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Les Fiancés (Manzoni 1840)/28

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 389-407).


CHAPITRE XXVIII.


Après la sédition du jour de Saint-Martin et du lendemain à Milan, l’abondance parut être revenue comme par enchantement dans cette ville, le pain était à discrétion chez tous les boulangers ; le prix, comme dans les années les plus heureuses ; celui des farines, à proportion. Les hommes qui avaient passé ces deux jours à vociférer ou faire pis encore, ceux-là maintenant, et si l’on en excepte les quelques-uns qui s’étaient laissé prendre, avaient pleinement sujet de s’applaudir. Aussi, le premier effroi des arrestations passé, ne tardèrent-ils pas à se remettre en mouvement pour fêter leur victoire. Sur les places publiques, dans les carrefours, dans les cabarets, ce n’était que bruyantes réjouissances auxquelles on se livrait sans gêne, tandis que tout bas on se félicitait, en s’en glorifiant, d’avoir enfin trouvé le moyen à prendre pour faire baisser le prix du pain. Cependant, au milieu de cette jubilation si grande, régnait (et cela pouvait-il ne pas être ?) une certaine inquiétude, une sorte de pressentiment que tant de bien ne durerait pas. On assiégeait les boulangers et les marchands de farine, comme on l’avait fait dans cette autre abondance factice et passagère qu’avait procurée le premier tarif d’Antonio Ferret ; tous consommaient sans économie ; ceux qui avaient quelques sous en réserve les employaient en pain et en farine ; ils en faisaient provision dans des caisses, dans de petits tonneaux, dans des chaudrons. Ainsi, en jouissant à l’envi du bon marché actuel, je ne dirai pas qu’ils en rendaient la longue durée impossible, car elle l’était d’elle-même, mais ils faisaient devenir toujours plus difficile sa continuation même momentanée. Tel était l’état des choses lorsque, le 15 novembre, Antonio Ferret, de orden de Su Excelencia[1], fit paraître une ordonnance portant inhibition pour quiconque aurait des grains ou des farines dans sa demeure, d’acheter de ces denrées en quelque quantité que ce pût être, et pour toute personne d’acheter du pain plus que pour sa consommation de deux jours, sous telles peines pécuniaires et corporelles que de droit, au jugement de Son Excellence ; injonctions à ceux que ce devoir regardait, comme à tout autre, de dénoncer les contraventions ; ordre aux juges de faire des recherches dans les maisons qui leur seraient indiquées, et en même temps nouveau commandement aux boulangers d’avoir leurs boutiques bien pourvues de pain, sous peine, en cas de désobéissance, de cinq ans de galère, ou plus forte punition au jugement de Son Excellence. Celui qui peut se figurer une telle ordonnance exécutée doit être doué d’une faculté imaginative fort étendue ; et si toutes celles qui paraissaient en ce temps-là étaient suivies de l’effet, le duché de Milan devait avoir au moins autant de gens en mer que la Grande-Bretagne peut y en tenir maintenant.

Quoi qu’il en soit, en ordonnant aux boulangers de faire beaucoup de pain, il fallait aussi faire en sorte que la matière première du pain ne leur manquât pas. On avait imaginé, par l’étude qui se fait toujours en temps de disette des moyens de réduire en pain des substances alimentaires consommées ordinairement sous une autre forme, on avait imaginé, dis-je, de faire entrer le riz dans la composition du pain dit de mélange. Le 23 novembre, ordonnance qui séquestre, pour être tenue à la disposition du vicaire et de douze conseillers de provision, la moitié du riz brut[2] que chacun peut posséder, on l’appelait et on l’appelle encore dans le pays risone, sous peine, pour quiconque s’en dessaisirait sans la permission de ces messieurs, de la perte de la denrée, et d’une amende de trois écus par muid, ce qui est, comme on voit fort honnête.

Mais ce riz, il fallait le payer, et à un prix hors de toute proportion avec celui du pain. La ville avait été chargée de couvrir la différence vraiment énorme ; mais le conseil des décurions, qui avait assumé pour elle cette obligation, délibéra, le même jour 23 novembre, de représenter au gouverneur l’impossibilité où elle serait d’en supporter plus longtemps le poids ; et le gouverneur, par ordonnance du 7 décembre, fixa le prix de cette qualité de riz à douze livres le muid, soumettant celui qui en demanderait un prix plus élevé, comme celui qui refuserait de vendre, à la perte de la denrée et à une amende de valeur égale, et plus forte peine pécuniaire et même corporelle, jusqu’à la galère, au jugement de Son Excellence, selon la nature des cas et la qualité des personnes.

Le riz mondé avait déjà été taxé avant l’émeute, comme il est probable que le tarif ou, pour employer une dénomination très-célèbre dans les temps modernes, le maximum du froment et des autres grains plus communs fut fixé par d’autres ordonnances que nous n’avons pas eu occasion de voir.

Le pain et la farine ayant été ainsi maintenus à bon marché à Milan, il s’ensuivit que de la campagne on y accourait en foule pour se pourvoir de l’un et de l’autre. Don Gonzalo, pour obvier à cet inconvénient, comme il l’appelle, défendit, par une autre ordonnance du 15 décembre, d’emporter du pain hors de la ville pour une valeur de plus de vingt sous, sous peine de la perte du pain ainsi emporté et de vingt-cinq écus, et en cas d’insolvabilité, de deux traits de corde donnés en public, et de plus forte punition encore, toujours au jugement de Son Excellence. Le 22 du même mois (et l’on ne voit pas pourquoi ce fut si tard), il publia un ordre semblable pour les farines et pour les grains.

La multitude avait voulu faire arriver l’abondance par le pillage et l’incendie, le gouvernement voulait la conserver par la galère et par la corde. Les moyens étaient assortis entre eux ; mais, quant à leur rapport avec le but, le lecteur en juge dès ce moment ; il verra bientôt quelle fut en effet leur puissance pour atteindre ce but. Une autre chose facile à voir et bonne peut-être à remarquer est la connexion qui existe nécessairement entre des mesures aussi étranges. Chacune ici était la conséquence inévitable de celle qui l’avait précédée, et toutes découlaient de la première, qui avait taxé le pain à un prix si éloigné de son prix réel, de celui qui serait naturellement résulté de la proportion entre les besoins et les moyens d’y satisfaire. Un tel expédient a toujours paru et dû paraître à la multitude aussi conforme à l’équité que simple dans ses combinaisons et facile à mettre en pratique, et il est dès lors tout naturel que, dans les soucis et les souffrances de la disette, elle désire l’emploi de ce procédé, qu’elle le demande et, si elle peut, qu’elle l’exige. Lorsque ensuite les conséquences viennent successivement se montrer, il faut que ceux à qui le soin en appartient tâchent de parer à chacune d’elles par une loi qui défende aux hommes de faire ce à quoi ils étaient portés par la loi antérieure. Qu’on nous permette de faire ici en passant un rapprochement remarquable. Dans un pays et à une époque peu éloignés de nous, à l’époque la plus saillante et la plus fameuse de l’histoire moderne, on recourut, en des circonstances semblables, à de semblables expédients (les mêmes, pourrait-on dire, quant au fond, ne différant que dans la proportion et se produisant à peu près dans le même ordre), et cela bien que les temps fussent si notablement changés, bien que le progrès des lumières eût été si marquant en Europe, et dans ce pays peut-être plus qu’ailleurs ; mais le fait vint principalement de ce que les masses populaires, au sein desquelles ces lumières n’avaient point pénétré, purent faire, pendant longtemps, prévaloir leur façon de penser et forcer la main, comme on dit dans ce pays-là même, à ceux qui faisaient les lois.

Ainsi, pour en revenir à nous, les fruits principaux de l’émeute furent, en fin de compte, les deux que voici : gaspillage et perte effective de vivres dans l’émeute même ; consommation large, irréfléchie, sans mesure, tant que dura le tarif, et cela au détriment de ce peu de grains qui devait pourtant conduire jusqu’à la nouvelle récolte. À ces effets généraux il faut ajouter le supplice de quatre malheureux, pendus comme chefs du tumulte, deux devant le four des Béquilles et les deux autres au bout de la rue où était située la maison du vicaire de provision.

Du reste, les relations historiques de ce temps-là sont tellement faites à l’aventure que l’on n’y voit nulle part quand et comment finit ce tarif arbitraire. Si, à défaut de notions positives, il nous est permis d’avancer des conjectures, nous inclinons à croire qu’il fut supprimé peu avant ou peu après le 24 décembre, qui fut le jour de l’exécution des quatre condamnés. Et quant aux ordonnances, depuis la dernière que nous avons citée, du 22 du même mois, nous n’en trouvons plus d’autres concernant les subsistances, soit qu’on les ait laissées se perdre ou qu’elles aient échappé à nos recherches ; on sait encore que le gouvernement, sinon éclairé, au moins découragé par l’inefficacité des moyens qu’il avait mis en œuvre, et dominé par la force des choses, avait abandonné les événements à leur propre cours. Mais ce que nous trouvons dans les relations de plus d’un historien (d’après le penchant qu’ils avaient tous à décrire les faits d’une grande importance plutôt qu’à signaler leurs causes et leur développement progressif), c’est le tableau que présenta la contrée et surtout la ville, et lorsque le principe du mal, c’est-à-dire la disproportion entre les besoins et les ressources eut amené ses inévitables conséquences. Cette disproportion déjà trop réelle avait encore été augmentée, bien loin d’être détruite, par les remèdes qui en avaient suspendu momentanément les effets ; elle n’avait pu être corrigée par les importations du dehors que rendaient insignifiantes l’insuffisance des moyens publics et particuliers, la pénurie des pays circonvoisins, la pauvreté, la lenteur, les entraves du commerce et les lois même conçues dans le but de produire et de maintenir l’abaissement des prix. Il fallait donc nécessairement qu’avant peu cette vraie cause de la disette, ou pour mieux dire la disette elle-même, se fît sentir dans toute sa violence. C’est ce qui arriva vers la fin de l’hiver et dans le printemps, et c’est, nous venons de le dire, des souffrances du pays à cette époque que les historiens se sont surtout attachés à tracer le douloureux tableau : en voici la triste copie.

À tous les pas, des boutiques fermées ; les fabriques en grande partie désertes ; dans les rues, un spectacle perpétuel de misères, une succession continue de douleurs ; les mendiants de profession, devenus aujourd’hui les moins nombreux, mêlés, perdus dans une nouvelle multitude de pauvres et réduits à disputer l’aumône à ceux de qui en d’autres temps ils l’avaient reçue. Des garçons de boutique et des commis de comptoir, congédiés par leurs maîtres qui voyaient leurs profits journaliers diminués ou tout à fait anéantis, et vivaient avec peine de leurs épargnes et de leur capital ; des maîtres même pour qui la cessation des affaires avait été une cause de faillite et de ruine ; des ouvriers et même des chefs de toutes sortes de manufactures, depuis les arts de luxe jusqu’aux branches d’industrie les plus communes et les plus nécessaires, privés des moyens d’existence qu’ils trouvaient dans leur travail ; tous ces infortunés de diverses classes vaguant de porte en porte, de rue en rue, appuyés contre les bornes des carrefours, accroupis sur le pavé le long des maisons et des églises, demandant la charité d’un ton lamentable, ou bien hésitant entre le besoin et une honte qu’il n’avaient pas encore su vaincre ; tous amaigris, défaits, dévorés par la faim, transis de froid sous leurs vêtements usés et incomplets, mais qui, pour plusieurs, conservaient la marque d’une ancienne aisance, de même que, dans cet état d’oisiveté et d’avilissement où gémissaient ces victimes d’un malheur inattendu, se montrait encore en elles je ne sais quel indice d’habitudes actives et généreuses ; parmi cette déplorable foule, et y figurant pour une bonne part, des domestiques renvoyés par leurs maîtres tombés de la médiocrité dans la gêne, ou qui, bien que fort riches, n’avaient plus les moyens, en des circonstances semblables, de soutenir leur ancien état de maison ; et pour tous ces indigents de diverse sorte, un nombre considérable d’autres personnes accoutumées à vivre en partie de ce qu’ils gagnaient ; des enfants, des femmes, des vieillards groupés autour de ceux qui furent leurs soutiens, ou dispersés ailleurs à la recherche d’un secours.

On rencontrait aussi, et l’on reconnaissait à leurs toupets en désordre, à un reste d’ornements sur leurs habits, ou même à quelque chose de particulier dans leur allure et leurs gestes, à ce cachet que les habitudes de la vie impriment sur les figures, où il est d’autant plus marqué que ces habitudes sont d’un genre moins ordinaire, on rencontrait nombre d’individus de cette trop fameuse race des bravi, qui, ayant perdu par le malheur commun le pain de la scélératesse, allaient implorant celui de la charité. Domptés par la faim, effrayés, étourdis de leur chute, ils se traînaient dans ces rues où si longtemps ils s’étaient montrés la tête haute, le regard jaloux et fier, revêtus de riches et bizarres livrées, décorés de plumes, parés, parfumés ; et ils tendaient humblement cette main qui tant de fois s’était levée sur ceux que menaçait son insolence ou qu’elle frappait du coup de la trahison.

Mais la vue la plus pénible peut-être à soutenir, et qui excitait le plus de pitié, était celle des habitants des campagnes marchant, là isolés, ici par couples, ailleurs par familles entières, le mari et la femme portant leurs petits enfants dans leurs bras ou attachés sur leurs épaules, en conduisant d’autres par la main, et suivis de leurs vieilles gens, à quelques pas de distance. Les uns, après avoir vu leurs maisons envahies et dépouillées de tout ce qui s’y trouvait par des soldats de station ou de passage, avaient fui de désespoir, et il en était de ceux-ci qui, pour mieux exciter la compassion, et comme par une distinction de misère, montraient les traces livides et les cicatrices des coups qu’ils avaient reçus en défendant leurs dernières et chétives provisions, ou en se sauvant des mains d’une soldatesque effrénée. D’autres, épargnés par ce fléau particulier, mais chassés de leurs demeures par les deux plaies dont aucun lieu n’était exempt, la stérilité de l’année et les charges plus exorbitantes que jamais pour subvenir à ce qu’on appelait les besoins de la guerre, étaient venus et venaient vers la ville, comme vers le siège antique et le dernier asile de la richesse et d’une pieuse munificence. On pouvait distinguer ceux qui étaient arrivés le plus récemment, moins encore à leur marche incertaine et à leur air de nouveaux venus, qu’à l’étonnement mêlé de dépit avec lequel ils paraissaient voir cette affluence de malheureux, cette rivalité de détresse, dans le lieu où ils avaient cru paraître comme des objets de compassion tout particuliers et attirer sur eux seuls les regards et les secours. Les autres qui, depuis plus ou moins de temps, parcouraient et habitaient les rues de la ville, se soutenant à peine par l’assistance qui leur était donnée ou qui leur arrivait comme par hasard dans cette disproportion si grande entre les moyens et les besoins ; ceux-là portaient empreinte dans leurs traits et leurs manières une consternation plus noire et plus voisine du désespoir. Parmi ces villageois, vêtus diversement (ceux, du moins, que l’on pouvait dire vêtus encore), et différant aussi d’aspect et de figure, on reconnaissait le teint blafard du colon des basses contrées, la face brunie de celui des cantons mitoyens et des collines, le coloris plus sanguin du montagnard ; mais, chez tous, c’était la même exténuation, les mêmes signes de souffrance ; les yeux caves, le regard fixe et qui tenait de l’insensé tout à la fois et du farouche, les cheveux hérissés, la barbe longue et négligée ; des corps autrefois grandis et fortifiés par le travail, maintenant épuisés par l’excès des privations, une peau flétrie sur des membres desséchés, sur une poitrine décharnée que laissaient voir des lambeaux de vêtements en désordre. Et, à côté de ce douloureux spectacle de la vigueur abattue, le spectacle différent, mais non moins cruel, d’une nature plus facile à vaincre, d’une langueur, d’une défaillance plus absolue chez le sexe et dans l’âge les plus faibles.

Çà et là, dans les rues, contre les murs des maisons, était répandue un peu de paille, foulée, écrasée, et mêlée de haillons dégoûtants : et une telle ordure était cependant un don de la charité, une œuvre de sa sollicitude ; c’étaient les lits qu’elle avait disposés pour quelques-uns de ces malheureux, afin qu’ils eussent, la nuit, où reposer leur tête. De temps en temps on en voyait, le jour même, venir s’y jeter et s’y étendre, lorsque, par la fatigue ou l’inanition, leurs jambes ne les pouvaient plus soutenir. Quelquefois, sur cette triste couche, un cadavre gisait ; quelquefois l’homme qui, l’instant d’avant, marchait encore, fléchissait tout à coup et n’était plus sur le pavé qu’un cadavre…

Près de quelques-uns de ces lits de douleur, on voyait aussi, charitablement penché, quelque passant ou quelque voisin attiré par une subite compassion. Sur quelques points se montrait un secours ordonné par une prévoyance calculée de plus loin, dirigé par une main riche au moyen de bienfaits et dès longtemps exercée à les répandre en grand autour d’elle ; c’était la main du bon Frédéric. Il avait fait choix de six prêtres, en les cherchant parmi ceux en qui se trouvaient tout à la fois une charité vive et persistante et une complexion robuste pour la bien servir ; il les avait divisés par couples, à chacune desquelles il avait assigné un tiers de la ville, avec mission d’en parcourir tous les quartiers, en se faisant suivre d’hommes de peine chargés de diverses sortes de vivres, d’autres restaurants plus légers et plus prompts dans leur effet, et de vêtements. Tous les matins, les trois couples se mettaient en chemin de divers côtés ; les prêtres s’approchaient des infortunés qu’ils voyaient gisant à terre, et prêtaient à chacun le genre de secours qui pouvait lui convenir.

Celui qui, déjà à l’agonie, n’était plus en état de recevoir des aliments, recevait les consolations et l’aide dernière de la religion. À ceux que la faim pressait, ils donnaient des soupes, des œufs, du pain, du vin ; à d’autres qui, privés depuis longtemps de toute sustentation, étaient réduits à une plus grande faiblesse, ils présentaient des consommés, des jus préparés, des vins plus généreux, après les avoir d’abord ranimés, s’il en était besoin, par des essences spiritueuses. En même temps, ils distribuaient des vêtements pour couvrir les nudités dont la vue était le plus péniblement offensée.

Et ici ne finissait point leur assistance : le bon pasteur avait voulu que là, du moins, où elle pouvait arriver, elle apportât un soulagement efficace et qui ne fût pas trop temporaire. Les pauvres gens à qui ces premiers soins avaient rendu assez de forces pour qu’ils pussent se tenir debout et marcher, recevaient des mêmes ecclésiastiques un peu d’argent, afin que le retour du besoin et l’absence d’un nouveau secours ne les fissent pas retomber bientôt dans le même état ; ils cherchaient pour les autres un asile et la nourriture dans quelqu’une des maisons les plus rapprochées. Si c’était chez des gens à leur aise, l’hospitalité sollicitée au nom du cardinal était le plus souvent accordée par charité : chez d’autres, dont la bonne volonté n’était pas secondée par les moyens, ces prêtres demandaient que le malheureux fût reçu en pension ; ils convenaient du prix et en payaient immédiatement une partie par avance. Ils donnaient ensuite aux curés la note des personnes ainsi hébergées, afin que ceux-ci les visitassent ; et ils revenaient les visiter eux-mêmes.

Il n’est pas nécessaire de dire que Frédéric ne bornait pas ses soins à ces maux extrêmes, et qu’il n’avait pas attendu qu’ils devinssent tels pour être touché de pitié. Cette charité ardente, et à laquelle rien n’échappait, devait sentir toutes les souffrances, s’occuper de toutes, accourir là où elle n’avait pu les précéder, prendre pour ainsi dire toutes les formes sous lesquelles se diversifiait le besoin. Et, en effet, en réunissant toutes ses ressources, en s’imposant une plus rigoureuse économie, en puisant dans des épargnes destinées à d’autres libéralités devenues maintenant d’une importance malheureusement trop secondaire, il avait mis en œuvre tous les moyens de se procurer de l’argent, pour le tout employer au soulagement des affamés. Il avait fait de grands achats de grains et en avait envoyé une forte partie dans les localités de son diocèse où l’on en manquait le plus ; et comme le secours était loin d’égaler les besoins, il y envoya de même du sel, « avec lequel, » dit Ripamonti[3] dans le récit qu’il fait de ces événements, « l’herbe des prés et l’écorce des arbres se changent en aliments. » Il avait aussi réparti des grains et de l’argent parmi les curés de la ville ; il la parcourait lui-même, quartier par quartier, en répandant des aumônes ; il aidait secrètement nombre de familles indigentes ; dans le palais archiépiscopal, selon ce qu’atteste un écrivain contemporain, le médecin Alexandre Taddino, dans une narration que nous aurons souvent occasion de citer, deux mille écuelles de soupe de riz étaient tous les matins distribuées[4].

Mais vainement une admirable charité multipliait-elle ainsi les effets de sa sollicitude, effets que l’on peut dire grands sans doute, si l’on considère qu’ils étaient l’œuvre d’un seul homme agissant par ses seuls moyens (car Frédéric refusait par système de se faire le dispensateur des largesses d’autrui) ; vainement à ses vastes libéralités venaient s’en joindre d’autres répandues par d’autres mains qui, sans être aussi fécondes, ne laissaient pas d’être nombreuses ; vainement, enfin, des subventions dans le même but avaient été décrétées par le conseil des décurions, qui avait confié au tribunal de provision le soin de les répartir : tous ces moyens de secours, mis ensemble, étaient encore bien peu de chose en comparaison des besoins. Tandis que quelques habitants des montagnes, prêts à mourir de faim, voyaient, par l’assistance du cardinal, se prolonger leur vie, d’autres arrivaient au dernier terme de l’indigence ; et bientôt les premiers, après avoir consommé un secours nécessairement limité, y retombaient également. En d’autres lieux qu’une charité obligée de choisir n’avait point oubliés, mais qu’elle avait gardés pour les derniers comme éprouvant moins de souffrances, les souffrances devenaient mortelles ; partout on périssait, de partout on accourait vers la ville. Dans cette ville, deux milliers peut-être d’affamés, plus robustes et plus adroits à vaincre la concurrence et à se faire faire place, avaient gagné une soupe, c’est-à-dire tout juste ce qu’il fallait pour ne pas mourir ce jour-là ; mais plusieurs autres milliers restaient en arrière, enviant ceux que nous ne saurions appeler plus heureux, puisque parmi cette foule supplantée se trouvaient leurs femmes, leurs enfants, leurs pères ; et tandis que, dans quelques parties de la cité, quelques-uns des plus dénués de ressources et qui touchaient à leur fin étaient relevés, rappelés à la vie, pourvus d’un asile et de moyens d’existence pour quelque temps, en cent autres parties d’autres tombaient, languissaient ou expiraient même sans soulagement et sans secours.

Tout le jour on entendait dans les rues un murmure confus de voix suppliantes ; la nuit, c’était un concert continu de sourds gémissements, de temps en temps interrompu par des éclats subtils de lamentations plus vives, par des exclamations de désespoir, par de ferventes invocations au ciel, qui se terminaient en des cris plus perçants encore.

C’est chose remarquable que, dans un tel excès de malheur et parmi des plaintes de tant de sortes, il n’y ait eu aucune tentative d’émeute, qu’aucune voix ne se soit élevée pour la provoquer : du moins l’on ne voit dans les relations du temps absolument rien qui l’indique. Et cependant, parmi ceux qui vivaient et mouraient de la manière que nous venons de décrire, il s’en trouvait bon nombre qui avaient été élevés à toute autre école que celle de la patience ; il s’y en trouvait par centaines de ceux-là même qui, le jour de saint Martin, avaient fait tant de bruit. On ne peut supposer que l’exemple des quatre malheureux dont la tête avait payé pour tous fût ce qui maintenant les retenait tous dans le devoir ; car l’aspect des supplices, et à plus forte raison leur simple souvenir, devaient avoir bien peu de puissance sur une multitude errante et réunie, qui se voyait comme condamnée au supplice le plus cruel par sa lenteur, et qui déjà le subissait. Mais nous sommes en général faits ainsi ; nous nous révoltons indignés et furieux contre des maux qui ne se font sentir que jusqu’à un certain point, et nous nous courbons en silence sous les maux extrêmes ; nous supportons, non par résignation, mais par stupeur, lorsqu’il est parvenu à son comble, l’état de souffrance qu’à son début nous avions dit impossible à supporter.

Le vide que la mortalité produisait chaque jour dans cette déplorable multitude était chaque jour aussi plus que comblé par de nouveaux arrivants : c’était vers Milan un concours continuel de gens qui s’y rendaient, d’abord des campagnes circonvoisines, puis de toute la campagne du duché, puis de ses villes, et enfin d’autres villes encore. Et en même temps il partait chaque jour aussi de Milan même un certain nombre de ses anciens habitants ; les uns pour se soustraire à la vue de tant de douleurs, d’autres, parce que, voyant pour ainsi dire leur place prise dans le champ de l’aumône par les nouveaux concurrents qui la venaient moissonner, ils faisaient la dernière tentative désespérée d’aller chercher du secours ailleurs, en quelque endroit que ce fût, pourvu que la foule de ceux qui en demandaient comme eux fût moins grande et leur rivalité moins active. Ces voyageurs en sens divers se rencontraient dans leur marche, spectacle d’effroi pour les uns et pour les autres, indice fâcheux et présage sinistre de ce qui les attendait au terme du voyage que les uns et les autres avaient entrepris. Ils le continuaient cependant, sinon désormais par l’espérance de changer leur sort, du moins pour ne pas retourner vers un séjour qui leur était devenu odieux, pour ne plus revoir des lieux où ils avaient connu le désespoir. Ils le continuaient, si ce n’est ceux qui, abandonnés de leurs dernières forces, tombaient sur la route et y demeuraient sans vie ; spectacle plus saisissant encore dans sa tristesse pour leurs compagnons d’infortune, objet d’horreur et peut-être de reproches pour les autres passants. « J’ai vu, » écrit Ripamonti, « sur le chemin qui contourne les murs de la ville, le cadavre d’une femme… De sa bouche sortait de l’herbe à demi rongée, et sur ses lèvres la rage semblait faire encore un effort. Elle avait un petit paquet sur ses épaules, et au-devant d’elle était attaché dans des langes un enfant qui par ses cris demandait le sein… Des personnes compatissantes étaient survenues, qui, ayant ramassé ce malheureux petit être, l’emportaient, faisant pour lui l’office de mère. »

Ce contraste de haillons et de parures, de misère et de superfluités, que l’on voit habituellement dans les temps ordinaires, avait alors complètement cessé. La misère et les haillons étaient presque partout, et l’on ne s’en distinguait que par un extérieur de la médiocrité la plus simple. On voyait les nobles vêtus d’un habit modeste, ou même usé et mal soigné ; les uns, parce que les causes générales de l’infortune publique avaient atteint leur fortune jusqu’à les contraindre à ce changement, ou bien avaient porté le dernier coup à des fortunes déjà dérangées ; les autres, parce qu’ils craignaient d’aigrir par des dehors fastueux le désespoir de tout un peuple, ou qu’ils eussent rougi d’insulter à son malheur. Ces tyrans odieux et respectés par crainte, qui n’avaient jamais marché qu’avec une troupe de bravi à leur suite, allaient aujourd’hui presque seuls, la tête basse, et avec une physionomie qui semblait offrir et demander la paix. D’autres qui, au temps de la prospérité, avaient eu des sentiments plus humains et de plus honnêtes habitudes, se montraient maintenant eux-mêmes abattus, consternés, et comme ne pouvant soutenir la vue d’une calamité qui excédait, non-seulement la possibilité de l’assistance, mais je dirais presque les forces de la commisération. Celui qui avait les moyens de faire quelque aumône était cependant obligé à un triste choix entre la faim et la faim, entre l’urgence et une urgence plus grande ; et une main compatissante ne s’était pas plus tôt baissée sur la main d’un malheureux, qu’une lutte entre les autres malheureux s’élevait tout à l’entour. Ceux à qui il restait un peu de force s’avançaient pour demander avec plus d’instances ; les plus exténués, les vieillards, les enfants, tendaient leurs mains décharnées ; les mères élevaient en l’air et présentaient de loin leurs nourrissons dont les cris exprimaient la souffrance, et qui, mal enveloppés dans des langes réduits en lambeaux, étaient, par langueur, repliés sur eux-mêmes dans les mains défaillantes qui appelaient sur eux la pitié.

Ainsi se passèrent l’hiver et le printemps. Depuis quelque temps déjà le tribunal de santé représentait au tribunal de provision qu’une aussi grande misère amassée et répandue partout dans la ville la menaçait d’une maladie contagieuse, et il proposait que les mendiants fussent recueillis dans divers hospices. Pendant qu’on examine ce projet, qu’on l’approuve, qu’on s’occupe du choix des locaux et des moyens d’exécution, les cadavres encombrent les rues chaque jour davantage, et toutes les autres misères augmentent dans la même mesure. Dans le tribunal de provision, on propose, comme un expédient plus prompt et plus facile, de réunir tous les mendiants, valides ou malades, dans un seul lieu, dans le lazaret, où ils seraient nourris et soignés aux frais du trésor public ; et c’est le parti auquel on s’arrête, contre l’avis du tribunal de santé, lequel objectait qu’une aussi grande réunion de personnes ne pourrait qu’augmenter le danger que l’on voulait prévenir.

Le lazaret de Milan (pour prévoir le cas où cette histoire tomberait dans les mains de quelqu’un qui ne le connaîtrait ni pour l’avoir vu, ni par la description qui lui en aurait été faite) est un enclos à quatre côtés presque égaux, situé hors de la ville, à gauche de la porte dite orientale, éloigné du rempart de tout l’espace que comprennent le fossé, un chemin de circonvallation et un autre petit fossé creusé tout autour de l’enclos même. Les deux plus grands côtés ont à peu près cinq cents pas de longueur ; les deux autres, peut-être quinze de moins ; tous les quatre, dans la partie extérieure, sont divisés en petites chambres de plain-pied avec le sol et sans autre étage au-dessus ; en dedans règne sur trois de ces côtés un portique continu, voûté et soutenu par de petites colonnes assez grêles.

Les chambres étaient au nombre de deux cent quatre-vingt huit, ou peut-être un peu moins. De nos jours, une grande ouverture pratiquée au milieu, et une autre plus petite dans un coin de la façade du côté qui longe la grande route, ont pris je ne sais combien de ces chambres. Dans le temps auquel se rapporte notre histoire, il n’y avait que deux entrées, l’une au milieu, du côté qui fait face aux murs de la ville, l’autre vis-à-vis, dans la partie opposée. Au centre de l’espace intérieur s’élevait une petite église, de forme octogone, qui subsiste encore.

La destination primitive de tout l’édifice, commencé en l’année 1489, avec les fonds provenant d’un legs particulier, et continué ensuite au moyen des subventions de l’administration publique ainsi que par les ressources que fournirent d’autres legs et donations, fut, ainsi que son nom l’indique, d’y recueillir, lorsque le cas s’en présentait, les personnes atteintes de la peste, maladie qui, longtemps avant cette époque, se montrait, comme elle s’est montrée longtemps encore après, deux, quatre, six, huit fois par siècle, tantôt sur tel point de l’Europe, tantôt sur tel autre, en embrassant quelquefois une grande partie, ou même la parcourant tout entière et dans tous les sens. Dans le moment dont nous parlons, le lazaret ne servait que de lieu de dépôt pour les marchandises sujettes à quarantaine.

Pour le déblayer maintenant, on ne s’arrêta pas à la rigueur des lois sanitaires ; on fit à la hâte les purges et les épreuves prescrites, après quoi toutes les marchandises furent remises à la fois à ceux à qui elles appartenaient. On fit répandre de la paille dans toutes les chambres ; on se pourvut de vivres de telle qualité et en telle quantité que l’on put ; et, par un édit public, on invita tous les mendiants à aller occuper l’asile qui venait d’être préparé pour eux.

Beaucoup s’y rendirent volontairement. Tous ceux qui étaient malades et couchés dans les rues et les places publiques y furent transportés ; en peu de jours, il y en eut, en comptant les uns et les autres, plus de trois mille. Mais il en resta dehors un bien plus grand nombre. Soit que chacun d’eux attendît de voir partir les autres pour exploiter ensuite avec moins de concurrents les aumônes de la ville, soit qu’ils fussent retenus par cette répugnance naturelle qui s’attache à l’idée de la réclusion, ou par cette défiance avec laquelle les pauvres accueillent tout ce qui leur est proposé par la classe qui possède les richesses et le pouvoir (défiance toujours proportionnée à l’ignorance de celui qui l’éprouve comme de celui qui l’inspire, au nombre des pauvres et aux défectuosités des lois), soit qu’ils sussent ce qu’était en réalité le bienfait qui leur était offert, soit toutes ces raisons ensemble ou toute autre, le fait est que la plupart, ne tenant nul compte de l’invitation, continuaient à se traîner à grand’peine par les rues. On jugea convenable alors de passer de l’invitation à la contrainte. On fit faire des rondes par des sbires qui avaient ordre de chasser tous les mendiants vers le lazaret, et d’y conduire liés ceux qui feraient résistance, assignant à ces agents une prime de dix sous pour chaque mendiant qu’ils amèneraient ; tant il est vrai que, même dans les temps de la plus grande gêne, l’argent du public se trouve toujours pour l’employer à rebours du sens commun ! Et bien que, conformément aux conjectures, ou même au calcul positif du tribunal de provision, un certain nombre de ces malheureux quittassent la ville pour aller vivre ou mourir ailleurs, mais du moins en liberté, la chasse cependant fut si bien faite qu’en peu de temps la masse des individus reçus au lazaret, tant en hôtes volontaires qu’en prisonniers, ne fut guère au-dessous de dix mille.

On doit supposer que les femmes et les enfants furent placés dans des quartiers à part, quoique les mémoires du temps n’en disent rien. Les règlements et les mesures de bon ordre n’auront pas manqué sans doute ; mais on se figure sans peine quel ordre pouvait être établi et maintenu, dans ce temps-là surtout et dans de pareilles circonstances, parmi un si nombreux rassemblement de gens si différents entre eux, où les reclus volontaires se trouvaient mêlés à ceux qui l’étaient par force, les hommes pour qui la mendicité était une nécessité, un sujet de honte et de douleur, avec ceux dont elle était le métier et l’habitude, tous ceux qui avaient passé leur vie dans l’honorable activité des champs et des manufactures, avec tant d’autres dont l’éducation s’était faite au coin des rues, dans les cabarets, dans les palais de quelque haut brigand, pour apprendre en ces divers lieux la fainéantise, la débauche, l’art de tromper et de tourmenter ses semblables.

Quant à la manière dont tous étaient logés et nourris, on pourrait, par de tristes conjectures, s’en faire une idée, lors même que nous n’aurions pas à cet égard des notions positives ; mais nous en avons. Ils couchaient entassés par vingt et par trente dans chacune des petites chambres dont nous avons parlé, ou sous les portiques, sans autre lit qu’un peu de paille corrompue et fétide ou le carreau ; car il avait bien été ordonné que la paille fût fraîche, en quantité suffisante, et souvent renouvelée ; mais dans le fait on l’avait fournie mauvaise, en petite quantité, et on ne la renouvelait point. De même l’ordre était que le pain fût de bonne qualité ; et quel administrateur, en effet, a jamais dit que l’on doive fabriquer et mettre en consommation de mauvais aliments ? Mais ce qu’on n’aurait pu obtenir dans des circonstances ordinaires, même pour une fourniture moins considérable, comment l’obtenir dans la circonstance actuelle et pour tant de monde ? On dit alors, selon ce que rapportaient les mémoires, que le pain du lazaret était mêlé de substances pesantes et nullement nutritives, et il n’est que trop à croire que ce ne fut pas là une de ces plaintes sans fondement qui sortent quelquefois de la bouche du peuple. L’eau même manquait, c’est-à-dire l’eau vive et salubre. On n’avait pour s’abreuver que celle du bief longeant les murs de l’enclos, et qui, habituellement basse, lente, bourbeuse même en quelques endroits, était de plus devenue ce qu’elle pouvait être avec un tel voisinage et l’usage qu’en faisait une multitude composée comme celle qui habitait ce lieu.

À toutes ces causes de mortalité, d’autant plus actives qu’elles s’exerçaient sur des corps malades ou près de l’être, vint se joindre une influence atmosphérique, une influence très-pernicieuse : des pluies obstinées, suivies d’une sécheresse plus obstinée encore et d’une précoce et très-forte chaleur. Qu’on se figure maintenant ce qu’ajoutaient aux maux les sentiments des maux eux-mêmes, l’ennui et l’impatience de la captivité, le souvenir des anciennes habitudes, les regrets sur des êtres chéris que l’on avait perdus, l’inquiétude sur ceux dont on était séparé, la contrariété et le dégoût réciproques entre toutes ces personnes condamnées à vivre ensemble, bien d’autres affections encore disposant à l’abattement ou à la colère, apportées ou nées dans ce lieu ; puis l’appréhension et le spectacle continuel de la mort, rendue fréquente par tant de causes et devenue elle-même une nouvelle et puissante cause de mort ; qu’on se figure tout cela, disons-nous, et l’on ne s’étonnera nullement que la mortalité se soit accrue et qu’elle ait régné dans cette enceinte jusqu’au point de prendre l’apparence et de recevoir de plusieurs le nom de peste. Et ici le champ s’ouvre aux questions et aux controverses. Doit-on croire que la maladie était simplement épidémique, et que son activité a été seulement augmentée par la réunion et l’accroissement successif de toutes ces causes si capables de produire un tel effet ? Ou bien, et comme il paraît que cela arrive dans les disettes moins graves même et moins prolongées que celles-ci, existe-t-il une sorte de contagion qui trouverait dans des corps affectés et prédisposés par la souffrance, par la mauvaise qualité des aliments, par les intempéries de l’air, par la saleté, par les peines et l’abattement de l’âme, toutes les conditions nécessaires à sa naissance, son développement et sa propagation (s’il est permis à un ignorant de hasarder ces paroles après l’hypothèse avancée par quelques physiciens et reproduite dernièrement, avec beaucoup de raisons à l’appui et grande réserve, par un esprit non moins soigneux dans ses observations qu’ingénieux dans les inductions qu’il en tire)[5] ? Faut-il supposer ensuite que la contagion ait d’abord éclaté dans le lazaret même, comme il paraît, d’après une obscure et inexacte relation, que les médecins de la santé le pensèrent ? Ou ne peut-on pas regarder comme plus vraisemblable, surtout si l’on considère combien la souffrance était déjà ancienne et générale et la mortalité fréquente, que cette contagion était née et couvait sourdement dès avant la réclusion au lazaret, et qu’apportée dans cette foule permanente, elle s’y est propagée avec une nouvelle et terrible rapidité ? Quelle que soit, de ces conjectures, la véritable, le nombre des morts dans le lazaret dépassa bientôt par jour la centaine.

Pendant que là, parmi ceux qui existaient encore, ce n’était que langueur, angoisses, plaintes et frémissements, on était, au tribunal de provision, dans la honte, le trouble et l’incertitude. On tint conseil, on prit l’avis de la Santé ; on n’imagina rien de mieux que de défaire ce que l’on avait fait avec tant d’appareil, de dépenses et de vexations. On ouvrit les portes du lazaret, on congédia tous les pauvres encore valides qui s’y trouvaient, et qui se hâtèrent d’en sortirent avec une joie furibonde. La ville retentit de nouveau de ces cris plaintifs dont elle avait été précédemment attristée, mais qui, cette fois, étaient plus faibles et moins continus ; elle revit cette foule misérable ; mais elle la revit moins nombreuse et plus digne encore de pitié, dit Ripamonti, si l’on songeait aux causes qui l’avaient ainsi réduite. Les malades furent transportés à Santa-Maria-della-Stella, qui était alors un hôpital pour les pauvres, et la plupart y périrent.

Mais les blés cependant commençaient à blondir. Les mendiants venus de la campagne s’en furent, chacun de son côté, vers cette moisson si désirée. Le bon Frédéric leur fit ses adieux par un dernier effort et un nouveau moyen de charité que lui suggéra sa prévoyance ; il fit donner à chaque paysan qui se présentait à l’archevêché un Giulio[6] et une faucille de moissonneur.

La moisson enfin vint faire cesser la disette. La mortalité, épidémique ou contagieuse, diminuant de jour en jour, se prolongea cependant jusque vers le milieu de l’automne. Elle touchait à son terme lorsqu’un nouveau fléau parut.

Plusieurs événements majeurs, et de ceux auxquels on donne plus spécialement le titre de faits historiques, s’étaient passés pendant qu’avaient eu lieu ceux dont nous venons de présenter le tableau. Le cardinal de Richelieu, après avoir pris la Rochelle, comme nous l’avons dit, et avoir bâclé le mieux possible un traité de paix avec le roi d’Angleterre, avait proposé, et par sa parole toute-puissante, fait adopter dans le conseil du roi de France la résolution de prêter un secours efficace au duc de Nevers, et en même temps il avait décidé le roi lui-même à commander en personne l’expédition. Pendant qu’on en faisait les préparatifs, le comte de Nassau, commissaire impérial, enjoignait, à Mantoue, au nouveau duc de remettre dans les mains de Ferdinand les États en litige, à défaut de quoi ce prince enverrait une armée pour les occuper. Le duc qui, dans des circonstances où moins d’espoir lui était permis, avait su éviter de subir une condition si dure et si peu propre à lui inspirer confiance, faisait d’autant plus en sorte de s’y soustraire maintenant que le secours de la France s’offrait à lui comme prochain. Toutefois, se gardant d’énoncer un refus formel, il cherchait à gagner du temps par des réponses évasives et par des propositions d’une sorte de soumission qui, donnant plus aux apparences, lui était dans le fait moins onéreuse. Le commissaire était reparti, lui protestant qu’on en viendrait aux moyens de rigueur. Au mois de mars, le cardinal de Richelieu, selon ce qui avait été arrêté, était descendu en Italie, avec le roi, à la tête d’une armée ; il avait demandé le passage au duc de Savoie ; on avait traité sans rien conclure ; après une affaire où les Français avaient eu l’avantage, on avait traité de nouveau et conclu cette fois un accord dans lequel, entre autres stipulations, il était dit que don Gonzalo lèverait le siège de Casal, le duc s’engageant, si celui-ci refusait, à se joindre aux Français pour envahir le duché de Milan. Don Gonzalo, jugeant que s’il s’en tirait à bon marché, avait levé le siège, et un corps de Français était aussitôt entré dans Casal pour renforcer la garnison.

Ce fut à cette occasion que l’Achillini adressa au roi Louis son fameux sonnet :

Sudate, o fochi, a preparar metalli[7],


et un autre où il l’exhortait à marcher sans délai à la délivrance de la Terre-Sainte. Mais il est de la destinée des poètes qu’on ne suive jamais leur avis ; et si vous trouvez dans l’histoire quelques faits conformes à ce qu’ils ont pu conseiller, dites hardiment que c’étaient choses antérieurement résolues. Le cardinal de Richelieu avait, au contraire, déterminé le retour de son monde en France pour des affaires qui lui paraissaient plus pressées. Girolamo Soranzo, envoyé des Vénitiens, eut beau présenter motifs sur motifs pour combattre cette résolution : le roi et le cardinal, ne s’arrêtant pas plus à sa prose qu’aux vers de l’Achillini, s’en retournèrent avec le gros de l’armée, laissant seulement six mille hommes à Suze pour garder le passage et assurer l’observation du traité. Pendant que cette armée s’éloignait d’un côté, celle de Ferdinand s’approchait de l’autre ; elle avait envahi le pays des Grisons et la Valteline ; elle se disposait à descendre dans le Milanais. Outre les dommages de toute sorte qu’un tel passage pouvait faire craindre, l’avis positif était parvenu au tribunal de santé que cette armée recelait un germe de peste, contagion dont il régnait toujours quelque symptôme parmi les troupes allemandes, ainsi que l’observe Varchi, en parlant de celle qu’elles avaient, un siècle auparavant, apportée à Florence. Alexandre Taddino, l’un des conservateurs de la santé (ils étaient au nombre de six, sans compter le président, quatre magistrats et deux médecins), fut chargé par le tribunal, comme il le raconte lui-même dans sa relation déjà citée[8], de représenter au gouverneur l’épouvantable danger qui menaçait le pays, si cette armée y passait pour aller faire le siège de Mantoue, comme le bruit en courait. De tout ce qu’a fait don Gonzalo dans le cours de sa vie, on peut inférer qu’il souhaitait ardemment de se préparer une place dans l’histoire, et elle n’a pu en effet éviter de s’occuper de lui ; mais, comme cela arrive souvent, elle n’a pas connu ou elle a négligé de consigner dans ses fastes celui des actes de cet homme qui est le plus digne de mémoire, la réponse qu’il fit à Taddino dans cette circonstance. Il répondit qu’il ne savait qu’y faire, que les raisons d’intérêt et les considérations de réputation personnelle pour lesquelles cette armée s’était mise en marche devaient l’emporter sur le danger dont on parlait ; que du reste on n’avait qu’à tâcher de se garantir le mieux possible et puis espérer en la Providence.

Pour se garantir donc le mieux possible, les deux médecins de la santé (Taddino, que nous venons de nommer, et Senatore Settala, fils du célèbre Lodovico) proposèrent à ce tribunal qu’il fût défendu sous des peines très-sévères d’acheter quelque objet que ce fût des soldats qui devaient incessamment passer ; mais il ne fut pas possible de faire comprendre la nécessité d’un tel ordre au président, « homme, dit Taddino, d’une grande bonté, qui ne pouvait croire que des rapports avec ces gens et le maniement de leurs effets dussent occasionner la mort de tant de milliers de personnes. » Nous citons ce trait comme l’un de ceux de l’époque qui sont à remarquer, car bien certainement, depuis qu’il existe des tribunaux de santé, on n’a vu que cette fois le président d’un tel corps faire un raisonnement semblable, si l’on peut l’appeler raisonnement.

Quant à don Gonzalo, peu après cette réponse, il quitta Milan, et son départ ne fut pas pour lui moins désagréable que la cause qui l’y obligeait. Il était rappelé pour le mauvais succès de la guerre dont il avait dirigé les opérations après en avoir été le moteur, et le peuple l’accusait de la famine dont la contrée avait été sous son gouvernement affligée. (Pour ce qui regarde la peste, ou l’on ignorait ce qu’il avait fait, ou sûrement, comme nous le verrons plus tard, personne ne s’en inquiétait, si ce n’est le tribunal de santé, et surtout les deux médecins.) Il partit donc, et voici de quelle manière : Comme il venait de sortir du palais du gouvernement en voiture de voyage, entouré d’une escorte de hallebardiers, précédé de deux trompettes à cheval et suivi d’autres voitures où se trouvaient les nobles qui avaient cru devoir l’accompagner dans cette circonstance, il fut accueilli à grand bruit de sifflets par des enfants qui s’étaient rassemblés sur là place du Duomo, et qui après se mirent en troupe à le suivre. Arrivé dans la rue qui conduit à la porte du Tésia, par où l’on devait sortir de la ville, le cortège se trouva au milieu d’une foule de gens, dont les uns étaient là à attendre et les autres accouraient, d’autant plus que les trompettes, hommes d’étiquette avant tout, ne cessèrent de sonner de leur instrument depuis le palais jusqu’à la porte. Et dans le procès qui se fit ensuite sur ce tumulte, l’un de ceux-ci, à qui l’on reprochait d’avoir été cause, par son trompetage continuel, que le tumulte s’accrût, répondit : « Mon cher Monsieur, c’est notre profession, et, si Son Excellence n’avait pas pour agréable que nous sonnassions, elle n’avait qu’à nous faire dire de nous taire. » Mais don Gonzalo, soit qu’il répugnât à donner cet ordre qui eût pu marquer de la crainte, soit qu’il appréhendât de rendre ainsi cette multitude plus hardie, ou soit même encore qu’il fût en effet un peu troublé, laissait faire et n’ordonnait rien. La multitude, que les gardes avaient inutilement tenté de repousser, précédait, entourait, suivait les voitures en criant : « C’est la disette qui s’en va ; il s’en va, le sang des pauvres, » et autres choses encore moins gracieuses. Quand ils furent près de la porte, ils se mirent à lancer des pierres, des briques, des trognons de choux, des débris de toute sorte, toute la mitraille, en un mot, qui s’emploie d’ordinaire en de pareilles expéditions ; partie d’entre eux coururent sur les remparts, d’où ils firent une dernière décharge sur les voitures qui sortaient. Aussitôt après ils se séparèrent.

Don Gonzalo fut remplacé par le marquis Ambroise Spinola, dont le nom avait déjà acquis, dans les guerres de Flandre, cette célébrité militaire qu’il conserve encore aujourd’hui.

Cependant l’armée allemande, sous le commandement en chef du comte Rambaldo de Collatto, autre condottiere italien, dont la réputation, sans être aussi grande, était cependant assez belle, avait reçu l’ordre définitif de marcher sur Mantoue, et au mois de septembre elle entra dans le duché de Milan.

La milice, à cette époque, était encore composée en grande partie d’aventuriers enrôlés par des condottieri de profession qui formaient cette troupe, sur la commission qu’ils en recevaient de tel ou tel prince, quelquefois même pour leur propre compte et pour se vendre ensuite eux et leur troupe tout ensemble. C’était moins par la solde que les hommes étaient attirés à ce métier que par l’espérance du pillage et tous les attraits de la licence. Une discipline fixe et générale n’existait point ; elle aurait eu peine à s’accorder avec l’autorité en partie indépendante des divers condottieri. Ceux-ci d’ailleurs, en fait de discipline, n’étaient pas fort recherchés, et l’eussent-ils voulu, on ne voit guère comment ils auraient pu parvenir à l’établir et la conserver, car des soldats de cette espèce se seraient révoltés contre un condottiere novateur qui se serait mis en tête d’abolir le pillage, ou pour le moins ils l’auraient laissé seul à la garde de ses drapeaux. De plus, comme les princes, en prenant, pour ainsi dire, ces bandes à louage, songeaient plutôt à se procurer des forces nombreuses pour assurer le succès de leurs entreprises qu’à les mettre en rapport avec leurs moyens de les payer, lesquels étaient pour l’ordinaire fort restreints, il s’ensuivait que la solde n’arrivait que tardivement, petit à petit, par à-comptes, et les dépouilles des pays sur lesquels venait s’abattre le fléau figuraient pour cette solde comme un supplément tacitement convenu. Cette sentence de Wallenstein est presque aussi fameuse que son nom. Il est plus aisé, disait-il, de tenir sur pied une armée de cent mille hommes qu’une de douze mille. Celle dont nous parlons était en grande partie composée des mêmes troupes qui, sous le commandement de ce chef, avaient désolé l’Allemagne dans cette guerre célèbre entre toutes, qui prit son nom des trente années de sa durée ; on en était alors à la onzième. Le régiment de Wallenstein lui-même s’y trouvait sous la conduite d’un de ses lieutenants ; la plupart des autres condottieri avaient commandé sous lui, et l’on y en comptait plusieurs de ceux qui, quatre ans après, devaient aider à le conduire à la triste fin qui lui était réservée.

L’armée était de vingt-huit mille fantassins et sept mille chevaux. En descendant de la Valteline pour se porter sur le Mantouan, elle devait suivre toute la ligne que l’Adda parcourt, comme lac sur deux branches, et ensuite de nouveau comme fleuve jusqu’à son embouchure dans le Pô, après quoi elle avait encore à côtoyer assez longtemps ce dernier fleuve. En tout huit journées de marche dans le duché de Milan.

Une grande partie des habitants se réfugiaient sur les montagnes, y emportant ce qu’ils avaient de mieux, et poussant devant eux leurs bestiaux ; d’autres restaient, ou pour ne pas abandonner quelque malade de leur famille, ou pour préserver leurs maisons de l’incendie, ou pour avoir l’œil sur des objets précieux qu’ils avaient cachés, enfouis sous terre ; d’autres aussi parce qu’ils n’avaient rien à perdre, ou même qu’ils comptaient sur quelque chose à gagner. Quand la troupe qui était la première en marche arrivait au lieu de son étape, son premier soin était de se répandre dans toutes les habitations et de l’endroit et des environs, et de les mettre tout simplement au pillage. Ce qui pouvait être consommé ou emporté disparaissait ; le reste était détruit ou saccagé ; les meubles devenaient du bois pour le feu ; les maisons, des écuries ; sans parler des violences, des sévices, des outrages de toute sorte sur les malheureux habitants. Tous les moyens, toutes les ruses que ceux-ci avaient pu mettre en œuvre pour sauver quelques effets étaient le plus souvent inutiles ou quelquefois ne servaient qu’à causer plus de mal. Les soldats, bien plus au fait que ces pauvres gens des stratagèmes de cet autre genre de guerre, fouillaient dans tous les recoins du logis, démolissaient, abattaient les planchers et les murailles ; ils reconnaissaient aisément dans les jardins la terre fraîchement remuée ; ils allaient jusque sur les montagnes s’emparer des bestiaux ; ils pénétraient, guidés par quelque vaurien de l’endroit, dans les grottes ignorées, pour y chercher l’homme un peu riche qui s’y était blotti ; ils le traînaient à sa demeure, et, par une torture de menaces et de coups, le forçaient à indiquer le lieu où était caché son trésor.

Ils partaient enfin, ils étaient partis ; on entendait de loin mourir le son des tambours ou des trompettes ; on avait quelques heures d’un repos plein d’épouvante ; et puis ce maudit son de tambour, ce maudit son de trompette recommençait, annonçant une nouvelle troupe. Ceux-ci, ne trouvant plus de butin à faire, n’en détruisaient qu’avec plus de fureur le peu qui pouvait rester encore ; ils brûlaient les tonneaux vidés par les premiers, les portes des chambres où ceux-ci n’avaient laissé que les quatre murs ; ils mettaient le feu aux maisons mêmes, maltraitaient les personnes, cela va sans dire, avec d’autant plus de rage ; et la chose allait ainsi de mal en pis pendant vingt jours ; car c’était en vingt troupes séparées que l’armée effectuait sa marche.

Colico fut le premier endroit du duché qu’envahirent ces démons ; ils se jetèrent ensuite sur Bellano ; de là ils entrèrent et se répandirent dans la Valsassina, d’où ils débouchèrent dans le territoire de Lecco.



  1. D’ordre de Son Excellence.
  2. Vestito, non mondé.
  3. Historiæ patriæ decadis V lib. VI, p. 386.
  4. Ragguaglio dell’ origine et giornali successi della gran peste contagiosa, venefica et malefica, seguita nella città di Milano, etc. Milano, 1648, p. 10.
  5. Del morbo petechiale… e degli altri contagi in generale, opera del dott. F. Enrico Acorbi, cap. iii, § 1 e 2.
  6. Pièce de monnaie.
  7. Suez, ô feux ; préparez les métaux.
  8. Page 16.