Les Dieux antiques/L’Hermès grec et le Mercure latin

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J. Rothschild, éditeur, 1880 (pp. 114-122).
L’Hermès grec et le Mercure latin

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L’HERMÈS GREC ET LE MERCURE LATIN.


Hermès. — Hermès, fils de Zeus et de Maïa (fig. 89), naquit de grand matin, dans une caverne de la colline Cyllénienne, et sommeilla paisiblement dans son berceau pendant deux ou trois heures. Sortant de la caverne, il trouva une tortue, la tua et de son écaille se fit une lyre, en fixant transversalement les cordes prises aux entrailles d’un mouton.

Son premier exploit, quand il eut fait sa lyre, fut d’aller, à l’heure où se couchait le soleil, aux collines pierriennes ; là paissait le troupeau de Phoïbos et il se prépara à emmener les bêtes à Cyllène, Craignant que leurs traces sur le sable ne trahissent son rapt, il les conduisit par des sentiers tortueux, de façon à ce qu’elles parussent retourner vaguement au lieu d’où il les ravissait ; ses propres pas, il les couvrit de feuilles de myrte et de tamaris. Un jour, rencontrant un pauvre vieillard travaillant dans une vigne près d’Onchestos, ce malin lui chuchota à l’oreille l’avertissement « de prendre garde de trop se rappeler ce qu’il venait de voir ». Hermès atteignit, quand se montra l’aube suivante, le fleuve Alphée ; et là, réunissant des morceaux de bois, il les frotta jusqu’à ce qu’une flamme éclatât. Ce fut le premier feu allumé sur terre, et c’est pourquoi on appelle le dieu « celui qui donna le feu aux mortels ». Le jeune voyageur prit ensuite deux des bêtes du troupeau et coupa leur viande en douze parts, mais ne mangea pas cette chair rôtie, bien que pressé cruellement Fig. 89. — Statue de Hermès.
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par la faim. Il éteignit le feu, foula de toute sa force les cendres et, se hâtant vers Cyllène, pénétra dans la caverne par le trou de la serrure, doucement et légèrement ainsi qu’une brise d’été. Il se coucha comme un petit enfant, jouant d’une main avec ses drapeaux, pendant que sa droite y tenait cachée la lyre d’écaille. Le vol fut découvert. Phoïbos, quand vint à poindre le matin, arrivant à Onchestos, vit qu’on lui avait volé ses troupeaux ; retrouvant à son tour le vieillard à l’ouvrage dans sa vigne, il lui demanda s’il savait qui les avait pris : mais celui-ci se rappela l’avertissement d’Hermès, et ne put se remémorer autre chose, sinon qu’il avait vu le bétail en marche et un petit enfant à côté. Que fait Phoïbos entendant cela ? drapé d’une brume de pourpre, il va vers le beau Pylos, sur les traces confuses du bétail qu’il suivit à la caverne de Maïa. En y entrant, il aperçoit l’enfant Hermès endormi ; et, l’éveillant rudement, demande le bétail. L’enfant plaide son jeune âge. Un enfant d’un jour ne peut voler un troupeau ni même savoir ce que c’est que des vaches. Hermès, en faisant cette réponse, cligna malicieusement de l’œil et fit entendre un rire pareil à un doux et long sifflement, tout comme si les paroles de Phoïbos l’avaient puissamment amusé. Phoïbos n’accepta pas cette excuse, il saisit l’enfant dans ses bras ; mais Hermès fit un si grand vacarme, qu’il le laissa vivement choir. Phoïbos voyant dans ce fait un signe qu’il retrouverait ses vaches, dit à Hermès d’ouvrir la marche. Hermès, se levant de peur, tira les drapeaux par dessus ses oreilles, et reprocha à Apollon sa dureté. « Je ne sais rien d’une vache, dit-il, que son nom. Zeus doit, dans cette querelle, décider entre nous. » Voici le jugement de Zeus. Quand le dieu souverain eut entendu la plainte d’Apollon et écouté Hermès, lequel, clignant toujours des yeux et haussant les draps à ses épaules, protestait qu’il ne savait point faire un mensonge, et ne savait que jouer, comme les autres petits enfants, dans son berceau, Zeus rit et ordonna à Phoïbos et au nouveau-né de rester amis : et le dieu souverain inclina la tête. À ce signe Hermès n’osa désobéir ; mais courant vers les bords de l’Alphée, il ramena le bétail du clos où il l’avait parqué. La querelle ne finit pas là, non. Phoïbos vit le lieu où avait été allumé le feu, et les peaux et les os des bêtes mises à mort ; s’émerveillant qu’un bambin pût écorcher des vaches entières, il saisit de nouveau celui-ci et le lia de bandelettes de saute, que l’enfant brisa autour de son corps comme du chanvre. Hermès, dans sa terreur, pensa à sa lyre d’écaille, et en fit jaillir une musique si suave et pleine de paix, qu’Apollon, oubliant sa colère, le supplia de lui enseigner cet art prodigieux. Hermès y consentit, lui qui aussi enviait la sagesse et le savoir cachés d’Apollon, car Phoïbos voit tout jusqu’aux abîmes les plus profonds de la verte mer ; il promit de donner la lyre, en retour de cette sagesse qui peut suavement discourir de toutes choses et bannir tout mal et tout souci. « Prenez la lyre, dit-il, car vous saurez vous en servir ; mais à ceux qui y touchent, sans savoir en tirer le langage qui convient, elle est capable de faire débiter d’étranges non-sens, divaguant alors ou n’exhalant que des gémissements incertains. » Cet échange ne se fit qu’en partie. Il n’était pas au pouvoir de Phoïbos de révéler le secret célé des ans, mais tout ce qu’il put donner à Hermès, il le donna. Il lui mit dans les mains une verge étincelante ; et, lui attribuant la haute charge de garder les troupeaux et le grand bétail, ordonna qu’il visitât, dans leurs vallons cachés et dans leurs cavernes, les Thriaï aux têtes chenues, qui lui enseigneraient des secrets soustraits à tous les mortels. Hermès, en retour, promit de ne jamais endommager le temple de Phoïbos à Delphes. Comment expliquer cette étrange histoire ! Voici : nous trouvons, la comparant à de vieux contes hindous ou védiques, que le nom d’Hermès appartient à la même racine que celui de Saramâ, et que celui de Saramâ est l’aurore lorsqu’elle rampe par le ciel, regardant partout avec curiosité si elle ne voit pas les vaches brillantes (ou nuages), volées par la nuit et par elle cachées dans ses cavernes secrètes. Ce nom de Saramâ se retrouve enfin sous une autre forme : il est prouvé que c’est le même nom qu’Hélène, ravie par Pâris de Sparte. Le mot vient de la racine sar, qui veut dire ramper, et reparaît dans les noms d’Érinnys (la Saranyu védique) et de Sarpédon, fils de Zeus, ainsi que dans notre mot " « serpent »", ce qui rampe. Maintenant comment l’idée de Saramâ, ou l’Aurore, nous conduit-elle à celle du Hermès grec ? Dans les hymnes, Saramâ, cherchant les vaches, traverse, dit-on, le ciel avec une brise légère. Elle représente le matin et la douce haleine des vents d’été, chuchotant çà et là, tandis qu’elle se meut, puis avance. Dans l’esprit des Grecs, cette idée de la brise remplaça graduellement l’idée du matin, et c’est ainsi qu’Hermès vint à représenter le vent ou l’air en mouvement. Ne voyez-vous pas que cela explique l’histoire d’Hermès jusque dans ses moindres traits ? Le vent, qui chuchote doucement lors de ses premiers commencements, peut fraîchir en brise de mer, avant d’être âgé d’une heure, et balayer devant lui les nuages gros d’une pluie qui renouvellera la terre. Il fouille, invisible, dans les trous et les fissures, il tournoie dans les coins obscurs, il plonge dans les antres et les cavernes ; et quand les gens sortent pour voir quels méfaits il a commis, ils entendent son rire moqueur, alors il se hâte par voies et par chemins. L’esprit et l’humour de ce conte sont fort anciens : il se trouva, si l’on veut, tout fait entre les mains des poètes grecs (mais on peut en dire autant de tout ce que l’homme a jamais inventé). Nous découvrons simplement ce qui existe : encore faut-il chercher patiemment et sincèrement. Or le charme du conte d’Hermès ressort de l’examen, fait avec soin par les poètes, de l’action variable du vent.

Quelqu’un, dans la légende antique, mérite également qu’on dise de lui qu’il a, le premier, donné le feu aux hommes, Prométhée, et aussi Phoronée {mais Phoronée, le Bhuranyu indien, n’est qu’un simple nom du feu). Quant à l’histoire de Prométhée, elle se rapporte à la flamme apportée du ciel, tandis que le feu allumé par Hermès est l’ignition produite dans les forêts par le frottement, au grand vent, de leurs branches.

Étudions chacun des détails fournis par le récit fait plus haut : tous sont de quelque intérêt. Ainsi Hermès ne mangea pas de la viande rôtie par le feu qu’il avait allumé, parce que, quoique le vent produise la flamme, il ne peut, lui-même, consumer ce que dévore le feu. Le retour d’Hermès à la caverne où il est né n’est autre chose que l’apaisement de l’orage, avant qu’il s’endorme enfin dans les bruits charmants. Il faut voir en la défense que Hermès présente à Zeus de sa cause, ce semblant d’abandon montré par la douce brise, incapable de se faire ouragan. Le bruit fait par Hermès, quand Apollon le saisit entre ses bras, expliquez-le par la mélodie des vents, capable d’éveiller des sentiments de joie ou de tristesse, de regret ou de désir, de crainte ou d’espoir, d’aise véhémente ou de suprême désespoir. Si Phoïbos refuse de faire part de sa sagesse à Hermès, c’est que les rayons du soleil peuvent descendre au-dessous de la surface de la mer et de la darder leur éclat à travers le pur espace du ciel, lieu où l’haleine du vent ne peut se faire sentir. Phoïbos confie à Hermès en retour de sa lyre certains pouvoirs : il le fait gardien des coursiers du soleil ; l’enfant reçoit aussi une verge pour les conduire. Les nuages brillants doivent, en d’autres termes, se mouvoir à travers le ciel quand le vent les conduit. La musique d’Hermès réjouit enfin et calme les enfants des hommes, et son souffle élève les esprits des morts à leur demeure invisible. Hermès possède, en sa qualité de guide des morts à la terre d’Hadès, un titre spécial : il est le Psychopompe ou conducteur des âmes. Une autre charge qui lui incombe est d’être le messager des dieux, et principalement de Zeus (fig. 90). S’il reçoit l’ordre d’aller aux Fig. 90. — Statue de Hermès ou Mercure aux pieds ailés.
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Thriaï pour avoir la sagesse, la cause en est qu’on peut parler du vent, quand les souffles pénètrent dans les antres et les cavernes et dans tous les lieux secrets, comme de quelqu’un qui cherche à découvrir les trésors cachés de la terre et à gagner un savoir auquel jamais l’homme n’atteindra, Hermès cependant n’est point toujours l’ami de l’homme : non ! Le poète termine les hymnes homériques en disant que la bonté du dieu pour les hommes n’est pas l’égale de son amour pour le Soleil, et qu’il a sa façon de commettre, à leur égard, des méfaits pendant qu’ils dorment. Explication : les tempêtes soudaines qui se lèvent pendant la nuit ; et comme le méfait commis là à l’égard des hommes l’est contre leur vœu, on appelle Hermès voleur et prince des voleurs ; et Apollon prévoit qu’il fera irruption dans plus d’une maison et sera cause que plus d’un pasteur souffrira dans ses troupeaux. Un dernier mot : on représente ordinairement Hermès un bâton à la main, comme le messager des dieux et le guide des morts, et avec des sandales d’or qui le portent aussi promptement qu’un oiseau dans les cieux. Ces sandales étaient aussi aux pieds de Persée, quand il se mit en voyage pour tuer la gorgone Méduse. Hermès ou Mercure.
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Fig. 92. — Statue de Mercure coiffé du pétase et portant le caducée.
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Mercure. — Mercure est un dieu latin du trafic et du gain (merx, commerce) (fig. 92). On l’a identifié avec l’Hermès grec, avec lequel il n’a aucune ressemblance, et les Fétiaux romains ou hérauts refusaient d’admettre que tous deux fussent le même dieu.