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Les Fiancés (Manzoni 1840)/12

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 168-179).


CHAPITRE XII.


Cette année était la seconde où la récolte avait été bien au-dessous du besoin. Dans l’année d’auparavant, ce qui restait des approvisionnements antérieurs avait, jusqu’à un certain point, couvert le vide ; et la population, ni repue à suffisance, ni précisément affamée, était ainsi arrivée, mais désormais sans nuls moyens ultérieurs de sustentation, à la moisson de 1628, époque de notre histoire. Or, cette moisson si désirée fut encore plus misérable que la précédente, soit d’un côté par l’effet des saisons encore plus contraires (non-seulement dans le Milanais, mais dans une assez grande partie des pays circonvoisins), soit aussi par la faute des hommes. Le ravage de la guerre, de cette belle guerre dont nous avons parlé plus haut, ce ravage, cette dévastation étaient tels que, dans la partie du duché la plus rapprochée de ce fléau, nombre de propriétés restaient, plus encore qu’à l’ordinaire, sans culture et abandonnées par les gens de la campagne qui, au lieu de se procurer du pain et d’en procurer aux autres par leur travail, étaient obligés d’en aller quêter par charité. J’ai dit : Plus encore qu’à l’ordinaire ; car déjà, depuis quelque temps, les charges insupportables que l’on imposait au peuple avec une avidité et un aveuglement poussés à l’excès l’un et l’autre, la conduite habituelle, même en pleine paix, des troupes logées dans les villages, conduite que les tristes documents de cette époque comparent à celle d’un ennemi dans une invasion, et d’autres causes encore dont l’énumération ne trouverait pas ici sa place, produisaient lentement ce trop fâcheux effet dans tout le Milanais ; et les circonstances particulières dont nous parlons étaient comme une soudaine irritation survenue dans une maladie chronique. Cette récolte, quelle qu’elle fût, n’était pas encore toute rentrée, lorsque l’approvisionnement de l’armée et le gaspillage qui toujours accompagne pareille opération, réduisirent cette faible ressource d’une manière telle que la disette se fit aussitôt sentir, et, avec la disette, sa conséquence pénible, mais salutaire comme elle est inévitable, le renchérissement de la denrée.

Mais, lorsque ce renchérissement arrive à un certain degré, on voit toujours (ou du moins on a jusqu’à présent toujours vu, et, s’il en est encore ainsi après tant d’écrits d’hommes habiles, jugez ce qu’alors ce devait être !), on voit toujours naître parmi le plus grand nombre l’opinion que les hauts prix n’ont pas leur cause dans la rareté des subsistances. On oublie qu’on l’a redoutée, qu’on l’a prédite ; on suppose tout d’un coup que le grain ne manque point, et que le mal vient de ce qu’il ne s’en vend pas assez pour la consommation ; suppositions désavouées par le bon sens, mais qui flattent tout à la fois chez ceux qui les forment leur colère et leurs espérances. Les accapareurs de grains, qu’ils fussent réels ou imaginaires, les propriétaires qui ne vendaient pas dans un jour tout ce qu’ils en avaient récolté, les boulangers qui en achetaient, tous ceux, en un mot, qui en avaient peu ou beaucoup, ou qui passaient pour en avoir, étaient ceux auxquels on s’en prenait de la pénurie régnante et de l’élévation des prix ; sur eux portaient toutes les plaintes, toutes les malédictions de la multitude mal vêtue, comme de celle qui l’était mieux. On disait positivement où étaient les magasins, les greniers, combles, regorgeant de grains, étançonnés pour en soutenir le poids ; on donnait au juste le nombre des sacs, nombre immense ; on parlait avec assurance des nombreux envois de blés qui se faisaient en secret pour d’autres pays, où probablement on criait avec une assurance égale et la même irritation que le blé était envoyé de là vers Milan. On sollicitait des magistrats l’emploi de ces mesures qui semblent toujours, ou qui, jusqu’à présent du moins, ont toujours semblé à la multitude si justes, si simples, si propres à faire reparaître le grain caché, muré, enfoui, comme on disait, et à ramener l’abondance. Les magistrats faisaient bien quelque chose, comme, par exemple, des ordonnances pour fixer le plus haut prix de certaines denrées, pour infliger des peines à ceux qui refuseraient de vendre, et autres actes de même sorte. Mais, comme toutes les mesures possibles, quelque vigoureuses qu’elles soient, n’ont pas la vertu de diminuer le besoin de nourriture, ni de faire que la terre produise hors saison, et, comme celles-ci notamment n’étaient rien moins que de nature à attirer les vivres des lieux où il pouvait y en avoir en surabondance, le mal continuait et s’augmentait. La multitude lui donnait pour cause l’insuffisance et la faiblesse des remèdes, et en demandait à grands cris de plus énergiques et plus décisifs. Son malheur voulut qu’elle trouvât un homme selon son cœur.

En l’absence du gouverneur don Gonzalo Fernandez de Cordova, qui commandait le siège devant Casal de Monferrat, ses fonctions étaient remplies à Milan par le grand chancelier Antonio Ferrer, également Espagnol. Celui-ci vit, — et qui ne l’aurait vu ? — qu’un prix juste dans la vente du pain était une chose fort désirable, et il pensa, — ce fut là sa méprise, — qu’il suffisait d’un ordre émané de lui pour réaliser cet avantage. Il fixa la meta (c’est le nom que l’on donne ici au tarif en matière de comestibles), il fixa la meta du pain au prix qui eût été juste si le blé s’était vendu communément à trente-trois livres le muid[1], tandis qu’il se vendait jusqu’à quatre-vingts. Il fit comme une femme sur le retour, qui croirait se rajeunir en altérant son extrait de baptême.

Des ordres moins insensés et moins injustes étaient plus d’une fois, par la force même des choses, restés sans exécution ; mais à l’exécution de celui-ci veillait la multitude qui, voyant enfin son désir converti en loi, n’aurait pas souffert que ce fût par badinage. Elle accourut aussitôt aux fours, demandant du pain au prix de la taxe, et le demanda de ce ton de résolution et de menace que donnent la passion, la force et la loi se trouvant réunies. Je vous laisse à penser si les boulangers jetèrent les hauts cris. Pétrir, enfourner, défourner, se démener sans relâche, parce que le peuple, sentant lui-même confusément que la mesure était violente, assiégeait sans cesse les fours pour jouir de la bonne aubaine avant qu’elle vînt à prendre fin ; travailler, dis-je, bien plus qu’à l’ordinaire, se mettre sur les dents pour n’aboutir qu’à de la perte, chacun voit ce qu’il y avait là de plaisir. Mais avec les magistrats d’un côté qui infligeaient des peines, avec le peuple de l’autre voulant être servi, et, sur le moindre retard, pressant, grondant de sa grosse voix, et menaçant d’une de ses justices, les pires de toutes les justices au monde, il n’y avait pas moyen de reculer ; il fallait pétrir, enfourner, défourner et vendre. Cependant, pour leur faire continuer un tel train, il ne suffisait pas de leur commander ni qu’ils eussent grand’peur ; il fallait qu’ils le pussent ; et, pour peu que la chose eût encore duré, ils auraient cessé de le pouvoir. Ils représentaient aux magistrats ce qu’avait d’injuste et d’impossible à supporter la charge qui leur était imposée ; ils protestaient de leur résolution de jeter la pâte au four et de déguerpir ; et toutefois ils allaient de l’avant comme ils pouvaient, espérant, espérant toujours qu’un jour ou l’autre le grand chancelier entendrait raison. Mais Antonio Ferrer, qui était ce qu’on appellerait aujourd’hui un homme à caractère, répondait que les boulangers avaient fait par le passé de grands bénéfices, qu’ils en feraient de pareils au retour de l’abondance, qu’on pourrait peut-être songer à leur donner quelque indemnité, mais qu’en attendant ils devaient aller de l’avant encore ; soit qu’il fût convaincu lui-même de la justesse des raisons qu’il donnait aux autres, soit que, reconnaissant à l’épreuve l’impossibilité de maintenir son ordonnance, il voulût laisser à d’autres l’odieux de l’acte qui la révoquerait (car qui peut maintenant lire dans la pensée d’Antonio Ferrer ?), toujours est-il qu’il demeura ferme dans ce qu’il avait arrêté. Enfin les décurions (corps de magistrature municipale composé de nobles, qui a subsisté jusqu’à l’an 96 du siècle dernier) informèrent par lettres le gouverneur de l’état des choses, afin qu’il trouvât quelque moyen de les faire marcher.

Don Gonzalo, absorbé dans les affaires de la guerre, fit ce que le lecteur s’imagine sans doute ; il nomma une junte à laquelle il donna le pouvoir de taxer le pain à un prix qui pût aller ; quelque chose avec quoi l’on pût se tirer d’affaire tant d’un côté que de l’autre. Les commissaires se réunirent, ou, comme on disait alors dans un jargon de bureau emprunté de l’espagnol, se juntèrent ; et, après beaucoup de révérences, de politesses, de préambules, de soupirs, après une longue hésitation et bien des propositions en l’air, tous entraînés vers une même détermination par une nécessité qui était sentie de tous, sachant bien qu’ils jouaient gros jeu, mais convaincus qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, tous ils conclurent à prononcer l’augmentation du prix du pain. Les boulangers respirèrent ; mais le peuple devint furieux.

Dans la soirée du jour qui précéda l’arrivée de Renzo à Milan, les rues et les places publiques présentaient l’agitation bruyante d’une foule d’hommes qui, poussés par une même exaspération, dominés par une même pensée, connus ou inconnus l’un à l’autre, se réunissaient en groupes, sans concert antérieur, sans s’en apercevoir en quelque sorte, comme des gouttes d’eau répandues sur la même pente. Chaque discours ajoutait à la persuasion et à la passion des auditeurs comme de celui qui l’avait prononcé. Parmi tant de gens passionnés, il s’en trouvait quelques-uns doués de plus de sang froid, qui, observant avec bonheur comme l’eau se troublait, s’étudiaient à la troubler encore plus par ces histoires et ces raisonnements que les fourbes sont toujours prêts à composer comme les esprits échauffés à y croire ; et ces gens-ci se proposaient bien de ne pas laisser reposer cette eau sans y pêcher quelque peu. Des milliers d’hommes furent se coucher avec le vague sentiment que quelque chose devait se faire, que quelque chose se ferait. Dès avant le jour, de nouveaux attroupements se firent voir çà et là dans, les rues ; des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards, des ouvriers, des mendiants, se rassemblaient au hasard ; ici, c’était le murmure confus de voix nombreuses ; là, un orateur déclamait, et les autres applaudissaient ; celui-ci faisait à son voisin la même question qui venait de lui être faite à lui-même ; cet autre répétait l’exclamation qu’il avait entendu résonner à son oreille ; partout c’étaient des plaintes, des menaces, des cris de surprise ; un petit nombre de mots faisaient le fond de tous ces discours.

Il ne manquait plus qu’une occasion, une impulsion, un premier pas quelconque pour traduire les paroles en actions, et cela ne tarda point. Au moment où il commençait à faire jour, les apprentis boulangers sortaient des boutiques où ils servaient, chargés d’une hotte pleine de pain qu’ils allaient porter chez les pratiques de leurs maîtres. Le premier de ces malencontreux garçons qui parut devant un groupe fit l’effet d’un serpenteau qui tombe dans une poudrière. « Voyez s’il n’y a pas de pain ! crièrent cent voix ensemble. — Oui, pour les tyrans qui nagent dans l’abondance et veulent nous faire mourir de faim, » dit l’un des hommes attroupés ; il s’approche de l’apprenti, porte la main sur le bord de la hotte, la tire brusquement à lui et dit : « Laisse-moi voir. » Le jeune garçon rougit, pâlit, tremble, voudrait dire : laissez-moi aller ; mais la parole expire dans sa bouche ; il baisse les bras et cherche à les dégager au plus vite des courroies. « À bas cette hotte ! » lui crie-t-on. Plusieurs mains à la fois la saisissent ; elle est à terre ; on jette en l’air la grosse toile qui la couvre ; une bonne odeur, qu’une chaleur douce accompagne, se répand à l’entour : « Nous sommes chrétiens aussi, nous autres ; nous aussi, nous devons manger du pain, » dit le premier ; il prend un pain rond, l’élève pour le montrer à la foule, et mord dedans : mains à la hotte, pains en l’air ; en moins de temps que pour le dire, toute la charge eut disparu. Ceux qui n’avaient rien eu en partage, irrités à la vue du gain des autres, et animés par la facilité de l’entreprise, se mirent à marcher par bandes à la recherche d’autres hottes : autant de rencontrées, autant de vidées. Et il n’était pas même besoin de donner l’assaut aux porteurs ; ceux qui, pour leur malheur, se trouvaient entourés, voyant quel mauvais vent soufflait, déposaient d’eux-mêmes leur charge et se sauvaient à toutes jambes. Toutefois, ceux qui restaient les dents longues étaient encore sans comparaison les plus nombreux ; les conquérants eux-mêmes n’étaient pas satisfaits d’une si faible proie ; et puis, mêlés parmi les uns et les autres, étaient ceux qui avaient compté sur un désordre mieux conditionné. Au four ! au four ! » se met-on à crier alors.

Dans la rue nommée la Corsia de’ Servi, il y avait un four qui s’y trouve encore aujourd’hui avec le même nom qu’à cette époque ; nom qui, en toscan, signifie le four des béquilles, et qui, en milanais, est composé de mots si hétéroclites, si bizarres, si sauvages que l’alphabet de la langue n’a pas de signes pour en indiquer le son[2]. C’est de ce côté que se porta la foule. Les gens de la boutique étaient à interroger le jeune garçon revenu sans sa hotte, et qui, tout effaré, tout ébouriffé, racontait en balbutiant sa triste aventure, lorsqu’un bruit de pas et de cris se fait entendre ; il augmente et s’approche : les plus avancés de la bande paraissent.

Qu’on ferme ! qu’on ferme ! Vite, vite ; l’un court demander aide au capitaine de justice ; les autres se hâtent de fermer la boutique et en barricadent la porte. L’attroupement au dehors commence à grossir et à crier : « Du pain ! du pain ! Ouvrez ! ouvrez ! »

Peu de moments après, arrive le capitaine de justice avec un détachement. de hallebardiers. « Place, place, mes enfants ; rentrez chez vous, rentrez ; faites place au capitaine, » crie-t-il au peuple, ainsi que ses hallebardiers. La foule, qui n’était pas encore bien serrée, s’ouvre un peu, de manière que ceux-ci purent arriver et se poster tous ensemble, si ce n’est en ordre, devant la porte de la boutique.

« Mais, mes enfants, prêchait de là le capitaine, que faites-vous ici ? Rentrez chez vous, rentrez. Qu’est devenue la crainte de Dieu ? Que dira le roi notre seigneur ? Nous ne voulons pas vous faire de mal ; mais retournez chez vous. Que diantre voulez-vous faire ici, entassés de la sorte ? Rien de bon, ni pour l’âme, ni pour le corps. Chez vous, chez vous. »

Mais ceux qui voyaient la face de l’orateur et entendaient ses paroles, lors même qu’ils eussent voulu obéir, dites-moi un peu comment ils auraient pu le faire, poussés, pressés comme ils l’étaient par ceux de derrière, poussés eux-mêmes par d’autres, comme les flots par les flots, jusqu’aux derniers rangs de la foule qui allait toujours croissant. Le capitaine commençait à n’avoir plus d’air pour respirer. « Faites-les reculer, que je puisse un peu reprendre haleine, disait-il aux hallebardiers, mais ne faites mal à personne. Tâchons d’entrer dans la boutique ; frappez à la porte ; tenez-les en arrière.

— En arrière, en arrière, » crient les hallebardiers, en se jetant tous ensemble sur les premiers et les repoussant de la hampe de leurs hallebardes. Ceux-ci hurlent, reculent comme ils peuvent, donnent du dos contre la poitrine, des coudes dans le ventre, des talons sur les orteils de ceux qui sont derrière eux. Dans ce refoulement, on s’écrase, on s’étouffe, si bien que ceux qui étaient au milieu de la presse auraient volontiers payé pour être ailleurs. Cependant, un peu de vide s’était fait devant la porte : le capitaine frappe, refrappe, crie de toutes ses forces qu’on lui vienne ouvrir : ceux du dedans le voient des fenêtres, descendent en courant et ouvrent ; le capitaine entre, appelle les hallebardiers qui se glissent aussi dedans l’un après l’autre, les derniers contenant la foule avec leurs hallebardes. Quand ils sont tous entrés, on pousse un énorme verrou ; on remet les étais ; le capitaine court en haut et se présente à une fenêtre. Ouf, quelle fourmilière !

« Mes enfants, leur crie-t-il ; plusieurs lèvent la tête vers lui ; mes enfants, allez-vous-en chez vous. Pardon général à ceux qui rentreront tout de suite chez eux.

— Du pain ! du pain ! ouvrez ! ouvrez ! » étaient les mots qui se distinguaient le mieux dans l’horrible hurlement que la foule lui envoyait en réponse.

— Prenez garde, mes enfants ! Songez à ce que vous faites, vous y êtes encore à temps ; allons, partez, retournez chez vous. Du pain, vous en aurez ; mais ce n’est pas ainsi qu’on le demande. Eh !… eh ! que faites-vous là-bas ? Eh ! à cette porte ! Allons donc, allons donc ! Je vous vois, savez-vous bien ? du bon sens, prenez garde ! C’est un gros délit. Si je descends !… Eh ! eh ! quittez donc ces outils ; à bas ces mains. N’avez-vous pas de honte ? Vous autres Milanais qui êtes renommés dans tout le monde pour votre bonté ! écoutez, écoutez : vous avez toujours été de bons enf… Ah ! canaille ! »

Ce brusque changement de style fut causé par une pierre qui, partie des mains de l’un de ces bons enfants, vint frapper au front du capitaine, sur la protubérance gauche de la profondeur métaphysique. « Canaille ! canaille ! » continuait-il à crier, en fermant bien vite la fenêtre et se retirant en arrière. Mais, quoiqu’il eût crié de toute la force de ses poumons, ses paroles, douces ou sévères, s’étaient toutes évanouies et perdues en l’air, dans la tempête des clameurs qui venaient d’en bas. Ce qu’il disait, au reste, avoir vu, était un jeu fort actif, qui, à coups de pierres et à l’aide des premiers outils que ces gens avaient pu se procurer sur leur chemin, se faisait contre la porte pour l’enfoncer, et contre les fenêtres pour en arracher les barreaux ; et déjà l’œuvre était fort avancée.

Cependant, ceux de la boutique, maîtres et garçons, qui étaient aux fenêtres des étages supérieurs, avec une munition de pierres (ils avaient probablement dépavé une cour), criaient et faisaient des mines menaçantes vers ceux d’en bas pour qu’ils eussent à finir ; ils montraient les pierres ; ils faisaient signe qu’ils étaient prêts à les lancer. Voyant que c’était peine perdue, ils se mirent à les lancer en effet. Pas une ne tombait à faux ; car l’entassement de la foule était tel qu’un grain de millet, comme on dit, n’aurait pu arriver jusqu’à terre.

« Ah ! méchants coquins ! Ah ! chiens de brigands ! c’est là le pain que vous donnez aux pauvres gens ? Aïe ! aïe ! Attendez, attendez ! » hurlait-on d’en bas. Il y en eut plus d’un maltraité ; deux enfants restèrent morts sur la place. La fureur accrut les forces de la multitude : la porte fut enfoncée, les barreaux des fenêtres arrachés, et le torrent pénétra par toutes les ouvertures. Ceux du dedans, voyant comme cela tournait mal, se sauvèrent au galetas : le capitaine, les hallebardiers et quelques-uns de ceux de la maison se tinrent là tapis dans des recoins ; d’autres, sortant par les lucarnes des combles, couraient comme des chats sur les toits.

La vue du butin fit oublier aux vainqueurs leurs projets de vengeance sanguinaire. Ils se ruent sur les longues caisses[3], et le pain est au pillage. Tel d’entre eux au contraire court au comptoir, jette à bas la serrure, saisit les corbillons aux monnaies, y puise à pleines mains, en remplit ses poches et sort chargé de pièces, pour revenir ensuite voler du pain s’il en reste. La foule se répand dans les magasins. On s’empare des sacs, on les traîne, on les renverse. Qui en met un entre ses jambes, en délie l’ouverture, et, pour en réduire le poids à la mesure de ses forces, répand une partie de la farine sur le plancher ; qui accourt en lui criant d’attendre, se baisse et présente son tablier, un mouchoir, son chapeau, pour recueillir le don de Dieu. L’un se jette sur une huche et prend une masse de pâte qui s’allonge et lui échappe de tous côtés ; l’autre, qui a conquis un blutoir le porte en l’air : qui va, qui vient : hommes, femmes, enfants se poussent, se repoussent, crient tous ensemble, tandis qu’une fine poudre blanche vole partout, s’arrête sur tout, et voile tout d’un nuage. Au dehors, c’est une cohue formée de deux files opposées qui s’entre-choquent et s’enlacent l’une dans l’autre ; ceux qui sortent avec la proie qu’ils ont faite et ceux qui veulent entrer pour faire la leur.

Tandis que ce four était ainsi mis en désarroi, dans aucun autre on n’était tranquille ni à l’abri du péril. Mais sur aucun la populace ne se porta si nombreuse qu’elle pût tout oser. Dans quelques-uns, les maîtres avaient recruté des auxiliaires, et se tenaient préparés à la défense ; ailleurs, moins forts en nombre, ils pactisaient en quelque sorte avec les gens de l’émeute ; ils distribuaient du pain à ceux qui commençaient à s’attrouper devant leurs boutiques, sous la condition qu’ils se retireraient ; et ceux-ci se retiraient, non pas tant comme satisfaits de la concession, que parce que les hallebardiers et les sbires, se tenant à distance de ce redoutable four des béquilles, se montraient cependant sur d’autres points en force suffisante pour tenir en respect les mutins qui ne formaient pas une foule. Ainsi le vacarme allait toujours croissant devant ce malheureux four attaqué le premier, parce que tous ceux à qui les mains démangeaient pour quelque belle entreprise, couraient là où leurs amis étaient les plus forts et l’impunité assurée.

Les choses en étaient à ce point, lorsque Renzo, ayant achevé de croquer son pain, s’avançait par le faubourg de Porte-Orientale, et se dirigeait, sans le savoir, tout juste vers le point central du tumulte ; il marchait tantôt librement, tantôt retardé par la foule, et, tout en marchant, il regardait, et il écoutait pour saisir, au milieu de ce bruit confus de propos de toute sorte, quelque notion plus positive sur l’état des choses. Or, voici à peu près les paroles qu’il put recueillir sur tout son chemin :

« La voilà découverte, criait l’un, l’infâme imposture de ces coquins qui prétendaient qu’il n’y avait ni pain, ni farine, ni grains. La chose est claire et visible à tous les yeux maintenant, et ils ne pourront plus nous en faire accroire. Vive l’abondance !

— Je vous dis, moi, que tout ceci ne servira de rien, disait un autre ; c’est un coup d’épée dans l’eau ; et nous n’en serons même que plus mal, si l’on ne fait bonne justice. Le pain sera à bon marché ; mais ils y mettront du poison, pour que les pauvres gens meurent comme mouches. Ils le disent, d’ailleurs, que nous sommes trop de monde ; ils l’ont dit dans la junte ; et j’en suis sûr ; car j’ai entendu de mes deux oreilles rapporter le fait par une commère à moi, qui est amie d’un parent d’un garçon de cuisine de l’un de ces messieurs. »

Un autre, la bouche écumante, et tenant d’une main un chiffon de mouchoir sur ses cheveux en désordre et ensanglantés, disait des choses à ne pas répéter ; et quelques-uns, près de lui, comme pour le consoler, se faisaient ses échos.

« Place, place, messieurs, s’il vous plaît ; laissez passer un pauvre père de famille qui porte à manger à cinq enfants. » Ainsi parlait un homme qui venait chancelant sous le poids d’un grand sac de farine ; et chacun cherchait à se ranger pour lui faire place.

« Moi, disait un autre presque à demi-voix à l’un de ses camarades, je fais retraite. Je connais le monde, et je sais comment vont ces sortes de choses. Les étourneaux qui font aujourd’hui tant de bruit, demain ou après se tiendront chez eux pleins de peur. J’ai déjà vu certains visages, certains honnêtes gens qui rôdent faisant semblant de rien et notent tel ou tel qu’ils rencontrent ; après quoi, quand tout est fini, les comptes se recueillent, et paye qui doit payer.

— Celui qui protège les boulangers, criait une voix sonore qui attira l’attention de Renzo, c’est le vicaire de provision.

— Ce sont tous des coquins, disait l’un de ses voisins.

— Oui, mais le chef, c’est lui, » répliquait le premier.

Le vicaire de provision, choisi chaque année par le gouverneur sur une liste de six nobles proposés par le conseil des décurions, était le président de ce conseil et du tribunal de provision ; lequel tribunal, composé de douze membres également nobles, était principalement chargé, entre autres attributions, de tout ce qui avait trait aux subsistances. Celui qui occupait un tel poste devait nécessairement, en des temps de famine et d’ignorance, être appelé l’auteur de tous les maux, à moins qu’il ne fît ce que fit Ferrer, chose qui n’était pas en son pouvoir, quand même elle eût été dans ses idées.

« Les scélérats ! exclamait un autre, peut-on faire pis ? ils sont allés jusqu’à dire que le grand chancelier est un vieux radoteur, pour le décréditer et commander seuls. Il faudrait faire une grande cage, et les mettre dedans avec de la vesce et de l’ivraie pour tous vivres, comme ils voulaient nous traiter nous-mêmes.

— Du pain, n’est-ce pas ? » disait un homme qui cherchait à s’en aller bien vite. « De lourdes pierres qui tombaient connue grêle. Et comme on vous enfonçait les côtes ! il me tarde grandement d’être chez moi. »

Plus étourdi peut-être qu’instruit par tous ces discours, et ballotté de toutes parts, Renzo arriva finalement devant le four. La foule s’était déjà fort éclaircie. de manière qu’il put contempler cette triste et récente ruine ; les murs criblés de coups de pierre ; les fenêtres mises en loques, la porte arrachée de ses gonds et renversée.

« Ce n’est pourtant pas bien, cela, dit Renzo en lui-même ; s’ils arrangent ainsi tous les fours, où veulent-ils qu’on fasse du pain ? Dans les puits ? »

De temps en temps quelqu’un sortait du four, portant un débris de caisse, de huche, de blutoir, une barre, un banc, une corbeille, un livre de comptes, quelque chose en un mot de ce qui appartenait à ce misérable four ; et chacun, en criant : « Place ! place ! » passait à travers ce qui restait du grand attroupement. Tous s’acheminaient du même côté et, comme on on pouvait juger, vers un lieu convenu.

« Qu’est-ce encore que cette autre histoire ? » pensa de nouveau Renzo, et il se mit sur les pas d’un de ces hommes qui, s’étant fait un lourd fagot de planches brisées et d’éclats de bois, l’avait chargé sur ses épaules, s’acheminant ensuite, comme les autres, par la rue qui longe le côté septentrional du duomo et a pris son nom des marches d’escalier qui étaient là et depuis peu n’y sont plus. Le désir d’observer les événements ne put faire que notre montagnard, quand le grand édifice se découvrit devant lui, ne s’arrêtât un moment à regarder en haut, la bouche béante. Il doubla ensuite le pas pour rejoindre celui qu’il avait comme pris pour guide ; il tourna le coin, jeta de même un coup d’œil sur la façade du duomo (alors encore rustique en grande partie et bien éloignée de son achèvement), mais sans quitter son homme qui se dirigeait vers le milieu de la place. Le rassemblement devenait plus compacte à mesure que l’on avançait ; mais on faisait place au porteur de bois rompus ; il fendait le flot du peuple, et Renzo, se tenant toujours sur ses pas, arriva avec lui au centre de la foule. Là était un espace vide, et au milieu un tas de braise, dernier produit des ustensiles dont nous avons parlé plus haut. Tout à l’entour c’étaient des battements de mains, des trépignements, le bruit assourdissant de mille cris, d’imprécations et de triomphe.

L’homme au fagot le renverse sur les charbons ; un autre, avec un manche de pelle à demi brûlé, les attise ; la fumée augmente et s’épaissit, la flamme se ranime, et avec la flamme les cris s’élèvent plus bruyants encore : « Vive l’abondance ! Mort aux affameurs ! Mort à la disette ! Crève la provision ! Crève la junte ! Vive le pain ! »

À dire vrai, la destruction des blutoirs et des huches, la dévastation des fours et la ruine des boulangers ne sont pas les moyens les plus sûrs pour faire vivre le pain ; mais c’est là une de ces subtilités métaphysiques auxquelles une multitude n’arrive point. Pourtant, sans être grand métaphysicien, un homme y arrive quelquefois tout d’abord, tant qu’il est neuf dans la question ; et c’est seulement à force d’en parler et d’en entendre parler qu’il devient inhabile même à les comprendre. En effet, cette pensée s’était présentée à Renzo dès le principe, et lui revenait, comme nous l’avons vu, à tout moment. Toutefois il la garda pour lui ; car, parmi tant de visages, il n’y en avait pas un qui semblait dire : « Frère, si je me trompe, corrige-moi ; tu me feras plaisir. »

Déjà la flamme s’était de nouveau éteinte ; on ne voyait plus venir personne y porter de nouveaux aliments, et le peuple commençait à s’ennuyer, lorsque le bruit se répandit qu’on avait mis le siège devant un four au Cordusio, petite place ou carrefour peu loin de là. Souvent, en pareil cas, l’annonce d’une chose fait qu’elle a lieu. Avec ce bruit, vint à la multitude l’envie de courir en cet endroit : « J’y vais ; et toi, viens-tu ? Me voilà, allons, » étaient les mots que l’on entendait de tous côtés ; la foule se rompt et devient une procession. Renzo restait en arrière, ne bougeant tout au plus qu’autant qu’il était entraîné par le courant ; et il tenait en attendant conseil en lui-même pour savoir s’il se retirerait de la bagarre et retournerait au couvent chercher le père Bonaventure, ou s’il irait voir encore cette autre expédition. La curiosité de nouveau l’emporte. Il résolut cependant de ne pas aller se faire écraser les os ou même risquer quelque chose de pis en se fourrant au milieu de la cohue, mais de se tenir à quelque distance en observateur. Et se trouvant déjà un peu plus au large, il tira de sa poche son second pain, et, tout en l’entamant, il se mit à la queue de la tumultueuse armée.

Déjà, de la place, elle était entrée dans la rue étroite et courte de Pescheria Vecchia, et de là, passant sous cet arceau qui se présente de biais, elle avait gagné la place des Mercanti. Là il était bien peu de ces gens qui, en défilant devant la niche qui marque le milieu sur la façade de l’édifice alors appelé le Colleggio de’dottori, ne jetât un coup d’œil vers la grande statue qui s’y montrait, vers cette figure sévère, sombre, rébarbative, et je ne dis pas assez, de Philippe II, qui, même de ses traits de marbre, imposait un je ne sais quoi de respect, et, le bras tendu, semblait être prête à dire : « Gare si je descends, marmaille ! »

Cette statue n’est plus là, par une circonstance singulière. Environ cent soixante-dix ans[4] après l’événement que nous racontons, on s’avisa un jour d’en changer la tête, on lui ôta le sceptre de la main pour y substituer un poignard, et on lui donna le nom de Marcus Brutus. Elle resta ainsi accommodée une couple d’années ; mais, un matin, certaines gens qui n’avaient pas de sympathie pour Marcus Brutus ou même devaient lui garder en secret une dent, jetèrent une corde sur la statue, la tirèrent en bas, lui firent mille avanies ; après quoi, mutilée qu’elle restait et réduite à un torse informe, ils la traînèrent dans les rues, non sans force clameurs et grandes marques de fureur de la part de ces personnages qui, lorsqu’ils furent bien lassés, la roulèrent je ne sais où. Qui l’aurait dit à Andrea Biffi, lorsqu’il la sculptait ?

De la place des Mercanti, la marmaille, passant sous cet autre arceau qui se trouve là, fut s’entasser dans la rue des Fustaguai, et de là s’éparpilla dans le Cordusio. Tous, en y arrivant, portaient aussitôt leurs regards vers le four qui leur avait été indiqué. Mais, au lieu de la multitude d’amis qu’ils s’attendaient à y trouver la main déjà à l’œuvre, ils ne virent qu’un petit nombre d’individus se tenant, avec un air d’hésitation, à quelque distance de la boutique, qui était fermée, et aux fenêtres des gens armés se montrant prêts à se défendre. À cette vue, qui s’étonne, qui jure, qui rit, qui se tourne pour avertir ceux qui viennent derrière, qui s’arrête, qui veut rebrousser chemin, qui dit : « En avant, en avant ! » On poussait et on retenait ; la marche était suspendue, il y avait indécision, et un bruit confus régnait de délibérations et de débats. En ce moment, une maudite voix éclata par ces mots au milieu de la foule : « La maison du vicaire de provision est ici près : allons faire justice et la saccager. » Ce fut comme un ressouvenir général de chose convenue, plutôt que l’adhésion à une proposition. « Chez le vicaire ! chez le vicaire ! » est le seul cri que l’on puisse entendre. La tourbe tout entière s’ébranle et marche vers la rue où se trouvait la maison qui venait d’être si malencontreusement nommée.



  1. Moggio, mesure de capacité. (N. du T.)
  2. El prestin di scanse. (Note de l’auteur.)
  3. Ce sont ces espèces de caisses longues, sans couvercles, à bords très-bas et évasés, où l’on dépose les pains, en les rangeant à côté l’un de l’autre, à mesure qu’ils sortent du four. (Note du traducteur.)
  4. Le rapprochement de ces dates indique assez qu’il s’agit ici de ce qui se passa pendant l’existence éphémère de la République cisalpine née sous les auspices de la République française, à la fin du siècle dernier, et ensuite du mouvement réactionnaire qui se fit lorsque le gouvernement autrichien reprit possession du Milanais. (N. du T.)