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Les Fiancés (Manzoni 1840)/06

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 70-81).


CHAPITRE VI.


« Qu’y a-t-il pour votre service ? » dit don Rodrigo, en se plantant sur ses deux pieds au milieu du salon. Tel était le son de ses paroles ; mais la manière dont elles étaient prononcées signifiait clairement : Songe devant qui tu es ; pèse les termes, et sois bref.

Pour donner de la hardiesse au père Cristoforo, il n’y avait pas de moyen plus sûr et plus prompt que de prendre avec lui un ton d’impertinence. Notre religieux, qui était dans une sorte d’hésitation, cherchant ses mots et faisant courir entre ses doigts les grains du chapelet pendant à sa ceinture, comme s’il espérait trouver dans quelqu’un de ces grains son exorde, n’eut pas plus tôt vu cet air de don Rodrigo qu’il se sentit venir sur les lèvres plus de mots qu’il n’en avait besoin. Mais, pensant combien il lui importait de ne pas gâter ses affaires, ou, ce qui était bien plus, celles des autres, il corrigea et modéra les phrases qui s’étaient présentées à son esprit, et dit avec une humilité circonspecte : « Je viens vous proposer un acte de justice, vous prier de faire une œuvre de charité. Certains hommes de peu de mérite ont mis en avant le nom de votre illustrissime seigneurie pour faire peur à un pauvre curé qu’ils veulent détourner de remplir son devoir, et pour abuser de la faiblesse de deux innocents. Vous pouvez, d’un mot, confondre ces gens-là, rendre au bon droit sa force, et tirer de peine ceux envers qui l’on exerce une si cruelle violence. Vous le pouvez ; et, dès lors… la conscience, l’honneur…

— Vous me parlerez de ma conscience, lorsque j’irai me confesser à vous. Quant à mon honneur, sachez que c’est moi qui en suis le gardien, moi seul, et que je regarde comme un téméraire qui l’offense quiconque ose partager ce soin avec moi. »

Frère Cristoforo, averti par un tel langage que don Rodrigo cherchait à pousser de son côté les choses au pire, pour faire tourner l’entretien en dispute et ne pas lui laisser le moyen de le serrer de trop près sur le point essentiel, s’appliqua d’autant plus à n’opposer aux provocations que la patience, résolut de souffrir tout ce qu’il plairait à l’autre de dire, et répondit aussitôt d’un ton soumis : « Si j’ai dit quelque chose qui puisse vous déplaire, ç’a été certainement contre mon intention. Corrigez-moi, reprenez-moi, si je ne sais parler comme il convient ; mais daignez m’écouter. Pour l’amour du ciel, pour ce Dieu devant qui nous devons tous comparaître… » Et, en prononçant ces paroles, il avait pris entre ses doigts et mettait devant les yeux de son sévère auditeur la petite tête de mort en bois suspendue à son chapelet : « Ne vous obstinez pas à refuser une justice si facile et si bien due à de pauvres gens. Songez que Dieu a toujours les yeux sur eux, et que leurs cris, leurs gémissements sont écoutés là-haut. L’innocence est puissante à son…

— Eh, père ! interrompit brusquement don Rodrigo, le respect que je porte à votre habit est grand, sans doute ; mais, si quelque chose pouvait me le faire oublier, ce serait d’en voir revêtu un homme qui oserait venir se faire chez moi mon espion. »

Ce mot fit monter le feu aux joues du religieux, qui, cependant, avec l’air de quelqu’un qui avale une potion très-amère, reprit : « Vous ne croyez pas qu’un tel titre doive m’être donné. Vous sentez dans votre cœur que la démarche que je fais en ce moment n’est ni vile ni méprisable. Écoutez-moi donc, seigneur don Rodrigo ; et fasse le ciel qu’un jour ne vienne pas où vous vous repentiriez de ne m’avoir pas écouté ! Ne mettez pas votre gloire… Quelle gloire, seigneur don Rodrigo ! quelle gloire devant les hommes ! Et devant Dieu ! Vous pouvez beaucoup ici-bas ; mais…

— Savez-vous, dit don Rodrigo, l’interrompant avec aigreur, mais non sans quelque saisissement ; savez-vous que, quand il me prend fantaisie d’entendre un sermon, je sais fort bien aller tout comme un autre à l’église ? Mais dans ma maison ! Oh ! » et poursuivant avec un sourire forcé de plaisanterie : « Vous me traitez comme étant plus que je ne suis. Un prédicateur chez soi ! Il n’y a que les princes qui en aient.

— Et ce Dieu qui demande compte aux princes de la parole qu’il leur fait entendre dans leurs palais ; ce Dieu qui vous donne en ce moment une marque de sa miséricorde on vous envoyant un de ses ministres, indigne et misérable, il est vrai, mais un de ses ministres, pour vous prier en faveur d’une innocente…

— Encore un mot, père, dit don Rodrigo en faisant mine de partir, je ne sais ce que vous voulez dire ; tout ce que j’y comprends, c’est qu’il doit y avoir quelque jeune fille à qui vous prenez grand intérêt. Allez faire vos confidences à qui bon vous semblera, et ne prenez pas la liberté de fatiguer plus longtemps un gentilhomme. »

Au mouvement de don Rodrigo, notre religieux s’était placé, mais avec beaucoup de respect, devant lui ; et, les mains levées comme pour le supplier et le retenir tout à la fois, il répondit encore : « Elle m’intéresse, il est vrai, mais non pas plus que vous ; ce sont deux âmes qui, l’une et l’autre, m’intéressent plus que mon propre sang. Don Rodrigo ! je ne puis faire autre chose pour vous que de prier Dieu ; mais je le ferai du fond du cœur. Ne me refusez pas : ne retenez pas dans l’angoisse et la terreur une pauvre innocente. Un mot de vous suffit.

— Eh bien, dit don Rodrigo, puisque vous croyez que je puis faire beaucoup pour cette personne, puisque cette personne vous tient tant à cœur…

— Eh bien ? répondit avec anxiété le père Cristoforo, à qui l’air et les manières de don Rodrigo ne permettaient pas de se livrer à l’espérance que semblaient devoir inspirer ces paroles.

— Eh bien, conseillez-lui de venir se mettre sous ma protection. Il ne lui manquera plus rien, et personne n’osera l’inquiéter, ou je ne suis pas chevalier. »

À une telle proposition, l’indignation du religieux, jusqu’alors comprimée avec peine, échappa de son cœur. Tout ce qu’il s’était proposé de prudence et de patience s’en alla en fumée : le vieil homme se trouva d’accord avec le nouveau ; et, dans des cas semblables, frère Cristoforo comptait vraiment pour deux. « Votre protection ! » s’écria-t-il en faisant deux pas en arrière, se posant fièrement sur le pied droit, mettant, sa main droite sur sa hanche, levant la gauche avec l’index tendu vers don Rodrigo, et fixant sur son visage deux yeux enflammés : « Votre protection ! Il vaut mieux que vous ayez tenu ce langage, que vous m’ayez fait une semblable proposition. Vous avez comblé la mesure : et je ne vous crains plus.

— Comment parles-tu, moine ?

— Je parle comme on parle à qui est abandonné de Dieu et ne peut plus faire peur. Votre protection ! Je savais bien que cette innocente est sous la protection de Dieu ; mais vous me le faites sentir maintenant avec une telle certitude que je n’ai plus besoin de ménagements pour vous parler d’elle. Je dis Lucia : voyez comme je prononce ce nom, le front levé et les yeux immobiles.

— Comment ! dans cette maison !

— J’ai pitié de cette maison : la malédiction du ciel plane sur elle. Pensez-vous donc que la justice de Dieu s’arrêtera devant quatre pierres et quatre bandits ? Vous avez cru que Dieu avait fait une créature à son image pour vous donner le plaisir de la tourmenter ! Vous avez cru que Dieu ne saurait pas la défendre ! Vous avez méprisé son avertissement ! Vous vous êtes jugé. Le cœur de Pharaon était endurci comme le vôtre ; et Dieu a su le briser. Lucia n’a rien à craindre de vous : je vous le dis, moi, pauvre moine ; et, quant à vous, écoutez bien ce que je vous annonce. Un jour viendra… »

Don Rodrigo était jusqu’alors demeuré entre la colère et la surprise, interdit, ne trouvant pas de paroles pour exprimer ce qui se passait dans son âme : mais, quand il entendit entonner une prédiction, une secrète et lointaine épouvante vint se joindre à sa fureur.

Il saisit rapidement en l’air cette main menaçante, et, haussant la voix pour couper celle du funeste prophète, il s’écria : « Sors d’ici, téméraire manant, fainéant encapuchonné. »

Ces paroles si précises calmèrent à l’instant le père Cristoforo. À l’idée de mauvais traitements et d’injures était si bien et depuis si longtemps associée dans son esprit l’idée de patience résignée et de silence que, sous le coup d’une telle apostrophe, fut amorti subitement en lui tout mouvement de colère et d’enthousiasme, et il ne conserva d’autre résolution que celle d’écouter tranquillement ce qu’il plairait à don Rodrigo d’ajouter. Ainsi, retirant avec douceur sa main des serres du gentilhomme, il inclina sa tête et demeura immobile, de même qu’au moment où le vent cesse, dans le fort de l’orage, un arbre jusqu’alors agité remet ses branches dans leur position naturelle et reçoit la grêle comme l’envoie le ciel.

« Manant parvenu ! poursuivit don Rodrigo, tu agis comme tes pareils. Mais rends grâces à la robe qui couvre tes épaules de vaurien et te sauve des caresses que l’on fait aux gens de ton espèce pour leur enseigner à parler. Sors avec tes jambes pour cette fois, et nous verrons ensuite. »

En disant ces mots, il montra du doigt, avec un impérieux mépris, une porte opposée à celle par laquelle ils étaient entrés ; le père Cristoforo baissa la tête et sortit, laissant don Rodrigo mesurer d’un pas furibond le champ de bataille.

Quand le religieux eut fermé la porte derrière lui, il vit, dans l’autre pièce qu’il allait traverser, un homme qui se retirait en se glissant furtivement le long du mur pour n’être pas aperçu du salon où l’entretien avait eu lieu, et il reconnut le vieux domestique qui était venu le recevoir à la porte du château. Cet homme était dans cette maison depuis quarante ans peut-être, c’est-à-dire dès avant la naissance de don Rodrigo, y étant entré au service du père, dont les mœurs et le genre de vie étaient d’une tout autre nature. À la mort de celui-ci, le nouveau maître, en renouvelant tous ses gens, avait toutefois gardé ce vieux serviteur et pour son âge même, et parce que, s’il différait entièrement de lui pour les principes et le caractère, il rachetait cependant ce défaut par deux qualités : une haute idée de la dignité de la maison et une grande pratique de l’étiquette, dont il connaissait mieux que personne les anciennes traditions et les plus menus détails. Devant son maître, le pauvre vieillard ne se serait jamais hasardé à laisser paraître, encore moins à exprimer par des paroles, sa désapprobation de ce qu’il voyait tout le long du jour. À peine faisait-il à ce sujet quelque exclamation, murmurait-il entre ses dents quelque reproche en parlant à ses camarades, qui s’en amusaient et quelquefois même prenaient plaisir à toucher cette corde pour lui faire dire plus qu’il n’aurait voulu, et l’entendre répéter l’éloge de l’ancienne manière de vivre dans cette maison. Ses critiques n’arrivaient aux oreilles du maître qu’accompagnées du récit des rires qui les avaient accueillies ; de sorte qu’elles devenaient pour lui-même un sujet de plaisanterie, sans qu’il en voulût au censeur. Puis, dans les jours d’invitation et de réception, le vieux devenait un personnage dont on ne riait plus et qui avait de l’importance.

Le père Cristoforo le regarda en passant, le salua et poursuivit son chemin ; mais le vieux homme s’approcha de lui mystérieusement, se mit le doigt sur la bouche, et puis du même doigt lui fit un signe pour l’engager à entrer avec lui dans un corridor obscur. Quand ils y furent ensemble, il lui dit à voix basse : « Père, j’ai tout entendu, et j’ai besoin de vous parler.

— Dites vite, brave homme.

— Non, pas ici ; Dieu garde que mon maître s’aperçût… Mais je sais bien des choses, et je ferai en sorte d’aller demain au couvent.

— Est-ce qu’il y a quelque projet ?

— Quelque chose sûrement se machine : j’ai déjà pu l’entrevoir. Mais maintenant je serai aux aguets, et j’espère tout découvrir. Laissez-moi faire, il me faut ici voir et entendre des choses !… des choses à faire trembler !… Je suis dans une maison !… Mais je voudrais sauver mon âme.

— Dieu vous bénisse ! — Et en prononçant tout bas ces paroles, le religieux posa sa main sur la tête du domestique qui, le plus vieux des deux, ne s’en tenait pas moins courbé devant lui, comme aurait fait un enfant. Dieu vous récompensera, poursuivit le religieux, ne manquez pas de venir demain.

— J’irai, répondit le domestique ; mais vous, partez vite, et, au nom du ciel ne me nommez pas. » En disant ces mots, et en regardant soigneusement autour de lui, il gagna par l’autre bout du corridor un petit salon qui donnait sur la cour : là, voyant le champ libre, il appela au dehors le bon père, dont la figure répondit à ces derniers mots du vieillard plus clairement qu’aucune protestation n’aurait pu le faire. Celui-ci lui montra la sortie, et le père, sans rien ajouter, partit.

Cet homme avait écouté à la porte de son maître : avait-il bien fait ? et frère Cristoforo faisait-il bien de l’en louer ? Selon les règles les plus communes et les moins contestées, c’est fort mal ; mais la circonstance ne pouvait-elle pas être regardée comme une exception ? Et y a-t-il des exceptions aux règles les plus communes et les moins contestées ? Questions importantes, mais que le lecteur résoudra de lui-même, si bon lui semble. Nous n’entendons pas donner des jugements, c’est assez pour nous d’avoir des faits à raconter.

Une fois dehors, et après qu’il eut tourné le dos à cette triste maison, frère Cristoforo respira plus librement, et prit à grands pas le long de la descente, ayant le visage en feu et l’âme bouleversée, comme on le conçoit sans peine, tant par ce qu’il avait entendu que par ce que lui-même avait dit. Mais cette offre si imprévue du vieillard lui avait été d’un grand soulagement : il lui semblait avoir reçu du ciel un signe visible de protection. « Voici un fil, disait-il en lui-même, un fil que la Providence met entre mes mains. Et dans cette maison même ! Et sans que je songeasse à le chercher ! » Au milieu de ces réflexions, il leva les yeux vers l’occident, vit le soleil prêt à disparaître derrière la cime de la montagne, et s’aperçut que le jour était bien près de finir. Alors, quoiqu’il sentît ses membres fatigués et affaiblis par toutes les diverses peines de cette journée, il pressa cependant encore plus sa marche pour pouvoir rapporter un avis, quel qu’il fût, à ses protégés, et arriver ensuite au couvent avant la nuit ; car c’était une des lois les plus précises et les plus sévèrement observées du code des capucins.

Cependant, sous l’humble toit de Lucia, avaient été proposés, examinés, débattus des projets dont il convient d’informer le lecteur. Après le départ du religieux, les trois personnes qu’il avait quittées étaient demeurées quelque temps en silence ; Lucia préparant tristement le dîner ; Renzo, sur le point à chaque moment de partir pour fuir la vue de l’affliction de sa fiancée, et ne sachant s’y résoudre ; Agnese tout attentive en apparence au rouet qu’elle faisait tourner ; mais celle-ci, dans le fait, mûrissait un projet ; et lorsqu’elle le jugea mûr, elle rompit le silence en ces termes :

« Écoutez, mes enfants ! Si vous voulez avoir du cœur et de l’adresse autant qu’il en faut, si vous avez confiance en votre mère (ce mot de votre fit tressaillir Lucia), je m’engage à vous tirer de cet embarras mieux peut-être et plus vite que le père Cristoforo, quoiqu’il soit l’homme qu’il est. » Lucia s’arrêta et la regarda d’un air qui exprimait plus d’étonnement que de confiance dans une promesse si magnifique ; et Renzo dit aussitôt : « Du cœur ? de l’adresse ? dites, dites ; qu’y a-t-il à faire ?

— N’est-il pas vrai, poursuivit Agnese, que si vous étiez mariés, ce serait déjà une bonne avance, et que pour tout le reste on trouverait plus facilement un moyen ?

— Pas de doute, dit Renzo, si nous étions mariés, tout le monde est pays ; et à deux pas d’ici, sur les terres de Bergame, celui qui travaille la soie est reçu à bras ouverts. Vous savez combien de fois Bortolo, mon cousin, m’a fait presser d’aller y demeurer avec lui, disant que je ferais fortune, comme il a fait lui-même ; et si je ne l’ai jamais écouté, c’est que… Eh bien quoi ? c’est que mon cœur était ici. Une fois mariés, nous y allons tous ensemble, on s’établit là, on y vit en paix, hors des griffes de ce brigand, loin de la tentation de faire une sottise. N’est-ce pas, Lucia ?

— Oui, dit Lucia ; mais comment ?…

— Comme j’ai dit, reprit la mère : du cœur et de l’adresse ; et la chose est facile.

— Facile ! dirent ensemble les deux autres, pour qui elle était devenue si étrangement et si douloureusement difficile.

— Facile en la sachant faire, répliqua Agnese. Écoutez-moi bien ; je tâcherai de vous la faire comprendre. J’ai entendu dire par des gens qui savent les choses, et j’en ai même vu un exemple, que pour faire un mariage il faut bien en effet un curé, mais qu’il n’est pas nécessaire qu’il veuille ; il suffit qu’il y soit.

— Comment arrangez-vous cette affaire-là ? demanda Renzo.

— Écoutez et vous le verrez. Il faut avoir deux témoins bien alertes et bien d’accord. On va chez le curé : le grand point est de l’attraper à l’improviste, pour qu’il n’ait pas le temps de s’échapper. L’homme dit : Monsieur le curé, voici ma femme ; la femme dit : Monsieur le curé, voici mon mari. Il faut que le curé entende, que les témoins entendent, et le mariage est fait, fait et sacré comme si le pape l’avait fait lui-même. Quand les paroles sont dites, le curé peut crier, tempêter, faire le diable, c’est inutile ; vous êtes mari et femme.

— Est-il possible ? s’écria Lucia.

— Comment ! dit Agnese, vous verrez que dans trente ans que j’ai passés au monde avant que vous fussiez nés, vous autres, je n’aurai rien appris ! La chose est tout comme je vous le dis, à telles enseignes qu’une de mes amies, qui voulait épouser un certain homme contre la volonté de ses parents, fit de cette manière, et en vint à ses fins. Le curé, qui s’en doutait, se tenait sur ses gardes ; mais les deux diables s’y prirent si bien qu’ils le saisirent juste au point, dirent les paroles, et furent mari et femme ; quoique ensuite la pauvre personne, au bout de trois jours, s’en soit repentie. »

Agnese disait vrai, et pour la possibilité, et pour le danger de ne pas réussir. Car, comme ceux-là seuls recouraient à un tel expédient qui avaient rencontré des obstacles ou un refus dans les voies ordinaires, les curés mettaient un grand soin à éviter cette coopération forcée ; et si l’un d’eux venait cependant à être surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il faisait tout ce qu’il pouvait pour se tirer de leurs mains, comme Protée des mains de ceux qui voulaient le faire prophétiser par force.

— Si c’était vrai, Lucia ! dit Renzo, la regardant d’un air d’attente et de supplication.

— Comment ! si c’était vrai ! dit Agnese. Vous aussi, vous croyez que je dis des chansons ? Je me tourmente pour vous, et l’on ne me croit pas ? Bien, bien, tirez-vous d’affaire comme vous pourrez : je m’en lave les mains.

— Ah ! non, ne nous abandonnez pas, dit Renzo. Je parle ainsi parce que la chose me paraît trop belle. Je suis dans vos mains ; je vous regarde comme ma propre mère. »

Ces mots dissipèrent la petite colère d’Agnese et lui firent oublier un dessein qui, à la vérité, n’avait pas été bien sérieux.

« Mais pourquoi donc, ma mère, dit Lucia de ce ton soumis qui était toujours le sien, pourquoi cela n’est-il pas venu à l’esprit du père Cristoforo ?

— À l’esprit ? répondit Agnese ; imagine-toi donc si cela ne lui est pas venu à l’esprit ! Mais il n’aura pas voulu en parler.

— Pourquoi ? demandèrent ensemble les deux jeunes gens.

— Parce que… parce que, puisque vous voulez le savoir, les gens d’église disent qu’au fond c’est une chose qui n’est pas bien.

— Comment se peut-il qu’elle ne soit pas bien, et qu’elle soit bien faite quand elle est faite ? dit Renzo.

— Que voulez-vous que je vous dise ? répondit Agnese, ils ont fait la loi comme ils ont voulu ; et nous autres, pauvres gens, nous ne pouvons pas tout comprendre. Et d’ailleurs, que de choses…! Tenez, c’est comme de lâcher un coup de poing sur un chrétien. Ce n’est pas bien ; mais qu’il le tienne une fois, et le pape lui-même ne peut plus le lui ôter.

— Si la chose n’est pas bien, dit Lucia, il ne faut pas la faire.

— Quoi ! dit Agnese, est-ce que je voudrais te donner un conseil contraire à la crainte de Dieu ? Si c’était contre la volonté de tes parents, pour prendre un mauvais sujet, oh ! alors… Mais lorsque j’approuve et que c’est pour prendre ce garçon ; et puis celui de qui naissent toutes les difficultés est un coquin ; et M. le curé…

— C’est clair, et chacun le comprendrait, dit Renzo.

— Il ne faut pas en parler au père Cristoforo avant de faire la chose, poursuivit Agnese ; mais une fois faite et avec bonne réussite, que penses-tu que dira le père ? — Ah ! jeune fille, c’est une belle équipée que vous avez faite là ; vous m’avez joué le tour. — Les gens d’église doivent parler ainsi. Mais crois bien qu’au fond il en sera lui-même bien aise. »

Lucia, sans trouver de quoi répondre à ce raisonnement, ne s’en montrait cependant pas satisfaite ; mais Renzo, tout réconforté, dit : « Puisque c’est ainsi, la chose est faite.

— Doucement, dit Agnese. Et les témoins ? Trouver deux hommes qui consentent, et qui, en attendant, sachent se taire ? Et pouvoir saisir M. le curé qui, depuis deux jours, se tient clapi dans la maison ? Et le faire rester en place ? Car, bien qu’il soit pesant de sa nature, je vous réponds qu’en vous voyant paraître de cette façon, il deviendra leste comme un chat et se sauvera comme le diable du milieu de l’eau bénite.

— J’ai trouvé le moyen, je l’ai trouvé, dit Renzo en frappant du poing sur la table et faisant trembler les pauvres ustensiles de ménage préparés là pour le dîner. Et il exposa sa pensée qu’Agnès approuva de tout point.

— Tout cela est embrouillé, dit Lucia. Ce n’est pas coulant. Jusqu’à présent nous avons agi droitement ; continuons de même avec foi, et Dieu nous aidera ; c’est ce qu’a dit le père Cristoforo. Demandons-lui son avis.

— Laisse-toi conduire par qui en sait plus que toi, dit Agnese d’un air grave. Qu’est-il besoin de demander avis ? Dieu dit : Aide-toi et je t’aiderai. Nous raconterons tout au père après que ce sera fait.

— Lucia, dit Renzo, me feriez-vous défaut maintenant ? N’avons-nous pas tout fait en bons chrétiens ? Ne devrions-nous pas être déjà mari et femme ? Le curé ne nous avait-il pas donné le jour et l’heure ? Et à qui la faute si nous devons à présent nous aider d’un peu d’adresse ? Non, vous ne me ferez pas défaut. Je vais et je reviens avec la réponse. » Et saluant Lucia d’un air de prière, et Agnese d’un air d’intelligence, il partit rapidement.

Les tribulations aiguisent l’esprit : et Renzo qui, jusqu’à ce moment de sa vie, en avait suivi le cours par un sentier droit et uni où il n’avait jamais eu l’occasion de s’exercer à la finesse, venait, dans cette circonstance, de concevoir un plan qui aurait fait honneur à un jurisconsulte. Il s’en fut en droiture, selon qu’il l’avait projeté, à la maison d’un certain Tonio qui n’était pas loin de là, et le trouva dans sa cuisine où, un genou sur la marche de l’âtre, et tenant d’une main le bord d’une marmite posée sur les cendres chaudes, il y tournait de l’autre, avec le rouleau recourbé destiné à cet usage, une petite polenta[1] grise de blé sarrasin. La mère, un frère, la femme de Tonio étaient à table, et trois ou quatre petits enfants, debout à côté de leur père, attendaient les yeux fixés sur la marmite, que le moment fût venu de la renverser. Mais il n’y avait pas là cette gaieté que la vue du dîner donne ordinairement à ceux qui l’ont gagné par leur fatigue. Le volume de la polenta était en raison de la récolte de l’année, mais non pas du nombre et de la bonne volonté des convives, qui tous, portant obliquement un regard de convoitise affamée sur leur pitance commune, semblaient songer à la portion d’appétit qui devait lui survivre. Pendant que Renzo échangeait des saluts avec la famille, Tonio renversa la polenta sur le plateau de hêtre qui était préparé pour la recevoir et où elle parut comme une petite lune dans un grand cercle de vapeurs. Néanmoins les femmes dirent poliment à Renzo : « À votre service. » Compliment que le paysan de Lombardie, et de bien d’autres pays sans doute, ne manque jamais de faire à celui qui le trouve mangeant, lors même que celui-ci serait un riche gourmand sorti de table à l’instant même, et que l’autre en serait à son dernier morceau.

« Je vous remercie, répondit Renzo. Je venais seulement pour dire un mot à Tonio ; et si tu veux, Tonio, pour ne pas déranger tes femmes, nous pouvons aller dîner au cabaret où nous parlerons. » La proposition fut d’autant mieux accueillie par Tonio qu’elle était moins attendue ; et les femmes, les enfants eux-mêmes, (car en une telle matière ils commencent de bonne heure à raisonner) virent sans regret se retirer un des concurrents à la polenta, et le plus formidable. Le convié n’en demanda pas davantage et partit avec Renzo.

Arrivés au cabaret du village, ils s’assirent, en toute liberté, dans une parfaite solitude ; car la misère avait changé les habitudes de tous ceux qui auparavant fréquentaient ce lieu de délices. Après avoir fait apporter le peu qui s’y trouvait et vidé une bouteille de vin, Renzo, d’un air de mystère, dit à Tonio : « Si tu veux me rendre un petit service, je veux, moi, t’en rendre un grand.

— Parle, parle : je suis à tes ordres, répondit Tonio en remplissant son verre. Aujourd’hui je me mettrais au feu pour toi.

— Tu dois vingt-cinq livres à monsieur le curé pour le fermage de son champ que tu cultivais l’an passé.

— Ah, Renzo, Renzo ! tu me gâtes le bienfait. Que vas-tu donc chercher là ? Tu m’as fait passer ma bonne humeur.

— Si je te parle de la dette, dit Renzo, c’est parce que, si tu veux, j’entends te donner les moyens de la payer.

— Tout de bon ?

— Tout de bon. Eh ? serais-tu content ?

— Content ? Parbleu, si je serais content ! Quand ce ne serait que pour ne plus voir ces mines et ces signes de tête que me fait monsieur le curé chaque fois que nous nous rencontrons. Et puis toujours : Tonio, rappelez-vous : Tonio, quand nous verrons-nous pour cette affaire ? C’est au point que lorsqu’on prêchant il fixe ses yeux sur moi, j’ai presque peur qu’il me vienne dire là en public : Tonio, ces vingt-cinq livres ? Maudites soient les vingt-cinq livres ! Et puis d’ailleurs il me rendrait le collier d’or de ma femme, que j’échangerais contre autant de polenta. Mais…

— Mais, mais, si tu veux me rendre un petit service, les vingt-cinq livres sont toutes prêtes.

— Parle donc.

— Mais…! dit Renzo en se mettant le doigt sur la bouche.

— C’est-il nécessaire, cela ? Tu me connais.

— Monsieur le curé s’en va chercher je ne sais quelles raisons qui n’ont pas le sens commun pour traîner en longueur mon mariage ; et moi, au contraire, je voudrais me dépêcher. On me donne pour sûr que les deux époux se présentant devant lui avec deux témoins, et disant, moi : Voilà ma femme, et Lucia : Voilà mon mari, le mariage est fait. M’as-tu compris ?

— Tu veux que je serve de témoin ?

— Tout juste.

— Et tu paieras pour moi les vingt-cinq livres ?

— C’est ainsi que je l’entends.

— Au diable si j’y manque !

— Mais il faut trouver un autre témoin.

— Je l’ai trouvé. Mon nigaud de frère Gervaso fera ce que je lui dirai. Tu lui payeras à boire ?

— Et à manger, aussi, répondit Renzo. Nous le mènerons ici se divertir avec nous. Mais saura-t-il faire ?

— Je le lui apprendrai : tu sais bien que j’ai eu sa part de cervelle.

— Demain…

— Bien.

— Sur la brune…

— Très bien.

— Mais… dit Renzo en se mettant de nouveau le doigt sur sa bouche.

— Oh ! répondit Tonio en baissant la tête sur l’épaule droite et levant la main gauche, et avec une mine qui disait : Tu me fais injure.

— Mais si ta femme te demande, comme sans aucun doute elle te demandera…

— En fait de mensonges je suis en reste avec ma femme, si fort en reste que je ne sais si j’arriverais jamais à solder le compte. Je trouverai quelque histoire pour lui mettre le cœur en paix.

— Demain matin, dit Renzo, nous parlerons plus à l’aise, pour nous bien entendre sur tout. »

Là-dessus ils sortirent du cabaret, Tonio se dirigeant vers sa maison et cherchant la fable qu’il bâtirait à ses femmes, et Renzo allant rendre compte des arrangements convenus.

Pendant ce temps, Agnese s’était fatiguée en vain à persuader sa fille. Celle-ci opposait à chacun de ses raisonnements tantôt l’une, tantôt l’autre partie de de son dilemme : ou la chose est mauvaise, et il ne faut pas la faire ; ou elle ne l’est pas, et pourquoi ne pas la communiquer au père Cristoforo ?

Renzo arriva tout triomphant, fit son rapport, et termina par un ahn ? interjection qui signifie : Suis-je ou ne suis-je pas un homme ? pouvait-on rien trouver de mieux ? en auriez-vous eu l’idée ? et cent autres choses semblables.

Lucia secouait doucement la tête ; mais les deux autres, tout échauffés dans leur projet, ne faisaient guère attention à elle ; ils la traitaient comme un enfant à qui l’on n’espère pas de faire bien comprendre la raison d’une chose, mais que l’on amènera plus tard, par les prières et par l’autorité, à ce que l’on veut de lui.

« Voilà qui est bien, dit Agnese : voilà qui est bien : mais vous n’avez pas songé à tout.

— Qu’est-ce qui manque ? répondit Renzo.

— Et Perpetua ? Vous n’avez pas songé à Perpetua. Elle laissera bien entrer Tonio et son frère ; mais vous ! vous deux ! Imaginez donc ! Elle aura ordre de vous tenir plus loin qu’on ne tient un enfant loin d’un poirier dont les poires sont mûres.

— Comment ferons-nous ? dit Renzo un peu interloqué.

— Voici : j’y ai pensé, moi. J’irai avec vous, et j’ai un secret pour l’attirer et pour l’amuser de manière qu’elle ne vous aperçoive pas et que vous puissiez entrer. Je l’appellerai, et je lui toucherai une corde… vous verrez.

— Que le ciel vous bénisse ! s’écria Renzo : je l’ai toujours dit, que vous êtes notre aide en tout.

— Mais tout cela ne sert de rien, dit Agnese, si nous ne parvenons à persuader celle-ci, qui s’obstine à dire que c’est péché. »

Renzo mit aussi son éloquence en jeu ; mais Lucia ne se laissait pas ébranler.

« Je ne sais que répondre à toutes vos raisons, disait-elle, mais je vois que, pour faire la chose comme vous dites, il faut n’aller que par supercheries, par mensonges, par tricheries. Ah ! Renzo ! ce n’est pas ainsi que nous avons commencé. Je veux être votre femme, et il n’y avait pas moyen pour elle de prononcer ce mot et d’exprimer cette intention sans que son visage se couvrît de rougeur ; je veux être votre femme, mais par le droit chemin, avec la crainte de Dieu, à l’autel. Laissons faire Celui qui est là-haut. Vous ne voulez pas qu’il trouve le moyen de nous aider mieux que nous ne pouvons le faire, nous, avec toutes ces tromperies ? Et pourquoi faire des mystères au père Cristoforo ? »

La dispute allait son train et ne paraissait pas près de finir, lorsque des pas qui se hâtaient sous des sandales, et le bruit d’une robe agitée semblable à celui des bouffées de vent dans une voile détendue, annoncèrent le père Cristoforo. Tous se turent ; et Agnese eut à peine le temps de souffler à l’oreille de Lucia : « Prends bien garde, vois-tu, de lui rien dire. »



  1. La polenta se fait généralement avec de la farine de maïs bouillie dans l’eau avec un peu de sel. C’est l’aliment le plus commun du peuple dans une grande partie de l’Italie. (N. du T.)