Les Excentriques de la littérature et de la science

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Les excentriques de la littérature et de la science
Alphonse Esquiros



LES EXCENTRIQUES


DE LA LITTERATURE ET DE LA SCIENCE.




I.
M. GLEÏZES. – LE REGIME DES HERBES.




C’est un caractère des révolutions que l’amener à leur suite des rêveurs et des utopistes. Les esprits sont alors dans un état particulier : la soif d’un bien-être chimérique se fait sentir à toutes les existences souffrantes ; à toutes les imaginations entraînées. Nous ne finirions pas si nous disions les faux prophètes et les faux dieux que l’ébranlement de 1830 fit éclore à la surface des événemens, et que le lendemain vit mourir. Cette tendance au chimérique se prononça surtout après notre grande révolution. Les hommes d’action étaient tombés à la tribune ou sur les champs de bataille ; et leur absence avait laissé le champ libre aux faiseurs de théories. L’esprit, fatigué d’événemens, cherchait à se reposer dans un milieu plus calme. C’est alors que parurent les théophilanthropes, les mystiques et les illuminés, qu’un besoin indéterminé de croyances nouvelles ramenait forcément aux anciennes. Il en est de l’effet des commotions politiques sur le monde moral comme de ces mouvemens du ciel qui peuvent, dit-on, faire sortir un astre de son orbite et le lancer dans l’espace.

Parmi les natures excentriques qui, emportées dans leur course déréglé par le choc des évènemens, promenaient au hasard leur raison flottante et aventureuse, il en est une qui se distingue par son innocence. M Jean-Antoine Gleïzès était un des utopistes de l’espèce la moins dangereuse. Non content d’épargner le sang des hommes, il voulait qu’on respectât celui des animaux. On raconte que le fameux Chalier, chef du tribunal révolutionnaire à Lyon, avait sans cesse sur son épaule une tourterelle familière ; il caressait d’une main l’oiseau charmant, tandis qu’il écrivait de l’autre ses listes de suspects. Le doux et chimérique Gleïzès ne faisait contraste qu’avec les temps sévères au milieu desquels il vécut, car, s’il aimait les tourterelles, il ne guillotinait personne. Républicain des derniers temps de la république, il n’avait dans le cœur que deux haines vigoureuses : celle de Napoléon et celle des Anglais. Il vit, avec une indignation qui ne s’effaça jamais, un soldat audacieux jeter son épée dans la balance des lois. Le rocher de Sainte-Hélène était pour lui l’autel des expiations ; seulement, à ses yeux l’ouvrage de la justice divine était incomplet ; pour marquer tout à fait la main de la Providence sur ce même rocher, il eût voulu y attacher l’Angleterre. Le grand crime de Napoléon, aux yeux du vertueux Gleïzès, ce n’étaient pas seulement la journée du 18 brumaire, ni l’usurpation de la royauté, c’étaient ses victoires qui avaient coûté tant de sang. S’il détestait le caractère britannique, c’est que les Anglais sont des mangeurs de chair.

A part cette double antipathie, M ; Gleïzès se souciait assez peu de ses droits de citoyen. Il évita constamment les honneurs et les charges publiques. .Cet homme vivait moins dans la société que dans la nature. Possesseur d’un petit domaine dans le midi de la France, dont le revenu suffisait à son existence frugale, il se livra tout entier à ses rêveries. Presque tous les M. de Lamartine affectionne les chiens, M. de Châteaubriand les chats et les poules d’eau ; le tendre Gleïzès portait toute la création dans son cœur. Les chevaux qu’il montait ne pouvaient plus être montés par d’autres ; il les respectait trop, comme on pense bien, pour faire usage vis-à-vis d’eux de l’éperon et de la houssine. « Où irons-nous aujourd’hui ? » semblait-il leur dire d’un regard caressant, et ils le menaient où ils voulaient. Cet esprit de confraternité pour tous les êtres de la nature fit bientôt de l’inoffensif rêveur un homme à part.

Paissez, s’écriait-il, mon frère le mouton ;
Mon frère, dans ce bois paissez en assurance,
Celui qui me forma vous donna la naissance ;
Bénissons-le tous deux. Vous, cigale ma sœur,
Par vos sons éclatans chantez le Créateur.


Ces vers ironiques, dans lesquels Racine plaisante la bonhomie de saint François d’Assise, furent pris par M. Gleïzès au sérieux. Ce n’est pas tout, se dit-il un jour, que de ne pas mettre à mort les animaux de mes propres mains. Celui qui mange de la viande ne prête-t-il pas en quelque sorte ses dents au boucher pour déchirer la victime ? Devant un doute si grave, la conscience du nouveau pythagoricien s’arrêta intimidée. Bientôt cet homme, qui avait vécu depuis son enfance avec les carnivores, eut le courage de s’éloigner de leurs repas. L’art de la cuisine n’était plus à ses yeux que l’art infâme de déguiser des cadavres. Les amateurs de bonne chère étaient des réprouvés qui mangeaient leur propre mort. La moindre odeur de chair cuite produisait sur ses nerfs délicats une impression pénible, dont le siège était surtout dans l’imagination. Le jour même qu’il choisit pour faire la première application de son système, M. Gleïzès se trouva devant une table d’hôte fort délicatement servie. On devine que sa résolution fut mise à une rude épreuve. Une poularde rôtie lui envoyait ses parfums gastronomiques. La tentation était forte, on le pressait d’y céder, l’embarras du convive était grand. Il fallut avouer le motif de son abstinence. Martyr volontaire d’une doctrine nouvelle, M. Gleïzès n’avait d’autres flèches à redouter que celles du ridicule et de la moquerie : ce sont quelquefois les plus blessantes ; il se résigna bravement. Sa manière de vivre l’isolait même de sa femme, Mlle Aglaé de la Baumelle, qui ne voulut pas se condamner sans motif à un carême éternel. Il n’en persévéra pas moins dans la voie qu’il s’était tracée, et cela durant quarante années de sa vie. Sa constance était inébranlable ; sa conviction était parfaite. M. Gleïzès poussait le scrupule jusqu’à préparer lui-même ses alimens, dans la crainte qu’une main étrangère n’altérât la pureté de son régime. Les précautions dont il s’entourait étaient infinies ; il avait une batterie de cuisine qui le suivant dans tous ses voyages. Les herbes accomodées par ses soins exhalaient, disait-il, un parfum si exquis d’innocence, qu’il éprouvait, à les manger, une jouissance fine et délicate inconnue auxs gourmands de chair. De martyr, il devint bientôt agresseur. L’ambitieux chef d’école accusa tous ceux qui ne suivaient pas ses traces d’être les malfaiteurs de la nature. L’indignation n’était d’ailleurs chez lui que le cri de la douceur révoltée. Un homme si maladivement sensible se trouvait fort à plaindre dans notre société brutale, surtout dans nos grandes villes ; son cœur saignait à chaque instant devant quelque trace douloureuse. Le pauvre Gleïzès ne pouvait passer sans frémir devant l’état des bouchers : ces cadaves pendus au croc étaient ceux de ses propres frères qui demandaient justice. Aussi vivait-il, loin du théâtre de ces destructions, dans le monde des livres et de ses pensées.

M. Antoine Gleïzès avait débuté en littérature par des essais où l’on retrouve parfois comme un avant-goût du style et de la manière de M. de Châteaubriand. Quelques-uns de ces premiers ouvrages sont antérieurs de plusieurs années au Génie du christinaisme. Les Mélancolies d’un solitaire, dont le titre seul indique une pente à la rêverie sentimentale, furent imprimés en 1794. Les Nuits élyséennes sortirent des presses de Didot en 1800, et les Agrestes en 1805. Ce sont des méditations détachées sur des clairs de lune, sur des cimetières, sur des ruines. Montée sur le coursier de l’Arabe, l’imagination de l’auteur parcourt les plaines sablonneuses du désert. Les populations qu’il rencontre sur la lisière de la solitude existent sans qu’il en coûte la vie aux animaux Leur nourriture consiste en dattes savoureuses, en miel plus doux que celui du mont Hymette, en un lait qui coule à flots blancs sous le doigt bronzé des Mauresques. Cette ressemblance entre la couleur des premiers ouvrages du jeune solitaire et la touche des premiers écrits de M. de Châteaubriand méritait d’être notée. C’est ce même demi-jour sentimental des cette poésie en prose qui fait le charme d’Atala et surtout de René. Une telle coïncidence ne saurait être fortuite elle s’explique par l’état de la société. On était à la fin du XVIIIe siècle, le volcan se calmait, le sol de la révolution commençait à se raffermir : c’est le moment où quelques esprits, poussés par la tempête hors de la route commune, flottaient à l’écart dans les régions de la fantaisie. A la fin des guerres civiles, on rêvait avec Horace les îles Fortunées. La littérature, ce miroir des mœurs, tout éprise de mirages et d’oasis, promenait sa tente dans les solitudes de l’Orient ou du Nouveau-Monde. L’homme, fatigué de l’homme, cherchait à se reposer dans la nature. Ajoutez à cela une influence étrangère. Ossian venait d’être exhumé : le vent du nord nous soufflait des nuages et des fantômes. On sait que Napoléon, à son retour d’Égypte, plaçait le fils de Fingal au-dessus d’Homère, et préférait les débris des tours de Morven, frappées des rayons de la lune, aux ruines de la Grèce. Les ombres se répandirent ainsi dans notre ciel et sur le cœur humain, qui fit entendre des accens mélancoliques et vagues, comme la lyre du barde calédonien. Le jeune Gleïzès fut l’un des précurseurs obscurs de cette muse nouvelle qui trouva en France son interprète illustre dans M. de Châteaubriand. On voit que l’auteur des Martyrs n’inventa pas une littérature qui était alors dans l’état brumeux des esprits et dans les influences historiques : il ne fit que lui imprimer le caractère de son génie.

Cette tendance rêveuse introduite dans les lettres devait aller grandissant jusqu’au milieu de la restauration. Pendant la durée de l’ère impériale, M. Gleïsès, tout entier à son antipathie contre Napoléon vécut à l’écart, et ne sortit de son sommeil qu’en 1821. Il fit alors paraître une brochure destinée à servir de prospectus au grand ouvrage qu’il méditait sous le même titre. Thalysie ou le système physique et intellectuel de la Nature [1] n’était qu’une esquisse dans laquelle l’auteur avait jeté les principaux traits de son système. De 1821 jusqu’à la révolution de juillet, il y a une nouvelle lacune dans la vie littéraire de M. Gleïzès. Ces années ne furent néanmoins pas inoccupées. Retiré au château de la Nogarède, près de Mazères (Ariège), il vivait entre l’amour de la nature et un amour plus tendre encore. Les heures qu’il dérobait aux doux entretiens de sa femme étaient consacrées à l’étude. Un des ancêtres de M. Gleïzès, qui présente avec lui une remarquable conformité de caractère et de mœurs, avait habité les mêmes lieux. Officier sarde, il se trouva engagé à l’âge de vingt-deux ans dans une affaire d’honneur, où son adversaire, fils unique de la comtesse de Saint-Sébastien, qui fut la seconde femme de Victor-Amédée II, perdit la vie. L’aïeul maternel de M. Gleïzès se vit contraint, pour sauver ses jours, de chercher un refuge en France. Malgré la coutume immémoriale de notre pays, qui accorde protection aux étrangers, il fut vivement poursuivi par les ordres de la cour de Versailles ; alliée à celle de Savoie. Le malheureux ne parvint à éviter ces poursuites qu’en se jetant dans les montagnes de la Provence. Il vécut ainsi dans de continuelles terreurs jusqu’à l’avènement au trône de Charles-Emmanuel ; même alors des ressentimens personnels lui interdirent l’entrée de sa patrie. Cependant sa famille avait été moissonnée, dans un court espace de temps, par les persécution ou les chagrins. Frappé d’une incurable mélancolie, il s’abstint, avec un cousin-germain, le seul ami qui lui fût resté, de toute nourriture animale. Ce cousin, plein d’aversion pour un monde où chaque pas réveillait en lui l’idée du meurtre, se retira dans un séjour inhabité au milieu des Alpes, et ne tarda pas à se faire chartreux. L’exilé continua, de son ôté, à verser sur les blessures de son ame ce baume d’un régime innocent et pur qui finit par adoucir sa tristesse. On voit par là que le goût de la nourriture végétale était en quelque sorte chez M. Gleïzès une tradition de famille.

En 1830, au milieu de l’effervescence des idées nouvelles, M. Gleïzès publia [2] une brochure intitulée : Le Christianisme expliqué, ou l’Unité de croyance pour tous les chrétiens. En sa qualité de philosophe, l’auteur n’était d’aucune religion ; mais il professait pour celle de son pays un respect motivé. Il croyait, avec les saintes Ecritures, que le genre humain avait commencé dans un jardin, in horto paradisi, au milieu des fruits et des légumes, dont il faisait sa nourriture. Ce n’était pas, selon lui, pour avoir cueilli la pomme d’un arbre que le premier homme et la première femme étaient déchus de leur état d’innocence. Le Créateur se réjouissait, au contraire, de leur voir manger tous ces fruits. Si Adam et Ève avaient été exclus de ce jardin, c’est que, par les conseils perfides du serpent, ils avaient tordu le cou à l’un des beaux oiseaux qui venaient se reposer sur les branches de l’arbre du bien et du mal. Voilà le fruit vivant, le fruit défendu qui avait entraîné sur toute la terre des désordres infinis. Malgré son respect pour la tradition, M. Gleïzès en voulait à Moïse d’avoir détruit le veau d’or ; cela témoignait d’un respect médiocre envers les animaux. Le législateur des Hébreux lui semble mieux inspiré, quand, voulant mettre des bornes à la voracité et adoucir le caractère féroce du peuple juif, il défend de manger le jeune chevreau cuit dans le lait de se mère. L’établissement du christianisme amena sur toute la terre un mouvement marqué vers le régime végétal. Selon l’auteur, Jésus-Chrit ne mangea jamais de viande, pas même aux noces de Cana. M. Gleïzès regarde la substitution du pain et du vin aux sacrifices sanglans comme le dernier mot de la doctrine évangélique. Par la raison que les chrétiens n’immolent point de bêtes dans leurs temples, ils ne doivent pas les mettre à mort dans leurs maisons : la table des hommes doit être la même que celle de Dieu. Une des autorités qui s’élèvent contre cette interprétation, dans les premiers temps de l’église, est celle de saint Pierre, qui vit en rêve une grande variété d’oiseaux sur un filet, et à qui une voix ordonna de manger toute cette viande. « Vision infernale, rêve d’estomac creux ! s’écriait M Gleïzès dans sa naïve indignation. Parce qu’un homme a eu faim, le christianisme sera-t-il bouleversé et le monde perdu ? » Croyant avoir établi que le régime des herbes était non-seulement le régime primitif de l’église, mais encore l’objet de la mission du fils de Dieu sur la terre, il s’efforçait de ramener les chrétiens à l’esprit de leurs institutions. Voilà, pour son compte, la grande nouvelle qu’il venait annoncer à ses frères ; il s’imaginait avoir découvert le secret de réunir toutes les sectes dissidentes en les asseyant toutes à la même table frugale.

Le nouveau chef de secte ne négligeait aucun des moyens de propagande. Après avoir présenté son système sous le manteau austère de la religion, il jugea à propos de le revêtir des ornemens plus capricieux de la nouvelle et du roman. Séléna ou la Famille samanéenne parut en 1838 [3] M Gleïzès, romancier, avait bien moins en vue les caractères et l’action du poème que son idée fixe. L’héroïne est cette Séléna, fille de la Lune, blanche et pure comme elle. Elevée dans la solitude, elle s’élève au-dessus de toutes les autres femmes comme un jeune palmier parmi les herbes traînantes. Soutenue par la puissance de son père et par la sienne propre, elle devait changer la face de l’Orient, qui devait changer plus tard celle du monde L’ange de la beauté et l’ange de la mélancolie la couvraient de voile de graces. On devine le secret de cette supériorité : le sang qui abreuve aujourd’hui presque toute la terre, le sang ne s’était jamais approché des lèvres de la jeune vierge. Son père, sage vieillard, avait nourri ses filles du lait de la nature, et il les vit grandir parmi les fleurs. La volupté de la Perse, la fierté de l’Arabie, la richesse de l’Égypte, la grace de la Syrie, entraient dans leur ame avec les fruits et les parfums de ces contrées. Ce vieillard plaçait dans les solitudes du Liban le berceau d’une société nouvelle, fille de ses rêves ; il avait une doctrine particulière, fondée sur les rapports visibles de l’homme avec la nature, et comparait cette nature, dans laquelle le mal s’était introduit, à une colombe qui aurait couvé avec ses propres oeufs ceux qu’un serpent aurait glissés dans son nid. Il était sûr de revivre, parce que le bien est immortel, et il espérait se mêler, en l’augmentant, à la source pure qui devait un jour remplir l’univers. Ce roman a le défaut de tous les ouvrages de fantaisie où l’auteur se met sans cesse à la place de son personnage.

Les divers écrits que nous avons nommes n’étaient que le prélude du grand ouvrage auquel l’excentrique penseur travaillait depuis seize années : Thalysie ou la Nouvelle Existence [4]. Les anciens nommaient thalysies les offrandes de fruits et de blé qu’on faisait aux dieux pendant les fêtes aïréennes célébrées par les laboureurs en l’honneur de Bacchus et de Cérès. L’auteur prétendait en effet ramener sur la terre le culte de la bonne déesse qui tient des épis dans sa main. Ses pleines mamelles étaient un signe de l’abondance et de la fécondité que le régime végétal devait établir parmi les hommes. M. Gleïzès comptait sur le retour de l’âge d’or ; redeunt Saturnia regna. Pour détourner ses semblables de la nourriture funeste à laquelle ils se sont livrés par un écart du goût et de la conscience, il leur montre le meurtre des animaux comme la cause unique de cette sombre cohorte de maux qui assiégent la race humaine. Si l’homme vit peu, s’il souffre beaucoup, s’il meurt sans espérance, c’est la faute de ce couteau tiède qu’il plonge sans cesse dans le sein des autres créatures. Tandis que les philosophes et les socialistes modernes s’ingéniaient à bâtir sur le sable l’édifice du perfectionnement de l’espèce humaine, l’auteur de Thalysie ou la Nouvelle Existence ramenait le problème à des termes beaucoup plus simples : — Ne mangez pas de viande, venait-il dire, et tous les maux dont vous vous plaignez, auxquels vous cherchez depuis si long-temps un remède, tous ces maux, aussi anciens que le monde, disparaîtront devant du matin fuient devant un régime nouveau, le régime des herbes, comme les brouillards du matin fuient devant la face du soleil.

L’idée de M Gleïzès compte quelques ancêtres dans les temps anciens ; il serait peut-être curieux de suivre la généalogie de ce système qui nous vient en droite ligne de l’Inde. Dans tous les siècles et chez tous les peuples, il y a eu des sectes et des hommes qui se sont interdit la nourriture animale. La plupart des ordres religieux en France ne mangeaient pas de viande. Les nouveaux dominicains, à la tête desquels figure le père Lacordaire, ne vivent que de fruits et de légumes dans l’intérieur de leur couvent. L’église défend à ses ecclésiastiques même séculiers, la chasse et le meurtre des animaux, en vertu ce principe qui s’étend a toute la nature : Ecclesia abhorret a sanguine. Quelques philosophes ont suivi le régime végétal par goût et par humeur. Abélard, retiré dans un désert, y vivait avec Dieu et les herbes. Le cardinal de Bernis, homme de cour et de plaisirs, avait horreur des viandes ; Milton dînait avec des légumes et soupait avec quelques olives ; quoique Jean-Jacques n’ait pas mis ses idées en pratique, on connaît son aversion pour la chair, si admirablement exprimée dans l’Emile. « Plus tard, raconte M. Gleïzès, Dussault le surprit mangeant avec plaisir une côtelette de mouton. Rousseau s’en aperçut, il eut honte et rougit jusqu’au blanc des yeux. » Bernardin de Saint-Pierre usa rigoureusement, assure-t-on, du régime des végétaux pendant dix années de sa vie, et c’est dans cette période d’innocence qu’il fit Paul et Virginie. Voici ce que Byron écrivait à sa mère « Je dois vous apprendre que depuis long-temps je me suis mis à un régime entièrement végétal ne mangeant ni viande, ni poisson ; ainsi je compte sur une grande provision de pommes de terre, d’herbes potagères et de biscuit. Je ne bois pas de vin. » Dix ans après, l’auteur du Corsaire ajouta du vin à ses repas. Lady Stanhope ne vivait que de racines. Volney rapporta de son voyage aux États-Unis l’aversion des viandes et la pratique du régime des fruits. M. Gleïzès n’avait guère rencontré parmi les vivans que Charles Nodier qui rêvât le monde où l’on ne verserait point le sang. MM. de Châteaubriand, de Lamartine, de Lamennais, refusèrent de s’associer à son système. Le charitable sectaire en souffrait pour eux, car il prétendait que sa manière de vivre aurait communiqué à ces nobles intelligences un degré d’élévation de plus. Aussi ne pouvait-il se défendre à leur égard d’une certaine amertume. « Les coursiers du génie, disait M. Gleïzès à cette occasion, n’ont point d’ardeur, s’il ne les nourrit avec l’herbe qu’il a fauchée lui-même. »

Le goût naturel que nous croyons avoir pour la viande était, aux yeux de M. Gleïzès, un goût perverti. Les anthropophages ne trouvent-ils pas aussi à la chair humaine une saveur très agréable ? A l’appui de cette assertion, l’auteur invoque l’exemple de cette jeune fille de Pondichéry, condamnée à être enterrée vive pour avoir mangé de petits enfans, et qui disait aux spectateurs effrayés, en marchant au supplice : « Oh ! si vous saviez combien la chair humaine est délicieuse, vous n’en voudriez plus jamais manger d’autre ! » Ce qu’il y a de plus alarmant, c’est que les hommes forcés par la nécessité à se nourrir de leurs semblables finissent par perdre toute rougeur au souvenir de cette horrible action. Quelqu’un ayant demandé à l’un des passagers de la Méduse des nouvelles de son frère, qui était sur le fatal radeau, celui-ci, après s’être informé de son nom, répondit : « Je l’ai mangé. – Quoi ! vous avez mangé mon frère ! s’écrie le malheureux. – Non, reprit froidement le premier avec une étrange naïveté, j’étais trop faible ; je n’ai fait que sucer sa chair. »

Nous pourrions définir l’étrange auteur de Thalysie – l’ame d’un brahme dans le corps d’un Français. Si l’idée du régime végétal ne lui appartenait pas, si cette idée nous vient des profondeurs de l’Orient, l’honnête écrivain l’avait transformée en un système social et religieux. S’il s’abstenait de viande, ce n’était pas par pénitence, comme les moines chrétiens ; ce n’était pas non plus qu’il crût, comme les Hindous, à la migration des ames dans le corps des bêtes, et qu’il craignît de commettre un homicide en tuant un animal : non, c’était surtout parce que le vrai et le juste s’insinuent dans notre organisation infinie avec le suc des végétaux. Voilà dans quel sens M. Gleïzès se croyait inventeur. C’était effectivement la première fois qu’on voyait l’hygiène transformée en révélation. M. Gleïzès avait, en un mot, la prétention d’élever l’alimentation à l’état d’influence morale. Selon lui la viande est athée ; les fruits contiennent seuls la vraie religion ; les fruits sont l’enveloppe sous laquelle les bons génies de la terre se rendent visibles. Sans reculer devant l’hyperbole, M. Gleïzès supposait aux végétaux eux-mêmes des passions et des sentimens : il engageait, par exemple, ses disciples à se tenir en garde contre la colère du persil, de l’ail et de l’oignon. C’est aux plantes vertueuses et aux fruits qu’il faisait honneur de l’amour du pays. Notre vie est enveloppée comme notre intelligence dans celle du globe ; il existe en nous des liens avec la terre et avec ses productions ; de là cette langueur qui suit l’éloignement des climats où nous avons ouvert les yeux et la privation de ces dons premiers de la nature. Quand un nègre se jeta sur le palmier du Jardin des Plantes pour le serrer contre son cœur, c’était sa patrie qu’il embrassait. L’Hindou de la caste des Banians pare l’arbre le plus précieux de son verger des ornemens de sa femme. N’est-ce pas aussi un arbre à fruit que la jeune mère avec sa fraîcheur, ses graces et sa fécondité ? L’ordre de nos pensées, selon M. Gleïzès, est en rapport avec les fleurs que nous respirons, les arbres sous lesquels nous aimons à nous abriter, les herbes de la terre, que nous avons l’habitude de préparer pour notre table. La châtaigne, ce pain des forêts, l’angélique, cette nourriture des anges et des femmes, les petits pois, au retour desquels se lie volontiers l’accomplissement d’un vœu et d’un projet, tout cela exerce sur le cœur des influences délicates. Quel charme de manger en tête-à-tête avec sa maîtresse de la salade et des fraises au bord d’un ruisseau ! Les fruits ne sont-ils pas la nourriture qui se rapproche le plus du ciel ? A en croire M. Gleïzès, ce sont les fruits qui ont policé l’homme et qui lui ont tout appris. Il attribuait également aux parfums répandus à la terre les facultés de l’esprit, surtout les facultés délicates et poétiques. Sans la violette, cette fleur toute gauloise, nous n’eussions jamais eu La Fontaine. Ce sont les fleurs des champs qui font épanouir chez l’homme le sentiment et la vertu. Les crimes qui se commettent à Paris ne se montrent si nombreux et si atroces qu’à cause des exhalaisons infectes qu’on respire dans cette grande ville. Nous devons uniquement les traits d’humanité qui figurent encore ça et là aux fruits, aux fleurs et aux légumes qui s’étalent dans nos marchés. Si l’on ne vendait plus de bouquets au coin des rues, Paris ferait horreur à Sodome, et serait bientôt brûlé comme la cité maudite. On voit que le remède se lie aisément à la cause du mal : multipliez les marchés aux fleurs, et vous augmenterez le nombre des ocncurrens au prix Montyon.

M. Gleïzès avait étudié en médecine : à une ame tournée vers les brouillards du sentiment il unissait un fonds de connaissances très solides. Le tort du philosophe était de voir les faits avec les yeux de son système. On peut dégager de ses livres trois ou quatre questions sérieuses sur lesquelles l’écrivain a jeté les lumières d’un esprit fin et original, lumières fausses, il est vrai, mais attrayantes. La mort violente est-elle d’institution divine ? On pressent la réponse de M. Gleïzès : non, les habitans du globe n’étaient pas faits à l’origine pour s’entre-tuer ; c’est l’homme qui est l’œuvre de la mort. Les carnassiers actuels vivaient de fruits et de racines avant le grand cataclysme qui a bouleversé la terre ; Dieu ne les avait pas créés destructeurs ; s’ils le sont devenus, le mal a sa source dans les principes d’irritation laissés à la surface du globe par cette dernière crise. M. Gleïzès inclinait sans le vouloir au manichéisme, car il admettait deux principes, l’un bon, l’autre mauvais : le mauvais génie de la terre se serait introduit après coup dans l’œuvre des six jours et en aurait altéré la primitive ordonnance. Ce sommeil de Dieu, durant lequel son ennemi s’est glissé dans le champ de la création pour y semer de l’ivraie, est la vraie cause du meurtre, qui s’est étendu sur toute la terre comme un voile funèbre. Les instincts sanguinaires n’étant pas dans le plan primitif de la création, les tigres et les lions ne sont devenus féroces que par l’effet des circonstances. Si l’aigle est aujourd’hui carnivore, s’il poursuit et déchire sa proie, c’est la faute des rochers, des torrens, des précipices au milieu desquels il vit ; les bruits terribles qui frappent continuellement ses oreilles, les objets sauvages dont ses yeux sont blessés ont perverti son cœur : il n’était pas méchant en sortant des mains de la nature. Le mauvais exemple de l’homme a bien été aussi pour quelque chose dans cette démoralisation des animaux. Si l’ours se permet maintenant de dérober çà et là de timides brebis, c’est qu’il a respiré la fumée de nos repas. Le caractère des animaux de proie étant un écart de leur nature, M. Gleïzès comptait bien les ramener à des mœurs plus douces et plus honnêtes. Si ancien que fût pour eux l’usage de la chair, il ne désespérait pas de leur faire perdre cette mauvaise habitude. Prétendant en outre que la corruption des eaux, l’humidité des marais, la sauvagerie des lieux, entretiennent à la surface du globe des germes nuisibles, il croyait qu’en ornant et en désinfectant la terre, on y détruirait la férocité. Le candide solitaire faisait ainsi pour l’avenir un monde à son image où l’aigle prendrait les traits de la colombe, ou le serpent à sonnettes vivrait de fruits et de lait, où l’abeille n’aurait plus de dard, et où les épines même rentreraient dans l’écorce des arbres. Il allait dans ses projets de réforme jusqu’à redonner une conscience au loup.

Si les animaux se privaient à l’origine de toute chair ayant eu vie, on pense bien que l’homme s’abstenait aussi de cette nourriture criminelle. Au commencement, l’homme se nourrissait du lait de la terre, c’est-à-dire du suc des fruits et des herbes. Il transgressa cette loi, et ce fut la cause de sa chute. Le meurtre envahit la terre. L’habitude d’un aliment, même contraire aux lois de la nature, devient bientôt une fatalité qui enchaîne notre appétit. Dans les naufrages où les passagers ont été réduits à manger de la chair humaine, on voit qu’après avoir surmonté l’horreur d’une telle nourriture, ils ont souvent continué d’en vivre, quoique le hasard leur eût présenté dans la suite du poisson en abondance. Aussi M. Gleïzès n’hésitait-il pas à placer l’origine de l’homicide et de l’anthropophagie dans le meurtre des animaux.

Tel est en quelques mots le système de M. Gleïzès. Est-il besoin de réfuter ces paradoxes ? La destruction est si bien dans le plan du Créateur, que les plus anciens animaux sont ceux qui nous présentent une armure plus redoutable et des moyens d’attaque plus violens. L’éternel auteur des êtres lâcha sur les mers ces grands dépopulateurs, dès que leur présence fut nécessaire, pour contenir chaque espèce dans les limites d’une production convenable. A quoi bon ces triples rangées de dents crochues et menaçantes qu’on remarque à la mâchoire du crocodile anté-diluvien, si c’est pour brouter l’herbe comme un mouton ? La nature nous montre un Dieu bon et non un Dieu bénin Il fait et il défait, mais cette destruction partielle n’intéresse jamais l’ensemble de son œuvre, qui se conserve et s’accroît au contraire de la vie des créatures supprimées. La grande loi du monde est le sacrifice. Que les cœurs sensibles en gémissent, à la bonne heure ; mais cette loi, nous ne croyons pas qu’il soit au pouvoir d’aucun homme de la changer. Si la raison ne me disait que le sentiment de la douleur, c’est-à-dire de la privation, ne peut exister dans l’être infini, il y a des jours où je serais au contraire tenté de croire à un Dieu souffrant. Tout dans la création ne respire-t-il pas l’inquiétude immense et la mélancolie sans fin ? Le triste spiritus Dei ferebatur super aquas n’est encore qu’une faible image de cet esprit qui flotte à la surface de notre globe, recueillant le dernier souffle de tous les êtres nés pour mourir. Ce mystère de deuil cache sans doute un autre mystère d’espérance et de transformation ; mais, si l’horizon s’étend, le voile qui le couvre est bien sombre. Acceptons la Providence sous la figure où elle se présente à nous. Tous les systèmes inventés pour rapporter à un mauvais génie l’origine du mal et pour absoudre Dieu du sang versé sur la terre ne sont que d’ingénieux rêves qui se dissipent à la lumière de la science. Si, comme le veut M. Gleïzès, un état d’innocence a précédé le meurtre des animaux, si la chasse n’a as été le premier état de l’homme sur le globe, ce n’était ni scrupule, ni vertu, ni respect de la vie de la part de nos ancêtres, c’était impuissance. Ce que M Gleïzès appelle l’état d’innocence ne s’est conservé dans quelques peuplades sauvages que parce qu’elles manquent des armes et des moyens nécessaires pour attirer les animaux en leur possession. Une peuplade de l’extrémité de l’Afrique, les Boschismans, vit de racine quelques tribus des Andamènes, sauvages de la Nouvelle-Hollande, se nourrissent des fruits tombés des arbres et des coquillages ramassés sur le bord de la mer : la pêche et la chasse proprement dite leur sont inconnues. A l’avènement de l’homme sur la terre, il s’est passé quelque chose de semblable. Sa première nourriture a dû être végétale comme celle des singes : plus tard, par le penchant que nous avons tous à entourer notre berceau d’illusions flatteuses, l’homme a voulu voir un caractère d’innocence dans cette privation forcée de la chair des animaux qui a marqué les premiers temps de notre enfance sur le globe. Nous retrouvons les traces de cette abstinence involontaire dans les sociétés les plus anciennes ; il y a même aujourd’hui des provinces de France où le paysan est réduit toute l’année au régime des herbes.

La base sur laquelle l’auteur de Thalysie appuie la philosophie de son système est une base ruineuse passons maintenant au point de vue physiologique. L’alimentation exerce-t-elle une influence sur le caractère ? Assurément oui. Un acte qu’on renouvelle au moins deux fois le jour ne saurait être sans importance morale. M. Gleïzès ne manque pas de signaler l’état de colère comme l’état permanent des animaux destructeurs. Ces derniers souffrent eux-mêmes les maux qu’ils font souffrir aux autres. Le repos de la conscience n’existe que pour les herbivores : les carnassiers, le lion, le tigre, la panthère, le jaguar, sont sans cesse inquiets, fiévreux ; la peau de leur face se plisse douloureusement leur sommeil même est agité ; on croirait qu’ils éprouvent le tourment du remords. La voix de quelques animaux féroces imite les cris de leurs victimes. Quelle différence entre cet état d’irritation et la paix de l’agneau ! Son ame, s’il en a une, est pure et tranquille, comme le courant d’eau claire auquel il va se désaltérant. Les mœurs des carnassiers sont dures, leur amour même s’empreint d’un caractère sauvage ; le lion amoureux enfonce sa griffe au front de la lionne : cette prise de possession contraste avec les alliances, si douces et souvent si fidèles des herbivores. Nous croyons qu’il existe ici une raison indépendante de la nourriture et déterminée par les fins dernières : la nature n’a pas seulement donné aux animaux carnassiers les armes matérielles pour attaquer et détruire leur proie ; elle leur a donné, en outre, ces instincts, furieux, ces passions terribles, ces traits crispés, qui frappent leur victime de terreur et lui font sentir d’avance le froid de la mort. .M. Gléïzès ne tient aucun compte de cette cause préexistante ; continuant son parallèle, il trouve que les bouchers, les charcutiers, ont absolument tous les caractères qui distinguent les animaux de proie. Leur teint, selon lui a la couleur du sang répandu ; leurs voix reproduit les sons rauques et glutturaux des bêtes féroces. Leurs femmes, leurs filles même, ont une fraîcheur saignante qui éloigne les cœurs délicats. On pense bien que les chasseurs ne trouvent pas non plus grace à ses yeux : ils ramènent l’ancienne barbarie. La chasse réclame en outre l’usage de la ruse et de la fourberie ; or, selon M. Gleïzès, l’homme qui trompe l’alouette des champ pour l’attirer dans ses lacs trahir, au premier jour, son ami et sa maîtresse. Si l’auteur exagère la méchanceté de ceux qui mettent à mort les animaux, il voit également les mangeurs de chair à travers les verres grossissans de son indignation. Le régime sanglant héhête les organes, émousse la pointe délicate de nos sentimens, enlève à l’esprit cette seconde vue qui est chez l’homme comme un sixième sens. Celui qui se nourrit de chair ressemble aux animaux, et plus particulièrement à l’animal dont il fait sa nourriture habituelle. Les peuples ichthyophages ont la peau truitée, ou quelquefois d’un blanc mat, comme celle du ventre des poissons : on les prendrait volontiers pour des chiens de mer. Vous qui mangez de la viande, vous portez en vous un Néron, un Tibère, pis que cela, un tigre dissimulé par les circonstances ; sans le respect humain qui vous tient la bouche muselée, vous dévoreriez un beau jour votre mère ou votre enfant ! Arrêtons-nous, le sourire dispense ici de la discussion.

Si, comme nous venons de le voir, le régime sanglant pervertit tous nos instincts, le régime contraire exerce, selon M. Gleïzès, outre cette influence morale, une influence physique. Quels biens promet l’auteur de Thalysie à ceux qui voudront renoncer aux viandes pour suivre son exemple ? Le régime des herbes est l’antidote de tous les maux. Avec lui, l’homme vivrait longuement : peu s’en faudrait qu’il n’atteignît la vieillesse fabuleuse des patriarches ; il vivrait du moins plus que le chameau et l’éléphant. Le chameau vit un siècle ; l’éléphant, ce monument de la nature prit plaisir à élever dans le temps de sa force et de sa jeunesse, voit passer deux cents ans au-dessus de sa tête ; l’homme reculerait son existence à trois cents ans. Un autre motif très puissant, surtout auprès des femmes, c’est que le régime des herbes entretient et renouvelle la beauté. Aussi est-ce au sexe sensible que le tendre solitaire adresse ses argumens les plus insidieux. L’usage de la chair efface, chez les femmes surtout, le caractère primitivement céleste de la figure. Parmi les hommes, les uns ressemblent à des loups, les autres à des autours : quelques-unes de ces configurations sont déterminées par le régime alimentaire. La nourriture de la chair imprime sur la face de l’homme le sceau de l’animalité. Les sucs de la viande carbonisent le sang et flétrissent les fleurs naturelles du visage. Avec le régime contraire, tout change, tout s’embellit : un sang plus rose circule sous la peau ; les joues, fermes et arrondies, présentent la blancheur du riz avec le coloris de la pêche ; la bouche prend des formes pareilles aux coupes les plus élégantes des fruits ; toute la figure s’épanouit comme la plante dans ses jours d’allégresse. Le régime innocent donne aux femmes, outre la beauté, la douceur, et les graces ; en pétrissant leur chair avec la chair pulpeuse des végétaux et des fruits, il la pénètre d’une odeur suave. Si la chair nous abêtit, la nourriture végétale donne des sens plus parfaits, une finesse extraordinaire de perceptions ; elle adoucit la voix et dégage les idées. Enfin (où ne va pas cet esprit lancé sur la pente de l’hypothèse ?) M. Gleïzès soutient que les plantes seules communiquent l’immortalité. Celui qui mange les animaux enferme la mort dans son sein, la mort éternelle. Il n’y a pour lui ni avenir ni renaissance dans un monde meilleur. L’homme qui tue ne remplit point sa destination ; il enfreint les lois de la nature : la terre, pour l’en punir, doit le retenir à jamais dans son étroite enceinte. Les végétaux, au contraire, remplissent l’être intelligent du pur esprit qui les anime, et qu’ils semblent avoir puisé dans les cieux ; ils réunissent ce qu’il y a de divin en nous a ce qu’il y a de divin dans l’univers. M. Gleïzès avait sur l’immortalité de l’ame des idées à lui : en croyant que cette immortalité se rattaché aux fruits des arbres et qu’elle s’efface dans celui qui vit de proie, il voulait dire qu’après la mort les ames restent quelque temps dans notre planète pour s’y purifier. Celles qui ont fait un pacte avec le sang retournent, dans les lieux bas de la terre ; celles qui ont au contraire, développé le germe de vie qui est dans chacun de nous flottent quelque temps encore sur les fleurs, les arbres, les hautes montagnes, en attendant qu’elles s’élèvent vers une autre sphère.

Après s’être efforcé de nous convaincre des avantages du système thalysien, l’auteur examine la valeur des obstacles qui s’opposent à la pratique de ses idées. Peut-on changer l’alimentation d’un être, et ces changemens amènent-ils des modifications équivalentes dans ses facultés morales ? Cette question ne sera complètement résolue que par les faits. Spallanzani supprime un jour la viande à un aigle qu’il nourrissait avec des animaux vivans, et ne lui donne que du pain ; l’oiseau de proie refuse cet aliment, et passe quatre jours sans manger. Cependant Spallanzani force son aigle à avaler ce pain, l’animal le rejette. Le célèbre naturaliste prend alors le parti de mêler de la viande avec le pain ; l’aigle accepte et digère le nouvel aliment ; la quantité en et augmentée graduellement ; on le lui donne enfin sans addition de chair, et l’aigle s’en contente Le même observateur vint à bout, par le jeûne, de vaincre la répugnance d’un pigeon pour la viande ; l’oiseau s’accoutuma si bien à cette nourriture, qu’il refusait les végétaux et même les graines. On voit donc que les animaux peuvent passer d’un régime à un autre, sans que ce changement entraîne la mort. Là s’arrêtent malheureusement ces détails instructifs ; Spallanzani ne nous dit pas si les mœurs de l’aigle devenu frugivore s’étaient doucies, et si celles du pigeon carnassier avaient perdu leur innocence. De semblables expériences ont été faites sur divers animaux : des chevaux, des boeufs, des moutons ; oubliant leur aliment naturel, en étaient venus à se nourrir exclusivement de chair ; il paraît que cette nourriture avait communiqué aux chevaux surtout une excitation qui n’est pas dans leur nature. Daubenton croyait qu’en changeant le régime alimentaire des animaux de proie les plus redoutés, on les rendrait, après quelques générations, aussi traitables que nos animaux domestiques. Un lion vivait dans la cour d’un pensionnat, réduit à l’état de frugivore, il avait perdu son caractère féroce ; les enfans jouaient et partageaient avec lui leur déjeuner frugal : il les prenait dans ses bras, non pour les étouffer, mais pour leur prodiguer ses caresses. On devine le parti que M. Gleïzès tirait de ces expériences : en dépouillant les animaux féroces de leur caractère par le moyen d’une nourriture végétale, il espérait les faire entrer un jour dans l’institut thalysien avec les moutons et les biches rassurés. Outre que ces observations n’ont pas été suivies, il est évident que si le régime végétal a la vertu d’adoucir les animaux de proie c’est en les amoindrissant, c’est-à-dire en leur enlevant cette rude et fauve crinière, ces yeux ardens, ces traits animés, qui sont chez eux des ornemens de la nature ; un tel système en ferait, si l’on ose hasarder cette expression, des monstres de douceur.

Les meilleures raisons que l’auteur de Thalysie apporte en faveur de son idée sont des raisons de sentiment. Les animaux, dans l’état de nature, n e craignent pas l’homme, il faut qu’il leur donne lui-même le signal de la guerre pour leur faire prendre la fuite. Comme plus tard la confiance de ces mêmes animaux à l’état de domesticité est horriblement trahie ! Il faut avoir habité une des barrières de Paris, il faut avoir vu ces immenses troupeaux qui vont, un jour par semaine, des pâturages à la mort. Les pauvres bêtes, exténuées, ont perdu le goût de l’herbe verte, comme le condamné à la peine capitale, qui refuse le plus souvent toute nourriture. La longue trace de leur mort est empreinte Sur une route qui ne finit pas. Les voilà, ces nobles animaux qui nous ont aidés à porter le fardeau du jour, les voilà destinés à la boucherie ! Leur voix plaintive, voix particulière à ces tristes et derniers momens, semble demander grace. On les pousse, effarés et glacés d’effroi, dans ces affreux repaires d’où sort une odeur de sang. Bientôt le couteau brille, et la victime tombe dans l’éternelle nuit. Du moins l’homme qu’on livre aux mains de l’exécuteur doit revivre après son supplice ; innocent ou coupable, il passe de la justice des hommes à la miséricorde de Dieu, tandis que l’animal frappé ne revit pas.

On voudrait corriger ce que de tels tableaux, tracés complaisamment par M. Gleïzès, ont de trop sombre et de trop affreux. Ce correctif, si nécessaire en face de pareilles scènes, c’est à la science qu’il faut le demander. Or, voici ce que la science nous enseigne. L’homme a été créé omnivore : sa vie est une absorption continuelle, il prend et il rend ; il prend à l’air ses gaz, à la terre ses fruits, aux animaux leur lait, il prend à tout, mais sur tous ces élémens dont il s’empare il réfléchit sa pensée. M. Gleïzès ne s’est pas dit que, pour ne point dévorer à chaque instant les animaux microscopiques dont l’air est chargé, il eût dû s’interdire la respiration. Vivre, c’est détruire ; ainsi l’a voulu l’éternel auteur des êtres. La nourriture absorbée prend en nous une vie nouvelle. Tous les végétaux tendent à s’animalier : cette tendance est une suite de la marche de la nature vers le perfectionnement. Les herbes viennent, pour ainsi dire, au-devant de la langue des animaux, les fruits tombent en quelque sorte dans les mains de l’homme ; on dirait que toute cette nature végétale sent le besoin de s’élever à un état de vie plus avancée. Tant que les plantes restent effectivement dans le milieu que leur a préparé la nature, elles ne possèdent la vie qu’en germe ; c’est en passant de ce milieu dans un autre que les végétaux arrivent à une existence zoologique. Elles achètent, si l’on ose ainsi dire, la vie par le sacrifice. Il en est de même des animaux inférieurs, lesquels s’élèvent en passant dans le corps des animaux supérieurs. L’acte de la nourriture est, sous ce nouveau point de vue, une vaste et perpétuelle métempsycose. Les êtres revivent les uns dans les autres par la destruction, en s’élevant toujours vers le sommet de la série animale. Bien loin de se convertir en bête, l’homme change au contraire la chair des animaux en sa propre substance, il les fait ce qu’il est lui-même. Si l’homme porte toute la nature dans son sein, ce n’est donc pas qu’il en soit le tombeau, comme le croyait M. Gleïzès ; il en est au contraire le moule vivant ; la matière végétale et animale ne vient s’engloutir dans ce moule que pour en renaître intelligente. Si l’homme s’empare, en un mot, de la création tout entière, c’est afin de se communiquer à elle et de lui donner une ame.

La seule conclusion pratique sui sorte de l’ouvrage de M. Gleïzès, c’est qu’il faut adoucir pour les animaux alimentaires la nature du supplice et réduire le nombre des victimes. Ce couteau qui parcourt incessamment la terre ne doit-il pas rencontrer de limites ? Nous devons suivre, dans le choix des animaux qu’il est nécessaire de mettre à mort, les indications de notre conscience. Il a existé autrefois plusieurs peuples qui se nourrissaient de la chair des lions, des panthères et des ours ; les sauvages du Nouveau-Monde mangent des singes. Chez les nations civilisées, la répugnance de l’homme pour la chair des animaux augmente à mesure qu’ils se rapprochent de son espèce. Quelques chasseurs, ayant tué un orang-outang, furent si touchés des derniers instans de cet homme des bois, qu’ils se reprochèrent sa mort comme un véritable assassinat. On éprouve même quelque remords à tuer les animaux domestiques, avec lesquels on a long-temps vécu, qui sont devenus nos familiers, nos amis : il semble que nous ayons mis quelque chose de nous-mêmes dans ces créatures capables de sentiment. Souvent on s’intéresse aux animaux sauvages victimes de la chasse, et, si la pêche n’excite pas chez nous la même compassion, c’est que les poissons, vivant dans une atmosphère différente de la nôtre, sont pour nous comme des étrangers, des êtres d’un autre monde. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte les influences des climats. Le goût de la viande diminue chez l’homme à mesure qu’on avance vers les contrées plus chaudes et plus fertiles, où la vieille Cybèle a pourvu de ses mains libérales à la nourriture de ses enfans. Si le soleil verse, même sous notre ciel, pendant l’été, la soif des fruits et des légumes, c’est que la chaleur, combinée avec un sang trop animalisé par le suc des viandes, peut engendrer des maladies pernicieuses. Cette répugnance des méridionaux pour la viande, répugnance qui s’étend dans nos contrées pendant les grandes chaleurs, est, sans aucun doute, un avertissement de la nature. L’homme n’échappe pas aux lois de son climat.

La race celtique doit une partie de sa supériorité à l’excellence de son alimentation ; la science constate en effet que la base de la nourriture de l’homme, c’est le pain e le vin. Ces deux substances eucharistiques ont entretenu la force et la vigueur des enfans de la Gaule, comme elles ont établi dans l’antiquité la puissance des Romains sur toute la terre. Nos voisins les Anglais sont sous ce rapport dans des conditions d’infériorité. L’usage immodéré de la viande, la pomme de terre et le thé sont pour eux, avec les boissons alcooliques, des causes d’affaiblissement. Un fait dont s’alarment, en ce moment les physiologistes et les médecins, c’est le développement que prend chez nous, par suite de la division des propriétés, la culture de la pomme de terre, ce tubercule malade qui menace de diminuer dans notre pays la culture du grain. Il y a lieu de s’effrayer aussi du zèle imitateur de certains économistes qui veulent couvrir la France de prairies pour lui donner la figure, et selon eux, l’abondance de l’Angleterre. Ils entendent effectivement convertir plus tard ces prés en bestiaux, c’est-à-dire transformer en une chair sanglante nos herbes et nos fleurs. Nous croyons qu’on ne change pas impunément le régime d’une race : la nation française a besoin de viande sans doute, mais la nature lui a surtout donné les épis et les grappes, comme les produits caractéristiques de son territoire. Elle doit conserver ces traits primitifs dans sa culture et dans son alimentation. Elle ne gagnerait rien à délaisser ses mœurs sobres et sa nourriture fortifiante pour l’humeur apathique et le régime sanglant des Anglais. Des expériences nouvelles démontrent, il est vrai, que la même substance prise constamment finit par perdre ses qualités nutritives : l’estomac aime la variété ; mais, bien qu’il soit omnivore l’homme, ayant l’univers entier pour magasin d’approvisionnement, peut faire pencher la balance de son alimentation plutôt d’un côté que de l’autre, et la médecine ; d’accord en cela avec l’humanité, l’engage à incliner vers le régime végétal. Selon Broussonet de Montpellier, l’homme serait carnivore comme douze et frugivore comme vingt. Il est à désirer que la science établisse nettement cette proportion.

La doctrine de M. Gleïzès a besoin pour être goûté de circonstances exceptionnelles. Les grands dangers développent une sensibilité qui leur est propre. Colomb, près de périr de faim au milieu de l’océan, donne la vie à un oiseau qui est venu s’abattre sur son navire. Les grandes douleurs ramènent aussi au régime végétal : la maréchale de Rochefort ne mangea plus de viande après la mort de son mari, qui la laissa inconsolable. Une jeune mère, atteinte d’une légère aliénation mentale et reçue à la Salpétrière, croit voir les débris du cadavre de son enfant dans les membres des animaux que l’on sert sur la table. Il existe un peuple tout entier qui a en horreur l’effusion du sang ; c’est, le peuple hindou. Durant la famille que les Anglais excitèrent dans l’Inde, vers le milieu du dernier siècle, il périt deux millions de Banians ; tous ces malheureux tombèrent aux pieds de leurs animaux domestiques, et, sous leurs doux regards sans avoir même la pensée de racheter leur vie par un meurtre. Chez tous les peuples de l’Europe où de semblables extrémités se sont reproduites, les hommes ont non-seulement mis à mort tous les animaux familiers, mais ils se sont encore mangés entre eux. On aime à retrouver la sensibilité du Banijan dans ce sexe délicat que la nature semble n’avoir fait si tendre et si débile que pour compatir à toutes les faiblesses et à toutes les victimes. Il fut un moment, dans le dernier siècle, où l’on imagina d’élever les filles de château dans les soins du ménage. L’une d’elles reçut de sa mère, pour première tâche, un pigeon à étouffer : elle obéit, mais à peine eut-elle mis ses doigts sur l’oiseau palpitant, à peine eut-elle senti les battemens du cœur, qu’elle tomba évanouie ; le pigeon s’envola. Le blanc messager alla sans doute porter au ciel le sentiment de sa reconnaissance. M. Gleïzès appelait sur toute la terre une semblable révolution du cœur humain par l’amour. Inflexible sur les principes, il était tolérant envers les personnes, car il vécut en adoration perpétuelle devant sa femme, quoiqu’il se fût banni de la table où elle s’asseyait. Au reste, à quoi bon la contrainte ? Le système thalysien doit s’établir nécessairement et voici par quelle circonstance. Le choléra-morbus, au dire de M. Gleïzès, reviendra ; il promènera de nouveau sur le monde son poison voyageur ; tout ce qui sera plus animalisé que ne le comporte l’organisation, c’est-à-dire tout ce qui mange de la chair, périra inévitablement. Quand le fléau aura traîné le pan de son linceul à la surface du monde consterné, il s’arrêtera et finira par mourir lui-même aux extrémités de l’Asie ; les Hindous resteront seuls alors pour repeupler la terre.

La doctrine de M. Gleïzès ne laissa pas, malgré son excentricité, de faire des prosélytes. Unùe secte protestante, qui s’est formé en 1824 à Manchester, dans le comté de Lancastre, proscrit le meurtre des- animaux. La lecture des premiers écrits de M. Gleïzès n’avait pas été étrangère à cette résolution. Un doyen de la faculté des lettres, dans une ville du midi, a aussi embrassé la nouvelle doctrine. M. Gleïzès, dans son dernier ouvrage, exprime le vœu que le nom de ce digne homme soit le premier inscrit sur les registres de l’institut thalysien. L’auteur de Thalysie comptait, pour grossir son école dans l’avenir, sur les petits, les simples, les délaissés, les femmes et les enfans à la mamelle. En attendant ces modestes conquêtes, le système thalysien a fait des recrues inespérées. Pourquoi M. Gleïzès n’est-il plus de ce monde ? C’est de l’Angleterre, de cette Angleterre par lui si maltraitée, que lui arrive un secours inattendu : on n’est jamais si bien servi que par ses ennemis. M. John Smith, qui dit aussi ne se nourrir que de fruits et de céréales, prêche dans un ouvrage récent [5] les mêmes doctrines que l’auteur de Thalysie.

M. Gleïzès ne tint pas envers lui-même les promesses de longévité qu’il avait faites aux apôtres du régime végétal : il mourut à soixante-dix ans. C’était trop tôt pour l’honneur de sa doctrine, c’était surtout trop tôt pour ceux qui l’avaient connu. On aimait à respirer en lui ce parfum de tendresse et de mansuétude, ce sentiment profond d’humanité, qui était comme la fleur de cette heureuse nature. Son esprit de charité s’étendait à tous les êtres de la création. Ami des animaux, cela voulait dire, dans sa pensée, ami de Dieu et des hommes, car il regardait toutes les créatures comme unies entre elles et à leur auteur par des liens de parenté. Ces mêmes animaux semblèrent lui prouver un jour leurs reconnaissance pour le bien qu’il leur voulait : une page de son manuscrit avait été arrachée par un vent impétueux ; M. Gleïzès regrettait cette lacune que sa mémoire ne sut remplir, quand, repassant, six mois plus tard, par le même vallon, il retrouva cette page si chère dans un nid de loriots que des enfans lui apportèrent. Toute sa vie fut une idylle. Le voilà rentré au sein de cette même nature dont il était l’ami ; son ame se repose maintenant sur la corolle des plantes, sur ces fleurs qu’il chérissait. Ne craignez pas, pourrait-on écrire sur la tombe de M. Gleïzès en s’inspirant un peu de son naïf langage, ne craignez pas, innocens agneaux, chèvres timides, bœufs laborieux, de troubler son dernier sommeil. Paissez mélancoliquement l’herbe qui croît autour de cette tombe rustique : ici repose celui qui fut votre avocat et votre bienfaiteur. Jamais sa main n’a dérobé la vie à aucune créature. Conservateur du monde, il tenait par les fibres sensibles du cœur à l’univers des êtres. Si maintenant son principe immortel travaille (comme il le croyait) à se dégager des liens de notre planète, que la terre et les élémens soient légers à celui qui ne leur a jamais fait de mal durant sa vie !

N’y a-t-il pas une vérité utile enveloppée dans l’étrange système que nous venons d’examiner ? Les utopistes et les rêveurs préparent souvent à la science le germe de découvertes fécondes. Les alchimistes n’ont pas été inutiles à la chimie ; en passant à côté de la pierre philosophale qu’ils cherchaient, ils ont plus d’une fois trouvé des gaz et des corps simples qu’ils ne cherchaient pas. La question de l’influence morale de la nourriture, dégagée des préjugés personnels et des brouillards dans lesquels l’isolait l’auteur de Thalysie, est encore à résoudre. Dans les prisons de Philadelphie, on considère le régime comme un moyen de renouveler le caractère des criminels. L’idée de donner l’hygiène pour auxiliaire à la morale est une idée qui n’a rien d’absurde ; il faut seulement se tenir ici dans la voie sévère de l’observation et de l’expérience, si l’on ne veut pas être entraîné au chimérique. C’est à la physiologie qu’il est réservé sans doute d’apprécier plus tard la valeur des agens de l’alimentation sur les idées et les sentimens de l’homme. M. Gleïzès n’a fait que le roman de cette fonction importante de la vie ; il reste à en écrire l’histoire. Si l’auteur de Thalysie doit trouver grace devant la critique, c’est par l’honnêteté de ses intentions. Il faut pardonner beaucoup à celui qui a tant aimé. Son ouvrage révèle d’ailleurs un sentiment délicat de la nature que nous avons respecté. Il s’asseyait, calme et joyeux, sur la terre inondée de soleil, parsemée d’herbes odorantes celui qui n’avait jamais souillé le sein de cette mère par le meurtre de ses enfans. Tout en jetant sur une tombe récente des fleurs auxquelles se mêlent, comme malgré nous, les épines de l’ironie, on se demande pourtant si l’homme n’a rien de mieux à faire que de suivre les écarts d’un esprit fantasque. Il y a, nous le croyons, une leçon sérieuse à recueillir dans cette absence de discipline, qui a laisse perdre des facultés heureuses. Si, renonçant à faire l’école buissonnière dans les champs de la rêverie M. Gleïzès se fût soumis à une règle, si son imagination, surveillée par le jugement et appuyée sur une science sévère, eût évité les voies tortueuses et solitaires, la famille encore peu nombreuse des philosophes naturalistes compterait peut-être aujourd’hui un membre de plus. Au lieu de cela, que reste-t-il ? Il est curieux, sans doute, de suivre un instant les systèmes, les chimères, les utopies creuses, qui passent comme des nuages capricieux devant le soleil de la vérité ; mais il faut en revenir toujours à ce qui ne passe pas, le culte de la raison et du sens commun.


ALPHONSE ESQUIROS.


  1. Paris, librairie nationale et étrangère, 1821, in-8°. C’est à partir de cette époque que M. Gleïzès, autrefois nommé Gleizes, adopta pour son nom l’orthographe que nous avons conservée. Le motif de cette transformation puérile en apparence prenait sa source dans des idées mystiques. Gleïze, dans un des patois du midi de la France, signifie église. Le sens de ce mot était pour M. Gleïzès le signe de sa prédestination.
  2. Chez Firmin Didot.
  3. Un vol. in-8°, chez Desforges.
  4. Cet ouvrage parut en 3 volumes chez le libraire E. Desessart, 1840, 1841, 1842.
  5. hruits and Farinacea tue proper food of man, 1. vol. in-8°. — Londres, 1846.