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Les Emeutes du dimanche à Londres

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Les Emeutes du dimanche à Londres
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 11 (p. 438-451).


LES EMEUTES


DU DIMANCHE A LONDRES




Le 10 avril 1848 fut une journée mémorable dans les annales de l’Angleterre, et que rappellent encore avec orgueil ceux qui y prirent part. Ce jour-là, la cause de l’ordre remporta dans les rues de Londres un triomphe aussi éclatant que paisible, et sans l’effusion d’une seule goutte de sang. La révolution de février venait de mettre le feu aux quatre coins du continent ; la traînée de poudre allumée à Paris avait fait éclater presque simultanément toutes les mines creusées sous la faible croûte de la société. L’Angleterre seule avait échappé à la conflagration générale : non pas qu’elle ne renfermât dans son sein d’aussi nombreux élémens de combustion que les autres pays, mais parce que ses institutions libres lui donnaient plus de soupapes de sûreté, parce que des réformes toutes récentes dans la législation économique avaient satisfait le peuple, ensuite parce qu’il y a dans la nature et dans le caractère des Anglais un profond, intime et invincible sentiment de personnalité qui les fait réagir contre toute influence extérieure et leur fait haïr toute apparence d’intervention étrangère dans leurs affaires domestiques. Or à ce moment-là toute tentative de révolution en Angleterre était considérée comme une importation continentale, et était sûre, de provoquer le soulèvement du sentiment national. Ce fut là l’erreur des chartistes et des rares républicains qui organisèrent la démonstration populaire du 10 avril ; ils s’appuyèrent sur l’élément démocratique étranger et sur l’élément rebelle irlandais, c’est-à-dire sur ce qu’il y a de plus antipathique aux Anglais, et leur manifestation ne fut qu’une immense farce. On avait devant les yeux l’exemple des grandes processions parisiennes où un coup de pistolet était le signal d’un bouleversement universel, et on voulait éviter ce genre de résultat inattendu. Le vieux duc de Wellington, dont le nom seul était une légion, s’était chargé de la défense de la ville, et avait pris ses mesures avec une expérience aussi politique que militaire. Il avait évité toute occasion de contact entre ses troupes et la foule, et il s’était borné à placer des garnisons dans la Banque, dans la Bourse et dans les principaux édifices publics. La garde des rues était laissée à la police ; mais il y avait ce jour-là une armée volontaire qui à elle seule rendait impossible toute insurrection. Plus de deux cent mille citoyens s’étaient enrôlés comme constables spéciaux ; des citoyens de toutes les classes, depuis le prince jusqu’à l’ouvrier. Cette armée improvisée s’était mise en rang ; devant ses maisons, ses hôtels et ses boutiques, armée du petit bâton des policemen, et ce fut entre ces deux files silencieuses et résolues que les débris de la procession chartiste vinrent expirer aux portes du parlement.

La république française est morte, l’Irlande a disparu ; Feargus O’Connor, le chef des chartistes de 1848, est mort dans une maison de fous ; l’Angleterre est aujourd’hui livrée à elle-même, et ce sont des mouvemens exclusivement anglais, pour ainsi dire indigènes, dont nous avons en ce moment le spectacle. Nous ne voulons point attacher une importance exagérée aux troubles qui viennent, à plusieurs reprises, de jeter l’alarme dans Londres, nous voulons encore moins en attendre des conséquences immédiates ; mais nous sommes convaincu qu’ils sont d’une nature plus grave qu’on ne le croit ou qu’on ne veut le dire. Nous ne parlons point des carreaux cassés le dernier dimanche, ce qui est précisément le côté le moins dangereux, nous pourrions dire le plus heureux pour la tranquillité publique, parce que c’est un avertissement pour les gens sérieux qui s’étaient mêlés au mouvement. Nous parlons des démonstrations des deux dimanches précédens, qui ont eu pour résultat de faire capituler la législature et de forcer la main au pouvoir exécutif. Quand on compare la manifestation de 1855 à celle de 1848, il est impossible de ne pas remarquer entre elles cette différence fondamentale, c’est qu’en 1848 le public prenait parti pour la police, et qu’en 1855 il a pris parti contre elle. Nous disons « le public, » parce que ce mot comprend toutes les classes de la communauté. Or il est certain que la démonstration de Hyde-Park a non-seulement eu pour elle l’assentiment de la masse, mais qu’elle a trouvé des défenseurs dans le parlement, et qu’elle a été appuyée par la presse presque tout entière, presque sans exception. Ce public, qui était proverbialement cité pour prêter toujours main-forte à la police contre toute perturbation de l’ordre, s’est retourné cette fois avec une sorte de rage contre les représentans de l’autorité. Ce vigoureux et comfortable policeman, avec son habit boutonné, son chapeau verni et son petit bâton, ce calme protecteur de la rue, cet ami des bonnes, ce guide de l’étranger, avec lequel nous sommes tous familiarisés maintenant par les voyages et par les images, le voilà devenu pour le peuple un ennemi politique, et ce qu’on appelle un suppôt du pouvoir. Ce sont là, selon nous, des symptômes graves, et le plus grave de tous, c’est que parmi les cent ou cent cinquante mille hommes qui ont participé à la démonstration de Hyde-Park il y avait beaucoup de ceux qui s’étaient enrôlés le 10 avril 1848 comme constables spéciaux ; cette fois ils changeaient de côté.

Le mécontentement populaire, si violemment manifesté contre la législation du dimanche, ne peut raisonnablement être attribué à cette seule cause. Il vient de plus loin. Exaspéré des désastres de son armée, profondément irrité de l’état de désordre, d’anarchie, d’incapacité et d’impuissance qu’a tout à coup révélé son administration, le peuple anglais se retourne instinctivement contre la classe qui l’a gouverné jusqu’à présent ; il s’en prend à l’aristocratie, il s’en prend à elle de tout, même de ce qui ne la regarde pas. Nous avons déjà signalé ce sentiment croissant de colère et d’amertume, d’autant plus dangereux qu’il était contenu. On a dit que le silence du peuple était la leçon des rois ; mais les Anglais en général ne sont pas silencieux : ils aiment à se plaindre. On dit chez eux : An Englishman must grumble, il faut toujours que l’Anglais grogne, c’est nécessaire à son tempérament, et c’est à cette condition qu’il ne s’insurge, pas. C’est pourquoi ce qui nous a paru de plus frappant dans l’état de l’Angleterre depuis un an, c’est surtout le silence, l’immobilité de la population, quand il était certain pour tout le monde qu’elle était profondément mécontente. Un homme dont le nom est universellement populaire, Charles Dickens, faisait l’autre jour un discours, pour la première fois de sa vie, dans un meeting pour la réforme administrative, et il disait : « Le silence lugubre dans lequel le pays est tombé en apprenant l’état de ses affaires est à mes yeux le spectacle le plus sombre qu’ait depuis longtemps offert un grand peuple. En voyant la honte et l’indignation qui pèsent sur toutes les classes de la société, en voyant ces nouveaux élémens de discorde s’accumuler sur cette base mouvante d’ignorance, de pauvreté et de crime qui est toujours sous nos pieds, que le parlement ne voit pas et n’a pas l’air de comprendre ; en voyant le mécanisme du gouvernement et de la législature continuer à tourner, toujours tourner, et le peuple faire de plus en plus la solitude autour de lui, comme pour lui laisser accomplir sa fonction dernière, celle de sa propre destruction, alors je pense et je me dis que la seule chance de salut est de secouer le sommeil du peuple, de lui rendre la voix, et de l’unir dans un effort pacifique pendant qu’il est temps encore… »

Les Anglais, disions-nous tout à l’heure, n’aiment pas les jugemens étrangers. Eux qui ne se privent pas de se mêler des affaires des autres, ils n’aiment pas qu’on se mêle des leurs. Quand on en parle, ils ont presque l’air de vous regarder comme des intrus, comme quelqu’un qui n’est pas présenté, not introduced. Aussi ont-ils coutume de dire qu’on ne connaît absolument rien à ce qui se passe chez eux, et ils haussent les épaules quand on dit que tout n’est pas pour le mieux dans leur monde. C’est pourquoi nous nous attachons ici, autant que possible, à les faire peindre par eux-mêmes, et nous nous bornons à raconter et à citer. L’association pour la réforme administrative, qui est, comme on sait, composée de négocians, de banquiers, et en général de citoyens fort peu hostiles à l’ordre et à la propriété, disait dans son programme : « Nous croyons que le silence du peuple est une cause d’alarme ; nous croyons que si on n’organise pas une expression publique de l’indignation populaire, il se fera bientôt un mouvement dont il est impossible de prévoir les suites. — Là où il y a une souffrance, disait Burke, il faut qu’il y ait un cri, parce qu’il vaut mieux être réveillé par le tocsin que de périr dans les flammes. »

Il y avait donc au fond des désordres populaires de Londres autre chose qu’une protestation contre la législation du dimanche ; il y avait l’expression violente d’un mécontentement général, s’adressant non pas à ici ou ici ministre, mais à toute la classe qui gouverne. Ce qui prouve à quel point le peuple anglais est monté contre l’aristocratie, monté jusqu’à l’aveuglement, c’est que précisément l’aristocratie était entièrement étrangère aux lois contre lesquelles il s’est si violemment insurgé. Ce sont des lois puritaines, des lois méthodistes, que l’aristocratie laissait passer et votait avec indifférence, parce qu’elles ne la gênaient pas, mais dont l’initiative venait des classes moyennes et des régions supérieures de la classe ouvrière. L’exemple en était venu du pays le plus démocratique du monde, ce qui ne veut pas toujours dire le plus libre ; il était venu des États-Unis d’Amérique, où l’observation judaïque du dimanche est imposée en ce moment avec une rigueur qui menace d’y engendrer aussi des guerres civiles. Il y a des états américains où la vente des spiritueux est non-seulement interdite le dimanche, mais interdite tous les jours d’une manière absolue. Dans l’état de New-York, et dans la ville la plus populeuse de l’Union, il y a un article de loi ainsi conçu : « Personne ne mettra en vente le dimanche aucune marchandise, ni fruits, ni légumes, ni aucun article de commerce, excepté la viande, le lait et le poisson, qui pourront être vendus seulement jusqu’à neuf heures du matin. Les articles exposés seront confisqués au profit des pauvres. »

En présence des lois somptuaires et religieuses de la république américaine, les lois anglaises ne sont que des lois de tolérance. Cette assertion peut paraître étrange à quiconque a eu l’occasion de subir un dimanche anglais, c’est pourtant la vérité. Le bill appelé « bill sur la vente de la bière et des liqueurs le dimanche, » qui est en exécution depuis l’année dernière, se borne à faire fermer les tavernes pendant certaines heures. Le bill du dimanche, contre lequel ont eu lieu les récens mouvemens populaires, et qui vient d’être retiré avant d’avoir été voté, avait pour objet d’interdire la vente des objets de consommation, le dimanche, après neuf heures du matin. Bien que cette mesure fût présentée dans le parlement par un membre de L’aristocratie, lord Robert Grosvenor, ce n’est pas lui cependant qui l’avait inventée ; il ne s’en était trouvé chargé que parce qu’il était représentant du comté qui comprend la ville de Londres. Il s’en était chargé à la requête d’un grand nombre de marchands qui ne demandaient pas mieux que de fermer boutique et d’aller se promener, mais qui voulaient une loi qui forçât tous les autres à en faire autant. En même temps la mesure était soutenue surtout par le parti puritain, méthodiste, calviniste et presbytérien, qui veut rendre les gens religieux par ordre et vertueux par acte de parlement. C’est contre cette espèce de contrainte par corps appliquée aux consciences que le peuple anglais a protesté, et si ce genre de législation continuait, il n’aurait d’autre résultat que de rendre la masse du peuple en Angleterre aussi impie, aussi athée, et aussi païenne qu’elle l’est en Italie par les mêmes raisons. L’aristocratie anglaise n’était pour rien dans l’affaire : elle est en général de l’église établie, qui n’est pas si sévère ; mais comme la loi proposée ne dérangeait point la quiétude ni le libre arbitre des gens riches, elle n’avait rencontré dans le parlement qu’une faible opposition. Quand donc l’opposition populaire s’est manifestée sous la forme d’une clameur contre L’aristocratie, le plus étonné de tous a été lord Robert Grosvenor lui-même, qui croyait de la meilleure foi du monde proposer une mesure démocratique.

Par le fait cependant, la législation du dimanche affecte surtout les classes populaires et les classes pauvres. Les riches ont des maisons de campagne, ils ont leurs clubs qui leur sont toujours ouverts, parce que ce sont des propriétés privées ; ils n’ont pas besoin d’acheter le dimanche, parce qu’ils peuvent avoir des provisions chez eux. L’homme du peuple au contraire, quand il va se promener dans la campagne, n’a pas d’autre maison à lui que l’auberge, et il la trouve close de par la loi ; en ville, il n’a ni club ni cave ; il est payé le samedi soir et n’a pas le temps de faire les provisions du dimanche. Si donc l’on ne peut pas dire que la loi soit faite pour le riche, et à son bénéfice, cependant elle ne l’atteint pas, et elle ne touche que le peuple. Nous croyons devoir donner cette idée générale de la législation du dimanche pour mieux faire comprendre comment elle a servi de prétexte, sinon de raison, aux désordres que nous allons raconter.

Le premier dimanche, c’était le 24 juin, le rassemblement se borna à une vingtaine de mille hommes. Les jours précédens, des affiches placardées sur les murs et des avis publiés dans les annonces de journaux avaient convoqué les populations des quartiers démocratiques à venir voir dans Hyde-Park « comment les aristocrates observaient le sabbat. » Vers deux ou trois heures en effet quelques milliers d’individus qui, par leur mise et leur tournure, appartenaient évidemment à la classe aisée des travailleurs, se réuniront dans les jardins de Kensington. La police avait reçu l’ordre d’empêcher toute réunion organisée et tout discours, parce que les parcs, étant du domaine de la couronne, n’étaient point considérés comme un lieu public. Toutes les tentatives d’éloquence foraine furent donc successivement arrêtées pas l’intervention des policemen, et les rassemblemens formés autour de plusieurs orateurs improvisés se dissipèrent sans tumulte ; mais alors la scène changea de face. Quelques voix crièrent : « A l’allée des voitures ! » et la foule suivit le cri. Nous n’allons pas faire ici une description du parc ; quiconque l’a vu sait qu’il s’y trouve une allée dans laquelle les voitures prennent la file, comme ici aux Champs-Elysées. C’est là que le rassemblement se porta et se forma sur deux rangs. La première voiture qui apparut fut saluée d’une belle explosion de cris et de sifflets, que les chevaux prirent peur et s’emportèrent ; il en fut de même avec d’autres, et les cris ne s’arrêtèrent pas. Des voix menaçantes criaient : « Allez à l’église ! ne faites pas travailler vos domestiques le dimanche ! A bas le bill ! A bas le sabbat ! » Plusieurs personnes furent forcées de descendre de voiture, et ces scènes se prolongèrent jusqu’à huit heures du soir, répandant dans la ville une inquiétude générale.

Le lendemain, des interpellations, comme nous disions autrefois, furent adressées aux ministres dans la chambre des communes. On demanda à lord Palmerston s’il n’avait pas l’intention de faire retirer le projet de loi. Comme on sait, le projet de loi ne venait pas du ministre, mais de lord Robert Grosvenor ; lord Palmerston ne demandait pas mieux que d’en être débarrassé, et il s’empressa de répondre : « Si mon noble ami entend les applaudissemens qui ont accueilli cette question, je suis sûr qu’il en fera son profit. » Le ministre de l’intérieur, sir George Grey, déclara de son côté que le bill n’émanait pas du gouvernement et qu’il n’en était pas responsable ; mais à son tour lord Robert Grosvenor déclara à la chambre qu’il n’entendait pas rester seul responsable d’une mesure déjà sanctionnée par plusieurs majorités, que c’était l’affaire de la chambre autant que la sienne, et qu’il était décidé à persister. Il adressa aussi une lettre au Times, dans laquelle il expliquait sa persistance. Il refusait de considérer la démonstration de Hyde-Park comme l’expression véritable de l’opinion populaire, et il ajoutait : « Quand je vois à quels extravagans mensonges on a recours pour exciter la population contre cette mesure, je suis amené à conclure qu’il y a là quelque machination ténébreuse »

Dès ce moment, l’affaire prit des proportions plus grandes et plus graves, et il devint clair que le peuple se préparait à une résistance ouverte. De nouveaux placards couvrirent les murailles ; il y en avait qui disaient : « Concitoyens ! lord Robert Grosvenor prétend que nous ne sommes pas de la classe respectable du peuple… Ayez donc soin de venir dimanche prochain au parc dans vos meilleurs habits, et tachez d’avoir aussi bon air que vos supérieurs. Amenez vos femmes habillées comme des Colombines, amenez vos enfans en blouses propres et en collerettes blanches… »

Voici encore un autre placard : « Grande représentation, dimanche prochain, à Hyde-Park. Fête en plein air et concert monstre sous le patronage de la société des laissez-nous tranquilles. Le domaine de la couronne sera ouvert au public. L’eau chaude sera fournie par lord Robert Grosvenor, qui en a à revendre. Les dîners, la bière, le vin, les liqueurs, le tout de première qualité, seront fournis par les clubs aristocratiques pendant les heures où la loi ferme les cabarets et les tavernes. Entrée gratis pour les membres des deux chambres, pour les évêques et pour le clergé. »

Citons-en un dernier : « Allez à l’église ! Lord Robert Grosvenor veut nous forcer à aller à l’église. Allons-y avec lui dimanche prochain. Nous irons le prendre à son hôtel à dix heures et demie, nous irons à l’église avec lui ; puis nous irons dîner, puis nous serons revenus à temps dans Hyde-Park. Ayez soin de venir bien mis, car sa seigneurie est très difficile sur ce chapitre… »

La caricature, toujours puissante en Angleterre, se mit aussi de la partie. Vendu à profusion dans les rues, dans les chemins de fer, dans les bateaux à vapeur, et affiché aux vitres des tavernes, le Punch mettait en regard le luxe du riche et la diète forcée, non pas du pauvre, mais du travailleur. D’un côté, c’est un ouvrier qui, après une excursion du dimanche avec sa femme et ses enfans, essuyant la sueur de son front, s’arrête vainement devant la porte close d’une auberge où il ne rencontre que la figure impassible du policeman ; de l’autre, c’est un comfortable gentleman, lord Robert Grosvenor, si l’on veut, qui déguste tranquillement à son club un verre de hock et d’eau de Seltz.

Nous le répétons, l’aristocratie proprement dite n’avait rien à voir dans le bill du dimanche, et n’en était aucunement responsable. Les promeneurs en voiture qui étaient au parc n’étaient pas des aristocrates, car à Londres pas plus qu’à Paris les gens « comme il faut » ne vont au bois le dimanche. C’est précisément cette circonstance qui donne à la démonstration de Hyde-Park un caractère plus dangereux, car elle prouve que le peuple ne faisait point de distinction entre les différentes espèces de riches, et les confondait tous dans un même sentiment d’hostilité. C’était par hasard que le bill du dimanche s’était trouvé sous le patronage d’un lord, et, comme le disait un journal, lord Derby et lord Palmerston, les deux chefs des deux grands partis dans le parlement, et tous les deux aristocrates jusque dans la moelle des os, auraient de tout leur cœur souhaité lord Robert Grosvenor et son bill dans le fond des tranchées de Sébastopol. Un membre d’un des grands clubs de Londres, qui venait d’être sifflé et hué au parc, écrivait le lendemain au Times : « Dieu sait que mes compagnons et moi, et la majorité de ceux qui se promenaient en voiture, ne demanderaient pas mieux que de rendre le dimanche aussi agréable que possible au peuple ; mais ce sont des mesures imprudentes et maladroites comme celles-là qui font que le peuple, avec sa rude logique, enveloppa les classes supérieures tout entières dans une même inimitié, et les regarde comme, composées d’oppresseurs… Et après tout il ne faut pas trop nous en étonner, quand nous considérons comment la législature s’attache perpétuellement à forcer le peuple à l’observation du dimanche, en laissant au riche la jouissance illimitée de sa liberté le même jour. Ainsi par exemple, en revenant du parc, je suis allé à mon club, et pendant les heures où pas un pauvre diable ne pouvait trouver au dehors une goutte de bière, je me suis fait servir ce que j’ai voulu. Deux minutes après passait au grand trot devant nos fenêtres la voiture d’un évêque, avec une paire de chevaux bien soignés, un cocher et des laquais en grande livrée, et contenant deux révérends gentlemen, qui sans doute avaient prêché le matin sur le texte : Le dimanche garderas… »

L’aristocratie portait donc cette fois le poids d’une inimitié qu’elle n’avait ni méritée ni provoquée ; la rude protestation de la multitude s’adressait, non pas tant aux nobles eu particulier qu’aux riches en général et à tous ceux qui font les lois. Le cri qui, à travers les sifflets et les huées, saluait les voitures et faisait bondir les chevaux : Allez à l’église ! voulait dire : Si vous voulez prêcher, prêchez d’exemple ; si vous voulez nous faire jeûner, jeûnez les premiers ; si vous voulez nous faire faire pénitence, commencez par vous mortifier vous-mêmes. C’était une protestation contre l’hypocrisie et le pharisaïsme, et dont le plus déplorable effet était de convertir en des objets de risées et de haine les mots et les choses les plus habituellement respectés. Il a été dit avec raison que cette intervention maladroite de la législation n’aura eu d’autre résultat que de faire du jour du Seigneur un jour d’émeute, et de faire passer a l’état d’argot le langage de la religion. Le mot : Allez à l’église ! go to church ! est désormais devenu un proverbe, une locution de place publique ; ou vous envoie à l’église comme on vous enverrait dans un autre lieu moins bien habile, et le mot du gamin, dans les rues ou dans les combles des théâtres, c’est : Va-t-en à l’église ! « Les pharisiens, disait l’Examiner, ont réussi à profaner les mots et les idées les plus dignes de respect, et de plus ils ont commencé à apprendre au peuple la plus terrible leçon qu’il puisse apprendre, la haine du riche. C’est la leçon que le peuple français savait par cœur quand éclata la révolution, et c’est l’A B C de cet infernal rudiment que le peuple anglais répétait dimanche… En vérité, ces gens-là, si on les laissait faire, brutaliseraient notre pays. Ils en feraient deux camps, celui des hypocrites d’un côté, et celui des débauchés et des sauvages de l’autre. Une foule anglaise a toujours été renommée pour sa bonne humeur, et c’est sur la provocation des pharisiens que, pour la première fois, elle s’est montrée sauvage. Qu’on fasse attention à ce symptôme, car il est grave et sinistre. Il y a deux grandes classes dans ce pays : les classes de loisir et les classes de travail ; prendre aux classes qui souffrent leur pauvre pitance de plaisir, c’est à la fois cruel et imprudent, car c’est ne leur laisser d’autre jouissance que celle de la vengeance contre la société qui les traite aussi durement… »

On commençait à s’inquiéter sérieusement de la disposition des esprits, et, en présence du rendez-vous général annoncé pour le dimanche suivant dans Hyde-Park, le gouvernement fit de son côté ses préparatifs de répression. Ce fut en vain cependant que la police lit afficher la défense de tout rassemblement ; la lutte était engagée, et le dimanche un irrésistible flot populaire couvrit comme une marée montante le vaste espace de Hyde-Park. On estima à plus de cent cinquante mille, dans tous les cas à plus de cent mille, le nombre des individus réunis sur ce point, parmi eux beaucoup de femmes et d’enfans, la grande majorité vêtus très décemment, et appartenant aux classes moyennes et à la classe d’ouvriers qui font fortune la semaine et aiment à prendre l’air le septième jour. Jamais, dit-on, le parc n’avait présenté un pareil spectacle ; les arbres même étaient peuplés. De nombreux détachemens de police occupaient les allées pour protéger les rares voitures qui se hasardaient dans la bagarre, et une réserve considérable était casernée dans deux bâtimens à l’intérieur du parc.

Des engagemens eurent lieu sur plusieurs points à la fois. Quelques orateurs populaires voulurent haranguer la foule, mais ils furent interrompus par l’arrivée des policemen, qui, pour arriver jusqu’à eux, frappèrent de droite et de gauche avec leur bâton. Il en fut de même du côté des voitures, où se renouvelèrent les scènes du dimanche précédent. Les policemen voulurent s’emparer de ceux qui sifflaient et criaient : A l’église ! La résistance devenant sérieuse, les détachemens de police tenus en réserve firent une charge à fond sur la masse, et il y eut de part et d’antre un nombre considérable de têtes fêlées. En dernier résultat, force resta à la loi, et au milieu des sifflets, des grognement, et des cris de : A bas les assommeurs ! environ une centaine d’individus furent, les uns mis sous clé, les autres jetés dans des fiacres et expédiés dans les dépôts de la police.

Cette histoire ressemble à celle de toutes les émeutes, et surtout des émeutes anglaises, où il est rare qu’on voie apparaître l’uniforme d’un soldat. Cette fois l’uniforme se montra, mais ce ne fut pas du coté de la légalité. Plusieurs soldats se trouvaient dans la foule, et parmi eux des revenans de Crimée portant la médaille, c’est-à-dire la décoration tout récemment accordée par la reine. Il y en eut un qui se permit de dire que les policemen se conduisaient comme des Dusses ; les policemen se jetèrent sur lui, ses camarades prirent sa défense, le délivrèrent ; un immense rassemblement se forma autour d’eux ; ils furent l’objet d’une ovation populaire ; la foule poussa trois hurrahs pour les grenadiers, et trois grognemens à l’anglaise pour la police. Ceci ressemblait beaucoup, si nous ne nous trompons, aux émeutes françaises, dans lesquelles on crie : Vive la ligne !

Le peuple finit par se disperser, non sans avoir brisé toutes les haies et toutes les barrières. Une bande nombreuse alla faire une démonstration de sifflets et de grognemens devant la maison de lord Robert Grosvenor, située auprès du parc, et qui avait une forte garnison de policemen, et ainsi se termina cette journée malencontreuse.

Cependant ce ne fut pas tout, et les scènes de désordre se renouvelèrent le lendemain au tribunal de police. Il avait été fait, comme on l’a vu, une centaine d’arrestations. Les prisonniers furent amenés le lundi au tribunal de Marlborough-Street, qui est présidé par un magistrat très animé, très populaire et très éclairé, M. Hardwirk. En arrivant à la cour, le magistrat trouva les rues encombrées par une foule tumultueuse, et fut accueilli par un mélange d’applaudissemens et de grognemens. De tous côtés on lui criait : Soyez juste ! soyez juste ! Dans l’enceinte du tribunal, il se passa une scène tout à fait anglaise ; c’étaient les défenseurs des prévenus qui faisaient l’interrogatoire des policemen, c’étaient eux qui avaient l’air de siéger et de mettre la justice en accusation. En somme, le gouvernement jugea à propos d’user de douceur, et l’accusation fut abandonnée dans beaucoup de cas. Une vingtaine d’individus seulement furent condamnés à des amendes, ou, à défaut de paiement de l’amende, à quelques jours de prison ; mais le lendemain les amendes se trouvèrent payées par une souscription, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette souscription fut faite par des hommes riches, par des défenseurs de l’ordre, qui jugèrent politique d’étouffer l’affaire. On put voir en même temps dans les annonces des journaux des avis ainsi formulés : « L’insulte de Hyde-Park. — Tous ceux qui ont eu à souffrir des brutalités de la police dimanche dernier sont invités à adresser leur plainte et à faire leur déposition dans tel ou tel bureau d’avocat. » Suivaient les noms et les adresses.

Pendant que ces scènes fâcheuses se passaient dans l’enceinte de la justice, la chambre des communes reprenait ses séances, et après l’exemple de l’étourderie elle donnait celui de la faiblesse. Elle n’avait pas voulu céder devant vingt mille hommes, elle cédait devant cent mille ; ce n’était plus qu’une question de force. Ce fut le noble lord Goderich qui demanda au noble lord Robert Grosvenor s’il avait l’intention de persévérer dans son projet de loi, et lord Robert Grosvenor, qui s’était montré si décidé la semaine précédente, s’empressa de déclarer que sa mesure étant incomprise, il demandait la permission de la retirer. L’homme qui ce jour-là comprit le mieux la situation fui un radical, ce fut M. Roebuck, qui, bien qu’opposé au projet de loi, sentit les conséquences désastreuses qu’entraînait dans l’avenir la pusillanimité de la chambre. « Je ne veux, dit-il, faire qu’une seule observation. C’est en présence d’une émeute que le projet de loi est retiré. Je dois dire qu’il est extrêmement malheureux pour cette chambre qu’on y présente des mesures qu’on est obligé d’abandonner en face d’une violente ébullition populaire. » Ces brèves paroles produisirent une grande impression sur la chambre, au dehors, l’impression générale fut plus vive encore. Les journaux, qui, en Angleterre, peuvent véritablement s’appeler les organes de l’opinion publique, prirent en majorité le parti de l’émeute contre la loi. Le premier de tous, le Times, célébra ouvertement la victoire populaire, et il dit : « Les Londoniens se sont débarrassés du bill du dimanche, en se dispensant de tous ces procédés dilatoires qui font des délibérations parlementaires un modèle d’ennui. Nous voilà revenus aux coutumes de nos ancêtres anglo-saxons, qui, en dernier ressort, se rassemblaient en rase campagne, rayaient les solutions des notables, et décidaient sans appel par voix d’acclamation de toute la tribu. Hyde-Park a été dimanche le champ de Mais de la race anglaise, et là il a été décidé que le bill ne passerait pas, et que si lord Robert Grosvenor persistait à le faire passer, ce qu’il avait de mieux à faire était de se sauver quelque part à la campagne… Et maintenant quelle est la situation ? La chambre des communes a vu sa volonté dominée par la voix de l’émeute, et le plus grand malheur, c’est que l’émeute avait raison. La capitale a été le théâtre de scènes de désordre un dimanche… On aurait pu se croire revenu au 10 avril 1848, sauf les constables spéciaux, car on n’aurait pas trouvé un constable pour une cause pareille. En dernier résultat, on a fait un mal incalculable en excitant la jalousie et l’amertume entre les différentes classes de la société. Le mépris et la haine envers les législateurs deviennent promptement le mépris et la haine envers la loi… Ce qu’il y a de plus sage, c’est de se tenir tranquille, au moins pour quelque temps, car le peuple est exaspéré outre mesure par la folie de nos législateurs du dimanche… »

La chambre avait capitulé, le projet de loi était retiré, l’émeute avait triomphé, on pouvait croire que la question était vidée. Pas encore. La colère publique demandait une réparation, et elle se tourna contre le gouvernement et contre la police. Les représentans de Londres, qui naturellement tiennent à soigner leur réélection, demandèrent une enquête sur la conduite des policemen dans la journée du dimanche, lis apportèrent devant la chambre un nombre considérable de pétitions et de plaintes, et M. Duncombe dit en les présentant : « Je parle ici pour remplir un devoir. Je parle dans l’intérêt de la propriété, de la sécurité publique, dans l’intérêt de la paix pour dimanche prochain… Je vous affirme qu’il règne au dehors une très grande exaspération. Je vous donne ma parole que je crois fermement qu’il faut faire quelque chose ; il faut faire une enquête… La loi a été retirée, c’est vrai ; mais qui est-ce qui est compromis ? C’est la chambre… Il faut que vous fassiez quelque chose, si vous voulez que la tranquillité soit maintenue dimanche. Je sais que les mêmes hommes sont décidés à retourner dimanche au parc, que si on les maltraite, ils s’y rendront en armes, et je vous le demande, si dimanche dernier ils avaient eu des armes, que se serait-il passé ? II faut que vous trouviez un moyen de leur donner satisfaction… Je vous ai dit ce que je sais, la chambre est instruite maintenant… »

Le gouvernement fit d’abord mine de défendre ses agens, et le ministre de l’intérieur déclara que l’ordre serait protégé ; mais cette velléité de courage ne devait pas être de longue durée. Ce que M. Duncombe avait dit dans la chambre, il devait le savoir en effet par ses relations avec les radicaux et les réfugiés. Le gouvernement était prévenu que le dimanche suivant une démonstration devait être faite, non plus seulement dans Hyde-Park, mais dans Pall-Mall, c’est-à-dire dans la région des grands clubs et dans le quartier le plus somptueux de la ville. La majorité de la presse prenait ouvertement le parti des mécontens, et demandait une enquête. Ici nous laissons encore parler le principal journal anglais : « La première impression de tout homme raisonnable, disait-il, est de se demander pourquoi on veut encore faire une démonstration. Le bill du dimanche n’est-il pas rentré dans l’oubli ? C’est vrai, mais ce n’est pas tout. Tous ceux qui ont eu soit un parent, soit un ami, brutalisé par le bâton des policemen brûlent de la soif des représailles. Nous payons les policemen pour protéger nos maisons et nos poches, et non point pour casser nos têtes. Ils sont nos serviteurs et non pas nos maîtres. Il est donc de première importance qu’il soit fait justice a toutes les plaintes légitimes avant que le renouvellement de la lutte n’arrive. Le grief dont le peuple se plaignait dimanche n’existe plus, mais ce jour-là un autre grief a été créé… Ce que le gouvernement a de mieux à faire, c’est de déclarer publiquement, avant qu’il soit trop tard, qu’il sera fait une enquête sérieuse sur la conduite de la police… La vérité est que le gouvernement se trouve dans un mauvais pas, et il a besoin de la plus grande fermeté comme de la plus grande prévoyance pour s’en tirer. Le ministre de l’intérieur a encore quelques heures devant lui pour réfléchir ; ce soir il faudra se décider, et demain se préparer… »

Le soir même, en effet, la question fut reprise dans la chambre des communes. M. Duncombe demanda encore l’enquête. Il demanda ce qu’on avait fait des soldats arrêtés dimanche dans la foule. « Si ces soldats, dit-il, se sont rendus coupables d’un délit civil, ils ne doivent être traduits que devant un tribunal civil. Qu’un homme porte un habit rouge, ou qu’il porte une veste ou une blouse, pour un délit civil il n’est justiciable que d’un tribunal civil. » M. Duncombe se mit ensuite à justifier la conduite du peuple, qui, disait-il, serait resté paisible, si on ne l’avait pas provoqué, et il répéta que le dimanche suivant les rassemblemens devaient avoir des armes.

Le ministre de l’intérieur fit comme avait fait lord Grosvenor. Le jeudi il avait refusé l’enquête, le vendredi il l’accorda, il la promit pleine et entière. La séance ne se passa pas sans une scène que nous devons signaler, parce qu’elle est caractéristique et du pays et de la situation. Un membre de la chambre, M. Dundas, qui avait été le témoin des désordres de Hyde-Park, prit la défense de la police, traita les émeutiers de canaille, et suggéra que la meilleure réponse à leur faire était le canon. « J’ai vu, dit-il, la police refouler toute cette canaille derrière les grilles. Sans doute il a bien fallu user de la force. J’ai vu un homme avec une entaille sur la figure, qui en faisait beaucoup de tapage ; mais nous savons tous qu’il faut bien peu de sang pour faire de l’étalage. » Interrompu ici par quelques murmures, l’honorable membre reprit : « J’ai peu l’usage des formes de la chambre, mais je regrette infiniment que le projet de loi ait été retiré devant une pareille démonstration.. Nous montrons peu de dignité en cédant à la clameur populaire… Ainsi donc il parait qu’on nous promet quelque chose du même genre pour dimanche prochain, et on viendra en armes pour attaquer la police. J’espère que le gouvernement prendra des mesures. Je lui rappellerai qu’il vaut encore mieux prévenir que réprimer ; j’irai plus loin, et je dirai que rien n’a plus d’influence sur la populace que le bruit sur le pavé d’une pièce de six. » Cette sortie produisit une vive impression, et elle ne fut pas immédiatement relevée ; mais sans doute la chambre comprit l’effet que de pareilles paroles pouvaient faire au dehors, et quelques momens après M. Roebuck se leva et dit : « Il a été prononcé ici des mots qu’un gentleman anglais ne devrait point prononcer dans cette chambre. Un honorable membre a conseillé au gouvernement de braquer une pièce de six sur le peuple… » M. Dundas interrompit pour dire qu’il avait conseillé seulement de prendre des mesures de défense, et M. Roebuck reprit : « Alors j’espère que l’honorable membre fera des excuses. Il a tenu un langage que ni un Anglais ni un gentleman n’a le droit de tenir envers le peuple de ce pays. Après l’avoir traité de canaille, il a conseillé de lui répondre avec une pièce de six. Je dis que ce langage est indigne d’un gentleman… » Nous avons vu que les journaux français avaient en général rapporte le commencement de cette scène ; ce que nous n’avons retrouvé dans aucun, c’est la fin. On croyait l’incident terminé, mais probablement l’improvisateur imprudent qui avait parlé d’artillerie reçut des avis plus sages, car dans la suite de la séance il jugea à propos de faire des excuses, et il les fit en ces termes : « Il y a quelques instans, dit-il, j’ai été entraîné à me servir d’une expression à laquelle on a attaché un sens qui n’était pas dans ma pensée. Je regrette donc de m’en être servi. Tout ce qui je puis dire, c’est que je m’en remets à l’indulgence de la chambre. Ce que j’ai voulu dire, c’est que j’espérais que le ministre de l’intérieur prendrait des mesures pour maintenir l’ordre et la paix dimanche prochain. »

Le gouvernement et le parlement avaient donc une seconde fois cédé. Le pouvoir exécutif, après avoir d’abord refusé toute enquête, avait fini par en promettre une entière, sans réserve. Les journaux, qui jusque-là avaient soutenu les réclamations populaires, jugèrent qu’il était temps de s’arrêter, et se mirent alors à prêcher la paix et la modération. On avait obtenu tout ce qu’on voulait : le retrait de la loi d’abord, puis la censure de la police ; l’insurrection restait définitivement maîtresse du terrain.

C’est là que se termine véritablement la campagne, et les scènes qu’il nous reste à rapporter n’en sont que la queue. Le dimanche suivant, il y eut encore des rassemblemens dans le parc ; mais d’un autre coté il ne s’y trouva point de police, de sorte qu’il n’y eut aucune occasion de collision. La foule commençait à s’en aller vers cinq heures, et la journée se serait passée sans mal, si une bande de quelques centaines de gamins n’avaient pris, pour s’en retourner, le chemin où sont les habitations les plus aristocratiques de Londres, le quartier de Belgrave. Il y avait là beaucoup de cailloux et seulement quelques rares policemen égarés dans la solitude du dimanche. Un nombre Infini de carreaux furent mis en pièces. Nous disions plus haut que c’était le coté le moins sérieux de toute cette affaire, parce qu’en effet si ces scènes de brutalité se renouvelaient, le public reprendrait promptement le parti de la police, et probablement dimanche prochain on verra reparaître une assez grande quantité de constables spéciaux qui protégeront les portes et les fenêtres.

Ce qui est plus grave, c’est le discrédit profond dans lequel sont tombés le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, qui ont abdiqué devant l’intimidation populaire et laissé faire la loi dans la rue. C’est un coup fatal, irrémédiable, porté à des pouvoirs déjà fortement ébranlés. L’exemple ne sera point perdu, et cette première victoire de la menace portera ses fruits. Il faut remarquer aussi le grand changement qui s’est opéré dans les rapports de la police avec le public. Jusqu’à présent ou jusqu’à une période récente, la police anglaise avait conservé un caractère exclusivement, municipal et bourgeois ; elle a pris depuis quelque temps un caractère politique et militaire ; elle s’est centralisée et a passé sous le contrôle du gouvernement ; elle tend de plus en plus à devenir un instrument du pouvoir existant. Un journal anglais, commentant avec tristesse les derniers troubles, disait : « Si importante, que soit la discipline de l’armée, celle de la police l’est encore plus, et si elle vient jamais à perdre la confiance et le respect du public et à exciter la haine populaire, fût-elle trois fois plus forte, elle ne suffira pas pour préserver la paix publique. » Nous avons exposé brièvement la situation telle qu’elle est. S’il n’y avait que le ministère actuel compromis, ce ne serait peut-être pas un grand mal, pour ce qu’il vaut ; mais il y a bien autre chose en question, et il est difficile de prévoir où s’arrêtera cette dislocation générale de pouvoirs et d’institutions qui reposent principalement sur des fictions convenues. Cette Angleterre, avec ses airs rangés et bien ordonnés, nous réserve peut-être les plus grandes surprises de ce temps-ci.


JOHN LEMOINNE.