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Les Historiettes/Tome 1/66

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 1p. 344-424).


LE CARDINAL DE RICHELIEU [1].


Le père du cardinal de Richelieu étoit fort bon gentilhomme. Il fut grand prévôt de l’hôtel et chevalier de l’Ordre ; mais il embrouilla furieusement sa maison. Il eut trois fils et deux filles ; l’aînée fut mariée à un gentilhomme de Poitou, nommé René de Vignerot, seigneur de Pont-Courlay, qui étoit un homme dubiæ nobilitatis. Il se poussoit pourtant à la cour, et étoit toujours avec les grands seigneurs. Il jouoit avec M. de Créqui et M. de Bassompierre. L’autre épousa Urbain de Maillé, marquis de Brézé, depuis maréchal de France. L’aîné des garçons étoit un homme bien fait et qui ne manquoit pas d’esprit. Il avoit de l’ambition et vouloit plus dépenser qu’il ne pouvoit. Il affectoit de passer pour un des dix-sept seigneurs. En ce temps-là on appela ainsi les dix-sept de la cour qui paroissoient le plus. On dit que sa femme, comme un tailleur lui demandoit de quelle façon il lui feroit une robe : « Faites-la, dit-elle, comme pour la femme d’un des dix-sept seigneurs. » Mais, quoiqu’il fît fort le seigneur, et qu’effectivement il fût de bonne naissance, il ne passoit pas pourtant pour un homme de qualité. C’est ce qui est cause que le cardinal de Richelieu a eu tant de foiblesses sur sa noblesse et sur sa naissance. Ce M. de Richelieu se mit bien auprès d’Henri IV, qui vouloit tout savoir, en lui contant ce qui se passoit à la cour et à la ville, car il prenoit un soin particulier de s’en informer. Il fut tué en duel par le marquis de Thémines, fils du maréchal, à Angoulême, quand la Reine-mère y étoit[2], et ne laissa point d’enfants. Le deuxième a été le cardinal de Lyon, et le dernier le cardinal de Richelieu.

Le père avoit fait donner l’évêché de Luçon à son second fils, qui le quitta pour se faire chartreux. Le troisième fut destiné à l’Église, et eut cet évêché au lieu de son frère. Étant sur les bancs de Sorbonne, il eut l’ambition de faire un acte sans président ; il dédia ses thèses au roi Henri IV ; et, quoiqu’il fût fort jeune, il lui promettoit dans cette lettre de rendre de grands services, s’il étoit jamais employé. On a remarqué que de tout temps il a tâché à se pousser, et qu’il a prétendu au maniement des affaires.

Il alla à Rome et y fut sacré évêque (en 1607). Le Pape[3] lui demanda s’il avoit l’âge ; il dit que oui, et après il lui demanda l’absolution de lui avoir dit qu’il avoit l’âge, quoiqu’il ne l’eût pas. Le Pape dit : « Questo giovane sara un gran furbo. »

Les États-généraux (de 1614), où il fut député du clergé du Poitou, lui donnèrent lieu d’acquérir de la réputation. Il fit quelques harangues qu’on trouva admirables ; on ne s’y connoissoit guère alors.

Après la mort d’Henri IV, Barbin, surintendant des finances, qui étoit son ami, le fit faire (en 1616) secrétaire d’État de la guerre et des affaires étrangères par le maréchal d’Ancre. Il y a un assez méchant historien, nommé Toussaint Legrain, qui a mis dans l’histoire de la régence de Marie de Médicis[4] que le roi dit à M. de Luçon, qu’il rencontra le premier dans la galerie après que le maréchal d’Ancre eut été tué : « Me voilà délivré de votre tyrannie, monsieur de Luçon. » Le cardinal de Richelieu, quand il fut tout-puissant, ayant eu avis de cela, crut qu’il lui importoit de faire supprimer cette histoire. Il en fit rechercher avec soin les exemplaires, et cette recherche fut cause que tout le monde acheta ce livre, et qu’on a su ce qu’on n’auroit peut-être jamais appris sans cela[5].

La Reine-mère ayant été reléguée à Blois, M. de Luçon fut relégué à Avignon, afin qu’ils n’eussent aucune communication ensemble. Mais quand feu M. d’Épernon mena la Reine à Angoulême, M. de Luçon l’y fut trouver. Ce fut là que l’abbé de Rusceillaï, Florentin, et lui, disputèrent dix ou douze jours de la faveur auprès de la Reine-mère, et l’abbé l’alloit emporter sur l’évêque, si M. d’Épernon, tout-puissant en cette petite cour, n’eût combattu de toute sa force l’inclination de la Reine. La drôlerie du Pont-de-Cé vint ensuite[6] ; le baron de Fœneste[7] s’en moque assez plaisamment, et le nom qu’on a donné à cette belle expédition témoigne assez que ce ne fut qu’un feu de paille. Bautru, dont nous parlerons plus d’une fois, y avoit un régiment d’infanterie au service de la Reine-mère, et il lui disoit un jour : « Pour des gens de pré, madame, en voilà assez ; pour des gens de cœur, c’est une autre affaire. » Il dit encore, quand, pour assurance d’amitié entre messieurs de Luynes et M. de Luçon, ont fit le mariage de mademoiselle de Pont-Courlay avec Combalet[8], que les canons du côté du Roi disoient Combalet, et ceux du côté de la Reine-mère, Pont-Courlay[9].

M. de Luynes, à qui le Père Arnould, Jésuite, confesseur du Roi[10], commençoit à rendre de mauvais offices auprès du Roi, étant mort, le Père Suffren, autre Jésuite, confesseur de la Reine-mère, fit une telle peur au Roi du traitement qu’on avoit fait à la Reine-mère, qu’il croyoit déjà que le diable le tenoit au collet, car jamais homme n’a moins aimé Dieu et plus craint le diable que le feu Roi. Ces deux confesseurs remirent donc bien ensemble la mère et le fils, et par ce moyen, M. de Luçon se rendit insensiblement le maître des affaires et eut le chapeau de cardinal (en 1622).

Quand il fit arrêter à Fontainebleau le maréchal d’Ornano, qui empêchoit Monsieur de se marier, parce qu’il voyoit bien que la maison de Guise l’emporteroit sur lui et qu’il n’auroit plus de crédit, Monsieur, dont ce maréchal étoit gouverneur, alla à dix heures du soir pester dans la chambre du Roi à qui il fit peur, et lui dit qu’il vouloit savoir qui le lui avoit conseillé. Le Roi dit que ç’avoit été son conseil. Monsieur fut trouver le chancelier d’Aligre[11], qui lui répondit en tremblant que ce n’étoit pas lui. Monsieur revint et pesta tout de nouveau. Le Roi, ne sachant que lui dire, envoya quérir le cardinal, qui dit assurément et sans hésiter, que c’étoit lui qui avoit conseillé au Roi de faire arrêter M. le maréchal d’Ornano, et qu’un jour Monsieur l’en remercieroit. Monsieur lui dit : « Vous être un j… f..... », et s’en alla après ces belles paroles.

Le cardinal haïssoit Monsieur ; et craignant, vu le peu de santé que le Roi avoit, qu’il ne parvînt à la couronne, il fit dessein de gagner la Reine, et de lui aider à faire un dauphin. Pour parvenir à son but, il la mit, sans qu’elle sût d’où cela venoit, fort mal avec le Roi et la Reine-mère, jusque-là qu’elle étoit très-maltraitée de l’un et de l’autre. Après il lui fit dire par madame Du Fargis, dame d’atour, que si elle vouloit, il la tireroit bientôt de la misère dans laquelle elle vivoit. La Reine, qui ne croyoit point que ce fût lui qui la fît maltraiter, pensa d’abord que c’étoit par compassion qu’il lui offroit son assistance, souffrit qu’il lui écrivît, et lui fit même réponse, car elle ne s’imaginoit pas que ce commerce produisît autre chose qu’une simple galanterie.

Le cardinal, qui voyoit quelque acheminement à son affaire, lui fit proposer par la même madame Du Fargis[12] de consentir qu’il tînt auprès d’elle la place du Roi ; que si elle n’avoit point d’enfants, elle seroit toujours méprisée, et que le Roi, malsain comme il étoit, ne pouvant pas vivre long-temps, on la renverroit en Espagne ; au lieu que si elle avoit un fils du cardinal, et le roi venant à mourir bientôt, comme cela étoit infaillible, elle gouverneroit avec lui, car il ne pourroit avoir que les mêmes intérêts, étant père de son enfant ; que pour la Reine-mère, il l’éloigneroit dès qu’il auroit reçu la faveur qu’il demandoit.

La Reine rejeta bien loin cette proposition ; mais on ne voulut pas le rebuter. Le cardinal fit tout ce qu’il put pour la voir une fois dans le lit, mais il n’en put venir à bout. Il ne laissa pas d’avoir toujours quelque petite galanterie avec elle. Mais enfin tout fut rompu quand il découvrit que La Porte, un des officiers de la Reine, alloit recevoir les lettres qui venoient d’Espagne, et que le duc de Lorraine avoit parlé à elle, déguisé, au Val-de-Grâce. Il y avoit un peu de galanterie parmi. On accusoit aussi la Reine d’intelligence avec le marquis de Mirabel, ambassadeur d’Espagne. Le cardinal fit arrêter La Porte, et le garde-des-sceaux Seguier interrogea non-seulement la Reine au Val-de-Grâce, mais même il la fouilla en quelque sorte, car il lui mit la main dans son corps, pour voir s’il n’y avoit point de lettres, ou du moins y regarda-t-il, et approcha sa main de ses tétons[13]. M. de La Rochefoucauld dit que le cardinal étoit fort amoureux de la Reine, et que, de rage, il vouloit la faire répudier.

De désespoir, elle avoit une fois résolu de s’enfuir à Bruxelles. Le prince de Marsillac, jeune homme de vingt ans, depuis M. de La Rochefoucauld de la Fronde, la devoit mener en croupe. Madame de Hautefort étoit de la partie ; madame de Chevreuse, déjà exilée à Tours, devoit se sauver en Espagne, si on lui envoyoit des Heures reliées de rouge ; et si on lui en envoyoit de vertes, elle ne devoit bouger. La Reine résolut de ne point partir. Madame de Hautefort, par mégarde, ou ayant oublié ce dont elles étoient convenues, envoya les Heures rouges. Cela fut cause que madame de Chevreuse se déguisa en homme, et alla chez le prince de Marsillac, qui lui donna des gens pour la conduire. Cela fut cause aussi qu’on le tint quelque temps en prison. Depuis, le cardinal le prit en amitié, et lui offrit de le recevoir au nombre de ses amis. Le prince de Marsillac n’osa l’accepter sans le consentement de la Reine, qui ne le lui voulut pas permettre.

Depuis, le cardinal a toujours persécuté la Reine, et, pour la faire enrager, il fit jouer une pièce appelée Mirame, où l’on voit Buckingham plus aimé que lui, et le héros, qui est Buckingham, battu par le cardinal. Desmarets fit tout cela par son ordre, et, contre les règles, il la força de venir voir cette pièce[14].

La Reine-mère, durant cette intrigue, eut une telle jalousie de la Reine, qu’elle rompit hautement avec le cardinal, et chassa madame d’Aiguillon et M. de La Meilleraye, qui étoit son capitaine des gardes[15]. La Reine-mère, qui vouloit dominer, et qui avoit fait élever le Roi, à dessein de le rendre incapable de faire son métier lui-même[16], avoit eu peur que la Reine n’eût du pouvoir sur son esprit ; et pour empêcher cette princesse de s’appliquer à gagner l’affection de son mari, elle mit auprès d’elle madame de Chevreuse et madame de La Valette[17], deux aussi folles têtes qu’il y en eut à la cour. La princesse de Conti avoit eu aussi ordre de la Reine-mère de prendre garde à tout ce qu’on feroit chez la Reine ; et celle-ci, qui, quoique vieille, avoit encore l’amour en tête, étoit bien aise qu’on fît galanterie. Ce fut elle qui apprit à la Reine à être coquette.

En ce temps-là on parla du mariage de la reine d’Angleterre. Le comte de Carlisle et le comte d’Holland, qui furent envoyés ici pour en traiter, donnèrent avis à Buckingham, favori du Roi, qui avait le roman en tête, qu’il y avoit en France une jeune reine galante, et que ce seroit une belle conquête à faire ; dès-lors il y eut quelque commerce entre eux par le moyen de madame de Chevreuse, à qui le comte d’Holland en contoit ; de sorte que quand Buckingham arriva pour épouser la reine d’Angleterre, la Reine régnante étoit toute disposée à le bien recevoir. Il y eut bien des galanteries ; mais ce qui fit le plus de bruit, ce fut que quand la cour alla à Amiens, pour s’approcher d’autant plus de la mer, Buckingham tint la Reine toute seule dans un jardin ; au moins il n’y avoit qu’une madame Du Vernet[18], sœur de feu M. de Luynes, dame d’atour de la Reine, mais elle étoit d’intelligence, et s’étoit assez éloignée. Le galant culbuta la Reine, et lui écorcha les cuisses avec ses chausses en broderies ; mais ce fut en vain, car elle appela tant de fois, que la dame d’atour, qui faisoit la sourde oreille, fut contrainte de venir au secours. Quelques jours après, la Reine régnante étant demeurée à Amiens, soit qu’elle se trouvât mal, soit qu’elle ne fût pas nécessaire pour accompagner la reine d’Angleterre à la mer, car cela n’eût fait que de l’embarras, Buckingham, qui avoit pris congé de la Reine, comme les autres, retourna quand il eut fait trois lieues ; et comme la Reine ne songeoit à rien, elle le voit à genoux au chevet de son lit. Il y fut quelque temps, baise le bout des draps, et s’en va.

Le cardinal prit soupçon de toutes les galanteries de Buckingham, et empêcha qu’il ne revînt en France ambassadeur extraordinaire, comme c’étoit son dessein ; ne pouvant faire mieux, il y vint avec une armée navale attaquer l’île de Ré[19]. À son arrivée, il prit un gentilhomme de Saintonge, nommé Saint-Surin, homme adroit et intelligent, et qui savoit fort bien la cour. Il lui fit mille civilités ; et lui ayant découvert son amour, il le mena dans la plus belle chambre de son vaisseau. Cette chambre étoit fort dorée ; le plancher étoit couvert de tapis de Perse, et il y avoit comme une espèce d’autel où étoit le portrait de la Reine avec plusieurs flambeaux allumés. Après, il lui donna la liberté, à condition d’aller dire à M. le cardinal qu’il se retireroit, et livreroit La Rochelle, en un mot, qu’il offroit la carte blanche, pourvu qu’on lui permît de le recevoir comme ambassadeur en France. Il lui donna aussi ordre de parler à la Reine de sa part. Saint-Surin vint à Paris, et fit ce qu’il avoit promis. Il parla au cardinal, qui le menaça de lui couper le cou s’il en parloit davantage. Depuis, quand la Reine apprit la mort de Buckingham, elle en fut sensiblement touchée. Au commencement elle n’en vouloit rien croire, et disoit : « Je viens de recevoir de ses lettres. »

Durant le siége de La Rochelle, feu M. le Prince, comme on étoit en peine de déchiffrer des lettres en chiffres, se ressouvint qu’il avoit vu à Alby un jeune homme appelé Rossignol, qui avoit du talent pour cela. Il en donna avis au cardinal, qui le fit venir. Il rencontra d’abord, et dit à Son Éminence : « L’espérance des Rochellois n’est que du vent : ils s’attendent à un secours par mer. » Les Anglais leur en promettoient. Le cardinal fit fort valoir cette science, et il tâcha le plus qu’il put de faire croire qu’il n’y avoit point de chiffres que Rossignol ne déchiffrât. Cela ne lui fut pas inutile contre les cabales.

À ce même siége, M. de La Rochefoucauld, alors gouverneur du Poitou, eut ordre d’assembler la noblesse de son gouvernement. En quatre jours il assembla quinze cents gentilshommes, et dit au Roi : « Sire, il n’y en a pas un qui ne soit mon parent. » M. d’Estissac, son cadet, lui dit : « Vous avez fait là un pas de clerc ; les neveux du cardinal ne sont encore que des gredins, et vous allez faire claquer votre fouet ; gare votre gouvernement. » Dès l’été suivant, le cardinal le lui fit ôter pour le donner à un homme qui n’eût pas tant de crédit, ce fut à Parabelle.

Le cardinal apparemment avoit déjà en tête ce que je vais rapporter. Au voyage de Lyon, où le Roi fut si mal, la Reine-mère demanda en grâce au Roi qu’il chassât le cardinal. Il lui promit de le chasser dès que la paix d’Allemagne seroit faite, mais qu’il avoit affaire de lui jusque là. Le Roi, étant guéri, part et va à Rouane. La Reine-mère étoit demeurée à Lyon, à cause qu’elle avoit mal à un pied. De Rouane, le Roi lui écrivit qu’elle se guérît, qu’il lui donneroit bientôt contentement, que la paix d’Allemagne étoit faite, et qu’il en envoyoit la ratification.

La Reine-mère fut si aise de cette nouvelle, qu’à la chaude elle fit brûler quelques fagots comme pour faire une espèce de feu de joie. Le cardinal sut qu’elle avoit fait ce feu, et il se douta de quelque chose. Il presse le Roi. Le Roi lui confesse tout ; la Reine-mère vient à Rouane. Le cardinal, comme elle communioit à l’église, s’approcha d’elle, et fit signe à Saint-Germain qui, comme aumônier, étoit auprès d’elle, de se retirer. Il la conjura de lui pardonner : elle le rebuta : « Madame, lui dit-il, j’en ferai bien périr avec moi. » C’est de là qu’est venue la rupture sans rime ni raison de la paix de Ratisbonne. À Lyon, tout le monde, c’est-à-dire toutes les cabales, étoient contre le cardinal. Au retour, il fit arrêter le maréchal de Marillac, et le garde-des-sceaux fut mené à Angoulême, et M. de Châteauneuf eut les sceaux. Cela irrita furieusement la Reine-mère. Le cardinal lui fit parler plusieurs fois, et comme le premier président de Verdun lui eut dit que Son Éminence en avoit pleuré cinq fois différentes : « Je ne m’en étonne pas, dit-elle, il pleure quand il veut. » Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, homme dévot, mais qui étoit toujours dans l’adoration du ministère, et qu’on appeloit vulgairement le dévot de la cour, dit aussi à la Reine-mère qu’il avoit vu le cardinal si abattu et si changé, qu’on ne le connoissoit plus. Elle dit qu’il se changeoit comme il vouloit, et qu’après avoir paru gai, en un instant il paroissoit demi-mort. Il y eut pourtant je ne sais quelle réconciliation. Peu de temps après se fit la grande cabale des deux reines, de Monsieur et de toute la maison de Guise. Le cardinal, désespéré, se vouloit retirer, mais le cardinal de La Valette lui remit le cœur au ventre. M. de Rambouillet gagna Monsieur, et comme on croyoit le cardinal perdu, le Roi se déclara pour lui. C’est ce qu’on a appelé la Journée des dupes. Ce fut à la Saint-Martin, au retour de La Rochelle.

Madame Du Fargis fut chassée à cause de ses cabales, et non à cause de ses galanteries. Elle s’étoit jointe à Vaultier et à Beringhen, aujourd’hui premier écuyer de la petite écurie. Elle fut quelque temps cachée aux environs de Paris, mais on la découvrit bientôt, et il fallut aller plus loin[20].

Je mettrai ici ce que j’ai appris de Vaultier. Un Cordelier, nommé le Père Trochard, qui suivoit partout M. de La Rocheguyon, l’avoit pour domestique, comme un pauvre garçon ; madame de Guercheville le fit médecin du commun chez la Reine-mère, à trois cents livres de gages. Or, quand elle fut à Angoulême, et que Delorme l’eut quittée à Aigre[21], aux enseignes qu’il disoit en son style qu’elle lui avoit dit des paroles plus aigres que le lieu où elles avoient été dites, elle eut besoin d’un médecin. Il ne se trouva que Vaultier, que quelqu’un, qui en avoit été bien traité, lui loua fort. Il la guérit d’un érysipèle, et ensuite il réussit si bien et se mit si bien dans son esprit, qu’il étoit mieux avec elle que personne. D’où vint la grande haine du cardinal contre lui.

On a fort médit du cardinal de Richelieu, qui étoit bel homme, avec la Reine-mère. Durant cette galanterie, elle s’avisa, quoiqu’elle eût déjà de l’âge, de se remettre à jouer du luth. Elle en avoit joué un peu autrefois. Elle prend Gaultier chez elle : voilà tout le monde à jouer du luth. Le cardinal en apprit aussi, et c’étoit la plus ridicule chose qu’on pût imaginer, que de le voir prendre des leçons de Gaultier. Ce Gaultier étoit un grand homme, bien fait, mais qui avoit de grosses épaules ; il faisoit fort l’entendu. Il étoit d’Arles ; sa mère gagnoit sa vie à filer, et on disoit qu’il ne l’assistoit point.

Le cardinal de Richelieu, dans le dessein qu’il feignoit d’avoir de se réconcilier avec la Reine-mère encore une fois, envoya quérir Vitray[22], aujourd’hui imprimeur du clergé, homme de bon sens et qui faisoit profession d’amitié avec Vaultier, et lui dit qu’il le prioit de porter les paroles de part et d’autre. Vitray lui dit qu’il le prioit de l’en dispenser ; que souvent on sacrifioit de petits compagnons pour apaiser les puissances. « Non, reprit le cardinal, ne craignez rien. — Puisque vous voulez donc, dit Vitray, que j’aie cet honneur, ne me donnez point à deviner ; dites-moi les choses sincèrement. — Allez dire à Vaultier cela et cela, » ajouta le cardinal. Il y eut bien des allées et des venues ; enfin la chose en vint à ce point que le cardinal fit dire à Vaultier, par Vitray, qu’il falloit faire une entrevue chez Vitray même, et que, de peur de trop d’éclat, le Père Joseph iroit au lieu de lui. Vaultier répondit : « C’est un piége ; après, le cardinal ne manquera pas d’avertir la Reine-mère de cette conférence, et de lui dire que j’ai commerce avec lui ou avec ses gens. Je ne saurois, ajouta-t-il, empêcher la Reine d’aller à Compiègne. » Or, le cardinal ne demandoit pas mieux que la Reine fît la sottise d’aller à Compiègne, quoiqu’il fît semblant du contraire, qu’il eût offert toutes choses à Vaultier, et qu’il eût résolu d’aller jusqu’au chapeau de cardinal. Car la Reine-mère vouloit régner, et ne se contentoit pas de donner des charges et bénéfices, et d’avoir autant d’argent qu’elle en vouloit. La princesse de Conti, et par elle toute la maison de Guise et M. de Bellegarde, la portoient sans cesse à perdre le cardinal. Elle va donc à Compiègne ; on l’y arrête, et on ordonne à Vaultier de retourner à Paris. En chemin on le prend et on le mène à la Bastille. Le cardinal fait dire à Vitray qu’il étoit fort content de son entremise ; qu’il n’avoit qu’à voir son ami tant qu’il voudroit. Vitray répondit : « Je m’en garderai bien, c’est un homme qui a eu le malheur de tomber dans la disgrâce du Prince : je le servirai assez sans le visiter. » Le cardinal lui manda qu’il y allât librement, qu’il n’y avoit rien à craindre pour lui. Il y fut donc. Vaultier lui dit : « Me voilà bien bas, mais je serai quelque jour le premier médecin du Roi. » Cela est arrivé, mais non pas comme il l’entendoit, car il croyoit que ce seroit du feu Roi, et ç’a été d’un roi qui n’étoit pas encore au monde. Nous l’avons vu, riche de vingt mille écus de rente, vivre comme un gredin et prendre de l’argent des malades qu’il voyoit. À la fin, il en eut honte et n’en prit plus.

Pour achever ce que je sais de la Reine-mère, j’ajouterai qu’elle ne se put garantir à Bruxelles même des finesses du cardinal pour l’éloigner de là, car elle étoit assez près pour faire toujours des cabales contre lui. Il lui fit accroire que si elle rompoit avec les Espagnols, il la feroit revenir. Elle feignit donc d’aller à Spa, et deux mille chevaux hollandois la vinrent prendre. Après, il ne se soucia plus d’elle. On dit qu’en ce temps-là elle n’avoit autre but que de jouir de Luxembourg et du Cours qu’elle avoit fait planter[23], sans se mêler de rien. Ainsi elle sortit sottement de Bruxelles, où elle étoit bien traitée par les Espagnols qui lui donnoient douze mille écus par mois, dont elle étoit fort bien payée, et depuis cela ne fit qu’errer et vivoter misérablement. Saint-Germain[24] ne savoit rien du dessein de la Reine-mère. Le cardinal-infant en étoit persuadé, et lui donna pour vivre une prévôté de douze mille livres de rente ; peut-être vouloit-il l’avoir pour le faire écrire contre le cardinal. Cet homme revint à Paris à la mort du cardinal de Richelieu, car il avoit autant de revenu que cela en une autre prévôté en Provence, et n’a point voulu jouir de celle de Flandre, afin qu’on ne le pût pas accuser de commerce avec l’ennemi. Il vit ici chez sa sœur, à qui il donne douze mille livres de pension. Il a encore trois mille livres de rente d’ailleurs, et quand il tire quelque chose de ses appointements, car il a je ne sais quel emploi ou quelque pension, il le distribue aux deux filles de cette sœur. Il ne veut point disposer de ses deux prévôtés, parce qu’il dit que c’est usurper le droit des collateurs.

Le cardinal, pour avoir l’amirauté et être absolu aussi bien sur mer que sur terre, fit courir le bruit que quelques galions d’Espagne de la flotte des Indes s’étoient perdus vers Bayonne, et fit savoir cette nouvelle au Roi. Au même temps plusieurs personnes apostées disoient à Sa Majesté que, faute d’avoir quelqu’un qui prît soin des naufrages, on perdroit toute la charge de ces galions, et qu’il seroit nécessaire de faire un maître et surintendant de la navigation, et tout d’un trait ils se mirent à examiner qui pourroit bien s’acquitter comme il faut de cet emploi ; et après avoir nommé bien des gens, ils ne trouvoient que M. le cardinal capable de cette charge ; de sorte qu’ils persuadèrent au Roi de lui en parler. Sa Majesté le proposa au cardinal, qui d’abord dit qu’il n’étoit déjà que trop occupé, qu’il succomberoit sous le faix, et se fit bien prier pour la prendre. Cette charge rendoit celle d’amiral inutile ou superflue : aussi M. de Montmorency fut bien aise de traiter de celle d’amiral de Ponent. M. de Guise, pour celle de Levant, fit plus de cérémonies, et enfin on lui ôta et l’amirauté et le gouvernement de Provence.

Pour montrer la grande puissance du cardinal, on faisoit un conte dont Boisrobert divertit Son Éminence[25]. Le colonel Hailbrun, Écossois, homme qui étoit considéré, passant à cheval dans la rue Tiquetonne, se sentit pressé. Il entre dans la maison d’un bourgeois, et décharge son paquet dans l’allée. Le bourgeois se trouve là, et fait du bruit ; ce bon homme étoit bien empêché. Son valet dit au bourgeois : « Mon maître est à M. le cardinal. — Ah ! monsieur, dit le bourgeois, vous pouvez ch… partout, puisque vous êtes à Son Éminence. » C’est ce colonel qui disoit en son baragouin que quand la balle avoit sa commission, il n’y avoit pas moyen de l’échapper.

Le bon homme d’Épernon avoit été un des plus fermes, mais il fut enfin contraint de boucquer, et vint à cheval à Montauban voir le cardinal. « Vous voyez, lui dit-il, ce pauvre vieillard. » Le cardinal lui en vouloit, parce que, durant le siége de La Rochelle, quelqu’un l’ayant trouvé avec un Bréviaire, il dit : « Il faut bien que nous fassions le métier des autres, puisque les autres font le nôtre. » Il appeloit son fils le cardinal valet. En revanche, il fit grand’peur au cardinal à Bordeaux, car il l’alla voir suivi de deux cents gentilshommes, et le cardinal étoit seul au lit. Le cardinal ne lui a jamais pardonné depuis. Ce bon homme dit plaisamment, quand le cardinal fut fait généralissime en Italie, que le Roi ne s’étoit conservé que la vertu de guérir les écrouelles ; et quand M. d’Effiat fut fait maréchal de France, il lui dit : « Eh bien, monsieur d’Effiat, vous voilà maréchal de France. De mon temps on en faisoit peu, mais on les faisoit bons. »

Monsieur, par les cabales de la maison de Guise, du duc de Lorraine et de la Reine-mère, et principalement parce qu’on n’avoit pas tenu parole à Le Coigneux, son chancelier, et à Puy-Laurens, prit le parti de sortir de France. M. de Rambouillet avoit promis à Le Coigneux une charge de président à mortier, qu’il eut, et un chapeau de cardinal ; et à Puy-Laurens un brevet de duc. On n’écrivoit point à Rome pour le chapeau ; le brevet ne s’expédioit point. Ces deux hommes aigrissent leur maître, et le font partir. Puy-Laurens croyoit épouser madame de Phalsbourg ou sa fille, qui étoit veuve. Saint-Chaumont, qui faisoit le siége de Nancy, que M. de Phalsbourg défendoit, laissa échapper la princesse Marguerite à cheval, et fut disgracié pour cela. Depuis, elle épousa Monsieur en Flandre.

Le cardinal négocia si bien, qu’il fit revenir Monsieur. Il maria peu de temps après trois de ses parentes à M. de La Valette[26], à Puy-Laurens et au comte de Guiche.

Le cardinal fit en sorte que le Roi jeta les yeux sur La Folone, gentilhomme de Touraine, pour lui donner ordre, sans qu’il parût que le cardinal en sût rien, de se tenir auprès de Son Éminence, afin d’empêcher qu’on ne l’accablât, et qu’on ne lui parlât que lorsque l’on auroit quelque chose d’important à lui dire. C’étoit avant qu’il eût un maître de chambre et des gardes.

Ce La Folone étoit le plus beau mangeur de la cour. Quand les autres disoient : « Ah ! qu’il feroit beau chasser aujourd’hui ! — Ah ! qu’il feroit beau se promener ! — Ah ! qu’il feroit beau jouer à la paume, danser ! etc., » lui disoit : « Ah ! qu’il feroit beau manger aujourd’hui ! » En sortant de table, ses grâces étoient : « Seigneur, fais-moi la grâce de bien digérer ce que j’ai mangé. »

Le cardinal ne pouvoit digérer qu’on lui reprochât qu’il n’étoit pas de bonne maison, et rien ne lui a tant tenu à l’esprit que cela. Les pièces qu’on imprimoit[27] à Bruxelles contre lui le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit, que cela ne contribua pas peu à déclarer la guerre à l’Espagne. Mais ce fut principalement pour se rendre nécessaire. L’année que les ennemis prirent Corbie, quoiqu’il y eût toujours une petite épargne de cinq cent mille écus chez Mauroy l’intendant, le cardinal étoit pourtant bien empêché. Le bon homme Bullion, surintendant des finances, l’alla voir : « Qu’avez-vous, monseigneur[28] ? je vous trouve triste. » Il avoit un ton de vieillard un peu grondeur, mais ferme. « Hé, n’en ai-je pas assez de sujet ? dit le cardinal, les Espagnols sont entrés, ils ont pris des villes ; M. le comte de Soissons a été poussé en-deçà l’Oise, et nous n’avons plus d’armée. — Il en faut lever une autre, monseigneur. — Et avec quoi ? — Avec quoi ? je vous donnerai de quoi lever cinquante mille hommes et un million d’or en croupe » (ce sont ses termes). Le cardinal l’embrassa. Bullion avoit toujours six millions chez le trésorier de l’Épargne Fieubet, car c’étoit celui-là à qui il se fioit le plus. De là vient la prodigieuse fortune de Lambert[29], le commis du comptant de Fieubet, car il faisoit profiter cet argent ; et tel à qui il prêtoit cinquante mille livres, quand il le pressoit de payer, comme il faisoit exprès, lui jetoit un sac de mille livres pour avoir répit. Le cardinal pourtant n’étoit guère bien informé des choses, puisqu’il ne savoit pas ce qu’on faisoit de l’argent, ni s’il y en avoit de réservé ; mais c’est qu’il vouloit voler, et laissoit voler les autres.

En ce temps-là, il alla par Paris sans gardes ; mais il avoit du fer à l’épreuve dans les mantelets et dans les cuirs du devant et du derrière de son carrosse, et toujours quelqu’un en la place des laquais. Il menoit toujours le maréchal de La Force avec lui, parce que le peuple l’aimoit. Le Roi alla à Chantilly, et envoya le maréchal de Châtillon pour faire rompre les ponts de l’Oise. Montatère, gentilhomme d’auprès de Liancourt, rencontre le maréchal, et lui dit : « Que ferons-nous donc, nous autres de delà la rivière ? Il semble que vous nous abandonniez au pillage. — Envoyez, dit le maréchal, demander des gardes à M. Picolomini ; je vous donnerai des lettres, il est de mes amis ; nous en usâmes ainsi en Flandre après la bataille d’Anzin. » M. de Liancourt et M. d’Humières, ayant appris cela, se joignent à Montatère. Le maréchal écrit. Picolomini envoie trois gardes, et mande au maréchal que si c’eût été le maréchal de Brézé, il ne les auroit pas eus. Picolomini étoit homme d’ordre ; car ayant logé chez un gentilhomme, il conserva jusqu’aux espaliers, et fit donner le fouet à un page qui y étoit entré par-dessus les murs. M. de Saint-Simon, chevalier de l’ordre, et capitaine de Chantilly, pour faire le bon valet, alla dire au Roi qu’il y avoit un garde à Montatère, que c’étoit un lieu fort haut, que de là on pouvoit découvrir quand le Roi ne seroit pas bien accompagné, et le venir enlever avec cinq cents chevaux, car il y avoit, disoit-il, des gués à la rivière. Voilà la frayeur qui saisit le Roi ; il se met à pester contre Montatère, et dit qu’il vouloit que dans trois jours il eût la tête coupée, et que c’étoit lui qui avoit donné ce bel exemple aux autres. Montatère ne se montre point, quoique ce fût au maréchal de Châtillon qu’il s’en fallût prendre. Le Roi lui-même avoit donné lieu à la terreur qu’on avoit dans le pays, car il avoit fait démeubler Chantilly, qui a de bons fossés, et qui est en-deçà de la rivière. Cette colère dura deux jours, au bout desquels Sanguin, maître-d’hôtel ordinaire, servit au Roi des poires qu’il avoit eues de Montatère. Le Roi les trouva bonnes, et demanda d’où elles venoient. « Sire, lui dit-il en riant, si vous saviez d’où elles viennent, vous n’en voudriez peut-être plus manger ; mangez, mangez, puis je vous le dirai. » Après il lui dit : « C’est cet homme contre qui vous pestiez tant hier qui me les a données pour vous les servir. » Il se mit à rire, et dit qu’il en vouloit avoir des greffes. Enfin M. d’Angoulême fit la paix de Montatère, à condition qu’il ne parleroit point. En effet, le Roi lui dit : « Montatère, je te pardonne, mais point d’éclaircissement, » et lui tourna le dos. Il eût bien mieux fait, ou le cardinal pour lui, de châtier ceux qui s’enfuirent si vilainement de Paris ; car en ce temps-là le chemin d’Orléans étoit tout couvert des carrosses des gens qui croyoient n’être pas en sûreté à Paris. Barentin de Charonne en fut un. Il falloit en faire un exemple, et le condamner à une grosse amende, riche comme il étoit et sans enfants.

On a su du maréchal de La Meilleraye qu’un homme vêtu à l’espagnole vint demander à parler au cardinal de Richelieu tête à tête, et, après bien des allées et bien des venues, voyant qu’il s’obstinoit à parler sans témoins, on fut obligé de le fouiller. Il lui proposa, moyennant douze mille écus par mois, de lui faire savoir tout ce qui se passeroit dans le conseil d’Espagne. Le cardinal accepta le parti, résolu de hasarder le premier mois ; depuis il continua. On portoit l’argent dans un certain égoût vers Fontarabie où l’on trouvoit des relations de tout ce qui s’étoit passé. Je ne sais pas précisément quand cela a commencé et combien cela a duré.

Quand le duc Weimar vint[30] à Paris, le comte de Parabelle, assez sot homme, l’alla voir comme un autre, et fut si impertinent que de lui aller demander pourquoi il avoit donné la bataille de Nordlingen[31]. Le duc dit à l’oreille au maréchal de La Meilleraye : « Qui est ce fat de cordon bleu ? » Le maréchal lui dit : « C’est une espèce de fou, ne vous arrêtez pas à ce qu’il dit. — Pourquoi l’a-t-on donc fait cordon bleu ? — Il n’étoit pas si extravagant en ce temps-là. »

Le cardinal, qui avoit alors besoin de la cour de Rome, envoya l’évêque de Chartres, Valançay, trouver un vieux docteur de Sorbonne nommé Filesac[32], et lui dit, de la part de Son Éminence, qu’on le prioit d’examiner telle et telle affaire, et de voir en quoi on pouvoit gratifier le pape. Ce bon homme lui répondit : « Monsieur, j’ai passé quatre-vingts ans pour examiner ce que vous me proposez : il me faut six mois, car je serai obligé de revoir six gros volumes de recueils que voilà ! — Bien, dit le prélat, je reviendrai dans le temps que vous me marquez. » Ce terme échu, M. de Chartres retourne : le vieillard lui dit : « On a bien des incommodités à mon âge ; je n’ai pu lire encore que la moitié de mes recueils. » Le prélat voulut gronder et l’intimider. « Voyez-vous, lui répondit-il, monsieur, je ne crains rien. Il n’y a pas plus loin de la Bastille au paradis que de la Sorbonne : vous faites un métier bien indigne de votre rang et de votre naissance ; vous en devriez mourir de honte. Allez, et ne remettez jamais le pied dans ma chambre. » Un autre, nommé Richer[33], professeur du collége du cardinal Le Moine, fut plus tourmenté. On lui défendit de sortir de son collége ; on le lui donna pour prison. Après, on l’obligea, dans la chambre du Père Joseph, chez le cardinal de Richelieu, de signer des choses qu’il ne vouloit point signer. On le vouloit ensuite renvoyer en carrosse, comme on l’avoit amené : il dit qu’il vouloit faire exercice, mais c’étoit qu’il vouloit entrer, comme il fit, chez le premier notaire, et il y signa des protestations contre la violence qu’on lui avoit faite.

Dans le dessein de faire un duché à Richelieu, il voulut avoir l’Isle-Bouchard, qui étoit à M. de La Trémouille ; et, pour le faire donner dans le panneau, il envoya des mouchards, qui dirent que le cardinal en donneroit tant ; c’étoit plus que cette terre ne valoit : le duc le crut. Le cardinal lui demande s’il la lui vouloit vendre. L’autre dit que oui, et qu’il lui en donnoit sa parole. « Et moi, dit le cardinal, je vous donne aussi la mienne de l’acheter : il faut donc voir, ajoute-t-il, combien elle sera estimée, car vous ne voudriez pas me survendre. — Ah ! on m’avoit dit, répondit le duc, que vous en donneriez tout ce qu’on voudroit. » Cependant il fallut en passer par là. La forêt seule valoit les cent mille écus qu’il en donna. M. de La Trémouille a bien fait de plus fous marchés que celui-là. La Moussaye, son beau-frère, a tiré de la forêt de Quintin, qu’il lui vendit avec la terre de Quintin, les cinq cent mille francs qu’a coûté le tout. Il a donné une forêt avec le fonds pour moins que le bois ne vaut. Le cardinal échangea le domaine de Chinon avec le Roi ; et, pour n’avoir pas une belle maison dans son voisinage, et qui ne pouvoit pas manquer d’être à un prince, puisqu’elle appartenoit à Mademoiselle, il obligea M. d’Orléans, comme tuteur, à faire l’échange de Champigny contre le Bois-le-Vicomte, et de raser le château. Il voulut aussi faire raser la sainte chapelle qui y est, et où sont les tombeaux de MM. de Montpensier. Pour cela, il avoit exposé au pape (car une sainte chapelle dépend directement du pape) qu’elle menaçoit ruine. Innocent X, alors dataire du cardinal Barberin, légat en France, fut délégué pour faire une descente sur les lieux. Il trouva que la chapelle étoit magnifique et en fort bon état, et son rapport fut contraire au cardinal, qui n’osa faire une mine sous la chapelle, et dire que c’étoit le feu du ciel. Depuis, c’est ce qui est cause que Mademoiselle a voulu rentrer dans Champigny, comme nous dirons dans les Mémoires de la régence, et qu’elle y est rentrée. Regardez quelle foiblesse a cet homme, qui eût pu rendre illustre le lieu le plus obscur de France, de croire qu’un grand bâtiment ajouté à la maison de son père feroit beaucoup pour sa gloire, sans considérer, outre tous les embarras de ce domaine du Roi et de Champigny, que le lieu n’étoit ni beau ni sain ; car avec tous les priviléges qu’il y a mis, on ne s’y habitue point. Il y a fait des fautes considérables (le principal corps-de-logis est trop petit et trop étroit), par la vision qu’il a eue de conserver une partie de la maison de son père, où l’on montre la chambre dans laquelle le cardinal est né, et cela pour faire voir que son père avoit une maison de pierres de taille, couverte d’ardoise, en un pays où les maisons des paysans sont de même. Il a encore affecté de laisser, au coin de son parterre, une église assez grande, à cause que ses ancêtres y sont enterrés. La cour est fort agréable et fort ornée de statues. Il n’y a rien de plus orné ni de plus embelli de tableaux que les dedans ; mais du côté du jardin, la face du logis est ridicule. On y a fait venir des eaux jaillissantes en assez grande quantité. Les canaux sont de belle eau. C’est une petite rivière qui les fournit, et les fossés sont aussi pleins qu’ils sauroient l’être. Le parc et les jardins sont beaux. Dans le château ni dans la ville on ne sauroit faire une cave. On en a fait au bout du jardin[34]. La basse-cour est belle, la ville riante, car c’est une ville de cartes ; l’église est fort agréable ; les maisons de la ville sont toutes d’une même structure, et toutes de pierres de taille. Elles ont été bâties par ceux qui étoient dans les finances, dans les partis et dans la maison du cardinal. Il n’a pas eu la satisfaction de voir Richelieu ; il avoit trop d’affaires à Paris ; il s’est amusé à garder une chambre de l’hôtel de Rambouillet[35], et par cette fantaisie il a gâté son principal corps-de-logis[36]. Il a bâti à la ville et aux champs en avaricieux. Il faut dire aussi, comme il est vrai, que d’abord il n’a pas eu un si grand dessein, et que tout n’a été fait qu’à bâtons rompus. Pour avoir la place nécessaire, il voulut acheter la maison où pendoit l’enseigne des Trois-Pucelles. Au commencement, il y alla par la douceur, et se mit à la raison ; mais le bourgeois à qui elle appartenoit disoit sottement que c’étoit l’héritage de ses pères. Le cardinal s’irrita enfin, et le fit mettre, par une vengeance honteuse, à la taxe des aisés. Après, il eut sa maison comme il voulut. Il laissa mettre à cette taxe Barentin de Charonne[37], qui avoit été son hôte tant de fois dans sa maison de Charonne. Ce n’est pas qu’il le méritât bien, car il étoit fort riche, et lui avoit fait une sottise en criaillant pour un bout de chandelle qu’on avoit mis contre une muraille, qui noircit quelques meubles. Pensez que ce n’étoit point du consentement du cardinal, qui étoit fort propre, et qui ne gâtoit jamais rien. On n’a point vu de maison mieux tenue ni mieux réglée que la sienne. Barentin fut si sot qu’il en mourut d’affliction, tant il étoit vilain et intéressé. Pour excuser le cardinal, on disoit que deux ou trois petits désordres comme cela qui étoient arrivés à Charonne, et le peu de civilité de ces gens-là, qui ne lui cédoient pas toute leur maison, quoiqu’elle ne fût pas trop grande, le dispensoient de les exempter de la taxe, et qu’il avoit peur qu’on ne criât contre lui d’épargner Barentin, quand des gens médiocrement aisés étoient taxés. Cependant cela ne sonna point bien dans le monde.

À Ruel, pour parler tout de suite de ses bâtiments, on ne trouvera pas non plus grand’chose, mais il tenoit à être près de Saint-Germain. Pour la Sorbonne, c’est sans doute une belle pièce, mais sa nièce ne fait point relever l’autel, quoiqu’elle y soit obligée, aussi bien qu’à faire faire son tombeau[38].

Le père Caussin, jésuite, qui avoit eu la place du Père Arnoux, s’avisa de faire une cabale contre le cardinal avec La Fayette, fille de la Reine, dont le Roi étoit amoureux à sa mode. M. de Limoges, oncle de la demoiselle, y entroit aussi ; et madame de Senecey, qui étoit sa bonne amie, en fut chassée, et La Fayette se fit religieuse. Voici comme cela se découvrit :

M. d’Angoulême, alors veuf (c’est le bâtard de Charles IX), étoit allé prier le cardinal de souffrir qu’une Ventadour, abbesse de…[39] en basse Normandie, à qui le cardinal avoit fait ôter son abbaye pour des libelles qu’elle avoit faits contre lui[40], pût être reçue dans quelque religion à Paris, afin qu’elle ne fût pas sur le pavé. Le cardinal le lui accorda. En s’en retournant, il fut aux Jésuites de la rue Saint-Antoine, où le Père Caussin lui dit que le Roi, touché de compassion pour son peuple, avoit résolu de chasser le cardinal de Richelieu ; que c’étoit le plus scélérat des humains, et qu’il avoit jeté les yeux sur lui pour le faire cardinal, et le mettre en la place de l’autre. Voyez l’homme de bien qu’il prenoit. Le bon homme, qui connoissoit bien le Roi, remercia le Père Caussin. Il part, et se met à rêver à ce qu’il avoit à faire. Il conclut de parler sur l’heure à M. de Chavigny. Chavigny l’embrasse, et lui dit : « Vous nous donnez la vie ! il y a six mois qu’on ne peut deviner ce qu’a le Roi. »

Chavigny, sans attendre davantage, court vite à Ruel. Le lendemain M. d’Angoulême s’y rend, et ils vont tous ensemble trouver le Roi. Le cardinal, en riant, dit : « Sire, voyez ce méchant, ce perfide, ce scélérat ; il faut mettre M. d’Angoulême en sa place. » Le Roi se mit à rire avec eux, mais du bout des dents, et dit : « Il y a quelque temps que je m’aperçois que le pauvre Père Caussin s’affoiblit. » M. le comte d’Alais[41] eut pour cela le gouvernement de Provence.

Un peu après cela, comme M. d’Angoulême couroit un daim avec le Roi dans le bois de Vincennes, le Roi lui dit : « Bon homme, voyez-vous ce donjon ? il n’a pas tenu à M. le cardinal qu’on ne vous y ait mis. — Par le corps-dieu, Sire, dit le bon homme, je l’avois donc mérité, car il ne vous l’auroit pas conseillé autrement. »

Le Père Caussin est mort d’une bizarre manière[42]. Il se mêloit d’astrologie et trouva qu’il devoit mourir un certain jour ; et ce jour-là, sans autre mal, il se met en son lit et meurt. La Reine-mère croyoit aussi très-fort aux prédictions, et elle pensa enrager quand on l’assura que le cardinal prospéreroit et vivroit long-temps. La Reine-mère croyoit aussi que ces grosses mouches qui bourdonnent entendent ce qu’on dit et le vont redire, et quand elle en voyoit quelques-unes, elle ne disoit plus rien de secret.

Hocquincourt le père, grand-prévôt, ayant demandé à être chevalier de l’Ordre, le cardinal lui dit : « Vraiment, voilà une belle dignité ! — C’est cependant cette dignité qui fait votre père chevalier. — Il n’en fut pas mieux à la cour pour cela. »

Le cabinet assurément donnoit de l’exercice au cardinal, aussi dépensoit-il fort en espions. Le roi étoit foible et n’osoit rien faire de lui-même. Une fois on trouva qu’il avoit été bien hardi de donner un évêché. Ce fut celui du Mans, vacant par la mort d’un Lavardin. Le Roi le sut avant que le cardinal en eût eu avis, et dit à un de ses aumôniers nommé La Ferté qu’il le lui donnoit. La Ferté alla trouver le cardinal, et lui dit en tremblant que le Roi lui avoit donné l’évêché du Mans sans qu’il le lui eût demandé. « Oh ! voire ! dit le cardinal, le Roi vous a donné l’évêché du Mans, il y a grande apparence à cela. » Ce garçon croyoit qu’on le lui ôteroit, et qu’on lui donneroit quelque petite chose en place. Mais le Roi dit au cardinal, la première fois qu’il le vit : « J’ai donné l’évêché du Mans à La Ferté. » Le cardinal, voyant cela, porta ce respect au Roi que de ne pas défaire ce qu’il avoit fait. La Ferté étoit fils d’un conseiller de Rouen, qui ne le put pas faire conseiller d’église dans son parlement, car il étoit cadet. À Paris, il trouva une charge d’aumônier pour vingt mille livres. Le père, quoiqu’assez mal intentionné pour lui, y consentit. Une sœur qu’il avoit à Paris le nourrissoit. Il se rendit fort assidu, et le Roi l’aimoit sans le témoigner.

La première conquête qu’on fit en Flandre, ce fut celle de Hesdin[43]. Le grand-maître de La Meilleraye commandoit une attaque, et Lambert l’autre ; Lambert avoit un ingénieur qui avoit servi les États : cet homme fit les choses dans l’ordre et comme il falloit faire. Le grand-maître ne voulut pas avoir la patience. Il fit tuer bien des gens et avançoit moins que l’autre. Il envoie quérir cet ingénieur. « Combien me demandez-vous de jours ? — Monsieur, ni plus ni moins qu’à l’autre attaque. Il faut tant de temps pour passer le fossé. » Il fallut, afin que le grand-maître eût l’honneur de la prise, et qu’on le fît maréchal de France sur la brèche, retarder l’attaque de Lambert[44]. Ce fut là que le grand-maître, dans une disette d’argent, proposa au cardinal de faire quatre autres intendants des finances à deux cent mille livres pièce. Le cardinal lui dit : « Monsieur le grand-maître, si on vous disoit : Vous avez un maître-d’hôtel qui vous vole, mais vous êtes trop grand seigneur pour n’être volé que par un homme, prenez-en encore quatre ; le feriez-vous ? » Une autre fois il lui dit, du temps que Laffemas faisoit la charge de lieutenant civil par commission, qu’il connoissoit un homme qui donneroit huit cent mille livres de cette charge. « Ne me le nommez pas, dit le cardinal, il faut que ce soit un voleur. »

Hesdin se rendit huit jours plus tôt qu’il n’auroit fait, à cause d’une lettre en chiffres qu’on intercepta, par laquelle ceux de dedans demandoient secours. Rossignol la déchiffra et fit réponse en même chiffre, au nom du cardinal infant, qu’on ne les pouvoit secourir, et qu’ils traitassent.

Ce Rossignol étoit un pauvre garçon d’Alby, qui n’étoit pas mal habile à déchiffrer. Le cardinal le gardoit bien autant pour faire peur aux gens que pour autre chose. Il a fait fortune, et est aujourd’hui maître des comptes à Poitiers. Il étoit devenu dévot jusqu’à se donner la discipline. En 1653, il reçut quatorze mille écus pour trois ans de pension. Le cardinal Mazarin a cru qu’il lui étoit utile pour les chiffres mentaux. Ni lui ni tête d’homme ne les savoit déchiffrer que par hasard. On dit qu’il n’en a jamais déchiffré qu’un. Au reste, c’étoit une pauvre espèce d’homme. Il comptoit familièrement au cardinal de Richelieu les honneurs qu’on lui avoit faits à Alby : « Monseigneur, disoit-il, ils n’osoient m’approcher. Ils me regardoient comme un favori, moi je vivois avec eux comme auparavant. Ils étoient tout étonnés de ma civilité. » Le cardinal levoit les épaules, et dit à Desmarest, après que l’autre fut sorti : « Je vous prie, tirez-lui les vers du nez. » Desmarest l’accoste et lui dit : « Vous en avez tantôt bien donné à garder à Monseigneur. — Pardieu, dit Rossignol, point du tout, je ne lui en ai pas dit la moitié, mais je vous veux tout conter à vous. » Là-dessus, il hable tout son soûl. « Mais il faut, ajouta-t-il, que je vous dise quelques-uns de mes bons mots. Il y avoit un juge qui n’osoit quasi m’approcher ; je l’embrasse, et lui dis en riant : « Souvenez-vous de l’Albergat. » C’étoit un cabaret où ils avoient bu ensemble.

Quand le duc de Lorraine manqua au traité qu’il avoit fait à Saint-Germain avec le Roi, le cardinal, pour consoler Sa Majesté par quelque épargne, car rien ne le consoloit tant, se doutant que dix mille pistoles que le duc avoit reçues étoient encore à Paris, mit le commissaire Coiffier en quête et lui en promit six cents. Coiffier, par hasard, connoissoit un Lorrain qui étoit assez bien avec le duc ; il va chez cet homme, et lui dit : « On veut vous arrêter pour telle chose. » Le Lorrain lui avoue qu’il avoit cet argent : « Eh bien ! donnez-le-moi, et on ne vous arrêtera pas, je vous en donne ma parole. » Le Lorrain le lui donne ; Coiffier le porte au cardinal, et le cardinal au Roi. Les six cents pistoles promises furent payées. Le cardinal tenoit parole ; on le verra en ce que je vais conter. Il y avoit un ingénieur nommé de Meuves, qui, un jour, avoit dit étourdiment : « Il ne faut qu’acheter deux maisons vis-à-vis dans la rue Saint-Honoré, et par-dessous la rue faire une mine et y mettre le feu quand le cardinal passera. » Jugez si cela est fort faisable. Le cardinal a avis de cela et que cet homme avoit un secret pour rompre le fer avec une certaine liqueur. Cela lui fait peur, il résout de se défaire de cet homme. Ce de Meuves avoit entrée à l’Arsenal, et le grand-maître prétendoit tirer de grands avantages de ce secret en surprenant des villes où il y a des grilles de fer pour donner passage à quelque ruisseau. Un soir, cet homme avoit promis à quelqu’un d’aller coucher à Saint-Cloud ; il étoit tard ; il s’avise d’aller rompre la chaîne de quelque bateau avec sa drogue, prend son laquais avec un flambeau allumé pour passer sous les ponts. Cette même nuit-là le feu se prit au Pont-au-Change. Voilà un beau prétexte. On accuse de Meuves d’y avoir mis le feu et par malice. Le cardinal nomme pour chef de ses commissaires (tous conseillers au Châtelet qui jugent prévôtalement les incendiaires), M. de Cordes, un homme qui a mérité qu’on écrivît sa vie[45], afin que ce juge incorruptible ne l’emportant pas sur les autres, on pût dire cependant : « Il a été condamné par M. de Cordes. » Le cardinal songea à avoir le secret. Il envoie quérir le clerc de M. de Cordes, nommé de Nieslé, de qui nous tenons cette histoire. De Nieslé lui apporta de la drogue, car on en avoit trouvé chez de Meuves, quand on le prit. Le cardinal en voulut voir l’expérience. On en frotta les fiches d’une armoire. Au bout d’un demi-quart d’heure, les ais tombent à terre. Le cardinal voyant cela, ne s’obstina plus à vouloir avoir ce secret comme il avoit fait, « parce, dit-il, qu’il n’y auroit plus rien de sûr. » Avant cela, il l’avoit fait demander à de Meuves, qui répondit qu’il ne le donneroit point, si on ne lui promettoit la vie. « Je ne la lui promettrai point, dit le cardinal ; car il lui faudroit tenir parole, et je veux qu’il meure. » En effet, il fut pendu. Voyez le plaisant scrupule ! il ne veut pas manquer de parole, et fait mourir un innocent. Un politique, ou plutôt un tyran comme lui, regarde que manquer de parole décrie, au lieu que peu de gens sauront qu’on a fait mourir cet homme injustement par ambition.

Le cardinal vouloit accommoder les religions, et méditoit cela de longue main. Il avoit déjà corrompu quelques ministres en Languedoc : ceux qui étoient mariés, avec de l’argent, et ceux qui ne l’étoient pas, en leur promettant des bénéfices. Il avoit dessein de faire faire une conférence, et d’y faire députer ceux qu’il avoit gagnés, qui, donnant les mains, engageroient le reste à faire de même. En cette intention, il jette les yeux sur l’abbé de Saint-Cyran, homme de grande réputation et de grande probité, pour le faire le chef des docteurs qui disputeroient contre les ministres. Saint-Cyran lui dit qu’il lui avoit fait beaucoup d’honneur de le croire digne d’être à la tête de tant d’habiles gens, mais qu’il étoit obligé en conscience de lui dire que ce n’étoit point la voie du Saint-Esprit, que c’étoit plutôt la voie de la chair et du sang, et qu’il ne falloit convertir les hérétiques que par les bons exemples qu’on leur donneroit. Le cardinal ne goûta nullement cette remontrance, et ce fut la véritable cause de la prison de Saint-Cyran[46].

En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de Montpellier, nommé Le Fauscheur, natif de Genève. Il vouloit le gagner à cause de sa réputation. Il lui envoya dix mille francs. Ce bon homme fut fort surpris. « Hé ! pourquoi m’envoyer cela ? dit-il à celui qui le lui apportoit. — M. le cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre cette somme comme un bienfait du Roi. » Le Fauscheur n’y voulut point entendre. Le cardinal le trouva mauvais, et le pauvre ministre fut interdit fort long-temps, jusqu’à ce qu’il eût permission de prêcher à Paris. Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix mille écus aux héritiers d’un homme qui les lui avoit donnés en dépôt, sans qu’eux ni qui que ce soit au monde en sût rien.

Le cardinal a eu quelquefois bien autant de bonheur que de science, car, après avoir poussé M. le comte de Soissons à bout[47], il lui oppose à la vérité un bon chef, mais une très-foible armée. Lamboy n’eut pas de peine à défaire le maréchal de Châtillon. En conscience, n’importoit-il pas au moins autant au cardinal que le grand-maître eût la gloire de prendre Aire, que de battre M. le comte ? On a cru sur cela qu’il étoit assuré de le faire tuer dans le combat. C’est une chanson, cela se seroit découvert avec le temps. Tout le monde croit que M. le comte, en voulant lever sa visière avec le bout de son pistolet, se tua lui-même[48] ; et s’il ne se fût point tué, où en étoit l’éminentissime ? Toute la Champagne, dont M. le comte étoit gouverneur, eût ouvert les portes aux victorieux. Tous les malcontents se fussent joints à lui ; le Roi même eût peut-être été bien aise de se défaire d’un ministre qui lui étoit à charge, et qu’il craignoit. Quand on apprit la nouvelle de la défaite de M. de Châtillon, le cardinal fut cinq heures de temps au désespoir. Il envoya ordre au maréchal de La Meilleraye de laisser l’armée au maréchal de Guiche, et de l’aller trouver avec son régiment de cavalerie, celui de La Meilleraye, et ne se remit que quand on lui vint dire la mort de M. le comte. M. le comte avoit mis dans ses enseignes : Pour le Roi, contre le cardinal ; M. de Bouillon : Ami du Roi, ennemi du cardinal ; M. de Guise, une chaise renversée et un chapeau rouge dessous, avec ces mots : Deposuit potestatem de sede. Depuis, le maréchal fut contremandé. Dans ce combat, le marquis de Praslin, fils du maréchal, eut cent coups après sa mort. On croit qu’il avoit donné parole à M. le comte, et puis lui avoit manqué ; c’étoit un homme de service, mais un méchant homme. Il avoit fait long-temps l’impie ; et pour se remettre en bonne réputation de ce côté-là, il feignit une apparition. Mais le cardinal de Richelieu s’en moqua[49]. M. de Bouillon, après cela, fit une paix de pair à pair avec le Roi. Le cardinal, en achevant le traité, dit : « Il y a encore une condition à ajouter, c’est que M. de Bouillon croira que je suis son très-humble serviteur. » Après cela, M. de Bouillon se va sottement engager avec M. d’Orléans et M. Le Grand. Son père lui avoit tant recommandé de se tenir dans son petit corps-de-garde, et il va cabaler quand il commande en Piémont. On le prit à la tête de son armée, et sa femme fut contrainte de rendre Sédan pour lui sauver la vie. Il ne témoigna pas grande constance dans la prison.

Le cardinal, mal informé de la disposition où étoient les Catalans, leur donna la carte blanche au lieu qu’eux la lui eussent donnée ; car ils étoient résolus d’appeler le Turc, s’il faut ainsi dire, plutôt que se soumettre à l’Espagne. Cette faute a horriblement coûté à la France, car la Catalogne a tiré bien de l’argent. On a payé tout comme dans une hôtellerie, et cette principauté, par conséquent l’Espagne, s’enrichissoit à nos dépens.

Le cardinal étoit rude à ses gens, et toujours en mauvaise humeur ; il a, dit-on, frappé quelquefois Cavoye, son capitaine des gardes, et autres, transporté de colère. On raconte que le Mazarin en a fait autant à Noailles quand celui-ci étoit son capitaine des gardes.

La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu’il a plus d’une fois battu le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui disant : « Petit ladre, je t’étranglerai. » Et l’autre répondit : « Étranglez, je n’en ferai rien. » Enfin il le lâcha, et le lendemain Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu’il étoit perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.

Le cardinal étoit avare ; ce n’est pas qu’il ne fît bien de la dépense, mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d’un coup de canon en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de l’inventaire, et n’en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par son ordre, et lui en ayant présenté un qu’il le prioit d’accepter, le cardinal dit : « Je les veux tous trois, » et les doit encore.

Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de l’Orme alla deux fois chez lui. À la première visite, il la reçut en habit de satin gris de lin, en broderie d’or et d’argent, botté et avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l’oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. J’ai ouï dire qu’une autre fois elle y entra en homme : on dit que c’étoit en courrier ; elle-même l’a conté. Après ces deux visites, il lui fit présenter cent pistoles par Des Bournais, son valet-de-chambre, qui avoit fait le m......... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On l’a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n’en mettoit pas pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd’hui la reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint au lit ; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit sortir tout le monde. « Monsieur, lui dit-elle, j’étois venue pour… » Il l’interrompit : « Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose, je ne veux point savoir ce que c’est. Mais, madame, que vous voilà propre ! jamais vous ne fûtes si bien ! Pour moi, j’ai toujours eu une inclination particulière à vous servir. » En disant cela, il lui prend la main… Elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s’en va. Pour madame d’Aiguillon et madame de Chaulnes, nous dirons cela ensuite quand nous viendrons à l’Historiette de madame d’Aiguillon. Le cardinal aimoit les femmes ; mais il craignoit le Roi, qui étoit médisant.

M. de Chavigny délibéra de faire appeler l’hôtel de Saint-Paul l’hôtel de Bouteiller, et de le mettre sur la porte. Le cardinal de Richelieu s’en moqua, et lui dit : « Tous les Suisses y voudront aller boire : ils liront l’hôtel de la bouteille. » L’archevêque de Tours signoit toujours Le Bouteiller ; il prétendoit venir des comtes de Senlis. Dans la vérité, ils sont venus d’un paysan de Touraine qui se transplanta à Angoulême ; son fils eut quelque charge. Du côté des femmes, ils viennent de Ravaillac, c’est-à-dire d’une sœur de Ravaillac : au moins en sont-ils bien proches. Le père de l’archevêque et du surintendant étoit avocat à Paris, et avoit écrit l’histoire de Marthe Brossier[50], cette fille qui faisoit la possédée ; ils l’ont supprimée autant qu’ils ont pu.

Le cardinal railloit quelquefois assez fortement et sans grand fondement. Durant le siége d’Arras, il m’arriva d’écrire une épître en vers au petit Quillet[51], médecin du maréchal d’Estrées. Il étoit alors à la cour d’Amiens pour cette belle guerre de Parme. Le paquet étoit adressé chez Bautru, ami de Quillet. Par hasard on le porta à Nogent, son frère, qui voulut avoir le plaisir de l’ouvrir, puisqu’il lui avoit coûté un quart d’écu, car c’est le plus avare des humains. Nogent porta cette bagatelle chez le cardinal pour l’en faire rire. Son Éminence prit occasion de railler, à cause qu’il y avoit quelques endroits qui pouvoient convenir à M. de Bullion[52], qui étoit, aussi bien que Quillet, petit, gros, rouge, et aimant la bonne chère. Il prit occasion de railler Senectère, qui étoit le courtisan de Bullion ; et Senectère lui ayant remontré que le nom de Quillet y étoit : « Qu’importe, dit-il, que ce soit pour M. de Bullion ou pour le médecin de votre ami ? c’est à vous à faire faire réponse, » et lui mit la lettre entre les mains. Il la rendit depuis à Quillet, et lui dit d’un air fort chagrin, car il avoit peur que Bullion ne le sût, qu’il recommandât bien à ses amis de n’écrire jamais au lieu où seroit la cour des choses qui pussent s’appliquer à plusieurs personnes. Si mon père eût su cela, et qu’après il lui fût arrivé quelque désordre dans ses affaires, il m’eût voulu faire accroire que ma poésie en eût été cause.

En ce temps-là le cardinal dit en riant à Quillet, qui est de Chinon : « Voyez-vous ce petit homme-là ? il est parent de Rabelais, et médecin comme lui. — Je n’ai pas l’honneur, dit Quillet, d’être parent de Rabelais. — Mais, ajouta le cardinal, vous ne nierez pas que vous ne soyez du même pays que Rabelais. — J’avoue, monseigneur, que je suis du pays de Rabelais, reprit Quillet, mais le pays de Rabelais a l’honneur d’appartenir à Votre Éminence. » Cela étoit assez hardi ; mais un M. Mulot de Paris, qu’il avoit fait chanoine de la Sainte-Chapelle, lui parloit bien encore plus hardiment. Il est vrai que le cardinal avoit bien de l’obligation à cet homme ; car lorsqu’il fut relégué à Avignon, Mulot vendit tout ce qu’il avoit, et lui porta trois ou quatre mille écus, dont il avoit fort grand besoin. Ce M. Mulot n’avoit rien tant à contre-cœur que d’être appelé aumônier de Son Éminence. Une fois le cardinal, pour se divertir, car il se chatouilloit souvent pour se faire rire, fit semblant d’avoir reçu une lettre où il y avoit : À monsieur, monsieur Mulot, aumônier de Son Éminence, et la lui donna. Cela le mit en colère, et il dit tout haut que c’étoient des sots qui avoient fait cela : « Ouais ! dit le cardinal, et si c’étoit moi ? — Quand ce seroit vous, répondit Mulot, ce ne seroit pas la première sottise que vous auriez faite. » Une autre fois il lui reprocha qu’il ne croyoit point en Dieu, et qu’il s’en étoit confessé à lui. Le cardinal fit mettre un jour des épines sous la selle de son cheval. Le pauvre M. Mulot ne fut pas plus tôt dessus, que la selle pressant les épines, le cheval se sentit piqué, et se mit à regimber d’une telle force, que le bon chanoine se pensa rompre le col. Le cardinal rioit comme un fou. Mulot trouve moyen de descendre, et s’en va à lui tout bouillant de colère : « Vous êtes un méchant homme. — Taisez-vous, taisez-vous, lui dit l’Éminence ; je vous ferai pendre, vous révélez ma confession. » Ce M. Mulot avoit un nez qui faisoit voir qu’il ne haïssoit pas le vin. En effet, il l’aimoit tant, qu’il ne pouvoit s’empêcher de faire une aigre réprimande à tous ceux qui n’en avoient pas de bon ; et quelquefois, quand il avoit dîné chez quelqu’un qui ne lui avoit pas fait boire de bon vin, il faisoit venir les valets, et leur disoit : « Or çà, n’êtes-vous pas bien malheureux de n’avertir pas votre maître, qui peut-être ne s’y connoît pas, qu’il se fait tort de n’avoir pas de bon vin à donner à ses amis ? » Il avoit beaucoup d’amitié pour madame de Rambouillet ; et ayant découvert que M. de Lizieux, quoiqu’il eût du bien de reste, jouissoit toujours d’une petite terre qui lui avoit été donnée autrefois par le beau-père de cette dame pour en jouir sa vie durant, il ne le pouvoit souffrir, et à tout bout de champ il le lui vouloit aller dire ; et toutes les fois qu’il voyoit madame de Rambouillet, la première chose qu’il lui disoit, c’étoit : « Madame, M. de Lizieux a-t-il rendu cette terre ? » Enfin il falloit que madame de Rambouillet se mît à genoux devant lui pour obtenir qu’il n’en parleroit jamais. M. de Lizieux avoit oublié d’où lui venoit cette terre, ou, pour mieux dire, il avoit oublié qu’il l’avoit. Jamais homme n’a moins su ses affaires que celui-là.

Le cardinal avoit deux petits pages, dont l’un s’appeloit Meniquet, et l’autre Saint.... J’ai oublié le nom de ce saint-là. Ils rencontroient admirablement à faire des équivoques sur-le-champ. Le cardinal s’en divertissoit. Un jour M. de Lansac entre ; Son Éminence dit : « Meniquet, une équivoque sur M. de Lansac. — Monseigneur, il me faut une pistole, sans cela, je ne saurois équivoquer. — Comment, une pistole ? dit le cardinal. — Oui, monseigneur, il m’en faut une, et si je n’équivoque bien, je me soumets à avoir le fouet… » Le cardinal lui en donne donc une. Le petit page la met dans sa poche et dit : « Pistole Lansac » (pistole en sac). Le cardinal la trouva si plaisante qu’il lui en fit donner dix.

On a remarqué que le cardinal de Richelieu avoit puni fort sévèrement la sédition des pieds-nus en Normandie, parce que cette province a eu des souverains autrefois, qu’elle le porte plus haut qu’une autre province, qu’elle est voisine des Anglois, et qu’elle a peut-être encore quelque inclination à avoir un duc.

On a remarqué aussi que ce fut une grande bévue que de défendre de peser les pistoles, car on rogna si bien qu’elles ne pesoient plus que six livres, et que le Roi se ruinoit quand il fallut porter de l’or hors de France ; enfin cela fit ouvrir les yeux au cardinal. Il est vrai qu’il prit le chemin qu’il falloit pour arrêter ce désordre, car il les décria tout d’un coup. Il fallut après tirer parti des rogneurs. Montauron en donnoit tant au Roi et les faisoit condamner à la plus grosse somme qu’il pouvoit. Il y en avoit tant que toute la corde du royaume n’eût pas suffi pour les pendre. Quelques particuliers du conseil, qui avoient de l’or léger, furent cause qu’on donna ce ridicule arrêt qui défendoit de peser les pistoles. Cela obligea à faire les louis d’or[53].

Le cardinal de Richelieu ayant harangué au parlement en présence du Roi, sa harangue, qui fut assez longue, fit bien du bruit, à cause de l’orateur probablement, car au fond ce n’étoit pas grand’chose[54]. On parla de la faire imprimer. Il pria le cardinal de La Valette d’assembler quelques personnes intelligentes. Ce fut chez Bautru. M. Godeau, M. Chapelain, M. Gombauld, M. Guyet, M. Desmarest que Bautru y mit de son chef, en étoient. On la lut fort exactement, car le cardinal le souhaitoit. Ils furent depuis dix heures du matin jusqu’au soir à ne marquer que le plus gros ; dès qu’il sut qu’on avoit été si long-temps à l’examiner, il rengaîna et ne pensa plus à la faire imprimer. Bautru ne fut pas d’avis qu’on lui montrât les marques qu’on avoit faites, car il y en avoit trop, et cela l’auroit fâché. Elle étoit pleine de fautes contre la langue, aussi bien que son Catéchisme ou Instruction chrétienne[55]. Il voyoit bien les choses, mais il ne les entendoit pas bien. À parler succinctement, il étoit admirable et délicat. Il n’y a que l’Instruction des curés qui soit de lui ; encore a-t-il pris des uns et des autres ; pour le reste, la matière est de Lescot, et le françois de Desmarest[56]. Il avoit fait une comédie qui étoit fort ridicule, et il la vouloit faire jouer. Madame d’Aiguillon et le maréchal de La Meilleraye firent agir Boisrobert pour l’en détourner. Le pauvre homme en fut disgracié quinze jours. Desmarest avoit des peines enragées avec lui. Il falloit se servir de ses pensées ou du moins les déguiser. Depuis, il ne fut pas si docile ; il croyoit écrire mieux en prose que tout le reste du monde, mais il ne faisoit état que des vers. Il a écrit en un endroit de son Catéchisme ces mots : « C’est comme qui entreprendroit d’entendre le More de Térence sans commentaire. » C’est signe qu’il avoit bien lu Térence[57]. Il y a encore deux autres livres de lui ; le premier s’appelle la Perfection du chrétien[58]. Dans la préface il dit qu’il a fait le livre pendant les désordres de Corbie. C’est une vanité ridicule. Quand cela seroit, à quoi il n’y a nulle apparence, car il n’en avoit pas le loisir et avoit assez d’autres choses dans la tête, il ne faudroit pas le dire. M. Desmarest, par l’ordre de madame d’Aiguillon, et M. de Chartres (Lescot), qui avoit été son confesseur, ont un peu revu cet ouvrage. L’autre est intitulé : Traité enseignant la méthode la plus aisée et la plus assurée de convertir ceux qui se sont séparés de l’Église[59]. M. de Chartres et M. l’abbé de Bourséis l’ont revu. Après eux, madame d’Aiguillon pria M. Chapelain de refondre une Invocation à la Vierge : il le fit ; mais elle n’y changea rien par scrupule ou par vénération pour son oncle. Beaucoup de gens croient que ce dernier ouvrage est de M. de Chartres, car le style est assez conforme, autant qu’on en peut juger par un échantillon, à l’approbation que ce prélat a mise au-devant du livre. Le cardinal faisoit travailler plusieurs personnes aux matières, et puis il les choisissoit, et choisissoit passablement bien.

Une chose m’a encore surpris de cet homme, c’est qu’il n’avoit jamais lu les Mémoires de Charles IX[60]. En voici une preuve convaincante. Quelqu’un lui ayant parlé de la Servitude volontaire d’Étienne de La Boëtie, c’est un des Traités de ces Mémoires, et un Traité, pour dire ce que j’en pense, qui n’est qu’une amplification de collége, et qui a eu bien plus de réputation qu’il n’en mérite ; il eut envie de voir cette pièce : il envoie un de ses gentilshommes par toute la rue Saint-Jacques demander la Servitude volontaire. Les libraires disoient tous : « Nous ne savons ce que c’est. » Ils ne se ressouvenoient point que cela étoit dans les Mémoires de Charles IX. Enfin le fils de Blaise, un libraire assez célèbre, s’en ressouvint et le dit à son père ; et quand le gentilhomme repassa : « Monsieur, lui dit-il, il y a un curieux qui a ce que vous cherchez, mais sans être relié, et il en veut avoir cinq pistoles. — N’importe, » dit le gentilhomme. Le galant sort par la porte de derrière et revient avec les cahiers qu’il avoit décousus, et eut les cinq pistoles.

Le cardinal a aussi laissé des Mémoires pour écrire l’histoire de son temps[61]. Madame d’Aiguillon s’informa depuis de madame de Rambouillet, de qui elle se pouvoit servir pour écrire cette histoire. Madame de Rambouillet en voulut avoir l’avis de M. de Vaugelas, qui lui nomma M. d’Ablancourt et M. Patru. Elle ne voulut pas du premier à cause de sa religion. Pour Patru, à qui elle en fit parler par M. Desmarest, il lui fit dire que, pour bien écrire cette histoire, il falloit renoncer à toute autre chose ; qu’ainsi, il seroit obligé de quitter le palais ; qu’elle lui fît donc donner un bénéfice de mille écus de rente ou une somme une fois payée. Elle lui envoya offrir la charge de lieutenant-général de Richelieu. Il lui répondit que pour cent mille écus il ne quitteroit pas la conversation de ses amis de Paris. Depuis, il m’a juré qu’il étoit ravi de n’avoir pas été pris au mot, et qu’il auroit enragé d’être obligé de louer un tyran qui avoit aboli toutes les lois et qui avoit mis la France sous un joug insupportable. Il n’y a pas plus de quatre ans que M. de Montausier croyoit avoir fait quelque chose pour faire avoir cet emploi à M. d’Ablancourt, car madame Du Vignan, à qui lui et Chapelain en avoient parlé par rencontre, s’en alla persuadée que la religion n’étoit d’aucun obstacle à cela, et que madame d’Aiguillon ne pouvoit mieux faire. Mais cela n’a rien produit, quoiqu’on l’en quittât pour deux mille livres de pension. On a dit que l’évêque de Saint-Malo, Sancy, travailloit à l’histoire sur les Mémoires du cardinal de Richelieu, mais cela n’a point paru. Ce M. de Saint-Malo étoit ambassadeur à la Porte. Son secrétaire, nommé Martin, trouva le moyen de faire échapper des Sept-Tours de grands seigneurs polonais et une dame qui lui avoit promis de l’épouser. Il se sauva avec eux. Sancy en eut cent coups de latte sous la plante des pieds. Il n’étoit pas évêque alors. On trouva, après la mort du cardinal, ce qu’on a appelé son Journal. Il est imprimé. Là on voit que beaucoup de ceux qu’on croyoit ses ennemis lui donnèrent des avis contre leurs propres amis.

Pour l’Académie, que Saint-Germain appeloit assez plaisamment la volière de Psaphon[62], je n’ai rien à ajouter à ce qu’en a dit M. Pellisson dans l’Histoire qu’il en a faite[63]. Je dirai seulement que le cardinal étoit ravi quand on lui remettoit la décision de quelque difficulté. Il en faisoit faire compliment aux académiciens, et les prioit de lui en envoyer souvent de même. Mais son avarice en ceci n’a-t-elle pas été ridicule ? S’il eût donné à Vaugelas de quoi subsister honorablement[64], sans s’occuper à autre chose qu’au Dictionnaire, le Dictionnaire eût été fini de son vivant, car après on en eût été quitte pour nommer des commissaires qui eussent revu chaque lettre avec lui. Il eût fallu aussi payer ces commissaires. Mais cela lui coûtoit-il rien ? étoit-ce de son fonds qu’il payoit les gens ? Cela eût été utile et honorable à la France[65]. Il a négligé aussi de faire un bâtiment pour cette pauvre Académie.

Il étoit avide de louanges. On m’a assuré que dans une épître liminaire d’un livre qu’on lui dédioit, il avoit rayé héros pour mettre demi-dieu. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s’avisa de mettre au-devant d’un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, comme le plus qualifié, avoit un rayon vert. Je pense que M. Servien, alors secrétaire d’État, avoit l’autre ; Bautru ensuite, et les autres au prorata de leurs qualités, pour user des termes du président de La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n’en étoit point, au lieu du commissaire Hubert. C’étoit un Auvergnat qui a fait de ridicules traités de chronologie.

J’ai déjà dit que le cardinal n’aimoit que les vers. Un jour qu’il étoit enfermé avec Desmarets, que Bautru avoit introduit chez lui, il lui demanda : « À quoi pensez-vous que je prenne le plus du plaisir ? — À faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarets. — Point du tout, répliqua-t-il, c’est à faire des vers. » Il eut une jalousie enragée contre le Cid, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs[66] n’avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à personne. D’ailleurs, il ne vouloit pas qu’on le reprît. Une fois L’Étoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement qu’il put qu’il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n’avoit seulement que trois syllabes de plus qu’il ne lui falloit. « Là là, monsieur de L’Étoile, lui dit-il, comme s’il eût été question d’un édit, nous le ferons bien passer[67]. »

Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les pensées ; il le donna à Boisrobert en présence de madame d’Aiguillon, qui suivit Boisrobert quand il sortit, pour lui dire qu’il trouvât le moyen d’empêcher que cela ne parût, car il n’y avoit rien de plus ridicule. Boisrobert, quelques jours après, voulu prendre ses biais pour cela. Le cardinal, qui s’en aperçut, dit : « Apportez une chaise à Du Bois (je dirai pourquoi il l’appeloit ainsi), il veut prêcher. » M. Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l’ordre du cardinal. Elles étoient les plus douces qu’il se pouvoit. L’Éminentissime déchire la pièce, puis il fit recoller les déchirures, le tout dans son lit, la nuit, et enfin conclut de n’en plus parler.

Pour l’ordinaire il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il ne voulut jamais se couvrir parce que Gombauld voulut demeurer nu-tête ; et mettant son chapeau sur la table, il dit : « Nous nous incommoderons l’un et l’autre. » Cependant, regardez si cela s’accorde, il s’assit, et le laissa lire une comédie tout de bout, sans considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c’étoit la nuit, étoit plus basse que lui. Cela s’appelle obliger et désobliger en même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir et asseoir Desmarets dans un fauteuil comme lui, et vouloit qu’il ne l’appelât que monsieur.

On l’a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le vouloit. Il avoit, à ce que dit La Ménardière, dessein de faire à Paris un grand collége avec cent mille livres de rente, où il prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eût eu un logement pour l’Académie, qui eût été la directrice de ce collége. C’étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Ménardière dit qu’il le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler ; et il avoit cela si fort dans la tête, que, malgré son mal et toutes les affaires qu’il avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, ajoute La Ménardière, déjà acheté quelque collége. Il laissa une assez belle bibliothèque ; mais l’avarice de madame d’Aiguillon, et le peu de soin qu’elle en a eu, la laisse fort dépérir. Feu Tourville, grand-maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y a fait je ne sais quel taudis.

Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. Ce garçon plut au cardinal, parce qu’il étoit secret et assidu. Il arriva quelques années après qu’un certain homme ayant été mis à la Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l’interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Chéret, dans l’une desquelles il disoit à cet homme : « Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais. » Laffemas porte ces lettres au cardinal, qui aussitôt fait appeler Chéret. « Chéret, lui dit-il, qu’aviez-vous quand vous êtes venu à mon service ? — Rien, monseigneur. — Écrivez cela. Qu’avez-vous maintenant ? — Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien étonné, il faut que j’y pense un peu. — Y avez-vous pensé ? dit le cardinal après quelque temps. — Oui, monseigneur, j’ai tant en cela, tant en telle chose, etc., etc. — Écrivez. » Quand cela fut écrit : « Est-ce tout ? — Oui, monseigneur. — Vous oubliez, ajouta le cardinal, une partie de cinquante mille livres. — Monseigneur, je n’ai pas touché l’argent. — Je vous le ferai toucher ; c’est moi qui vous ai fait faire cette affaire. » Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de bien. Alors il lui montra ses lettres. « Tenez, n’est-ce pas là votre écriture ? lisez. Allez, vous êtes un coquin ; que je ne vous voie jamais. » Madame d’Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu’ils craignoient qu’il divulguât. Ce n’est pas que le cardinal ne fût pas terriblement redouté. Pour moi, je trouve que l’Éminentissime, cette fois-là, fut assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque chose.

Il est temps de parler de M. le Grand[68]. Le cardinal, qui ne s’étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu’il falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq-Mars, second fils du feu maréchal d’Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà un peu d’inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien fait, et il crut qu’étant le fils d’un homme qui étoit sa créature, il seroit plus soumis à ses volontés qu’un autre. Cinq-Mars fut un an et demi à s’en défendre ; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez bien le Roi ; enfin son destin l’y entraîna. Le Roi n’a jamais aimé personne si chaudement ; il l’appeloit cher ami. Au siége d’Arras, quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de L’Hôpital mener le convoi, il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi ; et le bon sire se mit à pleurer une fois qu’il tarda trop à lui faire savoir de ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu’il lui dît jusqu’aux bagatelles. Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal ; leur mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer au conseil.

Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi disoit tout en sa présence ; il savoit toutes les affaires. Le cardinal en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c’étoit un trop jeune homme. Cela outra le grand-écuyer, qui fit maltraiter son espion, La Chenaye, premier valet-de-chambre, par le Roi, qui le chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux assistants : « Il n’est pas gentilhomme, au moins. » Il l’appeloit coquin, et le menaçoit de coups de bâton. Cinq-Mars s’en lava comme il put auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec le Roi, l’eût empêché de rendre à Son Éminence ce qu’il lui devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il s’obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. Il répondit que ce seroit signer sa condamnation.

C’est apparemment Fontrailles[69] qui irrita le plus Cinq-Mars contre l’Éminentissime, car il étoit enragé contre le cardinal, et voici pourquoi. Fontrailles et autres étoient à Ruel dans l’antichambre du cardinal ; on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit ; le cardinal sort au-devant de lui dans l’antichambre, et ayant trouvé Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement : « Rangez-vous, rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet ambassadeur n’aime point les monstres. » Fontrailles grinça les dents, et dit en lui-même : « Ah ! scélérat, tu me viens de mettre le poignard dans le sein, mais je te l’y mettrai à mon tour, où je ne pourrai. » Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour raccommoder ce qu’il avoit dit. Mais l’autre ne lui a jamais pardonné. Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa ruiner le cardinal.

Avant que de dire le reste, il faut parler de la Catalogne et du Roussillon, puisqu’aussi bien fut-ce à Perpignan que la catastrophe arriva. Au commencement le cardinal fit peu d’état de la Catalogne, car je crois qu’il n’avoit pas lu les Mémoires de la Ligue, non plus que ceux de Charles IX, et qu’il ne savoit pas que c’étoit par les Pyrénées, et non par les Alpes, qu’il falloit chasser les Espagnols d’Italie et des Pays-Bas. Peut-être le savoit-il, mais il vouloit faire durer la guerre. Quoi que c’en soit, La Motte-Houdancourt lui ayant envoyé par La Vallée, qui étoit l’homme du Roi en l’armée de Catalogne, des mémoires par lesquels il lui montroit clairement qu’il avoit de grandes intelligences dans l’Aragon et dans la Valence, le cardinal, touchant dans la main de cet envoyé, lui dit : « Assurez M. de La Motte que dans peu de temps je mènerai le Roi en personne en Espagne. » Je pense que, le Roi étant las de la guerre, le cardinal y eût été tout de bon cette fois-là ; pour cet effet il fit faire au Roi le voyage de Perpignan. Durant ce siége, les plus riches de Sarragosse se retirèrent dans la Castille et ailleurs. Le dessein du cardinal étoit de mener le Roi à Barcelone avec une armée de quarante mille hommes, d’envoyer un des meilleurs généraux avec quelques troupes en Portugal, et de faire attaquer en même temps Fontarabie, qui étant prise (car apparemment le roi d’Espagne n’eût pu couvrir ce momon[70], l’armée eût passé le long des Pyrénées pour se venir joindre après à celle du Roi. Il n’y avoit que Pampelune dans toute la Navarre à assiéger. Le Roi goûtoit assez cette entreprise, et avoit ordonné à La Vallée de faire accommoder le chemin de Notre-Dame de Mont-Serrat. En effet, on y dépensa huit mille livres, mais on y fit de l’ouvrage pour plus de cent mille francs, car les paysans, sachant que c’étoit pour le roi de France, ne vouloient point prendre d’argent. On prit Colioure avant Perpignan, mais ce fut par le plus grand hasard du monde. Le château, qui est sur le roc, et qui a des murs d’une épaisseur effroyable, ne craint ni le canon ni la mine. Le maréchal de La Meilleraye fit pourtant jouer un fourneau sans rime ni raison, et ce fourneau combla le seul puits qu’ils eussent. Ainsi il se fallut rendre pour ne pas mourir de soif.

Salses vaut beaucoup mieux. Feu M. le Prince la prit. Bautru disoit qu’on en feroit un extraordinaire, car il avoit manqué Dole et Fontarabie. Un homme qui saura son métier, avec cinq cents hommes y fera périr une armée de quarante mille. Espenan y alla mettre trois mille hommes qui s’affamèrent l’un l’autre. Depuis elle fut surprise comme on alloit à Perpignan. Cet Espenan étoit un grand ignorant. Il alla mettre de la cavalerie en grand nombre dans Tarragone, et après se rendit on ne sait comment. Il est mort gouverneur de Philipsbourg. Au commencement de la guerre il étoit aisé de faire fortune ; pour peu qu’on eût ouï parler du métier, on étoit recherché, car personne ne le savoit.

En allant au Roussillon, le cardinal apprit à Tarascon que Machault, maître des requêtes, avoit fait pendre fort légèrement des marchands de blé à Narbonne. Il voulut savoir le détail de cette affaire. On lui dit qu’il y avoit dans la ville un avocat de Paris qui s’appeloit Langlois (au Palais on l’appeloit Langlois tireur d’armes, parce que son père étoit de ce métier-là, afin de le distinguer des autres qui s’appeloient comme lui). Cet avocat avoit été procureur du roi de l’intendance de Machault. Langlois vint, et en contant l’affaire, il ne disoit jamais que monsieur. Tous ceux qui étoient là lui disoient tout bas : « Dites monseigneur. » L’autre continuoit toujours à dire monsieur. Le cardinal se crevoit de rire de l’empressement de tous ses flatteurs, et écouta Langlois fort attentivement. L’avocat, quand il fut hors de là, dit : « Nous ne parlons au Palais que par monsieur ; je suis du Palais et ne sais point d’autre langage. »

Pour en revenir à M. le Grand, l’amiral de Brezé ne faisoit que d’arriver ; c’étoit vers l’Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu’il falloit se préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit pour s’aller planter devant Barcelonne, afin d’empêcher le secours de Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. Pensez que l’huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que M. le Grand disoit le diable du cardinal[71]. Il se retire ; il consulte en lui-même. Il n’avoit pas encore vingt-deux ans. Il avoit peur de n’être pas cru ; il se résout de suivre le Roi à la chasse le plus souvent qu’il pourroit, et s’il trouvoit M. le Grand à l’écart, de lui faire mettre l’épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos ; mais, voyant venir un chien, il crut qu’il y avoit des gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. L’Éminentissime le sut, l’envoya quérir et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit ce qu’il avoit entendu, et ce qu’il avoit eu dessein de faire. M. de Noyers lui dit : « Monsieur, ne partez point encore demain. » Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le fait partir après avoir dit qu’il y mettroit ordre.

Dans le voyage les choses s’aigrirent. Le cardinal vouloit qu’on chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal le vouloit ; non, comme vous allez voir, qu’il aimât encore M. le Grand. L’Éminentissime se retire à Narbonne[72] sous prétexte de son mal, et laisse Fabert[73], capitaine aux gardes, mais qui étoit bien dans l’esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu’il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l’avoit choisi comme un homme de cœur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit sentir qu’il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire qu’il fût obligé de découvrir. « Mais vous n’avez, lui dit l’autre, aucune récompense ; vous avez acheté votre compagnie aux gardes. — Et vous, répondit Fabert, n’avez-vous point de honte d’être comme le suivant d’un jeune homme qui ne fait que sortir de page ? Vous êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez. »

Or, voici comment on découvrit que le Roi n’aimoit plus M. le Grand. Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de siéges. M. le Grand disputa long-temps contre Fabert, qui en savoit un peu plus que lui. Le feu Roi lui dit : « Monsieur le Grand, vous avez tort, vous qui n’avez jamais rien vu, de vouloir l’emporter sur un homme d’expérience qui fait la guerre depuis si long-temps ; » et ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption[74], puis s’assit. M. le Grand lui alla dire sottement : « Votre Majesté se seroit bien passée de me dire tout ce qu’elle m’a dit. » Alors le Roi s’emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s’en allant il dit tout bas à Fabert : « Je vous remercie, monsieur Fabert, » comme l’accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c’étoit ; Fabert ne le lui voulut jamais dire. « Il vous menace peut-être ? dit le Roi. — Sire ? on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le souffriroit pas. — Il faut vous dire tout, monsieur Fabert, il y a six mois que je le vomis (se sont les propres termes du Roi). Mais pour faire accroire le contraire, et qu’on pensât qu’il m’entretenoit encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l’Arioste. Les deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n’y a point d’homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C’est le plus grand ingrat du monde. Il m’a fait attendre quelquefois des heures entières dans mon carrosse, tandis qu’il crapuloit. Un royaume ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l’heure que je vous parle, jusqu’à trois cents paires de bottes. » La vérité est que M. le Grand étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore plus de ses caresses[75]. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. M. de Chavigny, qu’il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce qu’il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu’après cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu’il y avoit quelque grande cabale qui le soutenoit ; c’étoit ce Traité d’Espagne. Avant que de dire mes conjectures comme il l’eut, je dirai quelle étoit la résolution du cardinal. Le cardinal, un peu devant, dictoit un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer en Provence, à cause du comte d’Alais. Il espéroit que ses amis l’y viendroient joindre. Il partit effectivement, après s’être fait dire par les médecins que l’air de la mer lui étoit si contraire, qu’il ne guériroit jamais s’il ne s’en éloignoit davantage. Et au lieu d’aller par terre pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il étoit près de passer le Rhône, on dit qu’un courrier, qui ne l’avoit point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu’une barque ayant échoué à la côte, on y avoit trouvé le Traité de M. le Grand, ou plutôt le Traité de M. d’Orléans avec l’Espagne, et qu’il le lui envoyoit.

Voilà le bruit qu’on fit courir, mais ce n’est pas la vérité, comme nous dirons ensuite. Aussi n’y a-t-il guère d’apparence à ce qu’on disoit là, et ceux qui l’ont cru sont de facile croyance. Le cardinal (à ce qu’a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été trompé comme un autre, et qui a conté l’aventure de la barque), fort surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. «  Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé. » Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu’on ferme ensuite au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel, dit : « Ô Dieu ! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne ! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies. » Aussitôt il envoya un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver, quelque part qu’il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d’une copie du Traité, va trouver le Roi. Le cardinal l’avoit bien instruit. « Le Roi vous dira que c’est une fausseté, mais proposez-lui d’arrêter M. le Grand, et qu’après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse ; mais que si une fois l’ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d’y remédier. » Le Roi n’y manqua pas ; il se mit en une colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c’étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. le Grand. Ils eurent bien de la peine à le ramener ; enfin pourtant il fit arrêter M. le Grand, et puis alla à Tarascon s’éclaircir de tout avec le cardinal.

Or, comme Fontrailles vit que le Roi étoit si long-temps avec M. de Noyers et M. de Chavigny sans qu’on eût appelé M. le Grand, il lui dit : « Monsieur, il est temps de se retirer. » M. le Grand ne le voulut pas. « Pour vous, lui dit-il, monsieur, vous serez encore d’assez belle taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules, mais en vérité je suis trop petit pour cela[76]. » Il se sauva en habit de capucin, comme il étoit allé faire le Traité en Espagne[77]. »

Voici ce que j’ai appris de M. Esprit l’académicien, qui dans ce temps étoit domestique de M. le chancelier, sur la manière dont M. le Grand fut arrêté. Huit jours après le départ de Fontrailles, M. le Grand se décide à se cacher à Narbonne chez un bourgeois dont la fille étoit bien avec son valet-de-chambre Belet, qui l’y conduisit. Le soir, il dit à un de ses gens : « Va voir si par hasard il n’y auroit point quelque porte de la ville ouverte. » Le valet négligea d’y aller, parce qu’on étoit soigneux de les fermer de bonne heure ; cependant, voyez quel malheur, une porte avoit été ouverte toute la nuit pour faire entrer le train du maréchal de La Meilleraye. Alors, comme on avoit publié à son de trompe que quiconque découvriroit M. le Grand auroit tant de récompense, et que quiconque le cacheroit seroit puni de mort, etc., son hôte le découvrit, de peur d’encourir la peine annoncée. Si M. le Grand n’eût point été aussi paresseux, et qu’au lieu d’envoyer un de ses gens voir si une porte de la ville étoit ouverte, il y eût été lui-même, il se sauvoit.

La vérité touchant le moyen qu’on a tenu pour avoir le Traité n’est point encore divulguée. Fabert a dit que le feu Roi l’avoit su ainsi que M. de Chavigny et M. de Noyers, et qu’il n’y avoit plus que la Reine, M. d’Orléans, M. le cardinal Mazarin et lui qui le sussent ; mais qu’il se gardera bien de le dire. Un jour quelqu’un demanda à M. le Prince par quelle invention on avoit découvert ce Traité ? M. le Prince dit quelque chose tout bas à cet homme ; Voiture, qui avoit vu cela, dit à M. de Chavigny : « Vous faites tant le fin de ce grand secret, cependant M. le Prince l’a dit à un tel. — M. le Prince ne le sait pas, dit Chavigny ; puis, quand il le sauroit, il n’oseroit le dire. » De là, Voiture conjecturoit que cela venoit de la Reine, et pour preuve de cela, on remarquoit qu’après avoir long-temps parlé de lui ôter ses enfants, on cessa tout-à-coup d’en parler. On dira à cela, que si la chose avoit été ainsi, madame de Lansac, qui tenoit la place de madame de Senecey, et qui étoit en même temps gouvernante de M. le Dauphin, n’eût pas tiré le rideau de la Reine si brusquement pour lui insulter, en lui disant d’un ton aigre que M. le Grand étoit arrêté. Cela n’y fait rien, car, pour donner le change, on laissa apparemment faire tout cela à madame de Lansac, et peut-être le lui fit-on faire exprès. Le temps nous en apprendra davantage. Le cardinal Mazarin, au retour de Narbonne, passa le premier à Lyon, et alla voir M. de Bouillon à Pierre-en-Cize, et lui dit : « Votre Traité est découvert ; » et en même temps il lui en cita par cœur quelques articles. Cela étonna fort M. de Bouillon, qui crut que M. d’Orléans avoit tout dit ; il confessa tout, quand on lui assura la vie.

Comme on menoit M. le Grand à Lyon, un petit laquais catalan lui jeta une boulette de cire dans laquelle il y avoit un petit papier avec quelques avis assez mal digérés. Ce petit garçon, qui étoit à lui, s’étoit mis en ce hasard et venoit de la part de la princesse Marie.

À Lyon, le chancelier Seguier dit tant à M. le Grand que le Roi l’aimoit trop pour le perdre, que cela n’iroit qu’à quelque temps de prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. le Grand en crut quelque chose. Il se persuada que le Roi ne souffriroit jamais qu’on le fît mourir ; qu’étant si jeune, il avoit le temps d’attendre la mort du cardinal, et qu’après il reviendroit à la cour. D’abord il confessa tout en secret à M. le chancelier seul[78]. Le chancelier dit alors au cardinal : « Pour M. le Grand, cela va assez bien, mais pour l’autre, je ne sais comment nous ferons. » M. le Grand, après divers interrogatoires, fut conduit enfin au palais de Lyon. On le fit comparoître devant les commissaires ; car il ne pensa pas, non plus que M. de Thou, qui cependant devoit savoir cela, à décliner, dans l’opinion qu’il avoit que le Roi ne demandoit d’autre satisfaction, sinon qu’il avouât publiquement son crime. Il fit d’une manière tout-à-fait aisée, et en termes dignes d’un cavalier, l’histoire de sa faveur. Ce fut là qu’il avoua que M. de Thou savoit le Traité, mais qu’il l’en avoit toujours détourné, et persista dans cette déclaration jusqu’à la mort. On le confronta après à M. de Thou, qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui reprocha point de l’avoir trahi. M. de Thou allégua la loi Conscii[79], sur laquelle a été faite l’ordonnance de Louis XIII, qui n’a jamais été exécutée ; mais il expliqua mal cette loi, prenant toujours conscii pour complices. M. de Miroménil eut le courage d’ouvrir l’avis de l’absolution pour lui. Le cardinal, s’il eût vécu plus long-temps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu’on allégua d’un homme de qualité, nommé.....[80], que le premier président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son petit-fils.

M. le Grand[81] croyoit si peu mourir, que comme on le vouloit faire manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit : « Je ne veux point manger ; on m’a ordonné des pilules, j’ai besoin de me purger, il faut que je les aille prendre. » Il mangea peu. Après on leur prononça leur sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat qu’il souffroit en lui-même ne parut point au dehors. Quoiqu’on eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter ; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand on lui fit lever la main pour dire vérité. Il persévéra, et dit qu’il n’avoit plus rien à ajouter. Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, ne s’amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu’il reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux et les donna au frère du Jésuite. Il vouloit qu’on ne lui en coupât qu’un peu par-derrière ; il retira le reste en devant. Il ne voulut point qu’on le bandât. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme qu’on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la tête du premier coup. M. le Grand étoit plein de cœur ; il ne fut point ébranlé par un si grand revers. Au contraire, il avoit écrit de fort bon sens et même élégamment à la maréchale d’Effiat, sa mère.

On trouva la piste de toutes les menées de M. de Thou. C’étoit le plus inquiet de tous les hommes. M. le Grand l’avoit appelé Son Inquiétude. Quand il sortoit, il étoit quelquefois une heure sans pouvoir déterminer où il iroit. Par une ridicule affectation de générosité, dès qu’un homme étoit disgracié, il le vouloit connoître, et lui alloit faire offre de services. Étant conseiller, ou maître des requêtes, il alla voir le cardinal de La Valette à Mayence, et fut à la guerre, d’où il revint avec un bras cassé. On se moqua de lui. Si M. le Grand mourut en galant homme, M. de Thou fit le cagot. Il composa des inscriptions pour mettre à des offrandes qu’il faisoit. Il fit des vœux, des fondations et autres choses semblables. Il demandoit sans cesse s’il n’y avoit point de vanité dans son humilité. Enfin, il paillarda furieusement son vin, comme on dit, et il sembloit avec ses longs propos qu’il voulût se familiariser avec la mort. Je trouve qu’il mourut en pédant, lui qui avoit toujours vécu en cavalier, car sa soutane ne tenoit à rien. Il faisoit le coup de pistolet étant intendant de l’armée. Il étoit amoureux de madame de Guémenée. On dit qu’il lui écrivit après avoir été condamné. Au moins écrivit-il à une dame. C’étoit un vilain rousseau. Les grands seigneurs et les grandes dames l’avoient gâté, et aussi l’opinion d’être descendu des comtes de Toul, lui qui se devoit contenter d’être d’une maison illustre par de belles charges et des écrits célèbres[82].

Le cardinal, qui avoit traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il logeoit, et si c’étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre hommes le portoient en se relayant. Une fois qu’il eut attrapé la Loire, on n’avoit que la peine de le porter du bateau à son logis. Madame d’Aiguillon le suivoit dans un bateau à part ; bien d’autres gens en firent de même. C’étoit comme une petite flotte. Deux compagnies de cavalerie, l’une de çà, l’autre de là la rivière, l’escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux qui étoient basses, et pour le canal de Briare, qui étoit presque tari, on y lâcha les écluses. M. d’Enghien eut ce bel emploi. Il passa aux bains de Bourbon-Lancy ; mais ce remède ne lui servit guère. On trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres qu’ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal étoit sujet aux hémorroïdes, et Suif[83] l’avoit une fois charcuté à bon escient.

Quand il fut de retour à Paris, il fit ajouter à l’Europe[84] la prise de Sedan, qu’il appeloit dans la pièce : l’Antre des monstres. Cette vision lui étoit venue dans le dessein qu’il avoit de détruire la monarchie d’Espagne. C’étoit comme une espèce de manifeste. M. Desmarets en fit les vers et en disposa le sujet.

Le cardinal, s’il eût voulu, dans la puissance qu’il avoit, faire le bien qu’il pouvoit faire, auroit été un homme dont la mémoire eût été bénie à jamais. Il est vrai que le cabinet lui donnoit bien de la peine[85]. On a bien perdu à sa mort, car il choyoit toujours Paris, et puisqu’il en étoit venu si avant, il étoit à souhaiter qu’il durât assez pour abattre la maison d’Autriche. La grandeur de sa maison a été sa plus grande folie. Pour montrer combien le cabinet lui donnoit de peine, il ne faut que dire combien Tréville[86] lui causa de mauvaises heures. Il avoit su, peut-être par la déposition de M. le Grand, que le Roi, en lui montrant Tréville, avoit dit : « Monsieur le Grand, voilà un homme qui me défera du cardinal quand je voudrai. » Tréville commandoit les mousquetaires à cheval que le Roi avoit mis sur pied pour en être accompagné partout, à la chasse et ailleurs, et il en choisissoit lui-même les soldats. On y a vu des fils de M. le duc d’Uzès. On faisoit sa cour par ce moyen-là. Tréville est un Béarnais, soldat de fortune. Le cardinal avoit gagné sa cuisinière ; on dit qu’elle avoit quatre cents livres de pension. Le cardinal ne vouloit point laisser auprès du Roi un homme en qui le Roi avoit tant de confiance. M. de Chavigny fut, de la part du cardinal, presser le Roi de le chasser. Le Roi bien humblement lui dit : « Mais, monsieur de Chavigny, que l’on considère que l’on me perd de réputation, que Tréville m’a bien servi, qu’il en porte des marques, qu’il est fidèle. — Mais, Sire, dit M. de Chavigny, vous devez aussi considérer que M. le cardinal vous a bien servi, qu’il est fidèle, qu’il est nécessaire à votre État, et que vous ne devez point mettre Tréville et lui dans la balance. — Quoi, monsieur de Chavigny, dit le cardinal à qui il faisoit ce rapport, vous n’avez pas plus pressé le Roi que cela ? vous ne lui avez pas dit qu’il le falloit ? La tête vous a tourné, monsieur de Chavigny, la tête vous a tourné. » Chavigny ensuite lui jura qu’il avoit dit au Roi : « Sire, il faut que vous le fassiez. » Le cardinal savoit bien à qui il avoit affaire. Le Roi craignoit le fardeau, et de plus il avoit peur que le cardinal, qui tenoit presque toutes les places, ne lui fît un méchant tour ; enfin il fallut chasser Tréville.

L’Éminentissime croyoit revenir de sa maladie ; toutes les déclarations contre M. d’Orléans en sont une marque. Il le haïssoit et le méprisoit, et il le vouloit faire déclarer incapable de la couronne, afin que le Roi, qui ne pouvoit pas vivre long-temps, venant à mourir, ce prince ne pût avoir part au gouvernement. Il y en a qui ont cru que le cardinal avoit fait dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin ; qu’il l’avoit fait exprès cardinal. Il est vrai que M. de Chavigny y servit fort pour empêcher M. de Noyers de l’être. On a même cru qu’il y avoit déjà de l’intelligence entre la Reine et le cardinal de Richelieu, et qu’elle avoit commencé dès le temps qu’il eut d’elle le Traité d’Espagne. J’ai ouï dire à Lyonne que la première fois que le cardinal de Richelieu présenta le Mazarin à la Reine (c’étoit après le Traité de Cazal), il lui dit : « Madame, vous l’aimerez bien, il a de l’air de Buckingham. » Je ne sais si cela y a servi, mais on croit que la Reine avoit de l’inclination pour lui de longue main, et que le cardinal de Richelieu s’en étoit aperçu, ou que cette ressemblance lui donnoit lieu de l’espérer.

Quand on joua l’Europe, il n’y étoit pas ; il l’avoit bien vu répéter plusieurs fois avec les habits qu’il fit faire à ses dépens ; son bras ne lui permit pas d’y aller. Au retour, il dit à sa nièce, lui montrant le cardinal Mazarin : « Ma nièce, j’instruisois un ministre d’État, tandis que vous étiez à la comédie. » Et on dit qu’il le nomma au feu Roi, et qu’une autre fois il dit : « Je ne sache qu’un homme qui me puisse succéder, encore est-il étranger. » D’autres pensent que c’est trop subtiliser que de dire ce que j’ai dit du dessein de gouverner la Reine par le cardinal Mazarin, et croient que son intention n’a été autre que de mettre dans les affaires un homme qui, étant étranger et sa créature, par gratitude et par le besoin qu’il avoit d’appui, s’attacheroit apparemment à ses héritiers et à ses proches[87] ; mais ce n’est pas la première fois qu’il s’est trompé. Il prenoit M. de Chavigny pour le plus grand esprit du monde, et Morand, maître des requêtes, pour le premier homme de la robe. On parlera ailleurs de l’un et de l’autre.

Le Roi ne fut voir le cardinal qu’un peu avant qu’il mourût, et l’ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai[88]. Le curé de Saint-Eustache vint pour l’assister. On assure qu’il lui dit qu’il n’avoit d’ennemis que ceux de l’État, et que madame d’Aiguillon étant entrée tout échauffée, et lui ayant dit : « Monsieur, vous ne mourrez point, une sainte fille, une brave Carmélite, en a eu une révélation. — Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de tout cela, il ne faut croire qu’à l’Évangile. »

On a dit qu’il étoit mort fort constant. Mais Boisrobert dit que les deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout scrupuleux, et ne vouloit point souffrir le moindre mot à double entente. Il ajoute que le curé de Saint-Eustache, à qui il en avoit parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment qu’on l’avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois qu’il ne connoissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma foi ! qui croira cela pourra bien croire autre chose !

Le livre intitulé Optatus gallus fut fait par le docteur Arsent, de concert avec le nonce du Pape, pour montrer que le cardinal de Richelieu tendoit à faire un schisme en France.


FIN DU TOME PREMIER.

  1. Armand-Jean Du Plessis, cardinal, duc de Richelieu, né à Paris le 5 septembre 1585, mort dans cette ville le 4 décembre 1642.
  2. Après son évasion du château de Blois, où Louis XIII l’avoit reléguée, dans la nuit du 21 au 22 février 1619.
  3. Paul V (Camille Borghèse), élu pape le 16 mai 1605, mort le 19 janvier 1621.
  4. Jean-Baptiste (et non Toussaint) Legrain, auteur de la Décade contenant l’Histoire de Louis XIII, depuis l’an 1610 jusqu’en 1617 ; Paris, 1619, in-folio.
  5. Voici ce que dit du livre de Legrain, et de manière à le confirmer en ceci, l’auteur de la Bibliothèque françoise, Sorel, qui, bien qu’écrivant après la mort du cardinal, semble ne pouvoir user de trop de ménagements : « Le maréchal d’Ancre et ceux de son parti y sont très-maltraités. Les bons serviteurs de la Reine-mère n’y sont pas même épargnés, tellement qu’autrefois cela faisoit fort rechercher ce livre, que les uns vouloient garder par curiosité, et les autres avoient dessein de faire supprimer. On remarque principalement qu’en ce qui touche l’évêque de Luçon, qui depuis a été le cardinal de Richelieu, cet auteur rapporte de lui une lettre adressée au maréchal d’Ancre, laquelle on prétend être en termes fort soumis, et que cela montroit bien les déférences qu’on rendoit à un homme duquel plusieurs attendoient un grand avancement ; mais les termes n’en sont point si bas, que cela pût faire tort à celui qui les écrivoit, puisqu’on sait bien le langage ordinaire des cours, et ce que les lois de la bienséance obligent de dire aux personnes élevées en crédit. On s’est encore arrêté à ce que l’historien raconte que quand le feu Roi aperçut l’évêque de Luçon dans sa chambre, quelque temps après la mort du maréchal, il lui dit quelques paroles fâcheuses qui l’obligèrent à se retirer. Mais pour ce qu’il n’y a que cet auteur qui en fasse le rapport, on n’est pas obligé d’y ajouter foi. De plus on sait que s’il est vrai que le feu Roi ait dit quelque chose de semblable, ce n’étoit que selon les impressions qu’on lui avoit suggérées. Il a bien reconnu depuis combien les conseils de ce fidèle ministre lui étoient utiles. Je crois aussi que comme le cardinal de Richelieu a triomphé de son vivant de la haine et de l’envie, il étoit fort au-dessus de ces choses, et se soucioit peu de ce qui étoit dans ce livre, en voyant tant d’autres qui étoient à sa gloire. » (Édition de 1664, p. 320.)

    Du reste, bien que Richelieu dût au maréchal d’Ancre la position où il se trouvoit déjà, Louis XIII soupçonnoit bien à tort qu’il en eût quelque reconnoissance à celui-ci. C’est ce que prouve plus que suffisamment le passage suivant des Mémoires du comte de Brienne : « Le Roi poussé secrètement, par de Luynes son favori, et depuis long-temps las du joug du maréchal, résolut de s’en défaire. L’entreprise, quoique toujours très-mystérieusement conduite, avoit échoué déjà plusieurs fois. Richelieu…, évêque de Luçon…, étoit logé chez le doyen de Luçon, lorsque Février remit au doyen un paquet de lettres, en lui recommandant de le porter à l’instant à son évêque. Il étoit plus de onze heures du soir. Richelieu venoit de se mettre au lit quand le paquet lui fut rendu ; il l’ouvrit, et parmi ces lettres s’en trouvoit une dans laquelle on lui donnoit avis que le maréchal d’Ancre seroit assassiné le lendemain. Le lieu, l’heure, le nom des complices, et toute l’entreprise, s’y trouvoient si bien circonstanciés, que l’avis venoit assurément de gens bien instruits : un des conjurés pouvoit seul avoir écrit ce billet. L’évêque de Luçon ne parut pas y ajouter foi. Il tomba dans une méditation profonde qui dura quelques minutes, puis, mettant le paquet sous son chevet : Rien ne presse, dit-il au doyen de son église, la nuit portera conseil. Cela dit, il se recoucha et s’endormit. Le lendemain, à son réveil, il apprit l’assassinat de son bienfaiteur, et se repentit, mais trop tard, de l’avoir laissé égorger. Le doyen de Luçon ne put s’empêcher de lui en faire le reproche. Richelieu s’excusa mal : comment l’eût-il pu faire ? n’étoit-il pas coupable, en quelque sorte, de la mort du maréchal ? » (1828, I, 250-1.)

  6. Le Pont-de-Cé fut attaqué et pris par les troupes du Roi sur les troupes de la Reine-mère, le 8 août 1620 selon quelques historiens, le 7 selon d’autres.
  7. Les Aventures du baron de Fœneste divisées en quatre parties, par d’Aubigné, 1630, in-8°. L’édition la plus estimée est celle de Cologne, chez les héritiers de Pierre Marteau. 1729, 2 vol. in-8°.
  8. C’est aujourd’hui madame d’Aiguillon. (T.)
  9. M. de Luynes voulut obliger le Père Arnould à lui révéler la confession du Roi ; le Père n’y voulut jamais consentir, quoique sa Société l’y voulût obliger ; enfin on fit prendre un autre confesseur au Roi. (T.)
  10. Allusion au mariage de mademoiselle de Vignerot Pont-Courlay, nièce du cardinal de Richelieu, avec Antoine de Beauvoir Du Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Cette union fut en effet le principal résultat de l’affaire du Pont-de-Cé.
  11. Je mettrai en passant ce que c’étoit que le chancelier d’Aligre. Il étoit de Chartres et d’assez médiocre naissance. Il fut du conseil de M. le comte de Soissons le père. C’étoit un homme fort laborieux, un vrai cul de plomb, et un esprit assez doux et assez timide. Après la mort de son maître, insensiblement on le mit du nombre de ceux à qui on pourroit donner les sceaux, et en effet on les lui donna. Le cardinal de Richelieu ne le goûta pas, et l’envoya à sa maison de La Rivière, auprès de Chartres. Comme ce n’étoit pas un grand génie, on disoit qu’on l’avoit envoyé à la rivière. M. de Marillac eut les sceaux. (T.)
  12. Le cardinal donnoit des rendez-vous à madame Du Fargis chez le cardinal de Bérulle à Fontainebleau et ailleurs, de peur de faire trop d’éclat, si c’étoit chez lui-même, et aussi à cause que ce cardinal passoit pour un béat. Bérulle croyoit que c’étoit pour quelque autre chose ; il parla aussi d’amour à madame Du Fargis, et lui mit le marché au poing.

    Ce fut la cabale des Marillac qui fit Bérulle, leur ami, cardinal et ministre. Le feu Roi disoit que c’étoit le plus vilain homme botté de tout le royaume. Malleville disoit qu’en trois semaines, qu’il fut au cardinal de Bérulle à l’Oratoire, il apprit plus de fourberies qu’en tout le reste de sa vie. Il avoit bien de l’hypocrisie ; on l’a vu passer dans le fond d’un carrosse, par le milieu du Cours, son Bréviaire à la main, lui qui ne pouvoit quasi lire au grand soleil, tant il avoit la vue courte. (T.)

  13. Les Mémoires de madame de Motteville, ceux du duc de La Rochefoucauld (première partie), et ceux de La Porte, offrent beaucoup de détails sur cette affaire. Les pièces de ce singulier procès, acquises tout récemment par la Société des Bibliophiles françois, vont bientôt être rendues publiques.
  14. Mirame fut représentée en 1641, à l’ouverture de la grande salle du Palais-Cardinal. Mirame, héroïne de la pièce, méprise l’hommage du roi de Phrygie, et lui préfère Arimant, favori du roi de Colchos. Cette allusion à la reine Anne d’Autriche et aux sentiments que le comte de Buckingham avoit osé témoigner ne nous semble pas avoir été indiquée jusqu’à présent.
  15. Il arriva une chose assez bizarre en ce temps-là. Le jour que le cardinal alla à Luxembourg, où la Reine et lui rompirent, le procureur-général Molé, qu’il avoit dessein de faire premier président, n’ayant pas trouvé M. le cardinal chez lui, alla le chercher à Luxembourg. Par malheur le cardinal, descendant par le grand escalier, le vit qui montoit par le petit. Il crut que cet homme venoit offrir son service à la Reine-mère, et il ne s’en désabusa que long-temps après, qu’il le fit premier président. Il fut trompé au jugement qu’il fit de lui et du président Mélian. Ce Mélian, président des enquêtes, avoit plus de réputation qu’il n’en méritoit. Le cardinal le fit procureur-général, et il se trouva que ce n’étoit nullement un habile homme, et au contraire, le procureur-général qui fut premier président, parce qu’il ne passoit pas pour un grand clerc, se trouva plus habile qu’on ne croyoit. (T.)
  16. Elle ne baisa pas une fois le Roi en toute la régence. (T.)
  17. Mademoiselle de Verneuil, sœur de M. de Metz. Cette madame de La Valette étoit fort bien avec la Reine-mère. La Verneuil, sa mère, dit un jour à la Reine : « Madame, mais qu’est-ce que ma fille a donc pour vous plaire ? Cela me surprend, car le feu Roi étoit un fort bon homme, mais il a bien fait les plus sots enfants du monde. » Madame de Verneuil devint si grosse, que Bautru, en l’allant voir, vouloit payer à la porte comme pour voir la baleine. Elle ne s’amusa plus qu’à faire des ragoûts quand elle vit Henri IV mort. Elle ne lui a pas été infidèle : c’est la seule. (T.)
  18. Cette madame Du Vernet fut chassée pour cela ; mais comme elle avoit gagné du bien, feu M. de Bouillon La Marck l’épousa. On disoit que ce Du Vernet avoit été violon, et avoit montré à danser aux pages du connétable de Montmorency en Languedoc. Cependant ils le firent gouverneur de Calais. (T.)
  19. On a su du cardinal Spada, alors nonce en France (il l’a dit à M. de Fontenay-Mareuil, quand celui-ci étoit ambassadeur à Rome), que la France et l’Espagne étoient sur le point de se liguer pour attaquer l’Angleterre. C’étoit le cardinal de Bérulle, alors général de l’Oratoire et non encore cardinal, qui pressoit cette alliance. Le comte d’Olivarès avertit le duc de Buckingham du dessein, et cela le fit venir dans l’île une campagne plus tôt qu’il n’avoit résolu. L’Espagne vouloit que les Huguenots brouillassent toujours la France. (T.)
  20. La Reine régnante avoua qu’on lui pouvoit faire un méchant tour en cette occasion ; car elle avoit été au Val-de-Grâce, où l’ambassadeur d’Espagne, Mirabel (contre la défense qu’on lui avoit faite d’aller plus au Louvre comme il faisoit, car il y alloit sans cesse, et auparavant la Reine-mère l’admettoit au conseil), avoit été parler à elle, et elle en avoit quelque reconnoissance. Sur cette affaire de l’ambassadeur d’Espagne, au commencement elle dit bien des sottises : que son frère la vengeroit, etc., et a toujours eu intelligence avec lui. Elle ne pouvoit cacher le chagrin qu’elle avoit des prospérités de la France, quand c’étoit au préjudice de sa maison. (T.)
  21. Aigre est un bourg de la province de Saintonge, qui fait aujourd’hui partie du département de la Charente.
  22. Son nom s’écrit ordinairement Vitré.
  23. Le Cours-la-Reine, aux Champs-Élysées.
  24. Celui qui a tant écrit contre le cardinal. Il s’appelle de Mourgus, et est de Paris. (T.)
  25. Il lui prenoit assez souvent des mélancolies si fortes qu’il envoyoit chercher Bois-Robert, et les autres qui le pouvoient divertir, et il leur disoit : « Réjouissez-moi, si vous en savez le secret. » Alors chacun bouffonnoit, et, quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires. (T.)
  26. Ce fut pour l’attraper qu’il lui fit épouser sa parente.

    M. d’Épernon, pour avoir mal vécu avec sa femme, s’est attiré toutes les calamités qu’il a eues.

    On a dit que Puy-Laurens avoit été empoisonné avec des champignons, et on disoit que les champignons du bois de Vincennes étoient bien dangereux. Mais il mourut comme le grand prieur de Vendôme et le maréchal d’Ornano, à cause de l’humidité d’une chambre voûtée, et qui a si peu d’air que le salpêtre s’y forme. Madame de Rambouillet disoit plaisamment que cette chambre valoit son pesant d’arsenic, comme on dit son pesant d’or. Le cardinal de La Valette lui redisoit toujours cela. (T.)

  27. L’écrit qui l’a le plus fait enrager depuis cela, a été cette satire de mille vers, où il y a du feu, mais c’est tout. Il fit emprisonner bien des gens pour cela : mais il n’en pu rien découvrir. Je me souviens qu’on fermoit la porte sur soi pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je crois qu’elle vient de chez le cardinal de Retz ; on n’en sait pourtant rien de certain. (T.) — Cette pièce est connue sous le nom de la Milliade, parce qu’elle se compose de mille vers. Son véritable titre est : le Gouvernement présent, ou Éloge de Son Éminence. Barbier, qui, dans son Dictionnaire des Anonymes, en indique une édition de Paris, 1643, in-8°, dit à l’occasion de cet ouvrage : « Cette satire, publiée vers 1633, existe aussi sans indication de ville, sans nom d’imprimeur et sans date. On n’est pas bien certain du nom de son auteur : les uns l’attribuent à Favereau, conseiller à la cour des aides ; les autres à d’Estelan, fils du maréchal de Saint-Luc ; d’autres au sieur Brys, bon poète du temps. Cette dernière opinion paroît la plus fondée. » (Voyez la Bibliothèque historique de la France, t. 2, n° 32485.)
  28. Le cardinal a affecté de se faire appeler Monseigneur. (T.)
  29. Lambert le riche. Ce Lambert est mort, et se tua tellement à amasser du bien qu’il n’en a point joui. Il laissa cent mille livres de rente à son frère. Ce sont les fils d’un procureur des comptes. (T.)
  30. Bernard de Saxe, duc de Weimar.
  31. Où il fut battu le 7 septembre 1654 par les Impériaux ; il commandoit l’armée suédoise.
  32. Jean Filesac, docteur de Sorbonne, et curé de Saint-Jean en Grève, mourut en 1638. Il a laissé un assez grand nombre d’ouvrages, écrit sans méthode, mais pleins de recherches.
  33. Edmond Richer, docteur de Sorbonne, principal et supérieur du collége du cardinal Le Moine, a été un des plus zélés défenseurs de nos libertés gallicanes ; il résista courageusement au nonce Ubaldini et au cardinal Du Perron, qui voulurent, en 1611, faire soutenir chez les Dominicains des thèses sur l’infaillibilité du pape, et sa supériorité sur le concile. Son livre, de Ecclesiasticâ apostolicâ potestate, composé pour le premier président de Verdun, a donné lieu à bien des disputes.
  34. Voyez la description que fait La Fontaine du château de Richelieu dans une lettre adressée à sa femme le 27 septembre 1663. Cette lettre a été publiée en 1820, pour la première fois, par l’un des trois éditeurs à la suite des Mémoires de Coulanges.
  35. L’hôtel de Rambouillet d’aujourd’hui étoit à M. de Pisani. Madame de Rambouillet disoit à madame d’Aiguillon : « Madame, s’il plaisoit à M. le cardinal de traiter M. Rambouillet comme son hôtel, il l’agrandiroit honnêtement. » Le service qu’il lui a rendu en gagnant Monsieur à la Journée des dupes le méritoit bien. (T.)

    Le vieux hôtel de Rambouillet, acheté par le cardinal de Richelieu, est devenu le Palais-Cardinal. (Voyez l’article de M. et de madame de Rambouillet.)

  36. Il laissa le Palais-Cardinal, comme on le voit par son testament, au dauphin, pour loger le dauphin, ou du moins l’héritier présomptif de la couronne. Quand la cour y alla loger, peu de temps après la mort du feu Roi, on fit mettre : Palais-Royal. Cela fut fort ridicule de changer cette inscription. En 1647, madame d’Aiguillon prit son temps, et ayant représenté le tort que cela faisoit à son oncle, on lui permit de remettre : Palais-Cardinal. Le peuple disoit que c’étoit que la Reine l’avoit donné au cardinal Mazarin. (T.)
  37. Honoré Barentin, maître de la chambre aux deniers. Voyez la Chasse aux larrons, par Jean Bourgoin, sans date, in-8°, p. 88. C’est un livre curieux, écrit sous le règne de Louis XIII, où l’on voit les commencements de bien des gens devenus depuis de grands personnages.
  38. L’église de la Sorbonne a depuis été ornée du mausolée du cardinal de Richelieu, par Girardin. Ce bel ouvrage, conservé pendant la révolution au Musée des Petits-Augustins, par les soins de M. Alexandre Le Noir, a été replacé dans la Sorbonne, quand cette église restaurée a été rendue au culte pour quelques années.
  39. Le nom est resté en blanc au manuscrit ; ce doit être Marie de Levis, abbesse d’Avenai, puis de Saint-Pierre de Lyon, fille de Anne de Levis, duc de Ventadour.
  40. J’ai appris que ce qui donna le plus occasion à la réforme de quelques monastères de dames, fut la folie d’une madame Frontenac, fille de M. de Frontenac, premier maître d’hôtel, religieuse à Poissy, qui, non contente de faire l’amour, s’avisa, avec cinq autres religieuses et leurs six galants, de venir danser une entrée de ballet à Saint-Germain devant le Roi. On crut d’abord que ce ballet venoit de Paris ; mais dès le lendemain on sut l’affaire, et le jour même les six religieuses furent envoyées en exil. Avant cela elles avoient chacune leur logement à part et leur jardin, et mangeoient en leur particulier si elles vouloient. Elles ne purent jamais obtenir de la prieure qu’elle leur pardonnât et les reçût à faire pénitence, disant qu’elles gâteroient les autres. (T.)
  41. Louis de Valois, comte de Lauraguais, d’Alais, etc., duc d’Angoulême après son père, obtint en 1637 la charge de colonel général de la cavalerie légère, et le gouvernement de Provence.
  42. Le Père Caussin fut exilé à Quimper-Corentin. (Voyez l’Histoire du ministère du cardinal Richelieu, par M. Jay, tom. 2, pag. 71 et suiv.) On trouve dans le même volume, pag. 307, une lettre très-curieuse du Père Caussin à madame Louise-Angélique de La Fayette, qui contient le récit des circonstances qui avoient déterminé celle-ci à se faire religieuse.
  43. En 1639.
  44. Au sujet de ce siége d’Hesdin, je me rappelle qu’un baron de Languedoc dont j’ai oublié le nom, parent de madame de Cavoye, avoit trouvé une sorte de boulets creux qu’on emplissoit de poudre à canon, et qui, avec une certaine mèche qui s’allumoit quand on tiroit, crevoit en terre et faisoit quasi autant d’effet qu’une mine. Le feu-Roi Louis XIII en fit l’épreuve à Versailles, où on fit construire exprès une demi-lune de terre. Saint-Aoust, lieutenant-général de l’artillerie, envoya par malice de méchante poudre ; le baron s’en plaignit, le Roi se fâcha. Saint-Aoust vint et en apporta de la bonne. L’effet fut grand ; le Roi présenta le baron au cardinal à Ruel ; le cardinal feignit d’en être ravi ; mais à cause que cela étoit un grand profit à l’artillerie, en réduisant l’équipage au quart des charrettes, il fit si bien qu’on ordonna à cet homme de se retirer. Rien n’étoit plus utile pour les ouvrages de terre. (T.) — On attribue l’invention de la bombe à un ingénieur italien qui s’en servit contre la ville de Berg-op-Zoom ; cependant, selon quelques historiens, des bombes furent employées en 1495 à l’attaque d’une forteresse du royaume de Naples ; selon d’autres le comte de Mansfeld lança les premières bombes en 1588 dans Walhtendonck, ville de Gueldre. Les bombes furent employées pour la première fois en France au siége de Mézières en 1521 ; le maréchal de La Force s’en servit en 1634, au siége de la Motte, sous Louis XIII. (Mémorial portatif de chronologie ; Paris, 1829, t. I, p. 476.)
  45. Elle a été publiée sous ce titre : L’Idée d’un bon magistrat en la vie et en la mort de M. de Cordes, conseiller au Châtelet de Paris, par A. G. E. D. V. (Antoine Godeau, évêque de Vence ; Paris, 1645, in-12.) Il s’appeloit Denis de Cordes ; il mourut en novembre 1642, et fut enterré à Saint-Méry.
  46. Jean Duvergier de Haurane, abbé de Saint-Cyran, fut mis à la Bastille le 14 mai 1638, et il mourut en 1643, peu de temps après être sorti de prison. Sa captivité fut généralement attribuée à ce qu’il n’avoit pas voulu opiner pour la nullité du mariage de Gaston avec Marguerite de Lorraine.
  47. Saint-Ibal a été cause du malheur de M. le comte, car il lui mit dans la tête de faire le fier et de terrasser le cardinal. (T.)
  48. Le prince de Simmeren, de la maison palatine, étoit à Sédan, lorsque M. le comte s’y retira. Étant retourné en son pays, quand la bataille de Sédan fut donnée, il écrivit naïvement cette lettre à M. le comte de Soissons : « Le bruit court ici que vous avez gagné la bataille, mais que vous y avez été tué. Mandez-moi ce qui en est, car je serois très-fâché de votre mort. » M. le comte de Roussi m’a dit avoir vu la lettre. (T.)
  49. Cela me fait souvenir d’un savant médecin de la Faculté, nommé Patin, qui tout de même a feint qu’un de ses malades à qui il fit promettre à l’article de la mort de lui venir dire s’il y avoit un purgatoire, lui étoit apparu un matin, mais sans lui rien dire, car ces gens qui reviennent de l’autre monde ne parlent jamais. (T.)
  50. Marthe Brossier étoit fille d’un tisserand de Romorantin ; elle fut renvoyée dans son pays par arrêt du 23 juin 1599, avec défense d’en sortir. Le Discours véritable sur le fait de Marthe Brossier, Paris, 1599, in-8°, a été attribué au médecin Marescot. (Voyez la Biographie universelle.) Il paroîtroit, d’après Tallemant, que cet ouvrage pourroit être de Le Bouthilier.
  51. Claude Quillet, l’un de nos meilleurs poètes latins modernes, auteur du poème de la Callipédie. Il mourut en septembre 1661.
  52. On appeloit Bullion le Gros Guillaume raccourci. Les gens de lettres le haïssoient, car il faisoit profession de les mépriser. (T.)
  53. Voyez le Traité historique des monnoies de France de Le Blanc ; Amsterdam, 1692, p. 298 et suiv.
  54. Talon l’aîné, avocat-général, homme de petite cervelle, alla sottement en présence du Roi au parlement louer le cardinal de Richelieu par-dessus les maisons. En sortant le cardinal lui dit : « Monsieur Talon, vous n’avez rien fait aujourd’hui, ni pour vous ni pour moi. » (T.)
  55. Instruction du Chrétien. La première édition de ce livre, qui en compte au moins vingt-quatre, est de Poitiers, 1621, in-8°.
  56. Le Catéchisme a été corrigé depuis par Desmarest, qui l’a mis en l’état où on le voit aujourd’hui. (T.)
  57. Ce n’est pas dans son Catéchisme intitulé : Instruction du chrétien, que le cardinal commit la singulière erreur que Tallemant signale ici. C’est dans les Principaux points de la Foi catholique, défendus contre l’écrit adressé au Roi par les ministres de Charenton ; Poitiers, 1617, in-8°. Il y traduit Terentianus Maurus, qui est le nom d’un grammairien, par le Maure de Térence, croyant que cet auteur avoit laissé une pièce de ce titre dont il étoit question dans le passage qu’il avoit à traduire.
  58. Paris, 1646, in-4°.
  59. Paris, 1651, in-folio.
  60. Mémoires de l’état de la France sous Charles IX. Le Traité de la servitude volontaire a été imprimé pour la première fois, en 1578, dans le tome 3 de ce Recueil, folio 116.
  61. On publia d’abord du cardinal l’Histoire de la mère et du fils, qui fut mal à propos attribuée à Mézerai. Ce n’est qu’en 1823 que M. Petitot donna, d’après le manuscrit du dépôt des Affaires étrangères, les Mémoires du cardinal de Richelieu, compris dans la deuxième série des Mémoires relatifs à l’histoire de France.
  62. Psaphon, habitant de la Lybie, voulant être reconnu pour un dieu, réunit un grand nombre d’oiseaux, et leur apprit à répéter : Psaphon est un grand dieu. Leur éducation terminée, il les rendit à la liberté, et les Lybiens, frappés de ce prodige, décernèrent à Psaphon les honneurs divins.
  63. La première édition de l’ouvrage de Pellisson parut en 1653 (Paris, in-8°), sous le titre de Relation contenant l’Histoire de l’Académie françoise.
  64. Il rétablit la pension de Vaugelas, qui étoit de douze cents écus ; mais Vaugelas n’en fut point payé. (T.)
  65. Il y avoit à Vitré, en Bretagne, un avocat peu employé, nommé Des Vallées. Cet homme étoit si né aux langues, qu’en moins de rien il les devinoit, en faisoit la syntaxe et le dictionnaire. En cinq ou six leçons il montroit l’hébreu. Il prétendoit avoir trouvé une langue-matrice qui lui faisoit entendre toutes les autres. Le cardinal de Richelieu le fit venir ici ; mais Des Vallées se brouilla avec Demuys, le professeur en langue hébraïque, et avec un autre ; cet autre étoit peut-être Sionita, cet homme du Liban, qui travailloit à sa Bible de Legeay. Le Pailleur, qui étoit de ses amis, lui avoit demandé sur toutes choses de ne les point choquer. Un jour que Le Pailleur, en voyant quelques épreuves, demanda si cela étoit corrigé, Des Vallées dit : « Voire, ce ne sont que des ignorants. » Demuys sut cela, et le décria. Le cardinal vouloit cependant qu’il fît imprimer ce qu’il savoit de cette langue-matrice : « Mais vous me faites divulguer mon secret, donnez-moi donc de quoi vivre. » Le cardinal le négligea, et le secret a été enterré avec Des Vallées. (T.)
  66. Les pièces dont il fournissoit le sujet à Bois-Robert, Colletet, L’Estoile, Corneille et Rotrou, à chacun desquels il distribuoit un acte à faire, et que pour cette raison on appeloit les pièces des Cinq-Auteurs.
  67. Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit faite. C’est Thomas Morus. En un endroit Anne de Boulen disoit au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage : « Sire, des promesses de mariage, les petites filles s’en moquent. » En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au Roi que le trône des rois étoit un trône de paille : « C’est donc, disoit le Roi, de paille de diamant. » On appelle une paille certaine marque dans les diamants qui est un défaut. (T.)
  68. Henri Coiffier, dit Ruzé, marquis de Cinq-Mars, grand-écuyer de France.
  69. Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n’a pas la mine d’un sot. Il est fort petit et gros. (T.) — Il s’appeloit Louis d’Astarac, vicomte de Fontrailles. On a de lui une relation des choses qui se sont passées à la cour pendant la faveur de Cinq-Mars. Elle a été publiée avec les Mémoires de Montresor. (Voyez cette relation dans la deuxième série de la Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France, tom. 54, pag. 409.)
  70. Momon, expression empruntée d’un jeu de dés, dont les acteurs étoient masqués. Couvrir ce momon, paroît signifier ici accepter le défi. (Voyez le Dict. de Trévoux.)
  71. Le bruit ayant couru qu’il avoit fait venir des gens pour assassiner le cardinal, M. le duc d’Enghien offrit à Son Éminence de le tuer. Le marquis de Pienne le sut et le dit à Rumigny, qui conseilla à M. le Grand de le dire au Roi. Il dit le lendemain à Rumigny : « Le Roi m’a dit : Prends de mes gardes, cher ami. — Et pourquoi n’en avez-vous pas pris ? lui dit Rumigny en le regardant entre les deux yeux. Vous ne me dites pas vrai. » Le jeune homme rougit. « Au moins, ajouta Rumigny, allez chez M. le duc accompagné de trois ou quatre de vos amis, pour lui faire voir que vous n’avez point de peur. » Il y fut. M. le duc jouoit ; on le reçut fort bien, et on causa fort gaîment. Rumigny l’y accompagna. (T.)
  72. Le maréchal de La Motte, sous prétexte d’empêcher le secours de Perpignan, car exprès il faisoit courir le bruit que les ennemis avoient ce dessein-là, s’avança à trente lieues de la ville. Le maréchal manda au cardinal qu’il s’étoit avancé pour le servir, et qu’il lui donnoit sa parole de le dégager quand il voudroit, et de le venir enlever à la porte du logis du Roi ; qu’il avoit mille hommes dont il lui répondoit comme de lui-même. Le cardinal dit qu’il admiroit l’adresse qu’avoit eue le maréchal, et lui manda qu’il n’avançât pas davantage. M. le Grand, qui avoit plus d’esprit que de cervelle, se douta du dessein du maréchal, et en avertit le Roi.
  73. Abraham Fabert, qui fut depuis créé maréchal de France.
  74. Un jour il contesta sur la guerre contre le maréchal de La Meilleraye. Le Roi lui dit que c’étoit bien à lui, qui n’avoit rien vu, à disputer contre un homme qui faisoit la guerre depuis si long-temps. — « Sire, répondit-il, quand on a du sens et de la lumière, on sait les choses sans les avoir vues. » (T.)
  75. Quoi que Rumigny pût dire à M. le Grand, il négligea de se remettre bien avec le Roi ; il se fioit sur son Traité avec l’Espagne. Il avoit envoyé Montmort, parent de Fontrailles, au comte de Brion, car on n’osoit, à cause de La Rivière, s’adresser à Monsieur directement. Par malheur pour lui, M. de Brion étoit à Paris aux noces de mademoiselle de Bourbon et de M. de Longueville. Cela empêcha qu’il n’eût réponse, et donna le temps d’avoir le Traité d’Espagne. La princesse Marie avoit promis à Cinq-Mars de l’épouser quand il se seroit plus élevé : cela avoit contribué à lui faire tourner la tête. (T.)
  76. Avant que de se mêler d’intrigue, Fontrailles avoit mis tout son bien à couvert. Il a vingt-deux mille livres de rente en fonds de terre, sans un sou de dettes. Il dit une plaisante chose au feu Roi qui lui montroit des louis : « Sire, lui dit-il, j’aime les vieux amis et les vieux écus. » Il ne veut point qu’on raille de sa bosse ; sur tout le reste il entend raillerie. Il étoit des esprits forts du Marais. Ces messieurs se mirent, il y a près de vingt ans, à porter des bottes qui avoient de fort longs pieds, mais non pas si longs qu’on les a portés depuis. Quelques capitaines aux gardes dansèrent un ballet des longs pieds. Fontrailles alla prendre cela pour eux, et engagea le comte de Fiesque et Rumigny à se battre. Le comte et son homme se blessèrent. Fontrailles fut culbuté par le sien, et Rumigny désarma le troisième. Ces messieurs du Marais chargèrent les filous, et leur enjoignirent de ne voler plus dans le Marais. Ainsi le Marais fut quelque temps un lieu de sûreté en dépit de lui. Espenan, soldat de fortune, qui avoit été garde de M. d’Épernon, épousa sa sœur. Il avoit gagné la mère et le cadet de Fontrailles. Cet Espenan avoit été en crédit pour avoir déposé contre M. de La Valette à l’assemblée de Fontarabie. Fontrailles le fit appeler en vain plusieurs fois en duel. Le cadet se mit si fort contre l’aîné qu’il lui envoya un cartel. Fontrailles en eut horreur, et, par l’avis de Rumigny, conta cela à tout le monde. Le cadet fût blâmé. Il est mort à la guerre en Catalogne. (T.)
  77. Fontrailles essaya de passer en Espagne ; mais, n’y étant pas parvenu, il se retira en Angleterre, où il resta jusqu’après la mort du cardinal. (Relation de Fontrailles, au lieu déjà cité, p. 443.)
  78. Le Roi, à son passage à Lyon, dit cent puérilités au chancelier, et entre autres qu’il n’avoit jamais pu habituer ce méchant garçon à dire tous les jours son Pater. Une autre fois, en faisant des confitures, le Roi dit : « L’âme de Cinq-Mars étoit aussi noire que le cul de ce poëlon. » (T.)
  79. Voici le texte de cette loi : Utrum, qui occiderunt parentes, an etiam conscii, pænâ parricidii adficiantur, quæri potest ? Et ait Macianus, etiam conscios eâdem pænâ adficiendos, non solum parricidas. (L. 6, au Digeste de lege Pompeiâ, de parricidiis.) Toute la loi est dans l’interprétation du mot conscius, qui signifie tout à la fois, celui qui a connoissance du crime, et le complice du crime. La première interprétation est d’une atrocité qui auroit toujours dû la faire repousser.
  80. Le nom est resté en blanc au manuscrit.
  81. Quelques-uns des faits relatifs à Cinq-Mars sont placés, dans le manuscrit original, à l’article de Louis XIII ; on a cru devoir les réunir tous ici, pour éviter la confusion et les redites.
  82. Cyprien Perrot, conseiller de la grand’chambre, père du président Perrot, et ami intime du président de Thou l’historien, trouva un jour par hasard un acte par lequel il paroissoit que l’avocat de Thou, de qui venoit ce président et le premier président du Parlement, étoit fils d’un habitant d’Atis, village qui est à une journée de Paris ; cela le fit rire. Il l’envoya au président, et lui manda que par cette pièce il prouveroit bien nettement qu’il venoit des comtes de Toul. C’étoit la chimère de la famille. Le président prit cela comme il devoit : il n’en fit que rire, et M. Perrot fut un de ses exécuteurs testamentaires. Perrot, sieur d’Ablancourt, y étoit quand on trouva cette pièce ; c’est de lui que nous tenons ce fait. (T.)
  83. Chirurgien célèbre de ce temps.
  84. Tragi-comédie en cinq actes en vers, avec un prologue, attribuée au cardinal, mais bien plutôt faite par Desmarets, d’après un plan fourni par l’Éminence, et sous ses yeux. Elle fut représentée sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, avec une grande magnificence, et, malgré son peu de succès, elle fut imprimée en 1643, in-4°.
  85. Par grimace il composa un conseil, et fit Saint-Chaumont ministre d’État ; car il ne vouloit pas des gens bien forts. Saint-Chaumont, qui croyoit qu’on donnoit cela à son mérite, en eut bien de la joie. Il rencontra Gordes, capitaine des gardes-du-corps, à qui il le dit : « Oh ! oh ! dit Gordes, tu te moques. » Il entre en riant à gorge déployée, et dit au Roi : « Sire, Saint-Chaumont dit que Votre Majesté l’a fait ministre d’État ; quelque sot croiroit cela. » (T.)
  86. Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçoit Tréville), homme de l’esprit le plus juste et du goût le plus délicat. Il se retira du monde après la mort de Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans.
  87. Arnoul, qui travailloit à la marine, dit que le dessein du cardinal de Richelieu étoit d’envoyer le cardinal Mazarin à Rome pour y servir le Roi ; et qu’il lui dit en sa présence : « Monsieur Arnoul, dans combien de temps pouvez-vous apprêter un vaisseau pour passer M. le cardinal Mazarin en Italie ? — Monseigneur, dit Arnoul, il y en aura un de prêt au premier jour. » Le Mazarin alla supplier Arnoul de différer, et cependant le cardinal se porta plus mal. Jamais le Mazarin n’a reconnu ce service. (T.)
  88. Il se fit fermer son cautère, parce que son bras maigrissoit trop. Cela pourroit bien l’avoir tué ; il ne vécut plus guère après. (T.)