Les Grotesques/François Villon

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Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (p. 1-40).


I

FRANÇOIS VILLON.


Une étude charmante et curieuse, c’est l’étude des poëtes du second ordre : d’abord, comme ils sont moins connus et moins fréquentés, on y fait plus de trouvailles, et puis l’on n’a pas pour chaque mot saillant un jugement tout fait ; l’on est délivré des extases convenues, et l’on n’est pas obligé de se pâmer et de trépigner d’aise à de certains endroits, comme cela est indispensable pour les poètes devenus classiques.

La lecture de ces petits poëtes est incontestablement plus récréative que celle des célébrités les plus reconnues ; car c’est dans les poëtes du second ordre, je crois pouvoir l’avancer sans paradoxe, que se trouve le plus d’originalité et d’excentricité. C’est même à cause de cela qu’ils sont des poëtes du second ordre. Pour être grand poëte, du moins dans l’acception où l’on prend ce mot, il faut s’adresser aux masses et agir sur elles ; il n’y a guère que des idées générales qui puissent impressionner la foule ; chacun aime à retrouver sa pensée dans l’hymne du poëte : c’est ce qui explique pourquoi la scène se montre si rebelle aux curiosités de la fantaisie. — Les morceaux les plus vantés des poëtes sont ordinairement des lieux communs. Dix vers de Byron sur l’amour, sur le peu de durée de la vie, ou sur tout autre sujet aussi neuf, trouveront plus d’admirateurs que la vision la plus étrange de Jean Paul ou d’Hoffman : cela vient de ce que beaucoup de gens ont été ou sont amoureux, qu’un plus grand nombre encore a peur de mourir, et qu’il en est bien peu qui aient vu passer, même en rêve, les fantastiques silhouettes des conteurs allemands.

Dans les poëtes du second ordre vous retrouverez tout ce que les aristocrates de l’art ont dédaigné de mettre en œuvre : le grotesque, le fantasque, le trivial, l’ignoble, la saillie hasardeuse, le mot forgé, le proverbe populaire, la métaphore hydropique, enfin tout le mauvais goût avec ses bonnes fortunes, avec son clinquant, qui peut être de l’or, avec ses grains de verre, qui risquent d’être des diamants. Ce n’est guère que dans le fumier que se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je préférerais les perles du vieux Romain à tout l’or de Virgile ; il faut un bien gros tas d’or pour valoir une petite poignée de perles.

Je trouve un singulier plaisir à déterrer un beau vers dans un poëte méconnu ; il me semble que sa pauvre ombre doit être consolée, et se réjouir de voir sa pensée enfin comprise ; c’est une réhabilitation que je fais, c’est une justice que je rends ; et si quelquefois mes éloges pour quelques poëtes obscurs peuvent paraître exagérés à certains de mes lecteurs, qu’ils se souviennent que je les loue pour tous ceux qui les ont injuriés outre mesure, et que les mépris immérités provoquent et justifient les panégyriques excessifs.

En lisant un de ces poëtes réputés mauvais sur le jugement d’un pédant de collége, on fait à chaque pas des rencontres pittoresques qui vous surprennent heureusement. C’est comme si, en parcourant une route qu’on vous aurait représentée toute blanche de soleil et de poussière, vous rencontriez çà et là de beaux arbres verts, des haies pleines de fleurs et de chansons, des eaux vives et des courants d’air parfumés ; toutes ces choses vous paraîtraient d’autant plus belles que vous y comptiez moins. Un écu trouvé dans la rue fait plus de plaisir qu’un louis dans un tiroir. Saint-Amant, Théophile, Du Bartas sont pleins de ces accidents-là. — Leurs pensées brillantes ressortent mieux que chez d’autres poëtes plus parfaits, sans doute à cause de l’infériorité du reste, comme le ciel de la nuit qui fait pailleter les étoiles invisibles en plein midi.

Maître François Villon, auteur du Petit et du Grand Testament, malgré Étienne Pasquier, Antoine Du Verdier et quelques autres pédants, malgré l’oubli, ou plutôt la désuétude où il est tombé à cause de son vieux langage et de l’obscurité de ses allusions, est un de ceux de cette nombreuse famille qui renferme le plus de rencontres de ce genre ; et cependant, chose surprenante ! le pauvre escolier Villon n’est guère connu que par ces deux vers assez ridicules de Boileau Despréaux :


Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers.


Il est probable que Boileau ne se doutait pas le moins du monde de ce qu’était Villon et n’en avait pas lu un seul vers. — Certainement le poëte très-peu voluptueux de Sa Majesté très-chrétienne ne les eût pas trouvés de son goût, lui dont les oreilles s’alarmaient janséniquement au son hardi des rimes cyniques du brave poëte Mathurin Régnier.

Villon, qui, d’après Boileau, a débrouillé l’art confus de nos vieux romanciers, n’a pas fait un seul roman, ni quoi que ce soit qui y ressemble ; c’est un esprit satirique, un poëte philosophe, dont Marot et Régnier ont exploité chacun une veine différente, mais ce n’est assurément pas un romancier. — Ce distique, et deux ou trois autres à peu près de même force, imperturbablement répétés, sont devenus axiomes, et c’est là-dessus que beaucoup de personnes, d’ailleurs fort instruites, jugent notre ancienne littérature.

Depuis l’Art poétique de Boileau, la critique a fait bien du chemin ; on ne se contente plus à si peu de frais, et l’on n’en finit pas avec un auteur au moyen d’un vers formulé eu manière de proverbe : mais la critique a, selon nous, ce tort immense de ne s’attacher qu’aux réputations toutes faites et qui ne sont contestées de personne. Elle ne prend cure que des grands seigneurs de la poésie, et s’enquiert assez peu du populaire et du bourgeois. C’est comme les historiens qui s’imaginent avoir fait l’histoire d’une nation quand ils ont écrit la biographie d’un prince. Assurément M. de Scudéry tient autant de place dans le siècle de Richelieu que le bonhomme Pierre Corneille ; le style matamore du sieur Scudéry ne jure nullement à côté des allures castillanes et des façons chevaleresques du sublime auteur du Cid. Le plus sûr moyen de connaître une époque, c’est d’en consulter les portraits et les caricatures. Corneille est le portrait, Scudéry la caricature ; personne, que je sache, n’a fait la biographie de Scudéry et l’analyse de ses œuvres.

Au reste, ce que je viens de dire de Scudéry ne s’applique en aucune manière à François Villon. Villon fut le plus grand poëte de son temps ; et maintenant, après tant d’années, tant de changements dans les mœurs et dans le style, sous les vieux mots, sous les vers mal scandés, à travers les tournures barbares, on voit reluire le poëte comme un soleil dans un nuage, comme une ancienne peinture dont on enlève le vernis.

Villon est à peu près le seul, entre tous les gothiques, qui ait réellement des idées. Chez lui, tout n’est pas sacrifié aux exigences d’une forme rendue difficile à plaisir ; vous êtes débarrassé de ces éternelles descriptions de printemps qui fleurissent dans les ballades et les fabliaux ; ce ne sont pas non plus des complaintes sur la cruauté de quelque belle dame qui refuse d’octroyer le don d’amoureuse merci : c’est une poésie neuve, forte et naïve ; une muse bonne fille, qui ne fait pas la petite bouche aux gros mots, qui va au cabaret et même ailleurs, et qui ne se ferait pas scrupule de mettre votre bourse dans sa poche ; car, je dois l’avouer, Villon était passé maître en l’art de la pince et du croc, et parlait argot, pour le moins, aussi bien que français ; notre poëte était un joyeux drôle :


Sentant la hart de dix lieues à la ronde ;
Au demeurant, le meilleur fils du monde.


On comprend que cette vie libertine et vagabonde a dû nécessairement déteindre sur son talent, et lui donner une physionomie particulière : aussi a-t-il une couleur nette et franche qui le distingue des autres poëtes, aussi a-t-il mérité que Régnier l’imitât dans sa magnifique satire du mauvais lieu.

La seule trace que Villon ait laissée dans l’histoire, c’est un arrêt qui le condamnait à être pendu avec cinq ou six bons compagnons de son espèce. Bien lui en prit de ne pas avoir la pépie, comme il le dit lui-même : il appela de la sentence du Châtelet au Parlement, et sa peine fut commuée en un bannissement pur et simple ; il se setira, à ce que l’on prétend,


À Sainct-Genou,
Près Sainct-Julian-des-Vouentes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,


où sont filles belles et gentes, chose indispensable pour un damné libertin comme l’était Villon.

Il mène à Sainct-Genou la même vie qu’à Ruel et à Paris, théâtre ordinaire de ses exploits. Tout autre, après avoir vu la potence de si près, se serait corrigé ; apparemment Villon était incorrigible, car nous voyons que Louis XI, à son retour de Flandre, le fait, par grâce expresse, sortir des prisons de Meun, où l’évêque Thibault d’Aussigny le retenait pour quelque vol de sacristie ; il en avait fait son deuil, et s’était composé une épitaphe monorime et bouffonne que voici :


Je suis François (dont ce me poise)[1],
Né de Paris, emprès Pontoise.
Or, d’une corde d’une toise,
Sçaura mon col que mon cul poise[2]


On voit qu’il se souciait assez peu de servir ou non de pendant d’oreille à madame Potence ; il avait même rimé une admirable ballade où il se représente, par anticipation, comme effectivement branché avec cinq ou six de sa bande.


La pluye nous a buez[3] et lavez ;
Et le soleil desséchez et noirciz.
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes rassiz :
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie ;
Plus becquetez[4] d’oiseaux que dez à couldre.
Hommes, icy n’usez de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.


Il en parle en connaisseur, il sait sa potence à fond, et le pendu, dans tous ses aspects, profils et perspectives, lui est singulièrement familier. Colin de Cayeux et René de Montigny, ses camarades, avaient eu la maladresse de se laisser mourir longitudinalement, comme il appert par une des ballades du jargon, et lui-même ne pouvait guère s’attendre à trépasser en travers. Il me semble le voir, maigre, hâve et déguenillé, tourner autour du gibet comme autour du centre où doit aboutir sa vie, et contempler piteusement ses bons amis faisant l’I et tirant la langue, le tout pour s’être allés esbattre à Ruel. Remarquez le mot, quel euphémisme ! esbattre. Que diable faisaient donc ces gens-là quand ils travaillaient sérieusement, puisqu’on les cravatait de chanvre seulement pour s’être amusés ? Les jeux de Villon étaient piperies, voleries, repues franches dans les bons lieux et autres, batailles avec le guet et les bourgeois, un pareil homme ne pouvait s’amuser à moins. Dans ses vers, cependant, il s’érige en donneur de conseils et fait le moraliste :


À vous parle compaings de galles[5],
Mal des âmes et bien des corps ;
Gardez-vous bien de ce mau hasles
Qui noircit gens quand ilz sont morts,


dit-il, après une homélie admirable qu’il adresse à tous les débauchés, voleurs et autres honnêtes gens. Faites attention, je vous prie, à cette expression, le mauvais hâle qui noircit les gens quand ils sont morts : comme cela est profondément observé, et comme l’auteur possède le sujet dont il parle ! La tournure, du reste, est très-polie ; il ne dit pas brutalement : Gardez-vous d’être pendus ; il se respecte trop pour cela. Le morceau qui précède ces vers est intitulé : Ballade de bonne doctrine à ceulx de mauvaise vie. Nous ne pouvons résister au plaisir de la transcrire.


I.
 
Car or, soyes porteur de bulles,
Pipeur ou hasardeur de dez ;
Tailleur de faux coings[6], tu te brusles
Comme ceulx qui sont eschaudez[7].
Trahistres pervers, de foy vuydez,
Soyes larron, ravis ou pilles,
Ou en va l’acquest que cuydez ?
— Tout aux tavernes et aux filles.

II.

Ryme, raille, cymballe[8], luttes,
Hante tous autres eshontez :
Farce[9], broïlle, joue des flustes,
Fainctes, jeux et moralitez[10]
Faicts en villes et en citez ;
Gaigne au brelan, au glic[11], aux quilles :
Où s’en va tout ? Or, escoutez :
— Tout aux tavernes et aux filles.


III.

De telz ordures te reculles :
Laboure, fauche champs et prez ;
Sers et panse chevaux et mulles,
S’aucunement tu n’es lettrez,
Assez auras si prens en grez.
Mais si chanvre broyés ou tilles[12],
Ne metz ton labour qu’as ouvrez
Tout aux tavernes et aux filles.

ENVOI.

Chausses, pourpoincts et bourrelets[13],
Robes et toutes vos drapilles[14],
(Ains que cessez)[15] vous porterez
Tout aux tavernes et aux filles.


On voit que, s’il fait le mal, ce n’est pas faute de connaître le bien ; mais que voulez-vous ?


En grand’pauvreté
(Ce mot dit-on communément)
Ne gist pas trop grand’loyauté.
............
Nécessité fait gens mesprendre,
Et faim saillir le loup des boys.


Villon ne manque pas, chaque fois que l’occasion s’en présente, de revenir sur cette idée, et par toutes les lamentations qu’il fait sur sa misère et les regrets qu’il exprime de ne pas avoir été vertueux, il justifie pleinement ces deux vers de Mathurin :


.......Il n’est rien qui punisse
Un homme vicieux, comme son propre vice.


Au reste, il paraît que la pauvreté était un mal héréditaire dans cette famille.


Pauvre je suys de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace[16] :
Mon père n’eut onc grand’richesse,
Ne son ayeul, nommé Érace ;
Pauvreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaux de mes ancestres
(Les âmes desquels Dieu embrasse),
On n’y voit couronnes ne sceptres.


Il perdit son père de bonne heure, et ce fut son oncle qui le fit élever et qui eut pour lui toutes les tendresses imaginables.


......Mon plus que père,
Maistre Guillaume de Villon,
Qui m’a esté plus doux que mère.


Certainement Villon n’était pas né pour être un coupe-bourse ; il avait une belle âme, accessible à tous les bons sentiments. Toutes les fois qu’il parle de sa mère, c’est avec un ton d’exquise sensibilité.


.....Ma pauvre mère,
Qui pour moi eut douleur amère,
(Dieu le sçait) et mainte tristesse.


Il soutenait trois jeunes orphelins.


Item, je laisse par pitié
À troys petitz enfans tous nudz,
Nommés en ce présent traictié,
Aflin qu’ils en soient mieux cogneux,
Povres orphelins impourveuz
Et desnuez comme le ver ;
J’ordonne qu’ils seront pourveuz
Au moins pour passer cet hyver.


Les trois orphelins étaient Colin Laurens, Girard Gossoyn et Jehan Marceau ; il y revient à plusieurs reprises.


....J’ai sceu à ce voyage
Que mes troys povres orphelins
Sont creuz et deviennent en aage.
............
Si veuil qu’ils voysent[17] à l’étude.
Où ? chez maistre Pierre Richer :
Le Donnait[18] est pour eux trop rude.
............
Mon long tabart[19] en deux je fends,
Si veuil que la moitié s’en vende
Pour leur en acheter des flans,
Car jeunesse est un peu friande.


Il leur recommande de travailler.


Au fort, triste est le sommeiller
Qui faict aiser[20] jeune en jeunesse
Tant qu’enfla lui faille veiller
Quant reposer dent en vieillesse.


Villon ne pèche pas du côté des belles maximes. Faites ce que je dis et non ce que je fais. S’il avait été placé sur un autre théâtre et qu’il eût employé au bien tout l’esprit et tout le génie qu’il dépensa au mal, nul doute qu’il n’eût laissé dans l’histoire d’autres traces que celles d’un arrêt le condamnant, par-devant notaire, à être pendu haut et court comme un mauvais garnement qu’il était ; mais nous aurions peut-être perdu le poëte en gagnant l’honnête homme. Et les bons poëtes sont encore plus rares que les honnêtes gens, quoique ceux-ci ne soient guère communs.

Malgré le manque de documents, il est facile de faire une vie très-détaillée de Villon ; c’est un poëte égotiste : le moi, le je reviennent très-souvent dans ses vers. Il parle de lui, il se confesse avec une charmante naïveté, il fait des retours sur lui-même, il se complaît dans les souvenirs de sa jeunesse et de son bon temps ; il disserte sur la mort, sur la vertu, sur tout ; car le pauvre écolier a trouvé, sous Louis XI, la forme digressive du Don Juan de Byron. Comme le poëme du noble lord, le testament du voleur roturier est en octaves ; l’entrelacement des rimes est presque pareil ; c’est le même mélange de sensibilité et de raillerie, d’enthousiasme et de prosaïsme ; à côté d’une page toute moite de pleurs vous trouvez un chapelet de coq-à l’âne et de rébus aussi détestables que les calembours du pair anglais. L’effet d’une peinture suave est détruit par une esquisse grotesque à la manière de Callot ; une digression mène à une autre, les legs ironiques se succèdent sans interruption ; à celui-ci une ballade, à celui-là un rondeau, à cet autre une savate ou un plat à barbe ; tout ce que la fantaisie la plus flottante peut avoir de caprices, vous le trouverez dans les deux testaments de Villon ; car il y en a deux, un petit et un grand. Mais le côté par lequel les deux poëtes jetés, l’un en bas de l’échelle, l’autre en haut, se ressemblent le plus, c’est le désenchantement amer de la vie, le coup d’œil morne et profond sur les choses du monde, le regret du passé, le sentiment du beau et du bon au fond de leur dégradation apparente, la perte de toute illusion et la mélancolie désespérée qui en résulte. — Villon, à cause de ses habitudes de vie ignoble, se plaint moins élégamment que le fashionable rival de Brummel ; mais son cri de douleur, pour n’être pas modulé avec autant d’art, n’en est pas moins vrai et déchirant.


En l’an de mon trentiesme aage
Que toutes mes hontes j’eu beues,
Ne du tout fol[21], encor ne sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçeues
Sous la main Thibault d’Aussigny.
............


(Par ce passage nous obtenons la date exacte de la naissance de Villon ; il naquit en 1431, le Testament ayant été composé en 1461.)


Je suis pescheur, je le sçais bien,
Pourtant ne veult pas Dieu ma mort ;
Mais convertisse et vive en bien,
Et tout autre que pesché mord[22],

Combien que en pesché soye mort,
Dieu vit, et sa miséricorde ;
Et si ma coulpe[23] me remord,
Par sa grâce pardon m’accorde.

Si par ma mort le bien publique
D’aucune chose vaulsit[24] mieux,
À mourir (comme ung homme inique),
Je me jugeasse, ainsi m’aid’Dieux.
Grief ne fais à jeune ne vieulx.
Soye sur pied, ou soye en bierre,
Les montz ne bougent de leurs lieux
Pour ung povre n’avant n’arriére.
............
Des miens le moindre (je dis voir)
De me désadvoüer s’avance,
Oublyant naturel devoir,
Par faute d’ung peu de chevance[25].
............
Hé Dieu ! se jeusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
Jeusse maison et couche molle ;
Mais quoy ! je fuyoye[26] l’escolle
Comme faict le mauvais enfant.
En escrivant ceste parolle
À peu que le cueur ne me fend.
............
Mes jours s’en sont allés errant,
Comme dit Job.


Il est impossible d’avoir un ton plus pénétré et de s’exprimer d’une façon plus amère et plus touchante.

Ensuite il en vient à jeter un regard autour de lui, et, se trouvant seul, il dit :


Où sont les gracieux gallans
Que je suyvoye au temps jadis ?
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faicts et en dicts ?
Les aucuns sont morts et roydiz.
D’eulx n’est-il plus rien maintenant ?
Les aucuns sont en paradis,
Et Dieu saulve le remanant[27].

Et les aulcuns sont devenus,
Dieu mercy, grands seigneurs et maistres ;
Les autres mendient tout nudz,
Et pain ne voyent qu’aux fenestres ;
Les autres sont entrez en cloistres
De Céleslins et de Chartreux,
Bottés, bouzés[28] comm’pescheurs d’hoystres[29].
Voylà l’état divers d’entr’eux.


Ce trait, et pain ne voyent qu’aux fenestres, ne peut avoir été trouvé que par un homme qui a jeûné plus d’une fois. Villon, qui est mort de faim les trois quarts de sa vie, ne parle de toute victuaille quelconque qu’avec un attendrissement et un respect singulier. Aussi tous les détails culinaires, et ils sont nombreux, sont-ils traités et caressés avec amour. Les nomenclatures gastronomiques abondent de tous côtés.


Saulces, brouetz et gras poissons,
Tartes, flans, œufs frilz et pochez,
Perduz et en toutes façons.
............
Savoureux morceaux et friands,
Chappons, pigeons, grasses gelines,
Perches, poussins au blanc manger.
............

Et tous les jours une grasse oye,
Ou ung chappon de haulte gresse.


Une chose plaisante, c’est la rancune qu’il conserve à Thibault d’Aussigny, non pour l’avoir tenu en prison et l’avoir voulu faire pendre, mais pour lui avoir fait boire de l’eau froide et manger du pain sec.


Peu[30] m’a d’une petite miche[31],
Et de froide eau tout un esté.
Large ou estroit, moult me fut chicche :
Tel lui soit Dieu qu’il m’a esté !
............

Dieu mercy, et Jacques Thibault,
Qui tant d’eau froide m’a fait boyre.
En ung bns lieu non en ung hault,
Manger d’angoisse mainte poire.


Aussi faut-il voir la reconnaissance qu’il témoigne à un certain Perrot Girard, barbier de son état, qui lui a fait manger du cochon gras pendant toute une semaine. Il est aussi bon ivrogne que bon gourmand ; il connaît le trou de la Pomme-du-Pin et autres cabarets du temps mieux que pas un. Mettre de l’eau dans le vin lui paraît un crime impardonnable, et la potence ne l’effraye pas, à beaucoup près, autant qu’un breuvage mélangé.

Après la bouteille et la marmite, une des idées qui le préoccupaient le plus, c’est l’idée de la mort. Il ne tarit pas sur ce sujet, et ses réflexions sont toujours hautes et philosophiques, rendues avec une énergie et une précision surprenante. Quelque dure qu’elle ait été pour lui, il tient à la vie, et s’écrie, comme Mécénas : Qu’importe, pourvu que je vive !… Il a trouvé, avant La Fontaine,


Mieux vault goujat debout qu’empereur enterré.


Voici ce qu’il dit :


Mieux vault vivre sous gros bureaux[32],
Povre, qu’avoir esté seigneur,
Et pourrir soubz riches tombeaux.


Il tâche de se consoler en pensant que son sort est commun à tout le monde.


Si ne suis (bien le considère)
Fils d’ange portant diadème,
D’étoille ne d’autre sydere ;
Mon père est mort, Dieu en ayt l’ame ;
Quant est du corps, il gyst sous lame[33].
J’entends que ma mère mourra,
Et le sçait bien la povre femme,
Et le fils pas ne demourra.

Je cognois que povres et riches,
Sages et fols, prebstres et laiz,
Nobles, villains, larges et chiches,
Petitz et grands, et beaux et laidz,
Dames à rebrassez[34] colletz,
De quelconque condiction,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.

Et meure Pâris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur :
Celui qui perd vent et baleine,

Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ces maulx l’allège ;
Car enfant n’a frère ne sœur,
Qui lors voulsit estre son piége[35].

La mort le faict frémir, pâllir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Joinctes[36] et nerfs croître et estendre.
Corps féminin qui tant est tendre,
Polly, souëf[37], si gracieux,
Faudra-t-il à ces mauls entendre ?
Oui. — Ou tout vif aller es cieulx.


Suivent trois ballades d’une magnifique monotonie, faites d’une seule pensée et retombant toujours sur le même refrain. Dans la première, le poëte demande où sont les belles femmes du temps passé, où est Flora la belle Romaine, où est Thaïs, où est Écho, où est Héloïse, où est Blanche, où est Berthe aux grands pieds, où est Alix, où sont-elles toutes ?


Mais où sont les neiges d’antan[38] ?


C’est le refrain de la première ballade.

Dans la seconde il passe aux hommes ; il demande où est le pape Calixte, où est Alphonse le roi d’Aragon, et Arlhus le roi de Bretagne, et Lancelot, et Charles VII, et Duguesclin, le bon Breton ?


Mais où est le preux Charlemaigne ?


Voilà la triste réponse qu’il fait à sa question.

Dans la troisième ballade, posant sa pensée d’une manière plus large, et comme pour en finir avec tout le monde, il demande où sont les preux, les héraults, les trompettes, les poursuivants ? Le refrain est :


Autant en emporte ly vens.


Après cette longue énumération il se dit qu’il peut bien mourir, lui pauvre diable,


Qui, vaillant plat ny cscuelle,
N’eut oncques n’ung brin de persil :
............
Puisque papes, roy, fils de roys,
Et conceuz en ventres de roynes,
Sont enseveliz mortz et froidz.


Cependant l’idée de la mort l’obsède, et, plus loin, il reprend le sujet et écrit la belle méditation que je vais copier. La scène est aux charniers des Innocents ; il vient de léguer ironiquement ses grandes lunettes aux Quinze-Vingts, afin qu’ils puissent mettre à part, dans le cimetière, les gens de bien d’avec les déshonnêtes.


Icy n’y a ne ris, ne jeu ;
Que leur vault avoir eu chevances,
N’en grands lictz de paremens geu[39],
N’engloutir vin en grasses panses,
Mener joye, festes et danses,
Et de ce prêt estre à toute heure ?

Tantôt faillent telles plaisances,
Et la coulpe si en demeure.

Quand je considère ces teste
Entassées en ces charniers,
Touz furent maistres des requeste
Au moins de la chambre aux deniers,
Ou tous furent porte-paniers[40].
Autant puis l’ung que l’autre dire,
Car d’evesque ou lanterniers[41],
Je n’y congnois rien à redire.

Et icelles qui s’inclinoient
Unes contre autres en leurs vies,
Desquelles les unes regnoient,
Des autres craintes et servies,
Là les voy toutes assouvies[42],
Ensemble en ung tas pesle-mesle ;
Seigneuries leur sont ravies,
Clerc ne maistre ne s’y appelle.

Or, ils sont mortz. Dieu ayt leurs âmes !
Quand est des corps, il sont pourriz,
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souëf[43] et tendrement nourriz
De cresme, fromentée[44] ou riz.
Leurs os sont déclinez en pouldre
Auxquels ne chault, n’esbatz, ne riz.
Plaise au doulx Jésus les absouldre.


Avec la pensée de la mort, une pensée qui obsède et tourmente Villon, c’est de savoir ce que deviennent les filles de joie quand elles sont vieilles. La fille de joie l’occupe particulièrement : on voit qu’elle a été pour beaucoup dans sa vie ; il la sait par cœur, il la comprend et la décrit sous toutes ses faces, et en parle tantôt avec amour et commisération, tantôt avec haine et invectives, mais jamais d’une manière indifférente ; il ne peut rester froid dans une matière si importante, il se passionne, il prend feu pour ou contre elle, il la couvre de boue ou de larmes ; il l’excuse, il l’explique, il dit comment elle est venue là. — Et l’histoire est la même que celle qu’Alfred de Musset fait commencer par Monna Belcolor et achever par Julie :


Honnestes ! si furent vraiment,
Sans avoir reproches ni blasmes :
Si est vrai qu’au commencement
Une chacune de ces femmes
Prindrent (avant qu’eussent diffames)
L’une ung clerc, ung lay, l’autre ung moine,
Pour esteindre d’amour les flammes
Plus chauldes que feu saint Anthoine.

Or firent (selon ce décret)
Leurs amys, et bien y appert :
Elles aymoient en lieu secret.
Car autre qu’eulx n’y avait part.
Toutefoys cest amour se part.
Car celle qui n’en avoit qu’un
D’icelluy s’esloygne et despart,
Et ayme mieulx aymer chascun.


Quatre siècles avant Alexandre Dumas, il a presque littéralement trouvé les pauvres faibles femmes. Nous voyons chez lui ces pauvres femmelettes ; en vérité, je crois que je préfère le diminutif. Je ne connais rien de plus beau, dans aucun poëe, que les regrets de la belle Heaulmyère, ou de la belle qui fut Heaulmyère, pour me servir de sa pittoresque expression. La scène est admirablement posée. Trois ou quatre vieilles chassieuses et ridées sont assises sur leurs talons, dans un bouge de mauvaise apparence, sous le manteau d’une grande cheminée où monte, en se contournant, un maigre filet de fumée bleuâtre sortant d’un tas de chaume ; car le bois est chose inconnue dans une pareille maison, où les chassis sont tissus d’araignées. L’Heaulmyère, qui fut belle et folle de son corps au temps de sa jeunesse, se lamente et regrette ce qui ne peut plus revenir ; les autres vieilles, anciennes filles de joie comme elle, acquiescent à ce qu’elle dit, en branlant la tête :


Advis m’est qu’oy[45] regretter
La belle qui fut Heaulmière,
Soy jeune fille souhaiter
Et parler en cette manière :
Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoy m’as si tost abattue
Qui me tient ? qui ? que ne me fière[46],
Et qu’à ce coup je ne me tue ?

Tollu[47] m’a la haulte franchise,
Que beauté m’avoit ordonné
Sur clercz, marchans et gens d’église ;
Car lors il n’étoit homme né
Qui tout le sien ne m’eust donné,
Quoiqu’il en fut des repentailles :
Mais que luy eusse abandonné,
Ce que refusent truandailles[48].


A maint homme l’ay reffusé,
Qui n’estoit a moy grand’sagesse,
Pour l’amour d’ung garçon rusé
Auquel j’en fitz grande largesse.
Or ne me faisoit que rudesse,
Et par m’ame je l’aymois bien ;
Et a qui que feisse finesse,
Il ne m’aymoit que pour le mien.

Jà ne me scent tant detrayner[49],
Fouller aux piedz, que ne l’aimasse ;
Et m’eust-il faict les rains trayner,
S’il me disoit que je l’embrasse
Et que tous mes meaulx oubliasse,
Le glouton, de mal entaché,
M’embrassoit : j’en suis bien plus grasse :
Que m’en reste il ? honte et péché

Or, il est mort passé trente ans,
Et je remains vieille chenue,
Quand je pense, las ! au bon temps,
Quelle fus et suis devenue :
Quand me regarde toute nue,
Et je me voys ainsi changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
J’en suys presque tout enragée.

Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveux blonds, sourcilz voultiz[50] ?
Grand entr’œil, le regard joly,
Dont prenoye les plus subtils ;
Ce beau nez, ne grands ne petitz,
Ces petites joinctes[51] oreilles,
Menton fourchu[52], cler vis traictiz[53],
Et ces belles lèvres vermeilles ?


Ces gentes espaules menues,
Ces bras longs et ses mains traictisses[54],
Petitz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, fayctisses[55],
A tenyr amoureuses lysses[56] ?
Ces larges reins, le sadinet[57],
Assis, sur grosses fermes cuysses
Dedans son joly jardinet.

Le front ridé, les cheveulx gris,
Les sourcilz cheuz[58], les yeulx estainctz,
Qui faisoient et regards et riz,
Dont maints marchans furent attaincts
Nez courbé de beautés loingtains,
Oreilles pendans et moussues[59],
Le vis pally, mort et destainctz[60],
Menton foncé[61], lèvres paussues.

C’est d’humaine beauté l’yssues,
Les bras courts et les mains contraictes[62],
Les espaules toutes bossues :
Mammelles, quoi ? toutes retraictes[63] ;
Telles les hanches que les tettes,
Du sadinet, fy ! quant est des cuysses,
Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes,
Grivelées[64] comme saulcisses.

Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous pauvres vieilles sottes,

Assises bas à croppetons[65],
Tout en ung tas comme pelottes,
A petit feu de chenevottes[66],
Tost allumées, tost eteinctes ;
Et jadis fusmes si mignottes !
Ainsi en prend à maincts et mainctes.


Ce morceau, un des plus beaux du poëte, montre combien sa palette est riche de tons ; il est impossible de peindre la jeunesse de couleurs plus jeunes et plus fraîches. Toute cette première partie est d’un dessin fin et bien observé qui ferait honneur à un peintre plus moderne ; rien ne s’y ressent de la roideur gothique ; cela est amoureusement fait, plein de charmants détails, dont je prie le lecteur d’excuser la naïveté, parfois la crudité. C’est un happe-bourse qui fait parler une fille de joie : on aurait tort d’exiger trop de chasteté dans un pareil sujet, traité par un pareil auteur ; les retrancher eût été un meurtre. Certaines choses libres ne le sont plus dans un style qu’il faut étudier laborieusement, et qu’on peut, en quelques façons, regarder comme une langue morte. Les nudités des anciennes peintures ne sont nullement répréhensibles et n’éveillent aucun sentiment mauvais. C’est de l’art et pas autre chose, et je regarderai toujours comme un vandalisme stupide l’acte de piété mal entendue qui fit briser la verrière représentant sainte Marie l’Égyptienne offrant son beau corps au batelier, en payement de son passage. — La seconde partie, qui fait antithèse, n’est pas moins remarquable : le poëte déforme à plaisir la figure qu’il a créée, il creuse les yeux, il arrache les sourcils, il laboure le front, il change les cheveux d’or en cheveux d’argent, il tire le nez sur la bouche, il fait avancer le menton vers le nez ; les belles lèvres vermeilles épanouies, comme des roses, ne sont plus que des peaux ridées et flétries ; les bras blancs et longs, qui se déployaient voluptueusement pour attirer leur proie, il les raccourcit et les fait remonter avec les épaules ; il décharne et marbre de rouge ces belles cuisses fermes et polies qu’il a décrites si complaisamment ; de la charmante jeune fille il nous fait plus qu’un spectre, — une vieille femme, — une vraie chevaucheuse de balai ; il jette à terre toutes les perfections qu’il a créées, et marche dessus avec un plaisir de damné ; on dirait qu’il se venge sur elle de la petite Macée d’Orléans, qui eut sa ceinture, comme il dit, et qui est très-mauvaise ordure ; de Catherine de Vaucelles, de Jeanneton, de Marion l’idolle, et autres telles créatures, dont il ne paraît pas avoir eu beaucoup à se louer.

Que pensez-vous qui suive cette terrible sortie ? des conseils de retourner à la vertu, ou quelque chose comme cela ? Nullement. — Des préceptes pour plumer un homme au vif et mettre à profit sa jeunesse.


Car vieilles n’ont ne cours ny estre[67],
Ne que monnoye qu’on descrie.


Il est vrai que ce serait peine perdue que de prêcher Blanche la Savatière, Guillemète, Catherine et Jeanneton ; ce serait jeter sa morale à des… filles.


S’elles n’ayment que pour argent,
On ne les ayme que pour l’heure ;
Rondement ayment toute gent,
Et rient lorsque bourse pleure.


La nature humaine est toujours la même, quoi que disent les barbouilleurs de couleur locale, et ces vers, faits pour des filles folles de leur corps en 1461, trouveraient très-bien leur application aujourd’hui. La manière d’exercer n’a pas varié.


Tôt vous faudra clorre fenestre
Quand deviendrez vieille flestrie,
............
Fillettes montrant leurs tetins
Pour avoir plus largement hostes.


C’était déjà ainsi du temps des syrènes.

Villon, ivrogne, goinfre, voleur, n’eût pas été complet s’il n’eût été le chevalier de quelque Aspasie de carrefour : aussi le fut-il, et dans le Grand Testament a-t-il fait une ballade qu’il envoie à la grosse Margot, l’Hélène dont il était le Pâris. Cette ballade, il m’est impossible de la transcrire ; le cant et la décence de la langue française moderne repoussent les libertés et les franches allures de sa vieille sœur gauloise. C’est grand dommage : jamais plus hardi tableau ne fut tracé par une main plus hardie ; la touche est ferme, accentuée ; le dessin franc et chaud ; ni exagération ni fausse couleur, le mot sous la chose, c’est une traduction littérale ; la hideur lascive ne peut être poussée plus loin, la nausée vous en vient ; la pose de la grosse Margot, ses gestes, ses paroles, sont profondément filles… Elle dit deux mots : l’un est un jurement par la mort de Jésus-Christ, l’autre une expression de tendresse ignoble à vous dégoûter des femmes pendant quinze jours. Cette grosse fille de joie joufflue, pansue, dont les couleurs sont plus rouges que le fard, cette ribaude gorgée de viande et de vin, saoule et débraillée, furieuse, qui crie et hurle, et entremêle ses caresses immondes de baisers avinés et de hoquets hasardeux, est peinte de main de maître en trois ou quatre coups de pinceau. Avez-vous vu quelques-unes des eaux-fortes libertines de Rembrandt : Bethsabée, Suzanne, et surtout Putiphar, mélange inouï de fantastique et de réel ? C’est une chose admirable et dégoûtante ; la nudité est cruelle, les formes sont monstrueusement vraies, et, quoique abominables, ressemblent tellement aux formes les plus choisies des plus charmantes femmes, qu’elles vous font rougir malgré vous : cela est le propre des maîtres de cacher une beauté intime au fond de leurs créations les plus hideuses. — Eh bien ! si vous avez vu une de ces eaux-fortes, vous pouvez vous faire l’idée la plus juste de la figure dessinée par Villon ; le fond, quoiqu’à peine indiqué et dans la demi-teinte, se devine facilement ; on voit le plafond à solives enfumées, la table de chêne et le bahut démantelé, le lit en serge, d’un vert pisseux, fatigué de ses longs et nombreux services ; tout le mobilier succinct de la fille de joie : par la porte entre-bâillée, arrivent les clercs et les laïques, les bourgeois et les soudards, que la luxure pousse par les épaules dans cet abominable bouge : dans le fond, notre poëte, avec son air narquois, la cruche à la main, qui se hâte de descendre à la cave, et tend du fromage et du pain aux nouveaux venus, tout prêt à les rosser d’importance s’ils ne veulent pas payer leur écot, et les engageant à revenir s’ils sont satisfaits. Au premier plan, la divinité du temple enluminée, attifée, enrubannée et chargée de clinquant, dans la grande tenue de l’état. — Un Téniers du meilleur temps, que Mathurin, le grand poëte, n’a pas dédaigné, qu’il a restauré, retouché et encadré dans son magnifique alexandrin, qui d’un côté touche à Ronsard et de l’autre à Corneille. Ce qui sanctifie ce tableau impur, ce sont les deux vers sombres et désespérés qui en sont comme la dernière touche :


Ordure avons, et ordure nous suyt ;
Nous defuyons l’honneur, et il nous fuyt.


Le pauvre écolier Villon n’a pas eu, s’il faut l’en croire, et l’on peut l’en croire, car tout homme aime à se vanter en de pareils sujets, beaucoup de bonheur en amour, et la chose n’est pas étonnante ; il logeait le diable dans sa bourse, si toutefois il en avait une ; il n’était rien moins que joli garçon ; il était maigre et sec comme un pendu d’été, avait le teint aussi noir qu’une mûre, ou qu’un balai à nettoyer les fours ; il n’avait ni cheveux, ni barbe, ni sourcils, non plus qu’un navet qu’on pèle : ce sont ses propres expressions. Quoiqu’il n’eût guère que trente ans, il paraissait vieux, usé et limé qu’il était jusqu’à la corde, par les excès et les privations de tout genre. Ce ne devait pas faire un très-agréable damoiseau. Aussi ses lamentations sont-elles fort comiques ; il se dit martyr d’amour ; il se compose une seconde épitaphe où il se prétend mis à mort par une des flèches de Cupidon.

Jehanneton le met à la porte, Catherine de Vaucelles le fait battre comme du linge à la rivière ; on le trompe, on le vole de toutes les manières, on lui fait accroire que des vessies sont des lanternes ; il est dupe, lui le dupeur de tout le monde, tant il est vrai qu’amour rend les gens bêtes, comme il le dit dans une ballade, où il tâche, selon son habitude, de se consoler par la comparaison de plus grands que lui, témoin Salomon, qui en devint idolâtre ; Samson, qui y perdit ses lunettes ; Orphéus le doux ménétrier, et Narcissus le bel, et Sardina, le preux chevalier (vous ne devineriez pas que c’est de Sardanapale qu’il est question) ; et David, le sage prophète, et Hérodes, et tant d’autres. — Pas ne sont sornettes, ajoute-t-il avec un aplomb tout à fait naïf et charmant. — Bien heureux est qui rien n’y a.

Villon, tel qu’il nous apparaît dans son œuvre, est la personnification la plus complète du peuple à cette époque. Il semble avoir inspiré à Rabelais le type délicieux de Panurge. En effet, n’y a-t-il pas un très-grand rapport entre Panurge et l’écolier Villon ? Panurge, avec son nez fait en manche de rasoir ; Panurge, poltron, gourmand, hâbleur, ribleur, avec ses vingt-six poches pleines de pinces, de crocs, de ciseaux à couper les bourses, et mille autres engins nuisibles ; Panurge fin à dorer comme une dague de plomb, bien galant homme de sa personne, sauf qu’il est quelque peu paillard, et incessamment travaillé de la maladie intitulée faute d’argent, malgré ses soixante-trois manières de s’en procurer ; Panurge impie et superstitieux, et n’ayant réellement peur de rien, sinon des coups et du danger ; — et Villon, avec son teint de Bohême, ses longues mains sèches, près prenant comme glu ; son habit déchiqueté, à barbe d’écrevisse, et dépenaillé comme celui d’un cueilleur de pommes du Perche, Villon en extase devant les grasses soupes de prismes des jacobins ; Villon courant les mauvais lieux, tout en faisant l’amant transi ; Villon invoquant, à chaque vers, le bon Dieu, la sainte Vierge, et tous les saints du paradis, et ne manquant pas une occasion de dauber les prêtres, les moines, de quelque robe et de quelque couleur qu’ils soient. Tous les deux haïssent de bon cœur les bourgeois et le guet, c’est-à-dire les propriétaires et les gardiens de la propriété : ce sont deux espèces de philosophes éclectiques qui prennent leur bien où ils le trouvent. Au reste, toujours malades d’un flux de bourse, car, s’ils ont soixante-trois manières d’avoir de l’argent, ils en ont deux cent dix de le dépenser, hormis la réparation de dessous le nez ; toujours aux expédients, toujours à deux doigts de la potence, et n’évitant d’être pendus qu’à force d’esprit et de génie. Tout complet que soit Panurge, Villon, cependant, l’est encore davantage ; il a une mélancolie que l’autre n’a pas, il a le sentiment de sa misère. Quelque chose d’humain lui vibre encore sous les côtes ; il aime sa mère. — Panurge semble tombé du ciel et ne procède de rien ; l’idée qu’il a un père et une mère ne vous vient jamais : il est né probablement des amours d’un jambon et d’une bouteille, ou poussé entre deux pavés, comme un champignon, à la porte de quelque lupanar. Son sarcasme est impitoyable, et son rire n’est jamais tempéré de larmes. — Il n’a pas non plus, pour la beauté de la femme, le même respect amoureux que son prototype. — Sa luxure est plus fangeuse et a quelque chose de monacal ; c’est la luxure d’un satyre plutôt que celle d’un homme ; il ne voit rien au delà de la jouissance physique ; l’amour de l’âme lui est inconnu ; il n’eût pas trouvé, comme Villon,


Deux estions et n’avions qu’un cœur.


Panurge, rebuté, fait compisser par les chiens la femme qui n’a pas voulu de lui.

Villon soupire cette élégie :


Ung temps viendra qui fera dessécher,
Jaulnir, flétrir votre espanie fleur,
J’en risse[68] alors s’enfant sceusse marcher ;
Mais nenny, las ! ce seroit donc foleur :
Vieil je seray, vous laide et sans couleur ;
Or, beuvez fort tant que rû[69] peut courir,
Ne reffusez, chassant ceste douleur,
Sans empirer ung povre secourir.


Ne croirait-on pas entendre Béranger chantant :


Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse !


Une ressemblance de Villon avec Deburau, cet autre type admirable du peuple, qui n’aime pas entendre chanter les rossignols, c’est le singulier mépris qu’il fait de la nature champêtre. Dans ses vers, si chargés de couleur, et où abondent tant de pittoresques détails, vous ne trouverez pas la moindre échappée de paysage. — Voici une ballade où il explique tout au long cette antipathie. C’est un charmant tableau de genre. Un chanoine gras comme un chanoine qu’il est, et ne faisant pas mentir le proverbe, est assis, ou plutôt couché sur un mol édredon, dans une chambre bien close et bien nattée ; le feu est clair et flambe à un pied de haut dans la cheminée ; à ses côtés est étendue sa gouvernante, madame Sydoine, blanche, tendre, la peau douce et la joue vermeille ; des flacons et des hanaps pleins d’hypocras sont disposés sur la table ; le joyeux couple, jetant au loin d’importuns vêtements, rit, joue, s’embrasse et fait cent mignardises. — Le poëte, maigre, mourant de faim, tremblant de froid, les regarde, d’en dehors, par un trou de mortaise, et, enviant leur bonheur, il s’écrie piteusement :


............
Lors je congnuz que pour deuil appaiser,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.

Si franc Gonthier et sa compagne Hélène
Eussent cette doulce vie hantée,
D’aulx et civots[70] qui causent forte haleine,
N’en mangeassent bise crouste[71] frottée
Tout leur mathon[72] ne toute leur potée,
Ne prise ung ail ; je le dis sans noysier[73],
S’ils se vantent coucher soubz le rosier,
Ne vault pas mieulx lit coustoyé de chaise ?
Qu’en dictes-vous ? faut-il à ce muser ?
Il n’est trésor que de vivre à son aise.


De gros pain bis, vivent d’orge et d’avoyne,
Et boyvent eau tout le long de l’année,
Tous les oyseaux d’icy en Babyloine,
A tel escot une seule journée
Ne me tiendroient, non une matinée.
Or, de par Dieu s’esbate franc Gonthier,
Hélène o[74] luy soubz le bel eglantier,
Si bien leur est, n’ay cause qu’il me poise ;
Mais, quoiqu’il soit du laboureux mestier,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.


Villon n’était assurément pas un grand partisan de l’idylle ; mais sans lui, assez de gothiques nous ont fait des descriptions champêtres ; en revanche, il nous initie à toute la vie intérieure du moyen âge ; il est aussi curieux pour l’érudit que pour le poëte ; il nous fait connaître une foule de petits usages et de façons d’être qu’on ne trouve nulle part ailleurs ; lupanars, tavernes, jeux de paume, rôtisseries, bouges et repaires de toutes sortes, il nous conduit effrontément partout ; il vous décrit l’hôtesse et l’enseigne ; il ne vous fait pas grâce du moindre détail : la compagnie est singulièrement composée. — Tous filous, truands, filles de joie, entremetteuses, receleurs, et autres honnêtes professions. Les hommes sont : René de Montigny, Colin de Cayeux, voleurs, amis de cœur du poëte, qui furent branchés ; Michault Culdoue, le frère Beaude et autres, qui méritaient de l’être ; Fremin, le petit clerc, qui le sera assurément, car, avec un professeur comme Villon, la chose ne peut manquer ; maître Jehan Cotard, le bon ivrogne, qui se fait des bosses aux étaux des bouchers. En femmes, nous avons la Maschecroue, Marion Peautarde, Marion l’idolle, Blanche, Rose, Margot, maîtresses de Villon ; la petite Macée d’Orléans, qui le corrompit ; Catherine de Vaucelles, qui le fit battre ; Ysabeau, Guillemette, Denise, et vingt autres encore, car notre poëte n’avait pas qu’une connaissance en ce genre ; tout cela grouille, tout cela vit, s’enivre, fait l’amour, détrousse les passants avec une puissance de reproduction merveilleuse. Un seul mot, une seule touche suffisent à Villon pour indiquer un personnage ; il saisit le caractère distinctif avec une singulière sagacité ; un nom et une épithète, et voilà un homme reconstruit de toutes pièces ; les attitudes de ses figures sont indiquées d’une manière fine et précise qui rappelle Albert Durer. Que dites-vous de ce groupe :


Regarde m’en deux trois assises
Sur le bas du ply de leurs robes,
En ces moustiers en ces églises.


Et de celui-ci :


Chaperons auront enfoncés
Et les poulces sous la ceinture,
Disant : — Heim ? quoi ?


Au milieu de toutes ces filles perdues, une seule figure de femme apparaît, pure et sans tache, c’est celle de sa mère. Le legs qu’il lui fait est plein de grâce et de poésie ; c’est une ballade à la Vierge :


I.

Dame des cieulx, régente terrienne[75],
Emperiere[76] des infernaux paluz,

Recevez-moy votre humble chrestienne :
Que comprinse soye entre vos esleuz,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valuz.
Les biens de vous, ma dame et ma maîtresse,
Sont trop plus grans que ne suis pescheresse ;
Sans lesquelz bienz ame ne peut merir[77] ;
N’entrer ez cieulx : je n’en suis menteresse,
En cette foy je veuil vivre et mourir.

II.

A votre fils dictes que je suis sienne ;
De luy soient mes peschez absoluz,
Qu’il me pardoint comme à l’Egyptienne,
Ou comme il feit au clerc Théophilus,
Lequel par vous fuct quitte et absoluz,
Combien qu’il eut fait au diable promesse.
Préservez-moy que point je ne face ce.
Vierge portant sans rupture encourir
Le sacrement qu’on célèbre à la messe,
En cette foy je veuil vivre et mourir.

III.

Femme je suys, povrette et ancienne,
Qui rien ne sçay, oneques lettre ne luz,
Au moustier voy, dont suys paroissienne ;
Paradis peinct, où sont harpes et luz,
Et ung enfer, ou damnés sont boulluz,
L’ung me faict paour, l’autre joye et liesse,
La joye avoir faict moi haulte deesse
A qui pescheurs doivent touz recourir,
Comblés de foy sans feincte ni paresse ;
En cette foy je veuil vivre et mourir.


Cette dernière stance est délicieuse ; on dirait une de ces vieilles peintures, sur fond d’or, de Giotto ou de Cimabué ; le linéament est simple et naïf, un peu sec, comme toutes les choses primitives ; les tons sont éclatants, sans crudité, quoique les demi-teintes manquent en quelques endroits ; c’est de la vraie poésie catholique, croyante et pénétrée, comme un plus grand poëte ne saurait la faire maintenant. Parmi toutes ses sœurs les ballades, ou fantasques, ou libertines, ou ignobles, celle-ci s’épanouit pure et blanche comme un lis au cœur d’un bourbier. Elle montre que Villon pouvait faire autre chose que ce qu’il a fait, s’il avait eu le bonheur de trouver un Alexandre, comme Diomèdes le pirate ; mais il n’eut pas ce bonheur, et la destinée fut plus forte que lui. Il lui fallut, malgré ses bonnes intentions, suivre jusqu’au bout la route où il était engagé. Il mourut on ne sait où, et pauvre, sans doute, comme il avait vécu.


Item, mon corps j’ordonne et laisse
A notre grand’mère la terre ;
Les vers n’y trouveront grand’graisse,
Trop lui a faict faim dure guerre :
Or, lui soit délivré grand’ erre[78].
De terre vient, en terre tourne ;
Toute chose si par trop n’erre,
Voulentiers en son lieu retourne.


Sonnez les cloches du beffroi à double branle, sonneurs, vous aurez quatre miches ; arrivez, coquillards énarvants à Ruel, francs-mitous, sabouleux, marpeaux et mions, argotiers, Bohêmes, Égyptiens, zingari, truands, mauvais garçons, matrones, filles folles de leurs corps, voleuses d’enfants, devineresses, sorcières, entremetteuses, quittez la cour des Miracles, et venez à la chapelle Saint-Avoye ouïr le service et suivre le convoi ; car votre maître à tous, l’écolier Villon, est mort, — d’amour, à ce qu’il dit, de faim, à ce que je crois.



  1. Ce qui me chagrine.
  2. Pèse.
  3. Lessivés.
  4. Picotés par les becs des oiseaux, comme les dés le sont par le cul de l’aiguille.
  5. Débauches.
  6. Faux monnayeur.
  7. Le supplice des faux monnayeurs était d’être plongés dans l’eau bouillante.
  8. Fais du train par le monde, donne-toi du mouvement.
  9. Farce est ici un impératif de farcer, faire le facétieux.
  10. Moralité, comme la Passion de Jésus-Christ ou la grand’diablerie de Douai. Villon, au dire de Rabelais, était impresario de mystères.
  11. Espèce de jeu de hasard ; de l’allemand gluck, qui veut dire chance.
  12. Tiller le chanvre, c’est démêler l’écorce d’avec les parties filasseuses.
  13. Chaperons.
  14. Vos nippes.
  15. Ains que cessez, à moins que vous ne cessiez.
  16. Origine.
  17. Aillent.
  18. Donnait, grammaire d’alors, le Lhomond du temps.
  19. Mantelet.
  20. Être à son aise.
  21. Ni tout à fait fou, ni tout à fait sage encore.
  22. Différent de ceux que le péché mord et tient entre les griffes.
  23. Faute.
  24. Valût.
  25. Richesse.
  26. Trisyllabique.
  27. Le reste.
  28. Chaussés.
  29. Pêcheurs d’huîtres, c’est-à-dire fort mal.
  30. Nourri.
  31. Pain.
  32. Étoffe grossière.
  33. Tombeau.
  34. Fraise montée.
  35. Son répondant, sa caution.
  36. Articulations.
  37. Charmant, suave.
  38. De l’an passé.
  39. Couché dans des lits à estrade.
  40. Panetiers.
  41. Gens de rien qui portent des fallots le soir.
  42. N’ayant plus de désir ni de volonté.
  43. Délicatement.
  44. Espèce de gruau.
  45. J’entends.
  46. Frappe.
  47. Ôté.
  48. De bégueules mal apprises.
  49. Maltraiter.
  50. Arqués.
  51. Non séparées de la tête.
  52. En fossette.
  53. Visage bien fait, bien ovale.
  54. Tirées en long, effilées.
  55. Disposées commodément.
  56. Bataille.
  57. De sade, agréable.
  58. Tombés.
  59. Flétries et couvertes de duvet, comme il en vient aux vieilles femmes.
  60. Décoloré.
  61. Creusé par la chute des dents.
  62. Contractées, retirées.
  63. Rentrées.
  64. Marquetées, étoilées de taches comme le plumage des grives.
  65. Sur les talons accroupies.
  66. Chaume du chanvre.
  67. Valeur.
  68. J’en rirais alors, si moi-même j’étais encore un jeune homme.
  69. Le ruisseau, l’eau.
  70. Oignons.
  71. Croûte de pain bis.
  72. Lait caillé, lactis massa coacti.
  73. Chercher chicane.
  74. Avec.
  75. Reine de la terre.
  76. Impératrice.
  77. Mériter.
  78. Promptement.