Les Forces éternelles/Le soldat

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Comtesse de Noailles ()
Arthème Fayard & Cie, éditeurs (p. 9-10).

LE SOLDAT



Ô mort parmi les morts, dont nul ne gardera
Le nom, humble relique,
Toi qui fus un élan, une démarche, un bras
Dans la masse héroïque,

Faible humain qui connus jusqu’au fond de tes os
L’unanime victoire
D’être à toi seul un peuple entier, qui prend d’assaut
Les sommets de l’Histoire !

Toi, corps et cœur chétifs, mais en qui se pressait,
Comme aux bourgeons sur l’arbre.
Le renaissant printemps du grand destin français.
Fait de rire et de marbre,


— Enfant qui n’avais pas, avant le dur fléau,
L’âme prédestinée à un devoir si haut, —

Quand même ta naïve et futile prunelle
N’eût jamais reflété
Qu’un champ d’orge devant la maison paternelle.
Que ta vigne en été,

Quand tu n’aurais perçu de l’énigme du monde
Que le soir étoile,
Quand tu n’aurais empli ta jeune tête ronde
Que d’un livre épelé,

Quand tu n’aurais donné qu’une caresse frêle
À quelque humble beauté,
Se peut-il que tu sois dans la nuit éternelle,
Toi qui avais été !