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Les Fleurs du mal/1868/Appendice/Lettre de M. le Marquis de Custine

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Appendice aux Fleurs du malMichel Lévy frèresŒuvres complètes, vol. I (p. 399-400).


LETTRE
DE M. LE MARQUIS DE CUSTINE.


Si je ne vous ai pas remercié plus tôt, monsieur, du présent que vous avez bien voulu me faire, c’est que je voulais commencer par en savoir le prix. Un poëte ne se lit pas comme on écrit de la prose légère, au courant de la plume, surtout un poète qui déteste le mensonge et sabre tout ce qui est de convention. Vous réfléchissez comme un miroir fidèle l’esprit d’un temps et d’un pays malades ; et la force de vos expressions me fait souvent reculer d’épouvante devant les objets que vous vous plaisez à peindre. Vous me direz que vous chicaner sur le choix de vos sujets, ce serait reprocher au miroir de refléter ce qui se présente devant lui ; mais un poète est un miroir qui choisit. On plaint l’époque où un esprit et un talent d’un ordre si élevé en sont réduits à se complaire dans la contemplation de choses qu’il vaudrait mieux oublier qu’immortaliser. Vous voyez, monsieur, que je ne suis point un réaliste[1], et que je ne comprends le créateur dans l’art que comme un éclectique dans la nature.

Ces réserves faites, je vous rends sincèrement grâce de l’honneur que vous m’avez fait de penser à moi, et du plaisir que m’a causé la lecture d’un recueil plein d’originalité qui nous annonce un poëte de plus. Vous êtes neuf dans une littérature vieille. Vous aurez des ennemis en foule ; si l’admiration de quelques amis qui voient le fond de l’homme à travers vos peintures peut vous dédommager de la méchanceté des taupes, je vous prie de penser à moi et de me croire sincère comme vous-même dans l’expression des sentiments que vous m’avez inspirés. Nos amis des livres valent bien ceux du monde.

A. de Custine.


Paris, ce 16 août 1857.



  1. Ni moi non plus. — Il est présumable que M. de Custine, qui ne me connaissait pas, mais qui était d’autant plus flatté de mon hommage qu’il se sentait injustement négligé, se sera renseigné auprès de quelque âme charitable, laquelle aura collé à mon nom cette grossière étiquette. — C. B.