Les Frères corses/3

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Les Frères corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 15-20).
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III


C’était, comme me l’avait dit mon guide, un jeune homme de vingt à vingt et un ans, aux cheveux et aux yeux noirs, au teint bruni par le soleil, plutôt petit que grand, mais admirablement bien fait.

Dans sa hâte à me présenter ses compliments, il était monté comme il se trouvait, c’est-à-dire avec son costume de cheval, qui se composait d’une redingote de drap vert, à laquelle une cartouchière qui serrait sa ceinture donnait une certaine tournure militaire, d’un pantalon de drap gris, garni intérieurement de cuir de Russie, et de bottes à éperons ; une casquette dans le genre de celle de nos chasseurs d’Afrique complétaient son costume.

De chaque côté de sa cartouchière pendaient, d’un côté une gourde, et de l’autre un pistolet.

En outre, il tenait à la main une carabine anglaise.

Malgré la jeunesse de mon hôte, dont la lèvre supérieure était à peine ombragée par une légère moustache, il y avait dans toute sa personne un air d’indépendance et de résolution qui me frappa.

On voyait l’homme élevé pour la lutte matérielle, habitué à vivre au milieu du danger sans le craindre, mais aussi sans le mépriser ; grave parce qu’il est solitaire, calme parce qu’il est fort.

D’un seul regard, il avait tout vu, mon nécessaire, mes armes, l’habit que je venais de quitter, celui que je portais.

Son coup d’œil était rapide et sûr comme celui de tout homme dont la vie dépend parfois d’un coup d’œil.

— Vous m’excuserez si je vous dérange, monsieur, me dit-il, mais je l’ai fait dans une bonne intention, celle de m’informer si vous ne manquez de rien. Ce n’est jamais sans une certaine inquiétude que je vois arriver chez nous un homme du continent ; car nous sommes encore si sauvages, nous autres Corses, que ce n’est vraiment qu’en tremblant que nous exerçons, vis-à-vis des Français surtout, cette vieille hospitalité qui sera bientôt, au reste, la seule tradition qui nous restera de nos pères.

— Et vous avez tort de craindre, monsieur, répondis-je ; il est difficile de mieux aller au-devant de tous les besoins d’un voyageur que ne l’a fait madame de Franchi ; d’ailleurs, continuai-je en jetant à mon tour un coup d’œil autour de l’appartement, ce n’est point ici que je me plaindrai de cette prétendue sauvagerie que vous me signalez avec un peu de bonne volonté, et, si je ne voyais pas de mes fenêtres cet admirable paysage, je pourrais me croire dans une chambre de la Chaussée-d’Antin.

— Oui, reprit le jeune homme, c’était une manie de mon pauvre frère Louis : il aimait à vivre à la française ; mais je doute qu’en sortant de Paris, cette pauvre parodie de la civilisation qu’il quittera lui suffise comme elle lui suffisait avant son départ.

— Et monsieur votre frère a quitté la Corse depuis longtemps ? demandai-je à mon jeune interlocuteur.

— Depuis dix mois, monsieur.

— Vous l’attendez bientôt ?

— Oh ! pas avant trois ou quatre ans.

— C’est une absence bien longue pour deux frères qui, sans doute, ne s’étaient jamais quittés ?

— Oui, et surtout qui s’aimaient comme nous nous aimions.

— Sans doute, il viendra vous voir avant la fin de ses études ?

— Probablement : il nous l’a promis du moins.

— En tout cas, rien n’empêcherait que, de votre côté, vous n’allassiez lui faire une visite ?

— Non… moi, je ne quitte pas la Corse.

Il y avait, dans l’accent dont était faite cette réponse, cet amour de la patrie qui confond le reste de l’univers dans un même dédain.

Je souris.

— Cela vous semble étrange, reprit-il en souriant à son tour, qu’on ne veuille pas quitter un misérable pays comme le nôtre. Que voulez-vous ! je suis une espèce de production de l’île, comme le chêne vert et le laurier-rose ; il me faut mon atmosphère imprégnée des parfums de la mer et des émanations de la montagne ; il me faut mes torrents à traverser, mes rocs à gravir, mes forêts à explorer ; il me faut l’espace, il me faut la liberté ; si l’on me transportait dans une ville, il me semble que j’y mourrais.

— Mais comment y a-t-il donc une si grande différence morale entre vous et votre frère ?

— Avec une si grande ressemblance physique, ajouteriez-vous si vous le connaissiez.

— Vous vous ressemblez beaucoup ?

— C’est au point que, lorsque nous étions enfants, mon père et ma mère étaient forcés de mettre à nos habits un signe pour nous distinguer l’un de l’autre.

— Et en grandissant ? demandai-je.

— En grandissant, nos habitudes ont amené une légère différence de teint, voilà tout. Toujours enfermé, toujours penché sur ses livres et sur ses dessins, mon frère est devenu plus pâle, tandis qu’au contraire toujours à l’air, toujours courant la montagne ou la plaine, moi, j’ai bruni.

— J’espère, lui dis-je, que vous me ferez juge de cette différence, en me chargeant de vos commissions pour M. Louis de Franchi.

— Oui, certainement, et avec un grand plaisir, si vous voulez bien avoir cette complaisance. Mais pardon je m’aperçois que vous êtes plus avancé que moi de toute votre toilette, et que, dans un quart d’heure, on va se mettre à table.

— Est-ce pour moi que vous allez prendre la peine de changer de costume ?

— Quand il en serait ainsi, vous n’auriez de reproche à faire qu’à vous-même ; car vous m’auriez donné l’exemple ; mais, en tout cas, je suis en costume de cavalier, et il faut que je me mette en costume de montagnard. J’ai, après le souper, une course à faire, dans laquelle mes bottes et mes éperons me gêneraient fort.

— Vous sortez après le souper ? lui demandai-je.

— Oui, reprit-il, un rendez-vous…

Je souris.

— Oh ! pas dans le sens où vous le prenez ; c’est un rendez-vous d’affaires.

— Me croyez-vous assez présomptueux pour croire que j’aie droit à vos confidences ?

— Pourquoi pas ? Il faut vivre de manière à pouvoir dire tout haut tout ce qu’on fait. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je n’en aurai jamais. Si mon frère se marie et a des enfants, il est probable que je ne me marierai même pas. Si, au contraire, il ne prend point de femme, il faudra bien que j’en prenne une ; mais alors ce sera pour que la race ne s’éteigne pas. Je vous l’ai dit, ajouta-t-il en riant, je suis un véritable sauvage, et je suis venu au monde cent ans trop tard. Mais je continue à bavarder comme une corneille, et, à l’heure du souper, je ne serai pas prêt.

— Mais nous pouvons continuer la conversation, repris-je ; votre chambre n’est-elle pas en face de celle-ci ? Laissez la porte ouverte et nous causerons.

— Faites mieux, venez chez moi ; je m’habillerai dans mon cabinet de toilette pendant ce temps… Vous êtes amateur d’armes, ce me semble ; eh bien, vous regarderez les miennes ; il y en a quelques-unes qui ont une certaine valeur, historique s’entend.