Les Femmes de la Révolution/29

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(tome 39p. 251-254).
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XXIX

INDIFFÉRENCE À LA VIE. – AMOURS RAPIDES DES PRISONS
(93-94)


La prodigalité de la peine de mort avait produit son effet ordinaire : une étonnante indifférence à la vie.

La Terreur généralement était une loterie. Elle frappait au hasard, très souvent frappait à côté. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand sacrifice d’efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines, étaient en pure perte. On sentait confusément, instinctivement, l’inutilité de ce qui se faisait. De là un grand découragement, une rapide et funeste démoralisation, une sorte de choléra moral.

Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les uns, décidés à vivre à tout prix, s’établissent en pleine boue. Les autres, d’ennui, de nausée, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la fuient plus.

Cela avait commencé à Lyon ; les exécutions trop fréquentes avaient blasé les spectateurs ; un d’eux disait en revenant : « Que ferais-je pour être guillotiné ? » Cinq prisonniers à Paris échappent aux gendarmes ; ils avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L’un revient au tribunal : « Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire où sont nos gendarmes ? Donnez-moi des renseignements. »

De pareils signes indiquaient trop que décidément la Terreur s’usait. Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la toute-puissante, l’indomptable nature, qui ne germe nulle part plus énergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse sous mille formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait contre elle lui donnait de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L’atrocité de la loi rendait quasi légitimes les faiblesses de la grâce. Elles disaient hardiment, en consolant le prisonnier : « Si je ne suis bonne aujourd’hui, il sera trop tard demain. Le matin, on rencontrait de jolis jeunes imberbes menant le cabriolet bride abattue ; c’étaient des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour. De là, aux prisons, la charité les menait loin. Consolatrices du dehors, ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces dernières, c’était une chance de vivre.

Un mot était répété sans cesse, employé à tout : La nature ! suivre la nature ! Livrez-vous à la nature, etc. Le mot vie succéda en 95 : « Coulons la vie !… Manquer sa vie », etc.

On frémissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en économisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu’on pouvait dérober. De respect humain aucun souvenir. La captivité était, en ce sens, un complet affranchissement. Des hommes graves ; des femmes sérieuses, se livraient aux folles parades, aux dérisions de la mort. Leur récréation favorite était la répétition préalable du drame suprême, l’essai de la dernière toilette et les grâces de la guillotine. Ces lugubres parades comportaient d’audacieuses exhibitions de la beauté, on voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l’on en croit un royaliste, de grandes dames humanisées, sur des chaises mal assurées hasardaient cette gymnastique. Même à la sombre Conciergerie, où l’on ne venait guère que pour mourir, la grille tragique et sacrée, témoin des prédications viriles de Mme Roland, vit souvent, à certaines heures, des scènes bien moins sérieuses ; la nuit, la mort en gardaient le secret.

De même que, l’assignat n’inspirant aucune confiance, on hâtait les transactions, l’homme aussi n’étant pas plus sûr de durer que le papier, les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une mobilité extraordinaire. L’existence, pour ainsi parler, était volatilisée. Plus de solide, tout fluide, et bientôt gaz évanoui.

Lavoisier venait d’établir et démontrer la grande idée moderne solide, fluide et gazeux, trois formes d’une même substance.

Qu’est-ce que l’homme physique et la vie ? Un gaz solidifié[1].

  1. Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur la chimie, lettre XXXVI), cette observation si juste, qui, dans cette extrême mobilité de l’être physique, me garantit la fixité de mon âme et son indépendance : « L’être immatériel, conscient, pensant et sensible, qui habite la boîte d’air condensé qu’on appelle homme, est-il un simple effet de sa structure et de sa disposition intérieure ? Beaucoup le croient ainsi. Mais, si cela était vrai, l’homme devrait être identique avec le bœuf ou tout autre animal inférieur dont il ne diffère pas, comme composition et disposition. » Plus la chimie me prouve que je suis matériellement semblable à l’animal, plus elle m’oblige de rapporter à un principe différent mes énergies si variées et tellement supérieures aux siennes.