Les Fausses Confidences/Acte II

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Les Fausses Confidences
Les Fausses Confidences, Texte établi par Émile Faguet, Nelson (p. 159-197).
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ACTE II



Scène première

ARAMINTE, DORANTE.

Dorante.

Non, madame, vous ne risquez rien ; vous pouvez plaider en toute sûreté. J’ai même consulté plusieurs personnes, l’affaire est excellente ; et si vous n’avez que le motif dont vous parlez pour épouser monsieur le comte, rien ne vous oblige à ce mariage.


Araminte.

Je l’affligerai beaucoup, et j’ai de la peine à m’y résoudre.


Dorante.

Il ne serait pas juste de vous sacrifier à la crainte de l’affliger.


Araminte.

Mais avez-vous bien examiné ? Vous me disiez tantôt que mon état était doux et tranquille. N’aimeriez-vous pas mieux que j’y restasse ? N’êtes-vous pas un peu trop prévenu contre le mariage, et par conséquent contre monsieur le comte ?


Dorante.

Madame, j’aime mieux vos intérêts que les siens, et que ceux de qui que ce soit au monde.


Araminte.

Je ne saurais y trouver à redire. En tout cas, si je l’épouse, et qu’il veuille en mettre un autre ici à votre place, vous n’y perdrez point. Je vous promets de vous en trouver une meilleure.


Dorante, tristement.

Non, madame. Si j’ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus à personne. Et apparemment que je la perdrai ; je m’y attends.


Araminte.

Je crois pourtant que je plaiderai ; nous verrons.


Dorante.

J’avais encore une petite chose à vous dire, madame. Je viens d’apprendre que le concierge d’une de vos terres est mort. On pourrait y mettre un de vos gens ; et j’ai songé à Dubois, que je remplacerai ici par un domestique dont je réponds.


Araminte.

Non. Envoyez plutôt votre homme au château, et laissez-moi Dubois ; c’est un garçon de confiance, qui me sert bien et que je veux garder. À propos, il m’a dit, ce me semble, qu’il avait été à vous quelque temps ?


Dorante, feignant un peu d’embarras.

Il est vrai, madame : il est fidèle, mais peu exact. Rarement, au reste, ces gens-là parlent-ils bien de ceux qu’ils ont servis. Ne me nuirait-il point dans votre esprit ?


Araminte, négligemment.

Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voilà tout. Que veut M. Remy ?



Scène II

ARAMINTE, DORANTE, MONSIEUR REMY.

Monsieur Remy.

Madame, je suis votre très humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonté que vous avez eue de prendre mon neveu à ma recommandation.


Araminte.

Je n’ai pas hésité, comme vous l’avez vu.


Monsieur Remy.

Je vous rends mille grâces. Ne m’aviez-vous pas dit qu’on vous en offrait un autre ?


Araminte.

Oui, monsieur.


Monsieur Remy.

Tant mieux ; car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d’importance.


Dorante, d’un air de refus.

Et d’où vient, monsieur ?


Monsieur Remy.

Patience !


Araminte.

Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif. Vous prenez assez mal votre temps ; et j’ai refusé l’autre personne.


Dorante.

Pour moi je ne sortirai jamais de chez madame, qu’elle ne me congédie.


Monsieur Remy, brusquement.

Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir ; vous allez voir. Tenez, madame, jugez-en vous-même ; voici de quoi il est question. C’est une dame de trente-cinq ans, qu’on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction, qui ne déclare pas son nom ; qui dit que j’ai été son procureur ; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu’elle prouvera ; qui a vu monsieur chez moi, qui lui a parlé, qui sait qu’il n’a point de bien, et qui offre de l’épouser sans délai. Et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantôt pour savoir la réponse, et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net ? Y a-t-il à consulter là-dessus ? Dans deux heures il faut être au logis. Ai-je tort, madame ?


Araminte, froidement.

C’est à lui de répondre.


Monsieur Remy.

Eh bien ! À quoi pense-t-il donc ? Viendrez-vous ?


Dorante.

Non, monsieur ; je ne suis pas dans cette disposition-là.


Monsieur Remy.

Hum ! Quoi ? Entendez-vous ce que je vous dis, qu’elle a quinze mille livres de rente ? entendez-vous ?


Dorante.

Oui, monsieur ; mais en eût-elle vingt fois davantage, je ne l’épouserais pas. Nous ne serions heureux ni l’un ni l’autre ; j’ai le cœur pris ; j’aime ailleurs.


Monsieur Remy, d’un ton railleur, et traînant ses mots.

J’ai le cœur pris ! voilà qui est fâcheux ! Ah ! ah ! le cœur est admirable ! Je n’aurais jamais deviné la beauté des scrupules de ce cœur-là, qui veut qu’on reste intendant de la maison d’autrui pendant qu’on peut l’être de la sienne ! Est-ce là votre dernier mot, berger fidèle ?


Dorante.

Je ne saurais changer de sentiment, monsieur.


Monsieur Remy.

Oh ! le sot cœur, mon neveu ! Vous êtes un imbécile, un insensé ; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon, si elle n’est pas de mon sentiment. N’est-il pas vrai, madame ? et ne le trouvez-vous pas extravagant ?


Araminte, doucement.

Ne le querellez point. Il paraît avoir tort, j’en conviens.


Monsieur Remy, vivement.

Comment, madame ! il paraît…


Araminte.

Dans sa façon de penser je l’excuse. Voyez pourtant, Dorante, tâchez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez. Je sais bien que cela est difficile.


Dorante.

Il n’y a pas moyen, madame, mon amour m’est plus cher que ma vie.


Monsieur Remy, d’un air étonné.

Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent être contents. En voilà un des plus curieux qui se fassent. Vous trouverez donc cela raisonnable, madame ?


Araminte.

Je vous laisse, parlez-lui vous-même. (À part.) Il me touche tant, qu’il faut que je m’en aille ! (Elle sort.)


Dorante, à part.

Il ne croit pas si bien me servir.



Scène III

DORANTE, MONSIEUR REMY, MARTON.

Monsieur Remy, regardant son neveu.

Dorante, sais-tu bien qu’il n’y a pas de fou aux Petites-Maisons de ta force ? (Marton arrive.) Venez, mademoiselle Marton.


Marton.

Je viens d’apprendre que vous étiez ici.


Monsieur Remy.

Dites-nous un peu votre sentiment ; que pensez-vous de quelqu’un qui n’a point de bien, et qui refuse d’épouser une honnête et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venant ?


Marton.

Votre question est bien aisée à décider. Ce quelqu’un rêve.


Monsieur Remy, montrant Dorante.

Voilà le rêveur ; et, pour excuse, il allègue son cœur que vous avez pris ; mais comme apparemment il n’a pas encore emporté le vôtre, et que je vous crois encore à peu près dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu’il y a que vous le connaissez, je vous prie de m’aider à le rendre plus sage. Assurément vous êtes fort jolie ; mais vous ne le disputerez point à un pareil établissement ; il n’y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-là.


Marton.

Quoi ! monsieur Remy, c’est de Dorante que vous parlez ? C’est pour se garder à moi qu’il refuse d’être riche ?


Monsieur Remy.

Tout juste, et vous êtes trop généreuse pour le souffrir.


Marton, avec un air de passion.

Vous vous trompez, monsieur ; je l’aime trop moi-même pour l’en empêcher et je suis enchantée. Oh ! Dorante, que je vous estime ! Je n’aurais pas cru que vous m’aimassiez tant.


Monsieur Remy.

Courage ! je ne fais que vous le montrer, et vous en êtes déjà coiffée ! Pardi, le cœur d’une femme est bien étonnant ! le feu y prend bien vite.


Marton, comme chagrine.

Eh ! monsieur, faut-il tant de bien pour être heureux ? Madame, qui a de la bonté pour moi, suppléera en partie par sa générosité à ce qu’il me sacrifie. Que je vous ai d’obligation, Dorante !


Dorante.

Oh ! non, mademoiselle, aucune. Vous n’avez point de gré à me savoir de ce que je fais ; je me livre à mes sentiments, et ne regarde que moi là-dedans. Vous ne me devez rien ; je ne pense pas à votre reconnaissance.


Marton.

Vous me charmez : que de délicatesse ! Il n’y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.


Monsieur Remy.

Par ma foi ! je ne m’y connais donc guère ; car je le trouve bien plat. (À Marton.) Adieu, la belle enfant ; je ne vous aurais, ma foi, pas évaluée ce qu’il vous achète. Serviteur, idiot ; garde ta tendresse, et moi ma succession. (Il sort.)


Marton.

Il est en colère, mais nous l’apaiserons.


Dorante.

Je l’espère. Quelqu’un vient.


Marton.

C’est le comte, celui dont je vous ai parlé, et qui doit épouser madame.


Dorante.

Je vous laisse donc ; il pourrait me parler de son procès : vous savez ce que je vous ai dit là-dessus, et il est inutile que je le voie.



Scène IV

LE COMTE, MARTON.

Le Comte.

Bonjour, Marton.


Marton.

Vous voilà donc revenu, monsieur ?


Le Comte.

Oui. On m’a dit qu’Araminte se promenait dans le jardin ; et je viens d’apprendre de sa mère une chose qui me chagrine. Je lui avais retenu un intendant qui devait aujourd’hui entrer chez elle ; et cependant elle en a pris un autre, qui ne plaît point à la mère et dont nous n’avons rien à espérer.


Marton.

Nous n’en devons rien craindre non plus, monsieur. Allez, ne vous inquiétez point ; c’est un galant homme, et si la mère n’en est pas contente, c’est un peu de sa faute. Elle a débuté tantôt par le brusquer d’une manière si outrée, l’a traité si mal, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ne l’ait point gagné. Imaginez-vous qu’elle l’a querellé de ce qu’il était bien fait.


Le Comte.

Ne serait-ce point lui que je viens de voir sortir d’avec vous ?


Marton.

Lui-même.


Le Comte.

Il a bonne mine, en effet, et n’a pas trop l’air de ce qu’il est.


Marton.

Pardonnez-moi, monsieur ; car il est honnête homme.


Le Comte.

N’y aurait-il pas moyen de raccommoder cela ? Araminte ne me hait pas, je pense, mais elle est lente à se déterminer, et, pour achever de la résoudre, il ne s’agirait plus que de lui dire que le sujet de notre discussion est douteux pour elle. Elle ne voudra pas soutenir l’embarras d’un procès. Parlons à cet intendant. S’il ne faut que de l’argent pour le mettre dans nos intérêts, je ne l’épargnerai pas.


Marton.

Oh ! non ! ce n’est point un homme à mener par là, c’est le garçon de France le plus désintéressé.


Le Comte.

Tant pis ; ces gens-là ne sont bons à rien.


Marton.

Laissez-moi faire.



Scène V

LE COMTE, ARLEQUIN, MARTON.

Arlequin.

Mademoiselle, voilà un homme qui en demande un autre ; savez-vous qui c’est ?


Marton, brusquement.

Et qui est cet autre ? À quel homme en veut-il ?


Arlequin.

Ma foi, je n’en sais rien ; c’est de quoi je m’informe à vous.


Marton.

Fais-le entrer.


Arlequin, l’appelant dans la coulisse.

Hé ! le garçon ! Venez ici dire votre affaire. (Il sort.)



Scène VI

LE COMTE, MARTON, LE GARÇON

Marton.

Qui cherchez-vous ?


Le Garçon.

Mademoiselle, je cherche un certain monsieur à qui j’ai à rendre un portrait avec une boîte qu’il nous a fait faire. Il nous a dit qu’on ne la remît qu’à lui-même et qu’il viendrait la prendre ; mais comme mon père est obligé de partir demain pour un petit voyage, il m’a envoyé pour la lui rendre, et on m’a dit que je saurais de ses nouvelles ici. Je le connais de vue, mais je ne sais pas son nom.


Marton.

N’est-ce pas vous, monsieur le comte ?


Le Garçon.

Je n’ai point affaire à monsieur, mademoiselle ; c’est une autre personne.


Marton.

Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez ?


Le Garçon.

Chez un procureur qui s’appelle M. Remy.


Le Comte.

Ah ! n’est-ce pas le procureur de madame ? montrez-nous la boîte.


Le Garçon.

Monsieur, cela m’est défendu. Je n’ai ordre de la donner qu’à celui à qui elle est ; le portrait de la dame est dedans.


Le Comte.

Le portrait d’une dame ! Qu’est-ce que cela signifie ? Serait-ce celui d’Araminte ? Je vais tout à l’heure savoir ce qu’il en est. (Il sort.)



Scène VII

MARTON, LE GARÇON.

Marton.

Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant lui. Je sais qui vous cherchez ; c’est le neveu de M. Remy, de chez qui vous venez.


Le Garçon.

Je le crois aussi, mademoiselle.


Marton.

Un grand homme qui s’appelle M. Dorante.


Le Garçon.

Il me semble que c’est son nom.


Marton.

Il me l’a dit ; je suis dans sa confidence. Avez-vous remarqué le portrait ?


Le Garçon.

Non ; je n’ai pas pris garde à qui il ressemble.


Marton.

Eh bien, c’est de moi qu’il s’agit. M. Dorante n’est pas ici, et ne reviendra pas sitôt. Vous n’avez qu’à me remettre la boîte ; vous le pouvez en toute sûreté ; vous lui feriez même plaisir. Vous voyez que je suis au fait.


Le Garçon.

C’est ce qui me paraît. La voilà, mademoiselle. Ayez donc, je vous prie, le soin de la lui rendre quand il sera venu.


Marton.

Oh ! je n’y manquerai pas.


Le Garçon.

Il y a encore une bagatelle qu’il doit dessus ; mais je tâcherai de repasser tantôt ; et, si il n’y était pas, vous auriez la bonté d’achever de payer.


Marton.

Sans difficulté. Allez. (À part.) Voici Dorante. (Au garçon.) Retirez-vous vite.



Scène VIII

MARTON, DORANTE.

Marton, un moment seule et joyeuse.

Ce ne peut être que mon portrait. Le charmant homme ! M. Remy avait raison de dire qu’il y avait quelque temps qu’il me connaissait.


Dorante.

Mademoiselle, n’avez-vous pas vu ici quelqu’un qui vient d’arriver ? Arlequin croit que c’est moi qu’il demande.


Marton, le regardant avec tendresse.

Que vous êtes aimable, Dorante ! je serais bien injuste de ne pas vous aimer. Allez, soyez en repos ; l’ouvrier est venu, je lui ai parlé, j’ai la boîte, je la tiens.


Dorante.

J’ignore…


Marton.

Point de mystère ; je la tiens, vous dis-je, et je ne m’en fâche pas. Je vous la rendrai quand je l’aurai vue. Retirez-vous ; voici madame avec sa mère et le comte : c’est peut-être de cela qu’ils s’entretiennent. Laissez-moi les calmer là-dessus, et ne les attendez pas.


Dorante, en s’en allant et riant.

Tout a réussi ; elle prend le change à merveille !



Scène IX

ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, MARTON.

Araminte.

Marton, qu’est-ce que c’est qu’un portrait dont monsieur le comte me parle, qu’on vient d’apporter ici à quelqu’un qu’on ne nomme pas, et qu’on soupçonne être le mien ? Instruisez-moi de cette histoire-là.


Marton, d’un air rêveur.

Ce n’est rien, madame ; je vous dirai ce que c’est. Je l’ai démêlé après que monsieur le comte est parti ; il n’a que faire de s’alarmer. Il n’y a rien là qui vous intéresse.


Le Comte.

Comment le savez-vous, mademoiselle ? vous n’avez point vu le portrait ?


Marton.

N’importe ; c’est tout comme si je l’avais vu. Je sais qui il regarde ; n’en soyez point en peine.


Le Comte.

Ce qu’il y a de certain, c’est un portrait de femme ; et c’est ici qu’on vient chercher la personne qui l’a fait faire, à qui on doit le rendre ; et ce n’est pas moi.


Marton.

D’accord. Mais quand je vous dis que madame n’y est pour rien, ni vous non plus.


Araminte.

Eh bien ! si vous êtes instruite, dites-nous donc de quoi il est question ; car je veux le savoir. On a des idées qui ne me plaisent point. Parlez.


Madame Argante.

Oui ; ceci a un air de mystère qui est désagréable. Il ne faut pourtant pas vous fâcher, ma fille. Monsieur le comte vous aime, et un peu de jalousie, même injuste, ne messied pas à un amant.


Le Comte.

Je ne suis jaloux que de l’inconnu qui ose se donner le plaisir d’avoir le portrait de madame.


Araminte, vivement.

Comme il vous plaira, monsieur ; mais j’ai entendu ce que vous vouliez dire, et je crains un peu ce caractère d’esprit-là. Eh bien, Marton ?


Marton.

Eh bien, madame, voilà bien du bruit ! c’est mon portrait.


Le Comte.

Votre portrait ?


Marton.

Oui, le mien. Eh ! pourquoi non, s’il vous plaît ? il ne faut pas tant se récrier.


Madame Argante.

Je suis assez comme monsieur le comte ; la chose me paraît singulière.


Marton.

Ma foi, madame, sans vanité, on en peint tous les jours, et de plus huppées, qui ne me valent pas.


Araminte.

Et qui est-ce qui a fait cette dépense-là pour vous ?


Marton.

Un très aimable homme qui m’aime, qui a de la délicatesse et des sentiments, et qui me recherche ; et puisqu’il faut vous le nommer, c’est Dorante.


Araminte.

Mon intendant ?


Marton.

Lui-même.


Madame Argante.

Le fat, avec ses sentiments !


Araminte, brusquement.

Eh ! vous nous trompez. Depuis qu’il est ici, a-t-il eu le temps de vous faire peindre ?


Marton.

Mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il me connaît.


Araminte, vivement.

Donnez donc.


Marton.

Je n’ai pas encore ouvert la boîte, mais c’est moi que vous y allez voir. (Araminte l’ouvre, tous regardent.)


Le Comte.

Eh ! je m’en doutais bien, c’est madame.


Marton.

Madame !… Il est vrai, et me voilà bien loin de mon compte ! (À part.) Dubois avait raison tantôt.


Araminte, à part.

Et moi, je vois clair. (À Marton.) Par quel hasard avez-vous cru que c’était vous ?


Marton.

Ma foi, madame, toute autre que moi s’y serait trompée. M. Remy me dit que son neveu m’aime, qu’il veut nous marier ensemble ; Dorante est présent, et ne dit point non ; il refuse devant moi un très riche parti ; l’oncle s’en prend à moi, me dit que j’en suis cause. Ensuite vient un homme qui apporte ce portrait, qui vient chercher ici celui à qui il appartient ; je l’interroge ; à tout ce qu’il répond, je reconnais Dorante. C’est un petit portrait de femme ; Dorante m’aime jusqu’à refuser sa fortune pour moi. Je conclus donc que c’est moi qu’il a fait peindre. Ai-je eu tort ? J’ai pourtant mal conclu. J’y renonce ; tant d’honneur ne m’appartient point. Je crois voir toute l’étendue de ma méprise, et je me tais.


Araminte.

Ah ! ce n’est pas là une chose bien difficile à deviner. Vous faites le fâché, l’étonné, monsieur le comte ; il y a eu quelque mal entendu dans les mesures que vous avez prises ; mais vous ne m’abusez point ; c’est à vous qu’on apportait le portrait. Un homme dont on ne sait pas le nom, qu’on vient chercher ici, c’est vous, monsieur, c’est vous.


Marton, d’un air sérieux.

Je ne crois pas.


Madame Argante.

Oui, oui, c’est monsieur ; à quoi bon vous en défendre ? Dans les termes où vous en êtes avec ma fille, ce n’est pas là un si grand crime ; allons, convenez-en.


Le Comte, froidement.

Non, madame, ce n’est point moi, sur mon honneur. Je ne connais pas M. Remy. Comment aurait-on dit chez lui qu’on aurait de mes nouvelles ici ! Cela ne se peut pas.


Madame Argante, d’un air pensif.

Je ne faisais pas attention à cette circonstance.


Araminte.

Bon ! qu’est-ce que c’est qu’une circonstance de plus ou de moins ? Je n’en rabats rien. Quoi qu’il en soit, je le garde ; personne ne l’aura. Mais, quel bruit entendons-nous ? Voyez ce que c’est, Marton.



Scène X

ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN.

Arlequin, en entrant.

Tu es un plaisant magot !


Marton.

À qui en avez-vous donc, vous autres ?


Dubois.

Si je disais un mot, ton maître sortirait bien vite.


Arlequin.

Toi ? Nous nous soucions de toi et de toute ta race de canaille comme de cela.


Dubois.

Comme je te bâtonnerais, sans le respect de madame !


Arlequin.

Arrive, arrive. La voilà, madame.


Araminte.

Quel sujet avez-vous donc de quereller ? De quoi s’agit-il ?


Madame Argante.

Approchez, Dubois. Apprenez-nous ce que c’est que ce mot que vous diriez contre Dorante ; il serait bon de savoir ce que c’est.


Arlequin.

Prononce donc ce mot.


Araminte.

Tais-toi ; laisse-le parler.


Dubois.

Il y a une heure qu’il me dit mille invectives, madame.


Arlequin.

Je soutiens les intérêts de mon maître, je tire des gages pour cela, et je ne souffrirai point qu’un ostrogoth menace mon maître d’un mot ; j’en demande justice à madame.


Madame Argante.

Mais, encore une fois, sachons ce que veut dire Dubois par ce mot ; c’est le plus pressé.


Arlequin.

Je lui défie d’en dire seulement une lettre.


Dubois.

C’est par pure colère que j’ai fait cette menace, madame, et voici la cause de la dispute. En arrangeant l’appartement de M. Dorante, j’y ai vu par hasard un tableau où madame est peinte, et j’ai cru qu’il fallait l’ôter, qu’il n’avait que faire là, qu’il n’était point décent qu’il y restât ; de sorte que j’ai été pour le détacher ; ce butor est venu pour m’en empêcher, et peu s’en est fallu que nous ne nous soyons battus.


Arlequin.

Sans doute ; de quoi t’avises-tu d’ôter ce tableau qui est tout à fait gracieux, que mon maître considérait il n’y avait qu’un moment avec toute la satisfaction possible ? Car je l’avais vu qui l’avait contemplé de tout son cœur ; et il prend fantaisie à ce brutal de le priver d’une peinture qui réjouit cet honnête homme. Voyez la malice ! Ôte-lui quelque autre meuble, s’il en a trop ; mais laisse-lui cette pièce, animal.


Dubois.

Et moi je te dis qu’on ne la laissera point, que je la détacherai moi-même, que tu en auras le démenti, et que madame le voudra ainsi.


Araminte.

Eh ! que m’importe ? Il était bien nécessaire de faire ce bruit-là pour un vieux tableau qu’on a mis là par hasard, et qui y est resté. Laissez-nous. Cela vaut-il la peine qu’on en parle ?


Madame Argante, d’un ton aigre.

Vous m’excuserez, ma fille ; ce n’est point là sa place et il n’y a qu’à l’ôter. Votre intendant se passera bien de ses contemplations.


Araminte, souriant d’un air railleur.

Oh ! Vous avez raison je ne pense pas qu’il les regrette. (À Arlequin et à Dubois.) Retirez-vous tous deux.



Scène XI

ARAMINTE, LE COMTE, MADAME ARGANTE, MARTON.

Le Comte, d’un ton railleur.

Ce qui est de sûr, c’est que cet homme d’affaires-là est de bon goût.


Araminte, ironiquement.

Oui, la réflexion est juste. Effectivement, il est fort extraordinaire qu’il ait jeté les yeux sur ce tableau !


Madame Argante.

Cet homme-là ne m’a jamais plu un instant, ma fille ; vous le savez, j’ai le coup d’œil assez bon, et je ne l’aime pas. Croyez-moi, vous avez entendu la menace que Dubois a faite en parlant de lui ; j’y reviens encore, il faut qu’il ait quelque chose à en dire. Interrogez-le ; sachons ce que c’est. Je suis persuadée que ce petit monsieur-là ne vous convient point ; nous le voyons tous ; il n’y a que vous qui n’y prenez pas garde.


Marton, négligemment.

Pour moi je n’en suis pas contente.


Araminte, riant ironiquement.

Qu’est-ce donc que vous voyez, et que je ne vois point ? Je manque de pénétration ; j’avoue que je m’y perds. Je ne vois pas le sujet de me défaire d’un homme qui m’est donné de bonne main, qui est un homme de quelque chose, qui me sert bien, et que trop bien peut-être. Voilà ce qui n’échappe pas à ma pénétration, par exemple.


Madame Argante.

Que vous êtes aveugle !


Araminte, d’un air souriant.

Pas tant ; chacun a ses lumières. Je consens, au reste, d’écouter Dubois ; le conseil est bon et je l’approuve. Allez, Marton, allez lui dire que je veux lui parler. S’il me donne des motifs raisonnables de renvoyer cet intendant assez hardi pour regarder un tableau, il ne restera pas longtemps chez moi ; sans quoi, on aura la bonté de trouver bon que je le garde, en attendant qu’il me déplaise, à moi.


Madame Argante, vivement.

Eh bien ! il vous déplaira ; je ne vous en dis pas davantage, en attendant de plus fortes preuves.


Le Comte.

Quant à moi, madame, j’avoue que j’ai craint qu’il ne me servît mal auprès de vous, qu’il ne vous inspirât l’envie de plaider, et j’ai souhaité par pure tendresse qu’il vous en détournât. Il aura pourtant beau faire, je déclare que je renonce à tout procès avec vous ; que je ne veux pour arbitres de notre discussion que vous et vos gens d’affaires, et que j’aime mieux perdre tout que de rien disputer.


Madame Argante, d’un ton décisif.

Mais où serait la dispute ? Le mariage terminerait tout, et le vôtre est comme arrêté.


Le Comte.

Je garde le silence sur Dorante. Je reviendrai simplement voir ce que vous pensez de lui ; et si vous le congédiez, comme je le présume, il ne tiendra qu’à vous de prendre celui que je vous offrais et que je retiendrai encore quelque temps.


Madame Argante.

Je ferai comme monsieur ; je ne vous parlerai plus de rien non plus ; vous m’accuseriez de vision, et votre entêtement finira sans notre secours. Je compte beaucoup sur Dubois que voici et avec lequel nous vous laissons.



Scène XII

DUBOIS, ARAMINTE.

Dubois.

On m’a dit que vous vouliez me parler, madame ?


Araminte.

Viens ici ; tu es bien imprudent, Dubois, bien indiscret. Moi qui ai si bonne opinion de toi, tu n’as guère d’attention pour ce que je te dis. Je t’avais recommandé de te taire sur le chapitre de Dorante ; tu en sais les conséquences ridicules, et tu me l’avais promis. Pourquoi donc avoir prise, sur ce misérable tableau, avec un sot qui fait un vacarme épouvantable et qui vient ici tenir des discours tous propres à donner des idées que je serais au désespoir qu’on eût ?


Dubois.

Ma foi ! madame, j’ai cru la chose sans conséquence, et je n’ai agi d’ailleurs que par un mouvement de respect et de zèle.


Araminte, d’un air vif.

Eh ! laisse là ton zèle ; ce n’est pas là celui que je veux ni celui qu’il me faut. C’est de ton silence que j’ai besoin pour me tirer de l’embarras où je suis et où tu m’as jetée toi-même ; car sans toi je ne saurais pas que cet homme-là m’aime et je n’aurais que faire d’y regarder de si près.


Dubois.

J’ai bien senti que j’avais tort.


Araminte.

Passe encore pour la dispute ; mais pourquoi s’écrier : « Si je disais un mot ? » Y a-t-il rien de plus mal à toi ?


Dubois.

C’est encore une suite de ce zèle mal entendu.


Araminte.

Eh bien ! tais-toi donc, tais-toi ; je voudrais pouvoir te faire oublier ce que tu m’as dit.


Dubois.

Oh ! je suis bien corrigé.


Araminte.

C’est ton étourderie qui me force actuellement de te parler, sous prétexte de t’interroger sur ce que tu sais de lui. Ma mère et monsieur le comte s’attendent que tu vas m’en apprendre des choses étonnantes ; quel rapport leur ferai-je à présent ?


Dubois.

Ah ! il n’y a rien de plus facile à raccommoder ; ce rapport sera que des gens qui le connaissent m’ont dit que c’était un homme incapable de l’emploi qu’il a chez vous, quoiqu’il soit fort habile, au moins ; ce n’est pas cela qui lui manque.


Araminte.

À la bonne heure ; mais il y aura un inconvénient. S’il en est incapable, on me dira de le renvoyer, et il n’est pas encore temps ; j’y ai pensé depuis ; la prudence ne le veut pas, et je suis obligée de prendre des biais, et d’aller tout doucement avec cette passion si excessive que tu dis qu’il a et qui éclaterait peut-être dans sa douleur. Me fierai-je à un désespéré ? Ce n’est plus le besoin que j’ai de lui qui me retient ; c’est moi que je ménage. (Elle radoucit le ton.) À moins que ce qu’a dit Marton ne soit vrai ; auquel cas je n’aurais plus rien à craindre. Elle prétend qu’il l’avait déjà vue chez M. Remy, et que le procureur a dit même devant lui qu’il l’aimait depuis longtemps et qu’il fallait qu’ils se mariassent ; je le voudrais.


Dubois.

Bagatelle ! Dorante n’a vu Marton ni de près ni de loin ; c’est le procureur qui a débité cette fable-là à Marton dans le dessein de les marier ensemble. « Et moi je n’ai pas osé l’en dédire, m’a dit Dorante, parce que j’aurais indisposé contre moi cette fille, qui a du crédit auprès de sa maîtresse, et qui a cru ensuite que c’était pour elle que je refusais les quinze mille livres de rente qu’on m’offrait. »


Araminte, négligemment.

Il t’a donc tout conté ?


Dubois.

Oui, il n’y a qu’un moment, dans le jardin, où il a voulu presque se jeter à mes genoux pour me conjurer de lui garder le secret sur sa passion et d’oublier l’emportement qu’il eut avec moi quand je le quittai. Je lui ai dit que je me tairais, mais que je ne prétendais pas rester dans la maison avec lui et qu’il fallait qu’il sortît ; ce qui l’a jeté dans des gémissements, dans des pleurs, dans le plus triste état du monde.


Araminte.

Eh ! tant pis ; ne le tourmente point. Tu vois bien que j’ai raison de dire qu’il faut aller doucement avec cet esprit-là ; tu le vois bien. J’augurais beaucoup de ce mariage avec Marton ; je croyais qu’il m’oublierait ; et point du tout, il n’est question de rien.


Dubois, comme s’en allant.

Pure fable. Madame a-t-elle encore quelque chose à me dire ?


Araminte.

Attends ; comment faire ? Si, lorsqu’il me parle, il me mettait en droit de me plaindre de lui ; mais il ne lui échappe rien ; je ne sais de son amour que ce que tu m’en dis ; et je ne suis pas assez fondée pour le renvoyer. Il est vrai qu’il me fâcherait, s’il parlait ; mais il serait à propos qu’il me fâchât.


Dubois.

Vraiment oui ; monsieur Dorante n’est point digne de madame. S’il était dans une plus grande fortune, comme il n’y a rien à dire à ce qu’il est né, ce serait une autre affaire ; mais il n’est riche qu’en mérite, et ce n’est pas assez.


Araminte, d’un ton comme triste.

Vraiment non ; voilà les usages. Je ne sais pas comment je le traiterai ; je n’en sais rien, je verrai.


Dubois.

Eh bien ! madame a un si beau prétexte. Ce portrait que Marton a cru être le sien, à ce qu’elle m’a dit…


Araminte.

Eh ! non, je ne saurais l’en accuser, c’est le Comte qui l’a fait faire.


Dubois.

Point du tout, c’est de Dorante ; je le sais de lui-même ; et il y travaillait encore il n’y a que deux mois, lorsque je le quittai.


Araminte.

Va-t’en ; il y a longtemps que je te parle. Si on me demande ce que tu m’as appris de lui, je dirai ce dont nous sommes convenus. Le voici ; j’ai envie de lui tendre un piège.


Dubois.

Oui, madame ; il se déclarera peut-être, et tout de suite je lui dirais : « Sortez ».


Araminte.

Laisse-nous.



Scène XIII

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois, sortant, et en passant auprès de Dorante, et rapidement.

Il m’est impossible de l’instruire ; mais qu’il se découvre ou non, les choses ne peuvent aller que bien.


Dorante.

Je viens, madame, vous demander votre protection. Je suis dans le chagrin et dans l’inquiétude ; j’ai tout quitté pour avoir l’honneur d’être à vous ; je vous suis plus attaché que je ne puis vous le dire ; on ne saurait vous servir avec plus de fidélité ni de désintéressement ; et cependant je ne suis pas sûr de rester. Tout le monde ici m’en veut, me persécute et conspire pour me faire sortir. J’en suis consterné ; je tremble que vous ne cédiez à leur inimitié pour moi, et j’en serais dans la dernière affliction.


Araminte, d’un ton doux.

Tranquillisez-vous ; vous ne dépendez point de ceux qui vous en veulent ; ils ne vous ont encore fait aucun tort dans mon esprit, et tous leurs petits complots n’aboutiront à rien ; je suis la maîtresse.


Dorante, d’un air inquiet.

Je n’ai que votre appui, madame.


Araminte.

Il ne vous manquera pas. Mais je vous conseille une chose : ne leur paraissez pas si alarmé ; vous leur feriez douter de votre capacité, et il leur semblerait que vous m’auriez beaucoup d’obligation de ce que je vous garde.


Dorante.

Ils ne se tromperaient pas, madame ; c’est une bonté qui me pénètre de reconnaissance.


Araminte.

À la bonne heure ; mais il n’est pas nécessaire qu’ils le croient. Je vous sais bon gré de votre attachement et de votre fidélité ; mais dissimulez-en une partie ; c’est peut-être ce qui les indispose contre vous. Vous leur avez refusé de m’en faire accroire sur le chapitre du procès ; conformez-vous à ce qu’ils exigent ; regagnez-les par là, je vous le permets. L’événement leur persuadera que vous les avez bien servis ; car, toute réflexion faite, je suis déterminée à épouser le comte.


Dorante, d’un ton ému.

Déterminée, madame ?


Araminte.

Oui, tout à fait résolue. Le comte croira que vous y avez contribué ; je le lui dirai même, et je vous garantis que vous resterez ici ; je vous le promets. (À part.) Il change de couleur.


Dorante.

Quelle différence pour moi, madame !


Araminte, d’un air délibéré.

Il n’y en aura aucune. Ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.


Dorante.

Eh ! pour qui, madame ?


Araminte.

Pour le comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et, par distraction, ne va point à la table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ! À quoi rêvez-vous ?


Dorante, toujours distrait.

Oui, madame.


Araminte, à part, pendant qu’il se place.

Il ne sait ce qu’il fait ; voyons si cela continuera.


Dorante, à part, cherchant du papier.

Ah ! Dubois m’a trompé.


Araminte, poursuivant.

Êtes-vous prêt à écrire ?


Dorante.

Madame, je ne trouve point de papier.


Araminte, allant elle-même.

Vous n’en trouvez point ! En voilà devant vous.


Dorante.

Il est vrai.


Araminte.

Écrivez. « Hâtez-vous de venir, monsieur ; votre mariage est sûr… » Avez-vous écrit ?


Dorante.

Comment, madame ?


Araminte.

Vous ne m’écoutez donc pas ? « Votre mariage est sûr ; madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire. » (À part.) Il souffre, mais il ne dit mot ; est-ce qu’il ne parlera pas ? « N’attribuez point cette résolution à la crainte que madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux. »


Dorante.

Je vous ai assuré que vous le gagneriez, madame. Douteux ! il ne l’est point.


Araminte.

N’importe, achevez. « Non, monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la détermine. »


Dorante, à part.

Ciel ! Je suis perdu. (Haut.) Mais, madame, vous n’aviez aucune inclination pour lui.


Araminte.

Achevez, vous dis-je. « …qu’elle rend à votre mérite la détermine. » Je crois que la main vous tremble ; vous paraissez changé. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?


Dorante.

Je ne me trouve pas bien, madame.


Araminte.

Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et mettez : « À Monsieur le comte Dorimont. » Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À part.) Le cœur me bat ! Il n’y a pas encore là de quoi le convaincre.


Dorante, à part.

Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a averti de rien.



Scène XIV

ARAMINTE, DORANTE, MARTON.

Marton.

Je suis bien aise, madame, de trouver monsieur ici ; il vous confirmera tout de suite ce que j’ai à vous dire. Vous avez offert en différentes occasions de me marier, madame, et jusqu’ici je ne me suis point trouvée disposée à profiter de vos bontés. Aujourd’hui monsieur me recherche ; il vient même de refuser un parti infiniment plus riche, et le tout pour moi ; du moins me l’a-t-il laissé croire, et il est à propos qu’il s’explique ; mais comme je ne veux dépendre que de vous, c’est de vous aussi, madame, qu’il faut qu’il m’obtienne. Ainsi, monsieur, vous n’avez qu’à parler à madame. Si elle m’accorde à vous, vous n’aurez point de peine à m’obtenir de moi-même. (Elle sort.)



Scène XV

DORANTE, ARAMINTE.

Araminte, à part, émue.

Cette folle ! (Haut.) Je suis charmée de ce qu’elle vient de m’apprendre. Vous avez fait là un très bon choix ; c’est une fille aimable et d’un excellent caractère.


Dorante, d’un air abattu.

Hélas ! madame, je ne songe point à elle.


Araminte.

Vous ne songez point à elle ! Elle dit que vous l’aimez, que vous l’aviez vue avant que de venir ici.


Dorante, tristement.

C’est une erreur où M. Remy l’a jetée sans me consulter ; et je n’ai point osé dire le contraire, dans la crainte de m’en faire une ennemie auprès de vous. Il en est de même de ce riche parti qu’elle croit que je refuse à cause d’elle ; et je n’ai nulle part à tout cela. Je suis hors d’état de donner mon cœur à personne ; je l’ai perdu pour jamais, et la plus brillante de toutes les fortunes ne me tenterait pas.


Araminte.

Vous avez tort. Il fallait désabuser Marton.


Dorante.

Elle vous aurait, peut-être, empêchée de me recevoir, et mon indifférence lui en dit assez.


Araminte.

Mais dans la situation où vous êtes, quel intérêt aviez-vous d’entrer dans ma maison et de la préférer à une autre ?


Dorante.

Je trouve plus de douceur à être chez vous, madame.


Araminte.

Il y a quelque chose d’incompréhensible en tout ceci ! Voyez-vous souvent la personne que vous aimez ?


Dorante, toujours abattu.

Pas souvent à mon gré, madame ; et je la verrais à tout instant, que je ne croirais pas la voir assez.


Araminte, à part.

Il a des expressions d’une tendresse ! (Haut.) Est-elle fille ? A-t-elle été mariée ?


Dorante.

Madame, elle est veuve.


Araminte.

Et ne devez-vous pas l’épouser ? Elle vous aime, sans doute ?


Dorante.

Hélas ! madame, elle ne sait pas seulement que je l’adore. Excusez l’emportement du terme dont je me sers. Je ne saurais presque parler d’elle qu’avec transport !


Araminte.

Je ne vous interroge que par étonnement. Elle ignore que vous l’aimez, dites-vous, et vous lui sacrifiez votre fortune ! Voilà de l’incroyable. Comment, avec tant d’amour, avez-vous pu vous taire ? On essaie de se faire aimer, ce me semble ; cela est naturel et pardonnable.


Dorante.

Me préserve le ciel d’oser concevoir la plus légère espérance ! Être aimé, moi ! non, madame, son état est bien au-dessus du mien. Mon respect me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui déplaire.


Araminte.

Je n’imagine point de femme qui mérite d’inspirer une passion si étonnante, je n’en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute comparaison ?


Dorante.

Dispensez-moi de la louer, madame ; je m’égarerais en la peignant. On ne connaît rien de si beau ni de si aimable qu’elle, et jamais elle ne me parle ou ne me regarde que mon amour n’en augmente.


Araminte, baissant les yeux.

Mais votre conduite blesse la raison. Que prétendez-vous, avec cet amour pour une personne qui ne saura jamais que vous l’aimez ? Cela est bien bizarre. Que prétendez-vous ?


Dorante.

Le plaisir de la voir, et quelquefois d’être avec elle, est tout ce que je me propose.


Araminte.

Avec elle ! Oubliez-vous que vous êtes ici ?


Dorante.

Je veux dire avec son portrait, quand je ne la vois point.


Araminte.

Son portrait ? Est-ce que vous l’avez fait faire ?


Dorante.

Non, madame ; mais j’ai, par amusement, appris à peindre, et je l’ai peinte moi-même. Je me serais privé de son portrait si je n’avais pu l’avoir que par le secours d’un autre.


Araminte, à part.

Il faut le pousser à bout. (Haut.) Montrez-moi ce portrait.


Dorante.

Daignez m’en dispenser, madame ; quoique mon amour soit sans espérance, je n’en dois pas moins un secret inviolable à l’objet aimé.


Araminte.

Il m’en est tombé un par hasard entre les mains ; on l’a trouvé ici. (Montrant la boîte.) Voyez si ce ne serait point celui dont il s’agit.


Dorante.

Cela ne se peut pas.


Araminte, ouvrant la boîte.

Il est vrai que la chose serait assez extraordinaire ; examinez.


Dorante.

Ah ! madame, songez que j’aurais perdu mille fois la vie avant d’avouer ce que le hasard vous découvre. Comment pourrai-je expier ?…

(Il se jette à ses genoux.)

Araminte.

Dorante, je ne me fâcherai point. Votre égarement me fait pitié. Revenez-en ; je vous le pardonne.


Marton, paraît et s’enfuit.

Ah ! (Dorante se lève vite.)


Araminte.

Ah ciel ! c’est Marton ! Elle vous a vu.


Dorante, feignant d’être déconcerté.

Non, madame, non ; je ne crois pas. Elle n’est point entrée.


Araminte.

Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous-en ; vous m’êtes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (Quand il est parti.) Voilà pourtant ce que c’est, que de l’avoir gardé !



Scène XVI

ARAMINTE, DUBOIS.

Dubois.

Dorante s’est-il déclaré, madame ? et est-il nécessaire que je lui parle ?


Araminte.

Non, il ne m’a rien dit. Je n’ai rien vu à ce que tu m’as conté ; et qu’il n’en soit plus question ; ne t’en mêle plus. (Elle sort.)


Dubois.

Voici l’affaire dans sa crise.



Scène XVII

DUBOIS, DORANTE.

Dorante.

Ah ! Dubois.


Dubois.

Retirez-vous.


Dorante.

Je ne sais qu’augurer de la conversation que je viens d’avoir avec elle.


Dubois.

À quoi songez-vous ? Elle n’est qu’à deux pas : voulez-vous tout perdre ?


Dorante.

Il faut que tu m’éclaircisses…


Dubois.

Allez dans le jardin.


Dorante.

D’un doute…


Dubois.

Dans le jardin, vous dis-je ; je vais m’y rendre.


Dorante.

Mais…


Dubois.

Je ne vous écoute plus.


Dorante.

Je crains plus que jamais.