour venir partager ma douleur, qu’aucun autre intérêt ne l’avoit fait agir. Il a paru fâché d’avoir fait cette question indiscrète, et l’a priée de l’excuser, en
la remerciant de l’amitié qu’elle avoit pour moi. Cela ne m’étonne pas, a-t-il dit, elle est généralement chérie, elle le mérite. J’ai embrassé bien tendrement mon Mari et Madame de Singa, mon cœur étoit trop plein pour s’exprimer autrement. Adieu, ma chère Amie, je serai vraisemblablement ici encore un mois ; il faudra bien ce temps à mon cher malade, pour supporter la fatigue du voyage. Donnez-moi de vos nouvelles, et réjouissez-vous avec moi du changement de ma position.
LETTRE LVI.
Les plaisirs se succèdent à un
point, qu’il faut que je prenne sur
mon sommeil pour vous écrire.
Vous avez eu bien tort, ma chère
Belle, de ne pas être de la partie ;
à coup sûr vous n’êtes pas aussi
heureuse chez votre immortel oncle.
J’ai cependant eu un petit moment
d’inquiétude ; M. de Cotyto
a écrit à un Officier de ses Amis pour s’informer de mon genre de
vie aux eaux. J’en ai été prévenue
à temps, et j’ai si bien arrangé mes
petits intéréts, que j’ai mis dans
mes chaînes le Mentor chargé d’épier
mes actions ; il a fait la réponse
que j’ai voulue, et tout va le mieux
du monde. La petite-vérole du
Marquis a fait un tapage inconcevable. Les Prudes me fuient, les Pères ont emmené leurs fils ; enfin ils me craignent autant qu’une magicienne. La marquise d’Hersilie n’a pas peu contribué à tout ce vacarme ; elle est arrivée toute éplorée pour garder son Mari. Je suis fort mécontente d’elle depuis que M. d’Hersilie est hors de danger. Elle
vient quelquefois se promener avec
le Chevalier d’Ernest et une espèce
de Philosophe qu’elle a amené de
sa Province ; mais ce qui vous paroîtra fort étonnant, c’est que Madame de Singa est avec elle. Je les rencontrai il y a quelque temps, je les saluai, et me levai pour aller au-devant d’elles ; croiriez vous qu’elles eurent la mal-honnêteté de me faire une révérence froide et composée et de se retirer pour m’éviter ? J’appelai le Chevalier d’Ernest, à qui je fis de vifs reproches ; il ne me répondit pas un mot, me salua respectueusement, me quitta. Vous jugez dans quelle colère j’étois ; aussi en retournant à la fontaine, je les ai tournés en ridicule d’une jolie manière : le Chevalier de Zéthur a été surpris
de l’apparition de Madame de Singa.
J’ai besoin de redoubler d’efforts pour qu’il ne la voie pas. Cet étourdi n’est pas ferme dans ses résolutions. On dit que cet imbécile de Marquis est d’un grand bien avec sa femme ; dans le fait il n’a rien de mieux à faire, il est si laid. J’ai pourtant envie, malgré cela, aussi tôt qu’il pourra reparoître en société, d’exercer mon ascendant sur lui, pour me venger de sa Prude. Nous verrons cela dans le temps, si je n’ai pas d’occupations plus intéressantes. Je compte dans peu retourner à Paris ; (car je dois ici de tous les côtés) et l’on commence à ne plus vouloir me faire du crédit. Je n’ai point sujet de regretter mes dépenses, car je me suis bien amusée. Adieu, je vous embrasse.
LETTRE LVII.
Vous m’avez causé bien de l’inquiétude, ma chère Marquise,
j’avois besoin de votre Lettre pour
rendre la tranquillité à mon cœur.
Vous devez maintenant espérer
un avenir heureux ; M. d’Hersilie
reconnoitra ses torts, et vous
rendra justice : la Baronne ne gagnera
pas à la comparaison. J’attends
avec grande impatience votre
retour ici, pour me réjouir avec
vous. La saison commençant à
s’avancer, nous retournons incessamment à Paris. Cette Madame
de Cotyto, mon Amie, nous a
causé à tous bien des chagrins. Je
tremble d’apprendre à Monsieur de
Fionie la résolution de son Neveu.
Il est décidé à ne pas quitter la
Baronne, il se ruine et finira par
se déshonorer. Je connois mon
Mari, il ne lui pardonnera jamais.
Cette femme est une vraie Syrène ;
quittez bien vite le pays qu’elle
habite, l’air en est dangereux.
Adieu, ma chère Marquise, dites
mille choses de ma part à notre
Amie, au Chevalier d’Ernest, et
embrassez pour moi votre Mari.
LETTRE LVIII.
O h ! pour le coup, je suis d’une colère affreuse ; ce vilain Monsieur
d’Hersilie, cela lui sied bien de faire le cruel ; avec sa laideur. Il est épouvantable ! Il falloit que j’eusse autant d’envie de mortifier sa prude
de femme, pour oser même l’entrevoir. Mais écoutez, et vous allez juger si j’ai raison d’être de si mauvaise humeur. Il y a quelques jours, nous étions à la promenade, la Marquise d’Hersilie y vint avec cette Madame de Singa : elle affecte un air langoureux qui la rend d’une bêtise insupportable. Le Marquis, son Provincial, le Chevalier d’Ernest et le Médecin leur servoient d’Écuyers ; rien n’étoit plus plaisant que cette Société. Ils s’assirent en face de nous ; je ne regardais pas les femmes, Monsieur d’Hersilie me salua ; je voulus envoyer le Chevalier de Zéthur lui dire de venir me parler, ce petit automate n’eut-il pas la hardiesse de me refuser. J’ordonnai, et il ne m’écouta pas. J’étois furieuse ; je pris mon parti, et j’envoyai le Marquis de Lubek. Monsieur d’Hersilie fit réponse qu’il me prioit de l’en dispenser ; qu’il y auroit trop de danger pour moi, et qu’il ne se pardonnerait jamais d’avoir gâté une aussi jolie figure ; que cette crainte l’avoit déterminé à ne jamais m’approcher. Je ris aux éclats quand le Marquis me rendit compte de son ambassade ; mais, je vous l’avoue, j’étois outrée de dépit. Nous fîmes beaucoup de folies qui nous attirèrent tous les regards. Ceux de Madame de Singa s’étant arrêtés sur le Chevalier de
Zéthur, il la fixa un moment, puis se retira. Qu’il ne croye pas que je souffrirai d’être quittée pour cette petite femme ! j’emploierai, pour le conserver, plus de moyens que pour en enchaîner vingt. Malgré nos rires forcés, Monsieur d’Hersilie ne parut pas plus ému, et continua de causer avec sa femme. Je pensai me brouiller avec Monsieur de Lubek, qui s’avisa de trouver Madame d’Hersilie et la petite Singa intéressantes. Intéressantes est bien le mot qui leur convient. Elles sont belles, à la vérité, mais sans grâces et sans vivacité, et toujours mises comme des Bourgeoises.
D’honneur, je ne sais où j’avois
les yeux d’aimer Madame d’Hersilie ! Sans vous, pourtant, je me laissois entraîner à mon penchant ; j’étois perdue pour le plaisir. Ah, combien je vous ai d’obligations ! Décidément nous partons la semaine prochaine, et nous avons projeté d’aller descendre chez vous pour nous remettre un peu au courant. Les Modes sont sûrement changées depuis mon départ. Faites-moi le plaisir d’avertir Mademoiselle Bertin, afin que je trouve chez moi tout ce qu’il y a de plus nouveau.
LETTRE LX.
.
NE me vantez pas, ma chère
Amie, vos plaisirs des eaux ; ils
sont sans doute bien agréables, mais
ils ne valent pas ceux pas j’ai eus
au charmant bal du Chevalier de
Lusak. Il s’étoit enivré d’amour par
les attentions que j’avois pour lui ;
il n’oublia rien pour rendre la fête
agréable, et voulut que j’en eusse
tous les honneurs. C’est dans sa nouvelle maison, à deux lieues d’ici,
qu’elle se donna. L’endroit est délicieux ; les jardins sont de la plus
grande magnificence ; le temps étoit
si doux et si beau, que je voulus
que la fête eût lieu dans les bosquets. Cela lui aura coûté beaucoup
plus cher ; mais pouvoit-il trop
payer l’honneur que je lui faisois
de l’avoir accepté ? Nous partîmes
de chez mon oncle au nombre de
vingt-cinq ; les Dames seules étoient
en voitures, et les hommes nous
accompagnoient à cheval. On distinguoit ma Calèche par sa magnificence, et par le nombre d’Écuyers
qui voltigeoient sans cesse autour
d’elle. Le Chevalier de Lusak, après
m’avoir donné la main, partit comme un trait pour aller m’attendre.
La nuit n’étoit point encore assez
sombre pour que l’on commençât le bal. Une superbe collation, toute
en fruits des plus rares et des plus
fins, descendit comme du Ciel, par
le moyen d’une mécanique ingénieuse. Je m’assis à la première
place, chacune se range indistinctement ; les Chevaliers servoient les
Dames, et plusieurs disputoient au
Chevalier l’avantage de me prodiguer des soins. Pendant ce temps,
la Musique exécuta des morceaux
du meilleur goût ; il ne manquoit,
pour que mon triomphe fût complet, que la Comtesse de Menippe.
Son Financier avoit accompagné
une Dame, parente du Chevalier
de Lusak, vraisemblablement dans
le dessein de troubler la fête ; mais
je fis peu d’attention à ce vieux
Crésus. Pendant que dura cette collation, on eut le temps d’illuminer
les bosquets, le signal fut donné par
une douzaine de boîtes ; alors, quittant la table, nous allâmes sous les
berceaux où j’ouvris le bal avec le
Chevalier. À peine commencions-nous à danser, qu’un tonnerre épouvantable fit entendre sa sinistre musique ; il fallut abandonner la danse,
et se sauver des charmans bosquets.
Pour passer le reste de la nuit, je
proposai un pharaon ; je commençai par gagner considérablement.
Pendant tout le temps que dura mon
bonheur, le vieux Financier ponta
fort sur moi. Je crus que la chance
devoit m’être toujours favorable,
je perdis plusieurs fois de suite ; et
piquée contre le Financier, je ne
voulus point quitter la partie qu’un de nous deux ne fût ruiné. Bien mal
m’en a pris ; j’ai perdu tout ce que
j’avois gagné et le double encore,
sans compter ce que j’ai joué sur
ma parole. Le Financier m’a presque tout gagné ; il m’a promis de
me donner ma revanche, il ne faut
qu’un moment favorable pour réparer mes pertes. Je suis fâchée de
n’avoir pas saigné sa bourse ; cela
n’est pourtant pas très-aisé, il est
lié avec cette Comtesse de Menippe,
qui tient un tripot chez elle, et il
est bien plus fin que moi. Si je puis
parvenir à être quitte avec lui, je
ne m’y exposerai plus. Je serois bien
curieuse de voir le couple marital
qui vous a tant donné d’humeur ;
on n’a pas d’exemple de chose semblable. Ils ont dû bien vous amuser ? pour moi j’en ai ri de tout
mon cœur. Je ne conçois pas Madame d’Hersilie avec toute sa bêtise ; elle trouve des personnes qui
prennent son parti, et une femme
qui a tout pour elle, est blâmée
sans qu’on sache trop pourquoi.
Voilà ce que c’est que de vivre avec
ceux qui n’ont pas l’usage du grand
monde. Venez bien vite me rejoindre, ma belle Amie, je vous attends avec impatience.
LETTRE LXI.
Malgré le plaisir que j’aurois
eu à vous embrasser, il faut, ma
chère Amie, que je m’en prive,
mon Mari désirant aller à Hersilie
en quittant Plombières ; il est maintenant en état de partir. Le Médecin à qui il doit la vie nous accompagne, ainsi que le Chevalier d’Ernest, qui a grand besoin de se reposer des fatigues que l’amitié lui
a causées. Me pardonnerez-vous
d’avoir engagé Madame de Singa à être de la partie ? Elle est venue
partager mes peines, il est bien
juste qu’elle jouisse de mon bonheur. M. d’Hersilie a repris toute sa gaité ; ce qui me rend parfaitement
heureuse. C’est lui qui a proposé
au Docteur de nous accompagner.
Comme nous sommes toujours
seuls, la conversation auroit souvent langui, si le Médecin, qui est un Gascon, (vous savez qu’ils ont
tous infiniment d’esprit) ne l’eût
pas égayée par mille histoires intéressantes. Mon Mari lui est singulièrement attaché, et l’a engagé à
venir se fixer avec nous, si rien ne
le retenoit en Lorraine. M. d’Hersilie s’appercevant que j’écoutois avec attention ce qu’il lui proposoit, s’adressa à moi, et me dit : mon intention étant de partager
vos travaux dans l’éducation de
nos enfans, et dans l’embellissement de nos terres, je désire sincèrement de réunir un nombre d’Amis qui veuillent bien partager notre solitude. Le Chevalier d’Ernest m’a donné assez de preuves de
son attachement, pour me faire espérer qu’il sera de la partie. Nous serons quatre de fondation, si le
Docteur veut. Le Gouverneur de
mon fils, dont vous m’avez fait un
très-grand éloge, sera aussi de nos
Amis, et nous coulerons des jours heureux. Je suis sûr que M. et
Mme de Fionie vous aiment assez
pour faire, tous les ans, le voyage
du Bourbonnois ; puis s’adressant à
M. de Saint-Albert, il lui dit : voilà, mon Ami, vos prédictions accomplies, j’ai fait assez de folies pour
pouvoir assurer que je suis corrigé.
Le bon Chevalier d’Ernest, l’embrassa en pleurant, et lui jura de ne
jamais nous quitter. Le plaisir m’absorboit à un point que je ne pouvois l’exprimer. M. de Saint-Albert
demanda au Docteur s’il consentoit ;
il répondit que la proposition le
flattoit trop pour refuser. Nous lui
avons assuré douze cents livres de
rente, son logement et la table.
Ah ! ma chère Amie, je lui ai trop
d’obligations, pour être jamais
quitte avec lui. Si vous voyez combien je suis heureuse, vous seriez
au comble de la joie. Dites à M.
de Fionie que je le bouderai sérieusement, si le printemps prochain ne le voit pas arriver à Hersilie ; j’y
jouirai de la douce satisfaction d’y
posséder tout ce que j’ai de plus
cher. Adressez-moi votre réponse
à Hersilie, j’y serai bien plus contente au moment de mon retour,
que je ne l’étois à celui de mon
départ. Ma chère Amie, pour apprécier le bonheur, il faut avoir
été malheureuse. Adieu, je vous
embrasse de tout mon cœur.
LETTRE LXII.
Vous serez étonnée, ma chère Amie, de la résolution que j’ai prise de m’éloigner de tout ce qui peut me rappeller celui que la bienséance m’oblige de fuir. Tout coupable qu’il est, je ne puis le voir sans éprouver la plus vive émotion. Le hasard me le fit rencontrer à la promenade ; il donnoit le bras à la Baronne. Je ne fus pas maîtresse de la révolution qui se fit en moi ; ma vue se troubla, je restai interdite, une sueur froide me saisit ; mes jambes étoient si tremblantes, que nous
fûmes obligées de nous asseoir. Ce n’est point jalousie, je suis incapable de cette bassesse. La Baronne ne m’inspire que de la pitié ; mais
j’aime le Chevalier de Zéthur au-delà de toute expression. Ce n’est point parce qu’il aime la Baronne que je m’afflige ; il reviendra aisément de cette erreur, c’est parce qu’il se plonge dans un précipice
affreux dont il ne pourra se tirer. Lié dans une société pernicieuse, ses mœurs deviendront dépravées ; il ne sera plus le même. Pardon, mon Amie, je vais suivre vos conseils ; essayez de m’étourdir sur mon amour, en fuyant le lieu où il a pris naissance ; ce sacrifice me paroîtra bien dur, puisqu’il me privera pendant quelque temps du plaisir de vous voir. M. et Madame d’Hersilie m’ont engagée avec tant d’instance de les accompagner, que je n’ai pu m’y refuser. À Paris, je serois en danger de rencontrer le Chevalier ; ne pouvant être unie à lui par des liens sacrés, je dois fuir jusqu’au lieu qu’il habite. Il aura fait des dettes, il aura besoin de vous pour les payer ; je suis prête à m’engager pour lui sous votre nom. Adieu,
mon Amie, l’espoir et l’amitié que vous avez pour moi me soutiennent.
LETTRE LXIII.
Q uoique votre résolution m’afflige, je ne puis, mon Amie, la
blâmer. Madame d’Hersilie est assez
aimable pour vous faire oublier
vos chagrins. Le Chevalier n’a pas
daigné me faire réponse, peut-être
ai-je tort de me plaindre ; il n’ose
sûrement pas m’écrire. En effet,
que diroit-il pour s’excuser. J’espère
beaucoup de son retour ; s’il me
fuit, j’irai le trouver et je mettrai
tout en œuvre pour l’arracher du précipice où il se plonge. Vous,
mon Amie, tâchez de l’oublier ; son
souvenir ne peut que vous affliger.
Il en coûte beaucoup à mon cœur
de vous donner ce conseil ; mais
je préfère votre bonheur au mien,
et je suis incapable de vous engager
à lui pardonner avant qu’il ait abjuré ses torts. Je ne conçois pas
M. de Cotyto, lui qui est sensé et
raisonnable, comment peut-il souffrir que sa femme le ruine et le déshonore ? Je serois presque tentée
de me repentir d’avoir empêché
M. de Fionie de le prévenir. En
vérité, les femmes de ce caractère
sont des monstres qu’il faudroit séquestrer de la Société. Quels maux
n’a-t’elle pas déjà occasionnés ! M.
d’Hersilie a pensé en être la victime, le Marquis de Lubek est perdu
sans ressource, et peut-être le Chevalier aura-t-il le même sort. Cette
réflexion est accablante. Adieu,
mon aimable Amie, servez-vous
de votre raison, et aimez-moi autant que je vous aime.
LETTRE LXIV.
Nous avons changé de résolution, ma chère Amie ; votre Oncle
est si ennuyeux, que j’ai pris le
parti d’arriver en droiture à Paris,
et puis nous étions en si grand nombre, que cela l’eût effrayé. Comme
je ne sortirai pas d’aujourd’hui, je
veux employer une partie de ma
journée à causer avec vous. J’ai
bien des conseils à vous demander.
J’espère que M. de Cotyto ne reviendra pas cet hiver, et que j’aurai le temps de réparer mes pertes, qui sont considérables. Je dois
cinquante mille écus, et j’ai vendu
tous mes diamans. Il falloit bien
quitter Plombières, et mon hôte
étoit intraitable ; sans le Marquis
de Lubek qui a répondu pour moi,
je serois, je crois, restée pour gage ;
mais heureusement que je suis de
retour. J’espère que le jeu me sera
plus favorable à Paris : je n’ai absolument que ce moyen pour me
tirer d’affaire ; car vous saurez que
j’ai engagé jusqu’à ma pension. Je
ne veux pas diminuer mes dépenses, ce seroit annoncer que je suis
ruinée. Si ma Mère n’étoit pas si
ridicule, je pourois bien m’adresser
à elle ; mais je ne gagnerois que
des sermons, et une invitation
d’aller en Berry, jugez comme cela seroit agréable. Je ne veux pas trop
m’appesantir sur ces noires idées ;
car cela me rendroit triste, et j’ai
besoin de toute ma gaîté pour demain. Je vais au bal chez l’Ambassadeur, j’espère y faire sensation ;
je serai parée délicieusement. Adieu,
ma chère Amie, réellement j’ai du
chagrin.
LETTRE LXV.
.
Nous sommes tous arrivés en
parfaite santé, et d’une gaîté charmante ; mon Mari a caressé beaucoup ses enfans. Ils ne vouloient
pas absolument le reconnoître
sur-tout Fanfan qui disoit que son
Papa étoit plus beau que ce Monsieur. Le Gouverneur que j’avois
prévenu, nous avoit préparé une
petite fête charmante ; elle m’a paru délicieuse, parce que M. d’Hersilie
s’y est amusé. Les embellissemens
que j’ai faits paroissent fort de son
goût, et l’on continue les travaux.
Vous ne reconnoîtrez pas mon
Mari. Dès le matin il sort avec le
Gouverneur, et tous deux, la toise
à la main, ils tracent des plans,
reviennent les corriger sur le papier, et me demandent mon avis,
qui passe toujours sans contradiction. Ce changement me fait espérer qu’il pourra s’en opérer un semblable pour notre Amie : qui mérite plus qu’elle d’être heureuse ?
J’emploie tout mon savoir pour lui
faire oublier ses chagrins ; elle est si bonne Amie, que le spectacle de
ma félicité fait disparoître le sentiment de ses peines. Quand viendrez-vous donc partager mon bonheur ? ce ne sera jamais assez tôt
au gré de mes désirs.
LETTRE LXVI.
I l faut, ma chère Amie, que je vous fasse rire. Depuis huit jours
je n’ai pas arrêté chez moi, et en
rentrant je trouvai sur ma liste la
Comtesse de Fionie. Je m’étois levée
d’assez bonne heure aujourd’hui
pour lui rendre enfin sa visite ; mais
à peine étoit-il jour, qu’on m’annonça la Comtesse. Je m’excusai du
mieux que je pus de n’avoir pas été
chez elle, et je jetai ma faute sur
les embarras du retour. Vous ne
deviez pas, Madame, reprit-elle froidement, attendre de moi les
premières démarches, après la
scène indécente qui nous a séparées,
mais j’ai encore assez bonne opinion
de vous, pour croire que vous voudrez
bien ne pas rejeter la prière
que je viens vous faire. Le Chevalier
de Zéthur est attaché à votre char ;
assez d’autres, sans lui, font gloire
de porter vos chaînes pour que
vous mettiez un grand prix à son
hommage ; rendez-moi le service,
Madame, de le consigner à votre
porte, ou vous serez cause de sa
perte. Sa famille, extrêmement mécontente,
est prête à prendre un
parti violent. Elle met pour condition du pardon, qu’il renonce à
votre société. Je suis désespérée
que vous m’ayez forcée à faire une démarche qui doit vous déplaire,
mais qui auroit des suites funestes
si vous n’acquiesciez pas à ma demande ;
elle se tut, et je lui répondis
qu’elle étoit bien bonne de se
mêler de mes affaires, que je ne
croyois pas l’en avoir priée. M. de
Zéthur est le maître de ses actions,
Madame, vous permettrez que je
ne suive pas votre exemple. Je ne
m’ingère pas de donner des conseils
à qui que ce soit. Il faut des
raisons d’un grand poids pour
consigner quelqu’un à sa porte ; je n’en
ai aucunes de me plaindre du Chevalier,
ainsi trouvez bon que j’attende
tranquillement l’évènement
dont vous me menacez. Elle m’a
quittée sans me répondre : avez-vous jamais vu une folie semblable ? En vérité, ces Prudes de profession sont des êtres bien maussades, on devroit les chasser de toutes les sociétés ; elles sont le tourment des jeunes femmes. La Comtesse m’a donné beaucoup d’humeur, mais elle peut être sûre que je m’en vengerai ; et ne fût-ce que pour la narguer, je ne ferai pas une partie que le Chevalier n’en soit. Adieu, ma chère Amie, je vous embrasse.
LETTRE LXVII.
Que je suis satisfaite, mon aimable Amie, de votre séjour à
Hersilie ; vous n’auriez jamais pu
supporter le nouveau chagrin qui
vient de m’arriver. Depuis le retour
du Chevalier, j’avois tenté vainement de le voir ; il me fuyoit,
épioit l’instant où j’étois sortie pour
venir se faire écrire, et je ne le
rencontrois dans aucun endroit ; enfin jugeant trop bien la Baronne,
je me déterminai à faire une démarche auprès d’elle, qui a été infructueuse. M. de Fionie est parti
pour Saint-Maur, où le Chevalier
étoit depuis huit jours, il a fait
de vifs reproches à son Neveu, et
a exigé qu’il renonçât à Madame de Cotyto, et lui a déclaré que c’étoit
le seul moyen de faire revenir son
Père de la colère où sa conduite
l’avoit mis ; qu’il ne lui dissimuloit
pas que le Marquis de Zéthur étoit
en route dans le dessein de se convaincre lui-même de son désordre,
et qu’il avoit projeté de recourir à
l’autorité pour y mettre fin. Le Chevalier a reçu fort mal les remontrances de son oncle qui l’a
quitté furieux, et a écrit sur le
champ à son Beau-frère pour l’engager à se joindre à lui, afin d’obtenir un ordre contre son fils qui le
déshonoroit. À la réception de la
Lettre de M. de Fionie, le Marquis de Zéthur est parti ; il est passé
par Plombières, où il a appris que
le Chevalier avoit emprunté 80000
liv. et répondu de 60000 liv. pour
Madame de Cotyto. Il est arrivé à
Fionie dans une colère extrême ; il
vouloit faire enfermer son fils. D’après mes pressantes sollicitations,
il s’est cependant borné à lui faire rejoindre son Régiment. Il en a
facilement obtenu l’ordre ; mais
comme le Chevalier ne quitte Saint-Maur que pour venir au Spectacle,
on lui a envoyé cet ordre chez
la Baronne, qui, à ce qu’on dit,
est furieuse ; elle a juré de se venger. Je ne sais pas ce qu’elle veut
entreprendre ; ce qu’il y a de certain, c’est que tout retombera sur
elle. Le Chevalier est parti ce matin ; son père et M. de Fionie ont refusé de le voir. Il a écrit une
Lettre de soumission à M. de Zéthur,
qui n’a pas daigné la lire. J’espère
beaucoup, puisqu’on a pu parvenir
à le séparer de cette dangereuse femme. Quand il va être livré à ses
réflexions, il reconnoîtra sûrement
ses torts. J’aurois bien du plaisir à
vous le présenter digne de vous.
Adieu, mon Amie, que ce nouveau
chagrin ne prenne pas sur votre
santé. Vous savez que vous avez
des Amies à qui vous êtes chère,
et pour lesquelles vous devez vous
conserver.
LETTRE LXVIII.
N’avois-je pas
raison de dire
que les Prudes étoient des vipères ?
Ce pauvre Chevalier de Zéthur est
leur victime ; jamais je n’ai eu autant d’humeur. C’est une chose horrible ! Croiriez-vous qu’on a poussé
la méchanceté jusqu’à lui envoyer
chez moi l’ordre de rejoindre son Régiment. En vérité, mon Amie,
on éprouve bien des contrariétés
dans ce monde. Je n’aime point
M. de Zéthur, mais je suis désespérée de le voir partir. Savez-vous
bien que je n’ai presque plus de
cour ; il ne me reste, pour ainsi
dire, que le Marquis de Lubek.
Ces femmes sensées font bien impatientantes ; c’est pourtant cette
Madame d’Hersilie et son ennuyeuse
Amie qui sont cause que trois hommes de ma société se sont éclipsés
en un moment. Peut-être bien la
petite Madame de Singa est-elle du
complot. Si je l’apprends, je mettrai tout en œuvre pour me venger. Revenez donc bien vite, j’ai mille
projets d’amusemens pour cet hiver. Adieu, ma chère Amie, la
fortune ne me traite pas mieux que
vous ; j’ai perdu hier vingt mille
écus.
LETTRE LXIX.
Madame la Comtesse,
permettez que je m’adresse à vous
pour demander raison de la
cruauté qu’on exerce contre moi.
Si le respect que je dois à mon Père ne m’eût pas retenu, j’aurois à l’instant donné ma démission
et quitté mon Régiment. Sans doute
mon Oncle, implacable dans sa haine, est l’auteur de cette tyrannie. Suis-je donc un esclave ? et de
quel droit prétend-on attenter à
ma liberté ? Si je n’écoutois que
mon indignation….. je m’arrête,
je chéris tendrement celui qui
exerce ce barbare empire. Ah !
j’étois assez accablé de chagrin,
sans qu’on vînt encore mettre le
comble à mes maux. Si mon père
eût voulu me voir… j’aurois pu….
mais non, M. de Fionie l’avoit
trop prévenu….. Serez-vous aussi
cruelle que mes persécuteurs ?
m’avez-vous aussi retiré l’amitié
et la tendresse dont vous m’avez
comblé depuis mon enfance ? et ne dois-je plus compter sur aucuns
de mes Amis ? Puis-je vous demander, Madame, des nouvelles de….. je n’ose prononcer son
nom, je l’ai si grièvement offensée,
elle seule a le droit de se plaindre.
Ne croyez pas que le désespoir
d’être séparé de Madame de Cotyto
me cause les remords que j’éprouve ;
trop long-temps j’ai été dans l’aveuglement, trop
long-temps j’ai été séduit par des apparences trompeuses ; j’ai cru trouver le bonheur, et je n’ai marché que d’erreur en erreur ; je suis donc destiné à vivre malheureux ! à peine
commencé-je ma carrière, et les chagrins les plus cuisans m’assaillent !
Adieu, ma Tante, dites-moi
que je puis encore compter sur vos
bontés, et mes maux seront
soulagés.
LETTRE LXX.
Vous voulez, mon Ami, que je vous rende raison de ce que vous appelez une tyrannie. C’est
vous, mon cher Chevalier, que
j’interrogerai avant de vous répondre. Expliquez-moi votre conduite, et si vous parvenez à me
convaincre que vous avez eu raison
de fouler aux pieds les sermens les plus sacrés ; je conviendrai qu’on
a eu tort d’avoir recours à l’autorité pour vous arracher à des
liens qui vous déshonoroient.
Oui, mon amitié pour vous est
toujours la même. Je gémis sur
votre sort ; je voudrois qu’il me
fût possible de le changer : vous
seriez bientôt au comble de vos
vœux ; vous savez avec quelle
tendresse je vous ai toujours chéri ;
je faisois ma félicité de la vôtre ;
ne vous en prenez qu’à vous, mon
Ami, vous seul avez accumulé
les maux qui vous accablent ; vous
touchiez au moment d’être heureux,
et vous avez rompu des liens respectables pour suivre les caprices d’une femme qui vous a perdu. Ce ne sont point des reproches que je vous fais, il me suffit que vous soyez malheureux pour que je craigne de vous affliger encore davantage.
Vous avez tort de croire que votre Oncle n’ait pour vous que de la haine ; la démarche qu’il a faite à Saint-Maur devroit vous convaincre de votre injustice ; il vous aime, je puis vous en assurer ; et quand la raison aura repris dans votre esprit tout son empire, vous approuverez le premier la sévérité dont on a usé avec vous, puisqu’il n’y avoit que ce moyen de vous séparer de la Baronne. Vous avez raison, mon Ami, de craindre de prononcer le nom de Madame de Singa, vous ignorez encore tout le mérite de cette charmante femme. Quelle vertu, quelle confiance et quelle douceur ! Ah ! Chevalier, vous êtes bien coupable ! Elle n’est plus avec moi ; Madame d’Hersilie l’a engagée à l’accompagner en Bourbonnois, et moi-même je lui ai conseillé ce voyage. Je crois que vous ferez bien de renoncer à l’espoir de la posséder ; vous lui avez causé trop de chagrins pour qu’elle veuille courir les risques d’en éprouver de nouveaux.
Adieu, Chevalier, calmez un peu votre esprit et comptez éternellement sur mon amitié.
LETTRE LXXI.
Q uel barbare conseil vous me donnez ; ah ! ma Tante, jamais je
ne renoncerai à Madame de Singa. Sachez-donc tous les tourmens que j’éprouve. Dans le temps où je paraissois la fuir, où j’avois l’air d’abjurer les sentimens qu’elle m’avoit inspirés, je l’adorois de toute
la force de mon âme ; un génie
mal-faisant m’a entraîné dans ma
ruine ; j’abhorrois le joug sous lequel j’étois, et je n’avois pas la force de le secouer. Ne fût-ce que
par pitié, essayez encore de lui
parler en ma faveur ; elle ne croira
peut-être pas à mon repentir, assurez-la qu’il est sincère. Ah ! ma Tante, si jamais je vous fus cher, ne me désespérez pas par un refus.
Si Madame de Singa est inflexible, je n’attendrai pas que la douleur vienne m’arracher une vie que je ne chéris plus que pour elle ; j’irai expirer de désespoir à ses
pieds ; je lui ferai lire dans mon
cœur les remords qui le déchirent ;
elle est sensible, elle plaindra mon
fort ; et les larmes dont elle arrosera ma cendre, seront mon pardon.
Répondez-moi sur le champ ; mais non écrivez plutôt auparavant à Madame de Singa ; si elle prononce mon arrêt de mort, ayez le courage de me l’annoncer ; je voudrois que vous eussiez déjà ma Lettre ; je tremble de lire la vôtre ;
je suis au désespoir.
LETTRE LXXII.
J e ne puis, mon cher Chevalier, malgré l’envie que j’aurais de vous obliger, intercéder pour vous auprès,
de Madame de Singa. Pardonnez mes soupçons ; mais si vôtre repentir n’était que l’effet
de l’absence, quels remords n’aurois-je pas d’avoir deux fois engagé mon Amie à répondre à vos vœux, et d’avoir mis deux fois le comble à ses maux. Écrivez au Marquis d’Hersilie, priez-le d’engager sa femme à prendre vos interêts. Je
sais combien Madame de Singa a
d’amitié pour elle, mais moi je
pourrois être soupçonné d’avoir trop précipitamment cru à votre repentir. On n’ignore pas combien vous m’êtes cher, et combien j’ai désiré de voir votre sort uni au
sien ; ma demande seroit suspecte.
Je viens d’écrire au Marquis de Zéthur ; votre Oncle s’est joint à moi pour lui faire révoquer l’ordre qu’il vous a donné de rester à Besançon ; si il ne se rend pas à nos prières, je vous en conjure, mon Ami, montrez une grande soumission à ses volontés, prouvez-nous enfin que vous êtes changé, ce sera le seul moyen de faire revenir vos Amis sur votre compte. Soyez convaincu, mon cher Chevalier, que je donnerois tout au monde pour persuader Madame de Singa de votre conversion ; c’est à vous à bien consulter votre cœur avant que de faire aucune démarche Adieu, mon Ami, le jour où je vous verrai heureux, sera le plus
beau jour de ma vie.
LETTRE LXXIII.
Comment oser, mon Ami,
m’adresser à vous, après les torts
dont je me suis couvert à vos
yeux. Que vous êtes heureux,
mon cher Marquis ! Madame d’Hersilie vous a rendu toute sa tendresse.
Vous puisez dans le sein de l’amitié
des consolations qui vous font
oublier vos chagrins, et ne vous
font jouir que du bonheur ; et
moi, mes inconséquences me l’ont
ravi pour toujours. J’ai osé écrire à ma Tante, elle seule a pris part
à ma douleur. Je la priois de
plaider ma cause auprès de Madame
de Singa ; elle vient de m’apprendre
qu’elle est restée chez vous depuis
son départ de Plombières. Ah !
sans doute, c’est moi qu’elle fuit,
et je ne puis m’en plaindre, je
n’ai que trop mérité sa haine ;
mais combien elle m’accable. Je
suis repentant de mes fautes, qu’elle
me rende son estime, et je serai
content. Hélas ! je ne l’espère pas,
je l’ai trop offensée. Vous ignorez,
mon Ami, qu’elle a su, par moi-même que je renonçois, à elle,
que je détestois mes sermens, que
je lui rendois sa parole ; et retirois
la mienne. Madame de Cotyto est
cause de tous les maux qui m’accablent ; elle ne me laissoit pas la
liberté de réfléchir un moment ;
mais depuis que mes extravagances
ont forcé ma famille à me faire
rejoindre mon Régiment, en proie
aux chagrins les plus cuisans, je
hais Madame de Cotyto, je me
hais moi-même ; cruel voyage !
J’allois être au comble du bonheur,
lorsque la Baronne est arrivée à
Fionie ; elle a fait jouer tous les
ressorts de la coquetterie pour
m’enlacer dans ses liens, et moi,
foible et coupable avec l’être le
plus estimable, j’ai écouté cette
dangereuse sirène ; j’ai bravé ma
famille, foulé aux pieds les sentimens les plus tendres, j’ai déchiré un cœur vertueux pour aller,
en lâche complaisant, m’immoler aux caprices d’une femme qui rapporte tout à elle, qui ne sait point
aimer, et qui se fait un jeu d’affliger
un cœur sensible. Ah ! sans doute,
j’ai mérité la haine et le mépris
de mes Amis. Ce n’est pas ma
fortune que je regrette, mais c’est
Madame de Singa, et je ne vois
que trop hélas ! qu’il faut renoncer
à l’espoir de la posséder. Adieu,
mon cher Marquis, plaignez votre
Ami, ce sera une consolation
pour lui.
LETTRE LXXIV.
Pouviez-vous douter un moment, mon Ami, que je ne partageasse vos maux. Je n’ai que trop
éprouvé, par moi-même, jusqu’à
quel point l’amour nous aveugle.
Vous avez été témoin des extravagances que j’ai faites pour cette
même Baronne ; en vérité, je n’y
pense pas sans frémir d’horreur. Il a fallu un évènement aussi affreux, et une conduite aussi infâme, après m’avoir fait exposer
ma vie par un caprice, pour me dessiller les yeux. J’abandonnois mon Épouse, mes Enfans, tout ce
que j’ai de plus cher, pour me mettre au rang des vils soupirans qu’une Coquette dédaigne, et qui
sont en effet plus méprisables
qu’elle. Madame d’Hersilie se joindra à moi avec la plus grande satisfaction, pour engager son Amie à
vous pardonner ; elle employera, soyez en sûr, tous les droits que lui donne leur amitié réciproque. Mais, mon Ami, votre repentir est-il bien sincère ? permettez-moi
de vous faire cette question ; un
feu mal éteint est souvent plus
dangereux. Si vous ne devez votre
guérison qu’à l’éloignement et à
la perte de votre fortune ; si vous
n’êtes pas convaincus de la fausseté
des sentimens que la Baronne affectoit d’avoir pour vous, de la noirceur de son âme, vous ne pouvez
pas répondre de vous. Combien
il seroit cruel, si après avoir regagné l’estime et l’amitié d’une
femme vertueuse, ranimé la tendresse que vous lui aviez d’abord
inspirée, vous la forciez encore
une fois à rougir de son indulgence, ne seriez-vous pas, aux
yeux des gens honnêtes, l’homme
le plus coupable ? C’est vous qui
avez troublé sa tranquillité, elle
étoit heureuse, elle faisoit le bonheur de tous ceux qui la connoissoient, et vous avez empoisonné ses plus beaux jours. Qu’il
faut des choses, mon Ami, pour
réparer tant de maux ! Dans le
temps de votre désordre, elle
répétoit souvent : Qu’il vienne, qu’il reconnoisse ses torts, et je lui pardonne ! Ce n’est que par une
continuité de bonne conduite que
vous pouvez faire renaître la confiance que vous méritiez avant vos égaremens. Consultez bien votre
cœur, mon Ami, et si votre repentir
est aussi sincère, que j’ai
de plaisir à le croire, nous mettrons
tout en œuvre pour assurer votre
tranquillité.
LETTRE LXXV.
Partagez ma joie, mon Amie,
le Chevalier de Zéthur a écrit à M. d’Hersilie ; il reconnoît sa faute, il assure qu’il m’aime. Ah ! que je suis heureuse ! Madame d’Hersilie est bien cruelle, elle n’a jamais voulu que je lui écrivisse. Il faut, dit-elle, l’éprouver auparavant. Pourquoi ces détours ? Mon cœur
n’est-il pas à lui ? Ne lui ai-je pas assuré que lui seul le possédoit ? Ses craintes sont mal fondées ; c’est une offense. Il connoît trop bien ce cœur qu’il réclame et qu’il a toujours possédé, malgré son éloignement pour douter un moment de ma tendresse. Avec quel plaisir je l’en assurerai. Ah ! mon Amie, je crois encore au bonheur. Vous savez que je n’ai pas besoin des liens du sang pour vous chérir. Je ne puis vous aimer davantage ; mais combien nous serons heureux ! Vous aviez bien raison de dire qu’aussitôt qu’il ne verroit plus la Baronne, il reviendroit à ses Amis. Il craint d’avoir perdu mon estime. Dites-lui que jamais mes sentimens n’ont varié ; engagez le Marquis de Zéthur à pardonner à son fils. Je suis la plus offensée et j’oublie tout. Oui, mon
Amie, je regarde comme un avantage l’erreur du Chevalier, il est corrigé pour sa vie. M. de Saint-Albert, qui est un homme très raisonnable, me disoit encore hier que, si j’étois sa fille, il consentiroit avec plus de plaisir à mon mariage actuellement, qu’il ne l’eût fait il y a un an. Je voudrois que vous fussiez ici ; je suis bien sûre que j’obtiendrois de M. de Fionie de laisser revenir son neveu. Ma chère Amie, je suis bien folle ; mais pardonnez-moi, vous savez que je n’ai jamais aimé que M. de Zéthur ; lui seul m’a fait éprouver les peines et les plaisirs de l’Amour, et lui seul possédera mon cœur éternellement.
LETTRE LXXVI
.
Plaignez-moi, ma chère Amie,
je suis l’être le plus malheureux qui
existe, je n’ai plus de ressources que
dans la fuite et le désespoir ; je suis
perdue pour jamais. C’est à Madame
de Menippe que je dois ma ruine
entière. Voyez à quel point elle a
poussé la vengeance. C’est elle qui
avoit engagé le Financier à venir
à la fête. La brèche qu’il avoit faite
à ma fortune me mettant dans l’impossibilité de payer ce que je devois, je voulus tenter de réparer
mes pertes, et je fis sommer le vieux
Mondor de la parole qu’il m’avoit
donnée. J’invitai Madame de Menippe qui, oubliant sa rancune
me fit proposer de venir chez elle
un jour qu’elle tenoit assemblée. Je
jouai en étourdie ou plutôt comme
une désespérée, et en moins de
quatre heures j’ai perdu cent mille
francs au delà de ma fortune. Toute
ma famille m’abandonne ; mon oncle ne veut plus entendre parler de
moi ; que vais-je devenir ! Méritois-je un sort aussi déplorable ? Mon
oncle qui, jusqu’à présent, paroissoit avoir, de l’amitié pour moi,
loin de m’aider, me déshérite. Tout
cela n’est rien en comparaison de l’infamie de mes Amis ; ils me fuient
depuis que j’ai perdu ma fortune.
Le Chevalier de Lusak, auteur de
tous mes malheurs, semble ne
m’avoir jamais connue, ainsi que
mille autres qui se croyoient trop
heureux d’obtenir un regard. C’en
est fait, mon parti est pris ; je
pars, je vais en Angleterre cacher
ma honte, et me soustraire à la
poursuite de mes créanciers. Je
profiterai de la nuit pour échapper ; mais que vais-je devenir ?
Ah ! ma chère Amie, ne suis-je
pas bien malheureuse ? il faut que
je vous dise un éternel adieu.
Quand tout le monde m’abandonne, puis-je espérer que vous
vous intéresserez à moi. Non, j’ai
tout perdu, il ne me reste que le parti de la fuite, puisque la fortune
m’est contraire. Je souhaite qu’elle
vous traite mieux. Adieu pour
jamais.
LETTRE LXXVII.
Oui mon Ami, mon repentir
est sincère. Que ne pouvez-vous
lire au fond de mon cœur ! vous
ne balanceriez pas un instant à
remplir votre promesse. Je hasarde
d’écrire à Madame de Singa : son
cœur est sensible, elle aura pitié
des maux que j’endure ; elle voudra
bien oublier que je me les suis
attirés ; et vous, mon Ami, vous
engagerez Madame d’Hersilie à se
joindre à moi pour obtenir mon pardon. Ah ! je vous devrai le
bonheur de ma vie ; elle sera employée à réparer mes torts, et à
mériter votre respectable Amie.
Mon Père qui doute, comme vous,
que le bandeau qui me couvroit
les yeux soit dissipé, vient de
m’ordonner de rester à mon Régiment, il craint sans doute mon
retour à Paris. Je lui obéirai,
mais hélas ! qu’il en coûte à mon
cœur. Je brûle du désir d’aller me
jeter aux pieds de Madame de
Singa, de lui montrer tout mon
repentir, et d’y expirer si elle est
inflexible. Tâchez, mon Ami,
d’obtenir de mon Oncle qu’il
engage mon Père à me laisser aller
à Hersilie. Je vous donne ma
parole que je ne m’arrêterai à Paris que le temps d’embrasser Madame
de Fionie. Croyez votre Ami, il
est incapable de vous tromper :
une passion folle a pu m’égarer,
mais mon cœur a toujours appartenu à Madame de Singa ; elle
m’inspiroit un respect tendre et
passionné, tandis que la Baronne
ne faisoit qu’amuser mon esprit.
Combien elle me coûte de regrets !
Si le sort propice à mes vœux,
permet que j’aie des enfans, je veux
que mon exemple les garantisse de
la séduction des Coquettes ; je leur
en ferai sans cesse le tableau : ce
sont les êtres les plus dangereux.
Ne pensez-vous pas comme moi ?
Enfin, mon Ami, ni vous, ni
moi, ne sommes joueurs, et nous
ne faisions que ce métier. Entroit-il dans nos goûts de parcourir vingt
endroits en un jour ? Non, et
pourtant il ne se passoit pas une
heure que nous ne fussions en
course, ou pour elle ou avec elle.
Je l’ai connue trop tard ; mais ne
croyez pas que ce soit l’ordre que
mon Père a obtenu qui m’a fait
juger Madame de Cotyto. Il y avoit
plus d’un mois que je cherchois
des moyens de rompre avec ménagement, par égard pour moi-même : en voici la raison. Elle étoit
à faire des folies avec le Marquis
de Lubek ; elle voulut fuir, un papier
tomba de sa poche ; mon premier
mouvement fut de le lui rendre ;
mais la jalousie vint me souffler à
l’oreille qu’il étoit d’un Amant préféré. Je courus vite m’enfermer pour le lire : c’étoit une lettre de Madame
de Thor[1] ; jugez de mon indignation, quand je vis que sa correspondance avec cette abominable
Coquette n’étoit qu’un tissu d’horreurs et de conseils pernicieux.
J’eus honte de moi-même pour la
première fois. Madame de Singa se
représenta à mon cœur, je la comparai à l’être à qui je l’avois sacrifiée. Je ne regrettois pas les sommes énormes qu’elle m’a coûtées,
mais bien la perte irréparable d’une
femme digne de l’adoration de tous
les mortels. Quand on m’apporta
l’ordre du Ministre, si mon Père
avoit consenti à me voir et à m’écouter, il auroit vu mon repentir, mes remords, et mon malheur
n’aura point été consommé. Le
souvenir de Madame de Cotyto
ne m’a point suivi, mais bien les
regrets de l’avoir connue. Adieu,
mon Ami, que vos craintes cessent ;
que Madame d’Hersilie plaide ma
cause, et obtienne mon pardon,
il pourra renaître encore pour moi
un beau jour.
LETTRE LXXVIII.
Puis-je espérer, Madame, que
vous pardonnerez à un homme qui
s’est rendu aussi coupable ? Je n’ai
point d’excuses à vous donner. J’ai
tout sacrifié, l’amitié, la reconnoissance, l’honneur, l’amour même pour l’objet le plus méprisable.
Aveuglé par une passion infâme,
je me suis laissé entraîner dans un
abyme affreux, il ne me reste que
la honte et le désespoir d’avoir
perdu, peut-être pour toujours, celle qui devoit faire le bonheur
de ma vie. Croirez-vous à mes sermens, lorsque je n’ai pas craint d’y
renoncer publiquement, que j’ai
violé la foi que je vous avois
jurée ? Non, je ne dois plus compter sur vos bontés, votre clémence
ne peut égaler l’énormité de mes
fautes. Ah ! plaignez un malheureux, qui, oubliant combien il est
criminel, ose encore vous supplier
de l’écouter. Sans l’artifice dont
la Baronne de Cotyto s’est servi
pour me séduire, je jouirois maintenant du bonheur de vous posséder ; je ne serois pas déchiré par
les remords les plus cuisans, et je
n’aurois pas enfoncé le poignard
dans le cœur d’un Père tendre,
qui gémit sur mon inconduite. Vous même, mais non, vous ne pouvez
regretter le plus ingrat des hommes,
celui qui fut assez perverti pour
demeurer insensible aux larmes
qu’il vous fit répandre. Un espoir
flatteur vient quelquefois me séduire, les temps fortunés que je
passai auprès de vous viennent
s’offrir à mon imagination, mais
bientôt le triste souvenir de mes
fautes fait disparoître mon illusion :
il me semble entendre cet arrêt
dur et sévère, mais trop justement
mérité : Renoncez à moi pour toujours. Je ne puis vous promettre
de le recevoir sans mourir, mais
je n’en murmurerai point. Si un
long repentir peut mériter votre
indulgence, ne craignez pas de
me rebuter. Oui, je jure par vos vertus, par mon Père, que je
chéris, et par les sentimens que
vous m’avez inspirés dès l’enfance,
sentimens que j’ai méconnus, il est
vrai, dans un moment d’ivresse et
de folie, mais qui sont toujours
restés dans mon cœur, que ma
bouche ne fera jamais d’autre serment que celui de vous appartenir
pour toujours. Vous tenez mon
sort entre vos mains ; en vous
perdant, je n’ai plus rien au
monde, pour qui pourrois-je vivre ?
LETTRE LXXIX.
Pouviez-vous douter un moment de votre pardon ? il ne tient
pas à moi de vous le refuser ;
c’est mon cœur qui le dicte ; mais
puis-je espérer que ce retour est
sincère ? Vous m’aviez si souvent
répété ces sermens, j’avois tant de
plaisir à vous croire incapable de
les trahir. Pardonnez-moi, mon
Ami, si je vous offense, en paroissant douter de la sincérité de votre repentir ; c’est la dernière fois que je vous en parle. Je ne
veux plus, désormais, m’occuper
que de l’avenir qui me promet
des jours doux et sereins. Effaçons
jusqu’aux traces des chagrins que
nous avons essuyés ; le souvenir
de vos fautes vous rendroit malheureux, et pourriez-vous éprouver aucuns tourmens que mon
cœur ne les partageât ? Dans peu,
je serai à vous pour toujours. Je
chéris d’avance les liens qui doivent nous unir. Votre fortune est
un peu dérangée ; mais n’en ai-je
pas assez pour tous deux ? Ce ne
sont pas les grands biens qui font
le charme de la vie, les vraies
richesses sont dans nos cœurs ; la
sagesse, l’amitié, la douceur, une
âme pure, et une conscience sans reproches, sont des dons plus précieux que tous les trésors de la
terre. À l’exemple de nos Amis,
nous deviendrons cultivateurs. Si
vous voyiez comme ils jouissent,
depuis que M. d’Hersilie a recouvré
sa raison, c’est d’eux qu’il faut
prendre des leçons ; ils vous attendent avec impatience ; venez bien
vite rendre le bonheur à votre
Amie.
LETTRE LXXX.
L E Ciel est juste, mon Amie,
tout le monde a la récompense qui
lui étoit due : Madame de Cotyto
vient d’éprouver le sort qu’une
conduite aussi épouvantable que la
sienne méritoit ; il lui est arrivé
une aventure cruelle, et qui est
devenue funeste à son Mari. Pour
elle, personne ne la plaint, et
l’on s’accorde à dire que si
M. de Cotyto eût pris ce parti,
il y a deux ans, il se seroit évité bien des chagrins. Voici le fait :
la Baronne, depuis la ruine de la
Vicomtesse de Thor, avoit abandonné le jeu ; mais comme elle
n’aime pas les privations, elle a
voulu qu’un plaisir succédât à un
autre : tous les jours elle donnoit
des soupers brillans où l’on tiroit
des loteries de différens petits riens
qui coûtoient fort cher aux personnes qui désiroient lui faire la
cour ; ces loteries ont fait du
bruit, on a prévenu la Baronne
d’y faire attention ; à son ordinaire
elle s’en est moquée. L’on a écrit
à M. de Cotyto de venir mettre
ordre à la conduite de sa femme
et sans prévenir personne, il est
arrivé un jour de fête. Le Suisse,
qui étoit nouveau, et qui par conséquent ne connoissoit pas son
Maître ne voulut jamais le laisser
entrer. M. de Cotyto insista, le
Suisse fort et robuste, et prenant
le pauvre Baron pour un importun,
se mit en devoir de le faire sortir
à coups d’étrivières. Le Marquis
de Lubek, qui étoit le maître de
la maison, entendant un bruit extraordinaire parut pour l’appaiser ;
il vit un homme qui injurioit et
battoit sans distinction ; il voulut
lui en imposer par un ton de maître.
Le Baron outré de colère, a mis
l’épée à la main contre le marquis,
en l’apostrophant en personne ; ils
se sont battus dans la cour de
l’Hôtel ; en moins de cinq minutes
le Marquis de Lubek a été tué,
et le Baron blessé dangereusement. La famille lui a représenté que
c’étoit autoriser la conduite de sa
Femme que de ne pas la séquestrer
de la société. Ils ont obtenu une
lettre de cachet, et elle vient d’être
mise dans un Couvent de force. À
vingt-trois ans, quel sort ! Elle
s’est bien attiré le mépris général.
La Coquetterie est une chose bien
punissable, elle cause des maux
qui sont d’autant plus grands
qu’on ne peut les prévenir ; celles
qui sont atteintes de ce vice si dangereux pour la société, croyent,
ou feignent de croire qu’on est
injuste de les accuser, qu’il ne peut
résulter aucun inconvénient des
manèges qu’elles employent pour
captiver les hommes, qu’elles
méritent les adorations des mortels ; elles ne voyent pas qu’elles n’inspirent, par une conduite aussi reprochable, que le mépris le plus
profond. Conservez toujours votre
aimable candeur, mon Amie ; vos
plaisirs sont moins bruyans, mais
ils ne sont suivis d’aucuns remords.
Je me flatte d’aller bientôt partager
votre bonheur.
LETTRE LXXXI.
JE viens de recevoir, mon Amie,
une Lettre du Marquis de Zéthur,
qui me comble de joie : mon Beau-frère me mande qu’il arrive, et
que je n’ai qu’à me préparer pour
partir sur le champ ; qu’il ne veut
pas attendre long-temps à Paris,
et retarder le plaisir qu’il aura
d’embrasser son aimable Fille. Il a
tout pardonné au Chevalier, qui
doit son bonheur à son retour à la
vertu. Il est ici depuis hier. Je suis, comblée de son empressement. J’ai
tant d’occupations, mon Amie, et
pour les commissions du Père, et
pour celles du Fils, et pour les
préparatifs de mon départ, qu’il
me reste à peine le temps de vous
prévenir que j’aurai bientôt le plaisir de vous embrasser, et de vous
dire de vive voix que je vous aime
de toute mon âme, et que c’est
pour la vie.
Fin de la Seconde et dernière Partie.
APPROBATION
J’AI lu, par ordre de Monseigneur le
Garde des Sceaux, un manuscrit intitulé :
Les Dangers de la Coquetterie, et je
n’ai rien trouvé, dans ce Roman moral
qui ne doive en faire désirer l’Impression
et goûter la Lecture. À Paris, ce 28
Juillet 1787.
- ↑ Cette Lettre est la XIVème.