Les Explorations au Spitzberg/01

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LES EXPLORATIONS AU SPITZBERG

Dans les premiers jours de l’automne 1872 le navire Pépita, qui avait pu s’échapper du Spitzberg, apporta à Tromsoe de tristes nouvelles de cet archipel si extraordinaire. Les glaces s’étant prématurément refermées à la suite de gelées précoces, qui se sont du reste fait sentir jusqu’au nord de l’Angleterre au commencement de septembre, un grand nombre de pêcheurs norwégiens se trouvaient cernés dans ces hautes latitudes, et étaient exposés à mourir de faim, de froid, de misère. En même temps, le succès de la troisième expédition scientifique, dirigée par le professeur Nordenskiold, se trouvait compromis. Le navire Polhem, commandé par le capitaine Palander de la marine royale de Norwége, était obligé d’hiverner à Mossel-Bay, avec le Gladan et l’Onkel-Adam.

D’autres navires se trouvaient au cap Gray, dans le voisinage de Mossel-Bay et probablement dans l’Isfiord ou fiord de la glace, dont le nom vient malheureusement d’acquérir une triste célébrité à la suite d’une catastrophe épouvantable, qui a vivement attiré l’attention publique.

Aussitôt que les nouvelles apportées par la Pépita furent parvenues, le gouvernement norwégien donna ordre, à l’Albert et à l’Ours-Blanc (Isbjorn), de prendre la mer et de porter des secours aux malheureux séquestrés. En même temps la Société de géographie, de Berne, aidée par un généreux patron des expéditions arctiques, expédia, à ses frais, un troisième navire appelé le Groënland. Mais tous les efforts furent infructueux. La banquise se montrait impénétrable. Les trois navires durent successivement revenir en Europe, renonçant l’un après l’autre à lutter contre les vents, les glaces, l’obscurité, en un mot toutes les ténèbres d’un hiver arctique.

Ce retour s’accomplit au milieu d’une anxiété d’autant plus grande, qu’après un hiver remarquable par sa douceur, on eut à essuyer un printemps qui ne fut pas moins exceptionnel par sa rigueur intempestive ; de telles circonstances prolongèrent fatalement les inquiétudes publiques dans toute la Scandinavie.

Les Anglais n’attendirent pas les nouvelles du Spitzberg pour se diriger vers les lieux où tant de souffrances étaient sans doute à alléger. M. Leigh-Smith fréta un transport qu’il expédia à destination de Mossel-Bay, dans les derniers jours de mars, et lui-même se mit en route quelques jours plus tard, sur le yacht à vapeur la Diana. Vers le commencement de juillet, on apprit que le navire Onkel-Adam, venait d’arriver à Tromsoe avec des dépêches, du capitaine Palander, pour le ministre de la guerre, et de M. Nordenskiold, pour M. Oscar Dickson, le riche négociant de Gothembourg, qui rivalise de zèle avec M. Grinnell, de New-York, et qui a déjà fait d’immenses sacrifices pour encourager ces magnifiques explorations.

Le capitaine de l’Onkel-Adam lança des télégrammes à Stockholm, à Gothembourg et à l’Académie des sciences de Paris, à laquelle M. Nordenskiold se réserve de communiquer le résultat de ses observations. Ce n’est pas la première fois qu’il agit de la sorte, car en 1861 il a déjà communiqué à M. Daubrée, le savant professeur du Muséum, le résultat de sa quatrième exploration arctique faite dans les glaciers du Groenland. Jusqu’à ce jour les savants scandinaves comptaient sur la bonne foi des savants allemands pour leur servir d’intermédiaire avec le reste du continent européen.

Ainsi l’immortel Hansteen, quoique membre correspondant de l’Académie des sciences pendant un demi-siècle, n’a pas envoyé une seule communication à cette savante assemblée. L’accueil fait cette fois aux savants scandinaves, prouve qu’ils n’ont point eu tort d’abandonner leurs traducteurs qui trop souvent donnaient raison au fameux proverbe : « Traduttore traditore. »

Enfin les journaux de Rome, recevaient des télégrammes adressés au nom de M. Parent, lieutenant de vaisseau de la marine italienne, qui a accompagné M. Nordenskiold dans sa belle expédition. M. Parent est le fils d’un des députés qui représentent la Savoie, à l’Assemblée nationale de Versailles ; engagé dans la marine avant l’annexion, il n’a pas cru devoir abandonner ses camarades pour changer de patrie.

Quelques jours après, le Gladan arrivait à Tromsoe ; après s’être ravitaillé, ce navire s’est rendu à Gothembourg, son port d’armement. Il est chargé d’un grand nombre de curiosités, dont certaines viendront à Paris.

M. Nordenskiold, le capitaine Palander et le lieutenant Parent ne sont point attendus à Tromsoe avant une huitaine de jours, car le Polhem ne veut revenir en Europe qu’après avoir épuisé toutes ses provisions, et il ne quittera pas ces hautes régions sans tenter encore une fois de passer de l’autre côté de la banquise dont il est si rapproché.

L’arrivée du transport de M. Leigh-Smith et du navire la Diana, aura peut-être même changé leurs dispositions, quoique la continuation des pluies donne lieu de craindre que la barrière des glaces qui se trouve au nord du Spitzberg, n’ait point été entamée par les rayons du soleil, et que les explorateurs l’aient trouvée aussi difficile à franchir qu’au printemps.

Les renseignements que l’Onkel-Adam et le Gladan ont apportés, ont trait à la météorologie, au magnétisme terrestre, aux aurores boréales, à la vie des animaux marins et des plantes marines qui sont aussi riches, aussi plantureuses en hiver qu’en été. En effet, les froids terribles qui rendent l’habitation du Spitzberg si difficile, n’affectent en quelque sorte que la pellicule de l’Océan.

En attendant que ces trésors soient entre les mains des diverses nations du midi de l’Europe il est opportun de jeter un coup d’œil d’ensemble sur ce groupe d’îles singulières, dont la Norwége se serait emparée l’an dernier si la jalousie des autres puissances du Nord n’avait produit des hésitations qui ne seront, espérons-le, que temporaires. En effet, le Journal officiel de Stockholm a publié récemment un article qui semble indiquer que le gouvernement du Royaume-Uni comprend la nécessité de planter le drapeau de la vie humaine sur une terre, située juste à moitié chemin de l’Europe et du pôle Boréal. Cet archipel étrange, sans équivalent dans l’hémisphère austral, doit servir nécessairement d’étape aux explorateurs préoccupés de l’étude de ces régions inaccessibles, mais aussi pleines d’attraits qu’entourées de mystères et de dangers.

Il est à peu près impossible de dire de combien d’îles se compose le groupe du Spitzberg, car probablement on ne les connaît pas toutes. Il est à présumer qu’un certain nombre de fiords se prolongent en réalité jusqu’à la mer et sont des bras de l’océan Glacial, analogues au détroit de Hinlopen, qui sépare les deux terres principales, le Spitzberg occidental et la terre du nord-est, (Voy. la carte ci-contre).
La Nature - 1873 - Voyages au Spitzberg - p162.png

A. Pointe Welcome. Hivernage forcé des navires Pépita et Frederica. — B. Cap Grey. Hivernage forcé des navires Elisa, Dragueur, Cygne, Hellene. — C. Baie Mossel. Hivernage volontaire de Nordenskiold. Navires Polhem, Gladan, Onkel-Adam. — D. Treurenberg baie. Cimetière. Observatoire de Parry. — E. Mont Hécla. — F. Terre du Nord-Est. Cette île a été traversée dernièrement par Nordenskiold. — G. Cross baie. Cimetière hollandais. Hivernage de Bravais. — H. Pointe de terre où l’on a reconnu la présence de gisements de houille et de schistes bitumineux. — I. Montagne des Crocodiles. — K. Cap Thordsen où 18 Norwégiens sont morts du scorbut en 1873, dans une cabane auparavant construite par des mineurs suédois.

Nous signalerons, au nord, l’archipel des Sept îles qui s’approche, comme on le voit du 81e degré, et qui, pendant l’hiver et le printemps, ne forme qu’une masse solide de glaces avec la terre principale. Tous les anciens explorateurs qui ont étudié le Spitzberg ; Ross, Parry, Martens et Phipp (plus tard lord Mulgrave), sont représentés dans cet archipel. Quant à Barentz, qui l’a découvert, il a donné son nom à une terre séparée du Spitzberg par le grand fiord (stor fiorden) et situé au sud-est de l’île du nord-est.

Pendant longtemps on croyait que cette masse de terres ne formait qu’une seule île ayant une trentaine de lieues de longueur, et suffisamment grande pour être consacrée au Christophe Colomb de cet archipel, mais on s’aperçut plus tard que la terre de Barentz était coupée en deux morceaux, par un détroit profond, celui de Walter Thymens. On donna à cette nouvelle terre le nom de Stans qu’elle gardera.

Nous citerons encore une île longue, montagneuse, située dans la direction du nord-ouest au sud-est, qui, si le Spitzberg était la Grèce, pourrait être comparée à l’Eubée. C’est le Foreland du prince Charles. Du cap Platen au cap sud, l’archipel possède environ une centaine de lieues, c’est un tiers de plus que la distance qui sépare Cobbe-Bay de l’extrémité orientale de l’avant-terre de Stans, et qui marque, par conséquent sa largeur. Sous des climats moins terribles, le Spitzberg serait un des archipels dont les nations maritimes se seraient disputé la possession avec le plus d’acharnement, mais les guerres qui désolent les Océans, ne se sont jamais étendues jusqu’à ces parages où le seul sang qui ait jamais coulé, est celui des baleines, des phoques et des ours blancs[1].

Les fiords sont innombrables, comme on doit le comprendre d’après ce que nous avons dit ; le premier que l’on rencontre sur la côte orientale est le Horn-Sound (sondage de la corne), où aborda Barentz lorsqu’il découvrit le Spitzberg, il y a deux cent cinquante ans.

À une vingtaine de lieues se trouve Bel Sound, où hiverna, il y a deux cent vingt ans, un Anglais nommé Pelham, qui a laissé une très-curieuse narration de ses aventures. Cette narration a été réimprimée, il n’y a pas plus de 25 ans, par une société anglaise, avec le plus grand succès. À une quinzaine de lieues plus au nord se trouve le fiord de la glace (Isfiord), dont nous avons déjà parlé. C’est là qu’on a découvert 18 marins morts de faim, au printemps de 1873. Leur journal, qui pourra satisfaire la sombre curiosité des amateurs de catastrophes, ne tardera point à être publié in-extenso. Versons en passant quelques larmes sur la tombe de ces martyrs du progrès.

Plus haut se trouve Cobbe-Bay qui a été étudié avec soin, par les derniers explorateurs Scandinaves. Magdalena-Bay, ainsi nommée en l’honneur d’un navire qui accompagnait l’Æole, dans la première, expédition de Nordenskiold. Enfin nous devons appeler l’attention sur les baies qui se trouvent à l’extrémité nord-ouest de l’archipel et nous ne pouvons en séparer les îles voisines. En effet, c’est dans cet archipel que, surtout dans la dernière moitié du dix septième siècle et dans la seconde moitié du dix-huitième, les pêcheurs de baleine s’étaient donné rendez-vous. Chaque nation avait adopté un cantonnement dont les limites étaient religieusement respectées, peut-être parce que les gouvernements ne s’étaient point imaginé d’aller y faire la police. Les Hollandais, les Scandinaves, les Anglais et même les Espagnols avec lesquels les Français étaient confondus, avaient leur stationnement. La découverte de la mer de Baffin a porté un coup de mort à cette prospérité. Il faut dire que les baleines y ont été pour quelque chose, car elles ont quitté les parages du Spitzberg, qu’elles affectionnaient, croyant être plus tranquilles dans ceux du Groënland. Il n’est plus guère resté au Spitzberg que les chasseurs de phoques et de morses.

Le détroit qui sépare l’île d’Amsterdam de la Grande-Terre, porte le nom singulièrement énergique de Smeeremberg, ce qui en Hollandais veut dire : montagne grasse ; ce nom, d’après les statisticiens de l’histoire des pêches, a été plus d’une fois mérité. Mais les beaux jours de la pêche sont passés pour le Spitzberg, et les baleines ne reviendront pas. Cet archipel doit donc trouver un autre genre de gloire et de prospérité.
La suite prochainement. —


  1. Les Anglais eurent une fois la velléité d’accaparer la pêche, mais cette tentative isolée ne donna point lieu à un conflit sanglant.