Les Femmes Poëtes au XVIe siècle

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Les Femmes Poètes au XVIe siècle
(pp. 1-126).

LES FEMMES POËTES AU SEIZIÈME SIÈCLE

I

I. Du mouvement de la renaissance. — II. Louise Labé et les Lyonnaises. — Ecole passionnée. — Autres femmes poètes du midi : Pernette du Guillet, Marie de Romieu, etc.

I

Dans l’histoire de notre poésie le seizième siècle n’avait longtemps occupé qu’une très-petite place : de nos jours on lui en a fait une plus grande, et ce n’est que justice. A une époque où le besoin se faisait sentir de raviver les forces épuisées de notre littérature, par une sorte d’affinité naturelle on s’est rapproché, je dirais presque on s’est ressouvenu, de ces écrivains sans doute inégaux et aventureux, mais animés d’un esprit nouveau, que le grand siècle, fier à bon droit de ses propres richesses, n’avait pas assez recherchés ni estimés. Moins riches ou moins dédaigneux, nous nous sommes, sous les auspices d’auteurs, aimés du public, engagés avec quelque courage dans des pays jusque-là réputés presque déserts ; et de charmantes découvertes ont récompensé nos peines. A travers des espaces vides ou couverts de ronces, nous avons çà et là, et maintes fois, trouvé les plus frais paysages, les plus florissantes cultures : mille beautés inattendues ont surpris nos regards. En somme il n’est point permis maintenant de refuser au siècle de Ronsard, de du Bellay, de Passerai, de Belleau, de des Périers, de tant d’autres, une inspiration réelle, un mérite fécond en progrès et surtout en promesses d’avenir. Mais à côté de la pléiade, dont on ne conteste plus l’éclat, à côté des chefs de cette école hardie et non sans puissance, un groupe dont on ne saurait nier la présence était encore demeuré dans l’ombre, celui des femmes qui, se mêlant au mouvement littéraire et poétique de la renaissance, n’ont pas peu contribué à en développer l’essor. Mon but est de remettre en lumière celles qui ont eu leur part d’action sur l’esprit français, en leur consacrant un souvenir reconnaissant.

Ce qui frappe au premier abord dans cette gracieuse élite, dont j’emprunterai la connaissance non-seulement aux auteurs imprimés du temps, mais parfois à des manuscrits, c’est que tous les rangs y figurent, par un privilège de notre société, où un principe d’égalité existait dès ce moment et s’est depuis maintenu ; je veux parler de l’esprit. La Belle cordière, qui représente la bourgeoisie et le commerce, ou si l’on aime mieux le peuple et l’industrie, ne le cède nullement, pour le charme de l’inspiration et l’attrait de toute sa personne, à la sœur de François Ier, cette Marguerite de Navarre, qui fut souveraine par le double droit du mérite et du sang. Mais une classe où la supériorité littéraire brille surtout alors d’un éclat incontestable est celle de l’aristocratie. Nous le verrons, à la cour de France, sous le chef de la dynastie des Valois et ses successeurs, les talents poétiques croissent en foule sur les marches et autour du trône, comme les plantes germent spontanément dans un sol bien préparé ; et le gentil Marot n’est que l’organe naturel de cette société ingénieuse où les princesses conservent dans leurs productions toute la distinction de leur naissance. À vrai dire, cette tradition remontait à Charles d’Orléans, le fils de Valentine de Milan, ce digne rival de Villon, qui, fait prisonnier sur le champ de bataille, avait charmé par des vers les ennuis de sa longue captivité : heureux exemple qui des classes les plus élevées s’était communiqué à toutes les autres.

De là, dans le seizième siècle, par une émulation féconde, tant d’essais couronnés de succès ; de là ce travail commun, cette culture simultanée de l’esprit et du style français, qui annoncent en y préludant les chefs-d’œuvre que verra éclore l’âge suivant. C’est donc pénétrer plus avant dans l’intelligence de cette période classique, que d’apprendre à mieux connaître, en écartant d’ailleurs toute idée de comparaison, les débuts qui l’ont préparée.

Dans ce but, j’ai rappelé ailleurs[1] de mâles accents, témoignage des fortes et ardentes passions qui ont agité et trempé les âmes dans l’époque de la réforme. Maintenant nous passons à des vers d’une inspiration bien différente, fruits de plus doux, de plus tendres sentiments. C’est ainsi qu’à la faveur d’influences diverses, la vigueur d’un côté et de l’autre la grâce allaient se développant ensemble pour concourir bientôt, dans La Fontaine, dans Molière, dans Racine, à la perfection de notre poésie. Sous la plume de ces génies immortels, l’énergie des sentiments et l’élégance des mœurs allaient trouver leur expression accomplie dans ce temps et cette littérature qu’on ne peut assez admirer.

II

Dans la carrière où s’était déjà illustrée la Vénitienne Christine de Pisan, Lyon, la capitale du midi de la France, qui se rapprochait de l’Italie par son climat comme aussi par ses goûts d’étude, sa civilisation et la culture des intelligences, possédait au seizième siècle une colonie des plus brillantes : c’est un groupe que rencontrent tout d’abord les yeux de l’observateur et auquel nous allons nous arrêter. Cette florissante cité, riche aujourd’hui par son commerce, ne l’était pas moins alors en productions littéraires et en doctes compagnies. L’activité de ses presses répondait au mouvement des esprits. Aucune autre de nos villes, après Paris, n’offrait dans les différentes classes de la société autant de femmes, honneur de leur sexe par leur beauté et par leurs talents. Mais parmi elles nulle n’obtint de son temps plus de réputation, nulle n’a conservé plus de gloire que Louise Charly, dite Labé : c’étaient les deux noms de son père.

Elle naquit à Lyon en 1526. On l’a représentée comme issue d’une famille obscure, et devenue la femme d’un artisan ; mais la critique a rectifié sur ce point de vagues et d’inexactes assertions. En réalité, elle épousa un riche négociant en câbles et en cordes, nommé Ennemond Perrin ; et c’est à cause de ce commerce qu’on l’a appelée la Belle cordière. Quant à son éducation, elle fut l’objet de soins qui font supposer que Louise appartenait à une maison d’une grande aisance. On lui apprit, avec tout ce que réclamait l’élégance du monde, les langues dont l’étude était la base d’une instruction distinguée, l’italien et l’espagnol ; le latin même et le grec ne lui furent pas étrangers. Malgré cette culture classique, sa vie eut une teinte romanesque qui a séduit l’imagination des auteurs de nos jours, et il y plane quelque chose de cette incertitude qui sied aux personnages dont s’empare la fiction[2]. Mais ce qui est constant, c’est que tout semblait s’être réuni, chez Louise Labé, aux charmes de la figure et de l’esprit, pour captiver les yeux et les cœurs. Elle dansait, nous dit-on, à merveille. Musicienne consommée, elle savait jouer de presque tous les instruments, et elle y joignait celui qui les surpasse tous, une belle voix. Telles sont les perfections que se plaisent à énumérer les poëtes du temps, en célébrant surtout « son port gracieux, ses traits avenants, l’étincelle de son regard. » Aussi l’un d’eux, Jacques Pelletier, déclarait-il « qu’elle resplendissait entre les dames, comme la lune resplendit de nuit sur les moindres flambeaux. » Ajoutons qu’elle excellait dans l’équitation : son premier goût fut même celui des armes, et à l’âge de seize ans elle figura au siège de Perpignan (1542), connue sous le nom du capitaine Louis, « ferme en selle, dit un contemporain, ployant de sa lance les plus hardis assaillants, au premier rang des chevaliers. » Elle a rappelé avec complaisance ce moment héroïque de sa vie :

Qui m’eût lors vue eu armes fière aller,
Pour Bradamante ou la haute Marphise,
Sœur de Roger, il m’eût, possible, prise.

Mais la levée du siège (les Espagnols commandés par le duc d’Albe forcèrent à la retraite le fils aîné de François 1er) ne laissa pas que de dégoûter assez promptement de la guerre celle qui avait sinon toutes les vertus, au moins la valeur de Jeanne d’Arc. Eloignée des camps, Louise Labé revint à sa vocation pour les lettres.

Ce fut peu après sans doute que sa beauté et son esprit lui ménagèrent l’établissement avantageux qui la mit en possession d’un commerce considérable, d’ateliers, de magasins spacieux et de plusieurs maisons à Lyon. Celle qu’habitait Louise offrait toutes les commodités de la fortune, et l’emplacement en est encore signé par le nom d’une rue voisine de la place Bellecour[3]. Elle possédait de plus, dans les faubourgs, des jardins qui s’étendaient non loin du confluent du Rhône et de la Saône, à peu près vers l’endroit où J. J. Rousseau devait passer à la belle étoile cette nuit délicieuse qu’il a racontée dans ses Confessions ; la situation en est marquée par ces vers :

Un peu plus haut que la plaine
Où le Rhône impétueux
Embrasse la Saône humaine[4]
De ses grands bras tortueux,
De la mignonne pucelle
Le plaisant jardin était
D’une grâce et façon telle
Que tout autre surmontait.

Et le poëte, qui venait de le parcourir, continuant sur ce ton, décrivait avec une grande richesse de détails les treilles, les bosquets, les pelouses et les fontaines qui embellissaient ce séjour, sans oublier les oiseaux qui l’animaient de leurs chants. Les recherches de l’art s’y joignaient aux beautés de la nature. En outre Louise, dans une bibliothèque remarquable par la variété et le choix, avait réuni en grand nombre

Ces bons hôtes muets qui ne gênent jamais,

comme Ronsard définissait si bien les livres. Et ce n’était pas la seule compagnie qu’elle avait rassemblée autour d’elle. Jeune et belle, entourée d’adorateurs, ses chants ont fait croire à plusieurs de ses biographes qu’elle n’avait pas été insensible à leurs séductions. On la prendrait, il est vrai, pour une autre Léontium ou plutôt pour la Ninon de son siècle, à la juger par ses propres vers, qui l’ont fait surnommer « la nymphe ardente du Rhône[5] ; » mais il ne faudrait point trop entendre à la lettre ces hyperboles poétiques ; et, pour avoir eu une vingtaine d’années de plus qu’elle, il ne semble pas que son mari ait été peu assorti à ses goûts ni à son humeur. C’est ce mari qu’Olivier de Magny a félicité dans l’une de ses pièces : O toi, lui disait-il,

O combien je t’estime heureux,
. . . . . . . . . . .
Qui vois l’or de sa blonde tresse
Et les attraits délicieux
Qu’Amour décoche de ses yeux.

Sur un point si délicat, il serait imprudent d’être affirmatif. Disons seulement que Guillaume Colletet, dans son Histoire des poëtes français, nous paraît avoir été bien rigoureux quand, adoptant à son sujet une tradition très-contestable, il nous la représente « comme ayant rendu sa muse esclave de ses passions, » et qu’il prétend que les œuvres qui font admirer la délicatesse de son esprit prouvent assez les écarts de sa conduite. Colletet avait-il donc oublié qu’au seizième siècle les plus graves personnages, dans leur culte de l’antiquité, imitaient à l’envi Anacréon et Catulle, sans qu’il en coûtât rien à la régularité de leur vie ; ce dont plus d’un, par un scrupule ingénu, a pris soin de nous avertir ? C’est que les amours qu’ils chantaient, on l’a déjà vu ailleurs, n’existaient que dans leur imagination. Rien ne nous empêche de croire qu’il en fût ainsi pour Louise Labé. A coup sûr, elle ne manque nullement de souvenirs classiques, qui témoignent qu’elle a pratiqué avec fruit les auteurs anciens. Chez elle, en un mot, l’imitation savante se mêle évidemment, mais dans une mesure qu’il est difficile d’apprécier, aux sentiments personnels. Du moins ceux qui l’ont jugée avec le plus de défaveur ont-ils affirmé que l’intérêt ou la vanité n’avait eu aucune part dans ses faiblesses, et que les gens d’esprit trouvaient près d’elle un accueil que sollicitaient vainement les financiers et les grands seigneurs. Mais nous préférons adopter sur Louise Labé l’opinion d’un judicieux esprit[6], qui, connaissant à fond les hommes et les choses de cette époque, a voulu voir dans ses œuvres un langage de convention, un tissu de licences poétiques, non l’expression de ses mœurs réelles. Constatons enfin que les éloges de plusieurs de ses contemporains se rapportent aussi bien aux vertus privées de la femme qu’aux rares talents du poëte : à les en croire, elle fut la plus irréprochable des épouses.

Ce qui confirme cette opinion, c’est que la meilleure compagnie se rassemblait dans sa demeure et que les étrangers de distinction eux-mêmes recherchaient, au témoignage de Colletet, l’honneur d’y être admis. Les conversations, dont elle était l’âme, y étaient non-seulement enjouées et ingénieuses, mais savantes ; en un mot, la considération qui l’entourait et le bon ton des réunions dont elle était le centre concourent à indiquer qu’elle n’avait nullement franchi dans sa vie les règles de la décence. Son mari, qui mourut avant elle et dont elle n’avait pas eu d’enfants, lui laissa de plus, en la nommant son héritière, un témoignage de tendresse et d’estime qui dépose en sa faveur.

Quoi qu’il en soit, ce qui est hors de doute, c’est le cachet non vulgaire de ses poésies, qu’elle s’excusait d’avoir fait paraître elle-même[7], en alléguant qu’elle ne les mettait en lumière que par égard pour quelques-uns de ses amis, « qui avaient trouvé moyen de les lire sans qu’elle en sût rien et qu’elle n’avait pas osé éconduire. » Elles n’étaient donc arrivées jusqu’au public que par une sorte de violence faite à sa modestie. Si les femmes poëtes étaient en effet nombreuses au seizième siècle, il n’en était pas de même des femmes auteurs. On obéissait à l’inspiration, à la muse, à la provocation de telle ou telle personne, de tel ou tel événement ; on n’écrivait pas avec calcul et en vue de l’impression : ce qui tournait au profit du naturel et, partant, du charme, sous la plume des femmes de cette époque. C’est ce qui explique aussi l’extrême rareté des livres qu’elles nous ont laissés. Pour la plupart, on ne peut guère les juger que sur quelques pièces éparses ou sur les témoignages contemporains. Quant aux productions de Louise Labé, loin d’être inédites, elles ont eu plus de dix réimpressions : mais nous n’en devions pas moins noter sa modestie ou réelle ou apparente, parce qu’elle peut passer pour un trait de mœurs.

L’honneur de l’impression ne fut pas d’ailleurs le seul dont elle jouit de son vivant. Par un privilège d’ordinaire réservé au génie, elle eut, ainsi que Dante au moyen âge, ses commentateurs. Je ne parle pas de ses biographes et de ses panégyristes. On la traita comme un auteur classique ; on lui consacra un glossaire. Et cet engouement semble s’être renouvelé de nos jours, où de savants éditeurs l’ont remise en lumière avec autant d’intelligence et de soin que de luxe typographique[8].

Ses œuvres se divisent en deux parties : c’est la seconde qui contient les élégies et les sonnets (ils forment à peu près un total de cinq cents vers) ; la première renferme un dialogue en prose qui a pour titre Débats de Folie et d’Amour, sujet qu’elle développe avec une certaine étendue et que La Fontaine a depuis resserré dans le cadre d’une fable ingénieuse[9]. En s’adressant, dans la dédicace de cette fiction, aux vertueuses dames, Louise Labé exprimait la pensée que les lois sévères des hommes n’empêchaient plus les femmes de s’attacher à l’étude et que leur devoir était de s’y livrer avec une honnête liberté. Elle les conviait donc à élever un peu leurs esprits au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux, sinon pour commander, au moins pour se montrer les dignes compagnes de ceux qui commandent et pour les piquer d’émulation.

Le dialogue lui-même est une espèce de drame qui comprend cinq actes. On suppose que Jupiter avait fait préparer un grand festin auquel tous les dieux étaient invités. L’Amour et la Folie arrivent en même temps sur la porte du palais où doivent s’assembler les convives ; la Folie prétend entrer la première et repousse l’Amour, qui veut passer avant elle : de là naît une dispute des plus sérieuses. L’Amour met la main à son arc et décoche une flèche à la Folie qui échappe au trait en se rendant invisible. Pour se venger à son tour, elle arrache les yeux à Cupidon et lui applique un bandeau fait avec tant d’art qu’il est impossible de l’enlever. Vénus vient se plaindre à Jupiter, qui consent à être juge du différend, et deux avocats sont donnés aux parties, Apollon à l’Amour, Mercure à la Folie. Leurs plaidoyers sont un curieux spécimen de l’éloquence savante du temps, où tous les souvenirs étaient entassés au hasard, où les arguments s’empruntaient aux traditions mythologiques, à l’histoire sainte et profane, à la théologie, à la philosophie, à l’imagination. Dans le discours d’Apollon il faut remarquer surtout la manière piquante dont sont peints ces loups- garoux, étrangers à l’amour, ou plutôt renfermés tout entiers dans l’amour d’eux-mêmes, que leur égoïsme condamne à vivre dans le plus triste isolement : « Gens plus fades à voir qu’un potage sans sel à humer. » Ce que les ressources de la toilette, dans leur ingénieuse variété, ajoutent aux attraits de la beauté est fort bien marqué aussi par la plume délicate de Louise Labé. Bref, Apollon, dans sa plaidoirie pour son client, établit d’un ton parfois un peu pédantesque, mais le plus souvent avec bonheur, « que l’Amour est cause aux hommes de gloire, honneur, profit, plaisir, et tel que sans lui ne se peut commodément vivre. » Mais qu’arrivera-t-il, demande en concluant l’orateur, si l’Amour demeure privé de la vue ? Guidé par la Folie, n’est-il pas à craindre « qu’il ne soit désormais cause d’autant de violence, incommodité et déplaisir qu’il l’a été par le passé d’honneur, de profit et de volupté ? »

Mercure, en plaidant pour la Folie, se montre digne de sa réputation, et c’est très-finement qu’il s’attache à montrer « que la Folie n’est point inférieure à l’Amour et que l’Amour ne serait rien sans elle. » Suivant lui, compagne fidèle des hommes, la Folie n’a cessé de croître avec eux ; elle se développe dans un rapport étroit avec chacun de leurs progrès. Parmi les hommes, ceux que l’on honore le plus ne sont-ils pas d’ordinaire les plus fous ? Et quel est le principe des entreprises hasardeuses et de la plupart des découvertes, si ce n’est la Folie ? En amour surtout, lequel préfère-t-on du fou ou du sage ? La folie n’entre-t-elle pas même si naturellement dans l’amour, qu’il n’y aurait point d’amour, à ce que Mercure prétend nous prouver, s’il n’y avait point de folie. Ainsi et longuement discutée, l’affaire se termine par une fin de non-recevoir qu’employaient volontiers nos anciens parlements, lorsqu’ils ajournaient les jugements d’une manière indéfinie et souvent à tout jamais. Celui-ci est remis « à trois fois sept fois neuf siècles. » Mais il est prescrit aux deux parties de vivre dans l’intervalle en bon accord et sans s’outrager, « la Folie menant l’aveugle Amour et le conduisant partout où bon lui semblerait. »

Cette invention gracieuse, qui témoigne assez du goût de nos ancêtres pour les fictions allégoriques, était sans doute un emprunt fait par Louise Labé à nos anciens fabliaux. Il lui reste du moins en propre, avec l’agrément des détails, celui d’un style pur et facile, élégant et soutenu pour l’époque. A ce mérite se joint, dans ses vers, une inspiration remarquable. Telle est même la sincérité de leur accent, tel est le feu qui les anime, qu’elle a pu dire sans trop d’exagération qu’Apollon lui avait donné la lyre de Sapho pour chanter des plaisirs et des peines qui ne lui étaient pas inconnus. Car, après lui avoir emprunté des armes, grâce à ses yeux,

. . . . . . . Dont tant faisait saillir
De traits à ceux qui trop la regardaient
Et de son arc assez ne se gardaient,

l’Amour est venu l’attaquer elle-même pour la punir des larmes qu’elle avait fait couler :

Je m’aperçus que soudain me vint prendre
Le même mal que je soûlais[10] répandre,
Qui me perça d’une telle furie
Qu’encor n’en suis après longtemps guérie.

C’est à son sexe principalement que Louise Labé demande pour ses maux pitié et sympathie :

. . . . Dames, qui les lirez,
De mes regrets avec moi soupirez.
Quelque rigueur qui loge en votre cœur,
Amour s’en peut un jour rendre vainqueur[11].

Leur intérêt suffît donc pour les rendre indulgentes ; et elle n’a pas de peine à le prouver :

N’estimez point que l’on doive blâmer
Celles qu’a fait Cupidon enflammer ;
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l’amoureuse rudesse.
Leur cœur hautain, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su préserver du servage
Du dur amour : les plus nobles esprits
En sont plus fort et plus soudain épris.

N’est-il pas arrivé que des héroïnes, telles que Sémiramis, ont été vaincues tout à coup par l’amour ? En exprimant cette idée avec verve, Louise Labé montre que nulle n’est à l’abri de ses atteintes, eût-elle passé l’âge d’aimer et surtout d’être aimée :

Telle j’ai vu qui avait en jeunesse
Blâmé amour, après, en sa vieillesse,
Brûler d’ardeur et plaindre tendrement
L’âpre rigueur de son tardif tourment.
Alors de fard et eau continuelle
Elle essayait se faire venir belle,
Voulant chasser le ridé labourage
Que l’âge avait gravé sur son visage...
Mais, plus était à son gré bien fardée,
De son ami moins était regardée.

Ignore-t-on d’ailleurs les caprices de la passion qui se joue de nos tourments ?

Tel n’aime point, qu’une dame aimera ;
Tel aime aussi, qui aimé ne sera.

Louise Labé, après s’être ainsi recommandée à l’indulgence dans sa première élégie, donne dans la seconde un libre cours à l’ardeur de ses tendres sentiments. Elle soupire après son ami absent, qu’elle rappelle de tous ses vœux :

D’un tel vouloir le serf point ne désire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j’attends, hélas ! de jour en jour,
De toi, ami, le gracieux retour.

Pourquoi, se demande-t-elle avec alarme, pourquoi de si longs délais ? Aurait-il oublié ses promesses et trahi sa foi ? Elle se refuse à le croire. Sans doute qu’il est retenu loin d’elle par la maladie ? Mais bientôt, cette crainte cédant la place à sa première appréhension, qui renaît, entendons-la se prévaloir de sa renommée pour montrer combien on doit être heureux de lui plaire, combien sa conquête est convoitée et digne d’envie :

Goûte le bien que tant d’hommes désirent,
Demeure au but où tant d’autres aspirent,
Et crois qu’ailleurs n’en auras une telle :
Je ne dis pas qu’elle ne soit plus belle,
Mais que jamais femme ne t’aimera
Ni plus que moi d’honneur te portera.
Maints grands seigneurs à mon amour prétendent
Et à me plaire et servir prêts se rendent ;
Joutes et jeux, maintes belles devises
En ma faveur sont par eux entreprises ;
Et, néanmoins, tant peu je m’en soucie
Que seulement ne les en remercie :
Tu es, toi seul, tout mon mal et mon bien ;
Avec toi, tout ; et, sans toi, je n’ai rien.

On conçoit que ces vers d’un ton nerveux et franc, pleins de naturel et d’une grâce émue, aient fourni quelques prétextes aux censeurs de Louise, qui donne ensuite la date de sa pièce en nous apprenant son âge :

Je n’avais pas encore vu seize hivers
Lorsque j’entrai en ces ennuis divers ;
Et jà voici le treizième été
Que mon cœur fut par l’amour arrêté.

C’était en 1555, et l’auteur avait vingt-neuf ans. Là, elle continue à se représenter, ainsi qu’elle l’a fait ailleurs, comme victime de l’impérieux besoin d’aimer ; elle se plaint que le penchant qui la domine n’ait cessé d’acquérir des forces.

Le temps met fin aux hautes pyramides ;
Le temps met fin aux fontaines humides ;
Il ne pardonne aux braves colysées ;
Il met à fin les villes plus prisées ;
Finir aussi il a accoutumé
Le feu d’amour, tant soit-il allumé :
Mais las ! en moi il semble qu’il augmente
Avec le temps, et que plus me tourmente.

De là des médisances ou des calomnies, propagées surtout par les femmes, à qui Louise, de son côté, n’épargnait pas la satire, en leur faisant la leçon sur leur insouciance à s’instruire, la frivolité de leurs occupations, le peu de ressources qu’offraient leur société et leur esprit. Elle crut même devoir répondre, en faisant son apologie, aux malins discours qui l’attaquaient. C’est là le sujet de sa troisième élégie, qu’elle adresse « aux Lyonnaises, » et où elle les invite d’un ton légèrement railleur à se montrer moins rigoureuses à son égard ; elle ne se refuse pas toutefois, par un désir de conciliation, à faire l’aveu de ses faiblesses, en les imputant à l’amour, dont elle célèbre d’après son thème usité, la souveraine, l’invincible puissance.

Les élégies sont suivies des sonnets, où se peignent également les ardeurs, les agitations de l’amour ; témoin cette image qu’ils en offrent et qui ne manque pas de vérité :

Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure ;
La vie m’est et trop molle et trop dure ;
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout on un coup je ris et me larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Quelques-unes de ces pièces, il faut le reconnaître, expriment même les transports de la passion dans un langage trop peu discret, qu’accepterait difficilement le lecteur moderne. Nous leur préférons celles où respire, comme dans ces vers, un accent de tendresse mélancolique :

Tant que mes yeux pourront larmes répandre
Pour l’heur passé avec toi regretter,
Et que, pouvant aux soupirs résister,
Pourra ma voix un peu se faire entendre ;

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter ;
Tant que l’esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien, fors que toi, comprendre ;

Je ne souhaite encore point mourir :
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée et ma main impuissante,

Et mon esprit, en ce mortel séjour,
Ne pouvant plus montrer signe d’amante,
Prierai la mort de me ravir le jour.

Voici un sonnet d’un ton différent, qui se recommande, à mon gré, par la finesse du tour et la délicatesse de l’expression :

Diane étant en l’épaisseur d’un bois,
Après avoir mainte bête amenée,

Prenait le frais, de nymphes couronnée :
J’allais rêvant, comme fais maintes fois,

Sans y penser ; quand j’ouïs une voix
Qui m’appela, disant : nymphe étonnée,
Que ne t’es-tu vers Diane tournée ?
Et me voyant sans arc et sans carquois,

Qu’as-tu trouvé, ô compagne, en ta voie,
Qui de ton arc et flèches ait fait proie ?
Je m’animai, réponds-je, à un passant,

Et lui jetai en vain toutes mes flèches
Et l’arc après : mais lui, les ramassant,
Et les tirant, me fit cent et cent brèches.

Malgré les défauts qui s’y mêlent, dus pour la plupart à l’influence régnante du faux goût importé de l’Italie, malgré l’état imparfait encore de notre poésie et de notre langue, ces vers de Louise Labé et quelques autres semblables ont suffi pour faire vivre à jamais sa mémoire. Heureuse condition des poëtes ! que faut-il pour rendre leur nom immortel ? quelques accents bien sentis, quelques cris sortis du cœur, quelques vers dictés par la muse. Ils ne connaissent ni les pénibles recherches, ni les longs et vains efforts, ni le dégoût des rudes labeurs. L’inspiration, qui les entraîne et qui nous charme, leur donne la gloire ; leur nom, répété par des bouches amies, vole d’âge en âge. Tandis que, mal payés de leurs veilles, les érudits trouvent à peine un patient investigateur qui lutte pour les rappeler au souvenir de quelques savants comme eux, la réputation populaire des poëtes reçoit du temps un nouveau prestige qui l’accroît et qui l’embellit. Tel a été le privilège de Louise Labbé, dont la carrière fut courte. Elle expira à près de quarante ans, cet âge où l’éclat de la beauté s’efface et au delà duquel Ronsard défendait au poète de chanter. C’était, pour Louise Labé, mourir à propos. Aujourd’hui on voudrait connaître avec exactitude cette physionomie expressive, qu’animait le feu de l’esprit : ainsi nous l’assurent les contemporains ; mais si nous ne manquons pas de bustes et de portraits qui portent son nom, il faut avouer que ce ne sont guère là que des œuvres de pure invention. On s’accorde toutefois à la représenter comme assez grande et joignant à une taille bien prise des bras et une gorge d’un admirable contour. La tradition nous la peint aussi avec quelque chose de la pureté du profil grec dans le visage, des cheveux blonds, des sourcils noirs, un front haut, des yeux brillants et pleins de tendresse, de belles dents et des lèvres vermeilles, d’où sortait un sourire plein de grâce.

Ajoutons qu’elle fut généreuse et bonne. Son testament, qui a été conservé jusqu’à nous, en offre la preuve. On y voit les pauvres figurer au premier rang : elle leur lègue mille livres, établit des dots de cinquante livres pour trois jeunes filles indigentes, et n’oublie pas des legs pour ses domestiques. A ses neveux, dont elle fait ses héritiers, elle substitue même les pauvres de l’aumône générale de Lyon, dans le cas où ils ne laisseraient pas d’enfants.

La mort prématurée de Louise, qui suivit de très-près ce testament, daté du 28 avril 1565, fut l’occasion d’un de ces concours où éclataient à l’envi, parla bouche des auteurs en renom, la douleur et les regrets publics, en vers de toute langue et de toute mesure. La réunion de ces pièces constituait ce qu’on appelait des Tombeaux : genre dont nous avons déjà mentionné la vogue ; honneur accordé à beaucoup de personnages qui sont devenus très-obscurs. Il n’en devait pas être ainsi de Louise Labé, et parce que ses vers, comme on l’a dit, ont trouvé un écho dans les cœurs, et parce que de son temps même elle fut en quelque sorte à la tête de tout un mouvement poétique. Par son exemple, par ses exhortations, elle créa entre les dames la noble émulation de l’art : ses œuvres, dans l’édition qu’elle en fit paraître, sont notamment accompagnées d’une épître dédicatoire à l’une de ses amies, qu’elle presse d’écrire à son exemple, pour donner aussi une salutaire leçon à son sexe.

Cette amie était Clémence de Bourges, qui, malgré ce dernier nom, fait partie de ce qu’on peut appeler l’école lyonnaise, si ce mot d’école n’est pas trop ambitieux ou trop sévère pour ces femmes qui ont composé quelques vers. L’histoire de celle que nous avons désignée est d’ailleurs aussi courte qu’incertaine. Ce qui est du moins avéré, c’est que l’historiographe du Verdier voyait en elle « la perle des demoiselles lyonnaises. » et qu’unie à Louise Labé par la conformité des talents, elle reçut également le surnom de « Sapho du seizième siècle ». Mais ses poésies ne sont pas arrivées jusqu’à nous.

A son souvenir se rattache une légende touchante. S’il faut y croire, Clémence, qui appartenait à une famille distinguée de Lyon et joignait la vertu à la beauté, donna un noble exemple de constance. Promise en effet à un jeune gentilhomme plein de bravoure, au Lyonnais Jean du Peyrat, qui servait dans l’armée royale et fut tué en combattant les protestants à Beaurepaire (1562), elle fut si sensible à sa perte, que, consumée par le chagrin, elle ne lui survécut pas. Telle était, ajoute-t-on, l’affectueuse estime dont la jugeaient digne ses compatriotes, que cette mort excita un deuil public parmi eux. Dans des funérailles qui ressemblaient plutôt à un triomphe, Clémence fut promenée, par toute la ville de Lyon, le visage découvert et la tête couronnée de fleurs, au milieu d’un concours immense de peuple qui l’accompagna à son tombeau. Quoiqu’elle fût dans la première jeunesse, sa renommée avait volé déjà jusqu’à la cour de France ; Henri II et Catherine de Médicis avaient souhaité l’entendre, pour son double talent de poëte et de musicienne : car elle excellait à jouer d’un instrument fort en vogue à cette époque et qui devait charmer les loisirs de J. J. Rousseau, de l’épinette.

Une autre tradition nous la montre, il est vrai, sous un aspect moins favorable, sans modifier cependant l’opinion que nous exprimions tout à l’heure, c’est qu’elle était, par les charmes de sa personne et l’agrément de son esprit, l’honneur de son sexe. Il paraîtrait seulement, d’après cette tradition, qu’elle en connut les faiblesses et qu’elle paya surtout tribut à la jalousie. Louise Labé aurait, dit-on, enlevé à Clémence son amant, et l’accord qu’avait établi entre elles des goûts et des qualités semblables se serait rompu aussitôt, pour faire place à une hostilité ouverte. On parle d’une satire amère où Clémence déchirait sa rivale avec autant de violence qu’elle l’avait d’abord célébrée avec enthousiasme : mais la satire ne se retrouve point, et nous aimons à penser qu’elle n’a jamais été écrite. Continuons donc à voir dans Clémence la victime d’un amour unique ; et laissons lui sur le front cette couronne que ses contemporains y déposèrent avec respect, non moins pour ses vertus que pour ses talents.

D’autres noms poétiques concoururent encore à la célébrité de Lyon, dans la première partie du seizième siècle. Parmi les femmes qui cultivèrent alors les lettres avec distinction, on citera Jeanne Flore, qui, traitant le sujet en faveur, avait, dans un conte spirituel, montré la punition réservée « à quiconque mépriserait le véritable amour » ; Jeanne Gaillarde, dont on vantait les rimes et qui répondait par un rondeau, que nous a conservé du Verdier, à Marot, qui avait fait son éloge ; Jeanne Creste et Jacqueline Stuard, dignes d’être associées à la pléiade qui rayonnait autour de Louise Labé ; les deux sœurs Claudine et Sybille Scève, qui, avec leur mère, Marguerite du Bourg, descendirent non sans honneur dans la carrière où Maurice Scève, leur parent, les avaient précédées ; Marie de Pierre-Vive, dame du Péron, qui florissait en 1540. A ces noms on pourrait en ajouter d’autres : mais il vaut mieux, laissant de côté ces réputations éteintes, s’arrêter à l’une des femmes dont le souvenir a survécu jusqu’à nous, à Pernette du Guillet.

Née en 1520, dans la ville de Lyon, d’une famille noble, elle devait mourir jeune, comme tant d’autres dont les talents, moissonnés trop tôt, ne purent atteindre leur maturité. Néanmoins, malgré la courte durée de sa vie (elle ne se prolongea pas au delà de 1545), Colletet n’hésitait pas à déclarer que la renommée de Pernette du Guillet ne périrait jamais parmi les hommes instruits. Ainsi que Louise Labé et Clémence de Bourges, musicienne et poëte à la fois, elle chantait ses vers en s’accompagnant du luth. Aux dons de l’esprit le plus aimable elle joignait une intelligence très-cultivée et possédait plusieurs langues, celles qui faisaient alors le fond de l’éducation classique. Ses œuvres, recueillies après sa mort par son mari et par Antoine du Moulin, qui en fit l’épître préliminaire, furent dédiées « aux dames lyonnaises, » comme dans la suite une femme célèbre du dix-huitième siècle, madame du Boccage, dédiait l’une de ses tragédies « au beau sexe. » Et ce qui atteste qu’elles trouvèrent des lecteurs empressés, c’est que deux ans après qu’elles eurent paru à Paris, on les réimprima à Lyon. Pour nous, en feuilletant les poésies « de cette gentille et vertueuse dame, » ses odes, ses épigrammes, ses élégies, entre lesquelles Colletet distinguait celles de la Nuit et du Désespoir, nous y avons reconnu, sous l’enveloppe d’un style un peu rude ou embarassé, des idées ingénieuses et de nobles sentiments. Il y a même, dans quelques-uns de ces morceaux, de la facilité et de la grâce. L’un des meilleurs est celui qui porte le titre d’Adonis, mais il est trop étendu pour être cité ; bornons-nous à donner une pièce plus courte où elle remercie un auteur en crédit de l’avoir chantée le premier :

Par ce dizain clairement je m’accuse
De ne savoir les vertus honorer,
Fors du vouloir, qui est bien maigre excuse ;
Mais qui pourrait par écrit décorer
Ce qui de toi se peut faire adorer ?

Je ne dis pas, si j’avais ton pouvoir,
Qu’à m’acquitter ne fisse mon devoir,
A tout le moins du bien que tu m’avoues :
Prête-moi donc ton éloquent savoir,
Pour te louer ainsi que tu me loues.

Dans une autre pièce, intitulée Parfaite amitié, Pernette du Guillet, parlant sans doute à ce même poëte, exprime avec une naïveté qui n’est pas sans agrément le désir qu’elle éprouve d’être présente à sa pensée. Elle suppose que, par un beau jour d’été, se promenant avec lui dans une forêt, elle le quitterait un instant pour se jeter dans de fraîches ondes, vers lesquelles, son luth à la main, elle l’attirerait ensuite, pour lui jeter de l’eau à la face :

Oh ! qu’alors eût l’onde cette efficace
De le pouvoir en Actéon muer,
Non toutefois pour le faire tuer,
Et dévorer à ses chiens comme cerf,
Mais que de moi se sentît être serf ;
Tant que Diane eût contre moi envie
De lui avoir sa puissance ravie.

Combien heureuse et grande me dirais !
Certes, déesse être me cuiderais[12],
Mais, pour me voir contente à mon désir,
Dois-je aux neuf sœurs faire un tel déplaisir
D’enlever cil qui les sert à leur gré,
Et fait honneur à leur haut chœur sacré ?
Non, non ; qu’il aille aux neuf muses servir,
Sans se vouloir dessous moi asservir,
Sous moi, qui suis sans grâce et sans mérite.

Un caractère des œuvres de Pernette du Guillet, où la langue italienne se mêle parfois à la langue française, c’est la variété. Elle ne s’y borne pas, comme on le faisait trop volontiers de son temps, à chanter l’amour ; elle chante également l’amitié. En général même, ses sujets ont un caractère philosophique qui témoigne du tour sérieux de son esprit, et qui répondait à sa vie. Ses contemporains attestent qu’elle fut sans tache, malgré les séductions du monde, où Pernette vivait fort recherchée. Aussi furent-ils unanimes pour rendre hommage à sa mémoire. Parmi les éloges posthumes dont elle fut comblée, on remarquera l’épitaphe que lui consacra Maurice Scève, et où il célébrait :

L’heureuse cendre autrefois composée
En un corps chaste où vertu reposa.

Ce même accord de la vertu et du talent se rencontre dans Marie de Romieu, du Vivarais[13], que nous joindrons aux Lyonnaises, et parce qu’elle était voisine de leur pays, et à cause d’une certaine ardeur d’imagination qu’elle partagea avec la plupart d’entre elles : il y a en effet, dans ce qu’elle a laissé, beaucoup de mouvement et de verve. Elle était sœur d’un poëte, Jacques de Romieu, gentilhomme et secrétaire du roi, qui avait publié une satire contre les femmes ; c’est à cette satire qu’elle répondit, pour ses débuts, en faisant l’apologie de son sexe.

Non contente de revendiquer pour lui l’honneur de l’égalité, Marie de Romieu voulait établir sa supériorité sur celui des hommes : tel est le but de son Discours de l’excellence de la femme, où elle ne lui attribue pas seulement l’avantage pour la modestie, la bonne foi, la douceur et les autres vertus du foyer domestique, mais pour les productions de l’esprit, la capacité dans les affaires, la gloire des armes. Si l’opinion contraire a prévalu, ce n’est, elle le déclare tout d’abord, que par l’effet de l’irréflexion et de l’ignorance ; et cette opinion, elle prétend la réfuter :

Il me plaît bien de voir des hommes le courage,
Des hommes le savoir, le pouvoir ; davantage
Je me plais bien de voir des hommes la grandeur :
Mais, puis, si nous venons à priser la valeur,
Le courage, l’esprit et la magnificence,
L’honneur et la vertu et toute l’excellence
Qu’on voit luire toujours au sexe féminin,
A bon droit nous dirons que c’est le plus divin.

Cette proposition nettement formulée, l’auteur ne négligera ni raisonnements ni exemples pour la faire triompher. Elle montre à cet effet, dans ce langage mythologique, aimé de la renaissance, tous les dieux réunis à la naissance de la femme, pour lui départir leurs faveurs :

Qui lui donna les mots d’un parler gracieux,
Qui lui quitta ses rais[14] pour lui former les yeux,
Qui laissa son pouvoir, et qui, son abondance,
Qui donna son honneur, qui donna sa prudence.

De là, ce précieux concours de qualités attrayantes et affectueuses, qui font que pour nous la femme est bien véritablement, si nous voulons être sincères,

Chasse-mal, chasse-ennui, chasse-deuil, chasse-peine.

En vain, dans notre ingratitude, nous armons-nous contre elle de ses fautelettes. Reconnaissons, au lieu d’en faire grand bruit, qu’elles sont presque toujours notre ouvrage. Ne sont-elles pas dues aux mielleux propos de ceux qui, se faisant esclaves pour devenir maîtres, répètent en gémissant :

Si vous n’avez le cœur d’une fière lionne,
Si, à vous voir encor, vous ne semblez félonne,
Pourquoi différez-vous à me donner secours,
Sans jouir entre nous de nos douces amours ?
Et pourquoi souffrez-vous qu’en mourant je m’écrie
Que je meurs pour aimer une trop fière amie ?

C’est ce langage des galants dont elle se raille, ce langage mignardé de tropes, qui fait que trop souvent

Plus d’une, entre tant de pucelles.
Laisse cueillir le fruit de ses pommes plus belles,
Plus par ravissement et par déception,
Que pour avoir en eux mis trop d’affection.

Contestera-t-on maintenant aux femmes de plus hautes qualités et ces vertus qu’on aime appeler viriles ? Mais l’histoire répond pour elles en proclamant les noms de Camille, de Sémiramis, de Zénobie. Ici, l’on s’étonne sans doute que, trop peu préoccupée de l’honneur national, Marie de Romieu oublie une héroïne qui les vaut bien toutes et qui nous touche de plus près, Jeanne d’Arc. Pour ce qui concerne l’intelligence, les lettres et les arts, les femmes ne peuvent-elles pas aussi le disputer aux hommes ? C’est à son siècle surtout qu’elle en appelle, à son siècle où elle mentionne plusieurs de celles qui figureront dans notre étude, la reine de Navarre, les dames des Roches, les demoiselles de Morel et au premier rang la duchesse de Retz à qui elle rend cet hommage :

... Le grec t’est familier ;
De ta bouche ressort un parler singulier,
Qui contente les rois et leur cour magnifique ;
Le latin t’est commun et !a langue italique.
Tu ravis les esprits des hommes mieux disants :
Tant en prose qu’en vers tu sais charmer nos sens.

Ce plaidoyer, comme on voit, ne manque ni d’ habileté ni de feu. Mais ce n’est pas seulement inspirée par une cause qui lui est personnelle, et sur cette question souvent débattue vers la même époque par des plumes érudites ou piquantes, qu’elle a fait preuve de talent poétique. Dans les œuvres de Marie de Romieu, que son frère publia en 1581 et, s’il faut le croire, à l’insu de l’auteur, percent des germes heureux développés par l’étude. On y trouve un mélange, alors habituel, d’églogues, d’élégies, d’odes, de sonnets et d’hymnes, où nous choisirons, pour la citer, une imitation de la pièce d’Anacréon sur la rose ; dans ce sujet Marie de Romieu, par une de ces innocentes luttes qui plaisaient aux beaux esprits du seizième siècle, n’avait pas craint de rivaliser avec Belleau, Ronsard, Baïf et du Bellay :

Au dedans d’un jardin s’il y a rien de beau,
C’est la rose cueillie au temps du renouveau :
L’Aube a les doigts rosins ; de roses est la couche
De la belle Vénus, et teinte en est sa bouche ;
En Paphos, sa maison est remplie toujours
De la suave odeur des roses, fleur d’amour.

La rose est l’ornement du chef des damoiselles,
La rose est le joyau des plus simples pucelles ;
De roses est semé des Charites[15] le sein,
Et de leur doux parfum le ciel lui-même est plein.
Bacchus, ce deux fois né, ce Bassar[16] vénérable,
De roses et de vin garnit toujours sa table.

Quand le jour adviendra de mon dernier vouloir,
Je veux, par testament, expressément avoir
Mille rosiers plantés près de ma sépulture,
Afin que, grandissant, ils soient ma couverture.
Puis l’on mettra ces vers, engravés du pinceau
En grosses lettres d’or, par-dessus mon tombeau :

« Celle qui gît ici, sous cette froide cendre,
Toute sa vie aima la rose fraîche et tendre ;
Et l’aima tellement qu’après que le trépas
L’eut poussée à son gré aux ondes de là-bas,
Voulut que son cercueil fût entouré de roses,
Comme ce qu’elle aimait par-dessus toutes choses. »

Dans un genre plus élevé, Colletet mentionne avec éloge, parmi les pièces de Marie de Romieu, l’élégie funèbre qu’elle a consacrée à Jean Chastelier. Il y signale le choix du mètre, la convenance des idées, l’émotion qui anime les vers. Par ce passage, on jugera en effet que la pièce n’est pas sans mérite :

Pleurez, mes yeux, pleurez pour peindre mes douleurs,
Et que de vous sorte un ruisseau de pleurs !
Et toi, mon cœur, fends-toi d’une douleur profonde ;
Fais que mon mort je suive en l’autre monde.

Trop cruelle Atropos..... Ah ! je suis hors de moi,
Tant son trépas me cause un grand émoi !
Mais quoi ! mes yeux, mon cœur, toute chose naissante
Est ici-bas mortelle et périssante !

Le temps emmène tout : le pape et l’empereur
Meurt aussi bien que le lourd laboureur ;
C’est un arrêt donné, que toute chose née
Est à la fin à la mort destinée.

Après que le printemps, plaisant et amoureux,
A fait son cours, vient l’été chaleureux ;
Après le chaud été, l’automne ; après arrive
Le froid hiver qui nous met à la rive.

Du nautonier Caron. Rien ne peut secourir
Nos frêles corps condamnés à mourir.
Ainsi ce bon seigneur a passé sa jeunesse
Et son avril, automne et sa vieillesse
Au service de Dieu et de son chrétien roi ;
Virilement il est mort pour la foi...

On connaissait peu, au seizième siècle, cet art de se borner, sans lequel on ne sait point écrire. L’auteur emploie beaucoup d’autres vers à énumérer les vertus de Chastelier ; et çà et là se mêlent au récit de ses belles actions quelques particularités curieuses sur les affaires du temps. Un poëme qui n’a pas moins d’étendue est une ode de dix-sept strophes en l’honneur du jeune Charles de Lorraine, prince de Chevreuse. Marie de Romieu le félicite d’abord de porter le nom et le prénom « du grand Charles de Lorraine, » immortalisé par tant d’éloges. Elle le convie ensuite aux exploits qui l’attendent à titre héréditaire ; et par avance, elle annonce la gloire future de ce descendant des Guises. A ces morceaux sérieux on pourrait en opposer un autre intitulé Rien, pour montrer combien nos anciens auteurs, prompts à changer de ton, s’égayaient volontiers par des plaisanteries. Ce n’était, il est vrai, qu’une imitation ou plutôt une traduction assez heureuse de quelques vers de Passerat, jeu d’esprit qu’avait fort admiré cette époque amie des élégances frivoles. Telles sont encore, dans le recueil de Marie, des étrennes, des anagrammes, des énigmes. Il y a aussi des pièces amoureuses, entre lesquelles l’une est composée « en faveur du seigneur Maissonnier, son cousin, passionné d’un amour chaste et honnête. » Dans cette catégorie rentre, au moins par le fond des idées, une Instruction pour les jeunes dames, dont Colletet a dit avec assez de raison « que cette instruction apprendrait plutôt à bien faire l’amour qu’à vivre dans la retenue. » Gardons-nous d’en tirer contre elle aucune induction fâcheuse, puisque, avec la naïveté propre à ce temps et au goût de variété bizarre qui le caractérise, l’auteur passe un moment après à des sujets graves et religieux. Son livre se termine notamment par une complainte sur la mort de notre sauveur Jésus-Christ, où le mérite de l’invention n’appartient pas non plus à Marie de Romieu. Là elle se borne à être l’interprète des vers latins de Sannazar, qui se placent parmi les plus célèbres des modernes. Remarquons à cette occasion que chacun payait alors son tribut à la traduction, parce qu’elle était l’expression d’un besoin public : seulement, par un tort qui lui est ordinaire, Marie de Romieu oublie de signaler ses emprunts.

Tout annonce qu’elle survécut peu à l’année 1584, où sa réputation avait atteint son plus grand éclat. On la citait comme l’honneur de sa terre natale, jadis illustrée par les troubadours ; on l’appelait « la gloire du Vivarais, la quatrième des Grâces ». Ce qu’on sait encore, c’est que sa maison ne manquait pas d’importance dans le pays, et qu’elle fut mariée ; car elle fait allusion, dans un de ses sonnets, aux soins du ménage et aux soucis de la famille, qui la disputaient plus qu’elle n’eût voulu aux occupations des muses. Non contente toutefois, dans les loisirs d’une vie aisée, de composera ses heures, elle étudiait les bons livres, même ceux de l’antiquité. Notre curiosité éveillée ajouterait volontiers à ces détails sur Marie de Romieu ; mais nous ne connaissons rien au delà. Nous ne dirons plus qu’un mot : on nous la représente avec une physionomie aussi agréable que son esprit, et comme ayant uni aux talents et à la beauté de l’âme celle du corps, avantages qu’on aimerait à trouver toujours inséparables.

Une autre femme poëte du midi complétera le groupe que nous avons considéré en premier lieu, et qui, à raison du voisinage de l’Italie, avait en quelque sorte mieux emprunté à cette terre, alors favorisée pour l’imagination et le savoir les rayons de civilisation, dont s’échauffèrent aussi de plus en plus, vers cette époque, le centre et même le nord de la France.

Gabrielle de Coignard, tel est son nom, naquit à Toulouse. Elle-même a rappelé sa patrie dans un de ses sonnets, où elle fait mention de la Garonne,

Fleuve coulant par ce pays fertile...

Issue d’une noble famille, elle épousa un président au parlement de Toulouse, le sieur de Miremont, avec lequel elle vécut heureuse un assez grand nombre d’années, en se livrant à son goût naturel pour les lettres et la poésie. Devenue veuve, elle y chercha une consolation. Dans sa maison, où elle se retira, entièrement occupée de donner aux deux filles qu’elle avait eues de son mariage une éducation fondée sur la piété, elle charmait sa solitude en composant des pièces religieuses, dont l’accent grave offre un frappant contraste avec la fougue passionnée de Louise Labé. Tandis que celle-ci, toute aux joies des sens et de la terre, semble n’avoir de voix que pour les chanter et pour convier à en jouir, l’autre, comme inspirée d’un esprit nouveau, représente cet élément spiritualiste qui a déjà une large place dans le seizième siècle, et qui devait dominer dans le suivant. L’objet unique de presque toutes ses poésies est d’exprimer les pensées chrétiennes qui remplissaient en effet son cœur. La contemplation de la sagesse et de la bonté de Dieu, la méditation de ses commandements, telle est la source qui les alimente.

La modestie de cette dame égalait d’ailleurs son mérite : loin de se prétendre supérieure aux autres, elle disait souvent qu’il n’y avait qu’une science véritable, celle du salut et des moyens de le faire ; ou plutôt que c’était tout connaître que de ne pas les ignorer. D’après cela, on ne peut être surpris que ses ouvrages n’aient paru qu’après sa mort et par les soins de ses enfants[17]. C’est un recueil d’odes, de stances, de sonnets et autres poëmes plus étendus, tous également tirés des livres saints. L’une de ces pièces a pour sujet le dévouement de Judith ; voici l’invocation qui en forme le début :

Sous la sainte faveur je veux prendre carrière
A chanter les exploits d’une belle guerrière,
Étoile de son temps, qui sans cesse reluit
D’un éclat flamboyant dans la plus sombre nuit.
Toi, par qui sont toujours sous divers tons unies
De ce grand univers les hautes harmonies,
Accorde mon esprit aux célestes accords ;
Seigneur, fais que ma voix puisse pousser dehors
Et mille et mille vers, saints concerts de ta gloire,
Chantant avec Judith l’hymne de la victoire.
Tu t’es voulu servir de son bras délicat,
Toi qui pouvais chercher un foudroyant éclat.

« Et le reste va du même air chez Gabrielle de Coignard, » ajoute son biographe Colletet, qui se plaît à louer ses compositions comme bien imaginées, pathétiques, remarquables par la douceur et la beauté du langage. Quelques-uns des accents qui précèdent rappellent en effet la pensée et la langue de Malherbe.

Quant aux sonnets, qui dépassent le nombre de cent cinquante, le suivant donnera une idée du ton qui y domine et de leur versification :

Cheminant lentement j’erre par un bocage,
Cherchant pour mon repos quelque ombrageux hallier
D’aubépin fleurissant, de chêne ou de peuplier[18],
Où le gai rossignol fredonne son ramage.

Là je veux arroser de larmes mon visage,
Pour adoucir le mal que je veux oublier ;
Aux vivants je ne veux ma douleur publier ;
Je la veux enterrer en ce désert sauvage.

Mais qui sera témoin de l’ennui que je sens ?
Ce sera toi, Seigneur, espoir des innocents,
Support des orphelins et l’appui de la veuve !

Tu daigneras sécher les larmes de mes yeux,
Apaisant de mon cœur les regrets soucieux,
Donnant à mes combats ou la paix ou la trêve[19].

Ce fut en 1594 que mourut Gabrielle de Coignard, vers le moment où Paris ouvrait ses portes à Henri IV, et à la veille du dix-septième siècle, dont ses vers, en plus d’une rencontre, annoncent la gravité noble et soutenue. En somme, un style sain et d’une élévation naturelle recommande généralement les productions de cette dame, que le P. Hilarion de Coste et le P. Jacob n’ont eu garde d’omettre dans leurs Histoires des femmes illustres, mais dont les recueils plus modernes ont injustement, ce nous semble, négligé le nom. Ses œuvres, comme son nom, ont mérité de survivre ; et il est permis d’y voir un curieux témoignage de cet esprit calme et posé qui allait succéder aux agitations de la renaissance, et pacifier, pour quelque temps du moins, les domaines de la politique comme ceux de l’intelligence.

II

Femmes poëtes du centre et du nord de la France. — École de la raison, inspiration du foyer domestique, etc. — Madeleine Neveu et Catherine des Roches, Antoinette de Loynes, Camille de Morel, Anne de Marquets, Jacqueline de Miremont, etc.

Revenons maintenant sur nos pas, en nous reportant à la première partie du seizième siècle, afin d’y étudier cette veine de notre poésie qui puise ses principales inspirations dans un ordre de sentiments plus graves que ceux qui avaient dicté les vers de Pétrarque ou de Louise Labé. Ces sentiments marquent en particulier de leur empreinte les ouvrages de quelques femmes poëtes qui ont habité le centre de la France ou qui s’en rapprochaient. Chez elles les affections du foyer domestique dominent avec les accents de la piété, non sans qu’elles offrent aussi à d’autres égards un reflet plus ou moins vif des goûts et des préoccupations de leur temps.

Dans cette école de la raison, plutôt que de la passion, figurent au premier rang les dames des Roches, ou, pour les désigner comme l’ont fait souvent leurs contemporains, Madeleine Neveu et Catherine de Fradonnet ; noms différents sous lesquels il faut reconnaître la mère et la fille, qui se ressemblèrent sur tant de points. Le caractère commun de leur talent, et celui de leur vie, ce fut en effet la régularité ; leur inspiration commune eut sa source dans les sentiments les plus purs, dans les affections les, plus légitimes du cœur humain. L’une paraît n’avoir connu qu’un seul amour et le plus saint de tous, l’amour maternel, tandis que la muse de l’autre fut surtout sa piété filiale.

La capitale du Poitou, qui se piquait de partager avec la Touraine et l’Orléanais le goût des lettres, fut la patrie de Madeleine Neveu. Elle naquit en 1530, au sein d’une famille assez considérable ; et cet avantage, uni chez elle à celui de la beauté, la fit rechercher de bonne heure en mariage. Très-jeune encore, elle devint la femme d’un gentilhomme breton estimé pour son savoir, François de Fradonnet, seigneur des Roches, qui s’établit à Poitiers. Il avait trente ans, et mourut dans sa cinquante-huitième année : c’est ce qu’on apprend par des vers funèbres que sa veuve composa en son honneur.

Malgré la convenance et la paix de cette union, Madeleine ne devait pas, à en juger par ses poésies, connaître tout le bonheur dont elle était digne. Le désenchantement y perce en plusieurs endroits, et le souvenir même de la jeunesse réveille en elle des pensées de déception et d’amertume ; témoin ces paroles :

Les plus beaux jours de nos vertes années
Semblent les fleurs d’an printemps gracieux...
Pressé d’orage et de vent pluvieux...

La vive sensibilité qui explique ces plaintes se peint dans ce sonnet, où elle regrette une amie qu’elle a perdue :

Las ! où est maintenant ta jeune bonne grâce
Et ton gentil esprit plus beau que la beauté[20] ?
Où est ton doux maintien, ta douce privauté ?
Tu les avais du ciel, ils y ont repris place.

O misérable, hélas ! toute l’humaine race
Qui n’a rien de certain que l’infélicité !
O triste que je suis ! ô grande adversité !
Je n’ai qu’un seul appui en cette terre basse.

O ma chère compagne et douceur de ma vie,
Puisque les cieux ont eu sur mon bonheur envie,
Et que tel a été des Parques le décret,

Si, après notre amour, le vrai amour demeure,
Abaisse un peu tes yeux de leur claire demeure,
Pour voir quel est mon pleur, ma plainte et mon regret !

À défaut de bonheur, Madeleine Neveu eut du moins une réputation sans tache, qui, de sa province, passa dans toute la France. Prononcer son nom, dit Colletet, « c’était non-seulement prononcer un nom vertueux, mais le nom même de la vertu. » Aux qualités du cœur se réunissaient chez elle de rares facultés d’esprit, que le travail et l’instruction ne contribuèrent pas peu à fortifier. Elle savait, ce qui était d’ailleurs ordinaire à la plupart des femmes qui ont cultivé les lettres de son temps, le grec, le latin, enfin l’italien, cet idiome si moderne, que les grands génies qui s’en étaient servi avaient déjà élevé à la dignité de langue classique. Jointe à celle de l’étude, une consolation qui ne lui manqua pas fut d’avoir une fille qui répondit à sa tendresse, à ses soins, à son ambition. Elle-même avait veillé sur son éducation avec la plus active et la plus heureuse sollicitude. Aussi pouvait-elle s’applaudir de retrouver dans cette fille chérie, comme le témoignent quelques-uns de ses vers, avec son maintien, sa taille, et jusqu’à l’accent de sa voix, ses goûts, ses mœurs, son caractère, en sorte que c’était son portrait tout entier,

Et l’âge seul faisait la différence.

Surtout elle se félicitait de leur accord étroit et de l’appui qu’elles se prêtaient l’une à l’autre :

Tu as, enfant, apporté un cœur fort
Pour résister au violent effort
Qui m’accablait ; et m’offris, dès enfance,
Amour, conseil, support, obéissance.
Le Tout-Puissant, à qui j’eus mon recours,
A fait de toi naître mon seul secours.

Dans la communauté d’idées qui régnait entre elles, l’amour des vers était un trésor aux yeux de la mère, dont elle s’était empressée de faire part à sa fille :

Or je ne puis de plus grands bénéfices
Récompenser tes louables offices,
Que te prier de faire ton devoir
Envers la muse et le divin savoir.

On ne sera pas dès lors surpris que, « aimant mieux écrire que filer, » comme elle l’avoue, Madeleine ait combattu avec un esprit piquant et de fort bon aloi le vieux préjugé qui condamnait le savoir chez les femmes. Il n’en fallait redouter, selon elle, que l’exagération et l’abus. Quant à ses avantages, ils étaient des plus manifestes. En premier lieu, les dames n’avaient pas de plus cher intérêt que de remplacer désormais la suprématie de l’amour, qu’elles exerçaient à l’époque chevaleresque, par l’empire plus solide des connaissances et de l’esprit. Dans le noble désir de relever son sexe, dont l’ascendant s’était affaibli avec l’enthousiasme du moyen âge, elle accusait donc la tyrannie que les parents exerçaient sur leurs filles,

Là les tenant closes dans la maison
Et leur donnant le fuseau pour la plume.

Elle n’épargnait pas non plus la jalouse appréhension des maris, qui, curieux d’emprisonner leurs femmes dans leur ménage, ne faisaient résonner à leurs oreilles que les mots d’obéissance, de soin, d’avarice :

Quelqu’un d’entre eux, ayant fermé la porte
A la vertu, nourrice du savoir,
En nous voyant, craint de la recevoir ;
Pour ce qu’ell’ porte habit de notre sorte.

Non contente de vouloir réconcilier avec la science ceux qui la dédaignaient ou la soupçonnaient sans raison, Madeleine Neveu la célébrait ensuite dans une ode fort étendue, dont je me bornerai à citer la première strophe :

Ainsi que la lumière
Dompte l’obscurité,
La science est première ;
Mais tout est vanité.

On sait que le seizième siècle n’était pas mûr pour ce genre, et que le maître du chœur lui-même, comme on nommait Ronsard, n’a pu atteindre aux beautés qu’il comporte. Plus sage qu’enthousiaste, Madeleine Neveu y réussit moins encore ; ses odes, assez nombreuses, ne se recommandent guère que par l’intérêt qui s’attache parfois à leurs sujets. Tel est le mérite de celle qu’elle a composée

Dessus le siège de Poitiers
Où tant de braves chevaliers
Chargèrent la fatale barque ;

pièce qui nous apprendrait au besoin combien ce siège, fait par l’amiral Coligny en 1569, et soutenu contre lui par le duc de Guise, fut meurtrier pour les deux partis, surtout pour celui des protestants, qui furent contraints de l’abandonner. Cet intérêt historique, à défaut de qualités plus saillantes, se retrouve dans quelques autres morceaux de madame des Roches, spécialement dans celui qu’elle adressa au roi Henri III, sous le nom de la ville de Poitiers, qu’elle fait parler pour demander un parlement qui y fît résidence. Une difficulté de prosodie que s’est imposée l’auteur, et qui paraît digne de mention à Colletet, dans ce gentil passage, est celle qui ramène le mot de parlement à la fin de tous les couplets :

Sire, si mon obéissance
Et mon loyal déportement
Méritent quelque récompense,
Je vous demande un parlement.

A vous, mon roi, je me veux plaindre
Et vous conter ici comment
Je crains ceux qui me devraient craindre
A faute d’un bon parlement.

Mes voisins me font tant d’injure
Que je désire incessamment
Guérir la peine que j’endure
Par le moyen d’un parlement...

En l’absence de ce parlement désiré, il avait fallu recourir, et on en verra la preuve, à ces assises extraordinaires que l’on appelait les Grands jours. Au reste, Poitiers n’avait pas toujours manqué de parlement ; et la faveur que sollicitait madame des Roches pour sa ville natale n’était, suivant elle, que le rétablissement d’une ancienne institution :

Je l’eus du roi Charles septième,
Et le gardai heureusement ;
Qu’il vous plaise en faire de même
Et me rendez mon parlement.

Cette assertion finale n’était pas toutefois d’une complète exactitude. Seulement ce qui est vrai, c’est qu’en 1422, lorsque les Anglais étaient maîtres des premières villes du royaume et de la capitale, les membres du parlement de Paris, chassés de leurs sièges par les vainqueurs, s’étaient réfugiés à Poitiers, où le roi Charles VII, l’année même où il succédait à son père, trouva bon qu’ils rendissent la justice. Ils ne séjournèrent pas moins de quatorze ans dans cette ville fidèle à son roi, et que protégeait le patriotisme de ses habitants autant que la force de sa position. Mais c’était réellement le parlement de Paris en résidence momentanée dans la capitale du Poitou, non pas le parlement de Poitiers. Ainsi vit-on un peu plus tard, et sous la menace d’autres dangers, le même parlement de Paris transféré à Tours, lorsque Henri III eut fui devant les troubles de la Ligue. Témoignage frappant du respect de nos anciens rois pour la justice, qu’ils entraînaient en quelque sorte à leur suite, comme la sauvegarde, ou plutôt comme le dernier emblème de leur puissance. Là-dessus on comprend que la confusion de madame des Roches fût très-volontaire. Quant à son refrain, objet pour Colletet d’un singulier rapprochement, il lui remettait en mémoire ce passage où, « dans notre Lucien français, certain personnage finit toutes ses demandes et tous ses arguments par cette conclusion ; Ergo, rendez-nous nos cloches. » Et ce souvenir, il l’alléguait d’autant plus volontiers, ajoutait-il, « que Chinon, le pays de Rabelais, n’est pas loin de Poitiers. »

Pour avoir échoué dans sa requête, madame des Roches n’en garda pas rancune à Henri III, qu’elle a loué très-souvent, pénétrée de ce culte respectueux que les vieux Français professaient pour leurs souverains ; elle n’a pas craint même, dans un de ses sonnets, de le comparer à Trajan :

Sire, Trajan le Bon vous égale en prudence,
Mais vous le surpassez en sainte piété ;
Vous avez, jeune d’ans, sur le sceptre porté
Des plus rares vertus la plus digne excellence.

Plutarque prit Trajan dès sa première enfance ;
Le Phénix[21] Amyot vous a presque allaité :
Son nom est immortel pour sa grande bonté ;
Vous êtes admirable en douceur, en clémence.

Par malheur, Henri III ne mérita pas toujours cet éloge ; mais il y a quelque chose de touchant dans l’hommage où sont réunis le maître et l’élève, où l’éloge du traducteur de Longus et de Plutarque est associé à celui d’un prince que sa faiblesse seule entraîna au vice et même au crime. Ami des lettres et s’y connaissant, il était d’ailleurs prompt à encourager par ses largesses ceux qui les cultivaient. On peut croire que madame des Roches ressentit les effets de son humeur libérale : au moins ne nous laisse-t-elle pas ignorer qu’elle en éprouvait le besoin ; car beaucoup de ses sonnets ne sont que des complaintes sur sa mauvaise fortune ; et son ton, nous l’avons déjà indiqué, est le plus souvent celui de la douleur. Il est certain que dans l’époque agitée où elle vécut, elle ne put échapper aux coups de l’adversité. Les guerres civiles troublèrent sa vie comme celle de tant d’autres. Dans une de ses épîtres, madame des Roches nous entretient des dommages qu’elles lui avaient causés :

Pendant que ma triste pensée
De tant de maux publics grièvement[22] offensée,
Allait sur les autels, j’aperçus deux maisons,
Que j’avais au faubourg, n’être plus que tisons...
Ces maisons pouvaient bien valoir deux mille livres,
Plus que ne m’ont valu ma plume ni mes livres...

Ainsi avait-elle vu périr en un moment son peu de bien, et, par une humble requête, elle priait le roi de lui venir en aide dans ses traverses.

Son patriotisme lui donnait bien droit à cette protection royale : car plusieurs de ses pièces attestent qu’elle n’était étrangère à aucun des sentiments et des intérêts du pays, à aucune des gloires de son temps. Là elle s’attaque aux Anglais, dont on n’avait pas oublié les ravages ; elle les appelle le fléau capital du repos de la France, les contempteurs du vrai Dieu, les meurtriers de leurs rois.

Organe de l’opinion publique, elle admire avec la France le grand duc François de Guise, leur vainqueur. Mais peu après, lorsque la lutte s’est engagée entre la maison royale et celle de ce puissant seigneur, elle déplore les discordes qui déchirent la nation, livrée à l’esprit de révolte. Un de ses poèmes a pour sujet la perte d’un des chefs les plus illustres de nos armées, le comte de Brissac, poème où Colletet a signalé le mérite d’un style assez fleuri et assez relevé, mais où il faut louer surtout les plus honorables sentiments. C’est ce qui fait qu’un des contemporains de madame des Roches, Scévole de Sainte-Marthe, qui dans ses Éloges latins lui a donné une belle place, ainsi qu’à sa fille, mentionne cette espèce d’épitaphe de la manière la plus flatteuse, en adressant la parole à l’auteur :

Brissac d’un tel plaisir aura l’âme ravie,
Voyant en vos beaux vers reluire son beau nom,
Qu’il ne plaindra pas tant la perte de sa vie
Comme il estimera le gain de ce renom.

C’est à Scévole de Sainte-Marthe, qui passa une partie considérable de sa vie à Poitiers, que nous devons aussi, sur les dames des Roches, des détails du plus vif intérêt. Il nous apprend que leur maison hospitalière s’ouvrait à la meilleure compagnie de cette ville, et que tout étranger de distinction recherchait la faveur d’y être présenté. Au seizième siècle, elle était une sorte d’hôtel de Rambouillet, une académie de vertu et de science, presque aussi célèbre que le salon où se réunissaient, dans l’âge suivant, Corneille, Molière, La Rochefoucauld. Comme Julie d’Angennes et sa mère, Madeleine Neveu et sa fille recueillaient les hommages des savants et des littérateurs. Dans la compagnie dont elles étaient le centre on lisait, on jugeait les livres nouveaux, surtout on applaudissait leurs vers, et l’on admirait leurs qualités morales, qui rehaussaient la supériorité de leurs talents. C’était en sortant de leur demeure qu’Etienne Pasquier écrivait ce distique :

Felices, virgo tali quse nata parente,
Mater oui talis nata snperstes crit.

Mais ces vers, on le reconnaîtra bientôt, devaient recevoir leur démenti de la destinée.

Avec une renommée contemporaine si brillante, on ne s’étonnera pas que les œuvres de madame des Roches aient été souvent reproduites. Elles avaient paru d’abord à Poitiers ; mais, enrichies d’additions successives, elles ne tardèrent pas à être publiées à Paris même, et par l’imprimeur alors en vogue, l’Angelier. Aux poésies on y trouve jointes des Lettres en prose écrites d’un ton familier et sur des sujets très-divers. Il en est qui traitent de questions de morale ; il en est même d’un intérêt purement philologique : l’une, par exemple, roule sur le mot proterve, dont l’emploi lui avait été reproché comme celui d’un terme écorché du latin. Madame des Roches le défend dans une discussion pleine, dit Colletet, de bonnes et gentilles pensées, où elle allègue notamment qu’elle l’a emprunté au premier chant de l’Arioste, « petit larcin, ajoute-t-elle, qui doit être d’autant plus justement permis qu’au temps de guerre où elle écrivait, le pillage était presque pratiqué de tous. »

L’édition la plus complète, celle de 1604[23], se termine par des stances composées à l’occasion de ce tournoi de beaux esprits, dont le grave jurisconsulte Etienne Pasquier fut, dans un de ses moments de gaieté, le principal tenant, et dont mademoiselle des Roches fut l’héroïne. Une puce aperçue, dans une visite de l’avocat, sur le fichu de cette jeune personne, devint un sujet inépuisable de traits ingénieux et de vers badins, dont le recueil se trouve dans les OEuvres de Pasquier : car « cette fameuse puce avait, disait-il, mis la puce à l’oreille de tous les beaux esprits. » C’est pour répondre à ce concours de plaisanteries et d’éloges que la mère, fêtée à l’envi avec sa fille, célébra « les poëtes chante-puce ; » et cette pièce de madame des Roches a été placée par erreur sous le nom de Catherine, comme nous en avertit Colletet. A elle seule, si l’on croit La Monnoie, elle vaut mieux que toutes les autres du même recueil.

La mère et la fille s’appliquèrent ensemble à traduire, en vers français, le poëme de l’enlèvement de Proserpine, par Claudien. On comprend donc sans peine, d’après la sympathie qui confondait même leurs études, qu’il y ait eu quelques méprises semblables à celle que nous venons d’indiquer. L’unique ambition de Catherine des Roches était, d’ailleurs, d’ajouter quelque chose à la gloire de Madeleine et d’être nommée après elle, comme son unique passion fut l’amour filial. Héritière des agréments et des vertus de sa mère, objet de sa tendresse exclusive, sa consolation dans le veuvage, elle voulut lui réserver tout son amour, et, par ce touchant motif, elle ne consentit point à prendre d’époux, bien que sa main fût briguée par beaucoup de prétendants. Leur attachement inaltérable sembla être respecté par la mort : car elles succombèrent toutes deux, le même jour, au même fléau, à la peste qui ravageait, en 1587, leur ville natale : heureuses, selon le vœu qu’elles avaient formé souvent, d’être réunies dans le tombeau comme elles l’avaient été durant leur vie. Par une inspiration prophétique, Catherine avait déclaré plus d’une fois qu’il ne serait pas même au pouvoir de la mort de les séparer l’une de l’autre.

Sous l’influence de ces tendres sentiments, elle échappa au pédantisme, cet écueil ordinaire des femmes auteurs ; elle demeura simple, malgré sa forte éducation, et, même dans un genre faux, elle ne manqua pas de naturel.

Nous la voyons en effet, par un singulier tribut payé au goût dominant, composer des vers d’amour, et s’ingénier à peindre une passion qu’elle n’a point connue. Dans la bouche de deux personnages romanesques de sa création, Sincéro et Charite, dont les noms indiquent assez les sentiments, elle a mis un grand nombre de chansons et de sonnets, où l’on trouve plus de naïveté que de mouvement et d’ardeur. Tel est ce langage de Sincéro à l’objet de son affection :

Ce qui me rend pour vous le cœur tout allumé,
Charite, mon doux feu, c’est qu’une même flamme
Embrase votre cœur, votre esprit et votre âme,
Et que je suis de vous uniquement aimé.

Je me sens très-heureux de me voir estimé
Par vos doctes écrits, et connais bien, ma dame,
Que vous pouvez ourdir une excellente trame
Qui rendra par vos vers mon renom animé.

Alceste racheta de son mari la vie,
Voulant mourir pour lui ; mais vous avez envie
De racheter la mienne avec plus heureux sort :

Pour ce que, sans mourir, chaste, savante et belle,
Vous filez pour nous deux une vie immortelle
Qui vaincra les efforts du temps et de la mort.

Voici comme s’exprime à son tour Charite, sous les traits de laquelle il n’est pas difficile de reconnaître mademoiselle des Roches :

Sincéro, mon désir et mon cœur et ma vie,
Excusez-moi de grâce et ne vous offensez,
Si, poursuivant le cours de mes vers commencés,
J’accompagne l’amour avec la jalousie.

Sincéro, mon désir, je n’eus jamais envie
D’aimer autre que vous ; mais aussi ne pensez
D’aimer autre que moi, et ne vous avisez
De chercher autre nœud que celui qui nous lie.

Ne vous arrêtez point aux propos envieux
Qui veulent réformer la grâce de vos yeux :
Leur finesse et douceur ne sont dignes de blâme.

Leur finesse démontre une sincérité,
Leur douceur représente une simplicité ;
Car les yeux, Sincéro, sont fenêtres de l’âme.

La fin de ce sonnet rappelle un peu le raffinement des Pétrarquistes, dont se raillait du Bellay vers cette époque ; et, avec plus de simplicité, il y a aussi plus de grâce dans une autre pièce du même genre où Catherine des Roches, à l’imitation des églogues de l’antiquité, et sur les pas de Rémi Belleau, peignait un berger et une bergère :

Cependant qu’ils contaient d’agréables discours,
Témoignant la douceur du feu qui les enflamme :

A l’entour voletaient mille petits Amours ;
L’amour est dans leurs yeux ainsi que dans leur âme.

Mais ce qui vaut mieux, chez cette sage fille, que ces émotions factices et ces contrefaçons assez froides, c’est la veine d’inspiration du foyer, dont la pièce suivante, A sa quenouille, sujet déjà traité par Théocrite, nous offre un échantillon :

Quenouille, mon souci, je vous promets et jure
De vous aimer toujours, et jamais ne changer
Votre honneur domestic pour un bien étranger,
Qui erre inconstamment et fort peu de temps dure.

Vous ayant au côté, je suis beaucoup plus sûre
Que si encre et papier se venaient arranger
Tout à l’entour de moi ; car, pour me revenger,
Vous pouvez bien plutôt repousser une injure.

Mais, quenouille m’amie, il ne faut pas pourtant
Que, pour vous estimer et pour vous aimer tant,
Je délaisse du tout cette honnête coutume

D’écrire quelquefois ; en écrivant ainsi,
J’écris de vos valeurs, quenouille mon souci,
Ayant dedans la main le fuseau et la plume.

Par là on voit que Catherine n’avait nullement abandonné ses pelotons, « ni laissé de mettre en œuvre la laine, la soie et l’or, quand il était besoin ; » en sorte que c’était à la fois, d’après l’observation de Colletet, « une femme d’étude et une femme de ménage. » Ses ouvrages reproduisent le plus souvent, du reste, le ton et la pensée de ceux de sa mère. (Les uns et les autres parurent réunis, et, par une réciprocité touchante, elles se les étaient dédiés entre elles.) Catherine, elle aussi, dans son culte de la royauté, fait un pompeux éloge de Henri III. Quand il revint de la Pologne, elle s’empressa de lui adresser des vers, qui furent traduits en grec par Scaliger, et en latin par Sainte-Marthe, où elle le félicitait

De changer, d’un agréable échange,
Pour le sceptre gaulois, une couronne étrange,
Et un peuple sans âme à un peuple animé.

C’était traiter avec peu d’égard les Polonais, que le duc d’Anjou avait, tout le premier, mal récompensés de leur dévouement, le royaume que l’élection lui avait donné n’ayant été à ses yeux qu’un lieu d’exil. Un plus juste hommage est celui qu’elle rend à cette reine qui traversa pure et presque inaperçue, telle fut sa parfaite modestie, le palais des Valois, à Louise de Vaudemont, la femme de Henri III. Dans cette pièce, où l’accent d’un tendre attachement se mêle à celui du respect, non contente de célébrer ses vertus, elle vante, avec la prédilection de son sexe, tout ce qu’avait d’aimable et d’attirant cette princesse, « phénix de beauté, » ses lèvres, ses cheveux, son doux et brillant regard, son front poli et ce teint vermeil

Qui la fraîcheur des lis et des roses efface.

Elle n’oublie pas non plus la mère du roi, Catherine de Médicis, à qui elle offre spécialement une Imitation des préceptes contenus dans les livres saints attribués à Salomon ; où l’on remarque le portrait de la femme forte :

Heureux qui trouvera la femme vertueuse,
Surpassant de valeur la perle précieuse...
Fuyant le doux languir du paresseux sommeil,
Matin elle se lève, avant que le soleil
Montre ses beaux rayons, et puis fait un ouvrage
Ou de laine ou de lin, pour servir son ménage,
Tirant de son labeur un utile plaisir.
Ses servantes aussi, qu’elle a bien su choisir,
Chassant l’oisiveté, sont toutes amusées
A charpir[24], à peigner, à tourner leurs fusées[25]...

Un autre goût que Catherine des Roches partagea avec sa mère fut celui de l’antiquité païenne : elle l’étudiait avec ardeur, et n’aspirait à rien moins qu’à imiter Pindare. En revenant des chefs-d’œuvre de notre littérature à ces simples essais où l’érudition s’efforçait d’ajouter à l’élan de l’inspiration native, il est curieux de voir une jeune fille, passionnée pour l’étude du grec comme les poètes de la pléïade, rappeler par son Hymne de Veau, l’une des plus belles odes du lyrique thébain[26]. Mais qu’il nous suffise de dire que ce morceau fut fort admiré de son temps, au lieu de citer la longue suite d’hexamètres où sont énumérées avec complaisance toutes les qualités de ces nymphes

Qui punissent l’orgueil et corrigent le vin,

en épanchant avec leurs ondes tant de biens aux mortels.

Gardons-nous de faire succéder, dans l’appréciation de ces ébauches plus ou moins heureuses, un dénigrement trop sévère au trop facile enthousiasme de nos ancêtres, et ratifions plutôt encore avec indulgence les suffrages qu’ils ont décernés à Catherine des Roches pour cette Antithèse de la mort et du sommeil, qui réveille le souvenir de sa fin prématurée :

Rien n’est plus différent que le somme et la mort,
Combien qu’ils soient issus de même parentage :
L’un profite beaucoup, l’autre fait grand dommage ;
De l’un on veut l’effet, de l’autre on craint l’effort.

Le sommeil, respirant mille petits zéphyrs,
Caresse doucement le dormant en sa couche ;
Et la mort, ternissant une vermeille bouche,
Étouffe pour jamais ses gracieux soupirs.

Ne m’abandonne point, ô bienheureux sommeil !
Mais viens toutes les nuits abaisser la paupière
De ma mère et de moi : fais que la nuit dernière
Ne ferme de longtemps nos yeux au clair soleil !

Ainsi soit pour jamais le silence sacré
Fidèle avant-coureur de ta douce présence !
Ainsi l’ombreuse nuit révère ta puissance,
Ainsi les beaux pavots fleurissent à ton gré !

On applaudira également au tableau que mademoiselle des Roches a tracé de l’envie et des envieux dans son poëme intitulé l’Agnodice, dont voici les premières lignes :

Il n’y a passion qui tourmente la vie
Avec plus de fureur que l’impiteuse[27] envie.
De tous les autres maux on tire quelque bien :
L’avare enchaîné d’or se plaît en son lien
Le superbe se fond d’une douce allégresse
S’il voit un grand seigneur qui l’honore et caresse.
Le voleur, épiant sa proie par les champs,
Sourit à son espoir, attendant les marchands ;
Le gourmand prend plaisir au manger qu’il dévore
Et semble par les yeux le dévorer encore...
Mais, ô cruelle envie, on ne reçoit par toi
Sinon le déplaisir, la douleur et l’émoi !
A celui qui te loge, ingrate et fière hôtesse,
Tu laisses pour paîment le deuil et la tristesse.

Aux vers assez bien tournés, qui continuent à marcher ainsi, se mêle un certain intérêt dramatique ; car Agnodice (mot composé du grec, comme on les aimait alors) est le nom d’une jeune personne accomplie qui s’est dévouée au service de son sexe et que l’envie furieuse a, par ce motif, voulu rendre sa victime. Ses coupables efforts ont été heureusement frappés d’impuissance ; mais la méchante, pour se consoler de ce qu’Agnodice avait échappé à ses coups,

A poursuivi depuis, d’une haine immortelle,
Les dames qui étaient vertueuses comme elle.

Si, en continuant la mention des œuvres de mademoiselle des Roches, on joint aux précédentes quelques scènes d’une Tragicomédie[28] (ce fut, jusqu’au Cid, le nom des tragédies dont le dénoûment était heureux), une traduction des vers dorés de Pythagore ; des poésies légères, où ce noble et sérieux esprit ne plaisante pas sans agrément ; une mascarade et une chanson des Amazones, genre de divertissement fort en faveur à la cour des Valois et qui avait conservé une partie de sa vogue à celle de Louis XIV ; des quatrains moraux qui nous remettent en mémoire ceux de Pibrac, etc., on reconnaîtra aisément que la fille a plus écrit que la mère ; ajoutons qu’elle a mieux écrit. D’une part, le progrès naturel de la langue, à une époque où elle était si activement maniée, tourne au profit de Catherine des Roches, dont l’expression est plus nette et plus régulière ; de l’autre, un souffle plus poétique semble avoir animé sa jeunesse et se refléter dans ses ouvrages. Telle fut l’opinion des contemporains, dont l’un a dit, en l’honorant d’une mention toute spéciale, « qu’elle reluisait à bien écrire entre les dames, comme la lune entre les étoiles[29]. » Et ce n’était pas seulement en vers ; elle s’est exercée aussi en prose, surtout dans le genre des dialogues. On passera vite néanmoins sur les deux premiers, où elle veut prouver, en soutenant une thèse qui lui tenait fort à cœur, que les femmes peuvent retirer les fruits les plus précieux de l’étude, et sur un troisième où figurent l’Amour, la Beauté et Physis (la bonne mère Nature, fille aînée du Créateur), modèle de ce faux esprit, froidement quintessencié, qui florissait alors en Italie. Plusieurs autres sont philosophiques et d’un plus grand intérêt. Dans des espèces de scènes allégoriques, on voit d’abord converser la Vieillesse et la Jeunesse, qui disputent de leurs avantages. Après s’être exaltée en dépréciant sa rivale, qui lui rend la pareille, la Vieillesse finit toutefois par convenir, sans trop de peine, de ses inconvénients et de ses disgrâces. Dans les propos qui s’échangent, l’auteur a reproduit quelque chose de l’agrément que l’antiquité savait mêler à ce genre. C’est ensuite la Fortune qui, dans une assez longue discussion avec la Vertu, prétend contester sa prééminence, jusqu’à ce qu’elle lui déclare « que la douceur de son langage l’a si bien gagnée, qu’elle voudrait n’être jamais séparée d’elle. » Plus loin, trois parties du corps humain, la main, le pied et la bouche, exposent tour à tour leurs services, non sans récriminer et sans gémir sur leur sort. La main, par exemple, se plaint d’être nue, tandis que ce vilain pied est si bien couvert. Leur sage conclusion est cependant qu’il vaut mieux cesser leurs débats et vivre, pour s’entr’aider, en bonne intelligence. Enfin mademoiselle des Roches fait converser deux ennemies de l’homme, la Pauvreté avec la Faim, et une peinture expressive du temps se montre dans ce dialogue, où l’on remarque ces paroles de la Faim, annonçant qu’elle retourne dans ses logis ordinaires : « Je m’en vais chez les paysans du Poitou ; il semble qu’ils vivent de faim comme les autres en meurent : depuis que la guerre m’y mena, je n’en ai guère bougé. » Témoignage trop réel de la misère créée dans ces pays par les discordes civiles !

Ni l’invention ni l’esprit, nous l’avons assez montré, n’ont donc manqué à Catherine et à sa mère, qui personnifient pour nous cette école où l’imagination, plus tempérée, est aussi plus réglée dans sa marche que chez quelques-unes des femmes du Midi : avec moins de vivacité et de couleur que sous la plume de Louise Labé et de Marie de Romieu, le langage semble également avoir, chez les dames des Roches, plus de clarté et de correction. Telle était la prétention hautement avouée du centre et du nord de la France, en particulier de l’Ile-de-France, dont la capitale sera réputée le siège du beau langage, non sans titre, comme le déclarait Henri Estienne ; et cette idée continuant à s’accréditer, le docte et judicieux Vaugelas proclamera bientôt, au dix-septième siècle, cette vérité passée à l’état d’axiome littéraire, c’est que les femmes d’une part, et de l’autre Paris, ont eu sur nos progrès intellectuels, et principalement sur ceux de notre idiome, l’influence la plus salutaire.

Parmi les femmes poètes natives de Paris et qui y florissaient alors, Antoinette de Loynes, l’une des plus renommées, se recommande en outre à notre attention par un trait de conformité avec Madeleine des Roches ; elle eut en effet trois filles que l’on a surnommées les trois perles du seizième siècle, en sorte que ses goûts et ses talents furent comme un patrimoine qui se conserva dans sa famille. Elle avait épousé Jean de Morel, poëte lui-même et orateur. Belle et ingénieuse, digne de figurer dans cette élite qui a honoré notre pays, Antoinette de Loynes rivalisa sans trop de désavantage, comme l’attestent ses contemporains, avec tous les coryphées de la littérature, les d’Aurat, les Binet, les Mondoré, les Saint-Gelais, etc. Il ne nous reste d’ailleurs, pour la juger, que bien peu de pièces, entre lesquelles un sonnet mystique adressé à Jeanne Seymour et aux sœurs de cette princesse, avec quelques vers relatifs à la mort de Marguerite de Navarre. Quel est le peintre, demandait-elle, qui réussira mieux que ne l’a fait sa plume, à tracer d’elle une image accomplie ? Elle ajoutait ensuite naïvement, les yeux fixés sur son tombeau :

Avec saint Paul je dirai
Et croirai
Que la reine ici sommeille,
Et que son corps n’est point mort,
Ains qu’il dort
Jusqu’au jour qu’il se réveille.

Quant aux filles d’Antoinette, Camille, Lucrèce et Diane de Morel, Scévole de Sainte-Marthe a célébré leur talent poétique, dont, par malheur, les témoignages ont aussi presque tous disparu. Il s’est plu notamment à les montrer dans leur maison, qui semblait, nous dit-il, un temple des muses, et où se pressait une foule sympathique, lorsque, groupées autour de leur mère et de leur père, qui rappelaient Latone et Apollon, elles récitaient avec eux les vers latins ou français qu’elles venaient de composer. L’enthousiasme qu’excitèrent leurs productions est encore attesté par les suffrages de L’ Hôpital[30]. L’aînée, Camille, était surtout en renom, ce dont le P. Hilarion de Coste nous a laissé une singulière preuve, en disant « qu’il l’aurait louée bien volontiers si elle n’était pas morte hors de la vraie Eglise[31]. » Elle méritait cependant de l’être, outre ses vers, par l’étendue de son savoir, car elle possédait à fond les langues latine, grecque, italienne, espagnole, et par son extrême modestie, qui lui fit redouter pour ses œuvres le grand jour de la publicité. Ajoutons, à son éloge, que sa meilleure pièce fut celle qu’elle consacra, en 1583, à la mémoire de son père.

Mais ce n’était pas seulement dans le monde que l’on cultivait la poésie. Elle était en honneur jusque dans les couvents, et la religieuse Anne de Marquets a son rang parmi nos femmes poëtes. Bien qu’elle appartînt par sa naissance au comté d’Eu, qui faisait partie du Vexin français, on peut la placer au nombre des Parisiennes, puisque sa vie se passa et que ses ouvrages furent composés aux portes de Paris. Issue d’une famille noble, elle trouva dans le monastère de Poissy, à défaut d’établissement que lui eût offert un mariage digne d’elle, cet asile qui demeurait toujours ouvert aux jeunes filles de qualité, et qui n’excluait, en somme, ni les distractions ni les plaisirs permis. Les cellules ne se fermaient nullement aux visites ; celle d’Anne de Marquets, en particulier, n’était presque jamais solitaire ; les nouvelles de la ville et de la cour y avaient leur écho. On y plaisantait avec un enjouement sans malice ; telle était la société d’élite qui s’y réunissait et dont elle se trouvait le centre.

Cet empressement, qui n’échappa point, il est vrai, aux traits de la satire[32], s’expliquait très-naturellement par la réputation de la belle religieuse ; ainsi parlaient les contemporains, car à ses qualités sérieuses se joignaient tous les agréments de la personne. La vivacité, la grâce de son entretien, n’étaient pas douteuses ; son savoir l’eût été davantage, si l’on admettait sur elle l’opinion d’un très-habile connaisseur, mais aussi d’un très-malin critique, de Henri Estienne. Celui-ci prétendait qu’elle n’avait qu’une teinture médiocre du latin et plus encore du grec, s’étant vu obligé, disait-il, de prendre une peine extrême pour lui faire entendre son bréviaire. Mais est-il besoin de rappeler que l’auteur de l’Apologie d’Hérodote n’était pas toujours et pour tous également digne de foi ?

Son temps, en tout cas, lui accorda le mérite d’exceller dans la poésie française ; et lors même qu’à l’exemple de Colletet, assez sévère pour les dames auteurs, et particulièrement pour Anne de Marquets, on restreindrait beaucoup la valeur de cet éloge, on ne contestera pas qu’elle n’ait fait un usage très-bienséant de ses talents, puisqu’ils ne servirent qu’à l’expression du sentiment religieux. Ce fut surtout durant le colloque de Poissy qu’ils se déployèrent. Dans cette assemblée, tenue en 1561, et où se réunirent les principaux prélats et docteurs pour régler les différends qui agitaient le monde chrétien, elle composa plusieurs prières et devises en vers, sous forme d’hommages adressés aux représentants les plus considérables du catholicisme. Le tout fut imprimé à Paris en 1562 et dédié au cardinal de Lorraine, qu’elle félicitait, dans un sonnet placé au début de son recueil, d’avoir assuré le triomphe de la vérité sur l’erreur. C’était ce même personnage qu’elle célébrait encore peu après dans un autre mètre et en ces termes :

Prince vertueux et sage,
Qui avez reçu des cieux
Le riche et noble partage
De leurs dons plus précieux,
Combien fut cette journée
Bienheureuse et fortunée
En laquelle j’entrepris
De sacrer à la mémoire
Cette célèbre victoire
Dont vous gagnâtes le prix...

Tout le reste, ajoute l’historien de nos anciens poëtes, après avoir cité ce début, « va du même air à peu près et témoigne clairement que, contre la créance de quelques-uns, la cadence et la mesure de cette forme d’odes ne sont pas de l’invention de Malherbe, qui depuis en a fait de si belles et de si pompeuses, mais qu’elles étaient en usage longtemps avant lui. »

Par un autre travail, Anne de Marquets a payé tribut à la suprématie dont jouissait parmi nous la littérature italienne ; c’est en traduisant les œuvres sacrées du célèbre Flaminio, qui, avec le goût enthousiaste du siècle pour les souvenirs et les noms romains, se faisait appeler Marcus Antonius Flaminius[33]. Elle publia en 1569 cette traduction en vers, et l’offrit, suivie d’un choix de ses propres poésies, à Marguerite, la sœur du roi Charles IX. Enfin à sa mort, qui arriva en 1588, elle laissa, sur les dimanches et sur les principales fêtes, des sonnets spirituels qui furent imprimés en 1605, à Paris, avec une préface d’une de ses compagnes en religion, Marie de Fortia. Ce n’était d’ailleurs qu’une traduction des collectes qui se lisent dans l’église, et cette application singulière de la poésie suffit pour caractériser l’époque. Temps d’heureuse naïveté, où la reconnaissance d’un lecteur facile était assurée à l’auteur, où les veilles, les tentatives des poëtes, inspirés ou non, trouvaient toujours des mains prêtes à les applaudir et des bouches pour les répéter, où la critique, avec ses exigences et ses malveillances, n’était pas née, où presque tous les efforts étaient récompensés par la gloire !

Deux ans avant de mourir, Anne de Marquets était devenue aveugle, et Gilles Durant, l’un des littérateurs les plus en crédit, l’un de ceux qui jouèrent dans la Ligue le rôle le plus efficace et le plus français, faisait ainsi, dans son épitaphe, allusion à cette circonstance :

Le jour lui refusa sa clarté coutumière,
Ingrat, ne daignant plus s’épandre sur ses yeux ;
Mais elle par dépit s’envola dans les cieux,
Laissant le monde veuf de sa belle lumière.

Déjà Ronsard, dans un de ses sonnets, avait jadis salué cette fleur nouvelle qui apparaissait à ses yeux, et aux suffrages de ce juge sans appel s’étaient joints, entre beaucoup d’autres, ceux de d’Aurat et de Scévole de Sainte-Marthe. Tel fut l’éclat de cette existence vouée aux lettres tout autant qu’à la prière, témoignage frappant du mouvement général qui, dans cette période féconde, emportait les esprits, non sans faux pas et sans chutes, vers un avenir certain de progrès. L’amour de l’étude avait pénétré partout, et, comme le silence du cloître, le tumulte des camps n’avait pu fermer accès à cette pacifique invasion. Mais, sous l’influence des querelles et des guerres de religion, les sujets qu’on s’appliquait à traiter rentraient le plus souvent dans les idées qui dominaient la société, je veux dire le cercle d’aspirations pieuses où s’était renfermée Anne de Marquets, où devait se renfermer aussi Jacqueline de Miremont, l’une des femmes poètes qui ont le plus honoré Paris.

Nous savons par Guillaume Colletet que sa vie s’écoula, vers la fin du seizième siècle, dans cette ville, dont elle était originaire. L’article qu’il lui a consacré dans son manuscrit est du reste un des plus courts. On y voit seulement qu’elle appartenait à une maison noble, et que, douée d’autant de science que d’esprit, elle composa un assez bon nombre de vers. Son premier livre parut avec ce titre bizarre : le Petit nain qui combat le monde. Il fut suivi d’un poëme de plus longue haleine, la Part de Marie, sœur de Marthe[34], formé de quatrains héroïques, où Jacqueline de Miremont faisait tout à la fois l’éloge de la vie contemplative et attaquait non sans agrément, par l’arme du ridicule, les vices de tous les siècles et ceux de son temps en particulier. Ainsi débutait cette œuvre éminemment morale :

Le maître parle ici : Fuyez, soins inutiles,
Pensers soigneux du corps, délogez d’avec moi ;
Emportez vos pouvoirs dans les âmes débiles :
J’ai pour vous trop d’honneur ; j’ai pour vous trop de foi.

Le maître parle ici : Qui faut-il que j’écoute ?
Où doit viser mon œil ? où doit tendre mon cœur ?
Frivoles vanités, je vous fais banqueroute :
Montrez vos faux éclats au profane moqueur.

C’est avec ce ton mêlé de fermeté et d’aisance que l’auteur poursuit la corruption des mœurs, et plusieurs de ses quatrains ne sont dépourvus ni de véhémence ni d’effet. On en jugera par ceux où sont signalés deux vices, contraires en apparence, mais qui, comme le remarquait déjà Aristote, profond scrutateur de la nature et du cœur humain, se rapprochent plus souvent qu’on ne pense, l’avarice et la prodigalité. Elle s’adresse d’abord à l’avare :

Tu es haï de tous comme un champ infertile,
Infracteur des édits que nature a dressés.
Qui peut aimer celui qui rend tout inutile,
Et quels biens a celui qui n’a jamais assez ?

Ensuite elle apostrophe le dissipateur :

S’il advient que, séduit par un dessein contraire.
Tu prodigues tes biens d’une excessive main,
Pauvret, c’est un métier qu on ne peut longtemps faire :
Ce que l’on donne au soir manque le lendemain.

Tu ne peux pratiquer longtemps cet exercice :
Prodigue, ton état soi-même se détruit ;
Et, qui pis est, souvent c’est l’homme plein de vice
Qui de tes fous excès cueille le plus de fruit.

Tout l’heur que tu prétends par ta folle dépense
Cesse tout aussitôt que tu cesses d’avoir :
Donc, perdant par tes dons le don et la puissance,
Tu n’as plus de plaisir, n’ayant plus de pouvoir...

Avec quelques défauts du temps, surtout la recherche du trait, se montre çà et là dans ces vers une touche virile. Et ce mérite ne manque pas aux autres œuvres de l’auteur, parmi lesquelles il faut mentionner une pièce qui se trouve en tête d’un panégyrique du roi d’Ecosse et d’Angleterre, Jacques VI.

A côté de Jacqueline de Miremont se rangent plusieurs dames, natives comme elle de Paris, et dont les talents s’y déployèrent, particulièrement Anne de Lautier, connue aussi sous le nom de dame de Champ-Baudouin, qui douée, suivant l’expression naïve d’un ancien auteur[35], des grâces de la vertu et du savoir, possédait, avec la connaissance des langues, celle des mathématiques, et, de plus, écrivait fort bien en prose ou en vers. Là-dessus, il est vrai, nous devons en croire les témoignages contemporains, car elle ne paraît point avoir publié les œuvres qui l’avaient mise en possession, vers 1584, d’une réputation florissante. C’est que les femmes du seizième siècle, on croit devoir le rappeler, loin de chercher la lumière, la fuient ; elles se dérobent à la publicité, loin d’y faire appel. Le prix de leur mérite s’accroît de leur modestie. Ce trait significatif, qui témoigne que cette grâce suprême des femmes était restée en honneur parmi elles, se retrouve à tout moment chez nos vieux bibliographes ; à tout moment nous les voyons exprimer un regret, c’est que les productions dont ils parlent soient demeurées manuscrites.

Il en fut de même pour Diane Symon, dont les compositions non imprimées, qui circulaient vers 1570 à Paris, étaient fort recherchées des connaisseurs. Signalons encore dans la capitale, où les lettres avaient leur plus brillant foyer, Artuse de Vernon, dame de Téligny, renommée pour ses poésies ; et, à une date antérieure, madame d’Entragues, qui avait charmé par ses rondeaux et ses ballades la cour de Louis XII, l’une des femmes qui y introduisirent le goût de la culture de l’esprit ; Catherine de Clermont, qui épousa le maréchal Albert de Gondi, duc de Retz, et qui fut gouvernante des enfants de France, capable non-seulement de bien tourner les vers, mais initiée à l’étude des mathématiques, de la philosophie, de l’histoire ; elle s’exprimait avec éloquence en latin ainsi qu’en français, et lorsque les ambassadeurs de Pologne, en 1573, se présentèrent à Charles IX, elle traduisit à ce prince leur harangue latine et leur répondit dans la même langue ; Anne Séguier, mariée une première fois au petit-fils du chancelier Duprat, puis, en secondes noces, au sieur de Lavergne, nom qui devait être mêlé aux célébrités du grand siècle[36], et qu’elle illustrait dès lors par ses Poésies chrétiennes ; ses filles, Anne et Philippine Duprat, marchaient sur ses traces, accomplies comme elle d’esprit et de corps, selon La Croix du Maine[37] : ornements des cercles des Valois par cette instruction solide qui n’ôtait rien de leur agrément aux dames de la cour de France, elles n’excellaient pas moins que leur mère à parler leur langue ou à l’écrire.

Les femmes, comme on voit, disputaient avec ardeur aux hommes le prix du savoir ; elles briguaient surtout, et non sans succès, le prix delà poésie. Tandis que l’auteur dramatique Garnier se distinguait à Paris par ses tragédies imitées de l’antiquité classique, sa femme, Françoise Hubert, bien qu’elle ne publiât pas ses œuvres, se plaçait pourtant au rang des personnes les plus considérables par leur mérite, et spécialement, d’après le langage de l’époque, « les plus versées dans notre poésie. » Madeleine Deschamps, qui épousa le contrôleur général Servin et fut la mère du célèbre avocat général de ce nom, rimait avec autant de bonheur en français qu’elle écrivait en latin et en grec. À Paris également, Anne de Graville, dont le père avait été amiral de France, mettait en vers la Théséide de Boccace[38], qui, dans la vogue déjà signalée de l’Italie et de ses productions, trouvait encore, on le verra plus loin, une autre femme pour interprète[39]. La dame de Villeroi, née de l’Aubespine, renommée pour son esprit et pour sa beauté, traduisait les Epîtres d’Ovide. Henriette de Clèves, fille du duc de Nevers, ajoutait aussi l’éclat du talent littéraire à celui qu’elle tirait de sa naissance et de sa vertu. On citait, parmi ses œuvres inédites, sa traduction de l’Aminte du Tasse. A ces noms, les plus brillants de notre aristocratie, des noms plébéiens ne laissent pas d’être mêlés, par exemple ceux de Suzanne Habert, de Nicole Estienne, de Modeste Dupuis. La première a donné des OEuvres poétiques d’un ton facile, qui furent imprimées en 1582. La seconde appartient à cette famille docte et ingénieuse qui n’a pas moins marqué sa trace dans les lettres que dans l’industrie. Sa Défense pour les femmes contre ceux qui les méprisent et ses Misères de la femme mariée témoignent d’un esprit sage et délicat, qui renouvelle ce qu’il y a d’usé dans le fond par l’élégance et par l’agrément des détails[40]. Quant à Modeste Dupuis, s’attachant comme elle à présenter l’apologie de son sexe, elle prenait dès ce moment pour son sujet le Mérite des femmes. Curieux indice du courant d’idées qui, dans notre société polie du dix-septième siècle, allait rétablir sur un fondement plus solide que par le passé, sur l’esprit, ce noble ascendant des femmes, dont l’influence a été incontestable, nous l’avons indiqué, sur la culture de la langue et du génie français.

Cependant la fécondité de la province, dans cet âge de mouvement et de progrès, n’était guère au-dessous de celle de Paris. Là encore nous avons beaucoup de travaux à énumérer, beaucoup de femmes à citer, honneur de leur sexe et des lettres. C’est, dans le Mâconnais, Philiberte de Fleurs, pour ses Soupirs de la viduité ; dans le Poitou, Madeleine Chémeraut, qui montra que par les dons de l’esprit elle n’était pas indigne de la parenté des dames des Roches ; dans l’Anjou, Esther de Beauvais, dont les opuscules ne déparent pas les œuvres de Béroalde de Verville, auxquelles ils ont été joints ; dans la Provence, la dame Desjardins, estimée de Joachim du Bellay, qui a mêlé plusieurs sonnets dont elle est l’auteur au recueil de ses propres poésies ; dans le Dauphiné, Marie Delahaye, que Claude de Boissière, son compatriote, mentionne dans son Art poétique, au nombre des modèles ; dans le Languedoc, Marguerite de Cambis, qui, pour se consoler dans son veuvage, après avoir perdu son mari, le baron d’Aigremont, enrichissait notre littérature de quelques traductions en vers d’ouvrages italiens ; dans le Bourbonnais, Marie de Brame ; ce sont enfin, dans d’autres provinces, Anne Tulonne, Jeanne Flore, Elisène de Crenne, etc., chacune de ces provinces et même la plupart de nos villes importantes s’honorant à l’envi de posséder des talents qu’elles considéraient comme leur patrimoine public, et se montrant jalouses de conserver le culte de ceux qui les avaient illustrées. A Bourges, dès la première partie du seizième siècle, Jeanne de La Fontaine inaugurait un nom destiné à la gloire en traduisant, comme Anne de Graville, en vers français la Théséide de Boccace. Sa mémoire a eu pour panégyriste l’auteur des Baisers, Jean Second, qui, non content de la louer au sujet de ce qui fut son principal titre à la réputation, n’hésitait pas à déclarer que rien, dans le domaine littéraire, ne lui avait été étranger[41], Ailleurs, vers la même époque, Marie Dentiers, réveillant des haines un peu assoupies, écrivait une épître contre les Turcs, les juifs et les infidèles. Par une autre inspiration du zèle religieux, Anne Bins, un peu plus tard, poursuivait dans ses poésies les hérétiques, tandis que, animées de passions rivales, des femmes reflétaient dans leurs ouvrages les doctrines de la réforme, qu’elles avaient embrassée. Telle fut Georgette de Montenay, qui vivait à la cour de Navarre et y écrivit, dit un contemporain[42], « un fort beau livre en vers français intitulé : Emblèmes chrétiens. » Telles furent surtout Anne et Catherine de Parthenay, dont le nom se mêla à celui des Rohan, maison féconde, au seizième et au dix-septième siècle, en hommes comme en femmes illustres.

Anne de Parthenay, si l’on en croit les vers de Marot faits à son honneur, excellait dans la poésie et dans la musique. Elle joignait au charme de la voix et aux talents qui captivent la société les plus solides connaissances, nourrie dans l’étude des langues classiques et même de la théologie, ainsi que l’en a félicitée Théodore de Bèze. Nièce de la précédente, Catherine de Parthenay, dont la vie romanesque fut étroitement liée à divers événements de notre histoire, eut encore plus de réputation dans les lettres. Ce fut en outre l’une des fermes colonnes du parti protestant ; le cœur chez elle était au niveau de l’intelligence. Fille du seigneur de Soubise, elle devint en 1568, vers l’âge de quinze ans, la femme du baron de Pont, qui périt enveloppé comme calviniste dans le massacre de la Saint-Barthélémy. Il suffirait de dire, pour l’honneur de l’éducation sérieuse qu’on donnait aux dames à cette époque, que la jeune baronne, en vue de déguiser un commerce de lettres qu’elle entretenait avec sa mère, lui écrivait en latin et la priait de lui répondre dans cette langue. D’un second mariage, contracté en 1575 avec le vicomte René de Rohan, prince de Léon, elle eut deux fils, dont l’un fut le fameux Henri de Rohan, et trois filles, entre lesquelles l’une, que le duc des Deux-Ponts épousa, avait fait à Henri IV, qui l’aimait, cette fière réponse : « Je suis trop pauvre pour être votre femme et de trop bonne maison pour être votre maîtresse. » Une autre lisait l’Écriture dans le texte hébreu et avait pour la poésie de rares dispositions, que sa piété seule l’empêcha de cultiver. Quant à Catherine de Parthenay, la digne mère de ces nobles enfants, en butte aux discordes civiles et calviniste convaincue, elle soutint le siège de la Rochelle avec la plus mâle intrépidité. Elle avait défendu qu’on fit rien pour la délivrer au préjudice de son parti, aimant mieux rester prisonnière que de subir une capitulation. Par la suite elle fut enfermée au château de Niort, et en 1631 elle mourut dans la captivité, au Parc, en Poitou.

Ce qui doit ici d’ailleurs nous préoccuper plus spécialement, ce sont ses titres littéraires. Car après son dévouement à la réforme et l’éducation de ses enfants, qui fut l’objet de ses principaux soins (elle fut veuve de bonne heure pour la seconde fois), ce qui lui tenait surtout à cœur, c’était l’étude : la plus grande partie de ses loisirs elle la consacrait à la composition. Avec ses malheurs domestiques, les élégies qu’elle a laissées rappellent les coups qui frappèrent les calvinistes. Dans l’une elle a déploré la mort de son premier mari, qui, au dire de l’historien Varillas, déploya un courage héroïque en disputant sa vie à ses assassins ; dans d’autres elle a regretté la triste fin de l’amiral de Coligny et de tant de personnages illustres. Parmi ses pièces de théâtre, sa tragédie de Judith et Holopherne, représentée à la Rochelle en 1573, mérite notamment un souvenir. Unissant à une brillante imagination un profond savoir, elle avait traduit le Discours d’Isocrate à Démonique. Elle maniait de plus la raillerie avec beaucoup d’esprit ; on lui a attribué, non sans vraisemblance, la satire connue sous le nom d’Apologie de Henri IV[43]. Toutefois, lorsqu’un coup soudain le frappa, à ce moment suprême où se taisent les mécontentements et les haines, elle n’en célébra pas moins par les strophes suivantes la mémoire de ce grand prince :

Regrettons, soupirons cette sage prudence,
Cette extrême bonté, cette rare vaillance,
Ce cœur qui se pouvait fléchir et non dompter ;
Vertus, de qui la perte est pour nous tant amère,
Et que je puis plutôt admirer que chanter,
Puisqu’à ce grand Achille il faudrait un Homère.

Jadis par ses hauts faits nous élevions nos têtes :
L’ombre de ses lauriers nous gardait des tempêtes ;
Qui combattait sous lui méconnaissait l’effroi.
Alors nous nous prisions, nous méprisions les autres,
Étant plus glorieux d’être sujets du roi,
Que si les autres rois eussent été les nôtres[44].

Maintenant notre gloire est pour jamais ternie ;
Maintenant notre joie est pour jamais finie :
Près du tombeau sacré de ce roi valeureux
Les lis sont abattus, et nos fronts avec eux.

Mais parmi nos douleurs, parmi tant de misères,
Reine, au moins gardez-nous ces reliques[45] si chères,
Gage de votre amour, espoir en nos malheurs :
Etouffez vos soupirs, séchez votre œil humide,
Et pour calmer un jour l’orage de nos pleurs,
Soyez de cet État le secours et le guide.

O Muses, dans l’ennui qui nous accable tous,
Ainsi que nos malheurs, vos regrets sont extrêmes :

Vous pleurez de pitié quand vous songez à nous,
Vous pleurez de douleur en pensant à vous-mêmes.

Hélas ! puisqu’il est vrai qu’il a cessé de vivre,
Ce prince glorieux, l’amour de ses sujets,
Que rien n’arrête au moins le cours de nos regrets :
Ou vivons pour le plaindre, ou mourons pour le suivre.

Près de cette femme d’un héroïsme antique et qui joua un rôle tout viril, se place par la date, sans lui ressembler par aucun autre trait, Marseille d’Altouvitis. Et d’abord, ce fut une catholique, car elle tint de près aux Valois : c’était la fille d’une maîtresse de Henri III, Renée de Rieux, et du descendant d’une noble maison de Florence, Philippe d’Altouvitis. De fort bonne heure privée de son père, qui était venu occuper à Aix une position éminente, et à qui une querelle coûta la vie, elle dut son prénom à la ville de Marseille, qui fut sa patrie et qui la présenta sur les fonts baptismaux. Des vers d’un poëte, son compatriote, en nous apprenant qu’elle mourut à un âge peu avancé (elle fut ensevelie dans une des églises de cette ville), témoignent des regrets qu’elle y laissa et des sentiments de sympathie que ses productions excitèrent parmi ses contemporains. De ces petites pièces qui, nées des circonstances, passent avec elles, il ne nous est resté qu’une ode où elle célébrait deux restaurateurs de la poésie provençale, entourée jadis d’un si vif éclat, et plaignait la mort de l’un d’entre eux.

Nul n’aura dans le ciel partage,
S’il n’a chanté par l’univers

Le rare phénix de notre âge,
Paul et Bellaud unis en vers.

Mercuriens, diserts poètes,
Enfants des neuf Muses chéris,
Je sacre aux lauriers de vos têtes
Deux fleurons de myrte choisis.

Atropos a voulu dissoudre
Un couple d’amis si très-beau,
Ayant mis Louis Bellaud en poudre
Sous le froid marbre du tombeau.

Mais de quoi lui sert son envie ?
L’amour a dompté son effort ;
Car Paul lui redonne la vie
Malgré le destin et le sort.

III

Faveur et culture des lettres dans les premiers rangs de l’aristocratie française. — La poésie en honneur jusque sur le trône ou les marches du trône. — Marie Stuart, Jeanne d’Albret, Catherine de Bourbon, etc.

Revenons à Paris, où, dans les classes élevées surtout, la vie littéraire était si florissante et si active. Un précieux manuscrit de vers, que conserve la bibliothèque impériale, en montrant combien la famille de François Ier s’appliquait aux lettres avec ardeur et souvent avec succès, ne contribue pas peu à nous faire comprendre la renaissance du pays et les progrès de la langue, grâce au salutaire empire de l’exemple que nous avons signalé, à ce principe fécond d’émulation qui, des hautes régions sociales où l’esprit français a déployé tant d’éclat, se répandait dans tous les rangs. De la race de François Ier, cette tradition de culture intellectuelle et de reproduction littéraire devait passer presque aussitôt aux Bourbons. Parmi les femmes de cette famille signalons déjà, à ce titre, Gabrielle de Bourbon, dame de La Trimouille, dont la sensibilité, cette âme du vrai talent, trancha prématurément l’existence : la douleur qu’elle éprouva de la perte de son fils unique, Charles de la Trimouille, filleul de Charles VIII, et qui fut tué à Marignan, la conduisit au tombeau en 1516. Son Voyage du pénitent et son Instruction des jeunes pucelles attestent, entre autres ouvrages, la facilité de son esprit aussi bien que l’ardeur de sa piété. La femme du premier Henri de Bourbon, prince de Condé, morte en 1586, mérite pareillement d’avoir sa place dans l’histoire de notre littérature. Nous nommions tout à l’heure Charles VIII : une princesse qui lui fut fiancée et qui n’est pas étrangère à la France (c’était la fille de Marie de Bourgogne), Marguerite d’Autriche, n’écrivit pas avec moins de distinction en prose et en vers ; c’est dans notre langue qu’elle a composé le Discours de ses infortunes et de sa vie, car elle eut une carrière marquée par beaucoup de traverses. Après que Charles VIII lui eût préféré, en 1491, Anne de Bretagne, elle était sur le point d’épouser l’infant d’Espagne, fils de Ferdinand et d’Isabelle, lorsqu’il mourut tout à coup. Aussi, quand un nouveau projet d’union lui destina pour mari Philibert le Beau, duc de Savoie, et qu’elle allait le joindre par mer, assaillie d’une tempête qui menaçait ses jours, se faisait-elle avec une naïveté mélancolique cette épitaphe souvent citée[46] :

Ci gît Margot, la gente damoiselle,
Qu’eut deux maris et si mourut pucelle.

Il n’en fut rien toutefois ; mais bien et dûment mariée au duc de Savoie, elle devint trop tôt veuve pour son bonheur. Elle se consola de la perte d’un époux justement aimé, en assurant, par les qualités d’une grande et sage princesse, la prospérité des peuples confiés à ses soins. Gouvernante des Pays-Bas, elle mérita particulièrement la reconnaissance de cette contrée, où son administration, qui y développa toutes les sources de la fortune publique, a laissé d’excellents souvenirs.

Comme Marguerite d’Autriche, Marie Stuart, quoique née en pays étranger, fut Française par sa mère autant que par les mœurs et la langue : elle nous touche même de plus près, puisqu’elle s’est assise sur le trône de France. Nous n’avons ici ni à discuter sa vie ni à raconter ses malheurs, fruits de sa fatale beauté vantée de tous ses contemporains, mais que sa résignation héroïque a rendus si dignes de compassion. Qu’il nous suffise, en rappelant quelques détails qui se lient à son éducation, de montrer quel fut son rôle ou plutôt son influence littéraire, et par les poésies qu’on lui attribue et par celles qu’elle a inspirées autour d’elle.

Fille unique du roi d’Ecosse, Jacques V, elle perdit son père huit jours après sa naissance, en 1542 ; et à peu d’années de là sa mère, Marie de Guise, l’envoya en France, où elle fut élevée avec ce soin et ce goût d’érudition classique qui étaient alors en honneur. Marie Stuart, douée d’une intelligence précoce, saisit plutôt qu’elle ne reçut les leçons de ses maîtres, et, à l’âge où l’on ne songe qu’à être belle, elle se fît un jeu de devenir savante. La Croix du Maine rapporte qu’en présence de Henri II, entouré de sa cour, on la vit, âgée de quatorze ans, prononcer une harangue latine dans le but d’établir « combien il sied aux femmes de connaître les lettres et les arts libéraux. » Semblable en quelques points à Christine de Suède, Marie Stuart possédait six langues outre le français ; elle excellait surtout à parler et à écrire la nôtre : heureuse si elle avait pu commander toujours à son imagination et à son cœur ! La troupe alors nombreuse des poètes, captivée par l’attrait piquant et sérieux de son esprit, vit en elle une divinité protectrice ; et Ronsard s’écriait en la saluant de ses hommages :

. . . . . Toute beauté
Près de la sienne est laide, et la mère nature
Ne composa jamais si belle créature.

Plus tard, ce souvenir des triomphes de sa jeunesse, lorsqu’on applaudissait à son printemps, comme on l’a si bien dit, plus qu’à l’éclat de sa fortune, inspirait au cardinal du Perron ces paroles d’un douloureux contraste :

Ainsi serve et captive en triomphe est menée
Celle que tant de pompe et de gloire suivait,
Quand sa jeune beauté les peuples captivait,
Célébrant dans nos murs son premier hyménée.

Et peu après le même du Perron vouait à l’opprobre l’auteur de la mort de cette princesse, Elisabeth, sa parente, qui l’avait immolée

Contre tout droit divin et toute humaine loi[47].

Mais reportons nos yeux aux jours où Marie Stuart animait les fêtes de sa présence et recueillait l’admiration d’une foule enthousiaste. Ce temps fut court ; et presque aussitôt dans cette destinée tragique, les nuages s’amoncelant, l’avenir s’assombrit. Dès l’instant où son époux, François II, eut rendu le dernier soupir, elle sembla entrevoir qu’il n’y aurait plus pour elle ici-bas de paix ni de bonheur. Entendons ses plaintes touchantes :

Fut-il un tel malheur
De dure destinée,
Ni si triste douleur
De dame infortunée,
Qui mon cœur et mon œil
Vois en bière et cercueil ;

Qui en mon doux printemps
Et fleur de ma jeunesse,
Toutes les peines sens
D’une extrême tristesse ;
Et en rien n’ai plaisir
Qu’en regret et désir ?

Soit en quelque séjour
Ou en bois ou en prée,
Soit à l’aube du jour
Ou bien sur la vesprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d’un absent.

Si je suis en repos,
Sommeillant sur ma couche,
J’ois qu’il me tient propos,
Je le sens qui me touche :

En labeur, en recoi[48],
Toujours est près de moi.

Telles sont, si l’on en croit la tradition, les paroles qu’elle accompagnait de son luth, en pleurant sur son veuvage. Mais bientôt il fallut quitter cette terre où elle avait trouvé une hospitalité si empressée ; il fallut voguer vers l’Ecosse, à l’aspect sauvage, aux rudes et farouches habitants ; et tandis que Ronsard, s’associant à sa douleur, gémissait sur l’éloignement de Marie, elle répétait, dit-on, ces accents, en voyant nos rivages disparaître à ses regards[49] :

Adieu, plaisant pays de France,
O ma patrie
La plus chérie,
Qui as nourri ma jeune enfance !
Adieu, France, adieu mes beaux jours !
La nef qui disjoint nos amours
N’a si[50] de moi que la moitié :
Une part te reste, elle est tienne ;
Je la fie à ton amitié
Pour que de l’autre il te souvienne.

A côté de cette catholique sincère, dont le cœur fut celui d’une femme, plaçons une calviniste fervente et à l’âme vraiment virile, Jeanne d’Albret, la mère du meilleur de nos rois, cette princesse qui, suivant le parler naïf d’un de nos annalistes[51], « s’est plu grandement en la poésie. » Quelques-uns de ses vers ont vu le jour ; mais l’auteur que nous citons nous apprend, et c’était l’usage, « qu’une infinité d’autres n’ont point été imprimés. »

Dans une visite qu’elle fit en mars 1566 au célèbre imprimeur Robert Estienne, que François Ier ne dédaignait pas non plus d’aller entretenir, elle improvisa un quatrain qui témoigne de son admiration pour la plus grande invention des temps modernes, aussi bien que de son zèle religieux :

Art singulier, d’ici aux derniers ans
Représentez aux enfants de ma race
Que j’ai suivi des craignants[52] Dieu la trace,
Afin qu’ils soient les mêmes pas suivants.

On aime à rappeler, comme une preuve du goût de ce ferme esprit pour les jeux de la poésie, que Jeanne d’Albret chantait un refrain béarnais au moment où Henri IV reçut la vie ; et il semble que cette franche et courageuse gaieté ait tout d’abord passé chez son fils. Compatissante pour les autres, autant que sévère pour elle-même, on n’oubliera pas qu’elle lui a donné l’exemple de ce gouvernement populaire qui rendit Henri si cher à ses sujets. Son caractère s’était trempé de bonne heure dans les circonstances difficiles contre lesquelles elle dut lutter. Ayant épousé à vingt ans, en 1548, Antoine de Bourbon, prince faible et irrésolu, dont elle formait le parfait contraste, ses qualités naturelles et acquises trouvèrent pour s’exercer une libre carrière : car elle eut à jouer dans sa maison et dans son parti le rôle de l’homme et du chef. A son énergie et à sa constance, elle joignait les qualités les plus aimables. Belle, mais d’une beauté noble qui n’empruntait rien à la recherche, spirituelle, éloquente, elle fut à la fois la bienfaitrice et l’émule des savants, et surtout des poëtes. Il faut voir dans cette époque, où les gens d’esprit, préludant à l’égalité moderne, commençaient à hanter les princes et même à être courtisés par eux, Jeanne d’Albret répondre à une épître de l’un des chefs de la pléiade, de Joachim du Bellay :

Que mériter on ne puisse l’honneur
Qu’avez écrit, je n’en suis ignorante,
Et si ne suis pour cela moins contente
Que ce soit moi à qui appartient l’heur.

Je connais bien le prix et la valeur
De ma louange, et cela ne me tente
D’en croire plus que ce qui se présente,
Et n’en sera de gloire enflé mon cœur.

Mais qu’un Bellay ait daigné de l’écrire,
Honte je n’ai à vous et chacun dire
Que je me tiens plus contente du tiers,

Plus satisfaite et encor glorieuse ;
Sans mériter me trouve si heureuse
Qu’on puisse voir mon nom en vos papiers[53].

A ce sonnet ajoutons-en un autre adressé au même poëte ; c’est encore un compliment ou plutôt un remercîment de Jeanne d’Albret :

De leurs grands faits les rares anciens
Sont maintenant contents et glorieux,
Ayant trouvé poètes curieux
Les faire vivre, et pour tels je les tiens.

Mais j’ose dire, et cela je maintiens,
Qu’encore ils ont un regret ennuyeux,
Dont ils seront sur moi-même envieux,
En gémissant aux champs Elysiens.

C’est qu’ils voudraient, pour certain je le sais[54],
Revivre ici et avoir un Bellay,
Ou qu’un Bellay de leur temps eût été ;

Car ce qui n’est savez si dextrement
Feindre et parer, que trop plus aisément
Le bien du bien serait par vous chanté[55].

Ainsi se jouait, en vers un peu embarrassés et subtils, d’après le goût du temps, cette reine énergique qui fut enlevée à son parti dans la force de l’âge : elle succomba en 1572, deux mois avant la Saint-Barthélémy, d’une maladie instantanée, dont l’issue terrible parut suspecte. Avec une crédulité passionnée, qu’ excusaient ou que justifiaient tant de perfidies et de crimes, on voulut, dans cet accident, peut-être fort naturel, reconnaître la main de Catherine de Médicis.

Saluons au passage la fille de Jeanne d’Albret, Catherine de Bourbon, née en 1558 et morte en 1604, qui composait des vers à peine âgée de douze ans[56] ; et arrêtons-nous enfin à cette famille où la culture de l’intelligence et la supériorité des talents, unie à celle du rang, se produisirent dans cette époque avec le plus d’éclat et de grâce, à la dynastie des Valois, spécialement aux princesses qui illustrèrent le nom de Marguerite.

Fille de Henri II et sœur de François II, de Charles IX et de Henri III, Marguerite de Valois, qui naquit en 1552, fut mariée en 1572 à Henri de Navarre, premier prince du sang, destiné à être plus tard un héros et un grand roi. Elle parut dès sa première jeunesse, d’après les témoignages contemporains[57], « ornée d’un tel et si divin esprit, si docte et si éloquent, qu’elle surpassait toutes celles qui avaient réputation d’être bien nourries aux lettres : » avantage qu’elle devait à la nature beaucoup plus qu’à l’étude ; car, ennemie d’une application opiniâtre et de la constance en toute chose, elle ne sut jamais échapper à la douce sujétion du plaisir. Sous ce rapport comme sous celui de l’esprit, elle représenta dignement une maison plus habile, par malheur, à bien dire qu’à bien faire. Ses Mémoires sont un modèle de cette langue d’Amyot, au tour naïf et facile, qu’elle assaisonna d’enjouement et de finesse. Mais, laissant de côté sa prose, bornons-nous à rappeler le petit nombre de poésies où elle nous a rendus confidents de ses faiblesses. On y trouve la touche de Marot, avec une teinte gracieuse de sentiment.

Détenue pour ses écarts de conduite au château d’Usson en Auvergne, elle apprend la mort de son amant Aubiac, pendu à Aigueperse, et soudain l’inspiration de sa douleur lui dicte ces vers :

Rigoureux souvenirs d’une joie passée,
Qui logez les ennuis du cœur en la pensée,
Vous savez que le ciel, me privant de plaisir,
M’a privé[58] de désir.

Si quelque curieux, informé de ma plainte,
S’étonne de me voir si vivement atteinte,
Répondez seulement, pour prouver qu’il a tort :
Le bel Atys est mort ;

Atys, de qui la perle attriste mes années,
Atys, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,
Que j’avais élevé pour montrer aux humains
Une œuvre de mes mains...

Si je cesse d’aimer, qu’on cesse de prétendre :
Je ne veux désormais être prise ni prendre,
Et consens que le ciel puisse éteindre mes feux ;
Car rien n’est digne d’eux.


Cet amant de mon cœur, qu’une éternelle absence
Éloigne de mes yeux, non de ma souvenance,
A tiré quant et soi, sans espoir de retour,
Ce que j’avais d’amour.

Mais Marguerite oubliait vite. Elle devait souvent encore prendre et même être prise. Bientôt le gouverneur du château d’Usson éprouva l’empire de ses charmes, et, de prisonnière, elle y devint maîtresse. Prompte à la chute et au changement, dans ce siècle où les intrigues amoureuses étaient brusquement interrompues par le bourreau ou tranchées par des coups de poignard, elle devait trouver plus d’un Atys à célébrer ou à déplorer. Quand La Mole eut péri comme Aubiac, victime d’une mort tragique, Marguerite consacra des vers à la mémoire de celui qu’elle appelait « le bel Hyacinthe. » Quand Date, « ce petit valet de Provence, qu’elle avait anobli avec six aunes d’étoffe » (ainsi s’expriment les Mémoires du temps), eut été tué à la portière de son carrosse, elle soupira de nouveau et en ces termes ses regrets :

Atys, l’objet de cette cour,
Bel Atys, mon dernier amour,
De qui le souvenir me tue,
Dois-je point espérer de te revoir un jour,
Afin que cette attente encore m’évertue ?

Ces beaux yeux de moi tant chantés,
Me seront-ils toujours cachés ?
Faut-il pour jamais m’y résoudre ?
Nos cœurs et nos désirs, par le ciel attaches,
Peuvent-ils par le temps être réduits en poudre ?


Les pleurs sur la tombe épandus
Et les cris de tous entendus
Témoignent si ma plainte est feinte ;
Et les plaisirs qui sont si chèrement vendus
Font que tous mes plaisirs me donnent de la crainte.

Aux tristes accents de ma voix
Tes amis pleurent quelquefois ;
Mais c’est quand j’attire leurs larmes :
Je suis seule qui rends l’amour au même poids,
Et qui, pour bien aimer, me fais quitter les armes.

Pour me donner allégement
Mes yeux vont cherchant vainement
Quelque chose qui te ressemble :
Ils en trouvent les traits, mais c’est figurément ;
Car le ciel ne joint plus tant de beautés ensemble.

Malgré ces vers, la longue liste des amants de Marguerite n’était pas finie ; sans entreprendre de la compléter, contentons-nous de recueillir, dans cette cour trop relâchée, les traces et les monuments de l’esprit ingénieux qui y régnait. Nous le répétons, presque tous les membres de la famille des Valois, princes ou princesses indifféremment, tournaient des vers avec bonheur. On en a retenu de Charles IX, qui sont des meilleurs de ce temps. A son fougueux amour de la chasse il mêlait le goût éclairé des arts et de la poésie, apanage de cette race demi-florentine. Il a tenu même à peu de chose que l’Académie française, cette institution éminemment nationale dont s’honore le règne de Louis XIII, ne remontât jusqu’au triste héros de la Saint-Barthélémy. Au moins a-t-il été auteur d’une fondation de ce genre qui, avec celle de Conrart, fut un essai et un prélude de l’académie de Richelieu. Charles IX avait établi que dans la sienne, où l’on ne s’occupait pas seulement de littérature, mais de musique, les deux sexes seraient admis sur le pied d’égalité ; et l’on ne peut douter qu’à côté des principaux membres de cette compagnie, Baïf, d’Aubigné, Pibrac, n’aient siégé plusieurs des dames les plus distinguées de la cour.

Marguerite de Valois conserva, même descendue du trône et dans une position privée, le goût de ces nobles divertissements. Etienne Pasquier[59], qu’elle avait reçu dans sa société à titre de savant et d’homme d’esprit, nous a laissé un piquant tableau des soirées où elle réunissait le monde élégant par l’attrait de jouissances toutes modernes : son salon, ouvert à de nombreux hôtes, leur offrait, outre les plaisirs de la conversation, ceux du bal et du concert. Henri IV, indulgent, comme il lui convenait de l’être, pour les nombreuses aventures de Marguerite, s’était borné à demander la rupture de son mariage, et elle y avait consenti. Depuis lors elle continua à tenir une petite cour à Paris, dans un hôtel qu’elle avait acquis au faubourg Saint-Germain, près de la Seine et du pré aux Clercs, où elle se livra, indépendamment de ses autres goûts, à celui des bâtiments et des jardins. Prodigue dans ses dépenses de ce genre et aussi, empressons-nous de le marquer à son honneur, dans ses libéralités pour les gens de lettres et pour les pauvres, elle mourut fort obérée en 1615. Nous ne saurions mieux terminer, pour ce qui la concerne, qu’en citant cet éloge de Brantôme, celui de tous les éloges qui était le plus propre à la charmer : « S’il y eût jamais au monde une parfaite beauté, c’est Marguerite de Valois ; je crois que toutes celles qui sont, qui seront et jamais ont été près de la sienne, sont laides. » Il ajoutait « qu’elle était la dame la plus éloquente et la mieux disante. » Et ce n’était pas seulement en français : pour elle encore l’étude du latin et de l’italien avait été un jeu, grâce à sa facilité d’apprendre. Ces langues, on l’a déjà vu, étaient pour les deux sexes également la base d’une éducation libérale, et les dames spécialement se piquaient de parler avec pureté l’idiome de Dante et de Pétrarque, alors illustré par Vittoria Colonna, par Olympia Morata et par Cassandra Fedèle.

Une seconde Marguerite, dans cette même maison, n’a pas été indigne d’un souvenir[60] : c’est la fille de François Ier, Marguerite de France, née à Saint-Germain en 1523, qui dans l’âge le plus tendre embrassa avec ardeur les goûts de la renaissance. Ni le latin ni le grec ne lui étaient inconnus, et elle n’eut garde de négliger sa propre langue au milieu des exemples qui l’entouraient. Les poètes érudits, tels que d’Aurat et Ronsard, étaient sa compagnie habituelle, et, plus persévérante que son père, alors même qu’il se fut un peu refroidi à l’égard des lettres, elle ne se ralentit nullement dans la protection qu’elle leur accordait. Mariée au duc de Berry, elle fit fleurir à Bourges, sa capitale, les études qu’elle aimait, et, en réunissant à ses côtés beaucoup d’hommes distingués par leur esprit et par leur science, elle mit le comble à l’ancienne renommée de l’Université de cette ville. Plus tard, quand elle fut devenue, après la mort de son premier époux, la femme du duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, elle transporta à Turin, où elle mourut en 1574, âgée de cinquante-sept ans, sa cour spirituelle et savante ; elle fit fleurir surtout dans ses États, en y appelant les plus fameux jurisconsultes, l’enseignement du droit. Ce qui doit ajouter aux hommages de la postérité, ou plutôt ce qui en est vraiment digne, c’est qu’elle joignait un fonds solide de piété et de vertu à ses rares connaissances. Par sa charitable bonté, elle mérita de ses sujets, dont elle assura le bonheur dans un temps de troubles et de guerres, le nom de Mère des peuples.

Ainsi les princesses de France, à cette époque, portaient dans les pays voisins les goûts éclairés et nobles, principes actifs de civilisation, qu’elles avaient sucés dès l’enfance au milieu de la cour des Valois. Pour leur gloire, il n’est pas inutile de constater que, dans un intervalle de trente ans, on les vit, par un rôle des plus heureusement efficace, encourager tour à tour et couvrir de leurs sympathies les hommes qui, pour les lumières et les talents, marchaient à la tête de leur siècle, Érasme, Budé, Paul de Foix, Ramus, L’Hôpital, etc. La princesse de Ferrare, sœur de la duchesse de Berry, partageait avec elle la passion des lettres et l’honneur de ce patronage. Mais il fut notamment exercé avec éclat par la sœur de François Ier, tante des précédentes, par la Marguerite de Navarre, la Marguerite des Marguerites[61], ainsi que l’appelait le roi son frère, celle qui donna à ce nom sa principale illustration. C’est par elle, et pour rendre hommage à sa célébrité même, que nous avons voulu achever cette revue des femmes poètes que la France a produites

dans l’un de ses âges les plus mémorables.

IV

Œuvres de Marguerite de Navarre. — Conclusion.

Arrière-petite-fille de l’Italienne Valentine de Milan et petite-fille du poëte Charles d’Orléans, cette Marguerite, née en 1492, posséda l’esprit gracieux de Marguerite de Valois et ses avantages extérieurs, en demeurant beaucoup plus irréprochable dans sa conduite. Douée à la fois des qualités les plus séduisantes et des vertus les plus solides, elle avait, suivant le langage du bibliographe du Verdier, « en un corps féminin un cœur héroïque et viril. » D’une piété sincère, mais, par un progrès sur son temps, éprise des idées de modération et de tolérance, elle mérita de plus que son nom ne fût pas moins cher à la philosophie qu’aux lettres.

Nous ne jetterons qu’un coup d’oeil sur ses ouvrages en prose : ce sont les Nouvelles désignées par le nom d’Heptaméron, qui parurent dix ans après sa mort, en 1559, et ses Lettres, que la curiosité de notre temps a mises au jour[62]. Ces dernières ne manquent ni d’intérêt dans les matières, ni d’agrément dans le style ; et, quant au recueil de ses contes, qu’elle a empruntés pour la plupart à Boccace, qui les avait tirés lui-même de nos anciens fabliaux, ils attestent une imagination facile sans doute, mais par trop libre. Cette circonstance, qui n’a pas nui à leur publicité, bien au contraire (car ce livre a été des plus reproduits), trouvera son excuse dans les mœurs naïves de nos ancêtres. Chose singulière pour notre civilisation raffinée, dans cette époque dont nous avons déjà noté ce trait caractéristique, la candeur, les auteurs dont les productions nous semblent d’une hardiesse condamnable avaient souvent la conduite la plus réglée et les principes de religion les plus fermes. N’hésitons pas néanmoins à blâmer hautement la licence de quelques-uns de leurs ouvrages, puisque, des jeux de l’imagination, cette licence allait passer dans la réalité, c’est-à-dire la vie, et envahir toutes les parties du corps social.

Marguerite, par une contradiction frappante avec ses contes, avait reçu une éducation simple et sévère comme le gouvernement du bon Louis XII ; mais elle ne s’en montra pas moins captivée de très-bonne heure, comme elle nous l’apprend :

Par le plaisir de la douce Écriture
Où tant je fus encline de nature.

Dans tout l’éclat de sa jeunesse, elle épousa le duc

d’Alençon, six ans avant que son frère montât sur le trône de France. Ce frère, objet de sa plus vive affection, lui rendait la pareille : il l’appelait sa mignonne ; et voici comme elle traçait son portrait, dans l’exaltation d’une tendresse dont on verra plus d’une preuve :

De sa beauté, il est blanc et vermeil,
Les cheveux bruns, de grande et belle taille.
En terre il est comme au ciel le soleil ;
Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
Fort et puissant, qui ne peut avoir peur :
Que prince nul, tant soit-il grand, l’assaille.
Il est bénin, doux, humble en sa grandeur,
Fort et constant et plein de patience,
Soit en prison, en tristesse ou malheur,
Il a de Dieu la parfaite science
Que doit avoir un roi tout plein de foi,
Bon jugement et bonne conscience.

Au moment où Marguerite peignait ainsi son frère dans le Débat d’amour, œuvre de 1532, François Ier était encore dans toute la vigueur de l’âge, et malgré sa défaite de Pavie, dans tout le prestige de cette gloire spécieuse qui a un peu trop ébloui la postérité. Marguerite elle-même était devenue en 1527 reine de Navarre, par un second mariage[63], d’où naquit Jeanne d’Albret, la mère de Henri IV. Et, à vrai dire, chez ce prince on se plaît à reconnaître les qualités de l’aïeule autant que de la mère : l’enjouement d’humeur, la promptitude d’esprit, l’expression colorée et pittoresque, la dignité unie à la grâce. Il n’est pas jusqu’à un certain amour de la poésie que Henri de Navarre dût au côté maternel, et qui se reflète avec charme dans les couplets passionnés qu’il adressait à la belle Gabrielle.

Telle n’est pas en général la nature des poésies de Marguerite, dont le genre, d’ailleurs très-mélangé, offre le plus souvent cette association bizarre du sacré et du profane, qui est un des caractères de l’époque[64]. Il est temps d’en présenter l’analyse. Mais, pour n’être pas injustes à l’égard de cette Dixième muse, comme la proclamait l’admiration contemporaine, reportons-nous d’abord par la pensée à cette première partie du seizième siècle où les modèles, ainsi que les règles, manquaient presque absolument à la poésie française. Peu amis du travail, nos vieux rimeurs s’accordaient d’étranges privilèges, acceptés par leurs complaisants lecteurs : ils changeaient la finale des mots, au risque de les dénaturer[65] : ils y supprimaient ou multipliaient les syllabes, suivant leur besoin et leur caprice[66]. On modifiait avec encore moins de scrupule les usages très-peu arrêtés de l’orthographe et de la grammaire[67] : circonstances communes au début des littératures, dont le progrès restreint de plus en plus ces tolérances primitives.

Commençons par l’examen du théâtre de Marguerite, si l’on peut donner ce nom à ces modestes productions qui témoignent de l’enfance de l’art, et rappellent pour la plupart ces mystères si goûtés de nos ancêtres. Dans quatre pièces, qui n’en font pour ainsi dire qu’une, dont elles sont comme les actes successifs, elle a raconté, elle a mis en action la naissance et l’enfance du Christ[68]. Voici le cadre très-simple de la première de ces comédies, celle de la Nativité de Jésus-Christ : Joseph et Marie se sont adressés vainement à plusieurs hôtes inhumains, cupides ou amis du plaisir : tous ils ont refusé de les recevoir. Le Sauveur vient au monde dans une étable. Dieu le père et les anges apparaissent à sa naissance. Viennent ensuite des bergers et des bergères pour l’adorer. Satan gémit en voyant le genre humain lui échapper, et les plaintes qu’il exhale sur sa défaite terminent la pièce.

De l’honnêteté et de la douceur dans les sentiments, une transcription fidèle des livres saints, une candeur ingénue dans les détails et les paroles, voilà les caractères généraux de cette composition et des suivantes, dont on peut juger le ton par ce mot de l’une des bergères qui accourent autour de Marie :

De bon cœur servirons la mère ;
Je crois qu’elle est belle commère.

Mais, à côté de ces vulgarités plaisantes, quelques passages ne sont pas dénués d’un certain charme : celui-ci, par exemple, où les bergers et les bergères rivalisent d’ardeur à honorer par leurs offrandes le Sauveur et sa mère :

DOROTHÉE.
Je lui porterai mon fromage
Dans cette vaisselle de jon[69].

CRISTILLA.
Et moi, ce grand pot de laitage :
Marie le trouvera bon.

PHILETINE.
Je lui donn’rai ma belle cage
Où est mon petit oisillon.

ELPISON.
Ce fagot aura pour chauffage :
Il fait froid en cette saison.

NÉPHALLE.
Mon flageolet pour son usage :
L’enfant en aimera le son.

A cette suite de scènes sans péripétie, mêlées de chants du chœur, succède la Comédie de l’Adoration des trois rois à Jésus-Christ, où figurent Dieu et ses anges ; divers personnages allégoriques : Philosophie, Tribulation, Inspiration, Intelligence divine ; les rois qui adorent le Christ ; Balthasar, le type des ambitieux déçus et repentants ; Melchior, atteint par l’infortune au sein des grandeurs de la terre ; Gaspard, conduit par la pureté de son cœur au-devant de la parole divine ; enfin Hérode, avec ses docteurs et ses serviteurs. Ici l’on remarque d’abord, pour la conception comme pour le langage, ce goût d’abstraction qui, depuis le Roman de la Rose, régnait dans notre littérature ; en même temps, et ce qui vaut mieux, on y trouve en foule des maximes de morale ou de philosophie chrétienne, et des lambeaux de l’Écriture reproduits dans un style diffus, qui plaît néanmoins par la naïveté de son accent. Tel est ce passage que Joseph adresse à ceux qui saluent le Christ dans son berceau :

Bien soyez-vous venus, sages seigneurs,
Des autres rois l’exemple, et enseigneurs
Du sur chemin qui au vrai salut mène.
Souffert avez grands travaux et douleurs :
Car tel chemin ne se fait sans labeurs.

De loin venez ; l’Écriture certaine
L’avait prédit, ce n’est pas chose vaine,
Que vous viendriez du côté d’Orient :
Si au venir avez eu de la peine,
Foi vous fera retourner en riant.

Tel est aussi le chant placé dans la bouche des rois qui célèbrent le nouveau-né :

Ce petit bras d’enfance
De frapper a puissance
Jusqu’aux fins de la terre.
Celui qui mot ne sonne
Parle haut quand il tonne
Par éclairs et tonnerre...

Le drame se termine par l’intervention de Dieu : « Criez dans tous les cieux, dit-il aux anges, que mon fils,

Par les tyrans, pleins de faux jugement,
Ne peut périr, mais sans fin durera ;
Et mes élus en lui semblablement.

Cette protection de l’Enfant divin contre les sinistres projets d’Hérode se manifeste ensuite dans la Comédie des Innocents. Lorsque instruit de l’arrêt de mort qui frappe les nouveaux-nés, Joseph a réveillé Marie pour l’engager à sauver son fils par un prompt départ, elle se hâte de répondre :

Ami, sans attendre à demain,
Tous deux nous faut mettre la main
Pour emporter notre bagage ;
Et l’enfant tant doux et humain,
Le sauvant du roi inhumain,
Porterai : c’est mon héritage.

Ses forces vaincues la contraignent toutefois bientôt à s’arrêter, et dans ces vers elle peint, avec la confiance qui l’anime, l’endroit où elle prend son repos :

Ce lieu est désert et sauvage,
Sans blé, sans vigne, sans fruitage ;
Mais nous possédons le vrai pain
Qui nous donne force et courage,
La vigne aussi, dont le breuvage
Est à tous fidèles bien sain...

Cependant les satellites du tyran se livrent à leurs vaines fureurs, et l’on entend à la fin les plaintes de Rachel, privée de ses enfants égorgés :

O Bethléem, doux héritage,
Tu nourrissais ce beau lignage...
Point consoler je ne me veux,
Quand tous mes enfants et neveux
Je ne vois plus ; car plus ne sont...

La Comédie du Désert, cette dernière partie du drame, nous montre Joseph en quête de vivres pour Marie et pour l’enfant. Mais presque aussitôt, Dieu faisant connaître qu’il veille sur l’un et sur l’autre, le désert se transforme pour subvenir à leurs besoins :

Il est plus beau que paradis terrestre.

Les anges, à cet aspect, s’empressent de célébrer la bonté divine et le Sauveur, sur l’invitation du Tout-Puissant lui-même :

Soyez joyeux, prenez vos instruments,
Harpes et luths, orgues, cymbales, flûtes, etc.

et la morale de cette comédie, où manque également

l’action, est résumée dans ce conseil donné par Joseph :

De prendre enfin, contre l’horrible mort
Que chacun craint, cette vie immortelle !

Aux pièces religieuses de Marguerite, il faut, pour continuer l’analyse de son théâtre, en joindre d’autres beaucoup moins sérieuses, et qui reflètent aussi un côté des idées du temps, ces idées romanesques sur l’amour qui n’avaient pas cessé d’être en vogue. Une de ces pièces, récemment mise en lumière[70], est intitulée la Ruelle mal assortie. Ce sont, pour développer le titre et l’expliquer, « des entretiens amoureux d’une dame éloquente avec un cavalier gascon plus beau de corps que d’esprit, et qui a autant d’ignorance qu’elle a de savoir. » Un autre de ces petits drames, dont la contexture est tout à fait élémentaire et qui ne sont que des dialogues animés, offre les personnages suivants : « deux filles, deux mariées, la vieille, le vieillard, les quatre hommes. » La première des mariées nous met en peu de mots au fait de la situation délicate où elle se trouve :

J’ai un mari indigne d’être aimé ;
Je l’aime autant que Dieu me le commande.
Un serviteur, d’autre part estimé,
Sans fin me cherche et ma grâce demande.

Elle ne nous laisse pas ignorer ses motifs d’être mécontente de son époux :

Il n’a repos que de me voir marrie,
Et mon repos augmente sa fureur.
Cent mille noms, pour croître ma douleur,
Me va nommant, dont le moindre est méchante.
Hélas ! c’est bien sans raison ni couleur.

Pour la seconde mariée, elle s’afflige de l’infidélité dont elle est victime :

..... Plus parfait ne saurait soutenir,
Que mon mari, cette mortelle terre :
Je le pensais toute seule tenir.
Las ! je vois bien que trop follement j’erre.
Il aime ailleurs : voilà ma mort, ma guerre.
Je ne le puis souffrir ne comporter ;
Je prie à Dieu qu’un éclat de tonnerre
Sa dame ou moi puisse tôt emporter.

Dans la vivacité et l’ardeur de ses illusions, une des jeunes filles, contredisant sa compagne, ennemie déclarée de l’amour, entreprend de le défendre et d’en relever ainsi les séduisants avantages :

Quand amour s’attache
Au cœur qui n’a tache
De méchanceté,
Il lui donne grâce,
Parole et audace
Pour être accepté.
Amour en tournois
Fait porter harnois
Et rompre les lances,
Piquer les chevaux,
Faire les grands sauts[71]

Et tenir les danses.
J’aime et suis aimée...
Loin de lui, j’écris ;
Et quand le revoi
Assis près de moi,
Écoutant ses dits,
J’y prends tel plaisir
Que je n’ai désir
D’être en paradis.
Mon cœur n’est plus mien :
Il s’en court au sien...
Amour je soutiens
Cause de tous biens
Jusques à la mort :
Car la servitude,
La peine ou l’étude,
Qui est en amours,
M’est liberté, joie,
Pourvu que je voie
Mon ami toujours.

Ces propos continuent tour à tour dans un certain nombre de scènes, qui se succèdent plus qu’elles ne se lient ; ils finissent par une contredanse où se réunissent vieilles et vieillards, hommes, femmes et jeunes filles.

La pièce des Quatre dames et des quatre gentilshommes ne présente guère non plus que de longs monologues où ces personnages expriment successivement les sentiments divers qu’ils éprouvent. La première dame, qui affecte l’insensibilité, déclare qu’elle ne peut rendre passion pour passion à celui qui l’aime, bien qu’elle se plaise à reconnaître tout son mérite. La seconde, plus tendre et plus franche, ne dissimule pas les atteintes que son cœur a reçues et même les blessures cruelles que lui a faites la jalousie. La troisième dame s’indigne d’être soupçonnée d’avoir trahi sa foi, et proteste de sa loyauté. Pour la quatrième, qui a cru aux promesses de l’amour, l’amour n’a été que la source d’amères déceptions ; l’unique port qu’elle cherche dans son malheur est le trépas. Après les dames vient le tour des gentilshommes, qui nous entretiennent de leur sort, en accusant ou bénissant l’amour, selon les impressions qui les dominent. Dans la bouche de l’un se reflètent les sentiments de l’abnégation chevaleresque, heureuse de se prosterner avec un muet respect devant l’objet d’un culte passionné. Un autre, qui a trouvé merci devant sa dame, vante son bonheur et proclame avec reconnaissance les perfections de sa maîtresse, mais sans s’écarter jamais de la pureté platonique ou plutôt chrétienne. Tout au contraire le troisième amant exhale d’humbles doléances sur un honneur orgueilleux, une rigueur insensible, que rien ne semble pouvoir fléchir ; une seule consolation le soutient, c’est que jamais dame n’a été plus renommée que la sienne et plus digne d’estime. Le dernier gentilhomme gémit aussi sur son martyre : vainement sa conduite a été pleine de réserve et l’honnêteté de ses pensées constante ; il supplie celle qu’il aime de lui rendre son affection qu’il a perdue.

Pour la bonhomie de nos ancêtres, qui n’étaient pas encore blasés sur les plaisirs de l’esprit, mais qu’une jouissance nouvelle commençait à séduire, celle de la conversation, qui devait fonder en partie notre suprématie sociale, ces jeux de l’imagination, en réalité si simples, avaient un attrait des plus vifs, qu’il ne faut pas perdre de vue pour les apprécier avec justice. Marguerite, sur les sujets frivoles qui l’occupent, ne fait pas même difficulté de se répéter. Ainsi le voit-on dans la comédie de la Coche[72], qui n’est guère qu’une variante de celle qui a précédé. Néanmoins, outre le mérite d’un ton habituellement facile, on y peut relever un sentiment assez vif de la nature, qu’annonce notamment cette description du lieu de la scène, lorsque Marguerite nous dépeint

..... Le pré plein d’espérance,
Environné de ses courtines vertes,
Où mille fleurs, à faces découvertes,
Leurs grand’s beautés étalaient au soleil,
Qui, se couchant, à l’heure était vermeil
Et faisait l’air, sans chaud ni froid, si doux
Que je ne sais cœur si plein de courroux
D’ire et d’ennui, qui n’eût eu guérison
En un tel lieu.....

Dans ce séjour très-plaisant se sont réunies plusieurs dames victimes d’une passion ou inquiète ou trahie, qui, avec une subtilité verbeuse, étalent leur douleur en prétendant à l’envi qu’elle n’a point d’égale. Heureusement que, pour tirer d’embarras celle que les plaignantes ont prise pour confidente et arbitre de leurs chagrins, un orage survient, qui met fort à propos un terme à leurs discours en les forçant à remonter dans leur coche. Nous résumerons le débat par cette juste conclusion : c’est qu’il n’est possible de se prononcer avec une parfaite équité sur la mesure de telles peines qu’à celui « que le ciel, la terre et la mer contemplent et devant lequel ils s’abaissent. » Mais ce n’est pas Dieu qu’il faut, d’après la pensée de l’auteur, reconnaître dans ces paroles ; c’est François Ier, qui

De son Dieu garde et l’honneur et la loi,
A ses sujets, doux, support et justice :
Bref, lui seul est bien digne d’être roi.

A défaut de ce juge, trop élevé et trop parfait pour qu’on ose affronter son arrêt, il est encore une princesse, modèle de vertu et de bonté, dont on pourra invoquer la sentence ; et Marguerite termine par une dédicace conçue en ces termes :

C’est donc à vous, ma cousine et maîtresse,
Que mon labeur et mon honneur j’adresse,
Vous requérant, comme amie parfaite,
Que tous teniez cette œuvre par moi faite
Ainsi que vôtre ; et ainsi en usez
Et la montrez, celez ou excusez[73].

Tous ces débats d’amour, quoi qu’il en soit, ne semblent qu’un écho bien affaibli, une froide contrefaçon du Chantre de Laure. On sent que, chez Marguerite, le cœur resté libre ne répète que des sons qui lui sont étrangers. C’est la femme d’esprit qui, pour rivaliser avec les beaux esprits de son temps, s’ingénie à traiter le sujet en vogue ; mais l’afféterie, il faut l’avouer, règne plus que la grâce dans cette partie de ses œuvres. Ainsi en est-il de ses autres poésies légères, et notamment de sa « réponse pour une dame à un amant qui ne s’exprimait que par ses yeux. » Avec la vérité de l’émotion, il y manque le relief de style nécessaire pour renouveler l’intérêt de ce thème traditionnel, et l’auteur tombe souvent dans recueil des genres faux, la bizarrerie, lorsqu’il s’agit par exemple d’oreilles blanches, ouvertes et un peu vermeilles :

Sarbacanes d’amour, pleines de sa leçon,
Qui les gardait d’ouïr autre parole et son.

ou qu’il est question

.... De doigts longs et subtils,
Desquels soulait amour faire ses fins outils
Pour arracher les cœurs du plus profond des corps.

Joignez-y que par un choquant mélange, dans ce style inégal et trop peu poli par le soin, à côté d’une recherche pointilleuse, se rencontrent fréquemment des termes grossiers ou plutôt devenus tels[74] : c’est qu’il n’y avait encore qu’une délicatesse factice dans les sentiments, et il n’en existait point du tout dans la langue, où n’avait pas été faite la distinction essentielle du bon et du mauvais usage.

Une comédie d’un genre tout différent des .précédentes, qu’il nous reste à mentionner, c’est la farce (ainsi l’a nommée l’auteur), qui a ce titre bizarre : Trop, prou, peu, moins[75]. Pour la bien comprendre, il nous faudrait la clef, aujourd’hui perdue, des personnages fantastiques que ces mots expriment. Nous n’y voyons plus qu’une plaisanterie obscure autant que prolongée, où il est surtout question de cornes et de longues oreilles qui font penser à celles de Midas. Dans le langage comme dans les idées, on n’y peut d’ailleurs retrouver ni la distinction de la princesse, ni même l’élégance et la délicatesse de la femme : c’est tout au plus l’esprit grivois et le gros sel des enfants de la basoche.

Plus d’intérêt réside dans les poésies détachées qui retracent, avec les goûts de son temps et des incidents de sa vie journalière, les sentiments de Marguerite, qui sont même parfois un écho des événements de son époque. Ici l’aimable protectrice des lettres répond en vers à Clément Marot ce qui s’était plaint du nombre de ses créanciers[76]. » Là, dans une pièce mythologique, imitée de Sannazar, l’Histoire des satyres et des nymphes de Diane, se montrent l’étude de l’antiquité classique et l’imitation de l’Italie. Des satyres, feignant d’être éloignés de tout désir coupable, ont entrepris de tromper les compagnes de Diane par leurs faux dehors d’indifférence. Les chants et la musique qu’ils font entendre attirent vers eux les nymphes trop peu défiantes, qui, avant d’avoir songé à se défendre de leur atteinte, sont près de tomber aux mains de ces séducteurs ; mais Diane transforme les jeunes filles en saules pour les sauver. Cette fiction, dont les détails ne manquent pas d’agrément, renferme une leçon facile à saisir et que Marguerite s’est en outre chargée de dégager :

... Je prétends peindre en votre mémoire,
Dames d’honneur, des hommes la malice,
Et leurs regrets, quand par vertu leur vice
Est surmonté ; joint aussi qu’ignorance
Du mal, couvert sous honnête apparence,
Souvent déçoit celles qui n’ont appris
Que prendre peut celui que l’on a pris.

Ailleurs, et très-souvent, se déploie la vive affection de Marguerite pour le roi son frère : l’une de ses épîtres à François Ier atteste surtout ce dévouement bien connu. Dans l’ardeur de son zèle ou plutôt dans son espèce de culte, on ne sera point surpris qu’elle assure au pouvoir royal pour origine et pour sanction la puissance divine, ce qu’elle ne laisse pas de concilier avec les idées d’une humilité toute chrétienne :

Du Roi de paradis
Les ennemis du roi sont tous maudits...

A cette époque Catherine de Médicis venait de donner son premier enfant au Dauphin Henri, fils de François Ier, comme l’annoncent ces vers :

O fils heureux, joie du jeune père,
Souverain bien de la contente mère,
Fils que chacun Français va bénissant,
Le bien venu tu es.....

Des vœux formés pour l’unité de la foi, et qui accompagnent ses espérances, témoignent, dans la pièce qui concerne cette naissance royale, de l’orthodoxie contestée de Marguerite :

Alors sera la foi partout plantée
Et sainte Église saintement augmentée ;
Un seul pasteur et seule bergerie
Sera lors vu en vraie confrérie.

Dans une autre épître qu’elle envoie « à son frère, avec un David pour ses étrennes, » la reine de Navarre, en vue de rendre hommage à la piété de François Ier, rappelle quelles forces et quelles consolations il y a puisées au jour du malheur :

..... Voyez comme en prison,
Iniquement détenu à grand tort,
En son Dieu seul a eu son reconfort,
En remettant à son divin plaisir
Sa liberté, sa santé, son désir.

Les griefs du captif contre le vainqueur de Pavie, Charles-Quint, percent dans les paroles de Marguerite, qui finit par supposer que David lui a remis son psautier avec cette recommandation :

Garde-toi bien que jamais tu ne failles,
Tant que le roi aura guerre ou batailles,
Lire en pleurant incessamment ce livre
Jusque qu’il soit de l’ennemi délivre[77].

A son tour François Ier répondait à cet envoi par celui « d’une sainte Catherine[78], pour les étrennes de sa sœur ; » il l’accompagnait de vers qui offrent le même luxe de souvenirs des saintes Écritures, bizarrement accouplés à ceux de l’antiquité profane.

Plus loin Marguerite exprime les vives appréhensions de sa tendresse, au moment où « son roi, son tout, celui qu’elle avait seul devant les yeux, » est prêt à s’exposer aux chances de la guerre. Elle appelle sur sa tête chérie toutes les bénédictions du ciel :

..... Seigneur, ne l’abandonne ;
Frappe pour lui, confonds ses ennemis,
Vu qu’en toi seul tout son espoir est mis.
Montre à chacun que, de ta créature
En connaissant la fragile nature,
Tu n’en demandes autre perfection
Que l’humble cœur aimant sans fiction ..

François Ier vient-il à tomber malade, tout entière à la pensée de celui qu’elle n’a pas craint d’appeler le Christ de Dieu, Marguerite, dans sa litière même où elle a reçu cette funeste nouvelle, fait éclater ses alarmes par cette strophe :

Oh ! qu’il sera le bien venu
Celui qui, frappant à ma porte,
Dira : le roi est revenu
En sa santé très-bonne et forte !
Alors sa sœur, plus mal que morte,
Courra baiser le messager,
Qui telles nouvelles apporte
Que son frère est hors de danger...

Ce fut à la religion que Marguerite, privée de ce frère bien-aimé, emprunta sa consolation, comme le prouvent ces vers qu’elle écrivait un mois après l’avoir perdu :

Tandis qu’il était sain et fort,
La foi était son reconfort ;
Son Dieu possédait par créance.
En cette foi vive il est mort,
Qui l’a conduit au très-sûr port
Où il a de Dieu jouissance.

Ces sentiments de piété respirent, au reste, dans la plupart des compositions de Marguerite ; ils forment en particulier le fond de ses Chansons spirituelles. Beaucoup de ces dernières sont demeurées inédites ; mais il en a été publié assez pour que l’on ne puisse mettre en doute à cet égard la fécondité de sa veine. L’une des plus caractéristiques, sinon des mieux tournées, parce que le mysticisme de la pensée s’y allie au plus haut degré à la subtilité allégorique du langage, est le Triomphe de l’agneau, épître sacrée du genre de celles qui florissaient au temps de Pétrarque, comme on le voit par ses Triomphes de l’amour, de la chasteté, de la mort. Par malheur notre langue et l’auteur étaient trop faibles pour lutter avec la sublimité des textes saints ; on en jugera par cette imitation :

Or es-tu, Mort, par tes armures morte,
Or n’es-tu plus maintenant la plus forte.
Dis maintenant : qu’est ton bras devenu ?
Ton grand pouvoir, que t’est-il advenu ?
Où est le bruit de ta fière victoire,
Ton aiguillon, ta puissance et ta gloire ?

Il y a, ce semble, plus d’effet dans ce passage qui rapporte à sa véritable cause la chute de Rome : cet État devenu, dit Marguerite,

Si grand, si haut, si puissant et si fort
Qu’il ne craignait des étrangers l’effort,
Secrètement sous ses ailes couvait
Sédition ; et ainsi se mouvait
En peu de temps la tempête civile,
Qui fit déchoir cette superbe ville.
Ainsi le nom et l’empire romain,
Jadis fondé par tant de sang humain,
Après avoir le monde combattu,
Fut à la fin de sa force abattu :
Le tout venant par divine ordonnance,
Par le conseil et haute providence
Du souverain, qui de rien agrandit
L’homme abaissé et le grand amoindrit.

On ne perdra pas de vue que ce vers de dix syllabes, qu’on appelait l’alexandrin, était alors le vers héroïque par excellence, celui qui devait être, d’après les règles des maîtres, affecté aux grands sujets. Joignant l’exemple au précepte, Ronsard en fit usage dans sa Franciade.

Le Portrait du vrai chrétien et la Complainte pour un détenu prisonnier, remplis de pures aspirations et de souvenirs bibliques, méritent encore d’être signalés parmi les poésies religieuses de Marguerite, dont plusieurs ont été rassemblées sous ce titre singulier : Le Miroir de Marguerite de France, reine de Navarre, « auquel elle voit son néant et son tout. » Elle-même sollicitait au début l’indulgence du lecteur, qu’elle invitait

A s’arrêter sans plus à la matière,
En excusant la rime et le langage,
Voyant que c’est d’une femme l’ouvrage ;

Et il est vrai que cette partie est plus riche en bons mouvements et plus édifiante qu’elle n’est remarquable sous le rapport littéraire. Ce ne sont guère que centons composés de fragments des psaumes, des prophéties et de l’Ancien comme du Nouveau Testament. A peine en peut-on extraire çà et là quelques vers ; telle est cette apostrophe à la Mort :

O Mort, par vous j’espère tant d’honneur
Qu’à deux genoux, en cri, soupir et pleur,
Je vous requiers : venez hâtivement
Et mettez fin à mon gémissement...
O douce Mort, par cette amour venez
Et, par amour, à mon Dieu me menez...

Mentionnons encore comme assez bien frappés ces vers que, selon le poëte, l’Arbre de la croix semble faire entendre :

Je suis la vérité et la vie et la voie ;
Mort n’a plus de pouvoir en quelque part que soie.
Les pécheurs seulement la trouveront cruelle,
Mais les miens l’aimeront et la trouveront belle.
Par moi l’horrible mort est belle devenue,
Et les portes d’enfer n’ont contre moi tenue ;
Car au milieu d’enfer me trouve le fidèle.
Qui suis son paradis et sa joie éternelle.

Nous terminerons nos citations par la pièce de ce recueil la meilleure à notre gré ; et, comme elle exprime parfaitement le goût de spiritualité et d’allégorie propre au temps et à Fauteur, nous la donnerons presque en entier :

Un jeune veneur demandait
A une femme heureuse et sage
Si la chasse qu’il prétendait
Pourrait trouver, n’en quel bocage,
Et qu’il avait bien bon courage
De gagner cette venaison
Par douleur, mérite et raison.
Elle lui a dit : Mon seigneur,
De la prendre il est bien saison ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

Elle ne se prend par courir,
Ne par vouloir d’homme du monde.
Ne pour tourment, ne pour mourir ;
Et si ne faut point que l’on fonde
Son salut, fors qu’au Créateur.

Vertu peu vaut, s’il n’y abonde
Par son esprit force et valeur :
Las, vous en seriez possesseur,
Si de David aviez la fronde ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

Ce que cherchez est dans le bois
Où ne va personne infidèle ;
C’est l’âpre buisson de la croix,
Qui est chose au méchant cruelle :
Les bons veneurs la trouvent belle ;
Son tourment est leur vrai plaisir.
Or, si vous aviez le désir
D’oublier tout pour cet honneur,
Autre bien ne voudriez choisir ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

Lors quand le veneur l’entendit,
Il mua[79] toute contenance ;
Et, comme courroucé, lui dit :
Vous parlez par grande ignorance.
Il faut que je détourne et lance
Le cerf, et que je coure après ;
Et vous me dites par exprès
Qu’il ne s’acquiert par mon labeur.
Seigneur, le cerf est de vous près ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

S’il vous plaisait seoir et poser
Dessus le bord d’une fontaine
Et corps et esprit reposer,
Puisant de l’eau très-vive et saine,
Certes, sans y prendre autre peine,
Le cerf viendrait tout droit à vous ;

Et pour l’arrêter ne faudrait
Que le rets de votre humble cœur,
Où par charité se prendrait ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

Or, ma dame, je ne crois pas
Que Ton acquière ou bien ou gloire
Sans travailler ne faire un pas,
Seulement par aimer et croire.
De l’eau vive ne veux point boire ;
Pour travailler le vin vaut mieux.
La dame a dit : De terre et cieux
Serez seigneur et possesseur,
Si la foi vous ouvre les yeux ;
Mais vous êtes mauvais chasseur.

. . . . . . . . . . . .
Le veneur entendit la gamme
Et découvrit la poésie,
Et soudain lui a dit : ma dame,
J’abandonne ma fantaisie ;
De la foi mon àme est saisie,

. . . . . . . . . . . .
Croyant la voix de mon sauveur :
Autre cerf je ne veux chasser,
Pour n’être plus mauvais chasseur.

Empereurs, rois, princes, seigneurs,
A vous ma parole j’adresse :
Vous tous, piqueurs, chasseurs, veneurs,
Renoncez travail et détresse,
Dont, en lieu de plaisir, tristesse
Vous rapportez le plus souvent :
Las, votre plaisir n’est que vent ;
Laissez comme moi ce malheur :
Autre je suis qu’auparavant,
Pour n’être plus mauvais chasseur.

Ainsi se déployait, dans le genre ingénu de nos vieux rondeaux, la ferveur de cette princesse qui pouvait se féliciter d’avoir, conformément à sa devise[80], aspiré à un noble but. La multiplicité même de ses œuvres témoigne des directions entre lesquelles se partageait ou hésitait l’esprit français, dans la première partie du seizième siècle, dont Marguerite est à beaucoup d’égards la plus complète expression. Chez elle se sont montrées surtout les deux principales sources de notre veine nationale. On la voit d’un côté, par ces compositions dont l’accent rappelait les minnesaengers de l’Allemagne, s’associer à ce caractère ancien de notre poésie, qui faisait que Muret la traitait, comme on l’a dit, de poésie de dames (muliercularum), mais qui a certainement poli notre esprit en adoucissant nos mœurs. D’autre part, éprise du goût sévère qu’avait introduit la réforme et qu’accepta avec empressement le catholicisme, elle se livre à cette imitation des chants sacrés, tels que les hymnes et les psaumes, qui allait préoccuper à l’envi nos poëtes en offrant à leur génie une inspiration plus pure et plus élevée. Désormais il n’en est presque aucun qui ne s’exerce dans la traduction de ces poésies saintes, dont on peut dire qu’elles ne contribuèrent pas faiblement à mûrir et à fortifier la nôtre. C’est la pénitence obligée de ceux qui ont cultivé une autre muse, et La Fontaine, lui aussi, s’y soumettra après ses contes. Noble tradition qui ne sera pas étrangère aux belles stances de Polyeucte et aux chœurs sublimes d’Esther ou d’Athalie : comme si, par un heureux concours de circonstances, les influences les plus diverses et en apparence les plus opposées avaient du se concilier et conspirer en quelque sorte pour le progrès social de la France et pour sa gloire littéraire.

En réalité nous aurions pu commencer par Marguerite la série des femmes poëtes, que nous avons mieux aimé terminer par elle à cause de sa célébrité même et de l’importance qu’elle avait à nos yeux. Nous n’en sommes pas moins arrivé, en parcourant avec exactitude tous les anneaux de cette chaîne qui embrasse presque l’étendue d’un siècle, jusqu’à la fille d’adoption de Montaigne, mademoiselle de Gournay, dont nous nous abstiendrons de parler ici, parce que nous allons lui consacrer une étude spéciale. Encore mademoiselle de Gournay qui mourut fort âgée, en 1645, n’appartient-elle pas plus au seizième siècle qu’au dix-septième, dont elle put connaître les principales gloires, où elle put voir notamment ces futurs ornements de leur sexe, destinés à en être l’honneur immortel, madame de La Fayette, madame de Sévigné, madame Deshoulières, qui ont mérité d’avoir une belle place parmi les écrivains du règne de Louis XIV. C’est à ce seuil de l’âge classique du pays que notre but était de conduire en ce moment le lecteur et que nous devons le laisser.

Rassasiés des chefs-d’œuvre du grand siècle, nous ne ramènerons pas sans fruit notre pensée reconnaissante vers ceux qui en ont été les précurseurs. C’est à l’arrière-saison des littératures qu’il appartient surtout de renouer ou d’entretenir le fil salutaire des traditions. Ainsi, quand la jeunesse s’enfuit, retrouve-t-on dans le passé en s’y reportant par le souvenir, comme un souffle vivifiant qui nous charme et nous régénère. Au moins m’excusera-t-on par ce motif d’avoir prêté, trop longtemps peut-être, une oreille indulgente aux bégayements de l’esprit français.


  1. Caractères et Portraits littéraires du XVIe siècle, t. II. D’Aubigné.
  2. M. Saintine l’a particulièrement choisie pour son héroïne dans l’un de ses romans.
  3. Au reste la rue de la Belle Cordière (il y a aussi un passage de ce nom) va bientôt disparaître par suite des travaux entrepris à Lyon. Mais le souvenir de cette femme illustre ne périra point dans cette ville. Le conseil municipal a fait placer récemment son buste en marbre dans l’une des salles du musée.
  4. Lentus Arar, disaient les anciens en parlant de cette rivière. Son humanité désigne donc ici la douceur, la lenteur de son cours.
  5. Expression de madame Desbordus-Valmore.
  6. M. Sainte-Beuve. — « Ses sonnets amoureux, dit-il, mirent en veine bien des beaux esprits du temps, et ils commencèrent à lui parler en français, en latin, en toutes les langues, de ses gracieusetés et de ses baisers (de Aloysiae Labeae osculis), comme des gens qui avaient le droit d’exprimer un avis là-dessus. Les malins ou les indifférents ont pu prendre ensuite ces jeux de l’imagination au pied de la lettre. »
  7. Chez Jean de Tournes. Lyon, 1555.
  8. Voyez particulièrement l’édition de MM. Cailhava et Monfalcon, Paris, in-8°, 1843.
  9. L’Amour et la Folie, XII, 14.
  10. Solebam : j'avais coutume de...
  11. L’alternative des rimes masculines et féminines n’était pas encore en usage, ou du moins passée à l’état de règle, de loi prosodique.
  12. Cuider (cogitare), croire, s’imaginer, présumer.
  13. De là, après son nom, la qualification de Vicaraise dans le titre de son ouvrage. — C’est ainsi que la division en provinces de notre ancienne France, en ajoutant à l’importance de leurs centres principaux, créait une émulation qui n’était pas stérile pour les lettres.
  14. Radii, rayons.
  15. Les Grâces : c’est leur nom grec.
  16. Un des surnoms grecs et latins de Bacchus : nouvelle trace du savoir classique de la renaissance.
  17. Œuvres chrétiennes de feue dame de Gabrielle de Coignard, in-12, 1595.
  18. La finale ier dans ces noms, ainsi qu’on l’a vu déjà plus haut, ne formait qu’une syllabe et se prononçait comme dans altier.
  19. On écrivait alors vefve et trefve : pour les yeux comme pour l’oreille cette rime était donc régulière.
  20. La Fontaine, qui prenait, comme son ami Molière, son bien où il le trouvait et qui le prenait en maître, c’est-à-dire qui perfectionnait tout ce qu’il empruntait, a dit dans son poëme d’Adonis :
    Et la grâce, plus belle encor que la beauté.
  21. On n’ignore pas que Phœnix est, dans Homère, le nom du précepteur d’Achille. Quant à la tradition qui fait de Plutarque le précepteur de Trajan, elle n’est pas conforme à la vérité historique.
  22. On prononçait grévement.
  23. Elle est de Rouen ; et c’est une preuve, entre beaucoup d’autres, que la vie littéraire était bien loin d’être alors, comme de nos jours, concentrée presque entièrement à Paris.
  24. Faire de la charpie.
  25. Aujourd’hui fuseaux.
  26. Première olympique.
  27. Nous avons substitué impitoyable à impiteux, que l’on trouve aussi dans Marot, Montaigne, Régnier, etc. Mais il est d’un emploi moins commode dans la poésie.
  28. Les amours et les noces du jeune Tobie et de Sara, fille de Raguel, fragment dramatique mêlé de chœurs.
  29. Pasquier, Recherches de la France, VII, 6.
  30. Voyez Hospitalii Carmina, p. 432 de l’édition d’Amsterdam, in-8°, 1732.
  31. Éloges et Vies des dames illustres, in-4°, 1630, p. 403. — Sainte-Marthe lui a consacré une pièce de vers latins dont voici le début :
    Rara tui sexus et nostri rarior ævi
    Gloria, quas olim ductore parente camœnas
    Nosse datum, aerii juga dum celsissima Pindi,
    Vix paucis adeunda viris, ascendere virgo
    Non dubitas, sacrasque manu decerpere lavros, etc.
  32. Dans une épître aux candides lecteurs, Anne de Marquets s’est fort bien défendue contre les propos d’un anonyme qui l’accusait de ne vivre séquestrée ni du monde ni des lettres, et dont elle s’attachait à prouver par représaille « que l’opuscule était dépourvu de savoir et de grâce. »
  33. Il a été déjà question de ce poëte dans l’étude sur Scévole de Sainte Marthe, Caractères et portraits littéraires du seizième siècle, tome I, page 445.
  34. Allusion à ces paroles de la sainte Écriture : Maria optimam partem elegit, quae non auferetur ab ea.
  35. La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque française.
  36. Mademoiselle de Lavergne, qui devint madame de Lafayette.
  37. « Je m’assure, disait-il de l’une d’elles notamment (d’Anne Duprat), que tous ceux qui ont eu cet heur de la voir et de l’entretenir seront d’accord que la nature s’est étudiée en elle à produire ce qu’elle avait de plus beau et de plus recommandable. »
  38. C’était par ordre de la reine Claude, épouse de François Ier, qu’elle avait entrepris ce travail, qui est conservé manuscrit à la bibliothèque impériale. Sa devise elliptique était ainsi conçue : Musas natura, lacrymas fortuna. Elle fut, du côté paternel, la bisaïeule d’Honoré d’Urfé.
  39. Voici l’argument de cette œuvre, alors si célèbre, qui tira son nom de Thésée. Deux illustres Thébains, Arcite et Palémon, amis et rivaux, sont épris ensemble d’Emilie. Arcite est préféré ; mais lorsqu’il vient de remporter le prix d’un tournoi, son cheval se cabre, le renverse, et cette chute est mortelle. Toutefois, avant qu’il meure, Thésée, instruit de la passion partagée qu’il ressentait, lui fait épouser sa maîtresse, qui presque aussitôt lui ferme les yeux. Dans le désespoir qu’Emilie et Palémon éprouvent, l’une d’avoir perdu son amant, l’autre son ami, Thésée intervient encore ; touché de leur malheur et plein d’estime pour l’un et pour l’autre, il leur laisse un temps raisonnable pour épuiser la violence de leur douleur, en lui donnant un libre cours ; ensuite il représente à Emilie qu’elle retrouverait un autre Arcite dans la personne de Palémon, et finît par le lui faire accepter pour époux. — Ajoutons que, comme tant d’autres prétendues inventions de l’Italie à cette époque, cette œuvre de Boccace, divisée en douze livres, et la première qui ait été composée en rimes octaves, était tirée d’un vieux roman français que Chaucer traduisit en vers anglais (1400).
  40. Elle avait épousé le médecin Liébaut, dont la fortune ne fut pas en rapport avec le mérite très-réel. (Voyez les Lettres de Gui Patin, t. III, p. 444 de l’édition Réveillé-Parise.)
  41. Voyez, parmi les Élégies de Jean Second, la pièce qui commence ainsi :
    Hospes, Joannce hoc Fontanae habet ossa sepulchrum ;
    Et une autre qui a pour titre : In historiam de rébus a Theseo gestis, duorumque rivalium certamine, gallicis numeris ab illustri quadam matrona suavissime conscriptam.
  42. La Croix du Maine. — Le livre que nous mentionnons, après avoir paru à Lyon en 1571, fut reproduit à Zurich en 1583, avec l’accompagnement d’une version latine.
  43. Voy. Fontette, Bibliothèque historique de la France, t. II, n° 19673. — On trouvera cette satire dans le Journal de Henri III.
  44. C’est-à-dire nos sujets.
  45. C’est le sens du latin reliquiœ. André Chénier, dans ses notes sur Malherbe, a regretté la désuétude de ce mot.
  46. Notamment par Fontenelle, dans l’un de ses Dialogues des morts.
  47. Au seizième siècle, fort ami des anagrammes, on découvrit celle-ci dans le nom de Marie Stuart à l’époque de son supplice : Tu as martire.
  48. Requies, repos.
  49. Il faut bien avouer que ces vers paraissent un souvenir des sentiments de Marie Stuart plus que leur expression véritable. (Voyez ce qu’en dit M. Rathery dans l’Encyclopédie des gens du monde, t. XVII, p. 342.)
  50. Pourtant, toutefois.
  51. Du Verdier.
  52. Le participe présent n’était pas indéclinable au seizième siècle.
  53. On prononçait alors papières, et ce mot rimait avec tiers d’une manière parfaite pour l’oreille comme pour les yeux. Ainsi foyers (foyères) rimait avec fiers, même au temps de Racine.
  54. On écrivait alors sçay, ce qui rendait la rime meilleure.
  55. Ce sonnet, où l’alternative des rimes masculines et féminines ne se retrouve plus comme dans le précédent, atteste que cette règle n’était pas encore établie d’une manière définitive. — Au reste, Jeanne d’Albret n’avait pas délaissé, par attachement pour le langage de la cour, son idiome natal, puisqu’elle fit traduire le Nouveau Testament en langue basque, à l’usage de ses sujets.
  56. Le Bulletin de la société du protestantisme a publié (juillet et août 1853) des vers de cette princesse.
  57. Voyez La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque.
  58. Comme pour les participes présents, les règles n’ont été bien fixées pour les participes passés que dans la seconde partie du dix-septième siècle.
  59. Voyez les Lettres de cet écrivain, XXII, 5.
  60. Voyez la lettre déjà citée de Pasquier, XXII, 5, où il est question des trois Marguerites.
  61. C’est-à-dire la perle des Marguerites, d’après le sens du mot latin margarita.
  62. C’est une des publications faites par la société de l’histoire de France : leur éditeur a été M. Génin (1841). — Mentionnons encore de Marguerite une autre œuvre en prose et intitulée : Brève doctrine pour dûment écrire selon la propriété du langage français ; curieux symptôme du goût de rénovation et de progrès particulier à cette époque. Ce morceau n’a d’ailleurs rien d’ambitieux pour les idées, et ne renferme même que de pures observations grammaticales.
  63. Elle-même disait qu’en épousant le roi de Navarre, ce roi sans royaume et sans mérite, « elle avait épousé l’exil, la pauvreté, la ruine et elle en pleurait à creuser le caillou. » — Là était cependant l’espoir de notre monarchie.
  64. Elles furent imprimées, la plupart pour la première fois, en 1547, par les soins de son valet de chambre Delahaye : Lyon, Jean de Tournes, petit in-8°. — Mais plusieurs de ses œuvres demeurèrent inédites ; et de nos jours il a paru plusieurs fois des poésies qui lui appartiennent ou qui lui ont été du moins attribuées. Parmi elles on signalera la publication que vient de faire M. Louis Lacour, de deux farces intitulées : la Fille abhorrant mariage et la Vierge repentie.
  65. Remède devenait remide. pour rimer avec timide ; de propos on faisait propous, etc. C’était imiter les Italiens, fort peu soucieux de ces changements de voyelles ; et La Fontaine quelquefois ne s’est pas refusé d’imiter en cela ses devanciers.
  66. Marguerite écrit tour à tour esprit et esperit :
    Noble d’esprit et serf suis de nature ;
    Et plus loin :
    O esperit, immortelle étincelle...
  67. Témoin cette suppression de l’s, qui n’a pas cessé tout à fait d’être en usage, du moins à l’égard de certains temps :
    Après il faut qu’en l’histoire tu entre
    Du bon David.....
  68. C’est la trilogie antique avec une pièce supplémentaire. — Ajoutons que, dans sa trilogie de l’Enfance du Christ, dont il a composé les paroles et la musique (1854), M. Berlioz ne semble pas avoir peu profité des drames naïfs de Marguerite.
  69. De jonc, c’est-à-dire dans ce panier.
  70. Par M. Ludovic Lalanne, dans le Trésor des pièces rares ou inédites.
  71. Allusion aux tournois et carrousels, alors si fort en vogue.
  72. Le coche, disait-on aussi vers cette époque (voyez les Commentaires de Montluc, in-folio, 1592, p. 112), et a-t-on dit généralement depuis : c’était une voiture. On trouve encore ce mot avec ce sens chez La Fontaine ; de là cocher.
  73. Est-ce à Claude de France, première femme de François I{{e|er}, laquelle mourut en 1524 à vingt-cinq ans, que s’adresse cette dédicace ? Cela ne paraît pas être. Est-ce à Éléonore d’Autriche, devenue en 1530 la deuxième femme de son frère ? Le mot de cousine permet d’en douter également.
  74. A côté de belles images telles que la suivante :
    ..... Jusqu’à ce que l’âme, pour partir,
    Aura repris ses ailes immortelles,
    on y rencontre des expressions de ce genre : une dame crevée de douleur, etc.
  75. Prou voulait dire assez ; quant à trop il avait alors fréquemment l’acception de beaucoup.
  76. Cette pièce ayant été citée avec quelques autres de Marguerite par M. Auguis, dans son intéressante publication des Poètes français depuis le douzième siècle jusqu’à Malherbe, je me borne à y renvoyer les curieux, t. II, p. 411 et suiv.
  77. Aujourd’hui libre, délivré. Délivre, employé aussi comme substantif, était, au propre, la libération d’une personne emprisonnée.
  78. Sans doute les ouvrages de sainte Catherine de Sienne, qui vécut dans le quatorzième siècle.
  79. Muer, mutare, changer. Il changea de contenance...
  80. Une fleur de souci, regardant le soleil, avec ces mots : Non inferiora secuta.