Les Gens de bureau/III

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Dentu (p. 14-17).
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III


Il était beau, il était frais, il était distingué.

Ah ! M. Krugenstern avait bien fait les choses, mais Caldas l’avait bien secondé.

Il avait des bottines vernies avancées sur son compte de rédaction par le rédacteur en chef du Bilboquet ; il avait un chapeau de soie presque tout neuf, résultat intelligent du libre-échange : toute sa vieille défroque y avait passé.

Même il avait des gants violet-tendre ; mais ces gants lui coûtaient cher. Pour eux il avait vendu à un Porcher du Gros-Caillou ses droits d’auteur sur son quart de vaudeville.

Ô France ! reine du monde civilisé ! salue à son aurore un de tes maîtres futurs !

— Monsieur, dit-il en s’inclinant devant un homme en livrée marron-clair, j’ai reçu la lettre que voici…

L’homme en livrée lisait au coin du poêle un article de M. Dréolle.

À cette voix qui troublait ses délassements intellectuels, il releva la tête ; son regard, sous ses lunettes, remonta rapidement jusqu’à la boutonnière supérieure du beau pardessus de M. Krugenstern, et comme il n’y vit pas le plus petit bout de ruban, sans se donner la peine de dévisager son interlocuteur, il se replongea dans sa lecture avec un flegme imperturbable.

— Monsieur, recommença Caldas…

— Là-bas, au fond de la galerie, dit l’homme avec insouciance.

Au fond de la galerie, Caldas trouva deux autres personnages, toujours en marron-clair, qui prenaient leur café.

Jugeant l’occurrence favorable pour glisser sa requête, le nouveau tendit à l’un de ces messieurs sa lettre tout ouverte.

Le moka était réussi, le monsieur de bonne humeur ; il invita Caldas à s’asseoir sur une banquette, et posant méthodiquement la lettre d’avis sous un presse-papier, continua à vaquer sans façon à ses occupations gastronomiques.

Au bout de trois petits quarts d’heure, comme Romain se demandait s’il ne ferait pas mieux d’aller rendre à Krugenstern les habits qu’il lui avait confiés pour faire fortune, le garçon de bureau qui s’était montré si bienveillant pour lui reprit en hochant la tête :

— Monsieur, le chef du personnel ne reçoit jamais avant deux heures.

— Diable ! dit Caldas, il n’est pas encore midi.

— Oh ! vous pouvez rester, vous ne nous gênez pas…

On étouffait dans cette galerie, mais il gelait dehors ; Caldas resta.

Cette couple d’heures ne fut pas d’ailleurs inutile à son apprentissage administratif. Il avait eu jusqu’alors des idées tout à fait anglaises sur la valeur du temps ; l’oisiveté si occupée de ces fonctionnaires marron-clair fut une révélation pour lui ; et concluant de leur fainéantise individuelle à la fainéantise universelle de la gent bureaucratique, il caressa le doux espoir de mitiger par le commerce des muses, pendant les heures réglementaires, l’austère labeur de l’employé.

Un coup de sonnette retentit ; le garçon de bureau, qui s’était endormi pendant que Caldas rêvait, se dressa comme mû par un ressort.

— Monsieur, le chef du personnel est visible, dit-il.

Et rendant au nouveau sa lettre d’introduction, que celui-ci fourra machinalement dans une de ses poches, il poussa une portière capitonnée en maroquin vert et l’introduisit dans une vaste pièce éclairée par deux fenêtres et coupée vers le milieu par un paravent de couleur claire.

Caldas, qui avait l’instinct de la stratégie, eut l’heureuse inspiration de tourner ce bastion, et derrière un vaste bureau il se trouva face à face avec M. le chef du personnel.