Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/XI/09

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 635-652).

IX

Le Diable — Hallucination d’Ivan Fiodorovitch.

Je ne suis pas médecin, et pourtant je sens que le moment est venu de fournir quelques explications sur la maladie d’Ivan Fiodorovitch. Disons tout de suite qu’il était à la veille d’un accès de fièvre chaude, la maladie ayant fini par triompher de son organisme affaibli. Sans connaître la médecine, je risque cette hypothèse qu’il avait peut-être réussi, par un effort de volonté, à conjurer la crise, espérant, bien entendu, y échapper. Il se savait souffrant, mais ne voulait pas s’abandonner à la maladie dans ces jours décisifs où il devait se montrer, parler hardiment, « se justifier à ses propres yeux ». Il était allé voir le médecin mandé de Moscou par Catherine Ivanovna. Celui-ci, après l’avoir écouté et examiné, conclut à un dérangement cérébral et ne fut nullement surpris d’un aveu qu’Ivan lui fit pourtant avec répugnance : « Les hallucinations sont très possibles dans votre état, mais il faudrait les contrôler… D’ailleurs vous devez vous soigner sérieusement, sinon cela s’aggraverait. » Mais Ivan Fiodorovitch négligea ce sage conseil : « J’ai encore la force de marcher ; quand je tomberai, me soignera qui voudra ! »

Il avait presque conscience de son délire et fixait obstinément un certain objet, sur le divan, en face de lui. Là apparut tout à coup un individu, entré Dieu sait comment, car il n’y était pas à l’arrivée d’Ivan Fiodorovitch après sa visite à Smerdiakov. C’était un monsieur, ou plutôt une sorte de gentleman russe, qui frisait la cinquantaine[1], grisonnant un peu, les cheveux longs et épais, la barbe en pointe. Il portait un veston marron de chez le bon faiseur, mais déjà élimé, datant de trois ans environ et complètement démodé. Le linge, son long foulard, tout rappelait le gentleman chic ; mais le linge, à le regarder de près, était douteux, et le foulard fort usé. Son pantalon à carreaux lui allait bien, mais il était trop clair et trop juste, comme on n’en porte plus maintenant ; de même son chapeau, qui était en feutre blanc malgré la saison. Bref, l’air comme il faut et en même temps gêné. Le gentleman devait être un de ces anciens propriétaires fonciers qui florissaient au temps du servage ; il avait vécu dans le monde, mais peu à peu, appauvri après les dissipations de la jeunesse et la récente abolition du servage, il était devenu une sorte de parasite de bonne compagnie, reçu chez ses anciennes connaissances à cause de son caractère accommodant et à titre d’homme comme il faut, qu’on peut admettre à sa table en toute occasion, à une place modeste toutefois. Ces parasites, au caractère facile, sachant conter, faire une partie de cartes, détestant les commissions dont on les charge, sont ordinairement veufs ou vieux garçons ; parfois ils ont des enfants, toujours élevés au loin, chez quelque tante dont le gentleman ne parle presque jamais en bonne compagnie, comme s’il rougissait d’une telle parenté. Il finit par se déshabituer de ses enfants, qui lui écrivent de loin en loin, pour sa fête ou à Noël, des lettres de félicitations auxquelles il répond parfois. La physionomie de cet hôte inattendu était plutôt affable que débonnaire, prête aux amabilités suivant les circonstances. Il n’avait pas de montre, mais portait un lorgnon en écaille, fixé à un ruban noir. Le médius de sa main droite s’ornait d’une bague en or massif avec une opale bon marché. Ivan Fiodorovitch gardait le silence, résolu à ne pas entamer la conversation. Le visiteur attendait, comme un parasite qui, venant à l’heure du thé tenir compagnie au maître de la maison, le trouve absorbé dans ses réflexions, et garde le silence, prêt toutefois à un aimable entretien, pourvu que le maître l’engage. Tout à coup son visage devint soucieux.

« Écoute, dit-il à Ivan Fiodorovitch, excuse-moi, je veux seulement te faire souvenir que tu es allé chez Smerdiakov afin de te renseigner au sujet de Catherine Ivanovna, et que tu es parti sans rien savoir ; tu as sûrement oublié…

— Ah oui ! dit Ivan préoccupé, j’ai oublié… N’importe, d’ailleurs, remettons tout à demain. À propos, dit-il avec irritation au visiteur, c’est moi qui ai dû me rappeler cela tout à l’heure, car je me sentais angoissé à ce sujet. Suffit-il que tu aies surgi pour que je croie que cette suggestion me vient de toi ?

— Eh bien, ne le crois pas, dit le gentleman en souriant d’un air affable. La foi ne s’impose pas. D’ailleurs, dans ce domaine, les preuves même matérielles sont inefficaces. Thomas a cru, parce qu’il voulait croire, et non pour avoir vu le Christ ressuscité. Ainsi, les spirites… je les aime beaucoup… Imagine-toi qu’ils croient servir la foi, parce que le diable leur montre ses cornes de temps en temps. « C’est une preuve matérielle de l’existence de l’autre monde. » L’autre monde démontré matériellement ! En voilà une idée ! Enfin, cela prouverait l’existence du diable, mais non celle de Dieu. Je veux me mettre d’une société idéaliste, pour leur faire de l’opposition.

— Écoute, dit Ivan Fiodorovitch en se levant, je crois que j’ai le délire, raconte ce que tu veux, peu m’importe ! Tu ne m’exaspéreras pas comme alors. Seulement, j’ai honte… Je veux marcher dans la chambre… Parfois je cesse de te voir, de t’entendre, mais je devine toujours ce que tu veux dire, car c’est moi qui parle, et non pas toi ! Mais je ne sais pas si je dormais la dernière fois, ou si je t’ai vu en réalité. Je vais m’appliquer sur la tête une serviette mouillée ; peut-être te dissiperas-tu. »

Ivan alla prendre une serviette et fit comme il disait ; après quoi, il se mit à marcher de long en large.

« Ça me fait plaisir que nous nous tutoyions, dit le visiteur.

— Imbécile, crois-tu que je vais te dire vous ? Je me sens en train… si seulement je n’avais pas mal à la tête… mais pas tant de philosophie que la dernière fois. Si tu ne peux pas déguerpir, invente au moins quelque chose de gai. Dis-moi des cancans, car tu n’es qu’un parasite. Quel cauchemar tenace ! Mais je ne te crains pas. Je viendrai à bout de toi. On ne m’internera pas !

C’est charmant[2], « parasite ». C’est mon rôle, en effet. Que suis-je sur terre, sinon un parasite ? À propos, je suis surpris de t’entendre ; ma foi, tu commences à me prendre pour un être réel et non pour le produit de ta seule imagination, comme tu le soutenais l’autre fois.

— Je ne t’ai jamais pris un seul instant pour une réalité, s’écria Ivan avec rage. Tu es un mensonge, un fantôme de mon esprit malade. Mais je ne sais comment me débarrasser de toi, je vois qu’il faudra souffrir quelque temps. Tu es une hallucination, l’incarnation de moi-même, d’une partie seulement de moi… de mes pensées et de mes sentiments, mais des plus vils et des plus sots. À cet égard, tu pourrais même m’intéresser, si j’avais du temps à te consacrer.

— Je vais te confondre : tantôt, près du réverbère, quand tu es tombé sur Aliocha en lui criant : « Tu l’as appris de « lui » ! comment sais-tu qu’il vient me voir ? » c’est de moi que tu parlais. Donc, tu as cru un instant que j’existais réellement, dit le gentleman avec un sourire mielleux.

— Oui, c’était une faiblesse… mais je ne pouvais croire en toi. Peut-être la dernière fois t’ai-je vu seulement en songe, et non en réalité ?

— Et pourquoi as-tu été si dur avec Aliocha ? Il est charmant, j’ai des torts envers lui, à cause du starets Zosime.

— Comment oses-tu parler d’Aliocha, canaille ! dit Ivan en riant.

— Tu m’injuries en riant, bon signe. D’ailleurs, tu es bien plus aimable avec moi que la dernière fois, et je comprends pourquoi : cette noble résolution…

— Ne me parle pas de ça, cria Ivan furieux.

— Je comprends, je comprends, c’est noble, c’est charmant[3], tu vas, demain, défendre ton frère, tu te sacrifies ; c’est chevaleresque…

— Tais-toi, sinon gare aux coups de pied !

— En un sens, ça me fera plaisir, car mon but sera atteint : si tu agis ainsi, c’est que tu crois à ma réalité ; on ne donne pas de coups de pied à un fantôme. Trêve de plaisanteries ; tu peux m’injurier, mais il vaut mieux être un peu plus poli, même avec moi. Imbécile, canaille ! Quelles expressions !

— En t’injuriant, je m’injurie ! Toi, c’est moi-même, mais sous un autre museau. Tu exprimes mes propres pensées… et tu ne peux rien dire de nouveau !

— Si nos pensées se rencontrent, cela me fait honneur, dit gracieusement le gentleman.

— Seulement, tu choisis mes pensées les plus sottes. Tu es bête et banal. Tu es stupide. Je ne puis te supporter !… Que faire, que faire ? murmura Ivan entre ses dents.

— Mon ami, je veux pourtant rester un gentleman et être traité comme tel, dit le visiteur avec un certain amour-propre, d’ailleurs conciliant, débonnaire… Je suis pauvre, mais… je ne dirai pas très honnête ; cependant… on admet généralement comme un axiome que je suis un ange déchu. Ma foi, je ne puis me représenter comment j’ai pu, jadis, être un ange. Si je l’ai jamais été, il y a si longtemps que ce n’est pas un péché de l’oublier. Maintenant, je tiens uniquement à ma réputation d’homme comme il faut et je vis au hasard, m’efforçant d’être agréable. J’aime sincèrement les hommes ; on m’a beaucoup calomnié. Quand je me transporte sur la terre, chez vous, ma vie prend une apparence de réalité, et c’est ce qui me plaît le mieux. Car le fantastique me tourmente comme toi-même, aussi j’aime le réalisme terrestre. Chez vous, tout est défini, il y a des formules, de la géométrie ; chez nous, ce n’est qu’équations indéterminées ! Ici, je me promène, je rêve (j’aime rêver). Je deviens superstitieux. Ne ris pas, je t’en prie ; j’aime aller aux bains publics, imagine-toi, être à l’étuve avec les marchands et les popes. Mon rêve, c’est de m’incarner, mais définitivement, dans quelque marchande obèse, et de partager toutes ses croyances. Mon idéal, c’est d’aller à l’église et d’y faire brûler un cierge, de grand cœur, ma parole. Alors mes souffrances prendront fin. J’aime aussi vos remèdes : au printemps, il y avait une épidémie de petite vérole, je suis allé me faire vacciner ; si tu savais comme j’étais content, j’ai donné dix roubles pour « nos frères slaves » !… Tu ne m’écoutes pas. Tu n’es pas dans ton assiette, aujourd’hui. — Le gentleman fit une pause. — Je sais que tu es allé hier consulter ce médecin… Eh bien ! comment vas-tu ? Que t’a-t-il dit ?

— Imbécile !

— En revanche, tu as beaucoup d’esprit. Tu m’injuries de nouveau. Ce n’est pas par intérêt que je te demandais cela. Tu peux ne pas répondre. Voilà mes rhumatismes qui me reprennent.

— Imbécile !

— Tu y tiens ! Je me souviens encore de mes rhumatismes de l’année dernière.

— Le diable, des rhumatismes ?

— Pourquoi pas ? Si je m’incarne, il faut en subir toutes les conséquences. Satanas sum et nihil humani a me alienum puto.

— Comment, comment ? Satanas sum et nihil humani… Ce n’est pas bête, pour le diable !

— Je suis heureux de te plaire enfin.

— Cela ne vient pas de moi, dit Ivan, cela ne m’est jamais venu à l’esprit. Étrange…

C’est du nouveau, n’est-ce pas[4] ? Cette fois-ci je vais agir loyalement et t’expliquer la chose. Écoute. Dans les rêves, surtout durant les cauchemars qui proviennent d’un dérangement d’estomac ou d’autre chose, l’homme a parfois des visions si belles, des scènes de la vie réelle si compliquées, il traverse une telle succession d’événements aux péripéties inattendues, depuis les manifestations les plus hautes jusqu’au moindres bagatelles, que, je te le jure, Léon Tolstoï lui-même ne parviendrait pas à les imaginer. Cependant, ces rêves viennent non à des écrivains, mais à des gens ordinaires : fonctionnaires, feuilletonistes, popes… Un ministre m’a même avoué que ses meilleures idées lui venaient en dormant. Il en est de même maintenant ; je dis des choses originales, qui ne te sont jamais venues à l’esprit, comme dans les cauchemars ; cependant, je ne suis que ton hallucination.

— Tu radotes ! Comment, tu veux me persuader que tu existes, et tu prétends toi-même être un songe !

— Mon ami, j’ai choisi aujourd’hui une méthode particulière que je t’expliquerai ensuite. Attends un peu, où en étais-je ? Ah oui ! J’ai pris froid, mais pas chez vous, là-bas…

— Où, là-bas ? Dis donc, resteras-tu encore longtemps ? » s’écria Ivan presque désespéré. Il s’arrêta, s’assit sur le divan, se prit de nouveau la tête entre les mains. Il arracha la serviette mouillée et la jeta avec dépit.

« Tu as les nerfs malades, insinua le gentleman d’un air dégagé mais amical ; tu m’en veux d’avoir pris froid, cependant cela m’est arrivé de la façon la plus naturelle. Je courais à une soirée diplomatique, chez une grande dame de Pétersbourg qui jouait les ministres, en habit, cravate blanche, ganté ; pourtant j’étais encore Dieu sait où, et pour arriver sur la terre il fallait franchir l’espace. Certes, ce n’est qu’un instant, mais la lumière du soleil met huit minutes et j’étais en habit et gilet découvert. Les esprits ne gèlent pas, mais puisque je m’étais incarné… Bref, j’ai agi à la légère, je me suis aventuré. Dans l’espace, dans l’éther, dans l’eau, il fait un froid, on ne peut même pas appeler cela du froid : cent cinquante degrés au-dessous de zéro. On connaît la plaisanterie des jeunes villageoises : quand il gèle à trente degrés, elles proposent à quelque niais de lécher une hache ; la langue gèle instantanément, le niais s’arrache la peau ; et pourtant ce n’est que trente degrés ! À cent cinquante degrés, il suffirait, je pense, de toucher une hache avec le doigt pour que celui-ci disparaisse… si seulement il y avait une hache dans l’espace…

— Mais, est-ce possible ? » interrompit distraitement Ivan Fiodorovitch. Il luttait de toutes ses forces pour résister au délire et ne pas sombrer dans la folie.

« Une hache ? répéta le visiteur avec surprise.

— Mais oui, que deviendrait-elle, là-bas ? s’écria Ivan avec une obstination rageuse.

— Une hache dans l’espace ? Quelle idée[5] ! Si elle se trouve très loin de la terre, je pense qu’elle se mettra à tourner autour sans savoir pourquoi, à la manière d’un satellite. Les astronomes calculeront son lever et son coucher, Gatsouk[6] la mettra dans son almanach, voilà tout.

— Tu es bête, horriblement bête ! Fais des mensonges plus spirituels, ou je ne t’écoute plus. Tu veux me vaincre par le réalisme de tes procédés, me persuader de ton existence. Je n’y crois pas !

— Mais je ne mens pas, tout cela est vrai. Malheureusement, la vérité n’est presque jamais spirituelle. Je vois que tu attends de moi quelque chose de grand, de beau peut-être. C’est regrettable, car je ne donne que ce que je peux…

— Ne fais donc pas le philosophe, espèce d’âne !

— Comment puis-je philosopher, quand j’ai tout le côté droit paralysé, qui me fait geindre. J’ai consulté la Faculté ; ils savent diagnostiquer à merveille, vous expliquent la maladie, mais sont incapables de guérir. Il y avait là un étudiant enthousiaste : « Si vous mourez, m’a-t-il dit, vous connaîtrez exactement la nature de votre mal ! » Ils ont la manie de vous adresser à des spécialistes : « Nous nous bornons à diagnostiquer, allez voir un tel, il vous guérira. » On ne trouve plus du tout de médecins à l’ancienne mode qui traitaient toutes les maladies ; maintenant il n’y a plus que des spécialistes, qui font de la publicité. Pour une maladie du nez, on vous envoie à Paris, chez un grand spécialiste. Il vous examine le nez. « Je ne puis, dit-il, guérir que la narine droite, car je ne traite pas les narines gauches, ce n’est pas ma spécialité. Allez à Vienne, il y a un spécialiste pour les narines gauches. » Que faire ? J’ai recouru aux remèdes de bonnes femmes ; un médecin allemand me conseilla de me frotter après le bain avec du miel et du sel : j’allai aux bains pour le plaisir et me barbouillai en pure perte. En désespoir de cause, j’ai écrit au comte Mattei, à Milan ; il m’a envoyé un livre et des globules. Que Dieu lui pardonne ! Imagine-toi que l’extrait de malt de Hoff m’a guéri. Je l’avais acheté par hasard, j’en ai pris un flacon et demi, et tout à disparu radicalement. J’étais résolu à publier une attestation, la reconnaissance parlait en moi, mais ce fut une autre histoire : aucun journal ne voulut l’insérer ! « C’est trop réactionnaire, me dit-on, personne n’y croira, le diable n’existe point[7]. Publiez cela anonymement. » Mais qu’est-ce qu’une attestation anonyme ? J’ai plaisanté avec les employés : « C’est en Dieu, disais-je, qu’il est réactionnaire de croire à notre époque ; mais moi je suis le diable. — Bien sûr, tout le monde y croit, pourtant c’est impossible, cela pourrait nuire à notre programme. À moins que vous ne donniez à la chose un tour humoristique ? » Mais alors, pensai-je, ce ne sera pas spirituel. Et mon attestation ne parut point. Cela m’est arrivé sur le cœur. Les sentiments les meilleurs, tels que la reconnaissance, me sont formellement interdits par ma position sociale.

— Tu retombes dans la philosophie ? dit Ivan, les dents serrées.

— Que Dieu m’en préserve ! Mais on ne peut s’empêcher de se plaindre parfois. Je suis calomnié. Tu me traites à tout moment d’imbécile. On voit bien que tu es un jeune homme. Mon ami, il n’y a pas que l’esprit. J’ai reçu de la nature un cœur bon et gai, « j’ai aussi composé des vaudevilles »[8]. Tu me prends, je crois, pour un vieux Khlestakov, mais ma destinée est bien plus sérieuse. Par une sorte de décret inexplicable, j’ai pour mission de « nier » ; pourtant je suis foncièrement bon et inapte à la négation. « Non, il faut que tu nies ! Sans négation, pas de critique, et que deviendraient les revues, sans la critique ? Il ne resterait plus qu’un hosanna. Mais pour la vie cela ne suffit pas, il faut que cet hosanna passe par le creuset du doute, etc. » D’ailleurs, je ne me mêle pas de tout ça, ce n’est pas moi qui ai inventé la critique, je n’en suis pas responsable. J’ai servi de bouc émissaire, on m’a obligé à faire de la critique, et la vie commença. Mais moi, qui comprends le sel de la comédie, j’aspire au néant. « Non, il faut que tu vives, me réplique-t-on, car sans toi rien n’existerait. Si tout était raisonnable sur la terre, il ne s’y passerait rien. Sans toi, pas d’événements ; or, il faut des événements. » Je remplis donc ma mission, bien à contrecœur, pour susciter des événements, et je réalise l’irrationnel, par ordre. Les gens prennent cette comédie au sérieux, malgré tout leur esprit. C’est pour eux une tragédie. Ils souffrent, évidemment… En revanche, il vivent, d’une vie réelle et non imaginaire, car la souffrance, c’est la vie. Sans la souffrance, quel plaisir offrirait-elle ? Tout ressemblerait à un Te Deum interminable ; c’est saint, mais bien ennuyeux. Et moi ? Je souffre, et pourtant je ne vis pas. Je suis l’x d’une équation inconnue. Je suis le spectre de la vie, qui a perdu la notion des choses et oublie jusqu’à son nom. Tu ris… non, tu ne ris pas, tu te fâches encore, comme toujours. Il te faudrait toujours de l’esprit ; or, je te le répète, je donnerais toute cette vie sidérale, tous les grades, tous les honneurs, pour m’incarner dans l’âme d’une marchande obèse et faire brûler des cierges à l’église.

— Toi non plus, tu ne crois pas en Dieu, dit Ivan avec un sourire haineux.

— Comment dire, si tu parles sérieusement…

— Dieu existe-t-il oui ou non ? insista Ivan avec colère.

— Ah ! c’est donc sérieux ? Mon cher, Dieu m’est témoin que je n’en sais rien, je ne puis mieux dire.

— Non, tu n’existes pas, tu es moi-même et rien de plus ! Tu n’es qu’une chimère !

— Si tu veux, j’ai la même philosophie que toi, c’est vrai. Je pense, donc je suis[9], voilà ce qui est sûr ; quand au reste, quant à tous ces mondes, Dieu et Satan lui-même, tout cela ne m’est pas prouvé. Ont-ils une existence propre, ou est-ce seulement une émanation de moi, le développement successif de mon moi, qui existe temporellement et personnellement ?… Je m’arrête, car j’ai l’impression que tu vas me battre.

— Tu ferais mieux de me raconter une anecdote !

— En voici une, précisément dans le cadre de notre sujet, c’est-à-dire plutôt une légende qu’une anecdote. Tu me reproches mon incrédulité. Mais, mon cher, il n’y a pas que moi comme ça ; chez nous, tous sont maintenant troublés à cause de vos sciences. Tant qu’il y avait les atomes, les cinq sens, les quatre éléments, cela allait encore. Les atomes étaient déjà connus dans l’antiquité. Mais vous avez découvert « la molécule chimique », « le protoplasme », et le diable sait encore quoi ! En apprenant cela, les nôtres ont baissé la queue. Ce fut le gâchis ; la superstition, les cancans sévirent, nous en avons autant que vous, même un peu plus, enfin la délation ; il y a aussi, chez nous, une section où l’on reçoit certains « renseignements[10] ». Eh bien, cette légende de notre Moyen Âge, du nôtre, non pas du vôtre, ne trouve aucune créance, sauf auprès des grosses marchandes, les nôtres, pas les vôtres. Tout ce qui existe chez vous existe aussi chez nous ; je te révèle ce mystère par amitié, bien que ce soit défendu. Cette légende parle donc du paradis. Il y avait sur la terre un certain philosophe qui niait tout, les lois, la conscience, la foi ; surtout la vie future. Il mourut en pensant entrer dans les ténèbres du néant, et le voilà en présence de la vie future. Il s’étonne, il s’indigne : « Cela, dit-il, est contraire à mes convictions. » Et il fut condamné pour cela… Excuse-moi, je te rapporte cette légende comme on me l’a contée… Donc, il fut condamné à parcourir dans les ténèbres un quatrillion de kilomètres (car nous comptons aussi en kilomètres, maintenant), et quand il aura achevé son quatrillion, les portes du paradis s’ouvriront devant lui et tout lui sera pardonné…

— Quels tourments y a-t-il dans l’autre monde, outre le quatrillion ? demanda Ivan avec une étrange animation.

— Quels tourments ? Ah ! ne m’en parle pas ! Autrefois, il y en avait pour tous les goûts ; à présent, on a de plus en plus recours au système des tortures morales, aux « remords de conscience » et autres fariboles. C’est à votre « adoucissement des mœurs » que nous le devons. Et qui en profite ? Seulement ceux qui n’ont pas de conscience, car ils se moquent des remords ! En revanche, les gens convenables, qui ont conservé le sentiment de l’honneur, souffrent… Voilà bien les réformes opérées sur un terrain mal préparé, et copiées d’institutions étrangères ; elles sont déplorables ! Le feu d’autrefois valait mieux… Le condamné au quatrillion regarde donc autour de lui, puis se couche en travers de la route : « Je ne marche pas, par principe je refuse ! » Prends l’âme d’un athée russe éclairé et mêle-la à celle du prophète Jonas, qui bouda trois jours et trois nuits dans le ventre d’une baleine, tu obtiendras notre penseur récalcitrant.

— Sur quoi s’est-il étendu ?

— Il y avait sûrement de quoi s’étendre. Tu ne ris pas ?

— Bravo, s’écria Ivan avec la même animation ; il écoutait maintenant avec une curiosité inattendue. Eh bien, il est toujours couché ?

— Mais non, au bout de mille ans, il se leva et marcha.

— Quel âne ! — Ivan eut un rire nerveux et se mit à réfléchir. — N’est-ce pas la même chose de rester couché éternellement ou de marcher un quatrillion de verstes ? Mais cela fait un billion d’années ?

— Et même bien davantage. S’il y avait ici un crayon et du papier, on pourrait calculer. Il est arrivé depuis longtemps et c’est là que commence l’anecdote.

— Comment ! Mais où a-t-il pris un billion d’années ?

— Tu penses toujours à notre terre actuelle ! La terre s’est reproduite peut-être un million de fois ; elle s’est gelée, fendue, désagrégée, puis décomposée dans ses éléments, et de nouveau les eaux la recouvrirent. Ensuite, ce fut de nouveau une comète, puis un soleil d’où sortit le globe. Ce cycle se répète peut-être une infinité de fois, sous la même forme, jusqu’au moindre détail. C’est mortellement ennuyeux…

— Eh bien ! qu’arriva-t-il lorsqu’il eut achevé ?

— Dès qu’il fut entré au paradis, deux secondes, montre en main, ne s’étaient pas écoulées (bien que sa montre, à mon avis, ait dû se décomposer en ses éléments durant le voyage) et il s’écriait déjà que, pour ces deux secondes, on pouvait faire non seulement un quatrillion de kilomètres, mais un quatrillion de quatrillions, à la quatrillionième puissance ! Bref, il chanta hosanna, il exagéra même, au point que des penseurs plus dignes refusèrent de lui tendre la main les premiers temps ; il était devenu trop brusquement conservateur. C’est le tempérament russe. Je te le répète, c’est une légende. Voilà les idées qui ont cours chez nous sur ces matières.

— Je te tiens ! s’écria Ivan avec une joie presque enfantine, comme si la mémoire lui revenait : c’est moi-même qui ai inventé cette anecdote du quatrillion d’années ! J’avais alors dix-sept ans, j’étais au collège… Je l’ai racontée à un de mes camarades, Korovkine, à Moscou… Cette anecdote est très caractéristique, je l’avais oubliée, mais je me la suis rappelée inconsciemment ; ce n’est pas toi qui l’as dite ! C’est ainsi qu’une foule de choses vous reviennent quand on va au supplice… ou quand on rêve. Eh bien ! tu n’es qu’un rêve !

— La violence avec laquelle tu me nies m’assure que malgré tout tu crois en moi, dit le gentleman gaiement.

— Pas du tout ! Je n’y crois pas pour un centième !

— Mais bien pour un millième. Les doses homéopathiques sont peut-être les plus fortes. Avoue que tu crois en moi, au moins pour un dix-millième…

— Non ! cria Ivan irrité. D’ailleurs, je voudrais bien croire en toi !

— Hé ! hé ! voilà un aveu ! Mais je suis bon, je vais t’aider. C’est moi qui te tiens ! Je t’ai conté à dessein cette anecdote pour te détromper définitivement à mon égard.

— Tu mens. Le but de ton apparition est de me convaincre de ton existence.

— Précisément. Mais les hésitations, l’inquiétude, le conflit de la foi et du doute constituent parfois une telle souffrance pour un homme scrupuleux comme toi, que mieux vaut se pendre. Sachant que tu crois un peu en moi, je t’ai raconté cette anecdote pour te livrer définitivement au doute. Je te mène entre la foi et l’incrédulité alternativement, non sans but. C’est une nouvelle méthode. Je te connais : quand tu cesseras tout à fait de croire en moi, tu te mettras à m’assurer que je ne suis pas un rêve, que j’existe vraiment ; alors mon but sera atteint. Or, mon but est noble. Je déposerai en toi un minuscule germe de foi qui donnera naissance à un chêne, un si grand chêne qu’il sera ton refuge et que tu voudras te faire anachorète, car c’est ton vif désir en secret ; tu te nourriras de sauterelles, tu feras ton salut dans le désert.

— Alors, misérable, c’est pour mon salut que tu travailles ?

— Il faut bien faire une fois une bonne œuvre. Tu te fâches, à ce que je vois !

— Bouffon ! As-tu jamais tenté ceux qui se nourrissent de sauterelles, prient dix-sept ans au désert et sont couverts de mousse ?

— Mon cher, je n’ai fait que cela. On oublie le monde entier pour une pareille âme, car c’est un joyau de prix, une étoile qui vaut parfois toute une constellation ; nous avons aussi notre arithmétique ! La victoire est précieuse ! Or, certains solitaires, ma foi, te valent au point de vue intellectuel, bien que tu ne le croies pas ; ils peuvent contempler simultanément de tels abîmes de foi et de doute qu’en vérité il s’en faut d’un cheveu qu’ils succombent.

— Eh bien ! tu te retirais le nez long ?

— Mon ami, remarqua sentencieusement le visiteur, mieux vaut avoir le nez long que pas de nez du tout, comme le disait encore récemment un marquis malade (il devait être soigné par un spécialiste) en se confessant à un Père Jésuite. J’y assistais, c’était charmant. « Rendez-moi mon nez ! » disait-il en se frappant la poitrine. « Mon fils, insinuait le Père, tout est réglé par les décrets insondables de la Providence ; un mal apparent amène parfois un bien caché. Si un sort cruel vous a privé de votre nez, vous y gagnez en ce que personne désormais n’osera vous dire que vous l’avez trop long. — Mon Père, ce n’est pas une consolation ! s’écria-t-il désespéré, je serais au contraire enchanté d’avoir chaque jour le nez long, pourvu qu’il soit à sa place ! — Mon fils, dit le Père en soupirant, on ne peu demander tous les biens à la fois, et c’est déjà murmurer contre la Providence, qui, même ainsi, ne vous a pas oublié ; car si vous criez comme tout à l’heure, que vous seriez heureux toute votre vie d’avoir le nez long, votre souhait a été exaucé indirectement, car ayant perdu votre nez, par le fait même, vous avez le nez long… »

— Fi ! que c’est bête ! s’écria Ivan.

— Mon ami, je voulais te faire rire, je te jure que telle est la casuistique des Jésuites et que tout ceci est rigoureusement vrai. Ce cas est récent et m’a causé bien des soucis. Rentré chez lui, le malheureux jeune homme se brûla la cervelle dans la nuit ; je ne l’ai pas quitté jusqu’au dernier moment… Quant au confessionnaux des Jésuites, c’est vraiment mon plus agréable divertissement aux heures de tristesse. Voici une historiette de ces jours derniers. Une jeune Normande, une blonde de vingt ans, arrive chez un vieux Père. Une beauté, un corps à faire venir l’eau à la bouche. Elle s’agenouille, murmure son péché à travers le grillage. « Comment, ma fille, vous voilà retombée ?… Ô Sancta Maria, qu’entends-je, c’est déjà un autre. Jusqu’à quand cela durera-t-il ; n’avez-vous pas honte ? — Ah, mon Père, répond la pécheresse éplorée, ça lui a fait tant de plaisir et à moi si peu de peine ! »[11] Considère cette réponse ! C’est le cri de la nature elle-même, cela vaut mieux que l’innocence ! Je lui ai donné l’absolution et je me retournais pour m’en aller, quand j’entendis le Père lui fixer un rendez-vous pour le soir. Si résistant qu’ait été le vieillard, il avait succombé aussitôt à la tentation. La nature, la vérité ont pris leur revanche ! Pourquoi fais-tu la grimace ? te voilà encore fâché ? Je ne sais plus que faire pour t’être agréable…

— Laisse-moi, tu m’obsèdes comme un cauchemar, gémit Ivan vaincu par sa vision ; tu m’ennuies et tu me tourmentes. Je donnerais beaucoup pour te chasser !

— Encore un coup, modère tes exigences, n’exige pas de moi « le grand et le beau », et tu verras comme nous serons bons amis, dit le gentleman d’un ton suggestif. En vérité, tu m’en veux de n’être pas apparu dans une lueur rouge, « parmi le tonnerre et les éclairs », les ailes roussies, mais de m’être présenté dans une tenue aussi modeste. Tu es froissé dans tes sentiments esthétiques d’abord, ensuite dans ton orgueil : un si grand homme recevoir la visite d’un diable aussi banal ! Il y a en toi cette fibre romantique raillée par Biélinski ! Que faire, jeune homme ! Tout à l’heure, au moment de venir chez toi, j’ai pensé, pour plaisanter, prendre l’apparence d’un conseiller d’État en retraite, décoré des ordres du Lion et du Soleil, mais je n’ai pas osé, car tu m’aurais battu : Comment ! mettre sur ma poitrine les plaques du Lion et du Soleil, au lieu de l’Étoile polaire ou de Sirius ! Et tu insistes sur ma bêtise. Mon Dieu, je ne prétends pas avoir ton intelligence. Méphistophélès, en apparaissant à Faust, affirme qu’il veut le mal, et ne fait que le bien. Libre à lui, moi c’est le contraire. Je suis peut-être le seul être au monde qui aime la vérité et veuille sincèrement le bien. J’étais là quand le Verbe crucifié monta au ciel, emportant l’âme du bon larron ; j’ai entendu les acclamations joyeuses des chérubins chantant hosanna ! et les hymnes des séraphins, qui faisaient trembler l’univers. Eh bien, je le jure par ce qu’il y a de plus sacré, j’aurais voulu me joindre aux chœurs et crier aussi hosanna ! Les paroles allaient sortir de ma poitrine… Tu sais que je suis fort sensible et impressionnable au point de vue esthétique. Mais le bons sens — la plus malheureuse de mes facultés — m’a retenu dans les justes limites, et j’ai laissé passer l’heure propice ! Car, pensais-je alors, qu’adviendrait-il si je chantais hosanna ! Tout s’éteindrait dans le monde, il ne se passerait plus rien. Voilà comment les devoirs de ma charge et ma position sociale m’ont obligé à repousser une impulsion généreuse et à rester dans l’infamie. D’autres s’arrogent tout l’honneur du bien : on ne me laisse que l’infamie. Mais je n’envie pas l’honneur de vivre aux dépens d’autrui, je ne suis pas ambitieux. Pourquoi, parmi toutes les créatures, suis-je seul voué aux malédictions des honnêtes gens et même aux coups de botte, car, en m’incarnant, je dois subir parfois des conséquences de ce genre ? Il y a là un mystère, mais à aucun prix on ne veut me le révéler, de peur que je n’entonne hosanna ! et qu’aussitôt les imperfections nécessaires disparaissant, la raison ne règne dans le monde entier : ce serait naturellement la fin de tout, même des journaux et des revues, car qui s’abonnerait alors ? Je sais bien que finalement je me réconcilierai, je ferai moi aussi mon quatrillion et je connaîtrai le secret. Mais, en attendant, je boude et je remplis à contrecœur ma mission : perdre des milliers d’hommes pour en sauver un seul. Combien, par exemple, a-t-il fallu perdre d’âmes et salir de réputations pour obtenir un seul juste, Job, dont on s’est servi autrefois pour m’attraper si méchamment. Non, tant que le secret ne sera pas révélé, il existe pour moi deux vérités : celle de là-bas, la leur, que j’ignore totalement, et l’autre, la mienne. Reste à voir quelle est la plus pure… Tu dors ?

— Je pense bien, gémit Ivan ; tout ce qu’il y a de bête en moi, tout ce que j’ai depuis longtemps digéré et éliminé comme une ordure, tu me l’apportes comme une nouveauté !

— Alors, je n’ai pas réussi ! Moi qui pensais te charmer par mon éloquence ; cet hosanna dans le ciel, vraiment, ce n’était pas mal ? Puis ce ton sarcastique à la Heine, n’est-ce pas ?

— Non, je n’ai jamais eu cet esprit de laquais ! Comment mon âme a-t-elle pu produire un faquin de ton espèce ?

— Mon ami, je connais un charmant jeune homme russe, amateur de littérature et d’art. Il est l’auteur d’un poème qui promet, intitulé : « Le Grand Inquisiteur »… C’est uniquement lui que j’avais en vue.

— Je te défends de parler du « Grand Inquisiteur », s’écria Ivan, rouge de honte.

— Et le cataclysme géologique, te rappelles-tu ? Voilà un poème !

— Tais-toi ou je te tue !

— Me tuer ? Non, il faut que je m’explique d’abord. Je suis venu pour m’offrir ce plaisir. Oh ! que j’aime les rêves de mes jeunes amis, fougueux, assoiffés de vie ! « Là vivent des gens nouveaux, disais-tu au printemps dernier, quand tu te préparais à venir ici, ils veulent tout détruire et retourner à l’anthropophagie. Les sots, il ne m’ont pas consulté. À mon avis, il ne faut rien détruire, si ce n’est l’idée de Dieu dans l’esprit de l’homme : voilà par où il faut commencer. Ô les aveugles, ils ne comprennent rien ! Une fois que l’humanité entière professera l’athéisme (et je crois que cette époque, à l’instar des époques géologiques, arrivera à son heure), alors, d’elle-même, sans anthropophagie, l’ancienne conception du monde disparaîtra, et surtout l’ancienne morale. Les hommes s’uniront pour retirer de la vie toutes les jouissances possibles, mais dans ce monde seulement. L’esprit humain s’élèvera jusqu’à un orgueil titanique, et ce sera l’humanité déifiée. Triomphant sans cesse et sans limites de la nature par la science et l’énergie, l’homme par cela même éprouvera constamment une joie si intense qu’elle remplacera pour lui les espérances des joies célestes. Chacun saura qu’il est mortel, sans espoir de résurrection, et se résignera à la mort avec une fierté tranquille, comme un dieu. Par fierté, il s’abstiendra de murmurer contre la brièveté de la vie et il aimera ses frères d’un amour désintéressé. L’amour ne procurera que des jouissances brèves, mais le sentiment même de sa brièveté en renforcera l’intensité autant que jadis elle se disséminait dans les espérances d’un amour éternel, outre-tombe… » Et ainsi de suite. C’est charmant ! »

Ivan se bouchait les oreilles, regardait à terre, tremblait de tout le corps. La voix poursuivit :

« La question consiste en ceci, songeait mon jeune penseur : est-il possible que cette époque vienne jamais ? Dans l’affirmative, tout est décidé, l’humanité s’organisera définitivement. Mais comme, vu la bêtise invétérée de l’espèce humaine, cela ne sera peut-être pas encore réalisé dans mille ans, il est permis à tout individu conscient de la vérité de régler sa vie comme il lui plaît, selon les principes nouveaux. Dans ce sens, tout lui est permis. Plus encore : même si cette époque ne doit jamais arriver, comme Dieu et l’immortalité n’existent pas, il est permis à l’homme nouveau de devenir un homme-dieu, fût-il seul au monde à vivre ainsi. Il pourrait désormais, d’un cœur léger, s’affranchir des règles de la morale traditionnelle, auxquelles l’homme était assujetti comme un esclave. Pour Dieu, il n’existe pas de loi. Partout où Dieu se trouve, il est à sa place ! Partout où je me trouverai, ce sera la première place… Tout est permis, un point, c’est tout !… Tout ça est très gentil ; seulement si l’on veut tricher, à quoi bon la sanction de la vérité ? Mais notre Russe contemporain est ainsi fait ; il ne se décidera pas à tricher sans cette sanction, tant il aime la vérité… »

Entraîné par son éloquence, le visiteur élevait de plus en plus la voix et considérait avec ironie le maître de la maison ; mais il ne put achever. Ivan saisit tout à coup un verre sur la table et le lança sur l’orateur.

« Ah ! mais, c’est bête enfin ![12] s’exclama l’autre en se levant vivement et en essuyant les gouttes de thé sur ses habits ; il s’est souvenu de l’encrier de Luther ! Il veut voir en moi un songe et lance des verres à un fantôme ! C’est digne d’une femme ! Je me doutais bien que tu faisais semblant de te boucher les oreilles, et que tu écoutais… »

À ce moment, on frappa à la fenêtre avec insistance. Ivan Fiodorovitch se leva.

« Tu entends, ouvre donc, s’écria le visiteur, c’est ton frère Aliocha qui vient t’annoncer une nouvelle des plus inattendues, je t’assure !

— Tais-toi, imposteur, je savais avant toi que c’est Aliocha, je le pressentais, et certes il ne vient pas pour rien, il apporte évidemment une « nouvelle » ! s’écria Ivan avec exaltation.

— Ouvre donc, ouvre-lui. Il fait une tourmente de neige, et c’est ton frère. Monsieur sait-il le temps qu’il fait ? C’est à ne pas mettre un chien dehors.[13] »

On continuait de frapper. Ivan voulait courir à la fenêtre, mais se sentit comme paralysé. Il s’efforçait de briser les liens qui le retenaient, mais en vain. On frappait de plus en plus fort. Enfin les liens se rompirent et Ivan Fiodorovitch se releva. Les deux bougies achevaient de se consumer, le verre qu’il avait lancé à son hôte était sur la table. Sur le divan, personne. Les coups à la fenêtre persistaient, mais bien moins forts qu’il ne lui avait semblé, et même fort discrets.

« Ce n’est pas un rêve ! Non, je jure que ce n’était pas un rêve, tout ça vient d’arriver. »

Ivan courut à la fenêtre et ouvrit le vasistas.

« Aliocha, je t’avais défendu de venir, cria-t-il, rageur, à son frère. En deux mots, que veux-tu ? En deux mots, tu m’entends ?

— Smerdiakov s’est pendu il y a une heure, dit Aliocha.

— Monte le perron, je vais t’ouvrir », dit Ivan, qui alla ouvrir la porte.


X

« C’est lui qui l’a dit ! »

Aliocha apprit à Ivan qu’une heure auparavant Marie Kondratievna était venue chez lui pour l’informer que Smerdiakov venait de se suicider. « J’entre dans sa chambre pour emporter le samovar, il était pendu à un clou. » Comme Aliocha lui demandait si elle avait fait sa déclaration à qui de droit, elle répondit qu’elle était venue tout droit chez lui, en courant. Elle tremblait comme une feuille. L’ayant accompagnée chez elle, Aliocha y avait trouvé Smerdiakov encore pendu. Sur la table, un papier avec ces mots : « Je mets fin à mes jours volontairement ; qu’on n’accuse personne de ma mort. » Aliocha, laissant ce billet sur la table, se rendit chez l’ispravnik, « et de là chez toi », conclut-il en regardant fixement Ivan, dont l’expression l’intriguait.

« Frère, dit-il soudain, tu dois être très malade ! Tu me regardes sans avoir l’air de comprendre ce que je te dis.

— C’est bien d’être venu, dit Ivan d’un air préoccupé et sans prendre garde à l’exclamation d’Aliocha. Je savais qu’il s’était pendu.

— Par qui le savais-tu ?

— Je ne sais pas par qui, mais je le savais. Le savais-je ? Oui, il me l’a dit, il vient de me le dire. »

Ivan se tenait au milieu de la chambre, l’air toujours absorbé, regardant à terre.

  1. En français dans le texte.
  2. En français dans le texte.
  3. En français dans le texte.
  4. En français dans le texte.
  5. En français dans le texte.
  6. Alexandre Gatsouk (1832-1891), éditeur de journaux, revues, almanachs.
  7. En français dans le texte.
  8. Paroles de Klestakov, dans le Réviseur de Gogol, III, 6 -1836.
  9. En français dans le texte.
  10. Allusion à la fameuse « Troisième Section » – police secrète.
  11. En français dans le texte.
  12. En français dans le texte.
  13. En français dans le texte.