Les Femmes à Rome, leur éducation et leur rôle dans la société romaine

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LES FEMMES À ROME
LEUR ÉDUCATION ET LEUR RÔLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE

I.

Cicéron reproche à la constitution romaine d’avoir négligé l’instruction publique ; ce reproche est vrai surtout pour l’éducation des femmes. Nous ne voyons pas que l’état s’en soit jamais sérieusement occupé, et les particuliers, sur lesquels il se décharge de ce devoir, ne paraissent pas non plus s’être donné beaucoup de mal pour le remplir. Il nous reste à ce sujet des renseignemens si courts et si vagues qu’une des choses de l’antiquité que nous savons le moins et que nous voudrions le mieux connaître, c’est comment à Rome on élevait une jeune fille.

Il est hors de doute qu’on n’a pas dû les élever toujours de la même façon. Ce n’est que dans les romans de Mlle de Scudéry que les contemporaines de Brutus ressemblent aux grandes dames de la cour d’Auguste. Il est probable que Clélie n’a jamais connu la philosophie de Pythagore, et qu’elle ne jouait pas à des jeux d’esprit avec ses compagnes ; mais il ne faudrait pas non plus aller trop loin, et nous représenter les Romaines de ce temps tout à fait comme des barbares. Ce sont les moralistes de la république et de l’empire qui ont pris plaisir à les dépeindre ainsi pour faire des leçons à leur siècle. Quand ils veulent reprocher aux femmes de leur époque leurs dépenses folles et leur luxe ruineux, ils ne manquera pas d’exagérer la simplicité et la rudesse de leurs devancières. Varron les montre « qui filent la laine en ayant l’œil sur la soupe pour ne pas la laisser brûler, et ne connaissent d’autre divertissement que d’aller se promener deux ou trois fois par an en charrette avec leur mari. » Ce sont là des tableaux dans lesquels il entre beaucoup de fantaisie. Rome était entourée de nations civilisées, et dès ses premières années elle en a subi l’influence. Pouvait-elle se trouver mêlée aux Étrusques et aux Grecs sans prendre dans ces relations quelque goût pour le luxe, quelque connaissance des arts, quelque souci de l’élégance ? Si haut qu’on remonte dans son histoire, il est difficile d’arriver a la barbarie. Les Tarquins font venir des pays voisins des sculpteurs et des architectes et bâtissent des monumens magnifiques. Dans le plus ancien tombeau des Scipions, l’inscription est entourée d’ornemens gracieux qui trahissent la main d’un Grec ; c’était pourtant l’époque où Curius mangeait ses légumes dans une écuelle de bois. De tout temps, les Romaines ont connu et ont aimé ces beaux bijoux d’or, ces bracelets et ces colliers délicats, ces miroirs d’acier, ces cassettes merveilleusement travaillées qu’on retrouve en si grande quantité dans les tombes de l’Étrurie. L’énumération de tous les artistes qu’elles employaient alors pour leur toilette remplit plusieurs vers de Plaute, et un jour, du temps du vieux Caton, elles firent une émeute pour qu’on leur rendit le droit de porter des anneaux d’or et des robes de pourpre, et qu’on leur permît de se promener en voiture quand elles le trouveraient bon. Il y a donc chez elles comme une tradition d’élégance et de luxe qu’on peut suivre à travers, toute l’histoire romaine, depuis les rois jusqu’aux empereurs. Il serait difficile d’admettre que, dans une société où l’on prenait tant de peine pour leur parure, on n’ait pas eu quelque souci de leur éducation ; seulement l’éducation qu’on leur donnait devait dépendre des qualités qu’on exigeait d’elles et du rôle qu’on leur assignait dans la vie.

L’idée que les anciens Romains se faisaient de la mère de famille était grave. La matrone devait conduire la maison et partager avec le mari le gouvernement domestique. Ces fonctions demandaient un esprit sérieux, un caractère résolu : c’étaient aussi les mérites qu’on prisait le plus chez les femmes, ce sont ceux que Plaute leur attribue dans toutes ses pièces. La douceur, la grâce la tendresse, semblent réservées chez lui aux courtisanes. Les jeunes filles ou les femmes de naissance libre qu’il met sur la scène ne connaissent pas les effusions ou les emportemens de la passion, elles ne sont jamais timides ni rêveuses : elles ont un air décidé, elles parlent d’un ton ferme et viril. Dans la pièce intitulée les Perses, un parasite éhonté veut mêler sa fille à une basse intrigue qui doit lui procurer de bons dîners pour le reste de ses jours. Elle résiste avec une fermeté froide ; pour échapper à ce danger que court son honneur, elle n’a pas recours aux gémissemens et aux larmes, elle est grave, sentencieuse, elle discute et raisonne. « Nous sommes bien pauvres, dit-elle à son père, mais plutôt que de faire ce que tu veux il vaut mieux vivre dans la misère : la pauvreté devient plus lourde à porter, si l’on y joint l’infamie. » Quand Alcmène se voit outragée par Amphitryon, elle n’essaie pas de le toucher par ses pleurs, elle veut le convaincre par ses raisonnemens. Elle se garde bien de supplier, elle en appelle à sa conscience et à Junon, « la mère de famille, » elle lui offre de prouver sa vertu par témoins ; mais aussitôt qu’elle s’aperçoit qu’elle ne parvient pas à le détromper, elle prend sa résolution sans faiblesse et demande le divorce. « Reprends ton bien, lui dit-elle, et rends-moi ce qui m’appartient. » Elle ne veut, pas rester un moment de plus avec lui ; elle le prie de lui donner des gens pour l’accompagner chez elle, et, comme il paraît hésiter à le faire, elle se décide à s’en aller « escortée de sa seule pudeur. » Telle était évidemment l’idée qu’on se faisait alors des femmes ; et les qualités que Plaute leur accorde étaient celles qu’on tenait le plus à retrouver dans une matrone accomplie.

L’éducation qu’on leur donnait était tout à fait propre à les développer chez elles. Dans les maisons riches, les jeunes filles étaient élevées, comme leurs frères, par des esclaves lettrés ; elles recevaient les mêmes leçons, on les faisait étudier dans les mêmes livres, elles écoutaient le grammairien, lire et commenter les grands poètes de la Grèce et de Rome, et prenaient dès leur jeunesse, pour Ménandre, pour Térence ; un goût qu’elles gardaient d’ordinaire pendant, toute leur vie. Les plébéiennes étaient envoyées aux écoles publiques, sur le Forum, auprès des Boutiques vieilles. Ces écoles étaient fréquentées aussi par les garçons, et, comme il arrive encore en Amérique, on y élevait les deux sexes ensemble. Il résultait souvent de cette éducation commune qu’ils avaient non seulement les mêmes connaissances, mais des qualités semblables.

On n’enseignait pas plus aux filles qu’aux garçons les arts qui ne semblaient pas compatibles avec la gravité des mœurs romaines. On répugnait par exemple à leur apprendre la danse : « Il n’y a presque personne, disait Cicéron, qui se permette de danser tant qu’il est à jeun. » On redoutait aussi pour elles la musique et le chant. Sans doute, dans quelques circonstances graves ; après de grands malheurs ou des victoires inespérées, on avait vu des jeunes filles, au milieu de cérémonies publiques, chanter des hymnes aux dieux pour désarmer leur colère ou les remercier de leurs bienfaits ; mais ces occasions étaient rares. D’ordinaire le chant n’était guère mieux vu que la danse, et Scipion Émilien, un ami de la Grèce pourtant, les condamnait sévèrement l’un et l’autre lorsque, pendant sa censure, il fit fermer les écoles qui s’étaient furtivement ouvertes à Rome pour les enseigner. « On corrompt notre jeunesse, disait-il au peuple, en lui faisant connaître des arts malhonnêtes. On lui apprend à chanter, ce que nos aïeux regardaient comme honteux pour un homme libre. Des jeunes filles, des jeunes gens de bonne maison, s’en vont dans les écoles de danse parmi les baladins. On me l’avait bien dit, mais je ne pouvais pas croire qu’on pût donner une éducation pareille à ses enfans quand on portait un nom honorable. On m’a conduit dans une de ces écoles, et, par Hercule ! j’y ai vu plus de cinq cens garçons ou filles. Dans cette foule, il y avait (j’en rougis pour Rome !), le fils d’un candidat aux honneurs publics, un enfant de douze ans, portant encore la bulle a son cou, qui dansait avec des crotales une danse tellement impudique qu’un esclave débauché ne se la permettrait pas sans rougir ! » La danse était plus rigoureusement interdite que le chant, mais la musique même était suspecte : c’est un art qui s’adresse moins à la raison qu’à la sensibilité, qui fait plus rêver qu’agir, et l’on voulait qu’une femme fût prête à l’action comme un homme.

Cette éducation n’a pas peu contribué sans doute à donner aux Romaines des premiers siècles leur caractère énergique et viril. Peut-être trouvera-t-on qu’elles ont poussé ce caractère un peu, trop loin. On aime aujourd’hui chez la jeune fille un air plus timide, quelque chose de plus tendre et de moins résolu. La faiblesse paraît un de ses plus grands attraits. Les Romains pensaient que la force vaut mieux. Quand l’homme élève la femme pour lui, il est naturel qu’il cherche à lui donner surtout la douceur et la grâce ; il n’y a rien qui la rende plus agréable à ceux qui doivent vivre près d’elle ; mais s’il s’agit d’élever les femmes pour elles-mêmes et dans leur intérêt, si l’on veut qu’elles soient capables de remplir un rôle actif dans les luttes de la vie, il faut qu’elles acquièrent d’abord les connaissances qui leur permettent d’y prendre part sans trop d’infériorité. Si l’on n’a pris soin de former leur esprit et de tremper leur âme d’une certaine façon, elles y seront trop facilement vaincues. On a été quelquefois choqué d’entendre dire à La Bruyère qu’on ne peut rien mettre au-dessus d’une belle femme qui aurait les mérites d’un honnête homme. Cette maxime, qui pouvait surprendre au XVIIe siècle, devient plus vraie tous les jours. Dans une société comme la nôtre, où les relations du monde ont un peu perdu de leur importance, où l’on vit plus retiré, les qualités qui brillent surtout hors de la maison et dont on se met principalement en dépense avec les étrangers, ont moins de prix : Au contraire, on s’attache de plus en plus à celles qui sont de mise chez soi et dans la pratique de la vie commune, la sûreté du commerce plus en plus à celles qui sont de mise chez soi et dans la pratique de la vie commune, la sûreté du commerce, la solidité de la raison, la justesse de l’esprit, la fermeté du caractère. Il ne faut pas être un grand prophète pour prévoir que, la situation des deux sexes devenant de plus en plus semblable, l’éducation des femmes se rapprochera tous les jours de celle des hommes, et qu’on reviendra dans une certaine mesure à l’idéal que les Romains se faisaient de la mère de famille.

Un moment arriva pourtant où cet idéal, s’il n’avait été un peu tempéré, pouvait présenter quelque péril. Quand les mœurs devinrent plus élégantes et les esprits plus cultivés, quand on prit l’habitude de se réunir davantage et de moins rester dans sa famille, on dut être tenté de demander aux femmes d’autres qualités que celles dont on s’était jusque-là contenté. En vivant d’une manière nouvelle, on éprouvait des besoins nouveaux, et il était à craindre que, pour les satisfaire, on n’eût recours au système des Grecs. En Grèce, comme à Rome, la femme était chargée de diriger le ménage et de mener la maison ; mais la maison et le ménage n’ y avaient pas la même importance qu’à Rome. Le Grec vivait chez lui le moins possible ; il n’y cherchait que le nécessaire, le vivre et le couvert comme dit La Fontaine. Quant à ce superflu qui fait tout l’agrément de l’existence, il se le procurait ailleurs. C’était chez eux la coutume de faire ouvertement deux parts de la vie : celle qu’on passait dans la maison était la plus ennuyeuse et la plus courte ; on ne s’y plaisait guère, on n’y trouvait personne avec qui l’on aimât à causer : « Y a-t-il quelqu’un, disait Socrate à l’un de ses amis, à qui tu parles moins qu’à ta femme ? » Lorsqu’on voulait se divertir, donner quelque distraction à son esprit ou quelque aliment à son âme, on sortait de chez soi, on cherchait au dehors ce que la vie intérieure ne pouvait pas donner. C’est ainsi que la courtisane était devenue le complément naturel du mariage. Ce partage ne choquait personne, et Démosthène disait le plus simplement du monde « Nous avons des amies pour le plaisir, des épouses pour nous donner des enfans et conduire la maison. »

Les courtisanes ne manquaient certes pas à Rome. Dès la fin de la seconde guerre punique, Plaute prétend qu’il y en avait plus que de mouches lorsqu’il fait très chaud ; mais il est douteux qu’elles fussent semblables à cette Aspasie qui charmait Périclès, ou à Léontium, qui était capable de composer des ouvrages de philosophie. Elles offraient beaucoup moins de séduction aux esprits délicats, et, quoique la morale publique fût très indulgente pour elles et qu’on ne trouvât rien à redire à ceux « qui, au lieu de mettre le pied dans les sentiers interdits, se contentent de marcher dans le grand chemin, » la société qui les fréquentait n’était ni aussi nombreuse, ni surtout aussi choisie que dans les villes de la Grèce. À ce moment, le Romain n’éprouvait pis encore autant que le Grec le besoin de se distraire hors de chez lui. Quand ses affaires étaient terminées, il rentrait dans sa maison et y restait volontiers ; il était heureux de se reposer dans sa famille des fatigues de la journée. Moins poète, moins artiste, moins curieux que l’Athénien, il se passait plus facilement des conversations sérieuses ou légères, des fêtes élégantes, des réunions distinguées auxquelles préside une femme d’esprit. Le goût devait pourtant aussi lui en venir, à mesure qu’il connaissait mieux la Grèce et qu’il se familiarisait avec sa littérature et ses arts. Vers le VIIe siècle, les mœurs subirent à Rome de graves atteintes. On commençait à trouver moins de plaisir dans la vie de famille, et il arriva, par une coïncidence fâcheuse, qu’à mesure que l’attrait qui retenait les Romains chez eux était moindre, celui qui les attirait au dehors devenait plus puissant. Pour l’esprit et la grâce, les courtisanes de Rome finirent par rivaliser avec celles de Corinthe ou d’Athènes. On mettait un soin extrême à les bien élever ; celles qu’on destinait d’avance aux plaisirs des jeunes gens de grande maison étaient ornées de tous les talens nécessaires pour les charmer et les retenir. Ovide énumère tout ce qu’il faut leur apprendre ; c’est une éducation complète : « Est-il nécessaire de dire qu’elles doivent savoir danser ? Il faut bien qu’elles puissent, à la fin d’un repas, agiter les bras en cadence, quand les convives le désirent. » Elles doivent être musiciennes aussi, tenir avec grâce l’archet de la main droite et la cithare de la gauche il faut qu’elles chantent surtout. « C’est une douce chose que le chant. Beaucoup de femmes, qui manquaient de beauté, ont séduit par la douceur de leur voix. Qu’elles répètent tantôt les chansons qu’on entend dans les théâtres et tantôt les airs de l’Égypte. » Il n’est pas inutile non plus qu’elles sachent bien écrire. « Que de fois n’est-il pas arrivé que la conquête encore douteuse d’un amant a été achevée par un billet spirituel, et qu’au contraire le méchant style d’une femme a détruit l’effet qu’avait produit sa beauté ! » Elles doivent savoir les vers des poètes qui ont célébré l’amour, surtout ceux de Callimaque et de Sapho, et ceux des Romains qui les ont imités. Il est question, dans Horace, de grandes écoles où de jeunes et belles affranchies apprenaient à chanter les poésies de Catulle sous la direction des plus grands musiciens de Rome. Ces talens, qu’elles se donnaient avec tant de peine, ne leur furent pas sans profit. Quelques-unes d’entre elles arrivèrent à d’aussi brillantes que les courtisanes de la Grèce. Telle fut la comédienne Cythéris, la maîtresse du riche Eutrapelus et d’Antoine, celle dont l’infidélité causa tant de douleur à Gallus que son ami Virgile crut devoir, dans une églogue, convoquer tous les dieux de l’Olympe pour venir le consoler. Cicéron raconte qu’il dîna un jour avec elle, en compagnie du sage Atticus et d’autres gens d’importance, et il s’excuse gaiment de l’avoir fait en rappelant que le philosophe Aristippe ne rougissait pas d’être l’amant de Laïs. L’exemple des Grecs commençait donc à gagner les Romains ; on s’habituait, à ce qu’il semble, à ce partage de la vie qui existait chez eux entre la courtisane et l’épouse légitime, et Antoine avait osé traverser toute l’Italie suivi de deux litières dont l’une portait sa femme et l’autre Cythéris.

Les Romains s’arrêtèrent pourtant sur cette pente. Malgré de grands déréglemens, ils ne sont jamais arrivés tout à fait à cette facilité des mœurs grecques qui met l’épouse et la courtisane à peu prés sur la même ligne. Ce qui ne fut pas inutile à les préserver de cet excès, c’est l’habitude que prirent alors les femmes de ne pas s’occuper seulement des devoirs sérieux de la vie et de rechercher aussi les agrémens plus futiles que l’opinion semblait leur interdire. En remplaçant leur raideur ancienne par des manières plus aisées, en se permettant d’apprendre la danse et le chant, en devenant plus sensibles aux jouissances des lettres et des arts, en osant sortir de leur intérieur sévère pour se mêler plus souvent aux réunions du monde, elles désarment les courtisanes de leurs plus puissantes séductions. Le Romain qui pouvait trouver réunies chez sa femme des qualités que le Grec divisait était moins tenté de les chercher ailleurs. De tout temps, il y avait eu des matrones qui avaient voulu s’affranchir de cette réserve que les préjugés leur imposaient. On en avait vus même aux époques où les mœurs étaient le plus sévères, qui essayaient de se donner un peu plus de liberté et qui osaient acquérir des talens suspects. Vers le IVe siècle, la vestale Postumia fut accusée d’avoir manqué à ses devoirs ; la seule raison qu’on avait de le croire, c’est qu’elle se mettait trop bien et qu’on lui trouvait un esprit trop enjoué : ce goût pour la parure et pour la gaieté la faisait soupçonner de tous les crimes. Elle fut pourtant acquittée mais le grand pontife, en la rendant à ses fonctions, eut soin de lui recommander de mener désormais une vie plus grave et d’accomplir son ministère « plutôt comme une sainte femme que comme une personne d’esprit. » On était devenu bien moins rigoureux vers la fin de la république. Le nombre des femmes mieux élevées, plus instruites, était alors beaucoup plus considérable. Plutarque nous dit de Cornélie, qui avait épousé Pompée, « quelle était lettrée, jouait de la lyre, connaissait la géométrie, et pouvait écouter avec fruit des conversations philosophiques. » Il ajoute « qu’elle avait su se préserver des défauts que n’évitent pas toujours les jeunes femmes qui sont versées dans ces études, l’exagération et le pédantisme. » Il est probable que Cornélie dissimulait ses talens pour ne pas soulever contre elle les préjugés anciens, et la plupart des femmes qui se respectaient faisaient comme elle. D’autres se moquaient ouvertement de l’opinion et vivaient sans se gêner à la façon des femmes légères de la Grèce. Telle était cette Clodia qui osait arrêter les jeunes gens dans la rue et les invitait à ses fêtes. Nous savons qu’elle aimait beaucoup les poètes de talent et qu’elle faisait elle-même des vers à l’occasion. Telle était aussi cette Sempronia qui avait tant d’esprit, qui connaissait les lettres grecques et latines, et dont Salluste nous dit « qu’elle dansait mieux qu’il ne convenait à une honnête femme. » C’était du reste le moindre de ses soucis d’être honnête ou même de le paraître. « Il n’y avait rien qui lui fût moins cher que la réputation et l’honneur. » Elle faisait des dettes et ne payait pas ses créanciers ; elle avait été mêlée à des affaires honteuses d’escroquerie et. même d’assassinat, elle vivait d’expédiens, jusqu’à ce qu’enfin, se trouvant sans crédit et sans ressource, elle fut réduite à s’engager dans la conjuration de Catilina.

L’exemple de Sempronia et de Clodia était très fâcheux ; il semblait donner raison aux gens des conséquences d’une éducation moins sévère et d’une conduite plus libre. Il est sûr qu’ils n’avaient pas tout à fait tort d’être alarmés : les prescriptions de l’opinion se tiennent toutes un peu ; s’il en est beaucoup de futiles, il s’en trouve aussi de fort respectables ; et, quand on s’habitue à négliger les unes, on est amené naturellement à moins tenir compte des autres. Le plaisir de la révolte, le plus vif et le plus sensible de tous les plaisirs, entraîne bientôt à se mettre en opposition avec toutes les maximes reçues, et le public ne se trompe pas toujours quand il prétend que l’habitude de braver les plus indifférentes suppose qu’on a moins de respect pour les plus graves. Cependant, malgré les plaintes bruyantes d’honnêtes gens qui voyaient avec peine qu’on s’éloignât des mœurs antiques, la société romaine du VIIe siècle paraissait très disposée à se relâcher beaucoup de la sévérité d’autrefois. Ce mouvement fut encore précipité par la catastrophe qui mit fin à la république. Dans cet intervalle de vingt années qui sépare Pharsale d’Actium, et qui fut un véritable interrègne, comme il n’y avait d’autorité que la force, que personne ne comptait sur le lendemain et qu’une bataille pouvait tout changer en un moment, on se contentait de vivre au jour le jour. Cette époque étrange ressemble assez au temps de notre directoire : au sortir de révolutions sanglantes, à la veille de bouleversemens prévus, on ne songe guère à l’avenir, on n’a plus de souci du passé, on s’habitue à ne plus respecter les traditions, et chacun se croit tout permis. On vit alors un personnage politique, le consulaire Plancus, s’adapter une queue de poisson, se peindre en bleu de mer, et, la tête couverte de roseaux, exécuter la danse du dieu marin Glaucus, dans un dîner de Cléopâtre. Quand l’ordre fut rétabli, l’opinion était changée. Malgré le désir qu’affichait Auguste de faire revivre le passé, il n’était plus possible de revenir tout à fait aux anciennes maximes. À partir de ce moment, on ne songe plus à s’étonner de voir, les personnes du meilleur monde jouer de la cithare ou de la lyre, danser ou faire des vers. Horace, dans l’ode où il célèbre, sous le nom de Licymnia, la femme charmante de Mécène, qui fut une des passions d’Auguste, n’hésite pas à la louer de bien chanter, puis il ajoute « il ne lui messied pas non plus de se mêler aux chœurs de danse, de prendre part aux jeux folâtres et d’entrelacer ses bras à ceux des jeunes filles dans les jours de fête. » Le poète Stace, qui n’était pas riche, comptait sur les talens de sa fille pour la marier : pouvait-elle manquer de faire la conquête d’un époux, elle qui jouait si bien de la lyre ; qui savait agiter ses bras blancs dans des mouvemens cadencés et chanter les vers de son père d’une manière à rendre les muses jalouses ? Pline nous apprend que sa femme, Calpurnia, prenait le plus grand soin de sa gloire littéraire ; elle lisait et relisait ses livres, elle les apprenait même par cœur, elle mettait ses vers en musique et les chantait en s’accompagnant de la cithare. « Aucun musicien, disait Pline d’un air ravi, ne lui a donné des leçons ; elle est l’élève de l’amour, le meilleur des maîtres. » Ces talens, acquis ou naturels, n’étaient pas ceux que les vieux Romains vantaient chez leurs femmes. Si elles les avaient possédés ; ils en auraient peut-être joui chez eux aux heures de retraite et de solitude, mais ils se seraient bien gardés d’en faire confidence au public. Du temps de Pline, on n’avait plus ces scrupules. L’histoire nous montre que pendant tout l’empire les femmes ont été moins esclaves des anciens préjugés, plus libres, plus mêlées au monde et fort occupées d’y paraître avec avantage. Quelques esprits chagrins s’en affligeaient ; il y a une nuance de mécontentement et de regret dans cette réflexion de Tacite à propos de Livie : « elle était plus avenante qu’on ne l’eût permis à une femme d’autrefois. » Sans doute cette avidité de plaire, cette recherche des agrémens de l’esprit, cette facilité de mœurs, pouvaient présenter quelques dangers, mais il faut se souvenir avant de les condamner, qu’elles avaient aussi des avantages. Il est possible, quoique cette opinion ait d’abord l’air d’un paradoxe qu’elles aient servi à préserver ce qui restait à Rome de la vie de famille. N’oublions pas, quand nous jugeons la conduite des femmes sous l’empire, qu’en cultivant des arts que l’opinion semblait jusque-là leur défendre, en devenant plus mondaines, en essayant d’être plus attrayantes, elles diminuaient la tentation que l’homme pouvait éprouver de placer en des lieux différens son affection et son estime, son devoir et son plaisir, et que c’est à ce prix peut-être que les Romains ont évité ce triste partage de la vie qu’on avait accepté si aisément chez les Grecs.

II.

Je n’ai rien dit de ce qui tient aujourd’hui tant de place dans l’éducation d’une femme, de la religion, et je n’en pouvais rien dire : il n’en était pas dans les sociétés antiques comme dans la nôtre ; les Grecs et les Romains ne paraissent pas s’être souciés de donner aucune instruction religieuse à leurs filles. Du reste les deux sexes étaient traités à ce sujet de la même façon. À dire vrai, la religion alors ne s’apprenait pas, et même elle ne pouvait pas s’apprendre. Les cultes anciens n’avaient point de dogmes, ils ne donnaient lieu à aucun enseignement moral, ils ne possédaient point de livres religieux ; ils se composaient d’une série de pratiques que l’usage faisait connaître, et de prières embarrassées qu’il n’était pas nécessaire de savoir par cœur, car un prêtre en récitait la formule, et on n’avait qu’à la répéter phrase par phrase, en ayant soin de n’y rien changer et sans se donner la peine d’y rien comprendre. Quant aux légendes merveilleuses qu’on racontait sur les dieux et qui leur faisaient une histoire poétique, on n’avait pas besoin de beaucoup étudier pour les connaître. On les apprenait sans y songer sur les genoux de sa mère ou de sa nourrice. Elles faisaient le premier charme de l’enfance. À peine les yeux étaient-ils ouverts qu’ils s’arrêtaient sur des tableaux ou des statues qui en retraçaient les principales scènes. Les murs des temples, ceux des portiques publics ou des maisons particulières en étaient couverts. On les retrouvait plus tard dans les chefs-d’œuvre des deux littératures ; les grands poètes avaient employé leur talent à les chanter, et ils les avaient gravées dans les souvenirs en traits impérissables : Homère et Virgile, quand on les avait lus, ne pouvaient plus s’oublier. Ainsi l’on apprenait à connaître les dieux et leur histoire en admirant les arts et en étudiant les lettres, mais on peut dire qu’il n’y avait pas alors, à proprement parler, d’enseignement religieux.

Il n’en est pas moins vrai que la religion, quoiqu’on ne l’eût pas enseignée à la jeune fille, tenait une grande place dans sa vie. À Rome comme ailleurs, les femmes y étaient plus attachées que les hommes. Pour peu qu’un jeune homme appartînt à une famille aisée, on lui faisait étudier de bonne heure la philosophie grecque. Il prenait quelquefois dans cette étude des impressions contraires à la religion de son enfance ; le plus souvent elle l’habituait à s’en passer en lui fournissant des solutions plus raisonnables sur la nature de l’homme et de Dieu ; dans tous les cas, il y trouvait un aliment pour l’activité de son esprit. La femme n’était pas sans doute exclue de la philosophie, aucun sage n’avait prétendu que cette étude lui fût interdite. Sénèque pensait au contraire que les imperfections mêmes de sa nature lui faisaient un devoir de s’y livrer : plus elle est emportée par tempérament, pleine de désirs déréglés et de passions violentes, plus elle doit demander à la raison un frein pour se contenir. Plutarque aussi prétendait qu’il est bon qu’elle lise Platon et Xénophon. Il voulait que son mari fût son maître, a II faut, disait-il, qu’il orne lui-même son esprit de philosophie, et que, semblable à l’abeille, il rapporte chez lui ce qu’il aura recueilli de meilleur[1]. » Il ne manquait pas à Rome, au commencement de l’empire et auparavant, de femmes qui n’étaient pas étrangères aux études philosophiques. L’amie de Cicéron, Cœrellia, voulait être la première à lire son traité du Souverain bien. Quand Livie eut perdu son fils Drusus, elle appela pour la consoler le sage Areus, qui était, dit Sénèque, le philosophe de son mari. Ce fut même comme une mode à cette époque, chez les femmes du monde qui vivaient assez légèrement, de paraître avoir du goût pour ces graves études. Horace rapporte qu’on voyait souvent chez elles les livres des stoïciens sur des coussins de soie. C’est dans les mêmes mains sans doute qu’Épictète trouvait plus tard les traités de Platon, surtout sa République, où il se prononce pour l’abolition du mariage et la communauté des femmes ; mais ce n’étaient en somme que des exceptions. La philosophie n’exerça guère une influence sérieuse que sur quelques femmes d’élite ; les autres l’ignoraient ou en faisaient peu d’usage. La religion leur tenait lieu de tout ; rien ne les en détachait, et c’est de ce côté que l’ardeur de leur esprit se tournait sans partage. Les Romains n’auraient guère compris une femme qui fût esprit fort et incrédule ; même quand ils ne croyaient pas beaucoup aux dieux pour leur compte, ils n’étaient pas fâchés qu’on y crût chez eux. Cicéron, qui se moquait si gaîment de toutes les fables de la mythologie, trouvait tout naturel que sa femme fût dévote, et ne faisait rien pour la gagner à ses opinions. Les prières, les sacrifices, la célébration des anciens rites, convenaient à une matrone qui se respectait. Il fallait qu’elle fréquentât les temples et qu’elle accomplît rigoureusement tous ses devoirs religieux. Nous venons de voir que Plaute a semblé tracer dans son Amphitryon le portrait idéal d’une Romaine. Parmi les qualités qu’il lui attribue, à côté de la réserve, de la gravité, du respect des parens, de l’obéissance au mari, il place la crainte des dieux. Quand cette crainte n’était pas mêlée de superstition, c’était le plus bel éloge qu’on pût faire d’une matrone, et on le disait dans son épitaphe.

Ce qui fait qu’on est quelquefois surpris que les Romaines aient éprouvé ces sentimens de piété sincère pour les dieux de leur pays, c’est qu’on suppose d’ordinaire que la religion les traitait alors aussi mal que la loi et qu’elles n’avaient pas plus de place dans le culte national que dans la société civile ; mais il n’en est rien. La constitution antique de la famille romaine ne fait pas de la religion domestique un privilége pour l’homme. La femme partage avec son mari le soin de prier les dieux, et les enfans aident leurs parens. Le fils apporte les objets du sacrifice ; la fille entretient le feu du foyer, qui est une image sacrée de la famille, et qu’on ne doit jamais laisser éteindre. Dans l’état, qui n’est qu’une famille agrandie, les mêmes institutions se retrouvent. La plupart des prêtres, ceux surtout dont l’origine est le plus ancienne, sont assistés par leur femme dans leur ministère sacré. La flaminica remplit des devoirs presque aussi délicats que le flamen son mari, elle est soumise à des prescriptions aussi minutieuses. La jeune fille, dont le rôle était si important dans la religion de la famille, est remplacée dans celle de l’état par les vestales. Six patriciennes, choisies dans les plus grandes maisons de Rome, font vœu de se consacrer pendant trente ans au service des dieux. Elles doivent rester chastes, sous peine de mort, pour être dignes d’entretenir le feu éternel dans le foyer public. La situation de la femme était donc à peu près égale à celle de l’homme dans ces vieilles cérémonies, et, quoique l’homme se soit fait ensuite la meilleure part dans la religion comme partout, elles n’ont jamais cessé d’avoir accès aux fonctions sacerdotales, ce qui n’arrive plus aujourd’hui. Il y avait sans doute des cultes dont elles étaient exclues : elles n’entraient pas dans le temple d’Hercule, et les cérémonies de l’ara maxima leur étaient interdites ; mais elles possédaient aussi des cultes pour elles, auxquels les hommes ne devaient pas participer. Celui de la Bonne Déesse leur appartenait en propre ; Plutarque dit qu’elles avaient dans leurs maisons de petits oratoires où elles adoraient leur divine protectrice. Tous les ans, les grandes dames de Rome se réunissaient chez le premier magistrat de la république pour y célébrer les mystères de Bona Dea ; la présence de l’autre sexe était si rigoureusement défendue qu’on allait jusqu’à voiler les tableaux où quelque homme était représenté. On sait que l’année où César fut consul, le beau Clodius, amoureux de sa femme, eut l’effronterie de pénétrer sous un déguisement dans la maison consulaire, et que, malgré l’affaiblissement des anciennes croyances, ce scandale souleva l’indignation générale. C’étaient aussi des cultes réservés uniquement aux femmes que ceux de la Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Dans un grand nombre d’autres, elles avaient des privilèges particuliers et occupaient la première place : tel était celui de la Diane des bois (Diana nemorensis). Son temple, placé dans un site ravissant, au pied du mont Albain, sur les bords d’un lac qu’on appelait « le miroir de Diane, » était le rendez-vous du beau monde. Tout autour s’étendait un bois sacré où les arbres, reliés entre eux par des bandelettes, portaient des tableaux qui indiquaient les vœux que la déesse avait écoutés et les miracles qu’elle avait faits. Il ^tait d’usage, quand on avait été exaucé par elle, de se rendre à son temple le soir, une couronne sur la tête, un flambeau allumé dans la main. Les jours de fête, la forêt d’Aricie paraissait en flammes. C’était une des promenades favorites de toutes les dames de Rome, et l’on y rencontrait aussi bien ces belles affranchies qui ne cherchaient qu’une occasion de voir et d’être vues que les matrones honnêtes qui venaient remercier la déesse du retour heureux d’un mari.

Il faut donc reconnaître, contrairement à l’opinion commune, que les femmes n’avaient pas à se plaindre de la religion romaine, et qu’elle ne leur faisait pas une condition inférieure à celle des hommes. Les inégalités dont elles étaient victimes venaient uniquement du droit civil ; la religion ne les sanctionnait pas, il semble même, à certains indices, qu’elle leur était contraire et qu’elle cherchait à les réparer. Elle avait fait des efforts sérieux pour rendre le mariage plus solennel. Avant de se marier, les deux fiancés faisaient un sacrifice ensemble, « car il n’est pas permis, disait Servius, de commencer la culture d’un champ ou de se marier sans prier d’abord les dieux. » Le lendemain des noces, l’épouse devait sacrifier dans la maison de son mari : c’était une manière d’en prendre possession et de se faire agréer par les dieux de sa famille nouvelle. Cet appareil religieux dont le mariage était entouré en faisait un acte sacré. Il était naturel qu’étant accompli avec tant de solennité, il ne pût être légèrement rompu ; aussi la religion semblait-elle tendre à le rendre indissoluble. Dès les temps les plus anciens, elle regardait comme un sacrilège et, dit-on, faisait punir de mort le divorce non motivé. Le vrai mariage religieux (confarreatio), celui qu’elle imposait à certains de ses prêtres, ne pouvait être rompu qu’avec les plus grandes difficultés. Elle voyait avec déplaisir les secondes noces, que devaient plus tard condamner aussi quelques pères de l’église. Dans beaucoup de cultes, on ne choisissait les prêtresses que parmi les femmes qui n’avaient été mariées qu’une fois : elles étaient aussi les seules qui eussent le droit d’aller prier à l’autel de la Pudeur et d’apporter des couronnes dans le temple de Fortuna muliebris ou de la vieille déesse Mater matuta. De là vint que l’opinion faisait un titre d’honneur aux femmes de n’avoir eu qu’un mari, et qu’on les en félicite si souvent dans leurs épitaphes. On peut donc dire que la religion romaine, en sanctifiant le mariage, en faisant quelques efforts pour l’empêcher de devenir un concubinage légal, cherchait à protéger la dignité de la femme. Elle y a peu réussi, et la multiplicité des divorces au Ier siècle de l’empire prouve que, dans cette tentative au moins, elle n’eut guère d’influence sur les mœurs publiques.

Elle fut d’autres fois plus heureuse et rendit aux femmes des services qu’elles n’ont pas dû oublier. Presque tous les peuples antiques les condamnaient à une réclusion sévère et faisaient de leur demeure une prison. Ce préjugé était sans doute beaucoup moins fort à Rome qu’en Grèce, il y existait pourtant, et les anciennes inscriptions nous montrent qu’on leur faisait une gloire « de garder la maison et de filer leur quenouille ; » mais, pendant que l’opinion leur commandait d’y rester, la religion leur donnait des motifs légitimes pour en sortir. Il leur fallait bien, les jours de fête, se réunir à leurs compagnes pour prier ensemble les dieux ; les rituels le voulaient ainsi, et personne n’aurait osé s’y opposer. Ces réunions, qui les arrachaient un moment à la monotonie de la vie intérieure, étaient attendues avec impatience ; Lucilius laisse entendre qu’elles en profitaient pour se soustraire de temps en temps à la surveillance jalouse de leurs maris ; c’est à cause de ces réunions qu’on aimait tant le séjour des grandes villes, où les fêtes sont plus brillantes et reviennent plus souvent. Les femmes prirent bientôt l’habitude de n’y paraître qu’avec un train qui répondait à leur fortune. Polybe, parlant d’Émilia, sœur de Paul-Émile, qui avait épousé Scipion l’Africain, dit « qu’elle étalait dans ces cérémonies un luxe conforme au rang d’une Romaine qui avait été associée à la vie et à l’opulence d’un Scipion, qu’elle s’y faisait accompagner par un grand nombre de serviteurs, et que, sans parler de la richesse qui éclatait dans sa toilette et dans ses voitures, on voyait des corbeilles, des vases et tous les objets nécessaires aux sacrifices, en or et en argent, la précéder dans ces pompes solennelles. » La religion fournissait donc une occasion aux femmes de sortir de leurs demeures, de se faire voir en public et dans l’appareil qui convenait le mieux à leur amour-propre ; elles en étaient trop heureuses pour ne pas lui en garder une grande reconnaissance. La religion les aida aussi à s’insinuer de quelque manière dans la vie publique malgré les préjugés qui les en écartaient. Elles obtenaient les honneurs sacerdotaux, elles étaient prêtresses de Junon, de Vénus, de Cérès, et comme quelques-uns de ces cultes avaient une grande importance et une sorte de caractère officiel, qu’elles étaient chargées de prier pour tous les citoyens et portaient quelquefois le titre de sacerdos publica, on prenait l’habitude de ne pas les séparer des autres magistrats de la ville. Elles avaient ; part aussi au culte des césars, qui était si étroitement lié à l’administration des provinces et des municipes, et devenaient prêtresses des impératrices déifiées. Pour honorer Livie et Faustine, quand un décret du sénat leur eut décerné l’apothéose, on faisait choix de l’épouse de quelque personnage important, qui lui-même était revêtu de fonctions civiles, et qui souvent était prêtre d’Auguste et d’Antonin. Le mari et la femme avaient des attributions semblables ; nommés tous les deux de la même façon, par le suffrage des mêmes personnes, ils remerciaient leurs électeurs en leur faisant les mêmes présens. Les flaminicœ élevaient des monumens et donnaient des jeux comme les flamines, et leur libéralité était payée de la part de leurs concitoyens par Les mêmes hommages. Les femmes devaient donc à la religion ces honneurs qui satisfaisaient leur vanité et cette sorte d’importance dont elles étaient fières. Il était naturel qu’elles lui en fussent très reconnaissantes.

La seule raison qu’on pourrait avoir de penser qu’elles ne tenaient guère aux dieux anciens, c’est qu’elles ont toujours été les premières à se précipiter vers les nouvelles divinités ; mais on a tort de regarder cet empressement pour les cultes étrangers comme une sorte de protestation contre le culte national : il faut y voir plutôt une conséquence naturelle des sentimens religieux que ce vieux culte avait développés dans leur cœur. Ce n’est pas en haine des dieux de leur pays qu’elles faisaient un si bon accueil à ceux des pays voisins ; c’était au contraire la piété qu’elles éprouvaient pour les divinités de Rome qui les disposait à bien recevoir celles de tous les peuples. Une dévotion les menait à l’autre, et elles les accommodaient toutes ensemble. Quand l’ardeur de leurs sentimens pieux ne trouvait plus à se satisfaire dans leur antique religion, elles cherchaient à se contenter ailleurs, mais ces pratiques nouvelles n’étaient qu’une sorte de complément et de surcroit ; elles n’effaçaient pas le respect que l’on gardait toujours pour les anciennes. Au sortir des temples d’Isis ou de Cybèle, les femmes n’oubliaient pas d’aller prier Junon et Minerve au Capitole, ou Diane sur l’Aventin. Ce mélange, qu’elles se permettaient sans scrupule, dura jusqu’au jour où la même piété qui les avait conduites dans les sanctuaires des dieux de l’Égypte et de la Syrie les jeta au pied des autels du Christ. Cette fois elles eurent affaire à une religion jalouse, qui ne souffrait pas de partage, et il leur fallut se décider entre leur nouveau culte ou celui de leur famille et de leur jeunesse. Si elles n’hésitèrent pas dans leur choix, ce n’est pas, comme on l’a prétendu, parce que leur ancienne religion ne s’occupait pas assez d’elles et ne leur faisait pas une place qui leur suffît ; leur préférence tenait à d’autres causes qui leur font plus d’honneur et qu’il est inutile d’énumérer ici.

III.[modifier]

La question de l’éducation des femmes est intimement liée à une autre, beaucoup plus grave, celle de leurs droits. Nous voyons qu’aujourd’hui on les agite ordinairement toutes les deux ensemble ; en Allemagne, aux États-Unis et presque partout, elles sont l’une et l’autre l’objet de discussions violentes. Il est évident qu’on ne réclame pour la jeune fille une instruction plus complète, plus étendue, plus approfondie, qu’afin de lui donner le moyen d’exiger plus de place et d’importance dans la société. L’antiquité, qui discuta sur tant de choses, où tant de systèmes furent soutenus et tant de problèmes soulevés, paraît s’être assez peu occupée de ces questions délicates. Tout le monde sait qu’à Rome surtout la situation des femmes n’était pas bonne ; on est même tenté de la croire beaucoup plus mauvaise qu’elle ne l’était réellement. On suppose volontiers qu’on les y traitait à peu près comme des esclaves, et l’on croit qu’il n’a pas fallu moins qu’une révolution sociale et religieuse pour les émanciper. C’est l’opinion de ceux qui jugent uniquement Rome d’après ses lois. Il est sûr que la loi romaine est très dure pour les femmes. « Nos aïeux, dit Tite-Live, ont défendu à la femme de s’occuper même d’une affaire privée sans avoir quelqu’un qui l’assiste. Ils ont voulu qu’elle fût toujours sous la main de son père, de ses frères, de son mari. » Quand on songe « à cette servitude légale qui pèse sur elle et n’a pas de fin, » on ne peut s’empêcher de s’apitoyer sur son sort ; mais on se rassure vite, si, au lieu de s’en tenir à des textes de lois, on étudie le monde et la vie. Là au contraire son rôle est considérable, on l’entoure d’honneurs et d’égards, elle est respectée de son mari, vénérée des enfans, des esclaves, des cliens, maîtresse de la maison. La loi et l’usage se trouvent donc ici en désaccord, et dans ce conflit c’est la loi qui en définitive a été vaincue. Les jurisconsultes eux-mêmes le constatent : ils avouent que cette esclave, qui légalement ne peut disposer de rien et qu’on retient dans une tutelle éternelle, se trouve être en réalité l’associée, la compagne, presque l’égale du mari. Elle siège, je dirais volontiers elle trône avec lui dans l’atrium, près du foyer domestique. L’atrium n’était point, comme le gynécée, un appartement reculé, un étage supérieur de la maison, retraite cachée et inaccessible ; c’était le centre même de l’habitation romaine, la salle commune où se réunissait la famille, où étaient reçus les amis et les étrangers. C’est là, près du foyer, que s’élevait l’autel des dieux lares, et autour de ce sanctuaire était réuni tout ce que la famille avait de précieux ou de sacré : le lit nuptial, les images des ancêtres, les toiles et les fuseaux de la mère de famille, le coffre où étaient serrés les registres domestiques et l’argent de la maison. C’est sous la garde de la femme qu’étaient placés tous ces trésors. Elle offrait, comme le chef de famille lui-même, les sacrifices aux dieux lares, elle présidait aux travaux intérieurs des esclaves, elle dirigeait l’éducation des enfans, qui, jusque dans l’adolescence, restaient longtemps encore soumis à sa surveillance et à son autorité. Enfin elle partageait avec le mari l’administration du patrimoine et le gouvernement de la maison… Dès que la nouvelle épouse avait mis le pied dans l’atrium de son mari, elle était associée à tous ses droits. C’est ce qu’exprimait une antique formule : au moment de franchir le seuil de sa nouvelle demeure, la mariée adressait à l’époux ces paroles sacramentelles : ubi tu Gaius, ibi ego Gaia, là où toi tu es le maître, moi, je vais être la maîtresse. La femme devenait maîtresse en effet de tout ce dont le mari était maître, et Caton l’Ancien ne faisait qu’exagérer une observation judicieuse lorsqu’il s’écriait plaisamment : Partout les hommes gouvernent les femmes, et nous, qui gouvernons tous les hommes, ce sont nos femmes qui nous gouvernent[2] ! » C’est donc une chimère de prétendre remonter dans l’histoire de Rome jusqu’à un temps où les femmes étaient entièrement esclaves dans la maison. Jamais elles n’ont été aussi opprimées qu’on le suppose. Si les vieux poètes parlent avec grand respect de la « majesté du père de famille, » ils célèbrent aussi « la sainteté du nom de la matrone. » On peut même prétendre que la manière dont les écrivains anciens expliquent cette infériorité légale dans laquelle on voulait les retenir ne leur est pas trop défavorable. Le Romain prévoyait que, dans cette lutte d’influence qu’il allait livrer avec sa femme, il serait vaincu : il se sentait d’avance le plus faible et n’avait fait ses lois rigoureuses que pour se donner des armes contre elle ; mais les historiens nous disent que tous ces secours ne lui servaient guère, et qu’elle n’avait pas de peine à regagner dans la maison tout ce qu’au dehors la législation lui faisait perdre.

Bientôt même cette victoire intérieure et domestique ne lui suffit pas. Périclès disait aux Athéniennes que leur sexe n’avait qu’une seule gloire à espérer, c’est qu’on ne parlât jamais d’elles ni en bien ni en mal. Une Romaine ne s’en serait pas contentée : en récompense de leur dévoûment pour la république, les femmes obtinrent à Rome le droit d’être louées publiquement après leur mort comme les hommes. Aux obsèques d’une grande dame, le cortège s’arrêtait au Forum, et le plus proche parent de la défunte, montant à la tribune, faisait l’éloge de sa naissance et de ses vertus. Elles étaient en possession de ce droit dès l’époque de Caton, leur ennemi acharné ; avec le temps, elles en conquirent beaucoup d’autres. À mesure qu’on avance dans l’histoire de Rome, on voit leur importance s’accroître. Il leur était arrivé déjà, pendant la république, de n’être pas sans influence sur les délibérations du peuple et du sénat, mais elles n’y intervenaient encore que d’une façon détournée. Sous l’empire, elles ne prennent plus la peine de cacher la part qu’elles ont dans la direction des affaires. Auguste, si jaloux de son pouvoir, consent presque à le partager avec Livie ; il la consulte dans les situations graves, il l’associe aux honneurs qu’on lui rend ; il lui fait accorder, ainsi qu’à sa sœur Octavie, l’inviolabilité tribunitienne. Claude est entièrement gouverné par ses femmes, et rien ne se fait plus dans l’empire sans leur aveu. Le jour où le chef breton Caractacus fut conduit enchaîné dans les rues de Rome pour orner le triomphe impérial, Agrippine était placée sur un trône, non loin de celui de son mari, entourée comme lui des soldats et de leurs aigles, et le vaincu dut lui rendre les mêmes hommages qu’à l’empereur. « C’était assurément un spectacle nouveau, dit Tacite, et fort opposé à l’esprit de nos ancêtres, de voir une femme siéger devant les enseignes romaines ! » Il ajoute qu’il ne suffisait pas à Agrippine d’être l’épouse du prince et qu’elle voulait qu’on la regardât comme associée à son empire. Cette prétention cessa bientôt de surprendre, tant elle devint commune. Avec les Antonins, on commence à donner aux impératrices le nom de a mères des camps et des légions ; » on y joignit plus tard celui de a mères du sénat et du peuple, » et ces titres n’étaient pas de pures flatteries : il leur est arrivé souvent, avec les Sévères, de disposer de l’empire et de le gouverner à leur gré, sous le nom de leurs maris ou de leurs fils.

L’exemple donné par la cour fut naturellement imité partout. Nous voyons souvent à cette époque les femmes de la haute société de Rome se mêler ouvertement aux intrigues politiques. Elles y apportent ces qualités de finesse et de ténacité qui leur sont ordinaires. Si elles ne peuvent pas demander pour elles-mêmes les charges de l’état, elles ont leurs protégés en faveur desquels elles sollicitent. Sénèque dut en partie sa questure aux démarches actives de sa tante ; c’était une femme simple et qui vivait dans la retraite ; mais l’affection qu’elle avait pour son neveu la tira de sa solitude et la rendit audacieuse. « Elle a fait des brigues pour moi, » nous dit-il. Aussi était-ce une manière de faire son chemin que de chercher à plaire aux dames. Tacite parle d’un consulaire dont le talent consistait à s’attirer leur faveur et qui leur devait sa fortune. Hors de Rome, elles étaient bien plus puissantes encore. Rien ne les empêchait de se donner toute l’importance qu’elles souhaitaient avoir, quand elles n’étaient plus sous les yeux de l’empereur et des gens qu’elles pouvaient craindre. On délibéra un jour dans le sénat pour savoir si l’on devait permettre aux magistrats chargés de gouverner les provinces d’emmener leurs femmes avec eux. Un sénateur rigoureux, Cœcina Severus, se plaignit amèrement de tous les abus dont elles étaient cause, et déclara en propres termes que, « depuis qu’on avait relâché les liens dont les ancêtres avaient cru devoir les enchaîner, elles régnaient dans les familles, dans les tribunaux, dans les armées. » La violence de Cœcina eut peu d’approbateurs, et, quoiqu’il fût de règle au sénat de louer sans fin le passé, on fut d’accord qu’en bien des choses on avait eu raison d’adoucir la rigueur des anciennes lois, et on laissa les proconsuls libres de partir avec leur famille, s’ils le jugeaient bon. Tout le monde était pourtant obligé de reconnaître que les reproches qu’on leur faisait n’étaient pas entièrement injustes. Il n’y avait guère de procès de concussion où la femme du gouverneur ne fût impliquée. « Tous les intrigans de la province s’adressaient à elle ; elle s’entremettait dans les affaires et les décidait ; » elle s’occupait de tout, même de la discipline militaire et de la direction des armées. On en vit qui, à cheval près de leur mari, assistaient à lies exercices, présidaient à des revues, haranguaient les troupes. Du moment que l’épouse de l’empereur se faisait appeler « la mère des camps, » celles des légats impériaux semblaient autorisées à rechercher la faveur des légions. Elles y réussissaient souvent, et l’on vit plus d’une fois, ce qui semblerait fort extraordinaire de nos jours, des soldats et des officiers se réunir pour élever une statue à la femme de leur général.

Nous sommes très loin, comme on voit, de la servitude et de la réclusion à laquelle on suppose d’ordinaire que les Romaines étaient condamnées. Ce qui seul est vrai, c’est que cette indépendance qu’on leur accorde est plutôt une affaire de tolérance et d’usage que de principe. Les lois civiles y étaient tout à fait opposées ; la philosophie ne la favorisait pas davantage. Nous avons déjà dit que les sages de la Grèce paraissent s’être fort peu occupés de cette question des droits de la femme si ardemment agitée de nos jours ; quand par hasard ils y touchent, on voit bien qu’ils lui sont fort contraires et peu disposés à lui donner une place convenable dans la famille et dans l’état. Lorsque Platon veut tracer le tableau d’une société démocratique « à laquelle ses magistrats, comme de mauvais échansons, ont versé la liberté toute pure, » et qui s’en est enivrée jusqu’à perdre entièrement la raison, il y représente l’esclave refusant d’obéir à son maître, et la femme qui prétend s’égaler à son mari. Voilà ce qui lui semble le comble du désordre dans un état mal ordonné ! Aristote est plus insolent encore. « Assurément, dit-il, il peut y avoir des femmes et des esclaves qui soient honnêtes ; cependant on peut dire d’une façon générale que la femme est d’une espèce inférieure, et l’esclave un être tout à fait méchant. » Les philosophes de Rome, dans leurs ouvrages théoriques, ne s’expriment pas autrement que ceux de la Grèce. Cicéron reproduit le passage de Platon que je viens de citer, et semble l’accepter pour son compte. Sénèque affirme brutalement, comme Aristote, que la femme est un être ignorant et indompté, incapable de se gouverner lui-même, animal imprudens, ferum, cupiditatum impatiens : il ne peut donc être question de leur accorder des privilèges et de réclamer pour elles plus de justice et d’égalité ; mais à Rome ce que les sages semblaient si éloignés de faire s’était fait tout seul. Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire, les principes restèrent en arrière de la pratique, et tandis que les philosophes et les législateurs semblaient s’entendre pour retenir les femmes dans une condition dépendante, l’opinion et l’usage les avaient émancipées. Il faut évidemment chercher l’origine de cette émancipation dans l’idée élevée que les Romains s’étaient toujours faite du mariage. Ils le regardaient comme « le mélange de deux vies, » et ce mélange ne pouvait être complet que si tout était commun entre les deux époux. « Quand je t’ai épousé, disait à Brutus la noble Porcia, c’était non pas seulement pour être, comme une courtisane, à côté de toi au lit et à table, mais pour prendre ma part du bien et du mal qui pourraient t’arriver. » Ce partage égal des biens et des maux introduit un principe d’égalité dans la famille. Rien ne résista dans la suite à ce principe ; il finit par vaincre les préjugés du monde, les théories des philosophes et les prescriptions de la loi. Ces règlemens sévères par lesquels on avait prétendu enchaîner les femmes furent successivement éludés ou abolis. Les jurisconsultes ont montré, et c’est une étude très piquante, par quelles manœuvres habiles elles parvinrent, sous l’empire, à renverser toutes les barrières élevées autour d’elles par l’ancien droit civil et à établir l’égalité entre elles et leurs maris. On finit même par abroger ce privilège dont le vieux Caton se montre si naïvement fier dans un de ses discours. « Si tu trouves ta femme en flagrant délit d’adultère, disait-il, la loi te permet de la tuer sans jugement. Si par hasard elle te surprenait dans la même situation, elle n’oserait pas te toucher du bout des doigts ; la loi le lui défend. » L’empereur Antonin fit disparaître cette différence, et l’adultère du mari fut puni comme celui de la femme.

Quoique la législation de l’empire porte la trace évidente des changemens qui s’accomplissent alors dans la condition des femmes, c’est ailleurs qu’il faut regarder, si l’on veut savoir véritablement jusqu’à quel point elles étaient libres. Ceux qui s’imaginent que leur émancipation est une conquête récente et qui en félicitent à tout moment le monde moderne seraient, je crois, fort surpris, si, au lieu d’étudier toujours le monde ancien dans les livres des philosophes ou des jurisconsultes, ils consentaient à le regarder un peu dans la réalité et dans la vie. Les inscriptions nous donnent sur ce point des renseignemens fort curieux. Nous sommes moins disposés, après les avoir considérées de près, à plaindre les femmes de Rome, nous trouvons même qu’elles jouissaient de privilèges que celles de nos jours ne possèdent plus. Elles avaient le droit de former, comme les hommes, des associations qui se donnaient des chefs à l’élection. L’une d’entre elles porte le nom respectable de « société pour la conservation de la pudeur, Sodalitas pudicidœ servandœ. » À Lanuvium, il y en avait une qui se nommait « le sénat des femmes, » et ce nom rappelle une institution fort curieuse de Rome, qui, par malheur, nous est assez mal connue ; c’est ce qu’on appelait u la réunion des matrones, conventus 7natronarumy » où se rassemblaient les femmes de grande maison. Suétone rapporte qu’on s’y disputait souvent fort aigrement, et même qu’on s’y battait quelquefois. Une fantaisie de l’empereur Héliogabale donna à cette réunion une importance politique. Il régla de quelles personnes elle serait composée, quels jours on s’y rassemblerait, et voulut qu’elle portât le nom de « petit sénat, senaculum. » On y faisait des sénatus-consultes pour trancher toutes les questions d’étiquette ; on y décida par exemple quel devait être le costume des femmes selon leur rang, à qui appartenait la préséance dans les cérémonies, quand deux d’entre elles se rencontraient, laquelle devait faire les premiers pas pour venir embrasser l’autre, de quelle espèce d’attelage ou de voiture chacune pouvait se servir, pour qui était réservé l’usage des chars traînés par des chevaux ou des mules, des chaises à porteurs garnies d’argent ou d’ivoire, qui avait le droit de mettre de l’or ou des pierreries sur ses chaussures, etc. Cette institution bizarre, détruite à la mort d’Héliogabale, qui lui avait donné des attributions ridicules, fut sans doute rétablie par un de ses successeurs, puisqu’elle existait du temps de saint Jérôme ; elle a donc duré autant que l’empire. Les femmes de naissance plus obscure et qui ne pouvaient espérer entrer dans « le petit sénat » n’en formaient pas moins des sociétés qui n’étaient pas sans importance. Il est arrivé même à ces sociétés de s’insinuer dans les affaires municipales et d’y jouer un certain rôle. On y délibérait sur des récompenses qu’on voulait accorder à un magistrat de la ville, on y votait des fonds pour élever des monumens et des statues. Dans les élections, les femmes ne sont pas admises à donner leur suffrage, mais il ne leur est pas interdit de recommander le candidat qu’elles préfèrent. Parmi les réclames électorales qui remplissent les murs de Pompéi, beaucoup sont signées par des femmes. Quand elles étaient riches et de bonne naissance, mariées à des personnages importans qui occupaient les premières magistratures, la reconnaissance de leurs concitoyens ne les séparait pas de leurs maris et leur élevait des monumens en commun. Souvent aussi elles cherchent à provoquer cette reconnaissance par des bienfaits particuliers dont elles comblent leur pays : elles construisent des temples, des portiques, elles ornent le théâtre, elles donnent des jeux en leur nom. Les villes paient toujours ces bienfaits par des honneurs publics. Les femmes y reçoivent à peu près les mêmes hommages et prennent les mêmes titres que les hommes. Les grandes associations se mettent sous leur patronage ; on les appelle « mères et protectrices du municipe, » et cette dignité leur est accordée à la suite d’une délibération solennelle qui en rehausse le prix. Nous avons le texte d’un décret de ce genre, rendu par le sénat d’une ville d’Italie en l’honneur d’une grande dame, Nummia Valeria, prêtresse de Vénus ; il y est dit que « tous les sénateurs sont d’accord qu’il est juste de lui donner le nom de protectrice de la ville, qu’il faut obtenir de sa bonté qu’elle veuille bien accepter volontiers et de bon cœur ce titre qu’on lui offre, qu’elle daigne recevoir chacun des citoyens en particulier et la république en général dans la clientèle de sa maison, et que, toutes les fois que l’occasion s’en présentera, elle la défende et la protège par sa puissante intervention, qu’enfin on lui demandera qu’elle permette de lui présenter une table d’airain contenant le décret qu’on vient de rendre, et qui lui sera remis par les magistrats de la ville et les premiers du sénat. » Sans doute on ne doit pas exagérer l’importance de ces hommages : c’étaient des titres honorifiques qui ne conféraient pas de pouvoir réel ; il n’en est pas moins vrai de dire que sous l’empire romain les femmes s’approchaient plus de la vie publique qu’il ne leur est permis de le faire aujourd’hui.


IV[modifier]

Nous venons de voir qu’avec l’empire l’éducation des femmes devint plus étendue et leur situation plus indépendante. Quelles furent les conséquences de ce changement pour la morale publique ? Rome s’est-elle bien trouvée de s’être relâchée de ses antiques rigueurs, ou faut-il donner raison à ceux qui ne cessaient de se plaindre qu’on eût abandonné les usages des aïeux ? La question serait vidée, si l’on se fiait entièrement au témoignage des moralistes et des satiriques. Tous nous présentent de leur époque les tableaux les plus repoussans, ils sont surtout fort sévères pour les femmes, et c’est contre elles qu’ils dirigent leurs plus violentes attaques. Avant d’accepter leur opinion, il faut se souvenir qu’il n’y a pas de pays où les maximes anciennes se soient plus longtemps maintenues qu’à Rome. On les répétait encore quand on ne les pratiquait plus ; après qu’elles avaient cessé d’être des traditions vivantes sur lesquelles on réglait sa vie, elles continuaient d’exister comme des préjugés hargneux qui fournissaient des armes commodes à tous les mécontens. L’opinion publique leur restait volontiers fidèle ; lors même qu’elle sentait la nécessité de céder quelque chose aux exigences du présent, elle éprouvait beaucoup de peine à se détacher du passé ; il entrait un peu de mauvaise grâce dans toutes les concessions auxquelles elle se résignait, et elle était toujours disposée à faire payer ses complaisances par quelques sévérités. En même temps qu’elle laissait les femmes mener une existence plus libre, elle comblait d’éloges l’époque où elles vivaient plus retirées, elle prétendait juger les mœurs de ce siècle avec les idées d’autrefois, elle acceptait les principes nouveaux et se révoltait contre les conséquences. Ces dispositions, qui étaient alors celles de tous les moralistes, devaient nécessairement les rendre injustes et exagérés.

Quand on examine de près les reproches qu’ils adressent aux femmes, on s’aperçoit que les défauts qu’ils reprennent chez elles avec tant d’amertume étaient la suite presque inévitable de leur nouvelle façon de vivre ; ils avaient leur source dans cette émancipation et cette indépendance dont quelques-unes pouvaient faire un mauvais usage, mais qui n’en était pas moins un progrès et un bonheur pour l’humanité. C’est ainsi qu’on les accuse souvent d’être devenues impudentes, effrontées, de vouloir toujours attirer les yeux sur elles, d’aimer à étaler partout leur coquetterie. « Quand une matrone, dit le rhéteur Porcius Latro, veut être en sûreté contre les tentatives des audacieux, elle doit se vêtir tout juste assez bien pour ne pas paraître malpropre. Il faut qu’elle s’entoure de servantes d’un âge respectable, dont le seul aspect écarte les galans. Il convient qu’elle marche toujours les yeux baissés. Quand elle trouve un de ces empressés qui saluent toutes les femmes qu’ils rencontrent, il vaut mieux qu’elle paraisse impolie que de sembler engageante. Si elle ne peut se dispenser de rendre le salut, qu’elle le fasse avec confusion et le rouge au front. Que son attitude soit telle que, si l’on est tenté de lui faire des propositions peu honnêtes, son visage dise non bien avant sa parole. Voilà comment elles devraient se garder elles-mêmes pour décourager d’avance les amoureux ; mais au contraire voyez-les se présenter le visage paré de séductions, à peine un peu plus vêtues que si elles n’avaient pas de vêtemens (paulo obscurius quam posita veste nudœ), avec un langage si enjoué, un air si caressant qu’il donne à tout le monde l’audace de s’approcher, et puis soyez surpris, quand elles révèlent leurs honteux désirs par leur toilette, leur démarche, leurs paroles, leur visage, qu’il se trouve des gens qui ne savent pas se dérober à ces effrontées qui tombent sur eux ! » Il peut bien se faire que Porcius Latro, quoiqu’il eût l’habitude de déclamer, n’ait pas tracé un portrait de fantaisie ; mais ces défauts qu’il reproche aux femmes, et que tout le monde leur reproche comme lui, sont de ceux qu’il est difficile d’éviter quand on ne les enferme pas dans un gynécée. On dirait vraiment que les moralistes et les satiriques de ce temps regrettent qu’on les en ait laissées sortir. Ils ne peuvent pas s’accoutumer à les voir libres, indépendantes, mêlées au monde et aux affaires, et ne cessent de leur en faire un crime. Ce n’était pourtant pas tout à fait une nouveauté, comme on le prétendait : elles ont toujours été moins retenues à Rome que dans la Grèce. Quoique la matrone romaine se fasse honneur dans son épitaphe « d’être restée chez elle, » nous savons qu’elle n’avait pas trop de scrupule ni de difficulté à quitter sa maison. Elle accompagnait son mari dans les dîners où il était invité, et la seule différence qu’on remarquât entre eux, c’est qu’elle s’asseyait sur une chaise à la manière ancienne tandis qu’il prenait son repas couché d’après l’usage des Grecs. Les jeunes filles y venaient aussi avec leurs parens, seulement on nous dit qu’on avait la précaution de les faire sortir au dernier service, « de peur que leur oreille chaste n’entendît quelque propos inconvenant. » La réclusion des femmes, comme on voit, n’était pas très sévère sous la république ; elle le devint bien moins encore sous l’empire. Elles vont alors partout, et on les rencontre dans toutes les réunions publiques et privées. À Rome, les princes reçoivent à leur table les épouses des sénateurs avec leurs maris. Il y avait des femmes dans ce dîner qu’Othon donnait aux plus grands personnages de l’empire le jour où ses soldats révoltés manquèrent assassiner tout le sénat ; des femmes faisaient partie de ce groupe de gens distingués et vertueux qui assistaient aux derniers entretiens de Thraséa. Dans les municipes, quand un magistrat généreux donnait à dîner à ses concitoyens, ces repas réunissaient souvent les habitans des deux sexes. Les femmes aussi prenaient place dans les nombreux festins que célébraient partout les corporations. Qu’elles aient quelquefois abusé de ces occasions qu’elles avaient de courir le monde pour donner des rendez-vous, que dans ces dîners, où les convives se croyaient tout permis, elles aussi aient offert quelquefois de fâcheux spectacles, Juvénal le dit, et on peut le croire ; mais on peut croire aussi que le plus grand nombre s’y conduisait autrement. À tout prendre, il vaut mieux qu’on les y ait admises, et leur présence a fini par y introduire plus de décence et de retenue.

On leur reproche encore leurs prodigalités. « Il semble vraiment, dit Juvénal, qu’elles croient que les écus repoussent dans le coffre à mesure qu’on les dépense. Jamais elles ne calculent ce qu’un plaisir peut leur coûter. » Les riches achètent à des prix insensés les coupes de cristal, les vases murrhins ; les autres vendent l’argenterie de famille pour louer des habits et des suivantes quand elles vont au théâtre. Ne pas savoir mesurer son train à sa fortune, se ruiner et s’endetter pour briller plus qu’on ne le peut, « manquer de respect à sa pauvreté, » suivant la belle expression de Juvénal, c’est un vice de tous les temps. Admettons, si l’on veut, que cette époque en ait souffert plus que les autres ; cependant, parmi les dépenses dont on fait un crime aux femmes, il en est dont elles se justifieraient aisément. Elles ont pris part dans une large mesure à cet élan de générosité qui sembla s’emparer par momens de la société romaine sous l’empire. Sans être aussi directement mêlées que l’homme aux affaires de leur cité, nous venons de voir qu’elles n’y sont pas non plus tout à fait étrangères. Dès lors elles se croient obligées aux mêmes munificences envers leurs concitoyens. Une femme riche tient à honneur de faire participer tout le municipe qu’elle habite aux événemens heureux qui réjouissent sa maison. Pudentilla, qui épousa le philosophe Apulée, avait distribué au peuple d’une petite ville d’Afrique 50,000 sesterces (10,000 francs) à l’occasion du mariage de son fils. Il arrive même quelquefois que leurs largesses semblent inspirées par la bienfaisance plus que par la politique et la vanité. Dans l’inscription funéraire d’une femme de Numidie, après avoir dit a qu’elle n’a eu qu’un mari, qu’elle a été chaste, rangée, irréprochable, » on ajoute « qu’elle était une mère pour tout le monde, qu’elle venait au secours de tous les malheureux et qu’elle n’a rendu triste personne, omnium hominum parens, omnibus subveniens, tristem fecit neminem. » C’est une épitaphe qui conviendrait à une chrétienne.

Il arrive aussi qu’on les raille de leur pédantisme, et Juvénal a tracé un portrait fort amusant de la savante qui à table ennuie les convives en comparant Homère à Virgile, qui se pique de ne manquer jamais aux règles de la syntaxe, et qui ne pardonne pas à son mari d’avoir fait un solécisme. Ce n’est après tout que l’excès d’une qualité. Si le pédantisme est un ridicule dont il faut se garder, l’instruction est un grand bien et il convient que la femme y ait part comme l’homme. Les femmes instruites sont très nombreuses au Ier siècle. Plusieurs d’entre elles prennent goût aux lettres jusqu’à devenir capables d’écrire elles-mêmes des ouvrages, et personne n’en paraît scandalisé, ni même surpris. Agrippine, la mère de Néron, avait composé des mémoires sur sa jeunesse qui furent publiés. Pline rapporte qu’un de ses amis, personnage d’importance, lui lisait des lettres qu’il prétendait l’œuvre de sa femme, et qu’elles étaient charmantes ; « vous croiriez entendre Plante et Térence parler en prose. » Il nous reste de Sulpicia, qui vivait sous Trajan, une satire énergique contre Domitien à propos de l’exil des philosophes. On nous dit qu’elle avait fait paraître aussi un recueil de vers amoureux ; c’étaient des élégies qu’on trouvait un peu trop passionnées, mais dont personne n’avait le droit de médire, car elle les adressait à son mari, ce qui faisait dire à Martial qu’elle avait trouvé moyen d’être en même temps fort légère et très grave. Quand on use si volontiers de la littérature, il est difficile qu’on ne soit pas entraîné quelquefois à en abuser, et c’est seulement lorsqu’il y a beaucoup de femmes instruites qu’il peut dans le nombre se rencontrer quelques pédantes. Ces abus, et d’autres que les satiriques énumèrent avec complaisance, ne sont pas surprenans avec le changement qui s’était fait dans la façon de vivre des femmes. Le vieux Caton disait d’elles que c’étaient des êtres indomptés, et qu’il ne leur était pas possible de garder en rien une juste mesure. Dans ces libertés qu’on leur accorda ou qu’elles prirent, beaucoup allèrent trop loin. On avait annoncé que le jour où elles seraient les égales des hommes elles voudraient les dominer ; c’est ce qui ne manqua pas d’arriver. Quand elles se sentirent maîtresses d’elles-mêmes et quelquefois des autres, elles devinrent violentes, hautaines, insupportables. Elles exerçaient l’autorité domestique avec une impitoyable dureté, rudoyant leurs maris, battant leurs esclaves. Quelques-unes, voulant pousser l’égalité jusqu’au bout, se plaisaient à envahir les métiers que les hommes s’étaient jusque-là réservés. On voyait des femmes avocats, jurisconsultes, et, ce qui est plus grave, des femmes athlètes et gladiateurs. « Elles fuyaient leur sexe, » dit le satirique, et pour prendre ce qu’il y a de plus désagréable dans le nôtre. Ce sont là de graves défauts sans doute, mais, je le répète, en supposant que les contemporains ne les aient pas exagérés par l’habitude qu’ils avaient prise de juger leur temps avec les préjugés du passé, n’oublions pas qu’ils furent la condition et la conséquence d’un progrès dont l’humanité a profité. Ils représentent cette portion de mal qui se mêle toujours aux meilleures choses, et qui ne doit pas pourtant nous les faire méconnaître et calomnier.

Quant aux accusations plus graves dont je n’ai encore rien dit, à ces adultères scandaleux, à ces mariages si souvent rompus par des séparations sans motif, à ces désordres, à ces crimes qui troublent les familles et la société, il faut répéter ici ce qui a été dit ailleurs au sujet des peintures de Juvénal[3] ; on ne peut pas prétendre sans doute qu’elles soient entièrement fausses : ni ce poète, ni les autres moralistes n’ont inventé les faits honteux qu’ils racontent ; mais rien n’empêche de croire que, selon leur usage, ils n’aient fait de l’exception la règle. Je suis frappé de trouver chez presque tous ceux qui ont si mal parlé de leur temps des contradictions qui m’étonnent. Par quel étrange hasard arrive-t-il que ce que nous savons d’eux-mêmes et de leurs familles proteste contre leurs sévérités ? Tacite traite en général assez durement les femmes ; on voit bien que ce conservateur obstiné goûte peu les changemens qui se sont accomplis dans leur manière de vivre, et qu’il est médiocrement partisan des libertés qu’on leur accorde. Quand il dit des Germaines : a Elles vivent sous la garde de la chasteté, loin des spectacles qui corrompent les mœurs, loin des festins qui allument les passions ; hommes et femmes ignorent également l’art d’écrire de mystérieuses correspondances, » il est clair que cette admiration des mœurs lointaines couvre un blâme pour son pays. Cette intention est plus visible encore lorsqu’il ajoute : « Là, on ne rit pas des vices ; corrompre et céder à la corruption ne s’appelle pas vivre selon le siècle. » Paroles amères et vraiment dignes de Juvénal I Cependant on vivait honnêtement autour de Tacite, quoiqu’on allât quelquefois au théâtre et qu’on eût le malheur de savoir écrire. Il laisse deviner, en quelques mots voilés et touchans, l’estime qu’il avait pour sa femme ; elle au moins ne devait pas « vivre selon le siècle ! » Il célèbre avec attendrissement l’excellent ménage d’Agricola, son beau-père, et de Domitia Decidiana. « Ils vécurent, nous dit-il, dans une admirable concorde, pénétrés d’une tendresse mutuelle, et chacun donnant à l’autre la préférence sur lui-même. » Il semble que dans ce milieu honnête il aurait dû prendre des impressions moins défavorables à son temps. Sénèque est plus dur encore que Tacite, quoiqu’il ne fasse pas profession, comme lui, d’admirer toujours le passé. Dans les ouvrages que nous avons de lui, il ne manque pas une occasion de maltraiter ses contemporaines. « Elles en sont venues à ce point, dit-il, qu’elles ne prennent plus un mari que pour exciter leurs amans. Quand une femme est chaste aujourd’hui, c’est une preuve certaine qu’elle est laide. » Il avait même composé un traité spécial contre elles (De Matrimonio) qui est perdu, mais que les pères de l’église, dont il flattait les idées, citent avec plaisir. Il y reprenait tous les argumens bons ou mauvais que les poètes comiques développaient depuis des siècles contre le mariage. Il rappelait, ce qui était tout à fait conforme aux usages romains, qu’on ne choisissait pas sa femme, et qu’il fallait la garder comme le hasard vous la donnait. « Si elle est colère, sotte, laide, malpropre, si elle a quelque autre défaut, nous ne le découvrons jamais qu’après la noce. Un cheval, un âne, un bœuf, un chien, un esclave, un vêtement, une chaise, une coupe, des vases de terre, on les examine au moins avant de les acheter ; la femme est la seule chose qu’on prenne sans la voir. On a craint sans doute qu’on ne l’épousât jamais, si on l’avait vue auparavant. » Sénèque était vraiment bien ingrat de traiter ainsi les "femmes ; il n’y a pas de philosophe qui ait eu à s’en louer plus que lui. Depuis sa naissance jusqu’à sa mort, elles l’ont entouré de leur affection, il leur doit sa fortune politique et son bonheur intérieur. Ce grand ennemi du mariage s’était marié deux fois, et l’on ne voit pas qu’il ait eu à le regretter. Il nous dit que, tout stoïcien qu’il était, il pleura beaucoup sa première femme. Quand il épousa la seconde, Paulina, il était déjà vieux, mais ce mariage sembla lui rendre la jeunesse. Il avait dit quelque part : « Aimer la femme d’un autre est un crime, aimer la sienne est un excès. Le sage doit s’attacher à sa femme par raison et non par affection. » Il paraît, dans sa vie, avoir oublié ce précepte, comme il en a oublié tant d’autres. Quand il parle de Paulina, l’affection la plus vive et la plus touchante semble animer ses paroles. Dans une de ses lettres, il raconte qu’il est malade, et que Paulina le force à se soigner.’ « Comme sa vie, dit-il, dépend de ma vie, je prends soin de moi pour prendre soin d’elle. Qu’y a-t-il de plus agréable que d’être si aimé de sa femme que, pour l’amour d’elle, on s’aime soi-même davantage ? » On sait qu’elle voulut mourir avec ce mari qui l’aimait si tendrement et dont elle était si fière, et que, ramenée malgré elle à la vie, elle ne lui survécut que quelques années, gardant pieusement son souvenir et honorant sa mémoire.

L’exemple de Paulina nous montre que les grandes épreuves du règne des césars ne furent pas perdues pour les femmes. Juvénal avait raison de dire que la prospérité les avait gâtées ; le malheur les rendit meilleures. Elles donnèrent d’admirables spectacles dans ces temps horribles. Beaucoup se résignèrent volontairement à la pauvreté après avoir vécu dans l’opulence ; d’autres accompagnèrent leurs maris en exil ; quelques-unes surent héroïquement mourir. Telle fut cette jeune Politta, la fille du consulaire Antistius Verus, dont Tacite nous a raconté la fin touchante. Néron lui avait enlevé son mari, le sage Rubellius Plautus ; elle avait tenu dans ses bras sa tête coupée, et depuis ce moment elle vivait dans le deuil et les larmes, se privant de tout et gardant ses vêtemens ensanglantés comme une relique ; mais, quand elle apprit que la vie de son père était menacée, elle oublia ses douleurs et ses colères et alla se jeter aux pieds de Néron. Elle n’épargna rien pour le toucher, et, le trouvant insensible, elle revint annoncer à son père que tout espoir était perdu et mourir avec lui. Il ne m’est pas possible de croire qu’à la suite de ces crises violentes, après les règnes de Néron et de Domitien, la société n’ait pas été purifiée par la souffrance. La vertu des femmes s’y est certainement retrempée. Le Palatin, où avaient régné Messaline et Poppée, est occupé sous Trajan par des princesses honnêtes, « modestes dans leur toilette, simples dans leur train, affables dans leurs manières, » et qui pratiquent toutes les vertus domestiques. Dans le grand monde, qui prend modèle sur ses maîtres, les mœurs semblent aussi devenir plus pures. C’est au moins l’impression que laisse la lecture des lettres de Pline. Rappelons-nous ce qu’il nous raconte de cette admirable lignée de Thraséa, où trois générations de femmes ont successivement fait preuve de tous les dévoûmens et de tous les sacrifices. Ce sont des exemples que, pour être juste, il convient d’opposer aux tableaux de Juvénal. Ils montrent que dans cette société, comme dans toutes les autres, de grandes vertus se mêlaient à de grands scandales, que les femmes n’y étaient pas aussi dépravées qu’il plaît au satirique de le prétendre, et qu’il n’est pas possible de soutenir, comme on était alors tenté de le faire, que l’éducation plus libre qu’on leur donnait et l’indépendance dont on les laissait jouir les condamnaient à une inévitable corruption.


  1. M. Havet, dans son ouvrage sur le Christianisme et ses origines, cite un discours du philosophe Musonius Rufus, dans lequel il établissait que les femmes ont droit à la vérité, puisqu’elles ont droit à la vertu.
  2. Ces réflexions sont empruntées à l’excellente Étude sur la condition privée de la femme, par M. Paul Gide.
  3. Voyez, dans la Revue du 1er mai 1870, l’étude sur Juvénal.