Les Enfants des rues à New-York - Les logis et les écoles

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Les Enfants des rues à New-York - Les logis et les écoles
L. Simonin


LES
ENFANS DES RUES
A NEW-YORK

LES LOGIS ET LES ECOLES

Toutes les grandes villes ont leurs quartiers pauvres, où les déshérités du sort, les parias de la société, le plus souvent aussi les voleurs et les assassins, les criminels les plus redoutables, élisent naturellement domicile. Obéissant à une affinité mystérieuse, tous les rebuts de l’espèce humaine, accourus parfois de très loin, se donnent là un commun rendez-vous ; aucune capitale, aucun centre populeux n’échappe à cette infection sociale. New-York, la grande métropole américaine, a subi la même loi que les villes de l’ancien monde. Dans quelques-uns de ses vingt-deux wards ou arrondissemens municipaux, on rencontre çà et là sur des points bien connus une accumulation des classes dangereuses qui sont pour les villes un péril permanent. Joueurs et buveurs de profession, receleurs, pick-pockets, boxeurs, prostituées du plus bas étage, rôdeurs de nuit, y vivent d’expédiens, mêlés à des bandits de la pire espèce et à tous les matelots étrangers, à ce flot de pauvres immigrans que vomissent les mille navires qui fréquentent ce port animé. Le carrefour des Five-Points, dans le 4e ward, a été de tout temps le plus renommé de ces nids du vice et de la misère.

A cette affreuse foule déjà si bariolée se mêlent les enfans de la rue, les abandonnés du ruisseau, d’ordinaire orphelins sans abri, couchant à la belle étoile, formés dès la plus tendre enfance à l’école du mal, et promis en naissant à la prison et au gibet. Ceux d’entre eux qui ont encore leurs parens ne reçoivent de ceux-ci que les plus tristes leçons et les plus mauvais traitemens. Au début, par des soins délicats, attentifs, par une instruction prudemment donnée, on aurait pu sauver, moraliser ces petits êtres ; il ne sera plus temps quand l’enfant sera devenu homme, et que, criminel endurci, il aura fermé son cœur à tout appel au bien et jeté insolemment sa vie pour enjeu dans la guerre sans pitié ni trêve qu’il a déclarée à la société. Ce qu’il faut donc chercher par tous les moyens, c’est d’atteindre et de corriger l’enfance vagabonde et vicieuse, puisque c’est dans ce jeune troupeau, incessamment renouvelé, que se recrutent ceux qui seront demain des hommes de désordre et de pillage, les voleurs, les assassins.

Frappées de ces écœurantes misères, les diverses municipalités, tant en Europe qu’en Amérique, ont imaginé d’établir des asiles, des maisons de correction, des work-houses, des écoles industrielles, où l’on a essayé d’amender les enfans corrompus. A part quelques tentatives heureuses, comme cette colonie de Mettray fondée par M. Demetz, les résultats ont été en général négatifs. On ne s’est pas adressé surtout au cœur, on n’a pas su faire vibrer habilement dans ces âmes encore si mobiles, si plastiques, l’amour-propre, l’émulation, l’intérêt. On les a prises, on les a attaquées en masse, on n’a pas isolé de l’ensemble l’individu, qui, dans ces établissemens centralisés, autoritaires, n’a jamais été qu’un numéro abstrait soumis à la rude discipline de la maison, et l’enfant, prenant en haine ce que l’on ne faisait que pour son bien, est resté rebelle à toutes les leçons. Si l’on eût respecté dans cet intéressant élève l’indépendance qui lui est si chère, si l’on eût tenté de lui fournir, après une espèce de noviciat, les moyens de gagner sa vie, surtout au grand air, en plein soleil, chose qu’il affectionne, en un mot si on lui eût donné la faculté de se créer aux champs une existence libre, aisée et pure, on en eût fait certainement un meilleur et plus utile citoyen, tout en débarrassant la ville d’un habitant naguère dangereux et qui aurait pu le redevenir.

Tout cela, une société libre de secours pour les enfans des rues, la Children’s aid society, l’a tenté heureusement à New-York, et a peu à peu réussi au-delà de toute attente. Dans divers voyages que nous avons faits aux États-Unis entre les années 1868 et 1874, il nous a été donné de la voir à l’œuvre et de constater les résultats de la philanthropique et généreuse campagne qu’elle a si patiemment entreprise. N’en appelant qu’à des efforts privés, et répudiant les sévères mesures imaginées par la municipalité pour l’amélioration de l’enfance abandonnée ou fautive, elle a sauvé, elle sauve chaque jour la majeure partie de ces 30,000 petits vagabonds qui étaient hier encore une des plaies et quelquefois une des terreurs de la « cité impériale. »


I. — LES DEBUTS.

Ce n’est pas du premier jet que la Société protectrice des enfans des rues a trouvé la meilleure méthode à suivre. Un de ses membres les plus actifs depuis l’origine, M. L. Brace, a décrit avec une naïveté touchante les tâtonnemens, les essais successifs par lesquels on a dû passer [1]. Il avait été de bonne heure ému du mal que les classes dangereuses font subir à une grande ville comme New-York, et cherchait les moyens de l’atténuer, sinon de le guérir entièrement. Il vit bien vite que, pour frapper le mal dans sa racine, il fallait atteindre les enfans de la rue. La première idée qui vint fut de les réunir, de les convier à des assemblées dominicales. Ces sunday’s meetings sont une des rares distractions que l’on rencontre à New-York le dimanche. Dans une salle louée ou prêtée par quelque âme charitable, on convoque ceux que l’on veut entretenir. Les prédicateurs de carrefours, les street preachers, y mettent moins de façon et s’établissent simplement au coin d’une borne. Ce sont généralement des lectures de la Bible, l’analyse d’un sujet religieux, qui forment la matière de ces entretiens familiers. Un révérend, un citoyen zélé occupe la tribune, et là, pendant une heure ou deux, lit, récite ou donne libre cours à l’improvisation. Ces sortes de conférences sont habituelles aux Anglais et aux Américains. En s’adressant uniquement et librement à l’enfance viciée, on entreprenait une chose neuve, et l’on n’avait pas compté sur l’esprit naturellement soupçonneux, éveillé, de ces jeunes vagabonds. Plus d’un parmi eux avait eu déjà maille à partir avec les tribunaux, et se demandait si la police n’allait pas jeter ses filets au milieu d’une réunion convoquée sous un faux prétexte. Néanmoins quelques enfans vinrent d’eux-mêmes, poussés par une irrésistible curiosité. On en ramassa au hasard quelques autres dans les quartiers environnans, on sollicita les parens de les envoyer.

A New-York, non moins qu’à Paris, l’enfant des rues, ce sceptique précoce, est porté à la moquerie, tourne tout en ridicule ; il a des mots foudroyans pour les choses les plus respectables. L’orateur en chaire délayait à perte de vue son sujet et faisait des frais d’éloquence. Gas ! gas ! crièrent les jeunes auditeurs, qui ont l’habitude de désigner par là les longs et ennuyeux sermons, les périodes sonores et creuses, véritables ballons pleins de vent. Ce fut fini pour cette fois. Un autre orateur, se croyant mieux inspiré, voulut entrer en communion avec son auditoire. Il venait de leur lire l’admirable parabole du pharisien et du publicain : « Savez-vous, mes jeunes amis, ce que représente le publicain ? » Et les enfans, jouant sur ce mot, qui en anglais signifie cabaretier : « Monsieur, c’est un alderman qui tient une buvette. » Ou encore : « Si votre père et votre mère vous abandonnent, qui prendra soin de vous ? — La police, monsieur, la police ! » Nous passons sur les mille propos grossiers que ces enfans disaient tout haut et que l’on avait peine à réprimer, pendant que d’autres, dès leur entrée dans la salle, y devenaient la cause des plus graves désordres. Tout cela fit qu’on dut bientôt renoncer entièrement à ces meetings. Loin de se décourager d’un insuccès qu’il n’avait point prévu, M. Brace persista dans ses efforts ; mais il comprit qu’il y avait autre chose à faire, et attendit.

Ce que nous venons de raconter se passait en 1848. En 1852, le mal qu’on avait inutilement essayé d’enrayer avait fait d’énormes progrès, et le chef de la police municipale, le capitaine Matsell, signalait dans un rapport spécial, qui fit une sensation pénible, la triste condition et l’augmentation toujours croissante des enfans des rues. Il en évaluait alors le nombre à 10,000. Ce chiffre a triplé aujourd’hui, et cette rapide augmentation s’explique, car, si la population de New-York dans son ensemble a doublé depuis vingt ans, la progression a été plus forte pour les classes pauvres, par suite de l’afflux toujours plus considérable des immigrans.

Ce fut à la suite du rapport du capitaine Matsell que M. Brace, soutenu par quelques hommes de cœur qui l’avaient déjà suivi dans ses premières tentatives, rejoint par d’autres, tous des plus honorablement connus, imagina de fonder pour les enfans des rues des espèces de logis à la nuit, des lodging-houses, où « ces petits bédouins du ruisseau, ces rats de gouttière, » comme la presse et la police les appellent, viendraient spontanément, sûrs d’y trouver un abri confortable. Où ces enfans dormaient-ils, même par les froids piquans de l’hiver, qui est si rigoureux à New-York ? En plein air, sur le pas des portes, sous la voûte des escaliers extérieurs, dans des caisses abandonnées, dans de misérables greniers, au fond de vieilles caves en ruines, près des piles de bois des quais. Pieds et têtes nus, couverts de haillons, grelottans, ils s’entassaient là les uns contre les autres pour avoir chaud, et sommeillaient comme ils pouvaient. Par momens, la police faisait des razzias et les envoyait au pénitencier, à l’asile ; mais après il fallait bien les relâcher, s’ils n’avaient commis d’autre délit que celui de vagabondage. Quelques-uns, qui exerçaient de petits métiers, n’étaient-ils pas l’unique soutien de pauvres parens âgés, infirmes, malades ? Ils préféraient dormir à la belle étoile plutôt que de rester dans d’infectes et étroites chambres où s’entassaient déjà père, mère, frères et sœurs, doublés parfois de quelque autre pauvre famille ; souvent ils avaient de bonnes raisons de redouter l’accueil qui les attendait chez eux. On en avait vu, chercheurs ingénieux, se glisser la nuit clandestinement dans la cabine d’un ferry-boat ancré au port, — c’était là un logement de première classe, — ou se tapir, faute de mieux, sur la grille d’une chaudière à vapeur en chômage, et jusque dans un coffre-fort oublié, épave d’un incendie, au milieu de Wall-street, cette rue de la haute finance. Quelques-uns, les plus avisés, s’étaient introduits dans les tubes creux du pont de la rivière de Harlem. Les escaliers des imprimeries de journaux, ouverts toute la nuit, en recevaient aussi un grand nombre. Tout était bon à ces pauvres délaissés, pourvu que ce ne fût pas un lit d’asile où la police les menât.

Il y a chez l’enfance et surtout chez l’enfance abandonnée, qui n’a jamais été assujettie à aucune discipline domestique, un esprit d’indépendance, un goût inné de la vie nomade, qu’il faut savoir en partie respecter. M. Brace, en moraliste expérimenté et qui connaît les enfans, mit le plus grand tact à les amener dans le logis fondé pour eux, qui fut d’abord une vieille maison abandonnée par l’entreprise d’un journal. Sachant que l’entière gratuité ne vaut rien et abaisse, comme l’aumône, le moral de celui qui reçoit, il fixa à quelques cents le prix du logement à la nuit, et para soigneusement à toutes les espiègleries qu’il attendait comme de raison pour le début. Si le rat de la fable ne s’approchait qu’avec précaution du chat enfariné, les enfans avec plus de prudence encore entrèrent dans la maison dont on leur ouvrait les portes à deux battans. Ils rôdèrent longtemps au dehors, croyant toujours à un piège. A la fin quelques-uns, plus confians ou plus curieux, se décidèrent à pénétrer dans le mystérieux logis. A peine entrés, le naturel reprend le dessus ; peut-être aussi y avait-il quelque complot. L’un veut couper, en manière d’amusement, le tuyau du gaz qui éclaire la salle, mettre le dortoir dans l’ombre et commencer le bruit ; l’autre, en se couchant, jette sa chaussure en l’air. Une main vigoureuse les saisit, les envoie à la porte grelotter en chemise et réfléchir sur les inconvéniens de troubler l’ordre du logis. Quelques meneurs, restés au dehors, lancent insolemment des pierres aux fenêtres et préludent à un charivari. Immédiatement la police, qui veille, les conduit au poste.

Voici nos vagabonds couchés, ne pouvant deviner pourquoi on leur donne pour presque rien un si bon lit. Quel intérêt ont donc ces bonnes âmes à les si bien traiter ? a Peut-être, hasarde l’un, est-ce un quaker bienveillant, quelque prêcheur des rues qui a imaginé ce moyen original de mériter le ciel. » Les plus sages ne cherchent pas à dissiper ce nuage ; mais leur joie éclate devant le bien-être inattendu qu’on leur a ménagé. Le lendemain, nouvel étonnement. Quoi ! tout ce qu’il faut pour la toilette, peignes, savon, serviettes, brosses, même de l’eau chaude, et, avant le départ, pour ceux qui le désirent, le déjeuner au prix du coucher, et l’on fait crédit à ceux qui n’ont pas de quoi payer ! II y a quelque mystère là-dessous. — Il n’y avait aucun mystère, mais cette nuit mémorable assura le succès de l’établissement. Dès ce moment, la « loge de Fulton, » — c’est ainsi qu’on avait baptisé familièrement le lodging-house créé dans la rue de ce nom, — était fondée. Quelques jours après, les enfans, qui ne se faisaient plus prier pour venir, ne l’appelaient plus qu’Astor-house, par allusion à l’un des hôtels les plus réputés de. New-York. Dès ce moment aussi (1853), la Société protectrice pour les enfans des rues était définitivement instituée, et trois ans après elle était officiellement reconnue, incorporée, par un acte de la législature de l’état de New-York, relatif aux associations charitables.

Le premier pas seulement était franchi. Il fallait maintenant, avec la même diplomatie, établir une école et amener les enfans à la fréquenter. Le surveillant du logis de Fulton-street, M. Tracy, noble émule de M. Brace, les réunit un beau matin au moment où la bande joyeuse allait s’envoler par les rues : « Mes petits amis, leur dit-il, un gentleman est venu me trouver, qui a besoin d’un enfant pour son bureau ; il paiera trois dollars par semaine. — Laissez-moi y aller, monsieur, s’écrie l’un ; — non, moi, repart l’autre. — Mais il demande un enfant qui ait une belle écriture, ajoute le surveillant, et chacun de rester coi. — Eh bien ! voulez-vous que nous établissions une école du soir et que nous vous enseignions à écrire ; qu’en dites-vous, boys ? — Accepté, » répondirent-ils en chœur, et ainsi s’établit l’école du soir dans le même local que le lodging-house.

En si bonne voie, on ne pouvait plus s’arrêter. Les meetings du dimanche, qui d’abord n’avaient rencontré qu’insuccès, furent repris d’une façon discrète, et cette fois réussirent entièrement. On profita d’une occasion des plus favorables, l’enterrement d’un citoyen connu. Cette imposante cérémonie avait frappé l’esprit de ces enfans, on les en entretint le soir. Huit jours après, nouveau meeting. On y lut, on y commenta les passages les plus intéressans de l’Ancien et du Nouveau-Testament. Et, comme on avait joint la pratique du chant aux leçons du soir, tout cela fut assaisonné de quelques-uns de ces cantiques pleins d’une sorte de poésie mystique, que les Yankees, ces descendans des pèlerins, entonnent à toute occasion, tel que celui qui commence ainsi : « Frère, il y a une lumière pour toi à la fenêtre, » ou bien : « C’est ici l’abri de ceux qui sont fatigués. » Les enfans, à la fois étonnés et charmés de trouver dans ces vers une application à eux-mêmes, les chantaient avec des voix gracieuses qu’on n’aurait pas le plus souvent attendues de ces pauvres êtres, pendant que gravement le maître accompagnait au piano en dirigeant le chœur.

L’heureux surveillant du logis Fulton mit le comble à ses succès en instituant une vaste tirelire, qu’il décora du nom de banque. Il avait remarqué avec quelle facilité les enfans dépensaient tout ce qu’ils gagnaient, surtout au jeu ou dans des loteries. Une légende a cours parmi eux : un jour, un gamin a gagné à la loterie 100 dollars. Pour tenter de faire comme lui, ils organisent entre eux à tout propos de petites loteries, dont la police vient quelquefois déranger les tirages, quand elle n’empoche pas aussi les mises. Peu à peu M. Tracy sut habituer ces enfans à faire quelque épargne et à la jeter, en entrant le soir au logis, dans une espèce de tirelire à leur nom. Je laisse à penser quelle joie quand, au bout de quelques semaines, chaque boy se vit à la tête d’un petit capital ; il n’en avait jamais possédé autant. Que faire de tant d’argent ? L’envoyer à une caisse d’épargne, à une savings bank, c’est ce que l’on décida.


II. — LES ENFANS DES RUES ET LES QUARTIERS PAUVRES.

La plupart des enfans des rues exercent un petit métier, et y gagnent tant bien que mal le pain quotidien ; plusieurs même y trouvent de quoi venir en aide à de vieux parens. Un bon nombre vendent des journaux qu’ils crient à tout venant, allant, courant sur les trottoirs, au coin des rues les plus fréquentées, autour des voitures de place, devant les hôtels, montant dans les véhicules publics, les cars des tramways et les omnibus, où on les laisse librement pénétrer. Voici le Daily-News ou le Telegraph, le Graphic illustré et quotidien ; voici tous les petits journaux de l’après-midi et du soir, à 1 cent, à 2 cents, dont la vente est réservée à ces enfans, et qui paraissent après la bourse, quand les cours et les nouvelles de la journée sont connus. Quelques-unes de ces feuilles tirent à plus de cent mille exemplaires, ont plusieurs éditions, et les enfans qui les vendent, garçons ou petites filles, y réalisent quelquefois un bénéfice net qui va jusqu’à un dollar par jour, 5 francs. On les désigne laconiquement sous le nom de news-boys ou enfans des journaux. L’œil éveillé, l’air mutin, on a plaisir à les voir courir pieds nus le long de Broadway et des principaux squares et avenues. Ils crient leurs journaux aux passans, à la portière des omnibus, ou, à peine descendus d’un car, remontent immédiatement dans un autre. Il faut qu’ils aient commis une bien grosse peccadille pour que la police paternelle les arrête.

D’autres enfans se livrent à une industrie pour eux presque aussi lucrative, celle de cirer les bottes. Aux États-Unis, les domestiques ne font pas de bonne grâce cette besogne, dont ils chargeraient volontiers leurs maîtres ; en Californie, ils s’y refusent même absolument. Dans les rues, le prix de ce service est de quelques cents ; les enfans qui font ce métier peu fatigant, les blackboots, y gagnent un salaire raisonnable. Shine, shine ! faire luire ! tel est le cri qu’on entend de tous côtés, et l’alerte opérateur vous tend sa petite caisse où vous pouvez à peine poser le pied. Cette industrie nomade plaît aux enfans. Les frais de première installation n’en sont pas ruineux ; avec une couple de francs, on en voit, comme on dit, la fin.

Viennent ensuite les petits balayeurs, qui nettoient volontairement le pas des portes, les trottoirs, les larges dalles à la traversée des rues. Ils tiennent le balai d’une main, et vous tendent l’autre. En temps de pluie ou de neige, le métier est assez fructueux, car la municipalité de New-York, en ce qui regarde le bon entretien des rues, oublie étrangement ses devoirs. Les jours de beau temps, il faut abandonner le balai ; alors on fait de petites commissions, on porte un bagage, on prête son aide au premier venu, on garde les chevaux, on conduit un aveugle. Il est rare qu’on entre quelque part comme apprenti, on préfère étaler en plein air, sur un maigre éventaire, des allumettes, des fruits, des sucreries grossières, le candy traditionnel ; on ramasse les vieux chiffons, les os, les rebuts de toute sorte accumulés dans les immondices de la rue ; il est peu d’exemples qu’on mendie, même à la dérobée. D’autres, moins honnêtes, moins scrupuleux, volent des foulards, des bottes aux devantures des magasins, ou, le long des quais, du plomb, du cuivre, du bois, et vont vendre à des receleurs, qui les paient à peine, le produit d’un larcin toujours facile au milieu d’une aussi remuante cité.

Quand on interroge ces enfans, on découvre que la plupart sont privés de leurs parens, ou ont été abandonnés par eux. « Où vivent votre père et votre mère ? — Moi, monsieur, je n’en ai pas. — Où restez-vous ? — Nulle part. — Quel métier faites-vous ? — Aucun. » Telles sont presque invariablement les réponses que l’on reçoit, et cela était surtout vrai avant l’installation des logis fondés par la Société protectrice. Nulle part peut-être le prolétariat, le paupérisme, la misère, ne s’étalent dans toute leur hideur comme à New-York. L’ignorance est la principale cause de ce triste état de choses dans un pays où il y a cependant tant d’écoles publiques ouvertes gratuitement à tous. Comment s’y montrer en haillons ? L’amour-propre, une honte naturelle, empêchent les enfans des rues d’accourir. On a constaté que, sur le nombre total des criminels condamnés chaque année, un tiers ne savait ni lire ni écrire. N’est-ce pas le cas de répéter ici une fois de plus qu’en ouvrant les écoles on vide les prisons ? L’immigration, qui est une des sources de la richesse des États-Unis, présente pour ce pays, au point de vue où nous nous plaçons, de graves inconvéniens : la majeure partie des enfans des rues sont nés de parens étrangers. L’hérédité doit également être invoquée comme une des causes du paupérisme. Il y a des gens qui sont de père en fils paresseux, vagabonds, voleurs, assassins. Dans un asile à New-York, on a compté quatre générations successives de prostituées et d’ivrognesses dans la même famille, et le toit de l’asile, à un moment donné, les abrita presqu’en même temps. N’oublions pas que la densité de la population, accumulée sur certains points au-delà de toute limite, est aussi une des raisons du prolétariat désolant qui afflige les grandes villes. Comment dormir quatorze dans une étroite cave, dans un sous-sol humide, sombre, affreux ? Cela s’est vu à New-York, qui, dans certains de ses quartiers, dépasse en horreur Londres, Liverpool, Glasgow et d’autres villes anglaises.

Rappellerons-nous enfin l’abus des liqueurs fortes, plus répandu en Amérique que partout ailleurs ? Nulle part, du plus haut au plus bas degré de l’échelle sociale, on ne boit, on ne s’enivre comme à New-York. La coutume n’est pas, pour les gens de bonne compagnie, de boire seulement à la fin des repas comme en Angleterre ; on boit toute la journée, à tout propos. On dirait vraiment que la sécheresse du climat affecte le gosier yankee. Il n’y a pas de cafés comme en France ; mais les bars, les buvettes, sont partout, s’étalent dans toutes les rues, dans tous les hôtels, dans tous les clubs, dans toutes les gares, et cela d’un bout à l’autre des États-Unis. Tel qui tient un magasin, une chapellerie par exemple, y joint une buvette, un salon de dégustation ou sample room ; il en prévient ses amis dans le journal. Cela commence à devenir la règle ; on ne compte plus les temples ouverts au dieu de la boisson. La liqueur alcoolique, falsifiée, frelatée, empoisonnée, dans ce pays qui ne récolte pas de bon vin et où le fisc frappe l’alcool de droits énormes, produit des effets terribles. Le delirium tremens est fréquent. Où avez-vous vu l’autorité forcée d’établir un asile pour les ivrognes, où avez-vous vu ces grandes croisades féminines entreprises contre les buveurs, si ce n’est aux États-Unis ?

Que deviennent les enfans des pauvres en présence des navrans exemples offerts par les parens ? Lamentable est leur sort, surtout quand il s’agit des petites filles. Celles-ci, arrêtées dans l’exercice des métiers de rues par la concurrence des petits garçons, moins lestes, moins agiles qu’eux, ne peuvent pas lutter avec avantage. Vendre des fleurs au coin de quelques avenues, sur quelques places fréquentées, c’est à peu près leur unique lot. Alors elles se souviennent qu’elles sont femmes. Quelques-unes sont jolies, avenantes ; elles se vendent au premier venu souvent avant l’âge.

L’histoire de ces chutes est toujours la même. Une de ces pauvres victimes de la misère, une jeune fille allemande, avait été arrêtée un matin par la police pour délit de vagabondage et conduite à la prison du 4e ward : c’était dans ce triste réduit que l’on avait enfermé la jeune fille, qui attendait son jugement. Prévenu par l’excellente matrone commise à la garde du département des femmes, M. Brace demanda à la voir. Elle lui fit, les larmes aux yeux, une confession désolante. S’étant enfuie d’une maison où on la maltraitait, elle était d’abord tombée dans les mains d’un gentleman qui l’avait rencontrée le soir, puis dans celles de la police. Elle n’avait pas quatorze ans. M. Brace obtint qu’on la relâchât. On la ramena, non sans peine, chez ses parens, et le lendemain on l’envoyait à la campagne dans une ferme où les siens finirent par aller la rejoindre.

La prison du 4e ward est la prison principale de la ville, et le peuple lui a donné le nom significatif des Tombes, L’édifice est massif et lourd, de style égyptien, tout en granit. Les pylônes bas et tristes, les chapiteaux aux larges feuilles de lotus, lui donnent on ne sait quoi de mystérieux. Les cellules grillées s’ouvrent sur une cour fermée ou sur de noirs corridors ; on est dans une véritable forteresse. Dans un coin est la place où le shériff, en présence de quelques témoins, pend les condamnés à mort. L’endroit où est située la sombre prison des Tombes est un des quartiers les plus misérables de New-York. C’est là, au carrefour des Cinq-Points et dans les alentours, que se rassemblent surtout les pifferari italiens, les ignobles padroni accompagnés des gamins qui jouent de l’orgue, de la harpe, du violon, de la cornemuse. Pour quelques écus, « les petits esclaves, » comme les Yankees les appellent si justement, ont été loués à leurs parens en Italie, au fond des Calabres ou des Abruzzes, dans le Parmesan ou le Génovesat, et le padrone les a emmenés. Il est leur maître absolu pour trois ans, et vit d’eux. Chaque soir, il faut que l’enfant rapporte une certaine somme, quelque temps qu’il fasse, en toute saison, sinon il est battu. Tout ce monde est entassé pêle-mêle dans d’obscurs réduits, les singes, les chiens savans avec les gens. Dans la journée, on prélève par la ville, sous prétexte de musique, une aumône déguisée. D’autres échappés de la péninsule confectionnent à domicile des statuettes, des figurines en plâtre, les promènent partout, les vendent pour un maigre profit.

C’est encore autour des Cinq-Points que réside la tourbe des Juifs polonais et allemands qui font le commerce des vieux habits. Des loques sans nom étalent aux portes et aux devantures de boutiques basses et sombres leur vermine et leur saleté ; partout d’immondes ruelles, d’ignobles couloirs, qui conduisent dans des cours plus ignobles encore. Les jardins de ces vieilles maisons, depuis longtemps abandonnées par les riches, qui eurent là un de leurs quartiers favoris, ont vu s’élever à leur place d’autres maisons à plusieurs étages. L’air manque, mais non les habitans, car la fourmilière est pleine. On appelle ces logis tenement-houses, maisons à loyers ; elles profilent leurs façades lépreuses sur cinq et six étages de haut, et dans ce pays où chacun prétend avoir son home, son foyer à lui, chaque étage, chaque appartement de ces maisons abrite plusieurs familles. D’une fenêtre à l’autre, à travers les cours et les rues, on voit le linge étendu sur des cordes : c’est la lessive des locataires qui sèche sans façon au soleil ; on se dirait dans les vieux quartiers de Naples, de Rome ou de Gênes.

Tous les gens en haillons, à quelque race qu’ils appartiennent, tous ceux qu’a flétris la misère, grouillent et se donnent ici rendez-vous. Voulez-vous voir le nègre aux lèvres lippues choyé par une femme à peau blanche, pénétrez dans cette cour, frappez à ce logis obscur, vous apercevrez le noir Apollon qui se prélasse sur un canapé crasseux. La femme travaille, repasse ; lui fume nonchalamment son cigare et regarde de grosses bagues à ses doigts. Voulez-vous voir le Chinois enivré d’opium, l’œil éteint, la figure pâle, montez par cette échelle branlante, entrez par cette porte étroite, et contemplez un moment cette scène. Ils sont là quatre ou cinq étendus sur un hideux grabat. Sont-ce là des faces humaines ? Le maître de céans, John Chinaman, est bon enfant, il est poli, vient à votre rencontre, et loin de vous jeter dehors, ce qu’il serait en droit de faire d’après les usages américains, car vous ne lui avez pas été présenté, il vous offre un siège boiteux, voire une pipe au tuyau de jonc venue du pays natal, une tasse de thé, et vous salue profondément en s’inclinant jusqu’à terre. Les murs sont tapissés de pancartes multicolores, où des hiéroglyphes d’un pied de long, dessinés par un calligraphe habile comme les fils de l’empire des Fleurs savent l’être, étalent leurs capricieux méandres. Sur un autel, vous regardent les dieux lares, les affreux poussahs, grimaçant comme des croquemitaines, peints de vermillon et d’or et vêtus richement. Une lampe brûle devant ces démons familiers, et quelquefois un peu d’encens.

Ailleurs sont des échoppes borgnes où des épiciers improvisés vendent toute sorte de produits exotiques, ou encore des salons de danse, dancing-saloons, où des nymphes demi-nues exécutent avec des matelots venus des quatre coins du globe des valses et des quadrilles pudiques. Cette réserve étonne en pareil lieu, quand certains théâtres affectent d’exhiber, devant des spectateurs d’élite, les danses les plus obscènes. Le long des trottoirs, un troupeau de filles vont et viennent librement, d’autres sont debout sur le pas de leur porte. Étincelantes à la lumière du gaz, voici maintenant les buvettes, les bars sacramentels, où les grogs et les juleps de toute catégorie, les cocktails, les sangries, les coblers et les punchs de composition variée sont incessamment versés par d’infatigables échansons à des buveurs toujours altérés. On boit debout, devant le comptoir, un verre, deux verres, dix verres ; à la fin, il faut conduire au poste toute une armée de gens ivres-morts. Comme tous les bars en renom, ceux-ci ont soin, pour retenir les chalands, d’exhiber ce que ces sortes d’établissemens appellent leur « galerie de peinture, » une série de gravures enluminées, de tableaux fantastiques, destinés à charmer l’œil des buveurs.

C’est le soir, c’est la nuit surtout que ces quartiers sont animés. Tout le monde est assis dans la rue, et y bavarde. Une odeur nauséabonde qui sort des caves, des allées, vous écœure. Ici sont des tas de chiffons, d’os, de débris sans nom ; à côté, installés sans gêne, une bande d’Italiens jouent silencieusement à la scopa avec des cartes noircies, graisseuses, qui se collent à leurs doigts. Des troupes d’enfans crient et s’amusent. Les Cinq-Points sont un des quartiers les plus fréquentés des enfans des rues. Où seraient les petits bohèmes du ruisseau si ce n’est dans ces antres de la misère ? On les y rencontre par milliers, le jour, la nuit, à toute heure. La police est plus nombreuse ici et plus vigilante qu’ailleurs : policemen en uniforme, armés du lourd club de bois, le casse-tête redouté, detectives en tenue bourgeoise. Les rowdies, les loafers, les pick-pockets les connaissent bien, et ceux-là les connaissent encore mieux. Ces coquins saluent la police au passage par un geste familier, de la main, du coin de l’œil, sauf à lui dire des injures et à lui donner des coups quand ils seront pris en flagrant délit. C’est absolument comme à Londres aux alentours de White-Chapel. Impassibles, l’œil aux aguets, résignés au sort qui peut-être les attend, les policemen surveillent avec zèle ces dangereux quartiers ; ils en possèdent toutes les issues, tous les dédales, connaissent toutes les maisons fréquentées par les voleurs.

Si la police est ici sur ses gardes, la municipalité, le conseil d’hygiène, semblent ignorer l’existence de ces tristes lieux. L’été, on ne saurait aller impunément dans ces affreux réduits, où, par suite de l’entassement des gens et de la chaleur torride qui règne alors à New-York, la fièvre, la petite vérole, élisent domicile. Quand éclate le choléra, c’est là surtout qu’il fait ses ravages ; aucune propreté même dans les rues. Jamais le balai ni le niveau municipal n’y étaient passés, si ce n’est dans ces derniers mois ; les cloaques et les immondices s’y étalaient à l’aise. Les pavés manquent encore sur beaucoup d’endroits ; d’autres rues n’ont jamais été empierrées ni même nivelées. Depuis quelque temps néanmoins on essaie de porter sur ces lieux le pic du terrassier, la truelle et le marteau du maçon, et l’on a, par des percemens enfin décidés, donné heureusement un peu de jour et quelque dégagement au carrefour des Cinq-Points comme naguère à la Cité de Paris.

Il n’est pas toujours prudent de s’aventurer seul, même de jour, dans ces antres populeux de la misère. Les enfans eux-mêmes y étaient jadis redoutables. Ceux qu’on appelait « la bande de la 19e rue, » parce que cette association de jeunes étrangleurs et voleurs hantait surtout les recoins déserts et abandonnés de cette partie de la ville, commirent plus d’une fois des assassinats avec une incroyable audace. Un jour, un honnête citoyen est tué par eux en plein midi sur le pas de sa porte, — une autre fois, au milieu de la rue, un mari qui passait paisiblement avec sa femme. Aujourd’hui même, dans certains wards, on joue à tout propos du couteau et du revolver, surtout le dimanche. La liste des méfaits de ce genre est longue dans les journaux du lundi matin, et ce jour-là les tribunaux correctionnels sont sur les dents.

Quand on veut visiter des repaires comme ceux des Cinq-Points, il est bon, surtout la première fois, d’être accompagné de la police. Bien que ces excursions soient mal vues des-classes dont on étudie la dégradante situation, nous n’avons jamais subi d’insultes dans nos courses ; bien mieux, une personne qui un jour nous accompagnait fut prise un instant, au milieu d’une cour populeuse, pour un membre du conseil d’hygiène. Les innombrables locataires de l’endroit, dont notre visite avait éveillé la curiosité, l’assaillirent de réclamations, d’offres devenir constater, et sur l’heure, un état de lieux déplorable. Des matrones à la face avinée nous appelaient de tous côtés, nous tiraient par nos vêtemens ; on nous interpellait même des fenêtres, et il fallut s’arracher de vive force à ces sollicitations intéressées qui déjà devenaient gênantes. La police ne se prête pas volontiers au désir des étrangers de visiter avec elle les quartiers pauvres de New-York ; nous eûmes beaucoup de peine à obtenir de l’inspecteur-général qu’il voulût bien nous faire accompagner. Il nous répondit qu’il n’y avait là rien de curieux à voir, que ce n’était pas comme à Londres, que ces logis étaient si malsains qu’il était bon de s’en tenir éloigné, et autres raisons spécieuses. Nous insistâmes et finîmes par obtenir deux detectives, deux de ces hommes aux formes athlétiques, de vrais types de horse-guards, comme la police municipale de New-York en a tant. Nous prîmes rendez-vous pour dix heures le même soir. Avant de partir pour cette nocturne campagne, nos guides nous montrèrent le musée de la police, où sont étalés, sous une large vitrine et chacun avec un numéro d’ordre, une date et les incidens qui s’y rapportent, les revolvers, les couteaux, les stylets, les pinces, les rossignols, les casse-tête, en un mot toutes les armes et instrumens divers qui ont servi aux voleurs et aux assassins. Tous les bureaux de district ont des musées pareils. Un canif, un simple couteau de poche, racontent là plus d’une triste histoire. L’outil le plus léger, le plus mince appareil peut donner la mort. Des photographies de criminels ou de leurs victimes sont jointes à ces exhibitions, et en accroissent le poignant intérêt.

Le peuple a donné à quelques recoins des quartiers pauvres des noms significatifs : c’est « l’antre des chiffonniers, » fréquenté surtout par des Allemands, dans Pitt et Willet-street ; « la ruelle pourrie, » dans Lawrens-street ; « l’allée des pauvres, » dans le 7e ward ; « la rue de la misère, » dans la 19e rue, au coin de la 10e avenue. Les rues qui courent parallèlement aux quais de la rivière de l’Est, celles de Cherry et de Water, sont peuplées d’assassins ; c’est là aussi que sont les plus misérables auberges d’immigrans et de matelots. Comme dans le 4e ward, certaines maisons n’y sont fréquentées que par les voleurs et les vagabonds. C’est de là que partent les émeutes, que sortent ces figures sinistres qu’on ne voit que les jours de pillage, comme New-York en a connu quelques-uns. On s’y souvient encore des terribles soulèvemens de 1863 et de 1871. Le premier faillit se rendre maître de la ville et y promena pendant plusieurs jours l’incendie et l’assassinat. On était alors en pleine guerre de sécession, et la garde civique était elle-même en campagne. La police, aidée de quelques courageux citoyens, parvint, non sans peine, à dompter cette terrible émeute. Autrefois tous ces quartiers étaient encore plus dangereux qu’aujourd’hui. A New-York comme à Londres, la férocité des mœurs populaires semble s’être un peu adoucie, si l’ignoble misère n’a pas sensiblement disparu.

III. — LES ECOLES ET LES LOGIS ACTUELS.

C’est dans le 4e arrondissement de New-York, non loin du fameux carrefour des Cinq-Points, qu’est installé depuis quelques mois le principal logis pour les enfans des rues, fondé dès le commencement sous le nom de News-boys lodging home. Il était en dernier lieu sur la place de l’Hôtel-de-Ville, où nous l’avons visité nous-même en 1869, une nuit d’hiver, accompagné de M. Brace, qui s’offrit gracieusement à nous servir de cicérone. C’est également avec lui que, dans le courant du mois de juin dernier, nous avons parcouru en détail le logis du 4e ward. C’est un magnifique édifice, occupé auparavant par un hôtel. La situation en est des plus heureuses, sur une place, à l’angle des trois grandes rues Reade, Duane et Chambers. L’édifice a été agrandi, entièrement refait, et coûte à la société plus de 100,000 dollars ou 600,000 francs. Il est construit en pierre et en brique, les planchers sont en fer, les colonnes en fonte ; bref, la maison est à l’épreuve du feu. Mon guide me le faisait remarquer avec orgueil, car les incendies sont fréquens en Amérique, et il faut surtout songer à y parer quand on donne asile à des locataires comme ceux que reçoit la Children’s aid society.

Au niveau de la rue, formant le rez-de-chaussée, sont de vastes magasins qu’on louera avec avantage à diverses industries dans ce quartier si animé. Ce sera une source de profit dont on reportera les revenus sur le maintien du lodging. En Amérique, on ne manque jamais l’occasion de gagner de l’argent, de faire un bénéfice ; seulement il est entendu ici que ces magasins ne seront point loués à des buvettes. Au premier étage sont l’école et l’appartement du directeur ou surveillant, le superintendent, l’estimable M. O’Connor, attaché depuis les premiers temps au logis des News-boys. Il en est peu qui aient déployé autant de zèle que ce digne homme, et son établissement a toujours été tenu militairement, propre comme le pont d’un navire de guerre. L’école est une vaste salle, bien éclairée, bien aérée, où s’alignent les bureaux de bois noir. Sur les murs sont suspendus des tableaux d’étude ou inscrits des préceptes de sagesse pratique. Partout l’espace, plusieurs centaines d’enfans peuvent ici s’asseoir à l’aise. A côté de la porte, une lourde table dont le tiroir est fermé par un gros cadenas ; sur le plan de cette table, une série de trous oblongs numérotés. C’est là que chaque boy en entrant dépose, s’il lui plaît, quelque pièce de monnaie. C’est la tirelire à la fois commune et individuelle, la banque dont nous avons dit le début, et dont le modeste contenu gagnera plus tard la caisse d’épargne.

Au second étage, les dortoirs avec leurs lits de fer superposés se profilent sur plusieurs rangs comme les cabines d’un navire, mais avec une aération dont celles-ci ne jouissent pas. La propreté règne partout, une propreté méticuleuse, étudiée. Le parquet reluit, la maison est irréprochablement tenue. Chaque boy a son lit tout monté, tout fourni, et couche seul. On lui donne sur sa demande un petit coffre fermant à clé pour remiser ses effets, s’il en a de rechange, et le matériel de sa petite industrie ; à côté du dortoir, le cabinet de toilette, où monte l’eau chaude et l’eau froide : là des cuvettes, des peignes, des brosses, du savon, une salle de bains. Citons maintenant le réfectoire où mangent les enfans, et la salle de gymnastique où ils s’en donnent à cœur joie sur la corde lisse ou à nœuds, le trapèze, les échelles, les anneaux, ou avec les lourdes altères qu’on porte à bras tendu. La lingerie, les cuisines, sont vastes comme celles d’un hôtel, et à la buanderie on lave le linge à la mécanique, et on le fait sécher à la vapeur par ces mille moyens ingénieux qu’on retrouve aujourd’hui en Amérique dans toutes les maisons un peu confortables. Le linge des enfans est lavé pour rien. L’édifice est éclairé au gaz et chauffé par un de ces calorifères à circulation d’eau chaude particuliers aux États-Unis et qui sont si hygiéniques. Les appareils à vapeur, la chaudière et la machine, sont installés, sous la surveillance d’un homme spécial, dans le sous-sol, où est aussi la cave au charbon et aux provisions. Des filles alertes, des Irlandaises proprettes, les bras nus, font les lits, servent à table, lavent et repassent le linge, et une vénérable matrone, la femme du directeur de l’établissement, les surveille et les dirige. Différens maîtres sont attachés à l’école, où la lecture, l’écriture, le calcul, un peu d’histoire et de géographie, la musique, le chant, sont enseignés aux enfans. Ceux-ci paient une somme modique pour les repas et le coucher, six cents pour le lit, autant par chaque repas, souper ou déjeuner. Ces prix ne remboursent qu’une partie des frais. La maison est ouverte le soir jusqu’à dix heures ; le matin, tout le monde est dehors, au lever du soleil, après le premier déjeuner. On fait crédit à ceux qui ne peuvent payer la table ou le gîte. On ne leur en demande jamais le dû, mais il est à remarquer que les enfans mettent beaucoup d’amour-propre à se libérer dès qu’ils le peuvent, et n’entendent pas qu’on leur fasse la charité. Quelquefois ils viennent même en aide à des camarades encore plus malheureux qu’eux, et l’on en a vu organiser pour cela de petites souscriptions et s’inscrire généreusement en tête. En 1873, environ 7,600 enfans ont fréquenté le seul logis des News-boys, qui était alors à la place de l’Hôtel-de-Ville. Les dépenses totales ont dépassé 80,000 fr., dont plus du quart (22,000 fr.) a été payé par les enfans ; en outre près de 1,240 d’entre eux ont usé de la caisse d’épargne et économisé ensemble une somme de 12,000 francs.

La règle de la maison, à la fois paternelle et stricte, inspire à tous l’ordre, l’économie, les habitudes morales ; elle exige de chacun la ponctualité, la soumission à la discipline, la propreté, un langage honnête. Chaque enfant doit se laver tous les jours ; on donne des vêtemens, des souliers, à ceux qui n’en ont point. L’hygiène du corps et celle de l’âme, sévèrement observées, conduisent peu à peu ces petits pensionnaires de la dissipation au calme, de la paresse au travail, et ils s’habituent à respecter les autres en commençant par se respecter eux-mêmes. Les méchans tours, les actes d’indiscipline, presque quotidiens au début, sont devenus très rares. La seule chose qu’on n’ait pu jusqu’ici obtenir des enfans, c’est une certaine régularité à fréquenter le même logis. La moyenne ne s’y présente pas plus de huit ou dix fois de suite ; puis ils ne reviennent plus, vont ailleurs pour quelque temps. Quelquefois un logis est comblé, d’autres fois il se vide tout à coup, à des époques indéterminées, sans raison apparente, sans qu’il semble y avoir encore la moindre cause à cet inexplicable phénomène. Bien que les logis ne soient institués que pour les enfans sans abri, des parens, des amis, viennent parfois y réclamer un locataire de passage. C’est un enfant qu’on a perdu ou qui s’est enfui. On s’empresse de le leur rendre, et ceux-ci sont tout étonnés de le trouver si amélioré pour peu qu’il ait fréquenté quelques jours le lodging. Le seul logis des News-boys a ainsi restitué en 1873 près de 640 enfans.

Il est à noter qu’aucune épidémie n’a jamais éclaté dans ces logis depuis vingt ans qu’ils sont ouverts. Néanmoins les cas de maladie ont été prévus, et récemment un fonds spécial a été créé dans ce dessein pour venir en aide à tous les enfans des rues et même à leur famille. Les médecins tiennent à honneur de donner leurs soins gratuitement ; des inspecteurs sont chargés de veiller à ce service spécial, ils connaissent bien les pauvres à secourir, et ceux-ci perdraient leur temps à vouloir les duper, comme cela arrive si souvent quand il s’agit de secours fournis par la municipalité.

Le jour où nous visitions le logis de Chambers-street, deux grands garçons venaient d’y être amenés par la police. C’étaient deux jeunes maraudeurs des quais de Londres qui s’étaient cachés à fond de cale d’un navire en partance, et qui, découverts en mer, avaient été débarqués en arrivant à New-York. Le capitaine les avait remis à la police, qui, ne sachant qu’en faire, les conduisit au logis des News-boys. Si ces enfans eussent voulu rester, l’établissement les eût pris à sa charge et les eût envoyés dans une ferme de l’ouest. Ces deux gars vigoureux, qui n’avaient pas plus de quatorze à quinze ans, paraissaient bien en avoir vingt. Le voyage en mer avait encore ragaillardi leur mine. Pris d’une sorte de mal du pays, honteux de leur escapade, ils demandèrent à retourner chez leurs parens, et on les renvoya chez eux par un de ces nombreux steamers qui d’Amérique vont en Angleterre.

Tous les lodgings sont montés sur le même pied que celui de Chambers-street, mais sont moins spacieux. Celui-ci est véritablement un logis modèle, et il est surtout consacré aux petits vendeurs de journaux. Les autres logis créés par la Société protectrice sont aujourd’hui au nombre de quatre, dont l’un est spécialement réservé aux petites filles ; ils sont tous établis dans les plus pauvres quartiers, comme celui des News-boys. Dans tous ces établissemens, on ne reçoit que les enfans qui n’ont pas de domicile. C’est une règle stricte de la maison ; un écriteau en vue le rappelle. Chaque enfant donne en entrant son nom, son âge, sa nationalité, sa profession, son état de famille, et dit s’il sait lire et écrire. On marque tout cela sur un registre, qui permet de dresser plus tard des statistiques curieuses, parfois navrantes : quelques enfans ne savent pas où ils sont nés et n’ont jamais connu leurs parens.

Le logis de Rivington-street, où est aussi une école de jour, doit être cité à côté de celui des News-boys ; nous l’avons également visité en compagnie de M. Brace. Il est situé dans un des quartiers les plus populeux du 13e ward. Petites filles et petits garçons, tous misérablement vêtus, s’y trouvaient réunis dans une salle commune, comme c’est la règle dans les écoles américaines. Nous arrivâmes à l’aventure au milieu de cette nichée d’enfans. Suivant l’usage, notre introducteur nous présenta à la jeune assemblée, puis la maîtresse s’assit au piano et tout ce monde se mit à chanter, mais sans beaucoup d’entrain et de cette voix aiguë, nasillarde, particulière à la race anglaise. Bien que plus d’une fausse note vînt détruire l’harmonie de ce concert improvisé, on ne pouvait qu’applaudir à tant de bonne volonté. Le surveillant de l’établissement, M. Calder, est grand amateur de jardins ; il nous fit voir la serre qu’il a établie sur un étroit espace derrière la maison qu’il occupe. Il y cultive avec passion des plantes curieuses et odorantes ; il en embellit cette humble demeure. Ce ne sont que bouquets de fleurs dans la salle à manger, le salon, partout. Dans la salle d’étude, il y a aussi un aquarium. La vue de toutes ces belles choses égaie les enfans, leur élève l’âme et contribue à les rendre meilleurs. « Vous ne sauriez croire quelle influence ont les fleurs sur l’éducation de mes jeunes élèves, me dit M. Calder ; ils sont si heureux de recevoir une fleur, une plante ! Ils portent la fleur à leur mère, cultivent la plante chez eux. » Le directeur mit le comble à son gracieux accueil en faisant préparer pour ses visiteurs inattendus le lunch de rigueur ; nous nous assîmes avec plaisir à cette table si délicatement hospitalière. Je jetai en partant un coup d’œil sur le registre de la veille. Une centaine d’enfans étaient venus coucher dans la maison, la plupart y avaient pris aussi leur repas ; environ les trois quarts avaient payé.

L’école de Rivington-street, comme école de jour, est dite École industrielle du 13e ward. Dans ces sortes d’établissemens que la Société protectrice a institués au nombre de 21, on essaie d’apprendre un métier aux petits garçons en les envoyant en apprentissage, en leur mettant quelques heures par jour le rabot ou la lime à la main. Pour les jeunes filles, le travail manuel est tout trouvé : c’est la couture, le crochet, la broderie, la tapisserie, que leur enseignent des maîtresses diligentes et zélées. Cela vaut mieux que ce que l’on tente dans les work-houses, où il est rare que les vagabonds travaillent de gaîté de cœur. Dans le logis spécialement établi pour elles, on donne aussi aux petites filles des leçons de machine à coudre et de service domestique, on leur apprend à conduire un ménage, et l’on arrive à former en peu de temps des couturières et des servantes expertes. Les enfans qui fréquentent les écoles industrielles ne sont pas les mêmes que ceux des logis. Ceux-là ont une famille, mais sans nulle ressource ; on leur donne un petit repas à midi, on leur fait cadeau de quelques vêtemens, s’ils se conduisent bien. L’école industrielle remplace pour eux l’école de quartier, où ils n’oseraient point se présenter sous leur humble défroque, et qu’on ne leur permettrait pas d’ailleurs de fréquenter quelques heures seulement comme la première ; or ces pauvres enfans ne peuvent rester tout le jour à l’école, il faut bien aller gagner aussi sa vie dans la rue ou aider les parens à la maison.

Nous n’avons pas encore parlé des écoles de nuit proprement dites ; elles sont au nombre de dix, non compris celles des logis. Là viennent surtout les enfans occupés tout le jour dans des boutiques, des manufactures, ou ceux qui exercent un métier de rue, mais dont tous ont leurs parens et couchent chez eux. Rien de plus touchant que leur vif désir d’apprendre ; il en est qui négligent leur souper pour ne pas manquer leur leçon.

Les meetings du dimanche sont plus florissans que jamais. Des leçons de morale et de religion continuent à y être données aux enfans, et les meetings ont lieu le soir dans les logis et les écoles. On y chante des cantiques, puis paraît sur l’estrade quelque révérend, ami de la maison, ou quelque preacher renommé, souvent encore un enfant harci, qui s’adresse à ses camarades dans une langue mêlée d’argot ou slang : c’est ce discours qui a le plus de succès. Si l’on sait se mettre à leur niveau, animer, égayer la conférence, comme certains lecturers savent si bien le faire, les enfans écoutent avec plaisir, ils chantent encore plus volontiers ; puis, avant d’aller dormir, vont faire de la gymnastique : est-il besoin de dire que c’est ce dernier exercice qui leur plaît le plus ? Ces jours-là, quand un voyageur de passage, accompagné de quelque membre de la Société protectrice, visite la maison, il est rare qu’il échappe au speech sacramentel que doit prononcer tout individu présenté dans une réunion publique. Il a beau arguer de son inexpérience de la parole, voire de sa qualité d’étranger, bon gré, mal gré il faut qu’il s’exécute ; nous n’avons pu nous soustraire nous-même à cette corvée périlleuse dans la visite que nous fîmes au mois de janvier 1869 au logis des News-boys.

A la plupart des logis et des écoles sont annexées une petite bibliothèque et une salle de lecture, entretenues par les dons volontaires de personnes du dehors. Livres et journaux y arrivent en assez grand nombre ; la presse de New-York a toujours mis une certaine émulation dans l’envoi de ces dons gracieux. La Société protectrice a établi en outre, dans différens quartiers, des salons de lecture gratuits pour les hommes et jeunes gens, free reading rooms for young men. On a pensé que c’était là un moyen de les arracher à la vie des buvettes, où ils puisent, de si mauvais exemples. Dans le principe, on leur servait dans ces établissemens, pour une maigre rétribution, du café, du thé, des boissons légères, non capiteuses. Il faut confesser que ces sortes de « bars littéraires » eurent quelque peine à réussir. Le public les appelait ironiquement « le club des buveurs, » et ceux pour qui ils étaient fondés n’osaient plus y entrer. Il fallut y revenir à plusieurs reprises. Une de ces buvettes respectables, qui eut un moment une grande vogue, était alors tenue par un ancien boxeur, un rowdy redouté, qui s’était tout à coup converti, et d’une vie de débauches et de crimes était subitement passé à la vie la plus réglée et la plus pieuse. De telles conversions ne sont pas rares en Amérique ; elles éclatent surtout après les revivals, ces grandes assemblées religieuses où la foi perdue subit comme un réveil. — Aujourd’hui les free reading rooms sont en pleine prospérité ; mais on n’y boit plus que de l’eau. On a renoncé à y servir toute autre boisson innocente, vu l’impossibilité de faire en cela la moindre concurrence aux buvettes. Le monde vient, c’est suffisant. Un bon poêle y est allumé en hiver ; on y joue aux dames, aux échecs, au trictrac, et il est telle de ces salles de lecture qui reçoit des centaines d’habitués tous les soirs. En dehors de celles qui ont été créées par la Société protectrice, il en est un très grand nombre d’autres, dont celle fondée par le vénérable M. Peter Cooper est la plus renommée. On devine sans peine quel bien font de pareilles institutions dans une ville comme New-York.


IV. — LES RESULTATS OBTENUS.

Comme on le voit, la Société protectrice a tout prévu, tout établi généreusement, §t elle attaque sans trêve, dans son antre même, par toutes les armes possibles, l’hydre redoutable de la misère et de l’ignorance. Dans une intention toute philanthropique, elle a toujours eu soin de n’afficher aucun drapeau religieux, d’appeler à elle tous les hommes de bonne volonté dans une sorte de grande « union chrétienne. » L’association charitable qu’ils ont créée est ouverte à tous, et ces hommes appartiennent indistinctement aux différentes sectes qui partagent la religion réformée. Ils sont unis sous un drapeau commun, celui de la bienfaisance universelle, celui de la solidarité humaine. Dès le début, cette société a compté, elle compte encore dans son sein quelques-uns des citoyens le plus honorablement connus de l’Union. Dans le bien qu’on s’est plu à répandre, on n’a demandé compte ni de leur foi, ni de leur nationalité, ni de leur couleur, à ceux que l’on aidait, et le petit nègre, dans ce pays démocratique où la différence de caste est cependant encore si prononcée, a été secouru à l’égal du blanc. A ceux qui critiquaient ses actes, la société s’est bornée à répondre, comme ’ autrefois Jésus aux gens de Jérusalem : « Laissez venir à moi les petits enfans. »

Le bien est difficile à faire, et la jalousie, l’esprit de rivalité, enraient souvent les bonnes œuvres. Malgré toutes les précautions qu’elle a prises de ne blesser aucune croyance, malgré toutes les délicatesses qu’elle a mises dans ses procédés, ce n’est qu’au milieu de difficultés sans nombre que la Société protectrice est arrivée à ses fins. Non-seulement elle a eu à surmonter tous les déboires occasionnés au début par l’indiscipline et le mauvais naturel des enfans, mais elle a eu à compter aussi avec les hommes, et de ce côté, la lutte, que l’on n’aurait pas cependant osé prévoir, n’a été ni la moins pénible, ni la moins longue. On l’a supportée avec vaillance, comme une salutaire épreuve qui consoliderait l’institution ; on a fini par triompher.

Bien que dans les nombreuses écoles qu’elle a fondées aucun esprit de secte ne domine, comme c’est d’ailleurs la règle dans toutes les écoles publiques aux États-Unis, divers individus, diverses corporations se sont jetés à la traverse des institutions de la société. En 1855, un prêtre catholique fit croire aux Italiens des Cinq-Points qu’on ne réunissait leurs enfans que pour les convertir. Un beau jour, l’école se trouva vide. « Venez plutôt à moi, disait ce serviteur de Dieu ; laissez là ces mécréans, ces hérétiques. Donnez-moi votre argent, et nous bâtirons une église. » Il récolta une bonne somme et s’enfuit, mettant l’Océan entre lui et ses ouailles. Les parens désabusés revinrent, et la Société protectrice put rouvrir cette fois sans encombre et avec un plein succès, qui ne s’est plus démenti depuis, l’école des Cinq-Points pour les petits Italiens émigrés.

Le même esprit de dénigrement poursuivit dès l’origine et poursuit encore la Société de secours dans une œuvre qui couronne dignement l’institution des logis et des écoles, nous voulons dire l’envoi des enfans dans les campagnes de l’ouest. Après leur avoir fourni les rudimens de l’éducation, il faut les arracher, s’il est possible, aux séductions de la grande ville et consolider leur retour au bien. Pour cela, quoi de mieux que de les envoyer dans quelque manufacture éloignée ou plutôt dans une ferme ? N’est-il pas naturel et juste qu’ils participent, eux aussi, à la colonisation des plaines fertiles du Missouri, du Michigan, de l’Illinois ? Que n’a-t-on pas dit cependant contre ces généreuses tentatives, de quelles calomnies jésuitiques ne les a-t-on pas poursuivies ? On a prétendu que les enfans ainsi envoyés au loin étaient arrachés de force à leurs parens, qu’ils changeaient de nom en arrivant à destination, et que le frère pouvait ainsi se trouver dans le cas d’épouser sa sœur ! La calomnie est ingénieuse, mais la charité a été plus forte que la calomnie, et l’œuvre d’émigration a réussi au-delà de toute attente. On est arrivé, malgré toutes les entraves, à atteindre le but qu’on visait, et l’on a mis en pratique l’adage du sage fondateur de la colonie de Mettray « d’améliorer la terre par l’homme et l’homme par la terre. » Nous lisons, dans le dernier rapport publié par la Société protectrice [2], que 3,200 enfans ont été envoyés en 1873 dans l’ouest, et là pourvus d’une place et d’une famille adoptive. Pareil nombre d’enfans avait déjà été envoyé dans les différens états agricoles pendant chacune des quatre années précédentes. Le nombre total de ceux qui avaient été ainsi pourvus d’un foyer définitif était de 32,400 depuis 1853, époque où l’on avait préludé à cet intéressant exode. C’est une moyenne de 1,620 individus chaque année ; la proportion des filles et des garçons y est sensiblement la même. Ils sont rares, ceux de ces petits émigrés qui ne se félicitent pas de leur nouvelle situation, et qui reviennent à New-York chercher derechef les aventures. La Société protectrice ne perd pas les siens de vue, et entretient pour veiller sur eux un agent dans l’ouest. D’autres agens prennent les enfans à New-York et les accompagnent par brigades de plusieurs centaines à la fois jusqu’à leur destination définitive. On obtient des compagnies de chemins de fer et de bateaux à vapeur des réductions sur les prix de parcours. La nichée s’envole joyeuse, bruyante, ouvrant curieusement les yeux à tant de choses nouvelles et charmée de commencer une seconde vie. C’est le salut qui s’ouvre pour eux ; ils le comprennent, et le plus grand nombre le méritent.

Une fois installés, les enfans ont, avec l’agent à demeure, les principaux membres de la Société protectrice et les directeurs des logis et des écoles qu’ils fréquentaient à New-York, une correspondance suivie. Quelques-unes de leurs lettres sont touchantes. A chaque ligne éclate la joie, le contentement de ces jeunes travailleurs des champs ; un changement moral absolu s’est fait en eux. Ils vivent, ils sont élevés dans leur famille d’adoption, s’assoient à la même table, vont à l’école et à l’église dans la même carriole que les enfans du fermier. Plus d’un fait de notables économies sur ses gages, acquiert un petit lopin, le cultive pour son compte, arrive à une modeste aisance. Cet autre pousse plus loin son éducation, fréquente un collège, fait de fortes lectures, passe ses examens, choisit une profession libérale. Celui-ci sera envoyé quelque jour à la législature de son état ; parti du plus bas degré des conditions humaines, il sera monté à l’un des plus hauts. Tous demandent des nouvelles de leurs parens, de leurs amis. « Pouvez-vous savoir où est ma mère, ce qu’elle est devenue ? s’écrie l’un d’eux, si je pouvais seulement la voir ! » Cet autre a acheté à terme une terre au fond de l’Illinois ; il la paiera de son travail. « J’ai une faveur à vous demander, écrit-il à ses protecteurs de New-York : il y a une jeune fille qui voudrait venir ici le mois prochain ; elle n’a pas les moyens de le faire, et je n’ai pas ceux d’aller la chercher. Si vous pouviez l’envoyer ici, je vous rembourserais plus tard les frais de son voyage. Aussi bien il faut que je sois franc avec vous : c’est ma fiancée, je lui ai promis de l’épouser. Maintenant que vous savez tout, faites cela pour moi, vous me rendrez un bien grand service. »

L’agent fixé dans l’ouest visite de temps en temps ses recommandés. Il est reçu à bras ouverts. Les parens adoptifs lui font des confidences : « Henry ne manquera de rien, c’est notre enfant, je l’ai porté sur mon testament, et puis il est si bon travailleur que je lui ai fait cadeau de 30 hectares de terre. » Quelquefois cependant l’agent trouve porte close. Une fausse pudeur fait que les enfans et même les familles qui les ont adoptés.et qui leur ont donné leur nom n’aiment pas qu’on vienne rappeler les mauvais jours, la honte d’hier en présence de la restauration morale d’aujourd’hui.

Les jeunes filles rencontrent encore de plus heureuses chances que les garçons. Dans ce pays où l’égalité sociale règne partout, où la femme est supérieure à l’homme en toutes choses, où elle est entourée publiquement de tant de respect, de tant d’hommages, quelle qu’elle soit, nul étonnement si quelques-unes de ces filles des rues, moralisées, relevées par l’instruction, le travail, les bons principes, arrivent à devenir les femmes d’hommes comme il faut. L’une d’elles, qui avait soigné un gentleman malade avec cette attention délicate que les femmes seules savent déployer au chevet d’un souffrant, fut épousée par celui-ci malgré la vive opposition de sa famille. Un autre habitant de New-York, devenu subitement amoureux d’une jeune fille des rues que la Société protectrice avait heureusement arrachée à la plus dégradante des situations et placée comme ouvrière, l’épousa également malgré les siens, auxquels il fit cette philosophique réponse : « qu’il se mariait pour son plaisir et non pour celui de sa famille. » La jeune femme voyagea en Europe, revint en Amérique, entièrement transfigurée, élégante, distinguée. Elle ne rougit pas de sa première origine ; elle alla en arrivant frapper à la porte de l’école où on l’avait naguère recueillie ; on eut peine à la reconnaître. Elle embrassa avec effusion sa digne maîtresse, et plusieurs fois elle revint la visiter. Elle la prenait dans sa voiture et la promenait par la ville, contente et fière de procurer un peu de distraction et de plaisir à celle qui, gratuitement et sans espoir de retour, lui avait fait hier tant de bien.

A quoi bon citer d’autres exemples du même genre ? La liste en serait longue, et si vous visitez le logis des jeunes filles, on vous racontera dans tous leurs détails l’histoire des « héritières, » comme les appellent leurs compagnes moins fortunées. N’est-ce pas le cas plutôt de rappeler quels avantages la Société protectrice de New-York apporte à la municipalité elle-même de cette grande ville, dont elle purifie non-seulement les quartiers pauvres, mais dont elle allège aussi pour une bonne part les énormes dépenses ? Grâce aux logis et aux écoles qu’elle a créés, grâce à l’émigration des enfans vers l’ouest, le nombre des délits et des crimes a sensiblement diminué à New-York depuis vingt ans. Il nous suffira de dire que, pour la décade qui va de 1861 à 1871, le chiffre total des enfans des rues arrêtés pour vagabondage et petits vols a diminué de plus de moitié, bien que le nombre absolu de ces enfans ait considérablement augmenté. A qui revient presque exclusivement l’honneur d’une amélioration si sensible, si ce n’est à la libre et philanthropique institution dont il a été si souvent parlé ? Et maintenant cette diminution dans le chiffre des délits et des crimes n’entraîne-t-elle pas une diminution correspondante dans le chiffre des dépenses municipales ? Il en coûte beaucoup d’argent pour arrêter les vagabonds, les voleurs, pour les condamner et les emprisonner. La police, les juges, les gardiens, il faut payer tout ce monde ; il faut nourrir les condamnés, qui ne restituent dans un maigre travail qu’une très minime partie de ce qu’on dépense pour eux. En revenant aux prémisses posées plus haut, on comprend donc pourquoi la cité et le comté de New-York ont voulu, eux aussi, venir en aide à la Société protectrice. Celle-ci, après avoir commencé à l’origine avec le plus modeste budget, a inscrit à son actif, de ce chef seulement, pour 1873, près de 235,000 francs ; elle a reçu en outre du board ou conseil d’éducation, et pour le même exercice, près de 80,000 francs, qui ont dû être affectés à ses écoles industrielles.

L’Américain donne volontiers. Les citoyens de New-York, de la ville et de l’état, font assaut de générosité pour venir en aide à la Société protectrice. Quelques-uns lui ont envoyé en une fois jusqu’à 10,000 francs. « La Providence a été bonne pour moi, je veux faire quelque chose pour vos pauvres enfans, » disait un de ces hommes de bien en adressant sa généreuse offrande ; « c’est pour aider, ajoutait-il, à la caisse d’émigration. » Il en coûte en effet pour envoyer les enfans dans l’ouest, car le voyage est long : certains d’entre eux sont allés jusqu’au fond du Kansas, bien au-delà du Mississipi, ou dans le Colorado, au pied des Montagnes-Rocheuses. On a dépensé sur ce chapitre environ 165,000 francs en 1873 pour 3,200 enfans ; or la moyenne des envois annuels depuis 1869 dépasse encore ce dernier chiffre. Dans tous les cas, le temps est loin où la Société protectrice, inquiète, harassée, craignant de ne pas réussir dans une entreprise jusque-là sans exemple et que tout semblait devoir faire manquer, ayant à peine en caisse quelques centaines de dollars ramassés à grand’peine, ouvrait modestement ses bureaux en 1853, au coin de la rue Amity. Alors on inscrivait solennellement sur le registre des donateurs le nom de Mme A…, la femme du plus riche propriétaire foncier de New-York, pour une somme de 50 dollars ou 250 francs. Combien ce chiffre a depuis été dépassé, même par la moyenne des souscripteurs ! D’autres ont légué à la société par testament des sommes assez considérables. Le budget des enfans pauvres s’est ainsi de plus en plus arrondi, et l’avenir a été pour jamais assuré. — Les bureaux de la société sont aujourd’hui dans la de rue, près la place Lafayette. C’est là qu’elle a établi définitivement domicile dans une situation des plus convenables, et maintes fois nous y avons vu rassemblés, entre les mois de juin et de septembre 1874, des essaims de petits émigrans qui demandaient à partir pour l’ouest.

La Société protectrice, pendant l’année 1873, a reçu dans ses logis 12,000 enfans et 9,000 dans les écoles industrielles : c’est en tout 21,000 garçons ou filles arrachés à la vie du ruisseau. comme le nombre de ces vagabonds est estimé aujourd’hui à 30,000, on peut dire qu’il en reste un bien petit nombre qui échappent aux mains vigilantes qui cherchent de toutes parts à les atteindre, car, si l’exemple de la Société protectrice a suscité des jaloux, il a suscité aussi des émules. Ainsi un prêtre catholique, soutenu par la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul, non moins puissante aux États-Unis qu’en France et plus libre, a établi dans le 3e ward un logis et une école de nuit pour les garçons. Cette maison peut en recevoir jusqu’à 200, et beaucoup de petits Italiens et d’Irlandais catholiques la fréquentent naturellement. Il existe d’autres établissemens dissidents du même genre. Il faut tenir compte aussi de ceux des enfans que la police ramasse tous les jours et qu’on envoie à l’école industrielle de l’île de Hart, située à 16 milles de New-York, sur le bras de mer qu’on nomme le Sound, entre l’Ile-Longue et la terre ferme. Le nombre de ces enfans insubordonnés et vicieux a été en 1871 de 818 [3]. Il y a enfin l’asile pour les orphelins de couleur, auxquels la Société de secours, à cause de certains préjugés encore si tenaces aux États-Unis, ne peut pas donner une protection aussi large, aussi efficace qu’elle voudrait, mais auxquels le département de charité et de correction de la municipalité de New-York a forcément songé. Le nombre de ces enfans admis dans l’asile créé officiellement pour eux était en 1871 de 329. On le voit, une bien petite fraction du chiffre écrasant des vagabonds que nous avons recensés échappe maintenant à une aide quelconque, reste dans le cas de devenir pire et de faire courir à la cité les mêmes dangers qu’auparavant. Il est permis de dire dès à présent que le mal est atteint, coupé même dans sa racine, et cela grâce surtout à la virile et patiente initiative de quelques généreux citoyens.

A la fin de l’année 1873, la Société protectrice avait dépensé depuis son origine plus de 7 millions de francs, ou environ 350,000 fr. par an en moyenne, pour mener à bien l’œuvre à la fois délicate et difficile qu’elle poursuivait si dignement. Le seul logis des News-boys avait donné asile, pendant ce même espace de temps, à près de 108,000 enfans. Aujourd’hui les ressources de la société sont plus que doublées, car elle est en mesure de dépenser annuellement plus de 850,000 francs : c’est la somme portée au crédit de son dernier exercice, et c’est avec cela qu’elle maintient 5 logis, 15 écoles de nuit, 21 écoles industrielles, 3 salles de lecture en ville, et qu’elle pourvoit à tous les autres frais, tels que ceux de l’émigration et du placement des enfans. Ajoutons qu’elle reçoit de beaucoup de ses adhérens et même de quelques étrangers des dons en nature de toute sorte, surtout des vêtemens, des chaussures, des jouets, des friandises, des livres, et que bon nombre de personnes riches se font à la fois un devoir et un plaisir, à certaines grandes fêtes, de donner ce jour-là à dîner aux enfans. Ce dîner est surtout obligatoire au jour d’action de grâces, le thanks giving day, où il est de tradition de remercier le ciel de la conservation de la république américaine, et au jour de Noël, la christmas, si impatiemment attendue des garçons et des petites filles dans tous les pays d’origine britannique. En été, ce sont d’autres plaisirs, ce sont des excursions en bateau à vapeur dans la magnifique baie de New-York, le long des bords majestueux de l’Hudson, ou des rives verdoyantes de la rivière de l’Est, ce sont aussi de joyeux pique-niques sur l’herbe à la campagne. Le public, à sa tête les principaux banquiers et négocians de Wall-street, se cotise pour procurer ces distractions aux enfans. Un jour de gaie promenade au grand air, le spectacle un moment entrevu des beautés resplendissantes de la nature, dont ils ne sont que trop privés, que faut-il de plus à ces pauvres déshérités ? On a remarqué que dans toutes ces courses leur conduite est irréprochable, et qu’ils emportent toujours quelque profit moral de ces pittoresques excursions, qui sont du reste familières à toutes les classes de ce pays. Quelquefois un riche marchand, un nabab de la finance, fait à lui seul les frais de ces coûteux amusemens, et donne sa bourse toute pleine pour ces bambins qui sautent de plaisir ; une autre fois c’est une grande dame qui ouvre à ces joyeux essaims les portes de sa villa à deux battans, et qui est fière de leur servir elle-même de ses mains aristocratiques une collation de fruits et de gâteaux : jamais aucun dégât, aucune plainte ; les enfans n’ont pas ici la turbulence et ne se livrent pas aux bruyans écarts qui les distinguent dans quelques pays latins.

D’autres petites fêtes, d’une nature à la fois plus calme et plus intime, se renouvellent à chaque instant et de façons très variées. Il se passe peu de semaines qu’une dame du voisinage, dans les écoles industrielles ou les logis, ne convie les enfans à ce qu’on appelle là-bas « des parties de fraise et de crème glacée. » A d’autres momens, on leur donne un bal, une petite représentation théâtrale, et l’on sait si les enfans sont partout friands de ces genres de plaisir. Les petits bohèmes de New-York savent par cœur tous les drames, toutes les farces de tous les théâtres populaires. comme ils n’y puisent pas d’ordinaire les meilleures leçons, il est bon de les attacher, de les retenir quelquefois par des représentations mieux choisies, même écrites pour eux et données à domicile ; mais ce qui les amuse le plus, ce sont encore les pique-niques d’été. Le 3 juillet dernier, veille de la date anniversaire de la proclamation de l’indépendance, nous visitions les alentours des Cinq-Points et des Tombes. Nous aperçûmes une longue file d’enfans, presque tous en haillons, pieds nus. Ils se suivaient deux par deux sur le trottoir, et chaque seconde on en voyait accourir d’autres qui prenaient la queue, pendant que les premiers, entrés dans une maison d’assez chétive apparence, en sortaient munis d’un billet. Un policeman maintenait l’ordre dans cette foule empressée, émue, où filles et garçons se coudoyaient. Nous lui demandâmes ce que c’était. « C’est pour le pique-nique de demain, nous dit-il, on a déjà distribué près de 4,000 billets, et voilà qu’il nous vient toujours du monde ; » puis, quand la distribution fut finie : « Allons, enfans, revenez demain matin à quatre heures, il y aura peut-être encore quelques cartes pour vous. » Il fallait voir la mine des pauvres diables qui n’avaient pu avoir de billet ; et se voyaient menacés de n’avoir point de place sur le gigantesque steamer qui allait le lendemain promener tous ces boys pour le grand pique-nique du 4 juillet. On calcule qu’une pareille excursion pour 4,000 enfans revient à peu près à 10,000 francs, c’est-à-dire à 50 cents par tête.

La charité revêt un caractère plus doux, a je ne sais quoi d’attrayant quand elle s’exerce par la main des femmes. Il est des écoles qui ne sont tenues que par elles, et ce sont celles qui réussissent le mieux. L’expérience est faite depuis longtemps aux États-Unis : les meilleurs professeurs sont les femmes, même dans les collèges de garçons. Faut-il ajouter que plus d’une riche Américaine tient à honneur de venir diriger elle-même les exercices des écoles pour les enfans des rues, et se dévoue avec un entraînement tout maternel à leur instruction, à leur moralisation ? Sur les 116 maîtres et maîtresses attachés aux écoles de la Société protectrice, 87 seulement sont salariés ; tous les autres, surtout des femmes, enseignent volontairement, et la part de celles-ci est large dans les succès que l’on a obtenus. Tous du reste, depuis le président et les commissaires de la société jusqu’aux derniers agens, tous, secrétaires, trésoriers, surveillans, professeurs, inspecteurs, ont fait noblement leur devoir. La plupart ont rempli gratuitement leurs fonctions. Chacun, emporté par la plus louable émulation et par un élan philanthropique qu’on ne saurait trop admirer, a tenu à faire mieux d’année en année, et s’est trouvé désigné comme par hasard à la place qu’il pouvait le mieux remplir. C’est un axiome britannique, qu’on doit mettre l’homme qu’il faut dans la fonction qui lui convient. Ceux qui ont visité en Angleterre les écoles du dimanche, les écoles déguenillées ou ragged schools, et qui ont rencontré dans les rues de Londres les petits décrotteurs embrigadés, sont forcés de reconnaître que les États-Unis ont fait mieux que l’Angleterre en laissant les enfans des rues entièrement libres le jour dans l’exercice de leur métier, mais en leur offrant chaque soir un abri, un repas, une classe, et en les habituant à payer une partie de ces services, car toute aumône dégrade celui qui la reçoit. Quelle ville pourrait opposer à New-York une fondation comme celle que nous venons de faire connaître ? Où trouver ces écoles industrielles, ces logis et écoles de nuit et ces convois de jeunes émigrans, tout cela spontanément institué dans le principe par la seule initiative de quelques âmes généreuses, qui ont bien voulu se rappeler que l’homme se doit à l’homme, qu’il est solidaire de son semblable ?

Après les tâtonnemens, les essais incertains du début, que tout semblait devoir contrarier et annihiler pour toujours, l’entreprise a réussi dans tous ses détails au-delà de toute espérance. Le principal mérite en revient à ses sympathiques créateurs. Venir en aide à l’enfance abandonnée, vicieuse, telle a été dès le premier jour la devise qu’ils ont inscrite sur leur drapeau. Ils n’y ont pas failli un instant. On aime à rappeler ces choses quand on se souvient que l’état est encore quelque peu en retard en Amérique dans toutes ces questions. Nous allons étonner bien des personnes en leur disant que dans l’état de New-York il n’existe encore aucune loi qui rende l’instruction obligatoire, même qui force les enfans à fréquenter les écoles une partie de la journée, aucune loi non plus qui règle le travail des enfans dans les manufactures, et qui prenne la défense de plus de 100,000 intéressans petits êtres inhumainement employés, surmenés dans les nombreuses usines du pays. Ce que les états de la Nouvelle-Angleterre ont si bien défini et réglé depuis longtemps, l’état de New-York, qui marche si brillamment à la tête des trente-sept étoiles de l’Union, n’a pas encore su l’établir. Les meetings, les agitations n’y ont rien fait ; quelques politiciens, quelques membres intéressés de la législature ont toujours réussi à faire rejeter les bills présentés dans ce sens. En attendant que ces bills soient enfin adoptés, inscrits dans la loi, il faut glorifier les bons citoyens qui ont pris sur eux-mêmes de protéger, de relever l’enfance jusqu’alors sans soutien, et de tendre une main paternelle à ces êtres infortunés obligés d’affronter tout seuls, sans armes, sans munitions, sans vivres, la dure bataille de la vie.


L. SIMONIN.

  1. The dangerous classes of New-York, and twenty years work among them, by Charles Loring Brace, New-York 1872.
  2. Twenty first annual report of the children’s aid society, New-York 1873.
  3. Twelfth annual report of the commissioners of public charities and correction, New-York 1872.