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Les Indiens de la baie d'Hudson/Partie 1/Chapitre 12

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Traduction par Édouard Delessert.
Amyot (p. 91-105).

CHAPITRE XII.


Le fort Vancouver, dont le nom indien est Katchutequa, ou « la Plaine, » est le plus grand poste de la compagnie d’Hudson, et possède habituellement deux facteurs chefs, huit ou dix employés et deux cents voyageurs. Les officiers du navire de guerre de Sa Majesté, le Modeste, en station là depuis deux ans, faisaient partie de la colonie. Les bâtiments du fort sont entourés par de forts piquets de seize pieds de hauteur, avec des bastions armés de canons. Les hommes, avec leurs femmes indiennes, vivent dans des cases près de la rivière, et forment un petit village, une véritable Babel, car ses habitants sont Anglais, Français, Iroquois, des îles Sandwich, Crees et Chinookés.

La Columbia, qui est là à quatre-vingt-dix milles de son embouchure, à un mille et quart de largeur ; le pays alentour est bien boisé et fertile ; le chêne et le pin y abondent. À huit milles, une grande ferme produit plus de blé que le fort n’en consomme ; le surplus s’envoie aux îles Sandwich et dans les possessions russes ; d’immenses troupeaux de bêtes à cornes courent en liberté dans la plaine avec beaucoup de moutons et de chevaux. Lorsqu’on eut fait venir le bétail de Californie, le docteur M’Langhlin, facteur en chef, ne voulut pas permettre qu’on tuât des bestiaux avant qu’ils n’eussent atteint le nombre de six cents, d’où leur immense multiplication. Pendant les cinq mois d’automne et d’hiver, il pleut continuellement, mais il y a peu de gelée ou de neige ; pendant les autres mois, le temps est sec et brûlant.

Les Indiens à tête plate habitent les bords de la Colombie, à partir de son embouchure est jusqu’aux Cascades, sur cent cinquante milles : ils s’étendent en largeur jusqu’à la rivière Walhamette et à travers le district, entre la Walhamette et le fort Astoria, aujourd’hui fort Georges. Au nord, ils remontent le long de la rivière Cowlitz et dans le pays, ils sont resserrés entre cette rivière et le détroit de Puget. Les Têtes-plates se divisent en tribus nombreuses, chacune résidant dans sa localité particulière et différant plus ou moins de langage, de mœurs et de coutumes. Ceux qui avoisinent le fort sont surtout Chinooks et Klicktaats, et sont commandés par un chef appelé Casanov, mot intraduisible : les Indiens de l’ouest des montagnes Rocheuses portent des noms héréditaires, sans signification particulière.

Casanov est un homme âgé ; il réside au fort Vancouver. Avant 1829, il pouvait mettre mille guerriers en campagne ; mais cette année-là, la compagnie d’Hudson et les émigrants des États-Unis introduisirent la charrue dans l’Orégon, et la localité, jusque-là considérée comme saine, fut presque dépeuplée par les fièvres. La famille de Casanov fut réduite de dix femmes, quatre enfants et seize esclaves, à une femme, un enfant et deux esclaves. Casanov est un Indien d’un talent remarquable, et il a conservé un grand pouvoir sur sa tribu par les terreurs superstitieuses qu’il inspire. Pendant plusieurs années, il eut à ses gages un assassin pour se débarrasser des gens qui le gênaient. Cet homme, dont les fonctions n’étaient pas secrètes, était connu sous le nom de Scoocoom de Casanov, ou « son mauvais génie. » Il finit par devenir amoureux d’une des femmes de Casanov et s’enfuit avec elle. Casanov jura de s’en venger, mais fut longtemps avant d’en trouver l’occasion ; enfin, un jour il vit sa femme dans un canot près de l’embouchure de la rivière Cowlitz et la tua ; il parvint plus tard à se débarrasser de même de son amant.

Peu d’années avant ma venue au fort Vancouver, M. Douglas apprit la présence d’un fusil dans l’intérieur du fort. Cela étant une infraction aux règlements, il s’informa et trouva un des esclaves de Casanov sur le corps d’une femme récemment tuée. À l’arrivée de M. Douglas, Casanov lui dit, en s’excusant, que l’homme méritait la mort suivant les lois de la tribu, qui, ainsi que les blancs, proportionne le châtiment à la faute. Le crime commis était un des plus graves, c’est-à-dire le vol d’un des canots sacrés d’un tombeau. M. Douglas, après une sévère réprimande, le laissa partir avec le cadavre.

Casanov, peu de temps après cet événement, perdit son fils unique et l’enterra dans l’enceinte du fort. Il était mort de consomption, maladie très-commune chez les Indiens, et qui vient sans aucun doute de ce qu’ils sont exposés constamment aux vicissitudes des saisons. La bière fut faite assez grande pour contenir tous les objets supposés nécessaires pour son confort dans le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la cérémonie habituelle sur la tombe, et Casanov rentra dans sa case, où le soir même, comme je le raconte plus loin, il attenta à la vie de la mère de son enfant, qui était la fille d’un grand chef, généralement appelé roi Comeomly. Il est fait allusion à ce chef dans l’Astoria de Washington Irving. La femme de Casanov avait précédemment été mariée avec un certain Medougald qui l’avait achetée de son père, disait-on, pour le prix énorme de dix articles à choisir dans les marchandises qui se trouvaient alors au fort Astoria, tels que fusils, couvertures, couteaux, haches, etc. Comeomly se conduisit, dans cette occasion, avec une libéralité inattendue, car il étendit sur son chemin, du canot au fort, un véritable tapis de peaux de loutres de mer, abondantes et estimées dans ce temps-là, devenues rares aujourd’hui ; il les lui donna comme une dot qui surpassait de beaucoup la valeur des objets qui pour un Indien représentaient les mérites d’une femme. Quand Medougald quitta le pays des Indiens, elle devint la femme de Casanov.

C’est une opinion répandue parmi les chefs qu’eux et leurs fils ont trop d’importance pour mourir d’une manière naturelle ; à quelque époque que l’événement arrive, ils l’attribuent à la mauvaise influence exercée par quelque autre individu qu’ils désignent souvent de la manière la plus capricieuse ; le plus souvent ils font tomber leur choix sur les personnes qui leur sont les plus chères. La personne ainsi choisie est sacrifiée sans hésitation. Cette fois-là, Casanov prit pour victime la mère affligée, quoique pendant la maladie de son fils elle eût été la plus assidue et la plus dévouée servante, et que de ses diverses femmes, elle fût celle qu’il aimât le plus. Mais c’est la croyance générale des Indiens de l’ouest des montagnes que plus la perte qu’ils s’infligent à eux-mêmes est grande, plus la manifestation de leur douleur est agréable à l’âme du défunt. Casanov me fit connaître la raison intime de son désir de tuer sa femme : elle avait été si bien l’esclave de son fils, si nécessaire à son bonheur et à son bien-être dans ce monde, qu’il devait l’envoyer avec lui pour qu’elle l’accompagnât dans son long voyage. Néanmoins la pauvre mère parvint à s’enfuir dans les bois et à se rendre le lendemain matin au fort, où elle implora protection. Elle se tint, en conséquence, cachée pendant quelques jours jusqu’à ce que ses parents eussent fixé leur résidence et la sienne à Chinook-Point. En ce même temps, une femme fut trouvée assassinée dans les bois ; on attribua universellement ce meurtre à Casanov ou à quelqu’un de ses émissaires.

Je dois mentionner un fait pénible qui se produisit sur les bords de la rivière Thompson, dans la nouvelle Calédonie, comme exemple de cette singulière superstition.

Un chef étant mort, sa veuve regarda un sacrifice comme indispensable ; mais, ayant choisi une victime de trop grande importance, il lui fut impossible, pendant quelque temps, d’accomplir son dessein. À la fin, le neveu du chef ne pouvant plus supporter les reproches continuels de lâcheté dont elle ne cessait de l’accabler, prit son fusil et partit pour le fort de la Compagnie, sur la rivière, à vingt milles environ. À son arrivée, il fut reçu avec bonté par M. Black, commandant du fort, qui exprima beaucoup de regret de la mort du chef, son vieil ami. Après avoir donné à l’Indien de la nourriture et un peu de tabac, M. Black eut à sortir de la chambre ; mais au moment où il ouvrait la porte, son hôte perfide lui tira par derrière un coup de fusil qui le tua roide. Le meurtrier réussit à s’échapper du fort, mais la tribu, qui était grandement attachée à M. Black, se chargea du soin de le venger en poursuivant à outrance l’assassin. Cela fut fait plutôt pour témoigner de la haute estime qu’on avait pour M. Black, que par aucun sentiment d’antipathie pour cette coutume.

Je n’ai jamais entendu, parmi les Chinooks, de traditions relatives à leur origine, quoique de semblables traditions soient communes parmi les habitants de l’est des montagnes Rocheuses. Ils ne croient pas à des peines futures, quoique, dans ce monde, ils s’imaginent être exposés aux mauvais desseins du Scoocoom ou génie du mal, auquel ils attribuent toutes leurs infortunes. Ils appellent le bon Esprit le Hias-Sock-a-li-Ti-yah, c’est-à-dire le grand chef, de qui ils obtiennent tout ce qui est bon dans cette vie, et les chasses heureuses et pacifiques, où ils iront tous un jour pour résider à jamais, au sein du bien-être et de l’abondance.

Les Indiens chinooks et cowlitz ont la coutume d’aplatir la tête beaucoup plus qu’aucune autre tribu à tête plate. Voici comment cela se fait : toutes les mères indiennes portent leurs enfants attachés à une pièce de bois couverte de mousse ou de fibres d’écorce de cèdre ; pour aplatir la tête de l’enfant, elles placent sur son front un coussinet sur lequel elles mettent un morceau d’écorce polie, lié par une courroie qui passe par les trous faits de chaque côté à la planche, et fortement maintenu sur le devant de la tête qu’il emprisonne ; en même temps elles mettent derrière le cou, pour le supporter, un coussinet de mousse ou d’écorce de cèdre. Cette opération commence à la naissance de l’enfant et se continue pendant une période de huit à douze mois, temps suffisant pour que la tête perde sa forme naturelle et prenne celle d’un coin. L’aplatissement du front et l’élévation démesurée de la partie supérieure de la tête donnent au crâne l’apparence la plus antinaturelle.

On suppose sans doute, par le degré auquel elle est portée, que l’opération doit être accompagnée de grandes souffrances ; cependant je n’ai jamais entendu les enfants crier ou se plaindre, quoique j’en aie vu à qui les yeux paraissaient sortir des orbites par suite d’une trop forte pression. J’ai remarqué, au contraire, que, quand on leur ôtait les liens, ils criaient jusqu’à ce qu’on les eût replacés. De la stupidité que montrent les enfants tant qu’ils sont soumis à ce martyre, je suis porté à conclure qu’un état de torpeur ou d’insensibilité se produit en eux ; mais qu’ensuite le retour à la conscience qui en résulte doit naturellement être accompagné de quelque sensation de douleur.

Cette opération contre nature ne parait cependant pas devoir nuire à la santé ; la mortalité, parmi les enfants à tête plate, n’est pas sensiblement plus grande que celle des enfants des autres tribus indiennes ; elle ne paraît pas, non plus, nuire à leur intelligence ; au contraire, les Indiens à tête plate sont généralement considérés comme tout aussi fins que ceux des tribus voisines. Et même c’est parmi les têtes ordinaires que les têtes plates prennent leurs esclaves ; ils vont même jusqu’à regarder d’un air de mépris les blancs, parce qu’ils ont la tête ronde : pour eux, la tête plate représente le signe de la liberté.

Les Chinooks, comme tous les autres Indiens, s’arrachent la barbe dès qu’elle commence à poindre. Ils pratiquent parmi eux l’esclavage sur une grande échelle, et, quoique eux-mêmes bien réduits, ils conservent toujours un grand nombre d’esclaves. Ils se les procurent ordinairement dans la tribu Chastay, qui vit près de la rivière Umguu, au sud de la Colombia, et qui a son embouchure près du Pacifique. Ils les enlèvent quelquefois par incursions armées chez ce peuple qui vend, d’ailleurs, souvent ses enfants. Les Chinooks ne leur aplatissent pas la tête ; ce privilège n’est pas même accordé à l’enfant né d’une esclave et d’un père chinook. Les Chinooks, hommes et femmes, traitent leurs esclaves avec une grande dureté et exercent sur eux le droit de vie et de mort. Je fis l’esquisse d’une esclave chastay, qui avait la partie inférieure du visage, du coin de la bouche aux oreilles et au-dessous, tatouée en bleu. Les hommes de cette tribu ne se tatouent pas mais ils se peignent le visage comme les autres Indiens.

Je voudrais bien donner un spécimen de la langue barbare de ce peuple s’il était possible, par quelques combinaisons de notre alphabet ; je voudrais représenter les sons horribles, durs, brisés qui sortent de leur gosier, et qui semblent n’être transmis ni par la langue ni par les lèvres. On n’est jamais parvenu à parler cet idiome barbare ; il faut pour cela avoir ce sang-là dans les veines. Les Chinooks ont cependant réussi, par suite de leurs rapports avec les marchands anglais et français, à amalgamer, d’une certaine manière, quelques mots de chacune de ces langues avec la leur, et à former une sorte de jargon, certainement assez barbare, mais encore suffisant pour les mettre en état de communiquer avec les marchands. Ce jargon, je fus à même de l’acquérir en peu de temps, et je pus converser tant bien que mal avec la plupart des chefs. Leur salutation ordinaire est clak-hoh-ah-yah dont l’origine est, je crois, celle-ci : ils entendirent dans les premiers temps du commerce des fourrures, un gentleman nommé Clark fréquemment abordé par ses amis avec ces mots : Clark, how are you ? (Clark, comment allez-vous ?). Aujourd’hui cette salutation s’applique à tout homme blanc, la langue indienne ne fournissant pas d’expression convenable. Cette langue a encore cela de particulier qu’elle ne contient ni jurements ni aucun mot exprimant gratitude ou remercîments.

Les vêtements des Chinooks sont extrêmement sales, ils sont eux-mêmes couverts de vermine ; un de leurs principaux amusements consiste à se prendre les poux sur la tête, les uns des autres, et à les manger. Demandant un jour à un Indien pourquoi il les mangeait, il me répondit que c’était parce qu’ils le piquaient et qu’il satisfaisait sa vengeance en les croquant. Peut-être supposera-t-on que, s’ils sont ainsi envahis, c’est faute de peignes ou de tout autre moyen d’expulser les intrus ; il n’en est rien ; ils sont fiers de porter sur eux de tels compagnons, et de donner à leurs amis l’occasion de s’amuser à les chasser et à les manger.

Le costume des hommes consiste en une robe de peau de rat musqué de la grandeur d’une couverture ordinaire, qu’ils jettent sur l’épaule, sans aucune espèce de chausses, de mocassins ou de bas. L’usage de se peindre le visage n’est pas très en vogue parmi eux, excepté dans les occasions extraordinaires, telles que la mort d’un parent, quelque fête solennelle, ou le départ pour une excursion guerrière. Le costume des femmes se compose d’une ceinture d’écorce de cèdre accompagnée d’une quantité de cordons de même matière tombant tout autour, au moins jusqu’aux genoux. C’est là leur vêtement d’été. Quand le froid devient vif, elles y ajoutent la couverture de peau de rat musqué. On fait aussi une autre espèce de couverture avec la peau de l’oie sauvage qu’on prend ici en grande abondance. La peau de l’oie est enlevée avec les plumes ; on la coupe en lanières qu’on attache ensuite de façon à laisser les plumes en dehors. Cela fait une corde emplumée qu’on tisse de manière à en former une couverture dont les plumes forment les mailles, et qu’elles rendent un vêtement aussi léger que chaud. En été tout cela est mis de côté, aucun sentiment de pudeur ne portant les Chinooks à en faire usage. Les hommes vont entièrement nus ; quant aux femmes, elles portent toujours leur jupon de cèdre.

Le pays que les Chinooks habitent étant presque dépourvu de fourrures, ils ont peu à trafiquer avec les blancs. Cela joint à leur paresse, qui est produite probablement par la facilité avec laquelle ils se procurent du poisson, les empêche d’avoir des ornements de fabrique européenne. Aussi voit-on rarement parmi eux des objets de ce genre.

Les Chinooks montrent peu de goût pour la parure et peu de coquetterie dans l’ornemenlation de leurs instruments de guerre. Les seuls ustensiles qui indiquassent chez eux un certain goût, étaient des tasses, des cuillers de corne et des corbeilles faites de racines et de mousse, d’un tissu si serré qu’elles peuvent remplacer parfaitement des seaux. Souvent même, ils y font bouillir leur poisson. Les seuls légumes en usage parmi eux sont le camas et le wappatoo. Le camas est une racine bulbeuse ressemblant beaucoup à l’oignon pour son apparence extérieure, mais ayant plus d’analogie, quant au goût, avec la pomme de terre ; c’est un fort bon manger. Le wappatoo lui ressemble un peu, mais il est plus grand, sec et d’un goût moins délicat. On trouve ces légumes en quantités immenses dans les plaines qui avoisinent le fort Vancouver, et, au printemps, ils offrent l’aspect le plus curieux et le plus beau : les fleurs innombrables de ces plantes donnent à la surface entière du pays l’aspect d’un tapis non interrompu du bleu de mer le plus foncé et le plus brillant. On les fait cuire en creusant un trou dans la terre, au fond duquel on met une couche de pierres chaudes qu’on recouvre avec de la mousse ; alors on place les racines ; on couvre celles-ci d’une couche de mousse au-dessus de laquelle on met de la terre ; puis on ménage un petit trou qui va à travers la terre et la mousse jusqu’aux légumes. Dans ce trou, on verse de l’eau ; quand cette eau atteint les pierres chaudes, elle forme une vapeur suffisante pour cuire complètement les racines en très-peu de temps, le trou étant immédiatement bouché après que l’eau a été introduite. Ils emploient souvent le même ingénieux procédé pour cuire leur poisson et leur gibier.

Il est une autre espèce d’aliment dont ils font usage ; à cause de sa nature dégoûtante, j’aurais été tenté de le passer sous silence, mais il est un trait particulièrement caractéristique des Indiens chinooks, tant par sa préparation extraordinaire que par la consommation qu’on en fait. Les blancs lui ont donné le nom d’olives des Chinooks, et voici comment on les prépare : On place environ un boisseau de glands dans un trou creusé à cet effet à l’entrée de la hutte ; on les recouvre d’une légère couche de mousse, au-dessus de laquelle on place un demi-pied de terre environ. À partir de ce moment, chaque membre de la famille regarde ce trou comme le lieu spécial où il doit verser son urine qui, en aucun cas, ne doit être détournée de son réceptacle légitime. Les glands doivent rester quatre ou cinq mois dans ce trou avant d’être considérés comme pouvant être employés. Quelque nauséabonde qu’une telle préparation puisse paraître à des hommes civilisés, les Indiens en regardent le produit comme la plus grande de toutes les friandises.

Pendant le temps qu’ils sont occupés à la récolte des camas ou à la pêche, les Chinooks habitent des cabanes construites au moyen d’un petit nombre de perches couvertes de nattes de joncs, facilement transportables ; mais, dans les villages, ils construisent des huttes permanentes faites de planches de cèdre. Après avoir choisi un endroit sec pour la hutte, on creuse une cavité d’environ vingt pieds carrés sur trois de profondeur. Le long des côtés, on enfonce des planches de cèdre qu’on relie entre elles avec des cordes et des racines entrelacées et qui s’élèvent d’environ quatre pieds au-dessus du niveau extérieur. On enfonce ensuite aux extrémités deux poteaux surmontés de crochets par lesquels passe la solive transversale. Partant de là, on continue à mettre des planches debout, assurées de la même manière. À l’intérieur, on construit tout autour et superposés, à peu près comme des lits de vaisseau, mais plus grands, des compartiments pour dormir. On fait le feu au milieu de la hutte, et la fumée s’échappe par une issue ménagée dans le toit.

On se procure du feu au moyen d’une petite pièce plate de bois de cèdre sec, dans laquelle on a eu soin de faire un trou avec un canal par lequel le charbon enflammé puisse s’échapper. L’Indien s’assied sur celle pièce de bois pour la tenir immobile, pendant qu’il fait tourner entre les paumes de ses mains un bâton rond, de même bois, et dont le bout est enfoncé dans la cavité de la pièce plate. En très-peu de temps, des étincelles commencent à tomber du canal sur de l’écorce de cèdre finement moulue, placée au-dessous, qu’elles enflamment aussitôt. Il faut beaucoup d’adresse pour faire ce travail, mais ceux qui en ont l’habitude allument ainsi du feu en quelques instants. Les Indiens portent ordinairement ces bâtons avec eux ; car, après avoir été employés une fois, ils font le feu beaucoup plus vite.

Les seuls instruments de guerre indigènes que j’aie vus parmi les Chinooks sont des arcs et des flèches. Leurs canots sont creusés au feu, dans le bois de cèdre et ils les polissent avec des haches de pierre. Quelques-uns de ces canots sont fort grands, les cèdres parvenant à un développement prodigieux dans celle contrée. Très-légèrement construites, ces embarcations peuvent, grâce à leur forme, résister à de grosses mers.

Le principal amusement des Chinooks est le jeu, cet amour va jusqu’à la passion. On ne visite jamais leur camp sans entendre l’éternelle chanson des joueurs, le he huh ha accompagné du roulement de petits bâtons sur quelque substance creuse. Un des jeux qu’ils affectionnent le plus, consiste à tenir dans chaque main un petit bâton de la grosseur d’une plume d’oie et long d’un pouce et demi environ. L’un de ces bâtons est tout uni, tandis qu’un petit fil est roulé autour de l’autre, pour le distinguer. L’adversaire doit deviner dans quelle main se trouve le bâton au fil. Un Chinook se livrera à ce simple jeu des journées et des nuits entières, jusqu’à ce qu’il ait perdu tout ce qu’il possède, même sa femme. Je dois dire qu’ils sont fort beaux joueurs quand ils perdent. Ils sont avec cela profondément tricheurs, mais lorsqu’ils sont pris sur le fait, il n’en résulte pas de querelles ; seulement, on se moque du tricheur et il est obligé de corriger son jeu. Ils jouent aussi à la balle, comme les Indiens Cree, Chipewa et Sioux. On plante deux perches à environ un mille l’une de l’autre ; la compagnie se divise en deux troupes armées de bâtons terminés par un petit anneau ou cercle avec lequel la balle est saisie et lancée à une grande distance ; chaque troupe s’efforce alors de reprendre la balle en dehors de son propre camp. Ils sont quelquefois cent d’un côté, et le jeu s’anime au plus haut degré. Ils font de gros paris ; car on joue d’habitude tribu contre tribu, ou village contre village. Les Chinooks ont d’assez bons chevaux, et ils aiment passionnément les courses, où des paris considérables sont souvent engagés. Ils sont d’habiles et hardis cavaliers.