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Les Historiettes/Tome 1/39

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 1p. 261-267).


LE PRÉSIDENT DE CHEVRY [1],
DURET, LE MÉDECIN, SON FRÈRE.


Le président de Chevry se nommoit Duret, et étoit frère de Duret le médecin. Il disoit : « Si un homme me trompe une fois, Dieu le maudisse ; s’il me trompe deux, Dieu le maudisse et moi aussi ; mais s’il me trompe trois, Dieu me maudisse tout seul ! »

Par ses bouffonneries et par sa danse, il se mit bien avec M. de Sully, comme nous avons dit ailleurs[2]. Ce fut lui qui montra à la Reine et aux dames les pas du ballet dont nous avons parlé à l’Historiette d’Henri IV. Ce fut avec M. de Sully qu’il commença à faire fortune. Il ne fut pourtant intendant des finances que du temps du maréchal d’Ancre, et il se conserva dans l’intendance, quand le maréchal fut tué, en donnant dix mille écus à la Clinchamp, que M. de Brantes[3] entretenoit.

C’étoient ses deux principales folies que la faveur et la bravoure. Il disoit qu’il falloit tenir le bassin de la chaise percée à un favori, pour l’en coiffer après, s’il venoit à être disgracié. Le voilà donc du côté des plus forts. Madame Pilou[4], qui le connoissoit de longue main, l’alla voir à La Grange du Milieu, auprès de Grosbois ; c’est une belle maison qu’il a fait bâtir depuis. Elle lui parla de l’exécution de la maréchale d’Ancre, et disoit que c’étoit une grande vilainie que d’avoir fait couper le cou à cette pauvre femme. « Ta, ta, ta ! lui va-t-il dire brusquement ; vous parlez, vous parlez, sans savoir ce que vous dites. C’est le commissaire Canto, votre voisin, qui vous dit toutes ces belles chose-là ; c’est de lui que vous tenez toutes vos nouvelles ; je l’eusse tué, moi, le maréchal d’Ancre : M. d’Angoulême et moi le devions dépêcher à la rue des Lombards. » En disant cela il lui porte trois ou quatre coups de pouce de toute sa force dans le côté, qui lui firent si grand mal qu’elle en cria. « Le voilà mort, dit-il à haute voix, le voilà mort, le poltron ; je n’aime point les poltrons : je le voulois faire sauter une fois avec une saucisse, quand il seroit au conseil chez Barbin le surintendant. J’avois bien, ajoute-t-il, une plus belle invention : j’eusse porté une épée couverte de crêpe le long de ma cuisse, et, dans la presse, je lui en eusse donné dans le ventre en faisant semblant de regarder ailleurs. » Le cardinal de Richelieu fit prier madame Pilou de lui venir faire tous les contes qu’elle savoit du président de Chevry, qui vivoit encore ; elle ne le voulut jamais.

Cette humeur martiale le prenoit quelquefois au milieu d’un compte de finance. Un trésorier de France, de mes amis[5], m’a dit qu’un jour, travaillant avec lui, il appela Corbinelli, son premier commis, et lui dit d’un ton sérieux : « Monsieur Corbinelli[6], faites ôter ces corps de cette cour. » Ce trésorier fut bien étonné ; mais Corbinelli, s’approchant, lui dit : « Ce sont de ses visions ordinaires, ne laissez pas de continuer. »

Un jour les cochers firent insulte dans la Place-Royale à la marquise d’Uxelles, dont le cocher avait été tué, d’un coup de fourche par la tempe, par son écuyer, comme il le vouloit châtier. Ils furent aussi braver madame de Rohan, à cause qu’elle avoit chassé le sien. Mais M. de Candale y survint qui chargea son propre cocher et dissipa les autres. Madame Pilou, qui avoit vu cela, le conta au président. Il se mit à pester de ce qu’on ne l’avoit pas averti, lui qui étoit colonel du quartier, mais qu’elle n’avoit recours qu’à son commissaire Canto. « Voyez la belle occasion que vous m’avez fait perdre, j’eusse.......... » Le voilà à dire tous les exploits qu’il auroit faits.

Comme il étoit contrôleur-général des finances, président des comptes et officier de l’ordre du Saint-Esprit[7], je ne sais quel flatteur lui apporta une généalogie où il le faisoit descendre d’un certain Duretius, qu’il avoit trouvé du temps de Philippe-Auguste. « Mon ami, lui dit le président, j’ai de meilleurs parens que lui ; mon père et mon grand-père étoient médecins, et par-delà je n’y vois goutte. Si je te trouve jamais céans, je te ferai étriller de sorte que tu ne t’aviseras de ta vie de faire des flatteries comme celle-là, pour qu’il t’en souvienne. »

Un homme lui avoit gagné trente pistoles ; il ne vouloit pas les lui payer. « Il m’a trompé, » disoit-il ; et il donne ordre à ses gens de le frotter s’il revenoit. Cet homme revint ; voilà ses gens après, et lui aussi ; mais il ne partit que long-temps après eux ; il trouve madame Pilou, qui avoit vu cet homme se sauver. « Eh bien ! lui dit-il, ma bonne amie, n’avez-vous pas vu comme je l’ai frotté ? » Il ne s’en étoit pas approché de cent pas. Une autre fois cet homme s’étant vanté de battre les gens du président, celui-ci l’attendoit, et, accompagné de son domestique, il se promenoit à grands pas avec des pistolets le long de sa porte de derrière. Madame Pilou, qui logeoit en son quartier, vient à paroître ; c’étoit l’été après souper ; il va à elle le pistolet à la main. « Jésus ! s’écria-t-elle ! — Ah ! ma bonne amie, lui dit-il, tu as bien fait de parler, je te prenois pour ce coquin. » En cet équipage, il l’accompagna jusque chez elle ; ils trouvèrent un charivari, il ne dit mot ; mais, quand le charivari fut passé, il les appela canailles. Et eux et lui se dirent bien des injures de loin.

J’ai ouï dire qu’un homme de la cour n’étant pas satisfait de lui, et s’en plaignant assez haut, il le tira à part et lui dit : « Monsieur, si vous n’êtes pas content, je vous satisferai seul à seul quand il vous plaira. » L’autre fut un peu surpris ; mais, à quelques jours de là, l’autre n’en ayant pu avoir plus de contentement que par le passé, il voulut voir ce que ce fou avoit dans le ventre, et l’ayant rencontré seul, il lui demanda s’il se souvenoit qu’il lui avoit promis de le satisfaire par les voies d’honneur. Le président lui répondit en riant : « Mon brave, vous deviez me prendre au mot, cette humeur-là m’est passée ; mais si vous voulez vous battre, allez vous-en arracher un poil de la barbe à Bouteville, il vous en fera passer votre envie. »

En parlant, il disoit sans cesse à tort et à travers : « Mange mon loup, mange mon chien. » Voiture en a fait une ballade[8]. En parlant à une dame, il l’appeloit quelquefois mon petit père.

La plus grande folie qu’il ait faite, ce fut qu’étant un jour à causer avec feu M. le comte de Moret, avec lequel il se plaisoit fort, un ambassadeur d’Espagne vint visiter ce prince. « Ah ! je voudrois, dit le président, lui avoir fait un pet au nez. — Vous n’oseriez, dit le comte. — Vous verrez, » répond Chevry ; et comme l’ambassadeur faisoit la révérence gravement, le président pète dans sa main et la porte au nez de Son Excellence, qui en fit de grandes plaintes ; mais on fit passer l’autre pour un fou[9].

Il étoit de fort amoureuse manière, et faisoit si fort le coq dans son quartier, que le cardinal de La Valette y venant fort souvent voir une certaine dame, il disoit sérieusement qu’il ne trouvoit point bon que ce cardinal vînt cajoler ses voisines, sans lui en demander permission, et qu’il l’en avertiroit afin qu’il ne trouvât pas mauvais, s’il le couchoit sur le carreau malgré son cardinalat.

Une fois pour se ragoûter, il pria une m......... de lui faire voir quelque bavolette[10] toute fraîche venue de la vallée de Montmorency. On fait habiller une petite garce en bavolette, et on la mène au président, qui coucha toute la nuit avec elle. Le lendemain il la fit lever pour aller voir quel temps il faisoit. Elle lui vint dire que le temps étoit nébuleux. « Nébuleux ! s’écria-t-il, ah ! vertu-choux, j’ai la v.... Eh ! qu’on me donne vite mes chausses. »

Il mourut contrôleur-général des finances et président des comptes. Sa femme avoit eu beaucoup de bien ; lui n’étoit pas gueux et avoit quelque chose de patrimoine. Au prix de ce temps-ci, il ne fit pas une grande fortune. Son fils a vendu La Grange et sa charge de président des comptes. Il a de l’esprit, mais peu de cervelle ; il se ruine. Le président a fait bâtir le palais Mazarin.

Les Mémoires de Sully nous apprennent que son frère Duret[11], le médecin, qui a fait bâtir la maison du président Le Bailleul près l’hôtel de Guise, étoit un maître visionnaire, en un mot, un digne frère du président de Chevry. Il disoit que l’air de Paris étoit malsain, et il fit nourrir son fils unique dans une loge de verre où il ne laissa pas de mourir, peut-être pour y faire trop de façons. Il ne prenoit à dîner que des pressis de viande et autres choses semblables, parce que, disoit-il, l’agitation du carrosse troubloit la digestion ; mais il soupoit fort bien. Il se mit dans la fantaisie que le feu lui étoit contraire, et n’en vouloit point voir. Il savoit pourtant son métier, et s’y fit riche. Les apothicaires le faisoient passer pour fou, parce qu’il s’avisa que le jeûne étoit admirable aux malades, et que bien souvent il ne leur ordonnoit que de l’eau claire et une pomme cuite.

  1. Charles Duret, seigneur de Chevry, conseiller d’État, intendant et contrôleur-général des finances, président à la Chambre des comptes de Paris.
  2. Voir précédemment, page 72.
  3. Léon Albert, seigneur de Brantes, duc de Luxembourg et de Piney, frère du connétable de Luynes.
  4. On trouvera ci-après l’Historiette de cette femme singulière.
  5. Perreau, trésorier à Soissons. (T.)
  6. Raphaël Corbinelli. (Voy. la note sur lui plus haut, sous l’article du duc de Guise, fils du Balafré.)
  7. Le président de Chevry fut pourvu de la charge de greffier des ordres du Roi, le 6 mars 1621.
  8. Nous n’avons pas trouvé cette ballade dans les Œuvres de Voiture.
  9. J’en doute. (T.) — Cette action, si elle étoit vraie, seroit digne d’Angoulevent, l’archipoète des pois pilés, ou d’un saltimbanque des boulevards.
  10. Jeune paysanne des environs de Paris. On les appeloit ainsi du nom de leur coiffure. Elle étoit formée d’un linge fin empesé qui avoit une longue queue pendante sur les épaules. (Dictionnaire de Trévoux.)
  11. Les Mémoires de Sully nous apprennent que le médecin Duret fut un des confidents de Marie de Médicis, et fit quelque temps partie de son conseil privé de régence.