Les Galions de Vigo (1702)

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Les galions de Vigo - 1702
Calmon-Maison

Revue des Deux Mondes tome 15, 1903


Les galions de Vigo - 1702


Parmi les amiraux qui, au cours du grand règne, se distinguèrent à la tête de nos escadres, le maréchal de Château-Renault apparaît, après Du Quesne et Tourville, comme l’un des premiers. Il fut, dit Saint-Simon, « un très grand et heureux homme de mer, où il avait eu de belles actions que le malheur même de Vigo ne put ternir. »

En étudiant, pour conter la vie de cet illustre marin, sa campagne dans la mer des Antilles, j’ai été amené à rechercher quelles causes le déterminèrent à convoyer de la Vera-Cruz en Europe les galions, lamentablement célèbres, de 1702 ; à constater quelles difficultés le contraignirent à les conduire dans un port où ils n’étaient pas attendus ; enfin, à pouvoir établir que la responsabilité du désastre de Vigo, dont le souvenir demeure injustement rivé à sa mémoire, ne doit pas être imputée au maréchal de Château-Renault.

C’est le récit de sa navigation, fort habilement menée et pourtant marquée d’une fin si tragique, que j’apporte aux lecteurs de la Revue.


I

Le 1er novembre 1700, Charles II d’Espagne mourait, âgé seulement de trente-neuf ans, laissant sa couronne à Philippe de France, duc d’Anjou, second fils du Dauphin et petit-fils de Louis XIV. Ce prince fut proclamé roi à Madrid le 24 novembre suivant.

En présence de l’attitude hostile prise aussitôt par l’Empereur, auquel il paraissait certain que l’Angleterre et la Hollande prêteraient leur concours, la France et l’Espagne conclurent avec le Portugal une alliance qui avait pour effet de priver les flottes ennemies de tout port de ravitaillement ou de refuge sur la longue étendue de côtes comprise entre les Pays-Bas et l’Italie.

Il fallait aussi pourvoir à la sûreté des colonies espagnoles du Nouveau-Monde, grandement négligées par l’Espagne, et, dès le mois d’avril 1701, le marquis de Coëtlogon, lieutenant général des armées navales, était chargé d’escorter un convoi d’armes et de munitions envoyé par la France en Amérique. Coëtlogon embarquait en même temps sur son escadre des ingénieurs et des officiers d’infanterie destinés à concourir à la défense des ports de Carthagène, Porto-Bello, la Vera-Cruz et la Havane. Ses instructions lui prescrivaient également de mettre à l’abri de tout coup de main les établissemens français de Saint-Domingue, préservés d’ailleurs dans une certaine mesure par le seul fait de leur moindre importance.

L’état déplorable où se trouvaient alors les flottes du Portugal et de l’Espagne les rendait incapables de protéger la péninsule ibérique, et moins encore les places maritimes que le Roi Catholique possédait en Italie, si la France ne leur adjoignait une puissante armée navale.

Tandis que le comte d’Estrées, fils du maréchal, quittait Toulon avec une forte escadre pour gagner Cadix, où le rejoignaient les galères du bailli de Noailles, le comte de Château-Renault rassemblait à Brest une autre flotte, dont la destination demeurait incertaine et restait subordonnée à la connaissance qu’on pourrait avoir des projets de l’Angleterre. On savait seulement alors que cette puissance, sans nous avoir déclaré la guerre, armait cependant de son côté.

Récemment pourvu de la charge de vice-amiral, rendue vacante par la mort de Tourville, Château-Renault, qui venait de dépasser la soixantaine, se trouvait tout désigné pour un haut commandement, tant par l’ancienneté de ses services que par leur éclat. Il avait porté fort heureusement secours à l’Irlande, lors des tentatives faites par Jacques II pour reconquérir son trône, et, plus tard, conduisait victorieusement une division de l’armée de Tourville à la bataille de Bévéziers. Pendant quarante-trois années de navigation presque ininterrompue, Château-Renault n’avait pas subi un échec.

Bientôt on apprit qu’une flotte de soixante-quatre vaisseaux se réunissait à l’ile de Wight, sous les ordres de l’amiral anglais Rooke. La résolution prise par les Anglo-Hollandais de faire ainsi sortir leurs vaisseaux dans une saison relativement avancée, et l’ordre donné à l’amiral de n’ouvrir ses instructions qu’à une certaine hauteur en mer, ne laissaient aucun doute sur l’importance de leurs desseins. Mais quel pouvait en être l’objet ?

La sécurité de la péninsule ibérique étant garantie par d’Estrées, que Château-Renault pouvait facilement rejoindre, il ne semblait rester à Rooke que trois objectifs possibles : les côtes d’Italie, les Indes occidentales, et la flotte du Mexique, chargée des richesses que l’Espagne recevait périodiquement du Nouveau-Monde, et dont le retour était prochainement attendu.

La promptitude avec laquelle l’Autriche venait de porter la guerre en Italie donnait particulièrement lieu de penser que l’armée anglo-hollandaise se disposait à soutenir avec toutes ses forces les prétentions de l’Empereur sur le royaume de Naples, où sa présence encouragerait les partisans de ce prince à se déclarer. En envoyant immédiatement Château-Renault rejoindre d’Estrées à Cadix, et en leur faisant à tous deux reprendre la mer, aussitôt cette jonction opérée, pour suivre pas à pas les Anglo-Hollandais dans la Méditerranée, il était possible, même sans ouvrir les hostilités, d’entraver l’exécution de leurs projets.

Mais il fallait tenir compte de certains avis secrets d’après lesquels, une fois dans l’Océan, Rooke, détachant son lieutenant Bembow vers l’Amérique, ne pénétrerait lui-même dans la Méditerranée qu’à la tête de forces sensiblement réduites. La jonction de Château-Renault à d’Estrées devenait, en ce cas, inutile. D’Estrées, pouvant par ses seuls moyens s’opposer aux entreprises de Rooke, Château-Renault devait dès lors agir indépendamment et, lancé à la poursuite de Bembow, mettre ce dernier dans l’impossibilité de rien tenter contre les colonies espagnoles.

Aux premiers jours de septembre, Château-Renault reçut donc l’ordre d’appareiller et de conduire son escadre dans la rivière de Lisbonne où, plus aisément qu’à Brest, il se trouverait en mesure de faire promptement face à chacune de ces éventualités. Coupant droit au cap Saint-Vincent et raccourcissant de plus de trente lieues la route que tenaient alors les grosses escadres, il mouillait le 22 septembre à l’embouchure du Tage.

La présence de nos bâtimens, depuis longtemps attendue à Lisbonne, allait en même temps maintenir le roi de Portugal dans une alliance dont l’Angleterre cherchait à le détacher par tous les moyens et notamment en suscitant, jusque dans son entourage, des doutes sur l’efficacité de notre concours.

Cependant, au bout de quelques semaines, il fut enjoint à Château-Renault d’aller sans délai rallier à Cadix l’escadre de d’Estrées. Le brusque départ de l’amiral était motivé par les renseignemens recueillis sur les mouvemens de la flotte anglaise. Les nouvelles reçues à Versailles faisaient en effet connaître que le Portugal n’avait rien à redouter et que seules les colonies espagnoles se trouvaient menacées ; car, après s’être avancé jusqu’à hauteur d’Ouessant, d’où il avait détaché vers la Jamaïque son lieutenant Bembow avec trente-six vaisseaux, Rooke venait de se retirer dans la Manche pour y désarmer. Ces dispositions ne laissaient aucun doute sur les intentions du roi Guillaume et, par suite, Château-Renault devait se rendre en toute diligence à Cadix afin d’y conférer avec d’Estrées avant de se lancer à la poursuite de Bembow.

Le temps pressait. L’amiral anglais, parti d’Ouessant le 15 septembre, disposait déjà d’une avance d’environ trois semaines, dont il était à craindre qu’il ne profitât pour attendre, soit sur les Açores, soit entre ces îles et le Grand-Banc, la flotte du Mexique. Les instructions envoyées à d’Estrées, alors que l’incertitude planait encore sur les desseins de l’Angleterre, lui exposaient avec précision, ainsi que nous l’avons vu, les entreprises susceptibles d’être tentées par la flotte anglo-hollandaise, et lui indiquaient les mesures à prendre pour s’y opposer. Mais une seule éventualité n’avait pas été prévue, celle qui précisément venait de se produire : Rooke désarmant, qu’aurait à faire d’Estrées, dont la présence à Cadix devenait présentement inutile ?

De nouveaux ordres lui prescrivirent alors de détacher à l’escadre de Château-Renault quatorze de ses vaisseaux et de rentrer à Toulon tout en exécutant, chemin faisant, une démonstration sur les côtes du royaume de Naples. Château-Renault se trouvait, dès lors, à la tête d’une armée de trente vaisseaux, cinq brûlots et deux flûtes, portant ensemble 12 500 hommes d’équipage et 1 800 canons ; un lieutenant général, le marquis de Nesmond, deux chefs d’escadre, Rosmadec et La Harteloire, conduisaient respectivement les trois divisions dont elle était composée. Les soins à donner aux bâtimens, ainsi que l’embarquement des vivres nécessaires à une longue navigation, retinrent quelque temps cette flotte à Cadix. Enfin, aux derniers jours de novembre 1701, muni d’une commission de capitaine général que Philippe V lui avait antérieurement accordée pour commander les forces espagnoles dans les mers d’Amérique, Château-Renault, arborant le pavillon d’Espagne, put donner aux capitaines de ses vaisseaux le signal de partance.


II

Lorsque Château-Renault quitta Cadix, l’alliance récemment conclue entre l’Empereur, le roi Guillaume et les Etats généraux rendait imminente la reprise sur mer des hostilités. On n’était donc pas sans inquiétude relativement à la flotte du Mexique, que l’on présumait être partie de la Havane sous l’escorte de Coëtlogon au commencement de novembre, et qui risquait ainsi de rencontrer l’escadre de Bembow.

En vue de mettre fin à une incertitude pénible, Pontchartrain avait envoyé la frégate l’Entreprenante rechercher jusqu’aux Açores les traces de l’amiral anglais. Cette frégate, après avoir contourné lesdites îles, devait aller attendre à Madère le passage de Château-Renault et lui rendre compte de ses investigations. S’il en résultait que Bembow, établi en croisière dans ces parages, y guettait le retour de la flotte espagnole, Château-Renault se porterait en avant de l’escadre anglaise sur la route des galions pour les couvrir et pour transmettre en même temps à Coëtlogon l’ordre de les conduire cette année-là au port de Passages, dans le golfe de Gascogne.

Mais si, au contraire, l’amiral ne trouvait à Madère aucun renseignement de nature à l’assurer de la présence des Anglo-Hollandais dans ces mers, il avait alors à faire voile directement vers la Martinique d’où, le cas échéant, il serait en mesure de se porter promptement au secours des colonies espagnoles [1].

En touchant le 3 décembre à Madère, Château-Renault ne fut nullement surpris de ne rien y apprendre concernant la navigation de la flotte ennemie. Par une exacte compréhension de la situation de son adversaire, il s’était en effet rendu compte que Bembow, parfaitement au courant, lors de sa sortie de la Manche, du récent départ d’une escadre française, mais ignorant vraisemblablement le long séjour de cette escadre à Lisbonne, puis à Cadix, loin de s’arrêter sur une croisière où son eau et ses vivres se fussent épuisés, aurait plutôt cherché à regagner une partie de son imaginaire retard. De l’interversion même des rôles en la réalité, ressortait pour Château-Renault l’obligation de modeler sa conduite sur celle de l’ennemi et, sans s’attarder à Madère, de continuer sa route vers la Martinique.

Il y arriva le 2 janvier 1702, très éprouvé par une traversée pénible, et sut seulement alors que Bembow l’avait effectivement devancé. L’Anglais, après un court séjour à la Barbade, puis à la Dominique, avait conduit à la Jamaïque les neuf bâtimens dont se composait son escadre.

Assuré qu’avec des forces aussi réduites, cet adversaire n’oserait rien entreprendre contre les possessions espagnoles, Château-Renault crut pouvoir donner à ses équipages quelques semaines d’un repos également nécessaire à la réparation de ses vaisseaux. Toutefois, à raison de l’impossibilité pour l’administration locale de réunir sur ce point tous les « rafraîchissemens » indispensables aux nombreux malades, il dut détacher Nesmond avec une partie de l’escadre au mouillage de Fort-Saint-Pierre [2].

Grâce au zèle des autorités et au dévouement des colons, la flotte fut bientôt en état de reprendre la mer. En vue d’exercer sur Bembow une surveillance plus efficace, l’amiral songeait déjà à s’avancer vers l’ouest jusqu’à Léogane, dans l’île de Saint-Domingue, lorsque, le 25 janvier, des instructions nouvelles lui arrivèrent de France [3].

Il ne s’agissait plus dès lors d’une simple surveillance sur la flotte ennemie, mais bien d’une attaque contre les îles anglaises, car Pontchartrain lui prescrivait de s’emparer de la Barbade et d’y saisir ensuite au passage un convoi récemment parti d’Angleterre sous l’escorte du contre-amiral Whetstone.

Outre que la durée du temps employé à la transmission de ces ordres rendait impossible la capture de Whetstone, dont la présence dans la mer des Antilles venait d’être signalée, l’entreprise contre la Barbade paraissait inexécutable. Défendue sous le vent par de solides retranchemens et inaccessible à tout débarquement du côté du vent, cette île recrutait parmi ses habitans une petite armée de cinq ou six mille blancs et d’un nombre à peu près égal de nègres, auxquels allaient s’ajouter les troupes que Whetstone y avait vraisemblablement déposées. Sur ses vaisseaux, Château-Renault ne disposait, pour une descente, que de deux mille soldats et de deux cents gardes de la marine. Il pouvait à la rigueur porter à trois mille le chiffre de ces combattans par la levée des milices de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Grenade, ainsi que par des prélèvemens sur la garnison de ces îles ; mais était-il permis de perdre les trois semaines exigées pour le rassemblement d’un si faible renfort, alors que chaque bâtiment ne possédait plus que pour quatre-vingt-trois journées de vivres ? En escomptant même un succès improbable, trouverait-on à la Barbade, après le pillage et l’incendie, de quoi assurer la subsistance des équipages jusqu’à leur retour en France ? Et, d’ailleurs, comment procéder à un débarquement avec une escadre qui manquait des chaloupes voulues pour porter les troupes à terre, et à laquelle le matériel de siège faisait également défaut ? Enfin, ne risquait-on pas de voir Bembow sortir de la Jamaïque accompagné de Whetstone, et venir prendre à revers les assaillans ?

Ainsi placé dans l’alternative ou de marcher à un échec ou de contrevenir à un ordre précis, Château-Renault connut alors ces cruelles angoisses trop souvent imposées au commandement par la volonté toute-puissante d’un ministre qui, ignorant des lieux comme des circonstances où se déroulent les événemens, se croit, du fond de son cabinet paisible, capable de les conduire.

Sentant sa responsabilité s’accroître en raison inverse de l’initiative qui lui était enlevée, l’amiral eut alors recours au moyen dont, en pareil cas, un chef sera toujours tenté de se servir. Il réunit un conseil, et, comme la plupart des officiers appelés à y siéger ne connaissaient point la Barbade, il jugea utile de leur adjoindre quelques personnes notables parmi les habitans de la Martinique, dont l’exacte notion du pays rendait l’avis prépondérant.

A l’unanimité, le conseil se prononça contre l’entreprise. «… Il est évident, lisons-nous dans le procès-verbal de la séance, que, si l’on tentait d’aller à la Barbade et d’entreprendre la descente pour s’en rendre maître, ce dont le succès est incertain, tous les vaisseaux de l’escadre se trouveraient absolument manquer de vivres et n’en auraient point pour leur retour en France, soit que l’affaire réussisse, soit qu’elle ne réussisse pas. Il est constant aussi que ni Bembow ni Whetstone ne sont point à la Barbade et qu’ils ont passé sous le vent. Ainsi l’attention doit être toujours à savoir et à examiner ce qui se passe sous le vent, où ils sont, de quoi il n’y a point encore de nouvelles.

« Par ces raisons il a été délibéré, arrêté et convenu unanimement, qu’il n’est pas praticable de tenter l’entreprise de la Barbade et qu’il ne faut point y songer présentement, les vaisseaux de l’escadre étant très bien disposés pour les combats de mer, mais n’étant ni préparés, ni pourvus pour des entreprises de terre. »

Les mêmes raisons qui justifiaient l’abandon du projet sur la Barbade s’opposaient à toute tentative contre la Jamaïque. Restait la possibilité d’une action dirigée contre les petites îles, du Vent, anglaises, action infiniment plus aisée et à laquelle Château-Renault méditait d’employer son escadre, quand, à sa grande surprise, il apprit que la flotte des galions se trouvait encore à la Vera-Cruz et que Coëtlogon, ayant épuisé ses vivres à l’attendre, s’était vu forcé de repartir sans elle pour l’Europe.


III

En effet, maintenu dans l’inaction par la contradiction des ordres que tour à tour lui adressaient le vice-roi du Mexique et Coëtlogon, celui-ci lui prescrivant de venir le joindre à la Havane, celui-là de ne point quitter la Vera-Cruz sans une escorte de bâtimens français, don Manuel de Velasco, général de la flotte de Neuve-Espagne, avait remis son départ de lune en lune, jusqu’au jour où, la saison devenant trop avancée, il dut prendre le parti d’hiverner. Lorsque Coëtlogon fut informé de cette décision, le mauvais temps lui interdisait de s’aventurer dans le golfe du Mexique pour aller chercher les galions à la Vera-Cruz, où il n’eût pu se procurer d’ailleurs ni la quantité de vivres nécessaires à assurer jusqu’au printemps la nourriture de ses équipages, ni les bois indispensables à l’entretien de ses vaisseaux. Les mêmes motifs lui défendant de demeurer plus longtemps à la Havane, il avait repris le chemin de la France.

Ce départ laissait la flotte espagnole exposée aux insultes de Bembow, dont l’escadre fortifiée par sa jonction avec celle de Whetstone était en mesure de bombarder la Vera-Cruz avant même que sa sortie de la Jamaïque ne fût connue au Fort-Royal.

Et pourtant, rien ne tient plus à cœur au Roi que la sauvegarde de ces galions. Une partie de leur chargement doit appartenir à des Français. Château-Renault le sait, et ce précepte : « qu’il est plus utile à un prince de voir entrer cent millions dans son royaume que d’en tirer deux cent mille de ses peuples [4], » ce précepte, tombé jadis en sa présence des lèvres de Colbert, lui revient à la pensée. Désormais le devoir n’est plus douteux : il se substituera à Coëtlogon et ramènera en Europe la flotte de Neuve-Espagne.

Cette résolution une fois prise, l’exécution s’en dessine non moins clairement dans son esprit : pendant qu’un bâtiment léger ira droit au Mexique informer le général de la flotte ainsi que le vice-roi de l’approche du secours attendu, il s’avancera lui-même avec son escadre jusqu’à la Havane, prêt à se porter ensuite avec trois ou quatre vaisseaux jusqu’à la Vera-Cruz, dont le port, déjà encombré de bâtimens, ne pourrait en recevoir davantage.

Mais, pour s’aventurer dans la golfe du Mexique, pour mener à bonne fin cette entreprise, où parfois il devra se comporter « en simple capitaine, » une flotte aussi nombreuse que celle dont il dispose ne lui est pas nécessaire. Douze vaisseaux, choisis parmi les plus impropres à naviguer dans ces mers, seront renvoyés en France, et de cette mesure résultera la possibilité d’augmenter la durée des vivres par un prélèvement sur les subsistances des équipages rapatriés.

L’amiral abandonnera le Merveilleux pour arborer son pavillon sur le Fort, bâtiment de moindre tonnage, et remaniera les états-majors, de façon à conserver avec soi les officiers dont le mérite lui est plus particulièrement connu.

Pour le suivre, il désigne d’abord Nesmond, compagnon des jeunes années, témoin des plus lointains souvenirs, et avec lui Rosmadec, Château-Morand, Venize, que tous quatre la fièvre à son tour aura bientôt marqués. pour la mort. C’est ensuite Beaujeu, puis d’Aligre, puis d’Hautefort, puis bien d’autres, prêts à toutes les audaces comme à tous les sacrifices, et, parmi eux, le plus aimé, Dreux de Rousselet, marquis de Château-Renault, chez qui s’allie à ce particulier dévouement du subordonné fidèle la constante affection du neveu.

Nul d’ailleurs, honnis ceux que la maladie a déjà terrassés, ne souhaite faire partie de la division de retour. Elle est confiée à La Harteloire, le plus jeune des officiers généraux, qui doit à sa récente ancienneté de grade, plus encore qu’à ses réelles qualités militaires, un commandement peu envié.

Toutes choses étant ainsi réglées, Château-Renault ne songe plus qu’à se mettre en route. Mais pour secouer la torpeur des Espagnols ; pour ne pas être, comme Coëtlogon, victime de leurs lenteurs, ce n’est pas en simple auxiliaire, mais bien en supérieur qu’il se présentera au général de la flotte du Mexique.

« Je crois, écrit-il à don Manuel de Velasco, que Votre Excellence aura appris que je suis en ces mers il y a près de deux mois, avec trente vaisseaux de ligne du Roi Très Chrétien, mon maître ; que j’ai l’honneur d’être capitaine général de Sa Majesté Catholique, et que je porte le pavillon d’Espagne. » Puis, comme en un blâme, il poursuit : « J’apprends avec une extrême surprise, Monsieur, que la flotte du Mexique est encore à la Vera-Cruz… C’est un contre-temps très fâcheux pour l’Espagne dans la situation où sont les affaires de l’Europe… et comme je crois que rien n’est plus important que de conduire cette flotte en Espagne, je vais employer tout ce qui dépend de moi pour y satisfaire… » Il fixe même la date approximative du départ : « Ainsi, Monsieur, il me paraît qu’il est d’une grande conséquence que la flotte se prépare à mettre à la voile dans la fin de mars ou dans les premiers jours d’avril, qui sont les temps les plus propres à sortir de ce lieu, selon qu’on m’a dit. » Et, pour bien indiquer qu’il entend faire porter à don Manuel la responsabilité de tout nouveau retard : « Je dois vous dire, à cette occasion, ajoute-t-il, que tous nos vaisseaux n’ont de vivres que ce qui convient à la plus grande diligence que vous puissiez faire. Ainsi, je me repose sur les soins de Votre Excellence, et les ordres qu’il vous plaira de donner pour qu’il n’y ait point de temps perdu [5]… »

Tandis qu’un jeune officier de marine, La Ralde, porte à la Vera-Cruz la dépêche dont sont extraits ces divers passages, les deux escadres, celle de Château-Renault et celle de La Harteloire, se disposent à quitter ensemble la Martinique. En effet, pour se rendre à la Havane, l’amiral n’en suivra point au nord-ouest, par le travers de la Jamaïque, la route directe. Afin d’éviter Bembow, il remontera d’abord vers le nord en longeant à l’ouest avec toutes ses forces les côtes des Petites Antilles ; puis il ira débouquer par la passe de Mona et aura ainsi accompagné, jusque dans l’Océan, la division de France.

Le 22 février la flotte lève l’ancre. Bientôt elle passe en vue de la Guadeloupe et de Saint-Christophe, dont une tempête l’empêche d’approcher. Elle gagne ensuite Porto-Rico, où une anordie la retient pendant quelques jours. Le 1er mars, elle se trouve au débouquement entre cette île et celle de Mona. Là, Château-Renault fait aux vaisseaux de La Harteloire le signal de séparation [6] ; puis, continuant sa route vers Saint-Domingue, mouille, le 2 au soir, devant Léogane.

Les renseignemens qu’il y recueille, ceux que lui procure, quelques jours plus tard, la capture d’un brigantin anglais opérée par Rochambeau sont bien de nature à fortifier l’amiral dans sa résolution. Les vaisseaux de Bembow ont grandement souffert de cette campagne et la mortalité a considérablement réduit leurs équipages. Les hommes demeurés valides sont pour la plupart employés à terre, soit à des travaux de fortification, soit à la construction d’établissemens pour les malades. Si, par suite, l’amiral anglais ne peut présentement rien entreprendre, il ne peut non plus projeter une attaque contre les colonies françaises ou espagnoles, car, les soldats amenés d’Angleterre ayant été dispersés dans les îles du Vent, il ne dispose plus des troupes nécessaires à un débarquement. Bembow ne songe évidemment qu’à barrer ultérieurement le passage à la flotte du Mexique. Mais, paraît-il, l’Anglais n’ignore pas la marche de l’escadre française, dont le séjour à Porto-Rico lui a été récemment signalé. N’ayant plus à dissimuler sa présence, Château-Renault ne doit-il pas profiter de la mauvaise situation où se trouve son adversaire pour aller l’attaquer au Port-Royal ?

Quelque tentant que leur paraisse un tel projet, la plupart des capitaines le lui déconseillent néanmoins. En effet, les vaisseaux anglais étant certainement, au dire des pilotes, mouillés à faible distance des batteries extérieures, le vent, à l’aide duquel il serait possible de s’avancer vers eux, leur permettrait de regagner le port avant même qu’on eût pu les approcher. Ainsi, en cas d’un insuccès probable, on aurait, à ce changement de route, perdu un temps précieux et donné à Bembow une connaissance exacte de nos forces, dont il importait de lui cacher la récente diminution [7].

Assuré dès lors qu’aucun ennemi n’entravera sa navigation jusqu’à la Vera-Cruz, l’amiral crut le moment venu de confirmer son arrivée prochaine au général de la flotte espagnole : « Je pars en même temps que le vaisseau que je vous envoie, mande-t-il à don Manuel de Velasco, pour m’en aller à la Havane, où j’espère être informé particulièrement de votre flotte. Je compte n’y rester que très peu de temps et m’en aller moi-même la chercher à la Vera-Cruz, pour satisfaire aux ordres que vous avez du roi d’Espagne, de n’en partir que sous l’escorte de M. De Coëtlogon ou de moi ; » puis, pour marquer encore à don Manuel qu’il n’est point disposé à l’attendre indéfiniment, il ajoute : « Je dois dire à Votre Excellence que le peu de vivres que j’ai dans mes vaisseaux m’oblige à vous demander prompte diligence, parce que je ne suis pas en état par-là d’attendre longtemps. Ce serait une chose bien fâcheuse d’avoir manqué l’escorte de M. le marquis de Coëtlogon et ensuite la mienne [8]. »

Lannion, capitaine du Volontaire, à qui cette dépêche est confiée, emporte à son bord le commissaire général de Gastines. Tous deux auront pour devoir de rassembler des subsistances, de presser le chargement des galions et de traiter, s’il est nécessaire, avec une certaine énergie les autorités de la Vera-Cruz.
IV

Enfin, le 9 avril, l’escadre entrait dans le port de la Havane dont Château-Renault, quoique portant pavillon amiral d’Espagne, salua le premier la forteresse, pour se conformer aux usages de cette puissance. Le gouverneur vint aussitôt le visiter et fit de son mieux pour procurer aux équipages les secours que le nombre croissant des malades rendait de plus en plus nécessaires. Par ses soins, cinq onces de pain avec deux onces de cassave ou de maïs, de la viande fraîche, du vin ou de l’eau-de-vie, au moins à un repas, furent attribués à chaque homme. Pour ces marins, depuis si longtemps privés de toute saine nourriture et strictement rationnés, c’était presque l’abondance, mais une abondance que sans tarder devaient suivre les plus dures privations [9].

Bientôt arrivait également à la Havane l’officier auquel l’amiral, avant même de quitter la Martinique, avait confié ses premières dépêches pour le Mexique. La Ralde en rapportait des renseignemens précis sur l’état des esprits à la Vera-Cruz, sur la situation des galions et sur les forces espagnoles. Au dire de cet officier, sa venue avait causé parmi les habitans une joie d’autant plus vive que, depuis le départ de Coëtlogon, on y considérait la flotte de Neuve-Espagne comme abandonnée par la France. Cette flotte comprenait deux vaisseaux de guerre, pourvus seulement de 44 canons, et d’une douzaine de navires assez gros, aussi fort mal armés. Leur chargement se composait principalement d’argent ; mais il était fort difficile de supputer la valeur du métal renfermé, soit en lingots, soit en espèces dans des caissons, car le nombre de ces caissons était seul enregistré, afin de laisser aux marchands, suivant la volonté du roi d’Espagne, toute liberté dans leurs déclarations. Il devait y avoir en outre quantité de cochenille, puis de l’indigo, des cuirs, du cacao, du bois de campêche, du brésillet, de la vanille, beaucoup de drogues et quelques soieries de la Chine.

Cette flotte se fût trouvée encore plus riche, si, lors de son arrivée à la Vera-Cruz, elle n’y eût rencontré la flotte précédente complétant sa propre cargaison d’effets destinés à la flotte de 1702 et si, obligée ensuite de demeurer dans ce port pendant trois hivers et d’y caréner plusieurs fois, elle n’eût eu à supporter les charges considérables de ce séjour prolongé [10]. Elle n’avait pour toute protection que le secours momentané de six mauvais vaisseaux, qui devaient la suivre jusqu’à la Havane, pour aller de là répartir entre les Antilles espagnoles les subsides fournis par le Mexique à ces colonies.

Une lettre de l’archevêque de Mexico, dont La Ralde revenait porteur, contenait en même temps les assurances non équivoques du bon vouloir dont se prétendait animé ce prélat, vice-roi de la Nouvelle-Espagne : « Votre Excellence, écrit-il, peut être sûre qu’en tout ce qui a été et est de mon devoir, je n’ai manqué à rien de ce qui pouvait contribuer à mettre la flotte en état de faire voile au premier ordre de Votre Excellence et, dans cette vue, je me suis appliqué à n’oublier rien de ce qui la regarde. Je continuerai dans les choses qui sont de mon ministère à agir si vivement, qu’il ne puisse y avoir de retardement dans l’exécution du départ, sitôt que Votre Excellence l’aura fixé et résolu… » Puis, pour se mettre personnellement à l’abri de tout reproche, l’archevêque a soin de rappeler qu’il est chargé depuis fort peu de temps du gouvernement de la colonie et, se disant tout aux ordres de Château-Renault, il termine ainsi fort humblement : « Il me reste, Seigneur Excellentissime, à prier Votre Excellence de vouloir bien m’avertir, avant qu’elle n’arrive, de tout ce que Votre Excellence souhaitera trouver ici pour Elle en particulier, et pour ce dont ses vaisseaux pourraient avoir besoin. Sur ce, je prie Votre Excellence de me favoriser de ses commandemens [11]. »

En une réponse non moins déférente à la lettre que Château-Renault lui avait envoyée par La Ralde, le général de la flotte protestait également de son zèle, assurant aussi n’être aucunement responsable des retards apportés au départ des galions. Il s’étendait ensuite sur le mauvais état de ses navires, depuis trop de temps exposés, soit aux ardeurs d’un soleil brûlant, soit à des pluies abondantes, pour pouvoir courir impunément, en hiver, les hasards d’une longue navigation. « Cette raison plus que toute autre, disait don Manuel, jointe à l’ordre de Votre Excellence, a augmenté mes soins pour faire caréner les vaisseaux et commencer à les faire charger, afin qu’il n’y ait aucun retardement quand Votre Excellence arrivera dans ce port. C’est la chose du monde que je désire le plus, tant pour hâter mon retour que pour jouir du bonheur de faire la guerre d’un aussi grand soldat. J’espère que Votre Excellence voudra bien me recevoir au nombre des siens et me fournira les occasions de le persuader de l’envie que j’en ai et me donnera, pour son service, des ordres où je pourrai lui prouver mon aveugle obéissance [12]. »

Plus affirmatif encore et renchérissant sur les autres en affectation de dévouement comme en obséquiosité, le gouverneur de la Vera-Cruz, don Francisco Mansso de Zuniga, allait jusqu’à faire espérer que la flotte serait prête quand l’amiral arriverait dans ce port. « Votre Excellence verra, poursuivait-il, que, les fruits et l’argent étant presque tous en cette ville, on peut croire que la flotte sera bientôt chargée, et Elle peut être assurée que, par l’extrême attention que j’ai à lui rendre service, je contribuerai autant qu’il me sera possible au plus sûr et plus prompt accomplissement des ordres de Votre Excellence, à laquelle je prie Dieu, d’accorder un heureux voyage et de l’amener en cette ville en parfaite santé, afin que j’aie l’honneur de me mettre à son obéissance et la fortune de me mettre personnellement à son service [13]. »

Château-Renault, assurément, ne fut pas dupe de ces belles promesses. Il savait par La Ralde que, quand cet officier avait quitté la Vera-Cruz, le chargement des galions était à peine commencé ; mais, pensant en imposer par sa présence et éviter ainsi toute cause nouvelle de retard, il résolut de se rendre aussitôt au Mexique.

Depuis longtemps décidé, par suite de l’encombrement du port de la Vera-Cruz, à ne prendre avec soi que quelques bâtimens légers pour ramener les galions à la Havane, Château-Renault confia à Nesmond le commandement de l’escadre, lui laissant sur « ce qui paraissait le plus utile au bien du service » des instructions merveilleuses de précision comme de clarté.

L’amiral, sentant qu’avec aussi peu de forces, il lui serait difficile de surveiller ses derrières, soupçonnant en même temps les Anglais de vouloir l’attendre au retour sur le mouillage de Tortugas, prescrivit de faire constamment visiter ces parages et de rechercher tous les points où l’on y pouvait mouiller.

Par surcroît de précaution, comme il était à croire qu’en se portant de la Jamaïque sur l’île de Tortugas, Bembow reconnaîtrait le cap Corrientes et le cap Saint-Antoine, des hommes rompus au métier devaient y être établis en permanence pour interroger la mer et dénombrer, le cas échéant, la flotte ennemie.

Au cas où la présence d’une armée navale anglaise serait signalée à Nesmond, avant qu’il ne jugeât son chef déjà parti du Mexique pour revenir à la Havane, il avait à l’en informer aussitôt et à lui faire connaître, avec la composition de cette armée, le jour de son arrivée sur Tortugas. Château-Renault pourrait ainsi en déduire, par la supputation des subsistances de l’adversaire, le temps probable qu’il y demeurerait et ajourner d’autant sa sortie de la Vera-Cruz.

Mais si pareil événement ne se produisait qu’à une date assez éloignée pour permettre de supposer l’amiral déjà sur le chemin du retour, Nesmond, tout en l’avisant, appareillerait lui-même sur l’heure et irait observer l’ennemi, tant que ce dernier ne débouquerait pas hors du golfe du Mexique par le canal de Bahama.

Si cependant l’escadre de Bembow se trouvait tellement supérieure aux forces dont disposait Nesmond, que cet officier général ne pût agir de la sorte sans courir à une perte certaine, il demeurait alors maître de rester à la Havane et libre d’apprécier s’il était permis de tenter autre chose pour le salut des galions [14].

Ainsi Château-Renault n’hésitait pas à se sacrifier avec la flotte du Mexique à la conservation des vaisseaux du roi.

Après avoir arboré son pavillon sur le Bourbon, bâtiment plus léger encore que le Fort et ne tirant que 18 pieds d’eau, il mit à la voile le 25 avril. Son escadrille se composait seulement de cinq vaisseaux de guerre, d’une frégate et d’un brûlot. Redevenu ainsi simple capitaine, comme il se plaisait à le dire, l’amiral partait pleinement rassuré à la pensée de se sentir remplacé par un marin tel que Nesmond. Château-Renault ne devait pas trouver au retour ce fidèle ami.
V

Quand la petite escadre entra le 5 mai à la Vera-Cruz, la presque totalité « des effets [15], » appartenant à des particuliers, se trouvait déjà rendue dans ce port ; mais il manquait ceux du roi d’Espagne, dont le rassemblement s’opérait à Mexico, où ils n’étaient pas alors tous arrivés.

Le transport de ces effets, généralement en provenance des parties les plus reculées du royaume, s’effectuait à l’aide de mules jusqu’à la capitale. Là, toutes ces richesses étaient comptées et pesées, puis enfermées dans des caissons, que des voitures conduisaient ensuite à la Vera-Cruz.

On ne pouvait songer à mettre à la voile sans emporter le trésor royal et Château-Renault se vit forcé de consentir à un nouvel ajournement. Il fixa dès lors au 20 mai la date du départ.

Mais ce délai est encore insuffisant aux Espagnols. Le vice-roi s’en excuse, quoiqu’il ait bien pris, assure-t-il, les mesures nécessaires à garantir la prompte exécution de ses ordres. « Comme l’argent du roi, mon maître, observe-t-il, vient de lieux d’un difficile abord et extrêmement éloignés les uns des autres, on n’a pu le remettre en cette ville dans le temps qu’on m’avait promis. La faute d’eau et de pâturages a été la principale cause de ce retardement ; » et sur ce point, mettant à jour l’incurie de l’administration qu’il dirige, il expose que les mules employées à ces transports, « ne peuvent se nourrir que des seuls pâturages que produisent les champs et que, l’aridité ordinaire de la saison ayant brûlé les herbes et tari entièrement les eaux, il n’est pas humainement possible qu’elles fassent de plus grandes journées. »

Puis les officiers royaux, chargés de délivrer l’argent, objectent que l’usage est de le peser et de le compter. Pour se conformer strictement à cet usage, ils exigent cinq jours ; mais l’idée de se hâter ne leur vient vraisemblablement point à l’esprit. Partout se laissent ainsi soupçonner cette insouciance, cette indiscipline, ce manque de direction dont les colonies espagnoles eurent tant à souffrir et qui contribuèrent grandement dans la suite à les séparer une à une de la mère patrie. « Dieu sait, écrit le pauvre archevêque, les fatigues que je me suis données et le chagrin que j’ai de voir que mes soins ne peuvent avoir leur effet, puisque les choses n’avancent pas à proportion de mes peines et de mes souhaits. » Et pourtant il songe à envoyer en Espagne un aviso pour y annoncer le prochain départ de la flotte, à laquelle ce zèle malencontreux risquait de devenir fatal, si ce frêle bâtiment tombait aux mains des Anglais avant que les galions n’eussent gagné sûrement la Havane. Château-Renault s’oppose à la mise en route de cet aviso et en informe le vice-roi, qui ne fait aucune difficulté à reconnaître son imprudence. Ce prélat se montre d’ailleurs plein d’égards pour l’amiral français et le comble de menus cadeaux. Il lui envoie du chocolat, dont la fabrication était alors d’invention récente. « Je devrai à Votre Excellence la prolongation de mes jours par le nouvel usage du chocolat que je vais faire, répond le marin à cette gracieuseté ; on dit que c’est ce qui convient le mieux à des gens comme moi, qui ne sont plus jeunes. »

Toutefois, à s’éterniser ainsi, la situation menaçait de devenir inquiétante, car, avec le mois de mai, cesseraient les vents du nord, qui rendent si dangereux le golfe du Mexique. Or, tant que ces vents régneraient, il était probable que les Anglais n’exposeraient pas leur flotte aux risques d’une navigation périlleuse ; mais il était à redouter qu’ils ne profitassent de la brise plus douce, qui allait suivre, pour venir bloquer et bombarder les galions. De plus les fièvres commençaient à éprouver les équipages, et Château-Renault en avait violemment subi les atteintes.

A ces préoccupations s’ajoutait le souci d’avoir entrepris sans ordres l’expédition de la Vera-Cruz, et la crainte de se voir, au cas d’un échec, désavoué à la cour. En ces heures tellement obscures que déjà le devoir pouvait lui sembler se voiler d’incertitude, Château-Renault dut sentir bien des fois son courage prêt à s’égarer.

Une lettre de Versailles vint fort à propos le tirer de cette perplexité douloureuse : « J’ai, lui mande le roi, votre lettre du 17 février dernier, par laquelle vous m’informez du parti que vous avez pris d’aller chercher la flotte du Mexique pour l’amener sous votre escorte en Europe, et des mesures que vous vous proposez de prendre pour le faire avec succès. On ne peut être plus satisfait que je ne l’ai été de cette résolution, et je vous aurais donné l’ordre de faire ce que vous avez pris sur vous, si vous aviez été à portée de le recevoir assez à temps. Je ne prévois pas que vous ayez trouvé des obstacles, qui ayent pu vous arrêter d’exécuter ce dessein. En tout cas, j’espère que le même zèle, qui vous y a déterminé, vous aura fourni les moyens de les surmonter [16]. »

Assuré désormais de l’approbation de son maître, Château-Renault redoubla d’ardeur et pressa plus vigoureusement encore le chargement des navires. Le 10 juin, il peut enfin sortir de la Vera-Cruz et le lendemain la flotte appareille, tandis que devant l’image miraculeuse de Notre-Dame-des-Remèdes, solennellement apportée en son église cathédrale, l’archevêque de Mexico implore pour les galions, par l’intermédiaire de la Vierge sainte, le secours du Tout-Puissant.

Aucun ennemi ne vint d’ailleurs troubler leur route à travers le golfe du Mexique. Bembow était hors d’état de quitter le Port-Royal, où ses équipages anémiés fondaient dans de telles proportions que, pour les maintenir à une composition normale, il en était réduit à dégarnir de matelots les navires anglais de passage à la Jamaïque.


VI

Malheureusement, la division restée à la Havane sous les ordres de Nesmond avait, elle aussi, grandement souffert, car les autorités locales s’étaient bientôt déclarées incapables de lui procurer les secours, tout d’abord promis en abondance.

En effet, malgré les splendeurs de sa capitale, Cuba, comme tant d’autres colonies espagnoles, ne se trouvait pas dans une situation prospère.

« La ville de la Havane, écrivait alors un des officiers de l’escadre française, est bien bâtie pour un pays aussi éloigné. Les rues y sont fort belles, larges et longues. Il y a quantité de belles églises, d’assez beau monde. Surtout les femmes y sont fort bien faites, et ont le teint aussi beau qu’en aucun autre endroit.

« Le port en est fort grand. L’entrée en est soutenue par deux très beaux forts, surtout celui que l’on nomme Le More. C’est un des plus beaux ouvrages que l’on puisse voir, tant par le travail que par sa situation. On dit que, quand il fût bâti, le roi d’Espagne défunt demanda s’il était de diamans, par les sommes immenses qu’il avait coûtées. »

Mais la nonchalance des colons laisse en partie inculte le sol fécond de l’île. « On prétend, observe le même narrateur, que le blé y viendrait comme à la Vera-Cruz ; mais ces gens-là sont si paresseux qu’ils passent la plupart du temps à jouer de la harpe ou de la guitare, dont tout le monde joue dans ce pays, le noble comme le roturier. On dirait qu’ils ont été élevés dans cet exercice. »

Le moindre travail répugne à ces hidalgos au point « qu’il ne leur en faut pas parler. Ils aiment mieux dormir et se croient si grands seigneurs, qu’ils ont même de la peine à mettre les mains à l’œuvre pour leur nourriture, qui cependant est fort succincte. »

De son côté, le gouvernement espagnol n’encourage en rien le développement du trafic entre cette colonie et la métropole. « Ce trafic n’est grand, lisons-nous dans cette relation, que quand les flottes viennent à la Havane ; car, lorsqu’elles sont longtemps sans y aller, les marchandises, qui consistent en tabacs, sucres et cuirs, ne trouvant point de cours, leurs possesseurs sont souvent sans argent et obligés de donner leurs effets à ceux qui en ont, et cela à beaucoup meilleur marché qu’ils ne les donnent aux flottes. »

Et comme conclusion, l’officier ajoute : « Pour un pays aussi renommé, il ne s’y trouve pas beaucoup de gens riches : le tout par leur paresse et leur mauvais ménage, donnant tout aux femmes d’autrui, laissant les leurs et leurs enfans mourir de faim < [17]. »

Si les marins français ne moururent point de faim, ils eurent pourtant à supporter des privations excessives. Bientôt les rations de pain durent être réduites et remplacées par des distributions de maïs. L’eau-de-vie qui, à défaut de vin « facilitait la digestion d’une nourriture grossière, » fut ensuite supprimée. Et précisément, en ce printemps de 1702, la fièvre jaune fit son apparition à Cuba, plus violente que de coutume, n’épargnant point les habitans de l’île, habituellement indemnes de ses atteintes. Les Européens, à plus forte raison, ne pouvaient y échapper. La contagion se répandit aussitôt chez les équipages, exerçant rapidement ses funestes ravages et emportant dans l’espace de quelques semaines près de 1 500 hommes. Bien des officiers succombèrent et, parmi eux, Nesmond.

Issu d’une illustre famille de robe, le marquis de Nesmond passait alors à juste titre pour l’un des officiers généraux les plus distingués de la marine. Après avoir pris part dans sa jeunesse aux expéditions de Tripoli et de Candie, il avait longtemps guerroyé contre Ruyter, sous les ordres du maréchal d’Estrées. Chef d’escadre, il s’était distingué à Bévéziers et plus tard à la Hougue, où, commandant une division d’avant-garde, il contint les Hollandais par la puissance de son feu. Lieutenant général depuis plusieurs années, Nesmond pouvait entrevoir les plus hautes dignités couronnant un jour sa carrière. Mais voici qu’en ses immuables desseins la Providence permet à la mort de le frapper plein d’ardeur et plein d’espérances, sans même lui accorder la fin du soldat.

Rosmadec, chef d’escadre, qui déployait également toutes les qualités d’un officier général, fut, lui aussi, enlevé quelques jours avant Nesmond, au moment où il venait d’être nommé gouverneur des îles.

Le commandement revenait donc de droit à Beaujeu. Il arbora aussitôt le pavillon de contre-amiral tandis que, conformément aux ordonnances de la marine, d’Aligre prenait la cornette de chef d’escadre.

Immobilisé depuis plus de trente ans dans le grade de capitaine de vaisseau par des légèretés de jeunesse, Beaujeu, demeuré quand même fort vaillant marin, ne se montra pas inférieur à la tâche qui lui incombait. Il s’appliqua à remonter le moral des équipages profondément atteint par la persistance du mal et par la terrifiante soudaineté de ses effets. Il eut en même temps à sévir contre la désertion croissante des matelots, dont bon nombre, attirés par les offres séduisantes des colons, s’étaient enfuis à l’intérieur de l’île.

En retrouvant, dans ce lamentable état, la flotte qu’il avait, trois mois auparavant, laissée si brillante, Château-Renault fut saisi d’une douleur profonde, rendue plus amère encore par la disparition de tant d’officiers auxquels l’unissait la plus ancienne confraternité d’armes.

L’amiral comprit la nécessité de fuir au plus vite ce climat meurtrier ; mais, forcé de compléter à la Havane la cargaison des navires avec les marchandises locales, il dut y stationner jusqu’au 23 juillet avant de pouvoir reprendre la mer pour ramener en Europe les cinquante-sept voiles réunies sous ses ordres [18].


VII

Le chargement des galions était évalué à près de 50 millions d’écus, dont un tiers devait revenir à des marchands anglais ou hollandais. Aussi, en prévision d’une guerre probable avec la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies, Louis XIV ainsi que son petit-fils projetaient-ils depuis longtemps de confisquer, au profit du trésor espagnol, les effets appartenant aux sujets de ces deux puissances. Les deux souverains méditaient également de saisir momentanément et moyennant un intérêt de 6 pour 100, toutes les autres marchandises, dont la restitution eût été faite à leurs propriétaires, la paix une fois conclue. Pour mener à bien une opération aussi délicate, il était nécessaire, après avoir évité en mer à la flotte du Mexique toute fâcheuse rencontre, de cacher son arrivée aux négocians espagnols le plus longtemps possible et, pour ce double motif, de ne point la conduire à Cadix, lieu habituel de son déchargement.

D’un commun accord, les cours de Versailles et de Madrid avaient choisi, à l’extrémité opposée de la péninsule ibérique, c’est-à-dire au fond du golfe de Gascogne, le petit port de Passages, comme remplissant les conditions les plus favorables à l’accomplissement secret de leurs desseins. Les marchandises, une fois débarquées des navires, devaient y trouver à proximité, dans la forteresse de Fontarabie, un abri d’autant plus inviolable que la garnison de cette place, précisément située sur la frontière, pouvait être aisément renforcée par un détachement de troupes françaises stationnées à Bayonne. Nous verrons bientôt que la désignation de ce port fut faite sans que deux points des plus essentiels eussent été mis en ligne de compte : l’extrême difficulté de son accès et l’insuffisance de son développement. Par suite, les instructions envoyées à Château-Renault lui faisaient connaître qu’une flotte anglaise menacerait prochainement Cadix et que cette flotte détacherait sans doute plusieurs vaisseaux en croisière sur la route ordinaire des galions. Pour les éviter, il lui était prescrit, une fois dans l’Atlantique, de s’élever au nord jusqu’au 45e degré de latitude et de s’y maintenir comme s’il eût cherché l’embouchure de la Gironde ; puis sans reconnaître le cap Finisterre, d’entrer dans le golfe de Gascogne pour venir aborder à Passages. Au cas où les vents lui interdiraient l’entrée de ce port, au cas également où il se saurait suivi par une escadre ennemie, l’amiral, sans s’obstiner à y pénétrer, devait aussitôt se porter sur La Rochelle. Il ne lui était ainsi permis d’aller à Cadix, que s’il s’y voyait absolument contraint par des événemens imprévus, et n’était autorisé à le faire qu’en rangeant auparavant la côte de Barbarie.

Quoique avisé, même avant son départ pour l’Amérique, de la destination donnée aux galions, Château-Renault, afin de n’en rien laisser percer, n’avait osé mettre à profit son séjour à la Vera-Cruz et à la Havane pour se renseigner exactement sur le port de Passages. Il savait, en effet, que la plupart des commerçans n’embarqueraient point leurs marchandises sur la flotte, s’ils eussent soupçonné qu’elle ne dût pas rentrer à Cadix.

Pour se procurer ces renseignemens indispensables, il attendit donc d’être en pleine mer et se fit alors donner des mémoires détaillés, non seulement sur Passages, mais également sur tous les ports espagnols de l’Atlantique, où il pourrait, en cas de besoin, trouver un abri.

Des indications fournies par ces mémoires ressortaient particulièrement la difficulté de faire entrer un gros corps de vaisseaux dans le petit port de Passages et les inconvéniens de laisser au dehors, dans une saison relativement avancée, des bâtimens exposés à la violence du vent.

En outre, la défense faite à l’amiral de reconnaître le cap Finisterre augmentait pour lui les dangers de la navigation. Dans l’impossibilité où il se trouvait ainsi de juger exactement sa route, il risquait, en s’enfonçant outre mesure dans le golfe de Gascogne, d’être entraîné par les courans d’aval et d’aller perdre sa flotte sur la côte d’Arcachon ou, en n’y entrant pas assez avant, de donner précisément sur le cap, dont l’approche lui était interdite. En présence de ces éventualités, l’amiral considérait comme le meilleur parti à prendre d’aller tout d’abord chercher les sondes d’Ouessant et de Belle-Ile, parages où aucun ennemi ne l’attendrait. Il lui serait ensuite aisé, s’il y trouvait bon vent, de gagner rapidement la côte de Biscaye. Dans le cas contraire, il profiterait de la permission, qu’il en avait reçue, de s’arrêter à La Rochelle, soit pour y débarquer, soit seulement pour y stationner momentanément.

Château-Renault sentait bien quelle serait pour lui la difficulté de rallier à son projet les Espagnols qui, ayant leurs ordres de route et de rendez-vous cachetés, semblaient déjà fort inquiets de se voir conduits plus au nord que de coutume. Ces marchands, pour la plupart ignorans du métier et absolument à la merci des pilotes, paraissaient uniquement occupés de leurs intérêts privés et peu disposés à les subordonner à d’autres intérêts d’un ordre plus élevé.

Don Manuel de Velasco lui-même ne se montrait pas animé d’un meilleur esprit, et, comme la cour de Madrid, en l’avisant confidentiellement de la marche assignée à la flotte, avait omis, par une inconcevable négligence, de lui faire connaître les diverses modifications susceptibles d’y être apportées, ce général déclarait hautement qu’il se laisserait mettre en pièces avant de rien changer à l’exécution de ses ordres.

Aussi Château-Renault hésitait encore à dévoiler son plan aux Espagnols quand la rencontre d’un bateau marchand, récemment sorti de La Rochelle, vint lui procurer une occasion des plus favorables pour tenter de les rallier à son sentiment. Le commandant de ce navire annonçait que la France se trouvait depuis peu en état de guerre avec l’Angleterre [19] et qu’une vingtaine de vaisseaux, appartenant à cette dernière puissance, croisaient à l’ouest du cap Finisterre.

La présence des ennemis, ainsi constatée sur le chemin même de Passages, permettait de supposer que la désignation de ce port, comme point de débarquement des galions, n’était plus un secret pour eux. Il devenait dès lors également dangereux et de pénétrer directement dans le golfe de Gascogne et de chercher à gagner l’Andalousie ; car la Grande-Bretagne disposait de forces navales assez nombreuses pour garder à la fois, avec le cap Finisterre sur la route directe de Passages, les Açores et les abords du détroit sur la route de Cadix.

Et, malheureusement, il n’était pas douteux qu’au cas d’une rencontre avec un ennemi supérieur, les galions ne fussent tous pris. Leur état de vétusté les rendait impropres à la prompte exécution d’une manœuvre, et leur pesanteur inhabiles à échapper par la fuite. Le vaisseau même de don Manuel, en faisant seulement les signaux de virer, s’était ouvert dans le flanc une large voie d’eau, occasionnée par l’ébranlement résultant, pour sa coque, du tir de quelques coups de canon.

Pourtant, ce fut sur le mauvais état de ces navires, affaiblis, disaient-ils, par une campagne de trois années et incapables d’en supporter la prolongation, que les Espagnols fondèrent particulièrement leur refus de se rallier au projet de l’amiral. Rappelant que plusieurs bâtimens s’étaient déjà égarés dans les brumes sans avoir pu rejoindre le gros du convoi, ils insistèrent sur le danger, en s’aventurant à de si hautes latitudes, d’y tomber dans des brouillards plus intenses et plus fréquens encore à l’approche de la mauvaise saison.

Interprète de la commune pensée de ses compatriotes et découvrant ainsi par quels intérêts mesquins ils se laissaient dominer, don Manuel de Velasco en arriva à conclure que le meilleur parti à prendre était de gagner quand même directement Cadix [20].

Il est permis de se demander si Château-Renault ne commit point une faute en consultant les marchands espagnols, ses subordonnés, et si, en ne passant point outre à son projet sans tenir compte de leurs objections, il ne fut pas plus coupable encore.

Tel n’est cependant pas notre avis. Les raisons que donne l’amiral pour expliquer sa conduite la justifient pleinement à nos yeux. « Je n’ai pas cru devoir user de mon pouvoir, dit-il, et les contraindre d’aller à La Rochelle. J’ai considéré qu’il était important de n’en point venir à ces extrémités et qu’il ne parût dans le public que le divorce s’était mis parmi les deux nations, la première fois qu’elles sont jointes ensemble [21]. » En outre, comme la plupart de ces commerçans s’étaient persuadé que, même avant de quitter la Vera-Cruz, Château-Renault nourrissait le secret dessein de conduire les galions en France, il craignait, en les y emmenant contre l’avis de Velasco, de donner à cette injuste supposition une apparence de réalité.

Et d’ailleurs, il se trouvait bien à tous égards en parfaite conformité de sentiment avec la cour de Versailles. Les lignes suivantes, que lui adressait le roi, le démontrent pleinement : « Je vous ai écrit, que mon intention et celle du roi d’Espagne, mon petit-fils, étaient que vous abordassiez au port de Passages ; mais, comme ce port n’est point défendu et que la flotte de Neuve-Espagne et mes vaisseaux pourraient y être insultés, je vous fais cette lettre pour vous dire que nous désirons que vous ameniez la flotte dans un port de France, si vous le pouvez faire sans vous commettre avec ceux qui commandent les vaisseaux de la flotte [22]. » Mais en même temps il reste attendu à Passages et tout s’y prépare avec ardeur pour le recevoir.

Comme la prochaine arrivée des galions avait été annoncée d’abord par le Nieuport, venu en droiture de la Havane à Brest, puis confirmée par l’Eole, vaisseau de l’escadre séparé du convoi pendant la traversée, plusieurs frégates d’avis furent successivement envoyées au devant de l’amiral pour lui porter ces instructions nouvelles et le renseigner d’une façon précise sur l’état des choses en Europe. Ces frégates, malheureusement, ne le rencontrèrent pas.

Château-Renault ne put donc savoir ni que La Harteloire était à Lisbonne avec huit vaisseaux de guerre prêt à l’appuyer, ni qu’une flotte anglo-hollandaise menaçait alors l’Andalousie, ni surtout apprendre en temps utile que l’ennemi, dont la présence à hauteur du cap Finisterre lui avait été récemment signalée, venait d’abandonner cette croisière. Une telle nouvelle lui eût permis aisément de sortir de la situation perplexe où le mettait l’opposition obstinée des Espagnols. En effet, bien décidé à ne pas leur céder jusqu’à s’aventurer dans la direction de Cadix et non moins résolu à ne pas aborder à Passages, puisqu’il devait renoncer à suivre pour s’y rendre la seule route absolument sûre, il lui devenait loisible, dès lors, de gagner sans encombre soit la Corogne, soit le Ferrol, ports qui, sur cette côte, offraient avec un accès facile un abri assez vaste pour contenir à la fois tous les vaisseaux français et tous les galions. Mais demeurant persuadé que l’ennemi, croisant encore à l’entrée du golfe de Gascogne, lui en interdirait les approches, l’amiral crut devoir chercher, sur le littoral de l’Océan, le point où il irait prendre terre.

A une faible distance au sud du cap Finisterre, et par suite relativement proche encore de Passages, la baie de Vigo semblait se présenter à la fois comme un lieu de débarquement facile et comme un bon refuge momentané. Les galions du Brésil y abordaient quelquefois. L’armée navale espagnole s’y était retirée l’année même où Château-Renault l’avait vainement cherchée sur les Açores et les batteries construites à cette époque devaient, prétendait-on, subsister suffisantes pour en assurer la défense. Enfin la ville de Vigo, située dans un pays fertile, offrait, disait-on encore à l’amiral, toutes les commodités voulues pour le ravitaillement. Telles furent les raisons qui le déterminèrent à y conduire la flotte de Neuve-Espagne. Le 22 septembre, elle mouillait sur cette rade, où elle allait bientôt s’engloutir.


VIII

Préservée des violences de l’Océan par les îles Bayona, qui en protègent l’entrée, abritée des vents par les montagnes qui l’entourent, la baie de Vigo, présentant au sud-ouest une large ouverture, s’enfonce directement dans les terres sur une longueur d’environ quarante kilomètres. Alors et pendant un instant ses deux rives se rapprochent, pour ne laisser entre elles qu’un étroit passage ; puis, s’élargissant comme en un nouveau bassin, cette baie se redresse tout d’un coup vers le nord. Sur le rivage méridional de la première des deux rades, la place de Vigo s’élève en amphithéâtre au flanc d’une colline, tandis que plus loin, par-delà le défilé, sur le même bord de la seconde, la ville de Redondela se cache dans un profond recoin. C’est devant Redondela que Château-Renault mouilla la flotte : les galions tout près de terre, couverts par les vaisseaux du Roi [23].

Bientôt arrivèrent sur les lieux le prince de Barbançon, capitaine général du royaume de Galice, et l’ingénieur français Renau, alors détaché au service d’Espagne. Tous deux venaient conférer avec l’amiral sur les mesures à prendre pour assurer la sécurité des galions fort compromise dans la rivière de Vigo, où les assertions, malheureusement inexactes, des marins espagnols l’avaient fait conduire. Si les ouvrages de défense restaient debout, leur état de délabrement en rendait impraticable le prompt relèvement et, vu l’impossibilité de s’y fortifier sérieusement, Renau conseillait de quitter immédiatement cet insuffisant refuge [24]. Mais où pouvait-on donc aller ? Dans tous les ports d’Espagne, sauf à Cadix dont les Anglais interceptaient l’accès, la flotte se fût trouvée pareillement à la merci de l’ennemi [25].

Château-Renault préféra donc rester à ce mouillage, non toutefois sans se mettre en mesure de résister à une attaque. Tandis que Renau procédait à la restauration sommaire des anciens ouvrages, l’amiral faisait barrer au moyen d’une estacade l’entrée de l’étroit passage, qui sépare la baie en deux rades successives. Les extrémités de cette estacade venaient s’appuyer à chaque rive, où des batteries, de leurs feux croisés, en protégeaient les abords.

Pendant que s’exécutaient ces travaux, le prince de Barbançon s’efforçait de rassembler les milices du voisinage, seul secours sur lequel on dût compter, car les régimens de l’armée régulière, qui n’avaient pas suivi le roi d’Espagne en Italie, étaient alors employés pour la plupart à la protection de Cadix. Il devint fort difficile d’entretenir à la fois tout ce monde. Milices et équipages se virent promptement réduits à vivre au jour la journée. Pour leur procurer des subsistances, il fallut envoyer plusieurs vaisseaux en chercher à la Corogne et même à Lisbonne.

Cependant, de Madrid arrivait l’ordre de procéder au déchargement des galions et, pour mettre leur cargaison en lieu sûr, de la transporter toute entière à Lugo, petite ville du royaume de Galices située à une quinzaine de lieues dans les terres. Cette opération commença par le débarquement de l’or et de l’argent que, en moins d’une semaine, cinq cents chariots conduisirent à destination. Mais le transport des marchandises ne put s’effectuer avec la même facilité. Les pluies d’automne, détrempant les chemins, ralentirent bientôt les charrois ; puis les marchands se refusèrent à laisser véhiculer leur cochenille, sujette à être détériorée par l’humidité et, comme les fonds destinés au payement des voituriers furent vite épuisés, le travail dut être suspendu.


IX

Pendant ce temps, la flotte anglo-hollandaise de Rooke, qui s’était présentée devant Cadix avec l’espoir d’y fomenter aisément une rébellion contre le gouvernement de Philippe V, y avait trouvé un accueil bien différent de celui auquel elle s’attendait. Les troupes descendues à terre essuyèrent une perte si considérable qu’elles furent obligées de se rembarquer. Ayant ainsi échoué dans son entreprise, l’armée navale ennemie avait levé l’ancre vers le milieu de septembre et retournait en Angleterre quand son chef apprit, d’une façon presque fortuite, l’arrivée des galions.

En passant à hauteur de Lagos, Rooke eut l’idée d’y détacher l’un de ses vaisseaux pour prendre langue. Le capitaine de ce bâtiment connut ainsi la présence de Château-Renault dans la rivière de Vigo et rejoignit en toute hâte l’amiral anglais, impatient de lui annoncer cette importante nouvelle [26]. L’attaque des galions parut à Rooke une entreprise dont le succès compenserait largement son échec devant Cadix et, quoiqu’il eût déjà dépassé le cap Saint-Vincent, il n’hésita pas à rebrousser chemin pour la tenter.

La flotte ennemie entra dans la baie le 22 octobre au matin, « par un temps si obscur [27] » qu’elle fut prise tout d’abord pour « le convoi de vivres attendu de la Corogne [28]. » Elle put ainsi s’avancer jusqu’à dépasser le travers de Vigo malgré le canon de cette place et vint « mouiller du côté nord à une lieue de nos batteries [29], » s’étendant ainsi depuis la pointe de Thys jusqu’à Cangas. Rooke employa la plus grande partie de cette journée à ranger les quatre-vingts vaisseaux composant son armée, se bornant à faire reconnaître l’estacade par une frégate qui dut aussitôt se replier sous le feu des ouvrages établis au nord et au sud de cette chaîne, l’un à Corbero, l’autre à Rande.

Pour soutenir ces batteries, Château-Renault posta tout, contre le Bourbon et l’Espérance commandés par deux officiers énergiques, La Galissonnière et Montbault, tandis que, plus en arrière, l’escadre se formait en bataille, couvrant toujours de sa gauche les galions et la ville de Redondela. En même temps, comme la côte méridionale paraissait suffisamment gardée par le prince de Barbançon, qui s’avançait dans la direction de Vigo avec trois mille hommes de milice, quatre cents chevaux et une centaine de gentilshommes, l’amiral fit passer sur le rivage nord, sous la conduite de Sorel, inspecteur des troupes de la marine, cinq cents soldats dont il disposait.

Cependant Rooke s’était rendu compte que sa flotte entière ne pouvait, sans beaucoup de risques, aller attaquer l’escadre française dans la partie reculée de la baie où elle s’abritait. Il lui paraissait plus prudent de confier cette attaque à un simple détachement, formé d’une vingtaine de vaisseaux ; mais il sentait que, n’ayant plus guère sur les nôtres la supériorité du nombre, ce détachement devait échouer dans son entreprise si une diversion, opérée sur terre, ne paralysait notre résistance du côté de la mer.


X

Aussi le lendemain, à la pointe du jour, vit-on l’armée ennemie s’approcher et s’étendre vers la rive du sud et y débarquer deux mille fantassins à une demi-lieue de nos batteries. Le duc d’Ormond, qui les commande, les forme en deux colonnes, dont l’une gagne la montagne, droit devant elle, tandis que l’autre se coule le long de la mer, par le chemin qui mène de Vigo à Redondela. A leur vue les milices espagnoles lâchent pied et « s’enfuient comme des brebis égarées [30]. » Désormais l’ennemi peut poursuivre sa marche sans trouver aucun obstacle jusqu’à la batterie de Rande, dont du Plessis-Liancourt dirige la défense ; mais là, il sera autrement reçu.

En effet, voyant que son adversaire projetait de contourner la montagne pour prendre nos ouvrages à revers par le sud, Château-Renault avait rappelé de bonne heure les troupes échelonnées au Nord de la baie et il avait établi Sorel, avec celles de la marine et quelques Espagnols, en avant de la batterie de Rande. Malgré leur infériorité numérique, ces troupes opposent au duc d’Ormond une vigoureuse résistance. Trois fois refoulées, trois fois elles regagnent le terrain perdu, jusqu’à ce que, épuisées par un tel effort, elles doivent se replier à l’intérieur de la redoute. Là Sorel reforme encore les siens et, l’épée à la main, se précipite à leur tête hors des retranchemens, cherchant, mais en vain, à se frayer un passage. Il est fait prisonnier et du Plessis-Liancourt est tué dans la batterie où le duc d’Ormond plante son drapeau.

Immobilisée jusque-là par un calme plat, la flotte ennemie, soudain favorisée par le vent, entre alors en action. Précédée de ses chaloupes et de ses brigantins, elle se dirige vers la partie de l’estacade que la batterie de Rande ne peut plus défendre. Ni le feu de nos pièces établies à l’autre extrémité de ce barrage, ni le canon de l’Espérance et du Bourbon, postés immédiatement en arrière, ne sont capables de l’arrêter et, sous sa formidable pesée, la chaîne se rompt successivement en plusieurs endroits.

Le vice-amiral anglais Hopson la franchit le premier. Aussitôt L’Escalette pousse son brûlot le Favori vers l’amiral rouge d’Angleterre ; mais il est blessé de trois coups de feu, et c’est son second, un simple garde de la marine nommé La Pomarde, qui, s’accrochant au vaisseau d’Hopson, le brûle en partie.

Tandis que l’avant-garde des Anglo-Hollandais s’avance, suivie de proche en proche par les autres vaisseaux de leur flotte, le duc d’Ormond se porte avec ses grenadiers dans la direction de Redondela, que la fuite des milices a laissée sans défense. Ainsi par un mouvement identique à celui qui vient de le rendre maître des ouvrages de Rande, il prend maintenant à revers l’escadre française et les galions.

Sauver la flotte ne semble plus désormais possible. Ce n’est qu’en sacrifiant bien des existences que Château-Renault peut retarder de quelques instans l’heure fatale où elle tombera aux mains de l’ennemi. L’abandonner au contraire, c’est assurer le salut des équipages ; la brûler, c’est priver Rooke de l’objet de ses convoitises et atténuer son succès. Et pourtant ne risque-t-il pas, en agissant ainsi, de voir avec les débris de ses vaisseaux s’effondrer à jamais toute sa gloire passée, de voir aussi s’envoler dans la fumée de ce vaste incendie toutes les espérances de l’avenir ? Château-Renault cependant n’hésite pas. Renonçant aux avantages qui sans doute résulteraient pour lui d’une défense acharnée mais inutilement héroïque, il donne l’ordre d’embraser les bâtimens de son escadre ainsi que les galions espagnols.

Les capitaines, rassemblés pour la plupart autour de lui, partagent ce sentiment et chacun d’eux rejoint aussitôt son bord pour le faire évacuer. Malheureusement l’absence momentanée de bien des chaloupes, détachées au soutien de l’estacade, rend difficile et quelquefois tardif l’abandon des vaisseaux, dont un certain nombre ne put être brûlé. D’Aligre, resté lui cinquième sur l’Assuré, dont il a fait sauver l’équipage, mais où personne n’est revenu le chercher, est fait prisonnier. Beaucoup se noyèrent, parmi lesquels Fricambault qui, avant de quitter l’Oriflamme, voulut y mettre lui-même le feu. « L’effet en fut si prompt que le canot où il s’était embarqué en fut accablé et périt [31]. »

Cependant Château-Renault opérait sa retraite dans la direction de Pontevedra, petit port du royaume de Galice situé au Nord de la baie de Vigo, dont il n’est séparé que par une étroite bande de terre. Dès le lendemain du combat, l’amiral y ralliait la majeure partie de ses équipages et se portait à l’intérieur du pays, jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. A la tête de ce régiment improvisé, il se mettait en mesure de protéger le sanctuaire vénéré de Saint-Jacques, dont les immenses richesses pouvaient exciter la convoitise du duc d’Ormond, et de lui barrer en même temps la route de Lugo, s’il se lançait à la poursuite des trésors débarqués des galions.

Mais les ennemis, contenus par Renau et trois cents cavaliers espagnols, ne s’avancèrent pas au-delà de Redondela, où d’ailleurs ils trouvèrent quantité de marchandises, avec quelque peu d’or et d’argent enfoui dans les ballots. Le 27 octobre, ils bombardèrent Vigo, dont, grâce aux savantes dispositions prises par Renau, ils ne parvinrent point à s’emparer.

Enfin, le 30 du même mois, Rooke levait l’ancre, laissant dans la baie, pour quelques jours encore, une simple escadre destinée à garder ses prises : 6 vaisseaux de guerre armés de 360 canons, et 11 navires de charge.
XI

En effet, parmi les 15 vaisseaux français qui, sans compter les bâtimens de moindre importance, se trouvaient dans la rivière de Vigo le jour du combat, neuf seulement, portant ensemble 540 bouches à feu, purent être brûlés [32] ou coulèrent et, sur les dix-sept galions, dont se composait la flotte du Mexique, il n’y en eut que six anéantis par l’incendie [33].

Toutefois les Anglo-Hollandais ne recueillirent, en matériel naval, qu’un faible profit de ces prises. Ils durent abandonner plusieurs des galions jugés hors d’état de reprendre la mer, et le nombre de 3 vaisseaux capturés par eux restait inférieur à celui des 7 bâtimens de guerre qu’ils perdirent durant l’action [34].

Quant à la valeur exacte des objets de commerce tombés en leurs mains, aucun document précis ne nous permet de la fixer. Mais si l’on observe que, à l’exception de l’or et de l’argent contenus dans des caisses spéciales portées à Lugo dès les premiers jours, la plupart des autres effets, renfermant souvent en fraude des espèces métalliques, étaient encore sur les galions ou dans les entrepôts de Redondela ; si l’on tient compte ensuite de la presque nullité des effets destructifs de l’incendie sur ces navires et des facilités que présentait le pillage de cette ville, il est aisé d’en déduire que la valeur de tous ces objets atteignait un chiffre considérable.

Une lettre de Renau justifie cette appréciation. « Il est bien à craindre, écrit-il à Pontchartrain presque au lendemain du désastre, que ces gens-là n’aient fait un grand butin dans les navires de la flotte, malgré tout ce que j’ai pu dire, pour les obliger à débarquer toute la cochenille et toutes les marchandises précieuses [35]. » Château-Renault semble partager cette opinion quand, six semaines plus tard, il écrit au même ministre : « Il est malaisé de savoir combien il y avait dans les vaisseaux, d’argent qui n’était pas enregistré. On a fait assurément tout ce qu’on a pu pour obliger (les marchands) de le mettre à terre. Je les ai menacés moi-même à leurs bords de faire enlever et confisquer tout ce qui s’y trouverait. Je crois que c’est la moindre perte qu’on ait faite ; mais la cochenille et les autres fruits sont considérables [36]. »

Quoi qu’il en soit, il paraît désormais établi que tout ce qui ne fut point dirigé à temps vers l’intérieur devint la proie de l’ennemi. Ainsi doit s’évanouir définitivement la légende suivant laquelle d’immenses trésors demeureraient engloutis dans les profondeurs de la baie. Ainsi s’explique l’insuccès des diverses entreprises successivement organisées pour les y rechercher. Jamais les plongeurs n’en ont ramené guère autre chose que des canons et des ancres.


XI

Château-Renault allait-il avoir à supporter la responsabilité d’un tel désastre ? Un instant, il eut à le craindre et, pour lui, venait ainsi s’ajouter à la douleur d’avoir dû anéantir son escadre celle d’avoir à faire justice des plus odieuses calomnies et des plus perfides insinuations. « On voudrait ici donner le tort à M. De Château-Renault du malheur arrivé à Vigo, écrit de Madrid la princesse des Ursins, le marquis de Villafranca l’en a accusé plusieurs fois à la junte [37]. » Et sur quoi Villafranca fondait-il son accusation ? Sur un manifeste tendant à disculper le prince de Barbançon, manifeste paru sous le nom de ce dernier qui le désavoua plus tard. En vue de déshonorer l’amiral, d’autres allaient jusqu’à dire que, à la suite d’une entente avec les agens commerciaux de Séville, il empêcha le débarquement des effets perdus, alors qu’il s’évertua sans cesse à exciter les marchands au déchargement de ces effets [38]. Enfin Renau, dont les avis n’avaient point été suivis, lorsque, sans pouvoir offrir à la flotte un autre mouillage plus sûr, il conseillait de l’emmener hors de la baie, n’hésite pas, pour vanter sa propre perspicacité, à se mêler aux détracteurs de son chef : « Plus je songe à notre aventure, mande-t-il à Blécourt non sans une certaine outrecuidance, moins je m’y accoutume, et je suis tout aussi affligé que si c’était par ma faute que ce malheur fût arrivé. Il m’a été impossible de persuader de sortir. On a cru se mettre hors d’insulte par le moyen d’une estacade qui n’était qu’une vision et des batteries qui n’étaient point fortifiées et qui ne pouvaient pas l’être en peu de temps, comme il aurait été nécessaire. Vous savez, Monsieur, de quelle manière j’ai toujours parlé des estacades [39]. »

Quelle que pût être l’opinion personnelle de Renau sur l’efficacité défensive des estacades, il n’en reste pas moins certain que le barrage établi par Château-Renault à l’entrée du bassin de Redondela fut considéré par Rooke comme un sérieux obstacle. En effet, l’amiral anglais n’osa point tenter de le forcer sans faire préalablement occuper par son infanterie l’une des deux batteries qui le commandaient. Si donc les milices eussent accompli leur devoir en résistant, comme le permettait leur supériorité numérique, aux grenadiers du duc d’Ormond, la batterie de Rande ne serait pas tombée aux mains de l’ennemi, dont la flotte n’aurait pu dès lors s’avancer jusqu’à l’estacade.

Renau se montrait mieux inspiré quand il jugeait en ces termes sévères les miliciens espagnols : « Nous avons vu faire une descente, à laquelle on aurait pu s’opposer, sans avoir la consolation d’y apporter aucun obstacle par la misère de ces milices [40]. » Château-Renault était donc bien en droit de dire à Pontchartrain dans un rapport détaillé sur cette cruelle aventure : « Elle était inévitable avec les gens auxquels nous avons eu à faire en ce pays. Vous connaîtrez encore plus aisément combien il leur était aisé de nous la faire éviter avec les moyens les plus simples et les plus naturels à des gens qui portent une épée à leur côté. Je suis toujours dans un étonnement nouveau, qui m’empêche de juger bien sûrement des principes de cet abandon dans une occasion où il me semble qu’il n’y avait qu’à paraître devant les ennemis et qu’on était si aisément à portée de le faire avec trois fois plus de troupes qu’il n’en fallait pour nous garantir [41]. »
XIII

Ainsi toute la responsabilité du désastre de Vigo doit incomber devant l’histoire à la seule lâcheté des milices commandées par le prince de Barbançon. Château-Renault ne commit aucune faute, et la reine d’Espagne le reconnaît elle-même quand elle lui fait écrire : « Je me suis sentie très touchée de ce que l’on doit à votre bonne conduite sur l’heureuse arrivée de la flotte de la Nouvelle-Espagne, comme des sages précautions que vous aviez prises pour éviter le malheureux succès en ce port. Ne doutant pas le Roi, mon seigneur, également porté à vous favoriser en tout ce que votre zèle vous a fait faire, vous pouvez être assuré que vous trouverez toujours le Roi également porté à vous favoriser en tout ce qui sera de votre convenance et que j’y contribuerai comme j’espère, de manière à vous en faire voir les effets. » La reine le reconnaît plus encore en ajoutant de sa main : « Je suis bien aise de vous assurer moi-même du désir que j’ai de vous témoigner, dans toutes les occasions qui s’en présenteront, la considération et l’estime que j’ai pour vous [42]. »

Les mêmes sentimens se retrouvent exprimés dans une lettre adressée par cette souveraine à Louis XIV :… « Je ne puis me consoler de la perte que vous avez faite de tous les vaisseaux qui étaient à Vigo pour le service de l’Espagne. Les Espagnols doivent être bien reconnaissans de toutes les choses que vous voulez bien faire pour eux ; mais ce que je peux bien vous assurer, c’est que personne ne le peut être autant que moi… Je plains la destinée du pauvre comte de Château-Renault de se voir dans un pareil malheur sans qu’il y ait de sa faute. Il n’y a rien qu’il n’imagine pour me rendre service, rassemblant des troupes pour défendre les passages et faisant d’ailleurs tout ce qu’un bon et zélé sujet de Votre Majesté peut faire pour le service du roi, votre petit-fils. Je voudrais que les Espagnols en eussent autant de reconnaissance que j’en ai [43]. »

Cette reconnaissance se traduisit aussitôt par un présent de 12 000 écus, que la reine d’Espagne envoya à l’amiral pour son retour en France, et par celui de 20 000 piastres, qui lui furent offertes par le secrétaire du Conseil des Indes. Château-Renault n’accepta ni l’un ni l’autre de ces dons. Les 12 000 écus furent versés dans la caisse du commissaire de Gastines ; les 20 000 piastres renvoyées à l’administrateur des rentes de Galice. « Je vous avoue, Monseigneur, rapporte l’amiral à Pontchartrain, que ce présent d’argent m’a surpris, m’étant expliqué plusieurs fois que je n’en pouvais recevoir que de Sa Majesté ; » et, confiant au ministre quel eût été son secret désir, il poursuit : « Si l’on m’avait fait l’honneur de m’offrir la même grâce qu’on a faite à M. le comte d’Estrées en le faisant grand d’Espagne, j’aurais espéré que Sa Majesté, l’ayant agréée pour lui, m’aurait fait la grâce de la permettre pour moi et j’aurais espéré qu’étant un avantage très considérable pour ma famille, vous auriez eu la bonté de m’y protéger auprès de Sa Majesté [44]. »

Château-Renault n’obtint point cette grandesse si désirée, mais bientôt il allait recevoir de son Roi un plus éclatant témoignage de satisfaction.

Louis XIV était pleinement fixé sur les véritables causes du désastre de Vigo et le laissait bien percer en écrivant à son petit-fils : « Je ne vous répéterai point ce que vous savez apparemment du malheur arrivé à Vigo. Je m’assure que vous en aurez reçu la nouvelle avec la soumission que nous devons avoir aux volontés de Dieu. Il est maître des événemens : c’est à nous d’adorer ses jugemens ; mais nous devons en même temps à nos peuples nos soins à prévenir les maux dont ils sont menacés. Je ne doute pas que vous ne voyiez ceux que l’Espagne peut craindre des entreprises des ennemis. Il faut y apporter un prompt remède [45]. »

Quelle grandeur souveraine dans cette absence de tout reproche, quelle humilité chrétienne dans cette résignation !

Ainsi, il ne pouvait entrer dans la pensée du Roi de faire peser la responsabilité de ce désastre sur le vieux serviteur dont la calme résolution en avait si habilement limité l’étendue. Pouvait-il d’ailleurs oublier qu’à la nouvelle de l’arrivée des galions, il écrivait de sa main royale au vaillant marin : « Le service que vous venez de me rendre est si considérable que je suis bien aise de vous en témoigner ma satisfaction. Je vous en donnerai des marques qui vous feront connaître et au public à quel point je suis content de vous et de la manière dont vous me servez. Reposez-vous sur moi en cette occasion et soyez assuré de l’estime que j’ai pour vous [46]. » Pontchartrain se montre donc bien l’exact interprète des sentimens du maître quand il rassure l’amiral par ces mots : « Sa Majesté est bien persuadée qu’il n’y a nullement de votre faute dans le malheur qui vous est arrivé, et Elle ne vous en impute rien. » Ami fidèle, il ajoute : « Je puis vous assurer en mon particulier que vous êtes pour beaucoup dans l’affliction que cette malheureuse affaire m’a causée, et que j’ai vu avec une véritable douleur tant de grandes choses, si heureusement exécutées par votre fermeté et votre bonne conduite, avoir une fin si funeste [47]. »

Tant de grandes choses ne devaient pas demeurer longtemps sans récompense. Le 14 janvier 1703, Château-Renault était promu à la dignité de maréchal de France.

« La promotion de ce vice-amiral, note Saint-Simon, fut fort applaudie ; il y avait longtemps qu’il avait mérité le bâton. »

Château-Renault, qui était encore en Espagne, où le retenait le rapatriement de ses équipages, arriva à Versailles le 6 février. Rien, dans l’accueil qui lui fut fait, ne lui rappela sa défaite ; car nul n’ignorait que, durant cette longue campagne, il avait surmonté « avec une fermeté et une prudence que l’on ne saurait trop louer les obstacles qui paraissaient le plus invincibles. » Ainsi, « le malheur de Vigo, loin de rien diminuer à sa gloire, avait fait voir qu’il savait conserver la même présence d’esprit et la même intrépidité en toutes sortes d’événemens [48]. »


CALMON-MAISON.


  1. Le Roi à Château-Renault, 2 octobre 1701. — Archives de la Marine.
  2. Château-Renault à Pontchartrain, 17 février 1702. — Archives de la Marine.
  3. Ibid.
  4. Château-Renault à Pontchartrain, 17 février 1702. — Archives de la Marine.
  5. 21 février 1702. — Archives de la Marine.
  6. Château-Renault à Pontchartrain, 1er mars 1702. — Archives de la Marine.
  7. Château-Renault à Pontchartrain, 24 avril 1702. — Archives de la Marine.
  8. 26 mars 1702. — Archives de la Marine.
  9. Château-Renault à Pontchartrain, 24 avril 1702. — Archives de la Marine.
  10. Rapport de la Ralde. — Archives de la Marine.
  11. 22 mars 1702. — Archives de la Marine.
  12. 27 mars 1702. — Archives de la Marine.
  13. 26 mars 1702. — Archives de la Marine.
  14. Instruction pour Nesmond, 24 avril 1702. — Archives de la Marine.
  15. Sous cette désignation se trouvaient compris tous les objets composant le chargement des galions.
  16. 5 avril 1702. — Archives de la Marine.
  17. Mercure de France, novembre 1702.
  18. Lorsque Château-Renault quitta la Havane, son escadre se composait de 18 vaisseaux, 6 frégates, 2 avisos et 1 flûte, escortant 27 navires dont plusieurs, bien que ne faisant pas partie de la flotte de Neuve-Espagne, s’étaient joints à ce convoi. — Archives de la Marine, — Mercure de France, novembre 1702.
  19. Le roi Guillaume était mort le 19 mars 1702. Sa belle-sœur la reine Anne, lui ayant succédé sur le trône d’Angleterre, venait de déclarer la guerre à la France de concert avec l’Empereur et la Hollande.
  20. 6 septembre 1702. — Archives de la Marine.
  21. 27 septembre 1702. — Archives de la Marine.
  22. 16 septembre 1702. — Archives de la Marine.
  23. Château-Renault à Pontchartrain, 27 septembre 1702. — Archives de la Marine.
  24. Renau à Blécourt, 3 novembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  25. Orry à Torcy, 18 septembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  26. Gazette d’Amsterdam, 20 novembre 1702.
  27. Mémoires de Lamberty, t. II, p. 250.
  28. Château-Renault à Blécourt, 28 octobre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  29. Ibid.
  30. Albert de Caso à Blécourt, 28 octobre 1702. — Archives des Affaires étrangères.
  31. Château-Renault à Blécourt, 28 octobre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  32. Il n’y en eut que cinq absolument brûlés.
  33. Sur les onze galions tombés aux mains de l’ennemi, neuf étaient restés à flot et deux échoués sur le sable. — Mémoires de Lamberty, t. II, p. 252.
  34. Mémoires du marquis de Sourches, t. II, p. 399.
  35. Renau à Pontchartrain, 31 octobre 1702. — Archives de la Marine.
  36. Château-Renault à Pontchartrain, 17 décembre 1702. — Archives de la Marine.
  37. 11 novembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  38. Ibid.
  39. Renau à Blécourt, 3 novembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  40. Renau à Pontchartrain, 26 octobre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  41. Château-Renault à Pontchartrain, 17 décembre 1702. — Archives de la Marine.
  42. La reine d’Espagne à Château-Renault, 15 novembre 1702. — Archives de la Marine.
  43. La reine d’Espagne au roi de France, 6 novembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  44. Château-Renault à Pontchartrain 31 décembre 1702. — Archives de la Marine.
  45. Le roi de France au roi d’Espagne, 10 novembre 1702. — Archives des Affaires Étrangères.
  46. Corbinelli : Histoire généalogique de la maison de Gondi, t. II.
  47. Pontchartrain à Château-Renault, 26 novembre 1702. — Archives de la Marine.
  48. Provisions de maréchal de France pour le comte de Château-Renault.