Les Femmes de la Révolution/30

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(tome 39p. 255-259).
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XXX

CHAQUE PARTI PÉRIT PAR LES FEMMES


Si les femmes, dès le commencement, ajoutèrent une flamme nouvelle à l’enthousiasme révolutionnaire, il faut dire qu’en revanche, sous l’impulsion d’une sensibilité aveugle, elles contribuèrent de bonne heure à la réaction, et, lors même que leur influence était la plus respectable, préparèrent souvent la mort des partis.

La Fayette, par le désintéressement de son caractère, l’imitation de l’Amérique, l’amitié de Jefferson, etc., eût été très loin. Il fut arrêté surtout par l’influence des femmes flatteuses qui l’enlacèrent, par celle même de sa femme, dont l’apparente résignation, la douleur et la vertu agirent puissamment sur son cœur. Il avait chez lui en elle un puissant avocat de la royauté, puissant par ses larmes muettes. Elle ne se consolait pas de voir son mari se faire le geôlier du roi. Née Noailles, avec ses parents, elle ne vivait presque qu’au couvent des Miramionnes, l’un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle finit par s’enfuir en Auvergne, et délaissa son mari, qui devint, peu à peu, le champion de la royauté.

Les vainqueurs de La Fayette, les Girondins, ont été de même gravement compromis, on l’a vu, par les femmes. Nous avons énuméré ailleurs les courageuses imprudences de Mme Roland. Nous avons vu le génie de Vergniaud s’endormir et s’énerver aux sons trop doux de la harpe de Mlle Candeille.

Robespierre, très faussement accusé pour les légèretés de son frère, le fut avec raison pour le culte fétichiste dont il se laissa devenir l’objet, pour l’adoration ridicule dont l’entouraient ses dévotes. Il fut vraiment frappé à mort par l’affaire de Catherine Théot.

Si, des républicains nous passons aux royalistes, même observation. Les imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec l’étranger, contribuèrent, plus qu’aucune autre chose, à précipiter le destin de la royauté.

Les Vendéennes, de bonne heure, travaillèrent à préparer, à lancer la guerre civile. Mais l’aveugle furie de leur zèle fut aussi l’une des causes qui la firent échouer. Leur obstination à suivre la grande armée qui passa la Loire en octobre 93, contribua plus qu’aucune chose à la paralyser. Le plus capable des Vendéens, M. de Bonchamps, avait espéré dans le désespoir, dans les forces qu’il donnerait, quand, ayant quitté, son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vendée courrait la France, dont les forces était aux frontières. Cette course de sanglier voulait une rapidité, un élan terribles, une décision vigoureuse d’hommes et de soldats. Bonchamps n’avait pas calculé que dix ou douze mille femmes s’accrocheraient aux Vendéens et se feraient emmener.

Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses d’ailleurs, du même élan qu’elles avaient commencé la lutte civile, elles voulurent aussi en courir la suprême chance. Elles jugèrent qu’elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu’elles marcheraient jusqu’au bout du monde. Les unes, femmes sédentaires, les autres, religieuses (comme l’abbesse de Fontevrault), elles embrassaient volontiers d’imagination l’inconnu de la croisade, d’une vie libre et guerrière. Et pourquoi la Révolution, si mal combattue par les hommes, n’aurait-elle pas été vaincue par les femmes, si Dieu le voulait ?

On demandait à la tante d’un de mes amis, jusque-là bonne religieuse, ce qu’elle espérait en suivant cette grande armée confuse où elle courait bien des hasards. Elle répondit martialement « Faire peur à la Convention. »

Bon nombre, de Vendéennes croyaient que les hommes moins passionnés pourraient bien avoir besoin d’être soutenus, relevés par leur énergie. Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner courage à leurs prêtres. Au passage de la Loire, les barques étaient peu nombreuses ; elles employaient, en attendant, le temps à se confesser. Les prêtres les écoutaient, assis sur les tertres du rivage. L’opération fut troublée par quelques volées perdues du canon républicain. Un des confesseurs fuyait… Sa pénitente le rattrape « Eh ! mon père ! l’absolution ! — Ah ! ma fille, vous l’avez. — Mais elle ne le tint pas quitte : le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.

Tout intrépides qu’elles fussent, ces dames n’en furent pas moins d’un grand embarras pour l’armée. Outre cinquante carrosses où elles s’étaient entassées, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou à cheval, à pied, de toutes façons. Beaucoup traînaient des enfants. Plusieurs étaient grosses. Elles trouvèrent bientôt les hommes autres qu’ils n’étaient au départ. Les vertus du Vendéen tenaient à ses habitudes ; hors de chez lui, il se trouva démoralisé. Sa confiance en ses chefs, en ses prêtres, disparut ; il soupçonnait les premiers de vouloir fuir, s’embarquer. Pour les prêtres, leurs disputes, la fourbe de l’évêque d’Agra, les intrigues de Bernier, leurs mœurs jusque-là cachées, tout parut cyniquement. L’armée y perdit sa foi. Point de milieu ; dévots hier, tout à coup douteurs aujourd’hui, beaucoup ne respectaient plus rien.

Les Vendéennes payèrent cruellement la part qu’elles avaient eue à la guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, dès la bataille du Mans quelque trentaine de femmes furent immédiatement fusillées. Beaucoup d’autres, il est vrai, furent sauvées par les soldats, qui, donnant le bras aux dames tremblantes, les tirèrent de la bagarre. On en cacha tant qu’on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un cabriolet à lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens. Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son libérateur ; elle fut jugée et périt. Quelques-unes épousèrent ceux qui les avaient sauvées ; ces mariages tournèrent mal l’implacable amertume revenait bientôt.

Un jeune employé du Mans, nommé Goubin, trouve, le soir de la bataille, une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant où aller. Lui-même, étranger à la ville, ne connaissant nulle maison sûre, il la retira chez lui. Cette infortunée, grelottante de froid ou de peur, il la mit dans son propre lit. Petit commis à six cents francs, il avait un cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il dormit sur sa chaise. Fatigué alors, devenant malade, il lui demanda, obtint de coucher près d’elle, habillé. Inutile de dire qu’il fut ce qui devait être. Une heureuse occasion permit à la demoiselle de retourner chez ses parents. Il se trouva qu’elle était riche, de grande famille, et (c’est le plus étonnant) qu’elle avait de la mémoire. Elle fit dire à Goubin qu’elle voulait l’épouser : « Non, mademoiselle ; je suis républicain ; les bleus doivent rester bleus ! »